‹ Histoire de l'armée et de tous les régimentsChapitre 3 sur 35 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

SOMMAIRE. — Camp de Boulogne. — Composiiion et force des armées des divers camps. — Les demi-brigadeselles régiments.-La garde impériale.— Les armes d'honneur.— Institution de l'ordre de la Légion-d'Honneur. -Élévation à l'empire. -Distribution des aigles. -La grande armée. — Campagne d'Allemagne. — Ulm. — Les Français à Vienne. — Auslerliiz. — Paix de Presbourg. — Campagne de Prusse. — Iéna. — Entrée des Français à Berlin. —Défense de Constanlinople. — Campagne de Pologne. - Entrée des Prançais à Varsovie. - Eylau. - Friedland. - Prise de Dautziek. - Paix de Tilsitl.

Le pouvoir consulaire ne dura que quatre an«. Pendant ces quatre années, d'immenses révolutions politiques s'accomplirent, de grandes réformes s'opérèrent. Le premier consul avait marché insensiblement vers le trône; Bonaparte était devenu Napoléon.

Le 15 juillet 1801, il avait signé un concordat avec le pape.

Le 21 janvier 1802, il avait accepté le titre de président de la république cisalpine.

Le 25 mai, il avait signé la paix d'Amiens entre la France, l'Angleterre et l'Espagne.

Le 2 août suivant, il avait été nommé consul à vie.

Le 2 décembre 1804, il avait été sacré empereur par le pape Pie VII dans l'église de Notre-Dame, à Paris.

Enfin, le 26 mai 1805, il avait, dans le dôme de Milan, posé sur sa tête la vieille couronne de fer des rois lombards qu'avait portée Charlemagne.

Mais, en faisant revivre le titre d'empereur, ce n'est point un vaine dignité qu'il a empruntée à l'histoire de son illustre prédécesseur, c'est son œuvre tout entière qu'il a réédifiée. C'est l'empire carlovingien avec ses grandes institutions militaires qu'il a reconstitué.

Dans sa course ascendante et rapide, il a entraîné avec lui ses vieux compagnons d'armes. En devenant empereur comme Charlemagne, comme à Cbar-

lemagne, il lui fallut ses grand» feudataires impériaux, et il oréa seize maréchaux, brillante constellation militaire dont chaque nom reflète un des rayons de la gloire napoléonienne. Ces maréchaux sont : Berthier, Murât, Honcey, Jourdan, Masséna, Àugereau, Bernadolte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ne y, Davoust, Bessières, Kellermann et Pérignon, Lefebvre et Serrurier. Tous ces hommes étaient sortis des rangs de l'armée, tous s'étaient formés et avaient grandi aux feux des batailles républicaines, et avant d'ajouter à leurs noms les nouveaux titres si glorieusement conquis de duc de Berg, de Coné~ gliano, de Rivoli, de Dalmaue, de Trévise, de Reggio, d'Elchingen, etc., les soldats les avaient déjà baptisés de titres non moins glorieux, tels que : Enfant chéri de la victoire, Roland de formée, Bayard moderne et Brava des braves, etc.

Quant à l'armée, il la réorganisa dans tous ses détails; car sa mission, ainsi qu'il le disait lui-même, n'était pas seulement de gouverner la France, mais de lui soumettre le monde, sans quoi le monde l'aurait anéantie. Partant de cette supposition gratuite, ainsi que le fait observer le général Foy, il organisa l'empire pour la guerre et pour la guerre éternelle. Ce ne fut pas pour acquérir le droit d'être un prince absolu qu'il combattit sous toutes les latitudes; rien ne l'empêchait de le devenir à moins de frais. Au contraire, il fonda le des* potisme pour créer, vivifier et toujours renouveler les éléments des combats.

La paix signée à Lunéville avec l'empereur d'Allemagne, la paix signée à Ainicnsavec l'Angleterre, ne pouvaient être durables: Bonaparte ne s'y trompa point. La France, telle que venaient de la faire les nouveaux traités, pesait d'un poids trop lourd sur le vieil équilibre européen pour qu'il pût espérer de la conserver ainsi sans combat. Aussi, en annonçant la signature du traité d'Amiens, il faisait insérer dans le Moniteur les réflexions suivantes : « Les relations de la France avec l'Angleterre sont le traité d'Amiens, rien que le traité d'Amiens... Au reste, le peuple français demeurera constamment dans l'attitude que les Athéniens ont donnée à Minerve : le casque en tête et la lance en arrêt !»

En effet, l'Angleterre ne songea pas un instant à exécuter les clauses de ce traité, car il fallait qu'elle rendit Malte et évacuât l'Egypte, et elle voulait garder l'une et occuper l'autre. Abandonnée un moment de tous ses alliés , seule, épuisée par la longue lutte qu'elle venait de soutenir contre la république, elle ne vit dans cet acte solennel qu'une suspension d'armes nécessaire pour réparer ses forces et pour avoir le temps d'entraîner encore une fois les gouvernements de l'Europe dans une guerre conte e la r ranec.

Bonaparte, de son côté, mettait tout en œuvre pour déjouer les projets de l'Angleterre et l'effrayer par ses armements considérables et par la menace d'une descente en Angleterre. Il disait à l'ambassadeur de cette nation : «Chaque vent qui souffle de votre pays n'apporte que haine et inimitié contre moi.... Une descente est le seul moyen offensif que j'aie contre elle, et je suis déterminé à me mettre moi-même à la tète de l'expédition.... Les Anglais veulent la guerre, ajouta-t-il; mais, s'ils sont les premiers à tirer l'épée, je serai le dernier à la remettre dans le fourreau.... S'ils ne respectent pas les traités, il faut dorénavant les couvrir d'un crépenoir.... Si vous voulez armer, j'armerai aussi;

si vous voulez vous battre, je me battrai aussi.... Vous pourrez peut-être tuer la France, mais jamais F intimider! Malheur à ceux qui ne respectent pas les traités, ils en seront responsables devant toute l'Europe. »

En attendant, il flt d'immenses préparatifs sur les côtes de l'Océan, qu'il hérissa de redoutes depuis la Gironde jusqu'à l'Escaut. Les constructions se pressaient dans tous les ports. On y commença les travaux de cette flottille qui devait se réunir plus lard à Boulogne. Flessingue s'éleva sur d'imposantes fortifications et devint le grand arsenal des armements de la France. En même temps, de nombreux corps de troupes se dirigèrent en Italie et en Hollande, vers les rivages des deux mers, et une armée considérable fut réinie sur les côtes de l'Océan et de la Manche. Cette réunion d'hommes, distribuée depuis le Texel jusqu'aux Pyrénées, fut divisée en six camps (t) et forma la grande armée, le 4" fructidor an xiii. C'est là ce qu'on appelle le camp de Boulogne. Bonaparte y mit lesofOciers à la théorie et les soldats aux rudes travaux de l'exercice. Les officiers apprirent à commander et à remuer leurs troupes, les soldats à obéir et à manœuvrer uniformément. En un mot, c'est là que se formèrent les chefs et les soldats qui devaient vaincre à Àusterlitz, à Iéna, à Friedland et à VVagram.

C'est le moment le plus beau de l'existence de l'armée française. Placée entre deux périodes également glorieuses dont l'une venait de s'accomplir, dont l'autre allait commencer bientôt; riche des souvenirs acquis sur les bords du Rhin, du Danube, de l'Adige et du Nil; forte par la trempe et le moral de ses

(1) Les camps réunis sur les cotes de l'Océan, dès le mois de fructidor an xi, furent comprit sous le titre général à'Armée des côtes ou d'Armées des cites d'Océan, le 1" germinal an xiii, et prirent le titre de Grands armés le 1" fructidor an xm.

Le Camp de Saint-Omer avait son quartier général à Boulogne et obéissait au général de division âoull; on lu subdivisa en quatre petits camps, puis il forma le quatrième corps de la grande armée.

Le camp de Bruges était sous les ordres du général Davoust, dont le quartier général était à Ostende; il devint le troisième corps de la grande armée.

Le camp de Compiègne, dont le général Ney était commandant, fut transféré à Montreuil le 15 frimaire an xii et en prit le nom : il devint le sixième corps de la grande armée.

Le camp de Bayonnc. sous le général Augereau, fut transféré à Brest en frimaire an in et composa le septième corps de la grande armée.

On appelait Camp de Boulogne la réunion des trois petits camps formés sur les côtes du la Manche, dits de gauche, du centre et de droite, dont le tftre véritable était camp de Saint-Omer, et dont le quartier général était à Boulogne.

Le camp dTtrecht était sous les ordres du général Victor, commandant en Batavie; il forma le deuxième corps de la grande :irméc.

Le camp de Nimègue, qui forma l'armée du Hanovre, obéit d'abord au général Mortier depuis 'e mois de floréal an xi jusqu'en prairial an xn, époque où eu général fut provisoirement remplacé par le général Desselles. En floréal an xu, le maréchal Bernadotte eut le commandement titulaire de cette armée, qui devint le premier corps du la grande armée.

Indépendamment des grands camps qui formaient l'armée des eûtes de l'Oceau, H y aval t trois camps volants de grenadiers établis à Rennes, a Napoléon - Vendée et a Alexandrie.

éléments, puissante par son organisation, son savoir et son expérience, intelligente par les talents de ses officiers, commandée par le premier capitaine du monde, elle surpassait alors toutes les armées anciennes et modernes.

ait y avait un demi-siècle qne les éléments de la tactique moderne avaient été fixés dans les camps prussiens. Napoléon ne trouva rien d'essentiel à y changer, mais il en étendit l'application à des circonstances nouvelles. L'ordre en colonne acquit un nouveau crédit ; on en outra même quelquefois les proportions; c'est au point que dans les derniers temps, à Albuera, à la Moskowa, à Waterloo, on en forma douze bataillons déployés l'un derrière l'autre. Mais ce ne furent toutefois que des exceptions qui ne détruisirent pas la préférence que l'on continua d'accorder à la colonne d'une division de front, et surtout à la colonne centrale de l'ordonnance. On fil front et l'on combattit par le premier rang; le carré devint une formation de règle, non moins employée dans l'offensive que dans la défensive. On adopta contre les carabiniers le feu successif par rang. I^s troupes furent exercées à remuer de la terre; elles élevèrent des fortifications ou creusèrent des ports. Une noble émulation, qu'entretenait la présence de l'empereur, portait les colonels à se surpasser les uns les autres dans l'instruction et la tenue de leurs régiments. Les grands simulacres de guerre de Boulogne éclipsèrent les camps et les exercices prussiens.

a A l'expérience qu'ils avaient de la guerre, les généraux ajoutèrent la science des grandes manœuvres qu'il ne possédaient qu'imparfaitement; on les vit introduire dans les mouvements des brigades, des divisions et même des corps d'armée, une précision que l'on ne trouvait auparavant que dans les manœuvres du bataillon. Des camps où, comme à Boulogne, l'ennemi, sans être à craindre, n'est cependant pas éloigné, sont pour les troupes et surtout pour les chefs une école par excellence, plus favorable peut-être au perfectionnement des méthodes et aux progrès de l'instruction que la guerre même.

