CHAPITRE XL
EXPOSÉ RAPIDE DE QUELQUES DEVELOPPEMENTS DU STYLE OGIVAL DANS l’aRCHITECTURE RELIGIEUSE ET CIVILE.
Après avoir ainsi établi quelles sont, dans mon opinion, les causes du style gothique, ses caractères fondamentaux et sa terre natale , je vais chercher maintenant à donner, non pas un exposé détaillé, mais une esquisse rapide de ses développements successifs dans les divers âges et dans les différents pays.
J’ai prouvé que les caractères fondamentaux de l’architecture ogivale apparurent en Europe à une époque probablement antérieure aux croisades; j’ai combattu avec quelque avantage, je l'espère , l'opinion de ceux qui la regardent comme une importation de l’Orient, amenée par les guerres contre le mahométisme; cependant il faut reconnaître que les croisades ont puissamment contribué à répandre partout avec rapidité ce nouveau mode de construction. En effet, ceux qui craignaient de s’exposer aux fatigues et aux dangers de ces campagnes, voulurent se faire pardonner leur lâcheté en fondant ou en dotant des églises; ceux qui en revinrent, témoignèrent de la même façon leur reconnaissance envers Dieu; enfin, ceux qui
avaient besoin d’argent pour se défrayer des dépenses d’un si long voyage , vendirent à bas prix leurs domaines aux établissements religieux alors existants.
Telles furent les causes qui répandirent le style gothique, avec une merveilleuse rapidité, dans le pays où les croisades furent d’abord conçues et exécutées ; et si la France ne peut se vanter, comme l’Allemagne, d’avoir fondé d’immenses cathédrales gothiques, même avant la première croisade , ces édifices la suivirent du moins de bien près. Déjà en 1140, l’abbé jSuger appliquait l’ogive à la restauration du portail de St. -Denis; en 1149, commença la magnifique cathédrale de Cambray ; en 1 170, Hildvvard bâtit celle de Chartres ; en 1 172, Hugues, troisième duc de Bourgogne, érigea à Dijon la Ste.-Chapelle, modèle d’élégance gothique, détruite pendant la révolution; les belles cathédrales de Laon , de Soissons et d'autres villes des environs datent de la même époque. Dans une partie tout opposée de l’Europe, le style ogival, protégé par les princes normands, fit des progrès aussi rapides. Sans parler de la cathédrale de Messine attribuée à Roger , second comte de Sicile, qui monta sur le trône en 1101, ce fut sous Guillaume II ou le Bon / couronné en 1166, que s’éleva à Palerme ce prodigieux monument du style gothique, la Madré Chiesa , maintenant détruite; et en 1177, à Montréal, l’église non moins admirable de St. -Martin, où dorment les rois normands dans des tombeaux qui ressemblent aux anciens sarcophages. Bientôt après , les Normands présentèrent aussi à l’Angleterre le premier échantillon de l’architecture ogivale , c’est le chœur et l’extrémité orientale de la cathédrale de Canter-
bury, bâtie par Guillaume de Sens, architecte français, et détruite par un incendie en 1174.
Les premiers essais du style gothique s'éloignaient moins du plein cintre que les édifices qui s’élevèrent plus lard; cette progression était naturelle. Les colonnes furent d’abord isolées, comme dans la plupart des constructions lombardes ; et lorsqu’on était obligé de faire saillir des arcs buttants , on les cachait du moins sous le toit des ailes. On avait abandonné les riches arabesques et les autres ornements sculptés des Lombards, soit en raison de l’infériorité de talent des artistes du Nord, soit comme incompatibles avec les formes abruptes et anguleuses récemment introduites ; mais il n’existait, pour les remplacer, aucun système de décoration plus en harmonie avec le caractère du nouveau style ; on éprouva donc, sous ce rapport , une pénurie inconnue aux édifices lombards aussi bien qu’aux derniers développements de l’architecture ogivale elle-même. Il faut avouer cependant que l’on voit rarement en Allemagne ou en France de vastes églises appartenant même au style gothique le plus ancien et le plus simple, aussi complètement nues , aussi dépourvues de toute espèce d’embellissements que l’est, par exemple, la cathédrale de Salisbury en Angleterre. Soit qu’ils eussent plus de goût pour les ornements , ou qu’ils pussent employer des sculpteurs plus expérimentés, les architectes du continent ont donné plus tôt que les nôtres, dans le luxe des décorations, et l'ont porté beaucoup plus loin.
