CHAPITRE VIII
DECADENCE DE l’ ARCHITECTURE GRECQUE. PROGRES DE
l’architecture ROHAIRE.
Les destins avaient fixé le terme de la liberté grecque. Après avoir lutté quelque temps , la Grèce succomba sous les armes ou plutôt sous les intrigues de Rome, et devint une province de la république. L’Italie lui envoya un préteur pour la gouverner, et tous les Grecs qui se sentaient de l’esprit ou des talents accoururent dans leur nouvelle capitale, pour en trouver l’emploi et le prix.
D’un état primitif, dont ses historiens , par un singulier orgueil, exagèrent la faiblesse au delà de toute idée, l’empire romain s’était élevé à un degré de grandeur, de pouvoir et de richesse sans exemple dans les annales du monde. Il s’était formé peu à peu de la réunion des différents États de moindre importance, qui , dans les siècles précédents , avaient figuré dans l’histoire par leurs forces , leur opulence et leur civilisation. Rome était la capitale de toutes les anciennes capitales de la terre; devant sa souveraineté domi-r nante, celles-ci étaient descendues au rang de villes secondaires ou de chefs-lieux de province. Elle contenait dans ses murailles la population et les trésors de
msTOinr. de i/abciitectdrc. 4
plusieurs royaumes ; ses citoyens la quittaient pour gouverner des provinces qui autrefois avaient été des empires, et, après avoir tenu dans leur gouvernement un état tout royal , ils rapportaient dans ses murs les richesses dont ils avaient dépouillé les peuples ses tributaires; de simples particuliers avaient les revenus des monarques.
Aussi , Rome sentit par degrés le besoin de dessiner les édifices d’utilité publique et privée sur une échelle immense; le monde n’en avait jamais vu de semblables. Et par une destinée singulière , comme si elle eût eu le pressentiment de sa future grandeur, il parait qu’elle avait entrepris des constructions de cette espèce avant d’en avoir eu besoin , et dans des siècles où il nous est impossible de découvrir comment elle pouvait les exécuter. Les historiens attribuent à l’époque reculée de ses petits rois, ces prodigieux aqueducs, ces égouts encore parfaitement conservés, quoique maintenant hors d’usage, et qui coupent , dans toutes les directions et dans une prodigieuse étendue, le terrain sur lequel la ville est bâtie. Il y a ici deux choses également incroyables : comment , à une si petite distance de l'obscure origine de Rome, ses rois ont-ils été capables d’exécuter ces merveilleux ouvrages? et , si l’on admet qu’ils les aient entrepris , comment supposer que l’origine toute récente dont ils partaient pour s’élever si haut, ait été aussi petite et aussi faible qu’on le dit ?
Mais ce que Rome , et Rome seule, demandait , elle acquit avec le temps les moyens de l’obtenir; elle devint le foyer d’une accumulation de richesses auprès desquelles les trésors des Etats qui l’avaient précédée, des républiques de la Grèce comme des empires de
l’Asie , n’étaient que pénurie et dénûment. Elle réunit dans son enceinte leurs diverses ressources , et elle put en faire refluer l’action productrice sur tout point donné.
On construisit tous les édifices que pouvaient réclamer les intérêts ou les plaisirs des citoyens , soit au sein de la capitale elle-même , soit, pour les districts formés par la réunion d’Etats autrefois indépendants , dans ces chefs-lieux secondaires d’un empire dont les provinces embrassaient une jurisdiction beaucoup plus étendue que n’en avait jamais eu aucun des peuples dont elles se composaient. Aqueducs, ponts, forums, basiliques, temples, bains, théâtres, amphithéâtres, cirques, hippodromes, naumachies, tout fut établi sur une échelle et avec une magnificence dont ces nations tributaires n’avaient jamais eu l’idée à l'époque de leur indépendance.