«L'organisation générale des armées reçut, dans cette circonstance, une modification importante à signaler. Les divisions, au lieu de rester composées, comme elles l'avaient été sous la république, de troupes de toutes armes, ne le furent plus que de troupes de la même arme, infanterie ou cavalerie , en conservant néanmoins pour accessoire une batterie d'artillerie à pied ou à cheval, selon leur nature. La réunion de plusieurs divisions forma, sous le nom de corps d'armée, une fraction nouvelle des grandes armées, dont le commandement fut confié aux maréchaux d'empire ou à des lieutenants-généraux de choix. Les divisions d'infanterie et de cavalerie se combinaient dans des proportions variables pour former des corps d'armée; mais il y eut telles campagnes où Ton vit des corps d'armée entièrement composés de cavalerie. Cette extension donnée à un système d'ailleurs excellent a fait perdre des à-propos audacieux et décisifs, tantôt parce que le terrain ne s'est pas prêté au déploiement de plusieurs milliers de chevaux, tantôt parce qu'une rivalité funeste a empêché les deux armes de s'entr'aider. En compensation de ces deux inconvénients, on réunissait plusieurs avantages, et notamment celui de fournir

contre les lignes non entamées de cavalerie et d'infanterie de l'adversaire des charges qui pouvaient décider d'une bataille, comme à Eylau (1). »

Avant d'entrer dans les détails d'organisation relatifs à chaque arme, disons un mot sur l'esprit des troupes à celte époque. L'élévation du général en chef Bonaparte à la dignité consulaire avait été accueillie avec transport par l'armée, qui semblait partager cette royauté militaire;' mais quand on vit paraître le décret qui substituait l'ancien mot de régiment à celui de demi-brigade, et celui qui instituait l'ordre royal de la Légion-d'Honneur, quand on comprit enfin que Bonaparte se. faisait de l'armée un marche-pied pour s'élever au trône, des murmures éclatèrent dans tous les rangs; l'esprit républicain n'était pas encore éteint dans le cœur de ces vétérans des armées du Rhin et d'Italie. D en coûtait à ces vieux soldats de voir disparaître ainsi une dénomination à laquelle se rattachaient pour eux tant de souvenirs glorieux, et, bien que cette réforme ne fit point perdre aux corps leurs numéros et n'altérât en rien leur organisation, Us ne pouvaient se Taire à l'idée de renoncer aux beaux surnoms, baptême du champ de bataille, d'impétueuse, d'invincible, de foudroyante, de terrible, d'infernale, d'incomparable. En effet, rien ne pouvait remplacer pour eux ces titres glorieux dont la trace allait être à jamais perdue sous un nouveau nom. L'institution de la Légion-d'Honneur elle-même, qui créait un nouveau moyen d'émulation, un mobile nouveau pour l'esprit des troupes, fut accueillie avec défaveur (2) parla généralité. Les armes d'honneur semblaient plus nationales, plus militaires surtout. Les esprits frondeurs, et certes il n'en manquait pas dans l'armée, en voyant exhumer ces institutions de la vieille monarchie et sortir du garde-meuble les oripeaux et les broderies dont se couvraient les grands dignitaires de l'ordre nouveau, se livraient à de bruyants sarcasmes. Il se trouvait dans les troupes, dans les chefs surtout, bon nombre d'ambitieux qui approuvaient tontes ces mesures et les exaltaient; mais le plus grand nombre, les vieux soldats surtout, les désapprouvaient hautement, et ceux-là représentaient le véritable esprit de l'armée (3). Il fallait donc refaire l'éducation morale des troupes comme on refaisait leur éducation militaire. Bonaparte ne s'y trompa point. Pour y arriver, il voulut frapper l'imagination des soldats par la grandeur de ses entreprises, par des fêtes splendides et d'imposantes solennités et par des occupations sans cesse renouvelées. Le projet d'une descente

(1) Art Militai™, par Rocquancourt.

(9) Nulle insUtuUon, dit Tnibaudeau dans ses Mémoires, n'éprouva une opiosition plus impo-

(3) L'arrestation de Moreau, toute légale qu'elle était, produisit aussi une funeste impression dans l'armée. Moreau était adoré des soldats qui avaient fait la guerre sur le Rhin et dont fa plupart connaissaient à peiue Bonaparte. Us ne virent dans son arrestation qu'un sentiment de jalousie du premier consul contre le vainqueur d'Bobenlinden. On disait an«si à cette époque que Bonaparte, connaissant l'esprit de ces troupes, les avait choisies pour composer l'armée expéditionnaire de Saint-Domingue, atin de s'en débarrasser en les jetant au climat dévora* des tropiques et aux nègres de Dessalines et de Toussaint. Le temps a fait justice de toutes cet calomnies.

sanie.

en Angleterre, les Hôtes célébrées à l'occasion de l'institution de la Légiond'Hooneur, du sacre, etc., et surtout les camps qui bordaient les côtes de l'Océan, le servirent à merveille. Toujours occupé lui-même, il avait aussi le secret d'occuper toujours les" autres. L'émulation qu'il faisait naître parmi les chefs des divers corps, parmi les corps eux-mêmes, en tenant constamment en haleine l'esprit des soldats, faisait oublier insensiblement les usages et les institutions de la république. Les camps présentaient le tableau le plus animé qu'a sait possible d'imaginer par l'activité qui y régnait et par l'industrie qui avait présidé à leur formation. Là, chaque régiment avait son jardin, chaque compagnie son parterre et son potager ; les soldats cultivaient leur coin de terre avec une ardeur incroyable. Ces travaux étaient des délassements des autres travaux auxquels se livraient tou6 ces hommes. Indépendamment des manœuvres qui avaient lieu chaque jour, ils travaillaient encore aux fortifications des cotes, à l'agrandissement des ports. Avant cette époque, celui de Boulogne n'était qu'un ham étroit, formé par l'embouchure de la Liane qui venait le remplir à marée haute et le laissait presque à sec en se retirant. Une seule portion de quai y existait où abordaient ordinairement les paquebots. En peu de temps, le cours inférieur de la Liane fut bordé de quais, des jetées furent bâties, un grand bassin fut creusé. A l'extrémité de la jetée, on éleva un fort immense, qui reçut le nom de fort Napoléon. De semblables travaux furent faits tout le long des côtes. Vêtus de gros habits d'ouvriers, portant des sabots pour se garantir de l'humidité, logés sous des baraques, bien nourris, grâce à l'augmentation de paie que le prix de leur travail ajoutait à leur solde, les soldats jouissaient d'une santé excellente qu'entretenaient l'exercice et le grand air. Les camps placés autour de Boulogne ressemblaient, suivant un témoin oculaire, à une ville longue et alignée. Près de la tour dOrdrt dominait la baraque destinée à Napoléon; celle de Berthier venait après; tous les bateaux plats et les chaloupes étaient successivement rangés dans les différents ports dans l'ordre de départ. Dans le lointain, on apercevait l'Angleterre, et, devant nos côtes, leurs vaisseaux en croisière se balançaient tournant leurs canons aux rivages comme un défi de combat. Ce spectacle causait aux soldats une impression d'une grandeur inconnue; il leur semblait qu'ils allaient accomplir des prodiges; tout était nouveau pour eux, tout parlait à l'imagination. Cette mer immense allait devenir un champ de bataille et dans les flots allait peut-être s'engloutir l'élite de notre année ; car là, l'homme qui tombe disparait, et les légères chaloupes qui devaient transporter nos soldats en Angleterre pouvaient être coulées aisément au premier coup qui les atteindrait. Cette pensée n'altéra pas un instant la confiance de ces braves soldats, tant leur assurance était grande et présageait le succès (1)!

(1) « Une chose me frappa, dit dans ses Mémoires la reine Hortense, qui avait accompagné Napoléon à sa dernière visite an camp de Boulogne, au milieu de ce spectacle imposant, ce fut le contraste de nos troupes si remplies de vaillance, effroi de l'ennemi, lorsqu'elles étaient en campagne, tandis que, vues au repos, elles ne semblaient plus que des enfants faciles à conduire, s'a-

En un mot, ces plages naguère désertes subirent une transformation complète. Les étrangers y accouraient en foule pour voir ce spectacle inouï. Bonaparte lui-même faisait de fréquentes visites à Boulogne. Il passait une partie de son temps au milieu des soldats, tantôt àfchevalau milieu des manœuvres, tantôt à pied au milieu des travailleurs, dirigeant, encourageant, excitant tout le monde, officiers et ingénieurs, soldats et pionniers. Souvent aussi on l'apercevait du haut des falaises les yeux tournés vers l'Angleterre, contemplant ce nid de vautours des mers qu'il aurait voulu étouffer (4 ). Quelquefois, embarqué sur de légères péniches, il allait assister à de petits combats entre nos chaloupes canonnières et les croisières anglaises, les poussant sur l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût fait reculer les corvettes et les frégates par le feu de nos frêles bâtiments. Souvent il s'obstinait à braver la mer, et une fois* ayant visité les lignes d'embossage malgré le plus gros temps, il échoua non loin du rivage en rentrant dans son canot. Heureusement les hommes avaient pied. Les matelots se jetèrent ù la mer et, formant un groupe serré pour résister aux vagues, lé portèrent sur leurs épaules au milieu des flots brisant sur leurs têtes (2). La présence du premier consul et la pensée qu'ils allaient opérer un des événements les plus prodigieux de l'histoire, une descente en Angleterre, inspiraient à tous l'émulation la plus extraordinaire. A côté de ces rudes travaux, il savait faire entrer des délassements utiles et agréables, qui formaient un contraste étonnant avec l'ordre et la discipline sévères établis dans les camps. Le matin, c'étaient des manœuvres militaires ou des travaux de terrassement ; le soir, c'étaient des danses, des fêtes et des représentations théâtrales. Les meilleurs acteurs de Paris y étaient convoqués et faisaient succéder aux chefs-d'œuvre des grands maîtres des pièces de circonstance dont le but était d'exciter le patriotisme et le dévouement.

musant d'an oiseau comme d'une fleur. L'intrépide guerrier n'était souvent là qu'un modeste écolier.

« A un déjeuner que le maréchal Davousl me donna à Ambieteuse, sons sa tente, de vieilles moustaches, qui avaient appris des chansons de circonstance, viurent, avec la timidité d'une jeune fille, les chanter autour de notre table. J'étais surprise de leur tenue embarrassée, de leur air gauche et craintif en chantant la descente en Angleterre; car le refrain de chaque couplet disait :

Traverser le détroit, Ce nYtiit pas la mer à boire.

Souvent du salon de l'empereur je voyais les soldats de la garde se rassembler sur la pelouse autour du château, l'un d'eux prendre un violon et donner des leçons de danse à ses camarades. Les commençants étudiaient \es jetés et les assemblés avec la plus grande attention. Les plus savants exécutaient la contredanse entière. Cela m'amusait beaucoup. Je les regardais, placée que j'étais derrière la jalousie. L'empereur, qui me surprenait quelquefois, riait avec moi de l'innocent plaisir de ses grenadiers.»

(0 II écrivait à Camhacérès, le 16 novembre 1803: «J'ai passé ces trois jours au milieu des cumps et des ports. J'ai vu, des hauteurs d' Ambieteuse, les côU'st d'Angleterre, comme on voit des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et les mouvements. C'est un fossé qui sera franchi lorsqu'on aura l'audace de le tenter.»

(*) Thiers.

Une autre occupation nouvelle, pour les troupes, et qui ne manquait pas d'attrait pour elles par la nouveauté, était les manœuvres qu'on leur enseignait à bord des chaloupés pour la guerre qu'on allait entreprendre. Pendant quinze jours, les soldats eurent grande peine à s'habituer à ce genre d'exercice, à cette vie nouvelle. Le bivouac leur semblait bien étroit et le sol mouvant; mais un des caractères du soldat français est au bout d'un certain temps, nonseulement de s'habituer à tout, mais de tout faire. Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que chacun était fait à la mer»

Nous empruntons à ce sujet au bel ouvrage de M. Thiers, l'Histoire du Consulat, les détails qui suivent et où le célèbre historien a fait preuve d'une véritable érudition technique.