Gelnhausen, en Franconie, autrefois ville impériale, où l’empereur Frédéric Barberousse bâtit un palais , possède une cathédrale (pl. 31 et 59), qui date delà pre-
moitié du XII* siècle, et qui me semble donner l’idée la plus complète du style de transition entre le plein cintre et le gothique; c’est une nef dont les arcs ogivaux supportent des fenêtres circulaires ; ce sont des clochers polygones qui s’élancent du toit; c’est, autour de l’extrémité orientale, un mélange d’arcs plein cintre, en fer de lance, en trèfle et qui semblent appartenir tous à la même époque.
Mais bientôt éclata un goût plus vif pour des décorations plus variées et des ornements plus minutieux ; et voici ce que peuvent penser ceux mêmes qui n’attribuent pas aux croisades et au commerce avec l’Orient les principes fondamentaux du style ogival. Lorsqu’en l’an 1 100, pendant la première croisade, les guerriers à demi barbares du Nord se précipitèrent sur Constantinople, non plus individuellement ou en petites troupes, mais en immense corps d’armée, ils furent frappés d’admiration à la vue des splendeurs architectoniques de cette capitale, ils n’avaient aucune idée de leur existence, aucune expression pour les décrire; plus tard , les mêmes magnificences se répétèrent à leurs yeux dans les villes de Syrie, de Palestine et d’Égypte; et comme la plupart d’entre eux regagnèrent leur patrie par les ports de l’Adriatique, ils les retrouvèrent à Venise et à Pise, construites toutes deux dans le goût byzantin ; ils acquirent donc dans leur long pèlerinage le goût de ce style d’ornements que leurs propres édifices reproduisirent dans la suite. Une circonstance semble confirmer cette opinion, c’est que saint Louis emmena avec lui à la terre sainte son architecte Eudes de Montreuil, qui, à son retour en France, se signala par la construction du réfectoire de St.-Ger-
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main des Prés et de la Sainte-Chapelle de Paris, si universellement admirée. Ajoutez à cela, que les Italiens, non contents d’appeler le style ogival stile tedesco , donnent à ses plus brillants développements le nom de gotico-arabo , par un singulier rapprochement entre deux nations si éloignées l’une de l’autre.
Partout d’ailleurs où régnaient l’aisance, le loisir et la richesse , dans les couvents du moyen âge , par exemple, le goût du luxe et des décorations se propagea parmi ceux qui étaient restés dans leur patrie, aussi bien que parmi les pèlerins et les croisés; et tous les ornements caractéristiques du style ogival découlent de ses principes rudimentaires par une pente si insensible et si bien graduée , qu’il est aisé de voir qu’ils partent de la même source.
L’emploi de piliers distincts, mais rapprochés l'un de l’autre, pour soutenir à diverse hauteur les arcs, les côtes et les nervures croisées, qui s’élançaient de leur sommet vers différents points, suggéra bientôt une nouvelle idée : toutes les fois que le besoin de solidité exigeait d’agglomérer tous ces piliers en une seule masse cohérente , on imagina de donner à ce corps de maçonnerie l’apparence d’un faisceau de fûts et de tiges séparées, plus nombreuses encore et plus sveltes qu’auparavant , et ensuite , d’en prolonger les branches dans ces arcs et ces nervures que Ton multipliait et que l’on subdivisait également, de manière à combiner avec une plus grande légèreté apparente , le surcroît de force réellement obtenu. Enfin toutes ces branches qui jaillissaient des piliers en divers sens pour supporter le toit, toutes les ramifications qui s’en échappaient ù leur tour, pour les lier et
les fortifier entre elles, contribuèrent elles-mêmes à l’élégance de l’ensemble par la manière variée dont on les fit diverger, converger, s’entrecouper l’une l’autre, jusqu’à ce qu’elles produisissent , en dernière analyse , toutes ces combinaisons si compliquées , toutes ces découpures, tous ces entrelacements qui, dans les plus riches édifices gothiques, couvrent les murailles, remplissent les fenêtres et les roses, subdivisent les cloisons, les balustrades et les arcs-buttants, forment les dais et les couronnements, décorent les surfaces sous le nom de réseaux et de treillis, enfin se déploient en éventails ou s’enroulent en mille tissus divers autour des arêtes.