Énumérer toutes les constructions d’utilité ou d’apparat élevées dans l’enceinte ou dans les environs de Rome, serait un travail infini. C’étaient des aqueducs d’une longueur prodigieuse qui , partant des montagnes voisines , traversaient la vaste campagne de Rome dans toutes les directions , et portaient au cœur même de la capitale des torrents de l’eau la plus pure ; c’étaient des égouts d’une inaltérable solidité qui entraînaient loin d’elle toutes les espèces d’immondices; c’étaientdes routes aussi indestructibles que les nôtres sont fragiles, dont les rayons divergents de touto part atteignaient les frontières les plus reculées de l'Italie , et dans ces routes, des ponts massifs et durables qui joignaient les rives opposées des plus larges rivières ; c’étaient des forums , des portiques où la population romaine se réu-
nissait. et trouvait un abri contre la pluie et la chaleur. Il en existait déjà cinquante-cinq au temps d’Auguste; Trajan y ajouta le forum au milieu duquel s’élevait sa fameuse colonne triomphale , environnée d’une forêt d’autres colonnes de granit, chacune d’un seul bloc, d’une hauteur et d’un diamètre immenses. C’étaient les bains bâtis par Auguste, par Néron, par Titus, par Garacalla , par Dioclétien , contenant tout ce qui pouvait servir à la propreté, à la santé, aux exercices comme aux plaisirs du corps. Leur splendeur égalait celle des palais , leur étendue celle des cités , et leurs ruines sont encore l’admiration du monde. C’étaientde vastes et superbes basiliques destinées à l’administration de la justice ou à l’expédition des affaires; c’étaient même des boucheries, si somptueuses que le bâtiment représenté sur une médaille de Néron avec l’inscription Macellum Augusti, pourrait, à la richesse de ses colonnades, être pris pour un amphithéâtre; c’était le grand cirque, Circw Maximus, pour les courses de chevaux , dont l’étendue et la magnificence incroyables n’empêchèrent pas d’en élever successivement plusieurs autres, à peine inférieurs au premier; c’était l’amphithéâtre de Vespasien, calculé pour contenir centneuf mille spectateurs. Le Normand Robert Guiscard, craignant que ce monument ne servit de citadelle contre lui , en détruisit la moitié en 1084 ; l’autre moitié a fourni aux papes assez de matériaux pour bâtir les palais Farnèse, St. -Marc, et délia Cancellaria ; et malgré tout cela , les ruines du Colisée n’ont cessé de frapper d’étonnement tous ceux qui , dans les siècles suivants, sont venus les contempler. C’étaient les mausolées d’Auguste, d’Adrien et d’autres encore, les
palais grandioses des empereurs , les temples innombrables, les arcs de triomphe, les architraves, les pilastres , les corniches, les acrotères formés des granits, des porphyres , des marbres les plus précieux , et faits pour éblouir l'imagination qui se représente tout l’ensemble de ces constructions et se les figure surgissant d’elles-mêmes, comme les plantes s’échappent d’un sol fertile partout où l’on enfonce la bêche. Les bâtiments élevés dans les provinces éloignées ou rapprochées de Rome n’étaient pas moins remarquables. On admirait les amphithéâtres de Vérone dans la Gaule Cisalpine; d’Arles, de Nîmes et de Vienne dans la Transalpine ; celui de Pola en Dalmatie , presque aussi merveilleux que le Colisée. Auguste avait enrichi l’Asie mineure de plusieurs temples dessinés sur la plus vaste échelle ; Athènes elle-même avait été dotée par Adrien d’un temple de Jupiter Olympien, derrière lequel le plus hardi monument des siècles de son indépendance, le temple consacré par Périclés à Minerve , cachait sa tête vaincue ; Antioche devint une fois plus grande qu’elle ne l’avait été sous ses rois; et la colonne de Pompée fit oublier à Alexandrie les prodigalités de ses Ptolémées. On voyaità Balbeck un temple du Soleil dont les bases monstrueuses, les corniches si élégantes et si hardies, l’étendue et la magnificence excitent encore, au plus haut degré , l’admiration des voyageurs. Des constructions également étonnantes s’élevaient dans la Décapolis de Palestine, dans les cités des côtes d’Afrique, dans les diverses parties de l’Espagne; on contemplait le pont sur le Danube et le pont du Gard dans les Gaules; les môles prodigieux de plusieurs ports de mer; les portes d’Arles, de Nîmes, de
Narbonne, d’ A utun, et d’autres places; et même dans une ville à peine citée par l’histoire , à Orange, un des plus grands théâtres connus. On voit à Orange les ruines d’un amphithéâtre , d’un stade , d’une naumachie, tout cela si merveilleux que l’on ne peut expliquer de pareilles constructions dans un tel lieu, qu’en supposant que c’était un de ces endroits où toute la population des provinces environnantes se rassemblait périodiquement pour la célébration de certaines fêtes.
Mais un caractère moins accidentel , moins vague , plus dominant, et qui distingue, mieux que la supériorité en richesse et en grandeur, les édifices romains des édifices grecs, c’est l’introduction de l’arc, que les Grecs, comme nous l’avons vu, ne connurent ou du moins n’employèrent jamais.
Nécessité, dit-on, est mère d’industrie. Les probabilités sont donc en faveur des Romains, plutôt que des Grecs , quand il s’agit de la découverte de cet utile perfectionnement de l’architecture. Les Romains n’avaient pas dans leur voisinage des carrières dont ils pussent extraire des blocs de marbre assez grands et assez beaux; sur les rives limoneuses du Tibre , ils étaient souvent forcés de se contenter de briques ; les Grecs au contraire possédaient en abondance les plus précieux matériaux.
Il est impossible cependant de prouver que l’invention de l’arc appartienne aux Romains ou n’appartienne pas aux Grecs. Nous trouvons l’arc développé sur une vaste échelle dans le grand égout , à une époque où, s’il existait en Grèce, il n’y était point eu usage ; mais nous l’observons aussi en Étrurie dans des monuments qui paraissent antérieurs à la construction
de l’égout et à la fondation de Rome; or, on sait que c'est aux anciens Étrusques que les Romains paraissent avoir emprunté , dans l’origine , tous leurs arts libéraux et industriels, et l’on doit avouer, d’autre part, que les habitants du Latium ne semblent avoir eu, en aucun temps, une architecture dont les traits dominants aient un caractère réellement original.