« On songea surtout à faire naître une complète intimité entre les marins .et les soldats, par l'affectation des mêmes bâtiments aux mêmes troupes. La capacité des chaloupes canonnières et des bateaux canonnière avait été calculée de façon à pouvoir porter une compagnie d'infanterie outre quelques artilleurs. Ce fut là l'élément dont on se servit pour arrêter l'organisation générale de la flottille. Les bataillons se composaient alors de neuf compagnies; les demibrigades, de deux bataillons de guerre, le troisième restant au dépôt. On distribua les chaloupes et les bateaux canonnière conformément à cette composition des troupes. Neuf chaloupes ou bateaux formaient une section et portaient neuf compagnies ou un bataillon. Deux sections formaient une division et portaient une demi-brigade. Ainsi le bateau ou la chaloupe répondait à la compagnie, la section répondait au bataillon, la division à la demi-brigade. Des officiers de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe , la section, la division. Pour arriver à une parfaite adhérence des troupes avec la flottille, chaque division fut affectée à une demi-brigade, chaque section à un bataillon, chaque chaloupe ou bateau à une compagnie; et cette affectation une fois faite demeura invariable. Les troupes durent ainsi conserver toujours les mêmes bâtimentsvet s'y attacher comme un cavalier s'attache à son cheval. Officiers de terre et de mer, soldats et matelots devaient, par ce moyen, arriver à se connaître, prendre confiance les uns dans les autres et en. être plus disposés à s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au bâtiment qui lui appartenait une garnison de vingt-cinq hommes toujours embarqués. Ces vingtcinq hommes, formant le quart de la compagnie, restaient environ un mois à bord. Pendant ce temps, ils logeaient sur le bâtiment avec l'équipage, soit que le bâtiment se trouvât en mer pour manœuvrer, soit qu'il séjournât dans le port. Ils faisaient là tout ce que faisaient les matelots eux-mêmes , concouraient aux basses manœuvres et s'exerçaient surtout à manier la rame et à tirer le canon. Quand ils avaient été livrés à ce genre de vie pendant un mois, ils étaient remplacés par vingt-cinq autres soldats de la même compagnie, qui venaient, pendant le même espace de temps, se livrer aux mêmes exercices de mer. Successivement la compagnie tout entière faisait son stage à bord des chaloupes ou bateaux. Chaque homme était donc alternativement soldat de terre, soldat de mer, artilleur, fantassin, matelot, et même ouvrier du génie,

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par suite des travaux exécutés dans les bassins. Les matelots prenaient part aussi à cet enseignement réciproque. Il y avait à bord des artilleurs d'infanterie, et quand on était dans le port, ils faisaient sur le quai, pendant la journée, l'exercice du fantassin. C'était, par conséquent, un renfort de 15,000 fantassins qui, après le débarquement en Angleterre, seraient capables de défendre la flottille le long des côtes où elle serait venue s'échouer. En leur laissant comme renfort une diaaine de mille hommes, ils pouvaient attendre impunément au rivage les victoires de l'armée d'invasion.

a Les péniches, dans les commencements, restèrent en dehors de cette organisation , parce qu'elles ne pouvaient |>as porter toute une compagnie et qu'elles étaient plutôt capables de jeter rapidement les troupes à terre que de faire face en mer à l'ennemi. Cependant on les rangea plus tard en division et on les attribua spécialement à l'avant-garde , composée des grenadiers réunis. En attendant, elles étaient rangées en escouades dans le port, et tous les jours les troupes auxquelles des bâtiments n'étaient pas encore aflectés allaient s'exercer tantôt à les mouvoir à la rame, tantôt à tirer le léger obusier dont elles étaient

«Cela réglé, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de l'arrimage des navires. Le premier consul, dans l'un de ses voyages, fit charger et décharger plusieurs fois sous ses yeux quelques chaloupes, bateaux et péniches, et arrêta sur place leur arrimage. Comme lest, on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de guerre en quantité suffisante pour une longue campagne. On disposa dans leur cale du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande salée, du fromage de Hollande, pour nourrir, pendant vingt jours, toute la masse d'hommes composant l'expédition. Ainsi la flottille de guerre devait porter, outre les 400 bouches à feu attelées de deux chevaux, des munitions pour une campagne, des vivres pour vingt jours. La flottille de transport devait porter, comme noua l'avons dit, le surplus des attelages d'artillerie, les chevaux nécessaires à une moitié de la cavalerie, deux ou trois mois de vivres, enfin des bagages. A chaque division de la flottille de guerre répondait une division de la flottille de transport, l'une devant naviguer à la suite de l'autre. Sur chaque bâtiment, un sous-ofticier d'artillerie veillait aux munitions, un sous-officier d'infanterie aux vivres. Tout devait être constamment embarqué sur les deux flottilles, et il ne restait à mettre à bord, au signal du départ, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercés fréquemment à prendre les armes et à se rendre par demi-brigades, bataillons et compagnies, à bord de la flottille, n'y mettaient que le temps nécessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on était arrivé à simplifier et accélérer leur embarquement d'une manière surprenante. Quelque grand que fût le développement des quais, il n'était pas possible cependant d'y ranger tous les bâtiments. On était obligé d'en disposer jusqu'à neuf l'un contre l'autre, le premier seul touchant le quai. Un cheval, revêtu d'un harnais qui le saisissait sous le ventre, enlevé de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf fois de vergue en vergue, était déposé en deux ou trois minutes dans le neuvième bâtiment De la sorte.

hommes et chevaux pouvaient être placés en deux heures sur la flottille de guerre. H en fallait trois ou quatre pour embarquer les « à 10,000 chevaux restant sur la flottille de transport. Ainsi, tout le gros bagage était constamment à bord; on devait toujours être prêt en quelques heures à lever l'ancre, et, comme il n'était pas possible de faire sortir des ports un aussi grand nombre de bâtiments dans l'espace d'une seule marée, rembarquement des hommes et des chevaux ne pouvait jamais être la cause d'une perte de temps.

Après des exercices incessamment répétés, on réussit bientôt à exécuter toutes les manoeuvres avec autant de promptitude que de précision. Tous les jours, par tous les temps, à moins d'une tempête, on sortait au nombre de 100 et ISO bâtiments pour manœuvrer ou mouiller en rade devant l'ennemi. Puis on simulait, le long des falaises , l'opération d'un embarquement. On S'exerçait d'abord à balayer le rivage par un feu nourri d'artillerie, puis à s'approcher de terre, à y déposer hommes, chevaux, canons. Souvent, quand on ne pouvait pas joindre la terre, on jetait des hommes dans les flots par cinq ou six pieds de profondeur d'eau. Jamais il n'y en eut de noyés, tant ils déployaient d'adresse et d'ardeur. Quelquefois on ne débarquait pas même les chevaux. On les descendait dans la mer, et des hommes placés dans des canots les dirigeaient avec une longe vers le rivage. De la sorte, il n'y avait pas un accident de débarquement sur une cote ennemie qui ne fût prévu et bravé plusieurs fois en y ajoutant toutes les difficultés qu'on pouvait se donner à vaincre, même celles de la nuit, excepté cependant la difficulté du feu. Mais celle-là devait être plutôt un excitant qu'un obstacle pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature et par habitude de guerre. »

Deux ans passés à cette école avaient entièrement rempli le but de Napoléon. Non-seulement il avait formé de merveilleux soldats, mais il avait fait disparaître les formes et le souvenir des institutions républicaines; et, s'il restait encore quelques mécontents, ils se trouvaient parmi les généraux de la république et les vieux soldats des grandes guerres, Les premiers se rallièrent peu à peu ou rentrèrent dans la retraite; quant aux seconds, ils furent en partie incorporés dans la garde impériale et reçurent le surnom traditionnel de grognardi.

Maintenant que nous avons indiqué la formation générale et le but du camp de Boulogne, et avant de suivre les phalanges impériales dans leur marche à travers les capitales de l'Europe, voyons quelles modifications subit chaque arme en particulier.

Et d'abord l'infanterie. Le même décret qui substitua la dénomination de régiment à celle de demi-brigade porta de trois à cinq le nombre des bataillons. Les quatre premiers furent dits bataillons de guerre et le cinquième bataillon de dépôt. Chaque bataillon fut composé de six compagnies, une de grenadiers ou carabiniers, une de voltigeurs et quatre de fusiliers ou chasseurs. Chaque compagnie était forte de 140 hommes, officiers compris. Ce qui élevait la force totale d'un régiment à 3,970 hommes, dont 108 officiers (1).

(1) L'éUt-m^or d'un régiment so composait : d'un colonel, d'un iwjor (IÎ6uteiwoKo»one|)

Chaque régiment avait une aigle pour enseigne : elle était portée par un lieutenant ou un sous-lieutenant comptant au moins dix ans de services. Deux vieux militaires choisis parmi les plus braves et non lettrés, qui , pour cette raison, ne pouvaient obtenir d'avancement, furent choisis pour escorter le I>orte-aigle, et reçurent la dénomination de deuxième et de troisième porteaigles. Napoléon s'était réservé le droit de choisir lui-même les porte-aigles des régiments, et ils ne pouvaient être destitués que par lui. Les sous-officiers étaient armés de l'esponton et de deux pistolets placés dans un étui, sur la poitrine, à gaocbe, à la manière des Orientaux. Il n'y eut d'abord que les seuls régiments de ligne qui reçurent des aigles. Mais bientôt on vit dans tous les corps l'aigle armée de. la foudre aux losanges d'or remplacer la pique républicaine (1).

Une des créations importantes de cette époque futcelle des voltigeurs, qu'on vit paraître dans les régiments d'infanterie, au camp de Boulogne. Le décret porte la date de l'an xii. Les voltigeurs furent assimilés, aux grenadiers comme compagnies d'élite et tinrent la gauche du bataillon dont les grenadiers tenaient la droite. Le voltigeur est devenu un des types originaux de notre armée. «Enfant de l'empire, noble de fraîche date, il jouit de cet immense avantage, qu'il n'a pas à rougir de ses aïeux.

« Qu'ils étaient beaux les voltigeurs de l'Empire, ces démons à tout-faire pendant le combat, à tout pardonner après! Qu'ils étaient beaux avec leurs petits habits écourtés et si peu gracieux, leurs collets jaunes, qui dans les bois, au milieu du fourré, les faisaient prendre pour des fleurs sauvages! 11 fallait alors être homme de valeur pour porter le cor de chasse; le simple soldat de la compagnie devait avoir prouvé, et qui voulait y être officier devait avoir prouvé deux fois. A ces hommes d'élite, intrépides, durs, infatigables, soumis en aveugles, croyez-vous qu'un homme ordinaire eût. inspiré confiance? Lorsque, cachés et penchés sur le bord du défilé, le fusil en arrêt, silencieux comme les Klephtes de la Thessalie, ils attendaient la colonne ennemie, indolente voyageuse, les voltigeurs avaient tous les yeux sur les yeux de leur officier, et lui, calme, leur disait tout bas : Patience, enfants. Les Prussiens et les peuples du Nord criaient en voyant les voltigeurs: Da kommen diekUine mantr; voilà les petits hommes qui viennent t c'était un cri de terreur qui partout semait l'épouvante (2). »

de quatre chefs de bataillon, de cinq adjudants-majors, d'un quartier-maître trésorier, d'un officier payeur, d'un porte-aigle (officier), d'un cbirurgien-major, d'un aide-major, de cinq sousaides, de dix adjudants sous-officiers, de deux porte-aigles (sous-officiers), d'un tambour-major d'un caporal-tambour, de huit musiciens et de quatre maîtres-ouvriers.

(I) Lorsqu'il fut question de choisir les armes de l'empire, on délibéra longtemps dans le conseil d'état. Les uns proposaient de choisir le lion, roi des animaux, d'autres les abeilles d'or des Mérovingiens, d'autres enfin le coq gaulois; Napoléon prit la parole : Votre coq, dit-il, est un animal qui vit tur le fumier et se laitse manger par te renard. Je n'en veux pai. Prénom l'aigl', c'en l'oiseau qui porte la foudre et qui regarde le soleil en facel

(i) Esquisses historiques.