Le style ogival, à sa période même la plus modeste et avant de s’être dérobé à l’empire des styles antérieurs, avait eu pour principe d’élargir et de multiplier les ouvertures , d’allonger et d’amincir les supports, de disposer les corps de maçonnerie de façon à ne leur donner que de légers points d’appui sur le sol, et à les faire paraître comme suspendus dans les airs ; mais bientôt il voulut aller plus loin, et augmenter la surprise produite par ces premières modifications; pour cela, il proscrivit jusqu’au moindre fragment de mur continu, toutes les fois qu’il n’était pas absolument indispensable; il ne demanda d’appui qu'aux seuls piliers, il les plaça de manière que leurs angles seuls regardassent les spectateurs, et se regardassent entre eux, et que leurs flancs pussent fuir l’œil par la diagonale; quand il lui était impossible de supprimer entièrement une surface, il la subdivisait en tant de parties , et la découpait d’une manière si variée et si ingénieuse , qu’il la rendait légère comme une den-
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telle et transparente comme une gaze ; enfin, il donna aux fenêtres la plus grande largeur, aux voûtes la plus grande hauteur possible.
La multitude des arcs, tous aigus, les curieuses intersections de leurs courbes produites par les arêtes, le plan compliqué des édifices gothiques, tout fit naitre l’idée de créer, dans les détails, des formes et des combinaisons plus variées et plus complexes encore; on subdivisa l'arc en trois ou quatre feuilles, comme le trèfle des champs , on le découpa en d'autres figures également bizarres ; tout en conservant la moulure ogivale, on plia ses lignes de toute façon; après une courbure convexe, on lui en donna une concave, on l’abaissa vers le sol pour le relever presque aussitôt; enfin, dans quelques-unes des plus modernes constructions gothiques de France, d’Allemagne et de Belgique, on le fit boucler, pour ainsi dire, dès sa base. Quelquefois pour donner à ses côtés le plus d’élévation, à son centre le plus d’étendue, à son plan tout entier le plus de développement possible, on éleva les lignes latérales, de manière à laisser à peine apercevoir le point d’intersection des courbes; c’est ce qu’on appelle sur le continent le style Bourguignon et en Angleterre le style Tudor ; enfin ce point lui-même se perdit complètement dans une seule ellipse ininterrompue ; ainsi , le cercle revenait sur ses pas , et déjà avant la renaissance, l’arc était réduit à une simple courbe jetée d’un côté à l’autre. Il est vrai que cette dernière mode ne se rencontre que dans quelques édifices gothiques en Allemagne et en France, et je ne crois pas qu’elle ait jamais été adoptée en Angleterre. Les nervures croisées, à leur tour, furent rabattues à leur
sommet avant d’avoir atteint leur point d’intersection, on les laissa retomber vers le sol sans aucun appui direct, et suspendues dans les airs, elles menaçaient les fidèles vivants , comme les dais des niches menaçaient les saints de marbre et de pierre qu'ils dominaient. Enfin, les arcs, les frontons, les pignons, les toits, les flèches, les pinacles, les aiguilles, se multipliant de toutes parts et s’amincissant de plus en plus, le goût pour les formes maigres, brisées, anguleuses, devint général , on les répéta dans les ornements les plus insignifiants, jusqu’à ce que toute pierre et tout bois travaillé par la main de l’homme, meuble ou immeuble, de la cathédrale à la chaise et au tabouret, en vint à présenter l’apparence d’un fagot d’épines ou d’un faisceau de fils de fer.
Maintenant , parmi tous les développements et les changements successifs éprouvés par le style ogival, je vais noter quelques-uns des plus importants.
Les piliers ronds du style lombard , qui s’étaient d’abord maintenus dans l’ogival , offraient un moyen de transition imparfait et une analogie insuffisante pour arriver à ces nervures élancées des arcs dans lesquelles ils devaient désormais se fondre en parvenant à diverses hauteurs; et lorsqu’ils étaient groupés l’un près de l’autre , ils présentaient moins de force qu’ils n’en auraient eu réunis en une masse unique et solide; on ramena donc graduellement ces faisceaux à un seul pilastre carré , mais subdivisé à son tour en autant de fûts et de jets qu’en exigeait le nombre des côtes et des nervures qui le surmontaient. Pour que ces pilastres pussent à la fois mieux supporter les parties qui pesaient sur eux, et ne point offrir cependant à l’œil
du spectateur tout le vaste développement de leurs dimensions, on les disposa de façon qu'ils faisaient face l’un à l’autre par leurs angles et non par leurs côtés, et que ces derniers échappaient à la vue et fuyaient en ligne oblique. Il en fut de même des porches; leur profondeur nécessitait des jambages massifs et saillants, on s'appliqua aussi à en dissimuler les faces; l’ouverture offrait une riche perspective de piliers , d’arcades, de statues; mais le jambage lui-même ne présentait qu’une ligne étroite et légère.