Ces vieilles cités du Latium qui existaient et florissaient longtemps avant Rome, dont l’éclat se perdit dans celui de Rome, qui tombèrent toutes quand Rome s’éleva, qu'on appela Saturniennes, parce qu’on les supposait fondées par Saturne fuyant la Crète pour établir son empire en Italie, ces vieilles cités de Ferentinum, d’Arpinum, d’Anagni , d’Alatri, d’Actina, de Preneste, de Cora, de Segni, conservent, comme le dieu auquel elles doivent leur nom , des traces d’une origine grecque. Leurs hautes murailles ressemblent aux énormes constructions cyclopéennes de Tyrinthe et de Mycène; Arpinum et Segni en particulier ont des ouvertures ou portes dont les voussures rappellent l’entrée du monument connu sous le nom de Tombeau d’Agamemnon, dans la capitale de cet ancien monarque. Le style des édifices construits à Rome même, dans les premiers siècles et sous les rois, était, comme les vêtements et les meubles, emprunté aux Étrusques du voisinage; il ressemblait pour la forme , la simplicité et la solidité , à ces restes de bâtiments étrusques qu’on trouvait autour de Cortone, de Tarquinie et des autres villes toscanes; et lorsque, plus tard, les Romains cherchèrent à joindre l’agréable à l’utile, ils se contentèrent d’ajouter aux constructions primitives quelques lambeaux épars de l’architecture grecque.
Rome ne nous donne donc point la solution de cette question, de pure curiosité d’ailleurs, où l’arc a-t-il été inventé? — Mais nous pouvons établir un fait essentiel à l’histoire du progrès , des développements et des vicissitudes de l’architecture grecque, et voici ce fait : Tandis que les Grecs , dans leur propre pays et jusqu’aux derniers jours de leur indépendance, se refusèrent à faire de l’arc une partie intégrante et essentielle de leur architecture , les Romains , qu’ils l'aient créé ou adopté, l’ont présenté comme le trait distinctif de la leur, du moment qu’ils formèrent un peuple à part dans le monde.
On a déjà vu dans quelles étroites limites resta contenue l’architecture , tant qu’elle fut privée de l’arc , et l’immensité des ressources nouvelles qu’amena cette découverte. L’arc embrasse et unit des piliers et des murailles si éloignées, qu’aucun bloc de pierre, aucune poutre de bois ne pourrait les toucher à la fois. Avec la voûte , vous fermez d’une manière tout aussi solide, tout aussi durable, un espace que nul toit plat ne pourrait couvrir ; avec elle , vous évitez les dépenses que nécessitent la coupe , le transport , l’élévation de masses d’un poids énorme destinées à clore des vides toujours étroits. Vous employez moins de matériaux, et vous utilisez une plus grande étendue de terrain. Pour estimer à leur juste valeur les avantages de la voûte, il suffit de jeter un coup d’œil sur le Panthéon des anciens et sur le temple de St. -Pierre dans la Rome catholique.
L’adresse en mécanique est une faculté tout à fait distincte du goût dans les beaux-arts; là même où celui-ci n’existe pas, ou semble engourdi et même ré-
trograde , l’autre peut faire de grands et rapides progrès. Les exigences plus grandes des Romains en fait d’architecture, les édifices plus castes qu’ils devaient élever et abriter, les obligèrent de bonne heure à chercher et à développer toute la puissance de l’arc et toutes les ressources qu’il renferme.
Dans leurs aqueducs , ils l'ont multiplié en séries qui semblent interminables ; dans leurs bains , ils l’ont jeté sur un espace immense. Ici, ils ont couronné un mur cylindrique par des arcs concentriques formant une coupole j là, à l’extrémité d’une place carrée, ou autour d’une place circulaire, ils ont couvert des demicercles par des demi-dômes; quelquefois ils ont renfermé de plus petits arcs dans de plus grands, ou, donnant à chacun d’eux une direction différente , ils les ont croisés et coupés par d’autres; il y a même des exemples de coupoles polygones. En général ils ont fait de l’arc le trait dominant de leurs constructions , ils y ont mis leur orgueil et leur point d’honneur; parfois, seulement, dans le portique, et quand ils voulaient gréciser, ils le jetaient d’une colonne à l’autre, en le cachant sous le masque d’une architrave fictive.
Partout, cependant, ils ont laissé chaque courbe décrire le demi-cercle complet; ils n’ont jamais permis à sa base de se prolonger au delà de son plein diamètre, ou de ne pas l’atteindre, ni à son sommet de couper court et de rencontrer la courbe opposée à un angle quelconque; par là, ils ont conservé cette solidité que les magistrats de la ville éternelle semblent avoir regardée comme leur but principal dans toutes les constructions publiques. Les plus anciens édifices de Rome furent bâtis en pierre ; mais à mesure que l’on reeon-
nut les avantages de l’arc, on préféra la brique pour le corps des grands édifices, seulement on la revêtit des marbres les plus somptueux.
En admettant ainsi un développement plus varié, l’architecture romaine eut dès le commencement, à l’intérieur, un système de construction, et, àl’extérieur, un caractère correspondant à ce système, que l’on n’avait point vus jusqu'alors, et qui établirent entre elle et le type rudimentaire des Grecs, des différences plus importantes , plus fondamentales qu’il n’en exista plus tard entre le style romain et celui qui s’en détacha pour prendre le nom de gothique.
