‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 71 sur 126 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

RECHERCHES SCR LES DROITS DES ALLEMANDS AC TITRE D’irfVEHTECRS DE l’aRCIIITECTCRE OGIVALE.

J’ai déjà parlé d'un auteur allemand, le chevalier Wiebeking de Munich, qui réclame pour ses concitoyens l’honneur de l’invention du style gothique; il l’attribue à St. Bermvard, évêque d’Hildesheim, et fait remonter la fondation des principales églises ogivales d’Allemagne à des époques tellement antérieures à tout ce que nous pouvons citer ailleurs, qu’en supposant ses documents exacts , l’invention du style gothique en Allemagne est démontrée, et il ne reste plus rien à dire à ce sujet.

Cependant , en admettant même qu’il puisse rester quelques doutes sur l’authenticité de ces dates, il faut se rappeler que l’Allemagne fut , dans le moyen âge, le premier État, après l’Italie, où les querelles entre les grands vassaux et l’Empereur, leur chef, mirent un grand nombre de villes , devenues puissantes par l’industrie et le commerce , en état de se délivrer de la tyrannie des seigneurs; elles relevèrent directement de l’Empereur par un simple lien d’allégeance; sous le titre de villes libres impériales, elles acquirent, avec leur indépendance intérieure, le

droit de suffrage et une certaine influence dans la confédération germanique ; leur industrie se développa et fit des progrès continuels, et, depuis les anciens , aucune nation de l’Europe , si l’on excepte l’Itaüe , ne s'est signalée par un aussi grand nombre de découvertes qui aient influé matériellement sur la destinée de l’humanité, dans la paix comme dans la guerre. Les Allemands ont inventé l’horlogerie, la poudre à canon, l’imprimerie, la gravure sur cuivre, et , selon quelques-uns, la peinture à l’huile. Quant à cette dernière, il est probable quelle était déjà connue à Constantinople pendant le moyen âge, mais les Grecs la limitaient à la sphère étroite des compositions que leur bigoterie leur permettait de traiter , et si l’on a attribué l’invention de cet art aux Allemands, c’est non-seulement parce qu’ils furent les premiers à l’emprunter aux Grecs, mais surtout parce qu’ils l’appliquèrent à un genre de peinture beaucoup plus varié et plus étendu.

Les différents métiers des cités libres, industrieuses et opulentes de l’Allemagne imitèrent de l’Italie l’usage de se constituer en corporations auxquelles le souverain conférait des immunités et des privilèges exclusifs. En Allemagne, comme en Italie, les maçons et les architectes furent des premiers à se réunir de cette manière; ces sociétés de francs-maçons, d’après la nature même de l’art qu’elles exerçaient, ne se renfermaient point dans l’enceinte de certaines villes, elles se répandaient par le pays, offrant partout leurs services, et s’arrêtant dans les endroits qui les réclamaient , aussi longtemps que l’exigeaient les travaux demandés.

Les Allemands et les Lombards eurent toujours des idées et des goûts divers ; ce contraste tient d’abord à la différence d’origine , de climat et de manière de vivre; puis, comme une grande partie de l’Italie et de l’Allemagne était gouvernée par le même souverain, les deux peuples se trouvaient souvent en contact; de là naquit entre eux un esprit de jalousie et de rivalité, que les artistes et les corporations allemandes manifestèrent, en dénaturant, dans leurs formes et leurs modifications, les objets mêmes qu’ils empruntaient à l’Italie.

Ainsi, au milieu du XIIe siècle, ils changèrent l’écriture italienne; celle-ci conserva toujours, sous le nom de lombarde ou franco - gallique , une forme ronde et flexible; les caractères allemands, au contraire, se composèrent de lignes perpendiculaires liées entre elles par des espèces de croissants, d’angles et de triangles aigus, semblables à ceux qu’affectionnait l’architecture ogivale. Ce fut au XIIIe siècle que cette écriture atteignit tout son éclat et sa perfection, en se compliquant d’un labyrinthe de lignes et de découpures inutiles.