La fenêtre lombarde, appelée fenêtre en lancette, était haute, élancée, pointue, souvent double et triple. Dans ce dernier cas, toutes les fois que les localités le permirent , on fondit ces trois fenêtres en une seule, beaucoup plus large , dont les côtés touchaient aux piliers, et le sommet à l’arcade; et si alors elle était trop vaste pour être remplie par un vitrage d’une seule pièce, on subdivisait le verre en petits vitraux à l’aide d’étroits encadrements, que soutenaient souvent à différente hauteur des lignes transversales ou une élégante ciselure en maçonnerie ; l’extrémité était découpée en petites arcades ou en réseaux.
Les arcs se composaient d’abord de deux courbes se touchant en un point ; on les subdivisa en courbes d’une moindre étendue , toutes les fois qu’on put le faire sans nuire à la solidité requise, on les façonna en fleurs à trois, quatre ou cinq feuilles; les lignes, au lieu de rester concaves , se plièrent en sens contraire avant d’atteindre leur point d’intersection , quelquefois même, elles reçurent, dès leur base, une courbure convexe; on en voit de cette espèce au portail de l’hôtel de ville de Gand ( pl. 78); à celui du palais de
justice de Rouen ; dans les perfectionnements de détail projetés pour le clocher de Malines et exécutés dans celui de Milan ; et enfin dans plusieurs planches de l’ouvrage de Müllcr sur l’architecture allemande.
Quant aux arcs qui dominaient sur de vastes espaces , qui embrassaient de larges vides ou fenêtres, et s’élevaient en même temps à une grande hauteur, le point d’intersection, comme nous l’avons dit, était à peine sensible, et le sommet formait un angle trèsobtus; je ne connais aucun échantillon de cette manière plus ancien que les arcades que l’on voyait à Dijon , dans la Chartreuse, bâtie par le premier duc de Bourgogne et détruite à l’époque de la révolution ; l’Angleterre a souvent imité ce style sous les Tudors. Plus tard le point léger où se rencontraient les deux lignes a fini par disparaître , et elles ont formé une courbe complètement elliptique. On en trouve la preuve à Dijon, dépendant alors de la Bourgogne, dans le chœur de la Chartreuse, érigé en 1383; en France, dans les édifices construits sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII ; à Milan, dans la principale église; à Rouen, dans l’hôtel du seigneur de Bourgtheroulde , commencé en 1486, et dans d’autres maisons de la même ville, encore sur pied; au château de Blois, dans la partie élevée par Louis XII ; à Vienne, en Dauphiné; à Valence, autour de la terrasse de la cathédrale , et dans une maison privée de la grande rue; dans des maisons de plusieurs villes d’Allemagne, dessinées par Müller. Les frontons qui surmontaient les arcades extérieures éprouvèrent dans leurs courbes des altérations semblables.
Dans les plus anciennes constructions gothiques, la voûte, moins audacieuse, exigeait moins de développement dans ces appuis extérieurs, elle permettait même aux arcs-buttants qui se détachaient jusqu’à un certain point des piliers verticaux ou de la muraille, de rester cependant cachés sous le toit des ailes. Mais lorsque, plus tard , la hardiesse croissante de la charpente intérieure leur demanda plus d’étendue, comme l’oiseau qui a brisé sa coquille et se développe dans toute sa liberté , l’arc-buttant perça le toit qui l’emprisonnait; d’un expédient de bâtisse dissimulé par les masses environnantes, il devint un ornement et se para de toutes les décorations que comportait le style ogival.