Une fois admis dans les édifices romains, l’arc y acquit bientôt une prépondérance incompatible avec l’existence des parties essentielles de l’architecture grecque; celles-ci ne furent plus considérées dès lors que comme des appendices , des ornements abandonnés au goût de l’artiste. La roideur inflexible de l’architrave et la courbure de l’arc courant d’un pilier à l’autre, l’angle aigu du toit en pente et la convexité de la coupole ne pouvaient subsister parallèlement dans le même lieu, ou du moins conserver une importance égale.
Là où il n’y avait au dedans ni poutre , ni solive , l’extrémité ne pouvait se présenter à sa surface extérieure sous le nom de triglyphe ou de denticule.
Aussi, si les Romains avaient possédé un goût délicat pour les beautés de l’art, s’ils eussent été doués du génie inventif, ils auraient trouvé pour leur arc quelque nouvelle forme d’ornement qui eût mieux répondu h sa nature et à sa composition.
Mais il ne leur était pas donné d’aller aussi loin.
Leur esprit, fécond en découvertes utiles, était stérile quand il s'agissait de créer le beau ; il leur fallait alors emprunter d’ailleurs, et ils ne rougissaient pas d’avouer ainsi leur infériorité.
Comme on a l'habitude d’appeler grecque toute l’architecture que l’on trouve en Grèce , dès qu’elle n’appartient pas aux temps modernes, on a de même donné le nom de romains à tous les anciens monuments qui existent à Rome ou dans les environs. Assurément, si la dénomination d’un édifice dépend uniquement du sol sur lequel il s’élève , et plus encore du gouvernement qui l'a érigé, la plupart des grandes constructions qui existent en Italie ont tous les droits possibles au titre de romaines. Mais , sans s’arrêter même à cette considération , toutes les fois qu’on y rencontre l’arc , ce trait évidemment éloigné du principe de l’architecture grecque , il faut les distinguer des vrais et purs édifices grecs, lors même qu’il serait prouvé que ce sont des artistes grecs qui les ont élevées sur le territoire romain , et que des formes grecques embelliraient leur intérieur.
Cependant, malgré cette différence si caractéristique entre les deux architectures , il ne faut pas oublier un fait qui parait incontestable, c’est que les Romains empruntèrent à l’Étrurie cet art aussi bien que les autres , aussi bien que la langue , la religion et les cérémonies ; or il est à peu près également démontré que les Etrusques n’étaient qu’une colonie grecque, qui, à une époque très-reculée, traversa l’Adriatique et passa en Italie. L’architecture romaine se rattacherait donc à la Grèce , même à son origine , et ces rapports semblent avoir été entretenus par des importations
incessamment renouvelées depuis. Rome , bornée au sud par des colonies grecques plus récentes, comme elle l’était au nord par de plus anciennes, Rome qui, pour puiser directement à la source, alla chercher jusque dans la Grèce les types de la législation, du langage, de la poésie, du drame, eut recours aussi, n’en doutons pas, à cette patrie des arts, et lui demanda des modèles d’élégance architectonique , longtemps avant de la soumettre à son empire. Nous trouvons, dans de vieux monuments romains, les formes grecques reproduites de manière à y reconnaître, au premier coup d’œil, l’effet d’une imitation superficielle, et non d’un principe intime et original. Le plus ancien édifice de cette espèce est le tombeau en peperino de Scipion Barbatus, dont le consulat remonte à l’an de Rome 456. Ce tombeau présente le triglyphe dorique surmonté des denticules ioniques. Nous suivons, dans une requête de César au sénat de Rome, les traces de l’imitation habituelle de la ligne grecque, après la réduction de la Grèce en province romaine. Déjà parvenu à l’apogée de sa puissance , César demande au sénat la permission de couvrir sa maison avec le fastigiurn, le fronton d’un temple grec. Sous les empereurs, nous voyons des Grecs exercer la profession d’architectes romains , témoin Vitruve sous Auguste, et Apollodore, sacrifié à une jalousie de métier de son rival couronné, Adrien , l’artiste empereur.
A Rome, cependant, cette imitation du style grec, bornée aux seuls ornements , ne put lutter contre les innovations qu’avaientcrééeslesimitateurs eux-mêmes, et qu’ignoraient leurs modèles, une fois ces innovations
adoptées et leur immense utilité reconnue. Les architectes étrangers s’y conformaient comme les nationaux. Ils avaient beau venir de Grèce en Italie tout imbus d’idées entièrement grecques, à leur arrivée à Rome, il leur était impossible, quel que fût leur désir de substituer leur propre pensée à l’architecture romaine, de supprimer un caractère aussi dominant que l’arc. Sur le sol où ils étaient transplantés, ils trouvèrent une influence plus puissante que les idées qu’ils apportaient; inhabiles à combattre cette influence, ils durent s’y soumettre; en vain étaient-ils nés à Athènes, une fois dans le Latium, il leur fallut, dans leurs édifices , obéir à la pensée de ceux qui les employaient.