Au nombre «les réformes nouvelles que la république avait introduites dans l'armée, l'infanterie était de tous les corps celui qui en avait le moins éprouvé. Instruction, habillement, armement, organisation physique enfin, tout était à peu près dans le même état qu'aux derniers jours de la monarchie de Louis XVI. L'exercice était toujours le même (l'exercice à la prussienne). La tenue se composait du chapeau, si incommode, de l'habit fort long et à pans relevés, de la culotte courte et de guêtres à jarretières; en outre, les soldats portaient les longs cheveux relevés en catogan. En un mot, l'infanterie était coiffée ridiculemeut et habillée d'une manière peu hygiénique. Napoléon fil disparaître le chapeau après Àusterlitz et le remplaça par une coiffure plus militaire et plus économique, le shako. Il prescrivit une nouvelle coupe d'habit qui le rendit beaucoup plus court et presque semblable à des vestes, mais qui du moins permit aux revers de se croiser sur la poitrine; le pantalon remplaça la culotte, et le catogan disparut. Cet incommode ornement de tête, si contraire à l'hygiène et à la propreté, avait cependant beaucoup de partisans, et bon nombre de vieux soldats refusaient de se laisser couper les cheveux. L'habit blanc fut un moment adopté; mais l'essai qu'on en fit déplut aux soldats, et le bleu fut conservé. Le fantassin fut alors habillé d'une capote, d'un habit, d'une veste, d'un pantalon de tricot; il avait le shako et le bonnet de police.

Napoléon ne voulait qu'une seule espèce d'infanterie , mais il la voulait bonne à tout. Il disait que le fantassin de la ligne doit savoir se disperser dans la plaine comme celui de l'infanterie légère, et que le fantassin de l'infanterie légère doit savoir, comme celui de la ligne, reprendre dans l'occasion le tact des coudes et se murer de baïonnettes contre la cavalerie; et s'il continua à conserver des régiments d'infanterie légère proprement dits, c'était moins pour établir une différence, qui n'existe que dans des détails insigniliants, que pour respecter un usage déjà ancien et d'ailleurs favorable à l'émulation.

L'ordonnance en bataille était sur trois rangs. Il était prescrit de manœuvrer et de défiler par divisions quand les six compagnies étaient présentes au bataillon. En l'absence des compagnies d'élite, on agissait par peloton d'une compagnie. L'infanterie française était alors composée de 90 régiments de ligne et de 47 régiments légers. En 1805, l'infanterie comptait, outre ces 1 17 régiments, 42 bataillons de la réserve et une trentaine de bataillons étrangers, Corses, tirailleurs du Pô, chasseurs d'Orient, pionniers noirs, etc.

Pour terminer cet aperçu sur l'infanterie, ajoutons que c'est au camp de Boulogne que fut formé ce corps de 10,000 grenadiers et carabiniers réunis qui s'immortalisa dans la campagne de 1805 et poursuivit au pas de course, d'Ulm en Bohême, les chevaux ennemis.

Cavalerie. — Napoléon lit beaucoup pour cette arme. H établit d une manière bien distincte la division de grosse cavalerie, de cavalerie mixte ou de ligne, et de cavalerie légère. 11 augmenta la grosse cavalerie et la cavalerie de ligne et diminua la cavalerie légère qui. sous la république, avait pris une ui. i3

extension démesurée. En effet, durant la période qui venait de s'écouler, la cavalerie légère avait été disséminée dans les divisions, et la grosse cavalerie, dont on ne savait tirer qu'un parti médiocre, formée en petites masses; en sorte que la cavalerie n'avait jamais eu le rôle tranché et décisif qu'elle allait avoir désormais. Napoléon réunit donc toute sa cavalerie légère en divisions et corps armés, ne donna qu'une brigade à chaque corps d'infanterie, et forma de sa grosse cavalerie des réserves formidables. En 1802, la grosse cavalerie était composée de deux régiments de carabinier» et de trois régiments de cutrassiers seulement, formés des 5*, G' et 7e régiments dits de cavalerie. Cest de» puis cette époque qu'il existe une arme distincte de cuirassiers.

Napoléon porta le nombre des régiments de cette arme à douze, en y faisant entrer les i", 2% 3% 4% 8% 9*, 10«, !!• et 12e régiments de cavalerie. Dès-lors cette dénomination sans signification exacte fut effacée du vocabulaire militaire. Le nombre des escadrons fut d'abord fixé à quatre, composés de deux compagnies de 402 hommes chacun. En 1807, on forma un 5g escadron, et la force de chaque régiment de grosse cavalerie fut fixée à 1,040 hommes, dont 41 officiers (1).

Ajoutons, pour ne plus revenir sur ce sujet, qu'en 1809 le cinquième escadron fut dissous dans les douze régiments de cuirassiers, mais que, par la formation d'un treizième régiment, l'effectif de cette arme ne fut point diminué. En 1812 il y avait quatorze régiments de cuirassiers (2).

L'uniforme des deux armes fut également changé. Les régiments de grosse cavalerie ressemblaient auparavant à des gendarmes de police, et n'avaient rien de ce qui doit constituer la première arme de cavalerie. L'uniforme des carabiniers consistait en un bonnet à poil, habit bleu avec revers rouges galonnés, culotte de peau, gilet de peau, plastron en fer bronzé, épauleltes galonnées en argent. En 1810, ils quittèrent le bonnet à poil pour le casque en cuivre, à chenille rouge; le plastron pour la cuirasse jaune, avec le soleil blanc. Leur grande tenue se composait de l'habit blanc; la petite tenue de l'habit bleu de ciel. Cet uniforme était emprunté à l'Autriche: ce fut, dit-on, par galanterie pour Marie-Louise. Leup armement était la carabine, les pistolets et le sabre droit.

L'uniforme des cuirassiers était, à la même époque, habit-veste bleu ; pour couleur dislinctive: de t à 3, écarlate; de 4 à 6, aurore; de 7 à 9, jonquille; de

(I L'eial-major des régiment* de cavalerie fat fixé ainsi qu'il suit : 1 colonel , 1 major, X chef* d'escadioo, i adjudants-majors, 1 quarlier-niaUre, 1 chirurgien-major, S aide* ou •ou*aidus chirurgiens, ï adjudants sous-ofliciers, I brigadier ironiq ue, 1 artiste vétérinaire, 1 maître tailleur, 1 sellier, 1 culotlier, 1 bottier, 1 aruiurier-cperonnier.

{%) A celte même époque Napoléon voulut faire entrer un régiment de cuirassiers dans la garde impériale. David fut charge de dessiner un uniforme pour ce corps d'élite. Quatre grenadiers à cheval furent choisis à cet effet et habillés d'api ès ce projet. Napoléon les fit défiler à la parade. Us avaient le casque a la romaine, en acier poli, la cuiras-e avec l'aigle impériale, et la jaquette dépassaul la cuirasse et figurant l'ancienne colle de mailles. L'uniforme fut trouvé théâtral et incommode, et l'arme des cuirassiers oc fut pas représentée dans la garde impériale.

40 à 12, rose; 13 et 1 4, lie-de-vin; boutons blancs, épaulettes ronges, casque à crinière noire, boites fortes.

L'arme des dragons, qui, sous la vieille monarchie, avait rendu de si grands services, fut réduite à un rôle presque nul sous la république; ce nom même disparut un moment avec le décret du 15 pluviôse an xi, qui composa toute la grosse cavalerie sous le nom unique de cavalerie. Tantôt assimilés à la grosse cavalerie, tantôt à la cavalerie légère, changeant chaque jour de chefs et de système, combattant tantôt à pied, tantôt à cheval, disséminés dans les divisions d'infanterie, sans autre rôle que celui d'éclairer la marche avant le combat et de poursuivre l'ennemi après la défaite, les dragons perdirent, au milieu de ces fluctuations, et leur esprit de corps, cette force morale des régiments, et leur vieille réputation. L'armée, en voyant ces hommes moitié fantassins et moitié cavaliers; sans rôle tranché, sans homogénéité, chargeant mal, parce qu'ils étaient mal montés; exécutant mal l'exercice, parce que les cavaliers fléchissent péniblement le genou pour exécuter un feu de bataillon; l'armée prononça le mot sabre de boit, et les grossiers quolibets fouaillèrent celle arme jadis célèbre et achevèrent de démoraliser les régiments de dragons. Mais quand Hoche, à Neuwied, eut formé des brigades distinctes de dragons, quand on eut enfin commencé à leur donner une destination qui leur était propre, on vit les dragons se relever bientôt dans l'estime de l'armée. « Ils quittèrent les bords du Danube et traversèrent la Bidassoa. L'armée était commandée par lesSoult, les Suchet, lesSaint-Cyr, qui rendirent à ces hommes découragés, mais braves, leur esprit, leurs armes et leur destination. Ici commence pour les dragons une vie toute nouvelle. Ce fut le réveil du lion.

a Qu'on lise l'histoire des guerres d'Espagne, partout ce sont les dragons qui écrasent l'ennemi; on les voit, la nuit, combattre corps à corps d'intrépides montagnards, le jour, braver les feux du soleil pour se trouver à la bataille du lendemain.

« Les dragons se sont immortalisés en Espagne; on y prononce encore leur nom avec terreur (I).

« Aussi, pendant qu'on faisait subir des réductions aux antres corps, celui des dragons fut augmenté. De 1793 à 180*, il n'y eut que vingt régiments de dragons; en 1804, il y en eut trente, qui subsistèrent jusqu'à la restauration.

« Loroqu'en 1814 le Nord fondait sur la France, ajoute l'auteur des Esquisses militaires, que nos soldats, écrasés par le nombre et la trahison, faisaient cette immortelle campagne où le génie et la valeur furent si grands, l'armée entière demanda les dragons d'Espagne.

o Ils arrivèrent poudreux, déchirés, le teint hâlé, tout couverts de blessures, parurent sous Nangis et Provins, virent l'ennemi, chargèrent, et tout fut culbuté.

« A ces tètes étincelantes, à ces crinières flottantes, à ces cris de vengeance, l'ennemi se crut attaqué par des lions (2). »

(1) Anton, B$qvis*e* mtîittriret.

(%) Mo(*€topelLe, InstUuHont militairt* d$ Franc*.

C'étaient les dragons d'Espagne !

L'uniforme des dragons était l'habit vert, le manteau de drap blanc piqué de bleu, casque à crinière surmontée d'une houppette en crin, épaulettes vertes garnies d'un liséré écarlate, boutons plats et blancs, grenades vertes. Les revers retroussés formaient les couleurs dislinctives des régiments. Ils étaient, de 1 à 6, écarlate; de 7 à 12, cramoisi; de 13 à 18, rose foncé; de 19 à 24, jonquille; de 25 à 30, aurore.

Les dragons formaient alors la cavalerie mixte. Quant à la cavalerie légère, l'organisation de 1804 en diminua l'effectif. En 1794, les régiments de chasseurs furent portés à six escadrons de deux compagnies de 116 hommes. Napoléon les réduisit à quatre escadrons; il conserva néanmoins les vingt-quatre régiments de chasseurs et les dix régiments de hussards qui existaient à cette époque 11). Un régiment de chasseurs et un régiment de hussards faisaient partie de la garde impériale.

Nous n'essaierons point de dire ici les services de la cavalerie légère. Nous avons vu que, sous la république, elle composait presque exclusivement la cavalerie de bataille. Sous l'empire, son rôle ne fut pas moins brillant. Entraînée sur les pas des Murât, des Lassalle, etc., elle traversa au galop de ses chevaux les mille champs de bataille de l'empire, sabrant, culbutant, dispersant, balayant devant elle les épais escadrons des ennemis; et, après avoir visité une à une et par journées d'étapes les capitales de l'Europe, elle s'enfonça un jour, emportée par son élan, dans les steppes glacées de la Russie, bivouaqua à Moscou, cette sentinelle avancée de l'Asie, et périt presque tout entière au milieu des frimas du pôle, sur les bords funèbres du Niémen.

La cavalerie, au commencement de l'empire, présentait donc un effectif de 80,000 hommes environ, tous montés.

Pour fournir des officiers capables à cette arme sans cesse détruite et sans cesse renouvelée, Napoléon établit à Saint-Germain une nouvelle école de cavalerie sur le modèle de celle de Saint-Cyr, et qui pouvait fournir annuellement de 150 à 200 officiers de cavalerie. Nous y reviendrons plus tard, en parlant des écoles sous l'empire, qui étaient au nombre de cinq : l'école polytechnique, Fontainebleau, le prytanée militaire de la Flèche, Saint-Germain et Saint-Cyr.