Il ressortait des principes fondamentaux de ce style que les arcades , les arcs-buttants , les pinacles , les toits , tous les membres architectoniques indispensables devaient , quelles que fussent les dimensions de leur base, se resserrer graduellement à mesure qu'ils s’élevaient et affecter la forme pyramidale ; il fallait que les parties supérieures parussent non pas s’appuyer sur les inférieures, mais en jaillir en quelque sorte. Bientôt vint l’idée d’augmenter encore les effets de ce dessin, et de faire un embellissement de ce qui était une nécessité. Les nefs et les chœurs avaient d’abord présenté des toits ou faîtes d’une certaine largeur ; on la diminua à mesure qu'ils s’élevaient, et par l’effet de ce rétrécissement pyramidal, leur extrémité n’offrit plus qu’un véritable point , une sorte de bouton; tels sont les portails de Rheims et de Fribourg, les chœurs de Strasbourg, d’Aix-la-Chapelle et de Cologne. Les clochers s’étaient d’abord terminés par un
tube carré tronqué et recouvert d’un toit plat ; bientôt , ils se composèrent d’une base et d’un corps de maçonnerie portant une flèche plus haute, plus légère, plus élancée , mais formant toujours une partie subsidiaire, un couronnement distinct; puis enfin, comme à Vienne, à Ratisbonne, àUlm, à Cologne, à Strasbourg, à Autun, à Chartres, à Malines, à Anvers, à Bruxelles, les clochers ne furent plus qu’un monceau d’arcades, d’arcs-buttants , de pinacles superposés, reculant par degrés l’un derrière l’autre jusqu’au faite, comme si une sève cachée circulait dans leurs veines , comme si je ne sais quelle force végétative les lançait ainsi dans les airs.
La légèreté, la souplesse, le dégagement que les principes mêmes du style ogival donnaient à tout l’édifice inspira plus tard une autre imagination , ce fut de jeter à quelque distance de la surface sur toutes les parties qui devaient nécessairement rester solides et d’une seule pièce, une sorte de réseau d’arcs, de nervures, d’encadrements, de découpures de toute espèce, si délicat qu’il ressemble au voile de dentelle baissé sur un visage de femme, ou à ces fils de la Vierge qui, dans les jours d’été, s’étendent autour d’un arbrisseau; le portail de Strasbourg et le chœur de la cathédrale de Gloucester présentent des modèles de ce travail. Autour des parties plus pénétrables à l’air et à la lumière, comme les fenêtres, les roses, les balustrades, les flèches, un tissu semblable offrit l’apparence du filigrane le plus délié; voyez les fenêtres et les clochers des églises que je viens de citer, ceux de l’église d’Oppenheim, les détails si variés des cathédrales d’Ulm et de Toul , et la chapelle de Henri VII dans l’abbaye
de Westminster. Je ne prétends pas assurément que les membres principaux de l’édifice, les piliers, les côtes, les nervures, les arêtes soient une imitation des avenues ou des quinconces d’arbre , bien qu’ils affectent particulièrement ces formes ; mais il est probable que l’analogie qui s’établit par degrés , quoique accidentellement, entre eux et des arbres ainsi disposés, fit concevoir la pensée de porter plus loin la ressemblance dans les ornements additionnels; dès lors, non-seulement on ajouta aux frontons et aux pinacles des saillies capricieuses qui rappelaient les boutons , non-seulement on remplit l’ouverture des arcs de découpures qui ressemblaient au feuillage , mais dans les derniers et les plus riches travaux du style allemand, on entrelaça les arcades et les nervures de manière à offrir les surgeons d’un chèvrefeuille où les tendrons d’une vigne.
Au milieu des ténèbres universels du moyen âge , si la partie scientifique et mécanique de l’architecture avait fait des progrès, les arts d’imitation avaient décliné dans la même proportion. On voit encore , dans les édifices lombards , des arabesques et des rinceaux réellement élégants ; mais dans le gothique , l'acanthe devient un chou; la figure humaine, un monstre, un spectre, un fantôme; les morts et les vivants, les anges et les démons semblent jetés dans le même moule. Il y a plus, l’indécent se combina avec l’horrible ; pour satiriser des ordres rivaux , les moines représentèrent les plus hideux penchants de l’homme dans les stalles mêmes où l’on chantait les hymnes de la Divinité ; heureusement que dans notre siècle de convenances sociales, la poussière et les toiles d’arai-
gnée jettent fort à propos un voile sur toutes ces figures.
On continua de représenter des sujets tirés de l’Écriture et de l’histoire ; mais comme insensiblement des processions bouffonnes et grotesques s’étaient glissées dans l’Église latine, et étaient devenues l’accompagnement obligé de certaines fêtes , par exemple, de celle des fous pendant le carnaval , ces processions étaient souvent ciselées sur les stalles du chœur. Entre les fûts qui partageaient la profondeur des porches, on plaçait en longues lignes, sur des modifions, des saints, des rois et d’autres personnages historiques; quand ils se trouvaient dans la courbe de l’arc, on devait nécessairement les coucher obliquement, au lieu de les représenter droits et debout ; cette position paraissait toute naturelle. Les figures demandaientelles une grande largeur ? au lieu de se départir de la règle générale du style gothique en donnant aux niches ou cellules qui les renfermaient des dimensions proportionnées, on l’appliquait aux figures mêmes, et la statue devenait si étranglée , si décharnée, qu’elle ne semblait plus qu’une monstrueuse superfétation.