Ils ne pouvaient même conserver ce sentiment intime qui, dans leur patrie, leur eût fait désirer de retracer toutes les particularités de la cabane de bois , même dansun édifice romain.
Cette image, si chère à leurs compatriotes, était liée à toutes les affections nationales , elle était féconde pour eux en associations d’idées tendres et sublimes. Mais elle ne parlait pas au cœur des Romains ; loin de l’appeler , s’ils y pensaient jamais, c’était plutôt pour désirer qu’elle disparût de leur vue; elle proclamait trop haut que la splendeur qu’ils déployaient ne leur appartenait pas, et qu’en matière de goût, ils étaient réduits à emprunter à un peuple que leurs armes avaient vaincu. A Rome donc, tout ce que pouvaient faire les architectes, c’était d’ajouter les formes grecques aux édifices romains, comme un masque tout extérieur, comme un beau vêtement qui n’a rien de commun avec le corps qu’il recouvre.
Ceux qui ont été le plus loin ont réussi seulement à
établir une certaine harmonie entre ce masque et les parties essentielles et constitutives de l’édifice ; c’est ce qu’on voit dans quelques bâtiments, en bien petit nombre encore, élevés en Asie du temps des Romains.
Il en est où, tout en profitant à l’intérieur de la facilité que donne la voûte de couvrir un plus vaste espace avec des pierres moins grandes , on a conservé en même temps la cella, et déployé au dehors une si fidèle imitation des colonnades et des ailes qu'amènent le toit oblique, le pignon et l’entablement, que ces édifices diffèrent à peine des constructions élevées à l’époque de l’indépendance de la Grèce ; mais ils sont peu nombreux et forment une classe tout à fait à
Part-
Loin de posséder legéniede l’invention, les Romains n’avaient pas même le goût qui sait choisir entre les inventions des autres. Ils ne s’appuyaient pas, dans la recberchedesornements, sur les conditions essentielles de la beauté ; ils en ignoraient le principe fondamental ; ils ne demandaient pas dans les choses de décoration, comme dans celles d'utilité positive , cette unité, cette consistance sans laquelle les dernières manquent leur but. Le beau, chez eux , était une affaire de luxe et d’ostentation ; guidés, dans leur imitation de l’architecture étrangère, par la mode plutôt que par le goût, ils voulaient l’apparence des formes grecques, et non l’essence des principes grecs ; ils se Contentaient de pièces et de morceaux, et ne mettaient ni unité, ni harmonie dans la manière dont ils les appliquaient; ils voyaient même dans cette réunion de parties discordantes, inconnue à la Grèce, de nouvelles conquêtes du goût et
des combinaisons du génie ; ils prenaient une agglomération de fragments usés pour d'admirables inventions , et pour accroissement de richesse des preuves évidentes de pauvreté. Les artistes qui , transportés loin de leur patrie, avaient changé le nom de citoyens et de maîtres , contre celui d’étrangers et d’esclaves , ne pouvaient, dans leur état d’abjection, conserver les sentiments et l’émulation des hommes libres. Ils commencèrent naturellement à s’écarter de la sobriété laborieuse avec laquelle ils adaptaient autrefois leslbrmes anciennes à de nouvelles destinations ; ils ne songèrent plus qu’à s’assurer, pour le moment, de l’occupation et des bénéfices ; qu’à faire de leur renommée métier et marchandise, cnseprocurant par elle les seuls avantages désormais en rapport avec leur condition déchue. Peut-être même voulaient-ils punir Rome de ses torts, tirer d’elle, en obéissantaveuglémentàsesplus absurdes caprices, laseule vengeance qui leur fut encore permise, et lui faire payer, en la rendant secrètement ridicule, les insultes patentes qu’ils en recevaient; animés de cet esprit, ils cherchaient, en lui prêtant leur architecture, à l’appliquer de la manière la moins conséquente avec son principe originel , et la mieux calculée pour mettre dans tout leur jour l’ignorance et le mauvais goût de ceux qui les employaient.
Ainsi , tout ce qui resta d’architecture grecque sur le territoire de Rome ne fut plus qu’une architecture bâtarde et dégénérée. En Grèce, la colonne était un élément de construction plus caractéristique et plus essentiel que la muraille ; elle supportait proportionnellement une charge plus pesante; elle semblait enracinée dans les profondeurs du sol, comme le chêne dans
sa forêt native; elle s’élançait d’un seul jet, homogène dans sa substance et solide dans sa structure, de la surface de la terre à l’entablement. Outre sa force et son diamètre individuel, chaque colonne était assez rapprochée des autres colonnes de même nature, destinées à partager avec elle le fardeau des masses superposées, pour que tout l’édifice y gagnât de la solidité, et pour que le spectateur pût contempler avec plaisir la richesse et la variété des formes, combinée avec tous les symptômes de la vigueur et de la durée.