Artillerie. — L'empereur fit éprouver peu de modifications à l'organisation de l'artillerie; mais il en augmenta considérablement le personnel et le matériel, à ce point qu'en 1814 le chiffre effectif des hommes attachés au service de l'artillerie était de 103,336 (2).

(1) Il y avait 26 numéros de l'arme des chasseurs, mais les numéros 17 et 18 étaient vacants. Plus tard, de 1812 à 1813, les états militaires portaient 31 régiments de chasseurs, mais les numéros 17, 18 et 80 manquaient. Il existait en 1799 22 régiments de hussards; deux de ces régiments passèrent dragons. De 1812 à 1813 il exista 13 régiments de hussards.

(2) L'artillerie se composait, en 18U, de : 9 régiments à pied, de 27 compagnies chacun; 6 régiments à cheval, de«8 et 7 compagnies; 3 bataillons de pontonniers, formant 28 compagnies; 8 bataillons du train, de M compagnies; 19 compagnies d'ouvriers; 6 compagnies d'armuriers;

Dans ces myriades d'hommes et de canons, ainsi que l'a fait observer le général Foy, l'artillerie à cheval reprit sa destination naturelle. Attachée par batteries aux divisions de cavalerie, elle les protégeait contre les feux de l'ennemi et préparait le succès de leurs charges. Il y eut des batailles, comme à Wagram et à Lutzen, où l'on vit rassembler en une seule batterie jusqu'à 80 bouches à feu destinées à ouvrir les lignes ennemies et dirigées par les généraux de l'arme. Napoléon appelait la bataille de Wagram une bataille à coupé de canon. En effet , le matériel de cette arme employé pendant les deux jour* nées des S et 6 juillet dans l'armée française était de 400 bouches à feu. C'est là que, pour la première fois, l'empereur fit usage des grandes réserves d'artillerie. 60 bouches à feu furent confiées aux régiments d'artillerie de la garde et dirigées par le comte de Lariboissière lui-même sur le terrain où elles devaient agir. Les généraux Drouot et Daboville commandaient sous ses ordres.

L'effet produit par cette formidable artillerie fut immense.

Après la victoire, et tout plein de la part que l'artillerie venait d'y prendre, Napoléon voulut qu'à partir de cette époque chaque régiment d'infanterie eût deux pièces de canon conduites et servies par les soldats mêmes du régiment. Celle innovation fut abandonnée plus tard.

Jusqu'en 1803, on suivit dans nos armées le système de Gribeauval. A cette époque, Napoléon le modiûa quant aux bouches à feu. L'ancien obusier fut allongé de six pouces et l'on créa celui de 2-4. Les canons furent réduits successivement aux seuls calibres de 6 et de 12; mais ces changements ne survécurent pas à l'empire.

Le général Foy, dans son Organisation militaire , parle ainsi du corps du génie sous l'empire : a Les ingénieurs élèvent les fortifications permanentes et les fortifications passagères, ils attaquent et défendent les places, ils vont à la guerre. On peut assurer que, sous ces trois rapports, il n'existe dans aucune corporation militaire au monde plus d'habileté et de patriotisme que dans notre corps du génie. Alexandrie, Anvers, Juliers, cinq cents autres places construites, restaurées et augmentées, disent assez que l'art de Vauban n'est pas tombé en décadence entre les mains des Marescot, des Chasseloup et des Haxo. L'Europe a été jonchée de nos redoutes et de nos retranchements. 0

C'est surtout en Espagne que l'arme du génie eut occasion de se signaler sous l'empire. Saragosse, Tarragone, Ciudad-Rodrigo et vingt autres villes prises ou défendues ont à jamais immortalisé nos ingénieurs français.

Pour préciser davantage, nous ajouterons que le corps du génie se composait, à cette époque, 1° d'un état-major comprenant les ingénieurs proprement dits, ayant, comme dans l'artillerie, un premier inspecteur général, des généraux de division et de brigade, etc. ; 2° de troupes parmi lesquelles cinq bâtai I-

19 compagnies de canonnière vétérans; HT compagnies de gardes-cotes; SS compagnies de sédentaires; S régiments d'artillerie de la garde impériale (dont I à cheval); S bataillons do train de la garde; 1 compagnie de vétéran» de la garde.

Ions de sapeurs, deux de mineurs, deux escadrons du train et deux compagnies d'ouvriers attachés aux arsenaux de construction de Metz et d'Alexandrie.

Napoléon n'augmenta point le personnel du génie dans la même proportion que celui de l'artillerie. Aussi, quand survinrent les désastres de 4813 et de 4814, il comprit qu'il avait fait une faute. Le corps du génie, dispersé dans les diverses places de l'Europe, se trouva insuffisant pour faire face à la défense de nos anciennes frontières, et l'on dut, comme aux premiers jours de la révolution, y faire entrer des ingénieurs des ponts-et-chaussées et jusqu'à des géomètres du cadastre.

Napoléon, qui s'appliquait à perfectionner tous les détails de l'organisation militaire qu'il venait de créer, s'occupa avec un soin particulier du corps chargé du transport, des équipages, des munitions, etc. Le grand Frédéric avait dû à l'ordre qui régnait dans ses convois la foudroyante rapidité de ses marches. Napoléon l'imita sur ce point; il alla même plus loin que lui : il militarisa les agents des divers services. Un décret du 27 mars 1 807 créa 8 bataillons d'équipage» et de transports militaires, composés chacun de 4 compagnies, à chacune desquelles étaient attachés une prolonge pour les rechanges, une forge de campagne et t59 chevaux de rechange. En 1811, le nombre des compagnies fut porté à 14. Elles étaient placées sous les ordres des intendants de l'armée et des commissaires ordonnateurs. Le même décret organisa le corps des boulangers de munition, composé de 25 brigades formant une compagnie de 100 hommes; chaque brigade comprenait 4 hommes, dont 3 pètrisseurs etl brigadier chargé de mettre le pain au four et de l'en retirer. On créa également, en 1809, 10 compagnies d'infirmiers d'hôpitaux. Les chefs de ces deux dernières compagnies ne portaient point les insignes correspondants aux grades de l'armée, de peur de froisser la susceptibilité des autres corps; des galons d'argent au collet, sur les poches ou sur les manches, servaient à distinguer les grades.

Quelque minutieux que soientees détails, nous avons cru devoir les consigner ici pour nous conformer au titre de cet ouvrage et aussi pour faire connaître toutes les parties de l'organisation militaire de l'empire. Rien n'est indifférent en histoire quand il s'agit de la composition d'une telle armée.

Vétérans. — La création de corps de vétérans remonte à la création de l'Hôtel des Invalides. On choisit d'abord les hommes les moins impotents pour en former des compagnies chargées d'un service à l'intérieur des villes. Sous le ministère de Saint-Germain, il y avait déjà 16 compagnies de sous-officiers vétérans, 8 de canonniers et 65 de fusiliers. En 1792, les vétérans prirent la dénomination de vétérans nationaux. Us étaient divisés en 88 compagnies de fusiliers et 12 d'artillerie. Ils devaient maintenir la tranquillité dans l'intérieur de la république. Pour être admis dans les compagnies de vétérans, il fallait vingt-quatre ans de services. En 1796, on comptait jusqu'à 300 compagnie! de vétérans, qui furent mises en grande partie en activité l'année suivantc.En 1800, les compagnies de vétérans furent réunies en 6 bataillons et ensuite en demi-brigades. ,

Au camp de Boulogne, la France comptait une véritable armée de vétérans.

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. m

Il y avait 10 demi-brigades de vétérans; 2e les vétérans de l'armée d'Orient; 3° 9 compagnies de vétérans piémontais; 4° les vétérans de l'armée d'Italie; 5° 14 compagnies de canonniers vétérans ; 6° les vétérans de la garde consulaire, etc., formant un total de 16,000 vieux soldats.

Bonaparte , qui refaisait alors l'empire d'Occident sur le mode ancien , voulut que les vétérans de la république française eussent des terres comme les vétérans de la république romaine. 11 leur Ût des concessions de terrain. Des camps de vieux soldats furent établis à Alexandrie et à Juliers; des terres appartenant à l'État leur furent livrées, et 1,000 vétérans, subdivisés en compagnies, entourèrent ces terrains de fortifications et élevèrent leurs habitations dans l'enceinte qu'ils avaient tracée.

En 1804, les vétérans nationaux furent nommés vétérans impériaux et divisés en 25 compagnies de canonnière et 75 de fusiliers.

Cette organisation exista jusqu'à la ûn de l'empire.

La garde impériale. — Trente-trois ans se sont écoulés depuis que ce corps célèbre est tombé dans les champs de Waterloo. 11 appartient maintenant à l'histoire, et trop tôt, hélas ! car, selon les belles expressions du général Foy, « Quinze ans la garde impériale resta debout au milieu des épouvantements et des ruines, solide comme la colonne de granit... Un jour elle fut renversée, et ce jour-la le joug de l'étranger s'appesantit sur la France!...» Les glorieuses individualités qui lui ont appartenu et* qu'a respectées le temps ne vivent plus que dans les impérissables souvenirs de la France et de l'armée, et, si quelques débris de cette immortelle phalange ont survécu aux désastres de la guerre et des ans, pauvres paysans répandus dans nos villages, sans pensions la plupart, ils passent inaperçus et oubliés au milieu de la foule. Et cependant, que de souvenirs glorieux rappelle le moindre soldat de la garde impériale! Cet homme aux vêtements grossiers, courbé sous le poids de l'âge et des blessures, cet homme a visité les capitales de l'Europe. 11 a vu Milan et les palais de la Brenta et de l'Adige; il a vu Berlin et les vieux châteaux du Rhin, Vienne et les rives du Danube; il a inscrit son nom sur les murs de l'Escurial, en Espagne; il a bivouaqué sous les remparts sileucieux et tristes du Kremlin, et traverse sur les glaçons les eaux de la Bérésina. 11 vous dira les 28 degrés de froid de la désastreuse nuit du 5 décembre 1812; il vous dira l'héroïque dévouement de ce bataillon sacré composé de quelques centaines de braves, et comptant daus ses rangs des ofticiers supérieurs et des généraux devenus simples soldats, se réunissant spontanément et serrant leurs rangs autour de Napoléon, pour veiller à la fois sur l'empereur et sur les aigles de la garde pendant celle funeste retraite. 11 a assiste, cet homme si simple, à la charge foudroyante de la garde impériale à la journée de Dresde; il s'est trouvé aux trois journées sanglantes de Leipsick; il a vu pleurer Napoléon à Fontainebleau, lors de ses adieux à la garde; il l a vu sous les frais ombrages dePorto- Fenajo, méditant le plan de la courte et miraculeuse campagne des Cent- Jours; il a vogue avec lui sur la Méditerranée au retour de 1 île d'Elbe; il a entendu, à Waterloo, le dernier et sublime adieu de la garde tombant debout,

un fusil à la main, pour ne pas survivre au grand naufrage de l'empire... Quelques années encore, et il ne restera plus un seul de ces soldats; mais l'histoire recueillera un jour avec soin les faits glorieux de ce corps à jamais célèbre, et inscrira sur des tablettes d'or le nom de chacun des hommes qui le composaient (1). Bornons-nous ici à rappeler la composition de la garde.

Au mois de septembre 1792, les gendarmes de la prévôté de l'hôtel furent appelés à veiller au salut de la Convention, avec le titre de grenadin » près de la représentation nationale. Ce corps était composé de quatre compagnies seulement. En 1795 (le 6 brumaire an iv), ce bataillon prit le nom de garde du corps législatif. En 1796, elle devint garde du directoire, puis garde constitutionnelle. Apres le 18 brumaire, Bonaparte lui donna le nom de garde consulaire. Ce corps eut dès lors une musique , et bientôt après de l'artillerie. En même temps, on créa une compagnie supplémentaire, où l'on admit les hommes qui ne pouvaient plus faire un service actif. Cette compagnie eut le nom de grenadiers vétérans.