Un ornement qui devint par degrés un des traits caractéristiques du style ogival , doit évidemment son origine aux croisades seules; ce sont les armoiries. Ces insignes, qui datent des guerres contre les musulmans, avaient d’abord été placés sur les boucliers et les casques des capitaines, pour les faire mieux reconnaître de leurs soldats, pendant leur vie et après leur mort ; mais lorsqu’ils avaient été illustrés par les hauts faits et l’héroïsme de ceux qui les portaient, quand ils étaient devenus pour leurs descendants des
preuves d'une généalogie glorieuse, ceux-ci ne se contentèrent plus de les suspendre en réalité ou en effigie dans leurs salons et leurs appartements , ils voulurent les déployer autour des tombeaux et des chapelles funéraires, et le temple du Dieu de paix fut rempli de monuments des querelles privées du clergé et des guerres extérieures ou civiles des laïques.
Outre ces modifications générales , le caprice d’un architecte ou quelque circonstance particulière donnèrent à certaines églises une physionomie plus locale. Il semble, par exemple, que les escaliers en spirale et à jour, élevés jusqu’au faîte même des flèches , ont été en grande faveur dans les pays riverains du Rhin. Il y en a un dans le clocher de St.-Kilien à Heilbron, un autre dans celui de la cathédrale de Stuttgardt , et un troisième , qui semble tout à fait aérien, à chacun des quatre angles du magnifique clocher de Strasbourg.
Quelques églises de France, entreautres St. -Nicolas dans la ville de ce nom, près de Nancy, St. -Etienne du Mont, à Paris, St. -Denis même , offrent une singularité que plusieurs ont attribuée à une inadvertance, et d’autres à un dessein prémédité ; c’est une sorte de pli ou de déviation de la ligne droite, qu’on observe dans leur longueur. Ce défaut est quelquefois si marqué et si frappant, qu’il est impossible de supposer qu’il ait échappé à l'attention. Voici comme je l’explique : comme, à l’exception de deux jours dans l’année, le soleil se lève, sur un point quelconque, à la droite ou à la gauche de l’extrémité orientale, et que le frontispice était tourné exactement vers l’ouest, nous devons présumer que dans certaines églises , le
sanctuaire était dirigé vers le point où se lève le soleil le jour de la fête patronale , afin que ses premiers rayons pussent frapper l'autel du saint.
Quelquefois cependant les irrégularités de forme dans les églises gothiques sont le résultat de la disposition anormale des lieux où elles ont été construites.
Je ne parle ni du porche extérieur de la cathédrale de Ratisbonne, dont l’ouverture présente un pilier placé entre deux arcades qui se réunissent à angles droits ; ni de St.-Macloud, de Rouen, dont le porche à trois arcades forme un angle saillant pour faciliter l’entrée à ceux qui débouchent des rues convergentes; ni deSt.-Ouen, dans la même ville, flanquée de deux tours jumelles formant une diagonale avec les angles antérieurs de l’église, et destinées k recevoir entre elles un porche semblable sur une plus grande échelle. Toutes ces anomalies peuvent être considérées comme des beautés, et quelques-unes même en sont réellement; mais je citerai, par exemple, l’église de Milan. Bâtie sur un terrain fort inégal , elle n’a de régulier que sa nef, mais les deux ailes, pour cadrer avec les rues voisines, s’élargissent et se subdivisent d’un côté , tandis que, de l’autre, elles se rétrécissent et se réduisent presque à rien.