A Rome, la voûte continue exigeait indispensablement un mur continu, capable non-seulement de supporter un grand poids perpendiculaire, mais de résister à une pression oblique considérable; le mur acquit donc naturellement une tout autre importance que les colonnes. Celles-ci, destinées uniquement à en décorer la nudité , trop éloignées du corps du bâtiment pour en faire partie intégrante ou pour ajouter à sa solidité, ne partirent plus directement de la plinthe ou du stylobate ; elles en furent séparées et s’élevèrent sur un bloc carré assez gauchement construit , qui , sous le nom de piédestal, sembla placé tout exprès pour rompre l’union entre le fût et le sol; ses dimensions rétrécissaient le passage , tandis que ses angles saillants gênaient ou blessaient les passants.
Souvent, comme dans les arcs de triomphe des empereurs, ce piédestal s’éleva si haut , qu'au lieu de chausser en quelque façon les colonnes d’une sorte de cothurne , il les exhaussa sur de véritables échasses ; non-seulement il rompit complètement leur liaison avec le sol, mais il les laissa comme chancelantes au milieu du vide. Plus on donna d’espace au piédestal
entre le soffite et le stylobate, moins il en resta pour la colonne; celle-ci devint plus courte, plus maigre, plus faible; au lieu de servir d'appui, on eûtdit qu’elle en réclamait elle-même ; sa faiblesse d'ailleurs étant plutôt apparente que réelle, elle eut l’air d’un appendice étranger au monument, emprunté à quelque construction d’une moindre échelle, et élevé à la hauteur voulue k l’aide de matériaux qui ne lui appartenaient pas. A mesure que les colonnes devinrent plus faibles, elles semblèrent, comme les membres d’un enfant mal sain, se déjeter, s’éloigner l’une de l’autre; on eut beau réduire l’entablement à leurs proportions, elles furent inhabiles à le supporter. Aussi, pour mieux prouver encore leur inutilité, on finit par ne leur donner à porter, au lieu d’entablement, que les projections cl les saillies d’une architrave soutenue directement par le mur lui-même, ou plutôt qui n’était qu’une continuation de ce mur sous un autre nom ; ces saillies n’excédant pas le diamètre des colonnes, paraissaient plutôt faites pour consolider l'inutile pilier sur lequel elles s’appuyaient, que ce pilier lui-même pour supporter son insignifiant entablement. L’efict général était celui d’un second chapiteau contrefaisant le premier, rendant sa forme plus vague, son dessin plus inintelligible, et produisant, comme le piédestal, une multiplicité de courbes, d’angles et de moulures maladroites.
D’autres fois, il semble que l'on ait voulu démontrer plus évidemment l’inutilité de l’entablement aussi bien que de la colonne, en les plaçant, comme au Panthéon, par exemple, dans l’intérieur d’un arc tout à fait indépendant de l’une et de l’autre ; alors, les
colonnes supportant l’entablement, et celui-ci ne supportant rien (lu tout, les premières ne paraissaient destinées qu'à soutenir le second, et le second, à servir de lien entre les premières.
Mais de tous les éléments empruntés à l’architecture grecque , celui qu’on appliqua de la manière la plus opposée à sa nature et à sa destination primitive, fut assurément le fastigium, ce que nous appelons le fronton.
Le fronton servait uniquement dans le principe à terminer un toit en dos d’âne, dont les deux versants se rattachent à la ligne du milieu qui en est comme l’épine dorsale; ilétaitininterrompu d'un bout à l’autre dans toute son étendue; il ne présentait jamais dans les édifices Grecs que la ligne droite et le pignon formé par l'extrémité du toit. Mais dans l’architecture romaine, il semble souvent se détacher entièrement de tout ce qui lui appartient; il est placé au-dessous de l’entablement qu’il devrait surmonter, ou bien encore contre une muraille droite, au-dessus d’une porte, d'une fenêtre , d’une niche, ou même, comme dans le temple de Balbeck , dans l’intérieur d’un portique avancé, situation singulière, dans laquelleil ne sert pas même à faciliter l’écoulement des eaux. Au lieu d’un fronton unique, vaste, majestueux , couronnant l’édifice d’une façon naturelle et splendide, on rencontrait quelquefois dans l’architecture romaine plusieursrangs de petits frontons triangulaires tout à fait déplacés ; et, pour compléter l’inconséquence de tout cela, leur forme était aussi contraire à la nature que leur position. Ici ils étaient ronds, là brisés, tantôt étouffés par de plus grands, tantôt enchaînés à de plus petits. Tels sont ceux que l’on voit au château d’Eau à Rome,
dans les ruines du temple de Diane à Nîmes, dans celles du temple du Soleil à Balbeck ( ou plutôt Bahalbcck ) , et dans le palais de Dioclétien à Salone.
Dans l’architecture grecque , les pilastres quarrés n'étaient employés que comme tètes des jambages quarrés, ou des antœ d’un bâtiment ; les Romains les transportèrent sur toute la surface de la muraille qu’ils coupaient, pour ainsi dire, par tranches. Puis, comme ce tyran Maxence qui liait ensemble un vivant et un cadavre , il attachèrent partout la colonne, ronde, vigoureuse, indépendante, à l’un de ces pilastres si plats , si maigres, si étroitement encaissés, et cela, sans autre but imaginable, que de détruire l’effet des formes circulaires de la colonne, par les lignes droites du pilastre.