Napoléon, en 1801, réorganisa la garde consulaire, en appelant les soldats d'élite des armées, et forma deux régiments, un de grenadiers et l'autre de chasseurs. C'était le noyau de la garde impériale. Il en donna le commandement supérieur à quatre officiers généraux appartenant aux armes de l'infanterie, de la cavalerie, de l'artillerie et du génie. Ces quatre premiers commandants furent : pour les grenadiers, Davoust; pour les chasseurs, Soilt; pour la cavalerie, Bessières, et pour l'artillerie. Mortier. Le 29 juillet 1804, un décret ordonna la création de la garde impériale, qui fut ainsi organisée :

Un régiment de grenadiers à pied ; un régiment de chasseurs à pied ; un régiment de grenadiers à cheval; un régiment de chasseurs à cheval; un corps d'artillerie; une légion de grenadiers d'élite ; un bataillon de matelots; un bataillon devélites, par chaque régiment d'infanterie; un escadron de vélites à cheval, attaché aux chasseurs à cheval; une compagnie de mamelucks.

Voyons maintenant le choix de l'empereur pour les colonels qui devaient commander ces corps : Grenadiers à pied, général de brigade Hullin; chasseurs à pied, général Soulès ; grenadiers à cheval, général Ordener; chasseurs à cheval, Eugène Beauharnais; artillerie, colonel Gouin; grenadiers d'élite, général de division Savary ; matelots, d'Augier, capitaine de vaisseau; vélites, Dunoyer ; mamelucks, Delaitre ; vétérans. Charpentier. Ces divers corps formaient un effectif d'un peu moins de 10,000 hommes; mais les événements marchèrent. Napoléon, forcé de faire face à l'Europe entière, augmenta considérablement la garde, au point d'en former une véritable armée, où il appela successivement les meilleurs soldats des autres corps. Et cependant il fallait douze années de service, campagnes comprises, pour être admis dans la garde. Après avoir, pour ainsi dire, énervé pour le recrutement de la garde tous les autres régiments, nousle verrons, quand les neiges de la Russie et les désastres

(I) En Angleterre, les noms des soldais morte gloiieuscmenl au champ d'honneur sont inscrits sur les tablettes de marbre de l'abbaye de Westminster, à côté de ceux des généraux célèbre*.

de 1813 auront décimé cette phalange célèbre, qu'il composait avec tant de soin, nous le verrons accueillir toute sorte d'auxiliaires, y incorporer jusqu'à

des conscrits non encore habillés Ensuite elle disparaîtra de la scène du

monde, et finira par se résumer dans une poignée de soldats fidèles, le bataillon de l'ile d'Elbe!...

En 1805, un décret augmenta considérablement les vélites à pied. En 1806, Napoléon créa les dragons de la garde, dont le commandement fut donné au colonel Arrighi; plus, un régiment d'artillerie à cheval, un train des équipages et une compagnie d'ouvriers. Napoléon créa, en outre, dans la même année, deux régiments de fusiliers de la garde, et des compagnies de boulangers, de bouchers, de botteleurs et d'infirmiers. Déjà l'hospice du Gros-Caillou avait été érigé en hôpital de la garde.

Alors l'effectif était de 15,000 hommes. En 1807, Napoléon, étant à Varsovie, leva un pulk de cavalerie polonaise qui forma le 1 " régiment de chevau-légers lanciers de la garde. Il était forlde4escadrons,etcoiumandé par le colonel Krasinski.

Le décret de formation |H>rtait ces mots : « Le noble, le bourgeois, l'hac bitant de la campagne, pourront entrer dans le corps; seulement l'exclusion « est donnée aux défauts corporels, au manque d'éducation et aux mauvaises « manières. » (Textuel.)

En janvier 1809, un nouveau décret porta création d'un régiment de tirailleurs-grenadiers et d'un régiment de tirailleurs-chasseurs. On forma en même temps un régiment de conscrits-grenadiers et un régiment de conscritschasseurs. Au mois d'avril suivant, on créa un second régiment de tirailleursgrenadiers et un second régiment de tirailleurs-chasseurs.

Voici quelle était, à l'époque de la bataille de Wagram , la composition et la

force de la garde impériale.

Grenadiers à pied, un régiment; général Dorsenne commandant. 2,000

Chasseurs à pied , un régiment; général Gros 2,000

Grenadiers à cheval , un régiment ; général Walther 968

Chasseurs à cheval . un régiment ; général Lefèvre-Desnouettes. , 9(të

Dragons, un régiment; général Arrighi 968

Lanciers polonais, un régiment; Krasinski 968

Gendarmerie d'élite, une légion; général Savary 456

Mamelucks , un escadron ; Kirmann 102

Marins; d'Augier 806

Vélites à cheval , trois escadrons 684

Deux régiments de fusiliers 3,840

Vétérans, une compagnie 200

Quatre régiments de tirailleurs 8,000

Bataillons de vélites de Florence et de Turin 968

Quatre régiments de conscrits 8,000

Un régiment d'artillerie à cheval et quelques compagnies à pied. 948

Etat-major et administration 48

Passons maintenant aux accroissements successifs de ce corps, depuis la campagne de 1H00 jusqu'à l'invasion étrangère. En janvier 1810, création d'un régiment de garde nationale de la garde. Il est organisé à Lille et traité, quant à la solde (1) et aux prestations, comme l'infanterie de ligne. Une musique fut donnée à chacun des régiments de la jeune garde, qui, jusque-là, n'en avait pas eu.

Vers la fin de la même année, création d'une compagnie de sapeurs du génie; incorporation de la garde du roi de Hollande dans la garde impériale; création d'un second régiment de lanciers polonais; enfin les marins de la garde reçoivent une nouvelle organisation.

En 181 1 , addition aux régiments de tirailleurs et de voltigeurs de quatre régiments de même force.

Le régiment dit des petits Hollandais prend le nom de pupilles de la garde (2,; il se compose de deux bataillons sans grenadiers ni chasseurs. Les conscrits grenadiers deviennent :»e et 6e régiments de tirailleurs. Ôn forme un second régiment de grenadiers à pied, un second régiment de chasseurs à pied et un cinquième de voltigeurs.

Le régiment des pupilles est porté à neuf bataillons formant un effectif de 8,000 hommes. Soldats de quatorze à seize ans pris parmi les orphelins et les enfants de troupe, les pupilles étaient élevés militairement, instruits aux exercices et aux manœuvres par des officiers et des sous-officiers de la garde; de là le nom de pupilles. Pensée généreuse et élevée qui associait ainsi la faiblesse à la force, et formait toute une nouvelle génération de soldats à l'école austère de la discipline, du dévouement et de la gloire! Napoléon veillait avec une rare sollicitude sur le bien-être de ces pupilles,4 dont il voulait faire la garde du roi de Jiome.Là désastreuse rapidité des événements de 1813 et 1814 l'empêcha de mettre ce projet à exécution; et, après Leipsick, quand nos faibles dépôts durent se porter au devant de l'invasion, les pupilles, qui avaient déjà combattu à Dresde, furent dirigés sur nos frontières, où ils périrent presque tous par suite des rudes combats et des misères de la campagne de 1814. C'est ainsi que ces malheureux enfants acquittèrent envers l'Empire leur dette de reconnaissance.

(1) Tarif il.? la solde de la sarde impériale suivant le décret du 10 thermidor an xu : Colonel-p néral, S, 000 fr. (|>ar mois); aide-de-eamp-colonel, 800 fr.; aide-de-camp cbefde bataillon, ôOO IV.; aide-de-caiii|>-c;i|>ilaiiu', 333 fr. 33 c; aule-de-camp-lieutenant, SS5; inspecteur aux retues, 1 ,:t33 Ir. 33 c; commissaire dis guerres, 500 fr.; colonel, 750 fr ; major, 510 fr. 66c; quurlier-mallre, 40ft tv. 66 c; « flicii r de saiilé, 300 fr.; tambour-major, 8 fr. 66 c fp.ir jour); chef de musique, 5fr.; capitaine, 300 fr. [par mois); lieutenant en premier, S00 fr.; lieutenant en second, 175 fr.; sous-lieuteirml, 150 fr.; sergent-major, 1 fr. 66 c. {par jour); sergent ou fourrier, 8 fr. ii c; caporal, 1 fr. 66 c; grenadier, chasseur, velue ou vétéran, 1 fr. 16 c; tambour, 1 fr. 38 c

(2) La première idée de I ■ créaliou d'un régiment de pupilles revient aux Hollandais, qui, depuis longtemps, entretenaient u;> corps d'adolescents, dont les pères et dent mort sous les drapeaux . Ils étaient élevés militairement aux frais de l'État , et tonnaient plus lard des officiers. Napoléon, habile à tout utiliser, incorpora d'abord dans la garde quelque* compagnies de jeunes Hollandais. Ce fut le uoyau du régiment des pupilles.

Dans la même année 1811, l'artillerie à pietl et à cheval de la garde fut augmentée, et Napoléon créa un régiment de flanqueurs de la garde, qui dut se composer exclusivement des fils de gardes-généraux des forêts et de gardes forestiers.

Au commencement de 1812, on forma un troisième régiment de lanciers polonais, qui, dit le décret, sera recruté parmi les Polonais propriétaires.

Au mois de janvier 1813, les régiments de tirailleurs et de voltigeurs furent portés à six; les grenadiers et chasseurs à pied (vieille garde) furent augmentés d'un bataillon par régiment; on augmenta aussi les régiments de cavalerie de plusieurs escadrons chacun. La garde à cheval de Paris (I) est incorporée dans le 2* régiment de chevau-légcrs , et cent cavaliers montés offerts par la ville de Paris sont placés dans le môme corps. Les régiments de flanqueurs et de voltigeurs (jeune garde) sont augmentés en nombre, et 21,000 hommes, prit sur l'appel de 80,000 hommes fait pendant l'année 1813, sont spécialement atrectés au recrutement de la garde impériale. On complète les bataillons de la vieille garde à 800 hommes chaque, et une fois encore on augmente l'artillerie} enfin, un décret ordonne la création de trois régiments d'éclaireurs à cheval de la garde, ayant chacun quatre escadrons à 250 chevaux.

En 1814, l'effectif de la garde, qui avait déjà atteint les proportions d'une armée considérable, s'éleva jusqu'à 80,000 hommes par la création des 11% 15* et 16e régiments de tirailleurs et de voltigeurs, l'incorporation de la garde du roi d'Espagne, etc. Ce prodigieux accroissement de la garde avait, dans la pensée de l'empereur, deux grands intérêts. Le premier trouvait sa source dans la nécessité de troupes d'élite d'un moral ot d'un dévouement à toute épreuve L'expérience des longues guerres qu'il venait de soutenir lui avait depuis longtemps démontré que le succès était dans les grandes réserves, et aucune troupe ne pouvait en former de meilleures. Le second intérêt était dans le besoin d'uu large système d'émulation et de rémunération. A une époque où Napoléon épuisait incessamment les forces actives de la France, il fallait un puissant mobile pour retenir sous les drapeaux les jeunes soldats que ies décrets de l'Empire y appelaient à chaque instant ; et la garde, par l'éclat de son nom, par ses prérogatives sur les autres corps, était ce mobile puissant pour les esprits. Outre les privilèges dont jouissaient les soldats de la garde, les troupes étaient distinguées par la coupe des habita et surtout par des boutons à l'effigie de l'aigle impériale. On ne voyait point .alors cette profusion de galons et de franges que le souvenir de l'ancienne monarchie introduisit plus tard dans la garde royale; mais, pour être simple et sévère, la tenue de la garde impériale n'en était que plus imposante, et tous ceux qui se rappellent encore les parades qui eurent lieu aux Tuileries en I8M et 1812. disent que jamais on ne verra un pareil spectacle militaire.

(I) Paris atalt à cette époque, outre l'escadron de cavalerie dont il est question ici, deux régiments d'infanterie exclusivement consacres à sa garde, et qui furent envoyés :inx armées. L'uniforme était ronge pour l'un, vert pour l'autre, l a cavalerie puriaii l'halui mis «le fer.