Nous avons expliqué toute l’économie de l’architecture ogivale , nous lui avons accordé la part d’éloges que mérite la science et le génie d’invention qu’elle suppose , mais nous ne devons pas dissimuler que, par sa nature même, elle a beaucoup moins d’éléments de durée, et renferme en elle un principe de destruction beaucoup plus actif, que les systèmes architectoniques dans lesquels l’absence de l’arc ou sa forme plein cintre
rendait la pression complètement verticale, ou du moins, beaucoup moins oblique. Nous devons reconnaître en outre que les architectes de cette école, pour éblouir le vulgaire et éclipser leurs rivaux par la hauteur, la légèreté, la hardiesse, l’absence de tout appui interne et immédiat dans leurs constructions, ont souvent abusé des ressources dont ils disposaient. De ce défaut de solidité, il est résulté que plusieurs édifices n’auraient jamais pu être achevés d’après le plan originel, et que d’autres, complètement terminés et parvenus à leur plus grande hauteur, n’ont brillé qu'un instant et puis sont tombés pièce à pièce, comme un château de cartes ; leur caducité précoce a ressemblé à la faiblesse de l’enfant qui s’essaye à la vie.
En Belgique, l’égalité même du terrain, permettant d’apercevoir de beaucoup plus loin les objets élevés, a été sans doute un nouvel aiguillon pour l’amourpropre des architectes, et les a déterminés à donner aux clochers une hauteur excessive. Celui de Malines, commencé en 1452, a 348 pieds de France; s’il eût été achevé, il en aurait eu 464; la tour de la cathédrale d’Anvers, terminée en 1518, en a 466; et l’élévation de celle de la principale église d’Utrecht, bâtie en 1321, par l’évêque Frédéric de Syrck, est de 388 pieds.
La partie la plus indispensable d’une église était le chœur où se célébrait le service divin, c’était par lui que l’on commençait. Souvent, comme à Aix, à Cologne, à Beauvais, le chœur seul a été achevé; quelquefois , lorsque son antiquité inspirait un sentiment de vénération toute spéciale, comme à Strasbourg, on y a ajouté une nouvelle nef. Presque toujours , le portail devait être flanqué de deux tours élevées,
mais il n’y en avait réellement qu’une d’absolument nécessaire ; on commençait donc par en bâtir une en même temps que la nef ; l’autre est souvent restée imparfaite, comme à Strasbourg, à Auxerre et dans beaucoup d’autres villes.
A Chartres et à Tours, les deux clochers de la cathédrale, bâtis à diverses époques, sont tous deux terminés, mais chacun dans un style différent.
Certaines églises, d’après leur position, pouvaient être regardées comme de véritables forteresses. Telle était Notre-Dame de Lorette qui renferme la Santa Casa , la maison de la Ste. Vierge; telle était l’église abbatiale de St.-Étienne, bâtie à Caen , sur les rivages de l’Atlantique, par Guillaume le Conquérant; on y a combiné d’une façon singulière le double caractère de couvent et de citadelle.
L’industrie et l’esprit public se développèrent de bonne heure dans les Etats lombards et dans les autres républiques italiennes environnantes; les richesses, le pouvoir, l’organisation des municipalités en furent la suite ; bientôt on sentit le besoin d’ajouter aux édifices religieux des constructions civiles , des hôtels de ville, des lieux d'assemblée pour les corporations, etc. : le style plein cintre régnait encore , ce fut lui qu’on employa, et ses productions en ce genre ne furent pas dépourvues d’élégance. Mais, pendant ce temps , le système féodal dominait exclusivement dans les pays situés au nord des Alpes; le peu d’industrie et de commerce qui s’y faisait, la banque et les manufactures, étaient entre les mains d’étrangers, presque tous Italiens, et connus sous le nom générique de Lombards ; on ne demandait et on n’élevait aucun bâtiment à
l'usage des administrations municipales, de la magistrature ou du commerce. Tant que fleurit le style lombard, les églises et les couvents furent les seuls édifices, en deçà des Alpes, dont les fondateurs songeassent à l'art architectonique.