Cette nouvelle espèce de caractères eut beaucoup de peine à s’introduire en Italie , et ne fut jamais admise que dans quelques localités. On la rencontre çà et là dans les provinces lombardes soumises aux empereurs d’Allemagne; mais à Home je ne connais qu’un exemple de ce genre d’écriture; c’est une inscription latine gravée sur pierre et placée au-dessus de la partie de la cour qui précède l’ancienne église des Quatre Saints Couronnés ; elle nous apprend que ce monument fut restauré par Martin Y, élu pape

cil 1417. Les Italiens distinguaient ces caractères par le nom d’écriture allemande; et lorsqu’ensuite on revint, sous tous les rapports, à l'imitation de l’antique, ils leur donnèrent, ainsi qu’à l’ancienne écriture lombarde et à tout ce qui rappelait le goût du moyen âge, l’odieuse épithète de gothique ou barbare.

L’écriture , aussi bien que l’architecture gothique , eut plus de succès parmi les peuples de l’Europe septentrionale ; elle fut adoptée par tous ceux qui avaient avec les races germaniques une certaine communauté d’origine; seulement, ils y mirent moins de luxe, ils furent plus sobres de croissants, de crochets, de lignes confuses et compliquées, et enfin, au XVI' siècle, la plupart d’entre eux reprirent la lettre latine ou italienne. Quant aux Allemands eux-mêmes, leur amour paternel pour l’œuvre de leurs ancêtres la leur a fait retenir jusqu’à présent , au grand désespoir des étrangers qui veulent lire une lettre écrite en allemand, ou étudier la littérature allemande.

Les Allemands furent aussi le premier peuple du Nord qui eut une école nationale de peinture, de ciselure , de gravure et de miniature, et ce fut presque le seul qui , dans les productions de chacun de ces arts, montra une prédilection particulière pour le genre d’ornements qui existait déjà dans l’architecture et dans l’écriture gothique. Ils étaient si curieux d’en combiner tous les modes divers dans chaque composition spéciale , que nous trouvons presque toujours dans leurs tableaux des fabriques en style ogival, et que leurs portraits et leurs statues présentent souvent des pancartes où se déroulent des sentences mo-

raies ou religieuses tracées en caractères gothiques.

Je n’ai avancé jusqu’ici en faveur des Allemands que des faits positifs, et puisqu'il est prouvé que l’invention du style ogival , considéré comme un système complet et lié dans toutes ses parties , n’appartient ni aux Italiens, ni à aucun des autres peuples qui prétendent à cette gloire, je pense qu’on est en droit de l’attribuer à l’Allemagne. Voici les raisons qui m’y déterminent. Premièrement : les Allemands avaient devancé les autres nations du Nord dans tout ce qui tient aux arts, et il régnait entre eux et les artistes italiens une véritable jalousie de métier; ainsi l’intérêt aussi bien que la vanité, le désir d’augmenter tout à la fois et leur renommée et leur clientèle chez d’autres peuples, les excitaient à se distinguer des francs-maçons d’Italie, à les surpasser par la science et la hardiesse de leurs constructions, en un mot, à s’ouvrir des routes nouvelles. La chose leur était d’autant plus facile que ni leur propre sol , ni les autres pays septentrionaux qui réclamaient surtout leurs talents et leurs services, ne leur offraient, comme il était arrivé aux Italiens, des matériaux antiques dont les dimensions et les formes auraient pu arrêter les aberrations de leur goût , et émonder, en quelque sorte, leur imagination luxuriante.

Secondement : que l’on examine les cathédrales de Cologne, de Strasbourg, d’iilm et de Ratisbonne, les clochers de Cologne, de Fribourg, de Francfort, d’Ulni, de Malines et de Vienne, enfin les plus célèbres édifices du style ogival , on verra que c’est l’Allemagne, et l’Allemagne seule, qui présente dans toutes les parties constituantes d’un édifice , dans les murs ,

les arcs buttants, les piliers, les arcades, les voûtes, les toits, les^ flèches, les pinacles, un ensemble, une harmonie, une correspondance parfaite entre tous les membres architectoniques depuis les fondements jusqu'au faite , une gradation pyramidale savamment combinée, une intention bien prononcée, qui s’annonce dès la base et ne se dément jamais, de donner à chaque partie une forme également svelte, aiguë, élancée, en sorte qu’il est démontré qu’avant de poser la première pierre, on avait déjà calculé les dimensions, la figure, le poids, la pression des détails les plus élevés.

Troisièmement : outre cette harmonie parfaite dans la disposition de l’ensemble, les constructions ogivales de [l’Allemagne prouvent , mieux que celles de tout autre pays, par l’amincissement uniforme de toutes les parties , qu’elles étaient destinées à un climat exposé à des neiges abondantes, et que tout y était combiné de manière à parer à l’inconvénient de leur séjour prolongé.