12* HISTOIRE l)K L'ARMÉE

Achevons de résùmer les détails sur l'organisation de la garde impériale.

En 1814, ainsi que nous l'avons dit, ce corps d'élite Tut considérablement augmenté. Trois régiments nouveaux de tirailleurs et de voltigeurs y furent ajoutés; on forma un bataillon de sapeurs du génie; la garde du roi d'Espagne y fut incorporée. On créa un corps de volontaires de la garde, composé des ouvriers de Paris et des villes manufacturières qui se trouvaient sans ouvrage; on augmenta de douze régiments le corps de la jeune garde, et l'on y plaça des hommes qui contractaient rengagement de servir jusqu'à ce que l'ennemi ait été chassé du territoire français. Enfin des officiers de la garde furent établis en permanence à la caserne Napoléon à Paris et dans les douze mairies pour recevoir des enrôlements volontaires. Tous les militaires qui jouissaient d'une pension de retraite furent appelés dans les rangs de la garde impériale. Promesse leur était faite qu'ils jouiraient de leur pension cumulalivement avec la solde d'activité. En ce moment, Russes et Prussiens foulaient le sol de la France, et l'incendie des villages de la Champagne annonçait leur approche vers Paria.

Mais, après tant et de si grands efforts de la part de Na|>oléon , après tant de victoires, derniers et brillants éclairs de son génie, après tant de dévouement de la part des soldats de la garde, l'histoire de l'empereur et celle de cette immortelle phalange se résument par ces quatre mots : Vinvasion, la déchéance, Y exil,... et enfin l'admiration de la postérité!

Nous avons fait connaître la composition et la force des divers corps réunis au camp de Boulogne, que nous ne désignerons plus désormais que sous le nom de grande armée, mais il nous reste encore à parler du décret qui institua {'ordre de la Légion d'honneur.

L'assemblée nationale, par la loi du 6 août 4791, supprima les ordres de chevalerie, en se réservant néanmoins de statuer s'il ne serait pas utile de créer une décoration nationale et unique pour récompenser les vertus civiles et militaires. La Convention, qui effaça jusqu'au dernier vestige des institutions féodales, décréta, le 27 août 1793 : o qu'il n'y aurait plus d'insignes honorifiques; niais que les militaires, à quelque corps qu'ils appartinssent, recevraient à l'avenir la récompense de leurs hauts faits par l'avancement en grade. En même temps on les dévouait par un serment d'honneur à repousser toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal et les titres et qualités qui en étaient l'attribut, à concourir enfin de tout leur pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité. »

Un arrêté consulaire du 4 nivôse an vui (26 décembre 1799) porta une première atteinte à ce principe de la constitution républicaine. Cet arrêté disait : o Des armes d'honneur seront accordées aux militaires qui se distingueront par des actions d'éclat en combattant pour la république. »

En conséquence, des sabres, des fusils, des mousquetons, des grenades d'honneur, furent décernés aux officiers et aux soldats qui s'en étaieut rendus dignes.

Os armes d'honneur, qui rappelaient en quelque sorte les distinctions ac-

cordées aux soldats romains qui se signalaient par des actions éclatantes, ces armes d'honneur furent recherchées avec empressement. Mais Bonaparte, qui déjà avait posé le pied sur la première marche du trône impérial , voulut entourer d'institutions nouvelles l'empire qu'il fondait. Il proposa la création d'une Légion d'honneur, afin de consacrer, dit-H, « d'une manière solennelle la reconnaissance nationale envers cette brave armée qui a honoré et défendu la république, et mille fois bien mérité de la patrie. »

Ge projet de loi fut vivement combattu à la tribune et rencontra, ainsi que nous l'avons dit, une vive opposition dans les rangs de l'armée elle-même. Ou cria à la résurrection des institutions féodales de Clovis et de Charlemagne. Les défenseurs de la république ont juré de maintenir l'égalité dans la république, et l'on crée un corps privilégié, destructif de cette égalité, un ordre de chevalerie comme il en existe encore en Autriche et en Russie. La république française fait la guerre aux préjugés et les remplace par d'autres. N'est-ce pas tomber dans l'erreur d'une troupe qui aurait vaincu l'ennemi sur un point faible et mal fortifié, et s'y renfermerait ensuite comme pour lui offrir sa revanche?

Telles étaient en résumé les objections qui s'élevaient de toutes parts contre l'institution nouvelle.

Les partisans de cette institution disaient à leur tour : Il est temps que la république songe à récompenser d'une manière éclatante les services des guerriers qui ont défendu la France au prix de leur sang et qui l'ont placée au premier rang des nations du monde. Les guerriers, dont la plupart se sont signalés par des actions d'éclat, sont inconnus de la nation, et pour ainsi dire invisibles sur le vaste champ de leur gloire. Le cœur ému des Français les cherche dans la foule; rien ne les désigne à la reconnaissance de leurs concitoyens et à l'admiration des étrangers, et, lorsque le service se voit partout, la récompense ne se voit nulle part.

Le peuple français a fait une campagne longue et glorieuse, il est temps que ses lentes triomphantes, que ses pavillons victorieux se changent en édifices solides, en portiques durables. Les édifices solides sont les institutions belles et fortes qui lient le caractère d'un peuple à ses destinées : « Allez, disait un orateur du gouvernement, et interroge! les Thermopyles et les Pyrénées, les champs de Marathon et les plaines de Marengo, et demandez ce que peut la multitude contre la vertu... Oui, ils étaient membres de la Légion d'honneur de Lacédémone ces trois cents braves qui dînaient gaiement aux Thermopyles, sûrs de souper chez les morts : apud inferos cœnaturi. »

Enfin un projet de loi ainsi conçu fut présenté d'abord au conseil d'État, au tribunat, puis au corps législatif, au mois de floréal an x, et voté après diverses discussions : au conseil d'État, par 14 voix contre 40; au tribunat, par 86 voix contre 38; au corps législatif, par 466 voix contre 410.

Voici le projet de loi :

• La Légion d'honneur qui vous est proposée doit être une institution auxiliaire de toutes nos lois républicaines et servir à l'affermissement de la révolution.

« Elle paie aux services militaires comme aux services civils le prix du courage qu'ils ont tous mérité; elle les confond dans la même gloire, comme la nation les confond dans sa reconnaissance.

« Elle unit par une distinction commune des hommes déjà unis par d'honorables souvenirs; elle convie à de douces affections des hommes qu'une estime réciproque disposait à s'aimer.

a Elle met sous l'abri de leur considération et de leur serment nos lois conservatrices de l'égalité, de la liberté, de la propriété.

« Elle efface les distinctions nobiliaires, qui plaçaient la gloire héritée avant la gloire acquise, et les descendants des grands hommes avant les grands hommes.

« Cest une institution morale qui ajoute de la force et de l'activité à ce ressort de l'honneur qui meut si puissamment la nation française.

a C'est une institution politique qui place dans la société des intermédiaires par lesquels les actes du pouvoir sont traduits à l'opinion avec fidélité et bienveillance, et par lesquels l'opinion peut remonter jusqu'au pouvoir.

« C'est une institution militaire qui attirera dans nos armées cette portion de la jeunesse française qu'il faudrait peut-être disputer, sans elle, à la mollesse, compagne de la grande aisance.

« Enfin c'est la création d'une nouvelle monnaie d'une bien autre valeur que celle qui sort du trésor public; d'une monnaie dont le titre est inaltérable, et dont la mine ne peut être épuisée, puisqu'elle réside dans l'honneur français; d'une monnaie, enfin, qui peut seule être la récompense des actions regardées comme supérieures à toutes les récompenses (I). »

(1) L'arrêté relatif à la Légion d'bonneur fut fixé ainsi qu'il suit : Loi portant la création d'une Lésion d'honneur. Du 20 floréal an x de la répubHqoe. Au nom du peuple fraoçais. Bonaparte, premier consul, proclame loi de la république le décret suivant, rendu par le corps legiMalil' le 29 floréal an x, conformément à la proposition faite par le gouvernement, le 25 dudil mois, communiquée au tribunal le 27 suivant.

DÉCRET. — TlTBB PBKMIBR.

Création et organisation de la Légion d'bonneur.

Art. I". En exécution de l'article 87 de la constitution concernant les récompenses militaires, et pour recompenser aussi les services et les vertus civiles, il sera formé une Légion d'honneur.

Art. IL Celle Légion sera composée d'un grand conseil d'administration et de quinze cohorte*, dont chacune aura son chef particulier.

Arl. III. Il sera affecté a chaque cohorte des biens nationaux portant 200.000 francs de rente.

Art. IV. Le conseil d'administration sera composé de sept grands officiers; savoir : des tiois consuls et de quatre antres membres, donl un sera nommé entre les sénateurs, par le sénat; un autre entre les membres du corps législatif, par le corps législatif; un autre entre les membre* du tribunal, par le tribunal; et un enfin entre les conseillers d'État, par le conseil d'État. Les membres du grand conseil d'administration conserveront, pendant leur vie, le titre de grand ofticier, lors même qu'ils seront remplacés par l'effei de nouvelles élections.

Art. V. Le premier consul est, de droit, chef de la Légion d'honneur et président du grand conseil d'administration.

Art. VI. Chaque cohorte sera composée : de sept grands officiers, de vingt commandants, de

Un décret impérial de 1804 avait déterminé que la décoration de la Légion d'honneur consisterait en une étoile à cinq rayons doubles, dont le centre, entouré d'une couronne de chêne et de laurier, devait présenter, d'un côté, la tête de l'empereur avec cette légende : Napoléon, empereur des Français, de l'autre, un aigle tenant la foudre, avec ces mots : Honneur et Patrie. L'étoile, émaillée de blanc, était d'argent pour les simples légionnaires, et d'or pour les autres membres de la Légion. Par suite U fut décidé que celte étoile serait sus-

trente officiers et de trois cent donnante légionnaires. Les membres de la Légion sont à vie.

Art. VII. Il sera affecté à chaque grand officier 5.000 francs; à chaque commandant 8,000 fr.; à chaque officier 1,000 francs, et a chaque légionnaire 1*0 francs. Ces traitements sont pris sur les biens affectés à chaque cohorte.

Art. VIII. Chaque individu admis dans la Légion jurera, sur son honneur, de se dévouer an service de la république, à la conservation de son territoire dans son intégrité , a la défense de son gouvernement, de ses lois et des propriétés qu'elles oui consacrées, de comhaltre par tous les moyens que la justice, la raison et les luis autorisent, toute entreprise tendant a rétablir le régime féodal, à reproduire les Utres et qualités qui en étaient l'attribut; enOn, de concourir de tout son pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité.

Art. IX. Il sera établi, dans chaque chef-lieu de cohorte, un hospice et des logements pour recueillir soit les membres 'de la Légion que leur vieillesse, leurs infirmités ou leurs blessures auraient mis dans l'Impossibilité de servir l'Étal, soil les militaires qui, après aroir été blessés dans la guerre de la liberté, se trouveraient dans le besoin.

Titbe DEi-xifcMK. — Composition.

Art. I". Sont membres de la Légion tous les militaires qui ont reçu des armes d'honneor. Pourront y être nommés les militaires qui ont rendu des services majeurs à l'Étal dans la guerre de la liberté;

Les citoyens qui, par leur savoir, leurs talents, leurs vertus, ont contribué à établir on défendre les priucipes de la république, ou fait aimer et respecter la justice ou l'administration publique.

Art. IL Le grand conseil d'administration nommera les membres de la Légion.

Art. III. Durant les dix années de paix qui pourront suivre la première formation, les places qui viendront à vaquer demeureront vacantes jusqu'à concurrence du dixième de la Légion, et, par la suite, jusqu'à concurrence du cinquième. Ces places ne seront remplies qu'à la 6n de la première campagne.

Art. I V. Ho temps de guerre, il ne sera nommé aui places vacantes qu'à la fin de chaque campagne.

Art. V. En temps de guerre, les actions d'éclat feront litre pour tous les grades.

