DE L’ORIGINE DE LL VOUTE
Les antiquaires, singulière race d’hommes, qui prétendent voir la lumière où les autres ne voient que ténèbres, et qui, emportés par leur ardeur à découvrir ou à prouver quelque point spécial, oublient, chemin faisant, de démontrer ce qui a le plus besoin de démonstration , les antiquaires se sont persuadés que l’invention de la voûte remonte non-seulement à la Grèce indépendante, mais même à l’Egypte et aux Indes.
Ils en ont donné pour preuve ces espèces de pignons en pierre qui sc projettent en saillie et dominent les étages inférieurs, qu’on a trouvés en effet dans les montagnes de l’Inde , en Égypte , et en Grèce parmi les ruines de Tyrinthe et de Mycènes, deux des plus anciennes cités , abandonnées par les Grecs au temps même de leur prospérité , et avant l’époque que l’on fixe au développement des arts dans leur patrie. Si ces exemples prouvent l’invention de la voûte , l’honneur en peut être revendiqué avec tout autant de droit par le Latium ; dans les ruines des villes nommées depuis cyclopéennes, dans celles de Capernaüiu et dans d’autres encore , on remarque des constructions de cette espèce.
Mais aucune d’elles ne présente ni le principe, ni les effets de la voûte; elles ont pu seulement amener cette découverte, et servir en quelque sorte de chaînon entre elle et les créations qui l’avaient précédée.
Des antiquaires ont aussi regardé le mot tholus, qui se trouve dans quelques écrivains grecs avant l’âge d’Alexandre , et qu’on a traduit par le mot voûte , comme décisif dans la question.
Ces tliéoristes peuvent accidentellement avoir raison dans leurs conjectures, quoiqu’ils n’appuient pas leurs assertions sur des fondements assez solides et n’en donnent point de preuves suffisantes. Un concours fortuit de circonstances a souvent suggéré à un homme des inventions qu’il n’avait aucun moyen d’appliquer et dont il ne voyait même pas l’application complète. Bien des découvertes, faites à une époque où l’on n’en sentait pas le besoin , n’ont point illustré leurs auteurs et n’ont été d’aucun avantage pour le public. Il en a été d’elles comme de ces feux qu’on allume sans s’être pourvu des aliments convenables pour entretenir la flamme : elles se sont éteintes, en quelque sorte, et sont restées longtemps étouffées sous la cendre, jusqu’à ce que, de nouveaux besoins et de nouveaux instruments venant à ranimer l’étincelle cachée, elles soient devenues des foyers lumineux; et cependant l’homme de génie à qui on devait cette précieuse étincelle était depuis longtemps enseveli dans la poussière du tombeau. Tel fut, autant qu’on peut le savoir, le sort de l’arc. Peut-être a-t-il été inventé dans l’Inde, ou dans l'Egypte, ou dans la Grèce, libre encore, il est vrai , mais devenue comme stationnaire, rassasiée par l'infinie variété de ses édifices publics ou privés,
et n’en voulant plus d’autres ni pour les affaires, ni pour les plaisirs ; ou bien encore, à une époque où, déjà sur son déclin, et luttant pour maintenir son indépendance au lieu d’aspirer à accroître son pouvoir, elle n'aurait pu élever de nouveaux bâtiments, quand même elle en eût eu besoin , ni, par conséquent, donner à des inventions nouvelles le moyen de se déployer dans toute leur splendeur.
Quoi qu’il en soit, si la rencontre fortuite de quelques matériaux relativement disposés d’une façon particulière, révèle dans la Grèce indépendante l’existence de l’arc, de la voûte , à l’état d’embryon , en quelque sorte , cette invention y resta comme stagnante et stérile ; elle ne reçut aucun développement ; elle ne devint point , dans les édifices grecs, un trait caractéristique qui, par son importance et ses ressources , dût modifier le système et renouveler la face de l’architecture. Au contraire, c’est l’absence de la voûte qui nécessita , à l’intérieur comme à l’extérieur des édifices destinés à recevoir un grand concours de peuple, le rapprochement et la multiplicité des colonnes , qui les voulut à la fois assez courtes et assez solides pour supporter de grandes masses de pierres, qui en fit une partie essentielle de ces édifices, qui amena l’étendue et les dispositions diverses des colonnades dont les temples grecs ont reçu les noms variés de tétrastyle, hexastyle, octastyle, diptère, pseudo-diptère, periplexe, etc., dénominations qui viennent toutes soit de la quantité des colonnes que comprenait chaque rang, soit du nombre et de la disposition des colonnades.
Jusqu’aux derniers jours de son indépendance, l’architecture grecque, semblable à l’oiseau à peine cou-
vert de plumes et encore incapable de prendre son essor, montra ce caractère que quelques-uns appellent sa pureté , d’autres sa faiblesse ; partout où il fallait un toit , elle fut inhabile à mettre entre les supports de ce toit, colonnes, pilastres, jambages ou cloisons, un plus grand intervalle que n’en pouvait embrasser un bloc de marbre ou une poutre de bois; de là, quelque chose d’étroit et de ramassé dans tous les édifices clos; de là, l’impossibilité de bâtir sur un plan plus vaste, sans laisser l’édifice exposé aux injures de l’air. Jusqu'aux derniers jours, le défaut de science occasionna une immense consommation de matériaux, relativement à l’espace occupé ; et à travers toute l’élégance que pouvaient permettre les combinaisons limitées de leur dessin, les formes intérieures de leurs bâtiments trahirent toujours le besoin de l’élévation, la multiplicité des angles , et surtout l’absence de cette ligne courbe et onduleuse qui permet à l’arc , à la coupole, à la voûte de produire à la fois la variété, l’ensemble et l’harmonie.