Dans les édifices de figure ronde, et les Romains en avaient beaucoup de cette espèce, non-seulement l’architrave paraissait courbée en cercle autour de son centre, mais les triglyphes et les médaillons semblaient diverger en rayons de ce centre à l’architrave. Dans l’un des temples de Balbeek copié à Kew, l’entablement au lieu de suivre la convexité des colonnes, présente entre chaque pilier un hémicycle concave.
L’ordre dorique était rarementemployé par les Romains dans ces étranges aberrations. Ses formes étaient trop inflexibles pour se plier à de semblables caprices. Son nom, cependant, fut conservé dans un ordre qu’on lui substitua, mais où l’on en abandonna les traits les plus caractéristiques; aussi ne diffère-t-il de l'ionique et du corinthien, que par quelque chose de plus rude et de plus brusque. L’ionique perdit la variété et le
contraste entre le front et les côtés de la volute , qui faisait la principale beauté de son chapiteau; cesdeux parties devinrent complètement identiques. Le corinthien oublia les spécialités qui rappelaient son origine; l’acanthe , poussant autour du chapiteau ses jets gracieux et délicats, qui bientôt se courbaient sous lepoids de la tuile superposée, se changea en énormes volutes, qui n’avaient plus rien de commun avec son feuillage, ou reparut dans une sorte de mélange de l’ionique et du corinthien, appelé l 'ordre composite, qui, au lieu d’être une nouvelle création du génie, trahissait autant de pauvreté dans l’invention, que d’ignorance dans la combinaison. L’ovemême des Grecs fut tronqué à son sommet, et les dcnticulcs échancrées par le bas devinrent de vrais zig-zags. Dans le tombeau de Scipion Barbatus, le triglyphe dorique fut marié à la denticulc ionique; et dans le théâtre de Marcellus, l’entablement ionique s’appuya sur une colonnade dorique. Mais parmi toutes ces combinaisons d’éléments dé jà connus, nous ne remarquons nulle part la découverte d’un mode d’ornements essentiellement neuf; et jusqu’à présent les formes de l’ancienne architecture se bornent à celles que les Grecs ont consacrées aux jours de leur liberté.
Déjà, sous Auguste, sous cet empereur qui se vantait d'avoir trouvé une Rome de brique, et d’en avoir laissé une de marbre , les inconséquences de l’architecture avaient frappé Vitruve. Vitruve était grec, il est vrai, mais obéissant à l’influence naturelle de son siècle, il parait avoir adopté bien desidées romaines; cependant il se plaint amèrement des aberrations où se laissaient entraîner les artistes de son temps. « Les Grecs, dit-il,
attentifs à ne jamais présenter dans la copie ce qui ne pouvait exister dans l’original, n’auraient voulu à aucun prix placer dans les corniches inclinées de leurs frontons les denticules au-dessous des modillons, puisqu’une telle méthode eut été en opposition directe avec le principe originel de la cabane de bois; mais les Romains n’ont jamais voulu se soumettre à ces règles de stricte et minutieuse convenance. Denticules et modillons, ils ont tout placé et disposé au gré de leur caprice . »
Sous le règne du successeur immédiat d’Auguste ,* sous Tibère, l’architecture était déjà tellement dégénérée, que l’arc de triomphe élevé par cet empereur en l’honneur de son père adoptif offre un inconcevable défaut de proportion. Beaucoup trop large pour sa hauteur, il est supporté par deux piles de maçonnerie et flanqué de deux colonnes si maigres, qu’on dirait un nain aux membres longs et décharnés. Le fronton trop étroit pour s’appuyer sur l’entablement d’une colonne ô l’autre , semble toujours prêt à glisser entre elles et à tomber à terre. L’arc de triomphe de Trajan à Ancône présente exactement les défauts contraires; sa hauteur et sa largeur sont tout à fait disproportionnées, le videentre les deux piles semble alongé et effilé, comme si ces constructions latérales lui serraient trop les flancs.
Ajoutez que les bases prodigieusement élevées, sont, aussi bien que les parties supérieures, surchargées d’une profusion de mouluresinsignifiantes. Le mauvais goût semble encore porté à un plus haut degré, dans ce qu’on appelle la Porta dei Borsari à Vérone, bâtie probablement sous Alexandre Sévère. Les colonnes sont à cannelures torses, et les frontons au-dessus des
niches, alternativement ronds et triangulaires. Nous pouvons pourtant citer quelque chose de plus mauvais, c’est la colonne torse trouvée , dit-on , dans l’ancien temple de Bellone, et placée maintenant dans le palais Colonna à Rome, si toutefois la forme en est réellement antique aussi bien que la matière. On voit dans le palais de Dioclétien à Spalatro, des arcs jetés d’une colonne à l’autre sans entablement.