Il n’en fut pas de même lorsque le style ogival commença à se répandre. Vers le milieu du XIIIe siècle, l’esprit industriel s’éveilla dans le Nord , et d’abord en Allemagne. Les cités riveraines du Rhin et, bientôt après , celles des provinces plus reculées et plus septentrionales de ce vaste empire trouvèrent dans l’industrie, les arts et le commerce, la puissance nécessaire pour secouer le joug des seigneurs féodaux. Elles ne reconnaissaient d’autre suzerain que l’empereur, encore cette souveraineté était purement nominale, et chacune d’elles, sous le titre de ville libre et impériale, formait réellement un Etat indépendant. Celles qui, comme Hambourg et Lubeck , s’étaient emparées du commerce de la mer Baltique, dont le nom même était alors à peine connu au delà des Alpes, se virent dans la nécessité de s’unir contre les pirates danois et normands qui infestaient ces côtes, elles formèrent une ligue qu’on appela Ligue Homéotique ; peu à peu toutes les villes commerçantes de l’Allemagne, jusqu’à Cologne, accédèrent à cette alliance. Bientôt la Ligue Hanséatique partagea avec les Lombards le commerce de l’Europe dans tous les États du continent , et même en Angleterre. Bruges et les autres villes principales des Pays-Bas devinrent successivement les marchés où se rencontrèrent les négociants allemands et les lombards, et où se fit l’échange des produits du Nord et de ceux du Midi. Plus ces villes voyaient s’augmen-
ter leur activité industrielle, leurs richesses et leur autorité , plus elles se faisaient un point d’honneur, à l’exemple des cités transalpines, d’ajouter à leurs somptueuses cathédrales des bâtiments magnifiques, et même des habitations privées remarquables par leur élégance. Dans chacune d’elles on observe une gradation successive dans les dimensions et les ornements de la cathédrale, de l’hôtel de ville, de la bourse, des différents édifices consacrés aux maîtrises, aux corporations, et à la demeure des principaux magistrats et négociants, et il est curieux de remarquer avec quelle précision la date et le style d’architecture de ces diverses constructions, dans les grandes villes commerçantes d’Allemagne et de Belgique, coïncide avec l’époque où elles atteignirent le plus haut degré de pouvoir, de crédit et d’influence. Après la Lombardie et les républiques italiennes, ce sont les villes impériales d’Allemagne qui possèdent les hôtels de ville et les bâtiments commerciaux les plus anciens; viennent ensuite ceux des villes de Belgique dans l’ordre où elles se sont succédé l’une à l’autre; d’abord Bruges (pl. 88, 89), puis Gand (pl. 78), ensuite Anvers. Celles de Hollande, dont la principale est Amsterdam, se présentent les dernières. En Allemagne, le style de tous ces édifices est l’ogival pur. En Belgique, une espèce de renaissance, une transition de l’ogival à l’antique. En Hollande, une imitation de l’antique, telle que pouvait le comprendre l’État le plus moderne de l’Europe.
A l’époque où dominait le style gothique , les lords féodaux d’Angleterre, n’étant plus obligés de se maintenir dans un état constant de guerre entre eux et
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avec leur souverain , cessèrent de songer uniquement, dans leurs constructions , à la solidité et aux moyens de défense ; ils commencèrent à montrer pour les arts de la paix presque le même intérêt que pour ceux de la guerre, à rechercher quelques embellissements à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur. Il en fut de même en Allemagne et en France; on trouve dans ces deux pays des châteaux de souverains et de particuliers qui datent du XVe et du XVIe siècle, et dont l’architecture déploie toute la richesse et toute l’élégance imaginable : témoin, en Allemagne, le château de Heidelberg; en France, ceux de Blois et de Chambord, sans parler des châteaux de Nantes, de Pau, de Jacques Cœur à Bourges, de Montigny le Ganeton entre Eure et Loire, de Fontaine le Henri, près de Caen, et de plusieurs autres.
Dès ce moment, une vaste carrière s’ouvrit au développement des beautés de l’architecture gothique, et elle put appliquer ses traits caractéristiques à des édifices beaucoup plus variés que n’en avait jamais rencontré le style plein cintre. En Angleterre, où l’industrie et les arts n’ont commencé à fleurir que lorsque l’ogive était sur son déclin, on est généralement persuadé qu'elle ne présente toute sa pureté et toute sa perfection que dans les églises et les monastères; qu’elle n’offre jamais tous ses développements dans les bâtiments civils, et encore moins dans les constructions domestiques; mais les anciennes villes d’Allemagne, de France et des Pays-Bas prouvent le contraire. Les hôtels de ville de Nuremberg, de Louvain et de Bruxelles ( planche 81 ), sont comptés parmi les productions les plus élégantes du style
ogival; l’ancienne bourse de Mayence, détruite pendant la révolution , méritait le même éloge ; la bourse d’Anvers (pl. 82), la Grue et le Poids de la ville à Andernach (pl. 83), l’entrée du Rheinhof (pl. 84) à Cologne, sont des modèles de goût ; enfin, dans plusieurs villes de la Baltique , à Dantzick, à Lubeck , à Hambourg, dans d’autres cités riveraines du Rhin et même du Rhône, les hôtels de ville étroits et élancés, avec leurs pignons étranglés , présentent cependant toutes les richesses et tous les raffinements du style ogival.