Quatrièmement : le style ogival allemand ne se borne pas aux églises ; il comprend les constructions civiles et domestiques ; et ces dernières y sont plus grandes , plus parfaites , plus variées , que dans aucun autre pays; témoin, à Nuremberg, l’hôtel de ville; à Mayence, la Bourse démolie en 1812 ; et dans d’autres villes, une foule d'habitations privées d’une extrême élégance.

Cinquièmement : c’est seulement en Allemagne que l’on trouve dans les archives des chapitres les plans de certains édifices existants ou projetés; et ces dessins sont établis sur une assez grande échelle , et assez

minutieusement achevés, pour prouver que c’est dans le pays même et parmi les loges de francs-maçons de la localité, que se trouvait la tête qui concevait, aussi bien que le bras qui exécutait ces monuments.

Sixièmement : c’est en Allemagne seulement que l’on voit dans les édifices les plus récents et dans les dessins de quelques autres restés en projet, ces formes nouvelles du style ogival , dans lesquelles il imite les dessins capricieux du règne végétal. L’Angleterre et Tltalie n’ont rien en ce genre; la France et les Pays- Bas ne font que s’en approcher, dans les hôtels de ville de Rouen , de Gand (pl. 78, 81, et 82) , et ailleurs ; c’est ce que Turner appelle style bourguignon ; mais on n’en trouve de modèles parfaits que dans les édifices allemands dont Môller a publié les dessins.

Septièmement : les perfectionnements du style ogival étaient tellement estimés en Allemagne, que la loge des francs-maçons de Strasboug fut placée , en récompense de la construction de la cathédrale, à la tête de toutes les loges allemandes, d’abord en 1458 par acte de la corporation elle-même passé à Ratisbonne, puis en 1498, par l’empereur Maximilien Ier, qui confirma cet acte à Strasbourg.

Huitièmement : c’est l’Allemagne seule qui , au moment où le style ogival apparut dans l’architecture, l’employa également dans les autres productions des beaux-arts, dans la sculpture, la ciselure, la peinture, la miniature , l’écriture même et l’imprimerie ; elle prodigua dans tous ces arts de longues lignes perpendiculaires , des angles aigus, des croissants de toutes formes, des pinacles, etc., analogues à ceux des édifices gothiques; ce genre se montra même dans les

tableaux où il bouleversa toutes les lois du costume et de la chronologie ; et son omniprésence prouva incontestablement qu'il n’était point une inode importée de l’étranger, mais que dans tous les arts il procédait de la meme source, c’est-à-dire du goût national des artistes allemands.

Neuvièmement : c’est de l’Allemagne que l’ogive passa en Italie, puisque tous les édifices et les monuments de style gothique pur, que possède ce dernier pays, ne se trouvent que dans les provinces soumises à l’Empire, ou doivent être attribués, d’après les documents les plus authentiques, à des artistes allemands; telle est la cathédrale de Milan, l’église d’ Assises et l’autel du Prince des apôtres, dans la première basilique de la chrétienté, au cœur même de Rome. Tandis que les anciens manuscrits d’Italie présentent toujours l’arc plein cintre , nous ne rencontrons que l’ogival dans ceux des Allemands.

üixièmement enfin : non-seulement les Italiens en général appellent le style ogival tudesque ou allemand , mais leurs auteurs et leurs artistes le représentent comme ayant passé d’Allemagne en Italie; Vasari, en le maudissant comme un fléau sorti de l’Allemagne , reconnaît que ce fléau parcourut toute l’Italie ; Cæsarianus constate expressément que ce sont des Allemands qui, au XIIe siècle, substituèrent les nervures circulaires des arêtes , un des caractères distinctifs du style ogival, à la forme plate employée auparavant; ce qui n’empêclie pas Muratori et Maffei d’avoir raison, à certains égards, en affirmant que les Allemands n’introduisirent aucune espèce d’architecture en Italie , puisque les édifices qu’ils élevèrent semblent avoir

été uniquement destinés à leur usage, et que si les Italiens construisirent depuis quelques églises d’après ce système , au lieu d’y conserver le style ogival dans toute sa pureté , ils n’en n’offrirent qu’une imitation incomplète, comme à Orviète et à Sienne.

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