En un mot, la corruption s’étendit à toutes les parties de ce modèle primitif si intéressant par son association avec l’origine de la nation grecque qu’il suivit dans ses développements progressifs , de ce modèle , dont tous les détails plaisaient également à l’œil, où le beau naissait de l’utile, et ne s’en séparait jamais. L’architecture , tant qu’elle conserva sa pureté, était une jeune vierge respirant la santé , la naïveté, la candeur ; elle ne devait sa beauté modeste qu’à la nature et à ellemême ; mais lorsqu’elle dégénéra et se corrompit, on la surchargea , comme une courtisanne, d’ornements dont le poids l’accablait et dont l’éclat indécent repoussait la vue. Le mauvais goût de Rome devint si général, qu’il pénétra jusqu’au cœur de la Grèce; l’arc de triomphe d’Adrien, sur les rives de l’Ilissus, présente les mêmes défauts que celui de Titus sur les bords du Tibre. Cependant, on ne peut le nier, l’architecture romaine, par les courbes de son arc, a contribué à ajouter infiniment de variété et de beauté aux lignes droites , aux surfaces planes, aux formes anguleuses de la Grèce ; sa combinaison maladroite avec le style grec ne peut détruire le charme qui lui est propre, et, soit qu’elle rejette ce style , soit qu’elle l’admette, ce charme ne s'effacera pas.
Sous l’influence de Rome , et au milieu de la décadence générale de l’art, non-seulement la composition, mais l’eiécution des ornements architectoniques perdit toute son ancienne perfection. Les moulures lisses ne contrastèrent plus l’une avec l’autre ; multipliées sans goût , elles devinrent lourdes et en même temps froides et sans effet; les ornements imités de la nature furent confus et mal dessinés. On élevait encore des édifices vastes et magnifiques, comme celui dont nous connaissons les ruines, sous le nom de temple de la Paix, et déjà la sculpture était tombée si bas, que la main-d’œuvre des gigantesques modillons en marbre, ornés de Victoires, qui décorent ce dernier monument, n’est pas supérieure aux plus mauvais ouvrages des temps gothiques. Et peu après, sous Constantin, la statuaire était si bien morte que, selon quelques écrivains, on ne put décorer l’arc de triomphe de cet empereur, qu’avec des ornements dessinés en l’honneur d’un autre général, et rappelant d’autres conquêtes ; on le couvrit des bas-reliefs dont on avait dépouillé celui de Trajan.
Nous avons vu que, en Grèce, l’ignorance de la voûte eut pour résultat de laisser les temples mêmes à découvert, et de ne pouvoir jouir des représentations théâtrales que pendant le jour et sans autre abri que le vaste pavillon des cieux.
L’insuffisance dans la production des vitres, relativement aux besoins, força les Romains d’avoir recours aux lampes pour éclairer beaucoup de salles destinées à des réunions publiques ou à la demeure des particuliers. Dans les bains de Titus, on a trouvé le Laocoon dans une chambre complètement fermée au jour. La
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beauté de ces appartements dépendait moins du pur effet du relief, que des matériaux somptueux qu’on y prodiguait et du brillant des couleurs les plus vives et les plus opposées. Ce goût, réprouvé par Vitruve et par Pline, fut néanmoins portéà un tel excès, que l’on ajoutait à l’éclat des marbres les plus riches par des taches artificielles de différente teinte que l’on y introduisait. Dans les appartements les plus magnifiques, étincelaient le porphyre, la serpentine, le vert, le rouge et le jaune antiques, l’agathe et le jaspe de toutes les espèces. Dans les pièces ordinaires , les murailles étaient peintes à l’encaustique, la dépense était moindre et les couleurs aussi vives. On y combinait aussi de la manière la plus fantastique les représentations du règne animal et du végétal ; la sculpture en avait donné l’exemple ; la facilité du pinceau, l'étendue beaucoup moins limitée des surfaces planes à couvrir permirent à la peinture de renchérir jusqu’à l’extravagance sur les imaginations de la statuaire. Toutes les décorations d’intérieur, dans les derniers siècles de l’Empire, paraissent avoir appartenu à ce style que les Italiens ont nommé, avec assez peu de fondement, grotesque, parce qu’ils en trouvèrent les premiers échantillons dans les excavations ou grottes creusées pour rendre au jour les anciens monuments, et que nous appelons, plus improprement encore, arabesque; car les Arabes, à qui leur religion défendait formellement toute représentation de la nature animée, ne l’ont jamais connu.
L’architecture de Rome païenne suivit, dans sa décadence, une marche si régulière, que les architectes qui ont immédiatement précédé le triomphe du christianisme sont aussi les pires de tous. Dans le palais du
dernier empereur qui ait persécute les chrétiens , de celui auquel succéda Constantin , leur pre mier prosélyte
couronné, dans le palais de Dioclétien à Spalatro, on voit des colonnes qui supportent l’arcade elle-même, sans aucune apparence d’entablement ; et cela n’est rien encore, car on pourrait, à la rigueur, regarder comme une amélioration cette suppression d’un membre inutile au corps de l’édifice, mais on en trouve d’autres qui posent sur des modifions au lieu de piédestaux, etsur lesquelless’élèvcntun plusgrandnombre d’autres colonnes de même nature, sans qu’elles soient séparées des premières par aucune ligne continue qui indique la présence d’un plancher; on trouve des entablements qui ne s’étendent pashorizontalcment d’une colonne à l’autre, mais qui, avec toutes leurs parties constitutives, frise, corniche, etc. circulent autour d’une immense arcade.