Art. VI. En temps de paix, il foudraavoir vingt-cinq années de service militaire pour pouvoir être nommé membre de la Légion; les années de service, en temps de guerre, Compteront, double, et chaque campagne de la guerre dernière comptera pour quatre années.

Art. VIL Les grands services rendus à l'Étal dans les fonctions législatives, la diplomatie, l'administration, la justice ou les sciences, seront aussi des litres d'admission, pourvu que la personne qui les aura rendus ail fait partie de la garde uationale du lieu de son domicile.

Art. VIII. La première organisation faite, nul ne sera admis dans la Légion qu'il n'ait exercé pendant vingt-cinq ans ses fonctions avec la distinction requise.

Art. IX. La première organisation faile, nul ne pourra parvenir à un grade supérieur qu'après avoir passé par le plus simple grade.

Art. X. Les détails de l'organisation seront déterminés par des règlements d'administration publique : elle devra être faite au 1" vendémiaire an xii, et, passé ce temps, il ne pourra être rien changé que par les lois.

pendue à une couronne impériale; elle se portait à gauche, attachée à la boutonnière par un simple ruban rouge moiré (1).

La cérémonie pour l'inauguration de l'ordre de la Légion d'honneur fut une des cérémonies les plus imposantes de l'Empire; elle eut lieu le 14 juillet 1804, jour anniversaire de la fédération, dans l'église de l'Hôtel des Invalides, où reposent aujourd'hui les cendres de l'homme prodigieux qui dirigeait alors les destinées de la France.

Voici comment le Moniteur universel en rend compte :

« Sa Majesté l'empereur s'est placée sur le trône ayant derrière elle les colonels généraux de la garde, le gouverneur des Invalides et les grands officiers de la couronne. Aux deux côtés et à la seconde marche du trône se sont placés les grands dignitaires, plus bas et à droite les ministres, à gauche les maréchaux d'empire; aux pieds du trône le grand maître et le maître des cérémonies; en face du grand maître le grand chancelier et le grand trésorier de la Légion d'honneur. Les aides-de-camp de l'empereur étaient debout en haie sur les degrés du trône; à droite de l'autel , le cardinal-légat s'est placé sous un dais et sur un fauteuil qui lui avaient été préparés; à gauche de l'autel le cardinal-archevêque de Paris avec son clergé.

« Derrière l'autel, sur un immense amphithéâtre, étaient rangés sept cents invalides et deux cents jeunes élèves de l'École polytechnique.

« Toute la nef était occupée par les grands officiers, commandants, officiers et membres de la Légion d'honneur.

a Le grand maître des cérémonies, ayant pris l'ordre de Sa Majesté, a invité M. le cardinal-légat à officier, et S. E. a commencé la célébration de la messe.

« Après l'évangile, le grand maître des cérémonies, ayant pris de nouveau les ordres de Sa Majesté, a conduit sur les degrés du trône le grand chancelier de la Légion d'honneur.

a Le grand-chancelier a prononcé un discours éloquent sur les souvenirs que rappelait cette grande journée, sur le malheur des troubles politiques et sur la reconnaissance due au héros dont le génie a su conserver les principes qui ont commencé la révolution, et terminer les maux qui l'ont suivie. L'orateur a noblement tracé les devoirs qu'imposait l'institution de la Légion d'honneur à tous ses membres : il a développé avec force les nombreux avantages qui devaient résulter de cette réunion des plus illustres soutiens du gouvernement et de la patrie.

(I) L'institution de la grande décoration de la Légion d'honneur n'eut lien que le 89 janvier «805. Le nombre des grandt-aigUt (nommés depuis çrandt'-erots) fut fixé à 60.— Alors on régla que les grands-aigles porteraient la décoration suspendue en écharpe de droite à gauche à un large ruban moiré rouge, avec une plaque brodée en argent sur le coté gauche de l'habit et du manteau; que les grands officiers auraient nne plaque pareille sur le côté droit de l'habit, mais plus petite, et qu'ils continueraient en outre à porter la simple croix en or à la boutonnière; enfin que les eommandanit porteraient la décoration en sautoir autour du cou avec un ruban moiré

o Après ce discours, les grands officiers de la Légion, appelés successivement par le chancelier, se sont approchés du trône et ont prèle individuellement le serment prescrit.

a L'appel des grands officiers fini, l'empereur s'est couvert, et, s'adressant aux commandants, officiers et légionnaires, a prononcé d'une voix forte et animée ces mots :

« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez sur « votre honneur de vous dévouer au service de J'empire et à la conservation « de son territoire dans son intégrité; à la défense de l'empereur, des lois de a la république et des propriétés qu'elles ont consacrées; de combattre par tous a les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui « tendrait à rétablir le régime féodal; enfin, vous jurez de concourir de tout « votre pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières de nos a constitutions? Vous le jurez! »

a Tous les membres de la Légion, debout, la main élevée, ont répété à la fois : Je le jure. Les cris de Vive l'empereur! se sont renouvelés de toutes parts.

« Ces derniers mots, prononcés avec l'accent d'une énergie profonde, ont porté dans toutes les âmes une vive émotion dont elles ont longtemps été pénétrées.

« Il est difficile de décrire la sensation que ce moment a produite. Les monuments de la gloire française, suspendus aux voûtes de la nef dans laquelle étaient réunis les plus braves guerriers; ces rangs nombreux de vieux soldats blessés, et ces jeunes gens, offrant par leur réunion la gloire et l'espérance de la patrie, enfin l'appareil religieux des autels, concouraient à exalter puissamment l'imagination, et à faire présager la durée la plus glorieuse à une institution formée sous de tels auspices.

« La messe finie, les décorations de la Légion ont été déposées, aux pieds du trône, dans des bassins d'or.

« M. de Ségur, grand maître des cérémonies, a pris les deux décorations de l'ordre, et les a remises à M. de Talleyrand, grand chambellan. Celui-ci les a présentées à S. A. I. monseigneur le prince Louis, qui les a attachées à l'habit de S. M.

« De nouveaux cris de Vive l'empereur! se sont fait entendre à plusieurs reprises.

a M. le grand chancelier de la Légion a invité MM. les grands officiers à s'approcher du trône, pour recevoir successivement des mains de S. M. la décoration que lui présentait, sur un plat d'or, le grand maître des cérémonies.

« Ensuite M. le grand chancelier a appelé d'abord les commandants, puis les officiers, et enfin les légionnaires, qui sont tous venus aux pieds du trône recevoir individuellement la décoration des mains de l'empereur. »

Napoléon, après avoir inauguré d'une manière aussi solennelle aux yeux de la France à Paris le nouvel ordre de chevalerie qu'il venait de fonder, voulut l'inaugurer d'une manière non moins imposante, au camp de Boulogne, aux yeux de l'armée. Il choisit le 15 août, jour anniversaire de sa naisui. 17

sancc et de sa fête, pour cette imposante solennité. 80,000 hommes des camps de Boulogne et de Montreuil furent réunis sous les ordres du maréchal Soult pour assister à celte cérémonie spleudide. Le lieu choisi pour la fête offrait l'aspect d'un théâtre antique, dont les gradins demi-circulaires étaient figurés par des mouvements de terrains. Vingt colonnes d'infanterie de 60 hommes de front sur une hauteur indéterminée représentaient les spectateurs; les intervalles des colonnes représentaient les vomitoires, et le sommet des colliues, couronné par la cavalerie, les loges des théâtres anciens. L'espace conservé vide était destiné à contenir les états-majors généraux et les drapeaux des corps; plus en avant, des légionnaires qui devaient prêter le serment; an centre, s'élevait le trône de l'empereur; à ses côtés étaient placées la garde impériale et sa musique.

Le trône était posé sur un tertre, tel que dans les camps romains on en élevait aux césars lorsque ceux-ci voulaient haranguer les soldats. Ce tertre se terminait en une plateforme carrée entourée d'étendards et de drapeaux surmontés d'aigles d'or. Au centre, élevé sur deux gradins, le siège antique du roi Dagobert était adossé à un trophée d'armes composé de drapeaux, d'étendards et de guidons pris dans les batailles de Montenolte, de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, de Casliglione, des Pyramides, du Mont-Thabor, d'Aboi) kir et de Marengo. Au milieu du trophée était l'armure en pied des électeurs du Hanovre, et le tout était surmonté d une immense couronne de laurier en or, sur laquelle flottaient les queues {teintes en rouge des drapeaux pris aux beys d'Egypte.

Les décorations qui devaient être distribuées aux légionnaires avaient été placées dans le casque de Du Gucsclin et dans le bouclier de Bayard, portés par des adjudants généraux et des colonels d 'état-major.

Le 15 août, le camp de Boulogne se réveilla au bruit des fanfares de guerre et des roulements de tambours pour assister à celte solenuité uuique dans nos annales militaires. Le soleil était éclatant el radieux. A midi, toutes les troupes étaient sous les armes et rangées en colonnes, suivant le programme arrêté. L'empereur sortit de sa tente accompagné d'un cortège de généraux. Deux mille tambours battirent au champ, et l'artillerie des forts et de la flotte Ht retentir au loin les échos du rivage. Napoléon prit place sur le troue; les grands dignitaires de l'empire étaient placés autour de lui dans un ordre imposant. Des colonels d'état-major vinrent lui apporter les décorations, el les légionnaires se rangèrent en colonnes devant les deux tropbées de drapeaux et d'étendards conquis aux ennemis. Napoléon répéta la formule du serment que devaient faire les membres de l'ordre nouveau. Ceux-ci s'écrièrent : Nous le Jurons, et une immense acclamation du peuple et de l'armée accompagna ce serment. Puis les légionnaires s'approchèrent successivement du trône et reçurent individuellement la décoration.

. Au moment où la cérémonie finissait et où les colonnes s'ébranlaient pour défiler devant l'empereur, on signala tout à coup sur la me une division de 80 voiles. C'était l'avant-garde de la flottille du Havre, que le capitaine Dau- #ier conduisait dans le port. Heureuse conjoncture , qui semblait faire croire

que l'Océan venait, lui aussi, payer son tribut à l'homme de la destinée. Le soir, un beau feu d'artifice éclaira tout à coup les côtes de la mer et attira l'attention des croisières ennemies et des populations de Douvres. 45,000 hommes en bataille exécutaient des feux de file avec des cartouches à étoile pour honorer celle de la Légion d'honneur qui allait briller désormais sur la poitrine des braves de la grande armée.

Une cérémonie militaire non moins imposante eut lieu au Champ-de-Mare lors de la distribution des drapeaux.

Napoléon, en fondant une dynastie, comme Pépin le Bref, voulut comme lui être sacré par le pape, et, nouvel Etienne III, le pape Pie VII traversa les monts pour venir placer la couronne impériale sur le front de ce plébéien, élu de la France. Étrange destinée de cette nation qui venait de détruire de fond en comble les principes politiques et religieux de ses quatorze siècles de monarchie, et qui, le lendemain d'une révolution qui avait ébranlé l'Europe, ressuscitait, parl'ascendantd'un seul homme, lescérémonies féodales des vieux siècles.

Mais, en même temps que le pa|>e sacrait le nouvel empereur dans l'église métropolitaine de Paris, l'empereur, lui , sacrait les drapeaux de son armée au Champ-de-Mars. Tous les corps y étaient représentés par une députalion. c Soldats, dit-il, voici vos drapeaux. Ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement; elles seront partout où votre empereur les jugera nécessaires pour la défense de son trône et de son peuple; vous jurez de consacrer votre vie pour les défendre et les maintenir par votre courage sur le chemin de la valeur, vous le jurez? — Nous te jurons! » répétèrent d'un cri unanime les présidents de collège et les officiers de l'armée; puis les députations de chaque régiment s'avancèrent et reçurent, au milieu des plus vives acclamations, ces drapeaux qui ne devaient rentrer dans la patrie que noircis par la fumée de vingt batailles et mis en lambeaux par les balles ennemies.

Maintenant ouvrons les bulletins de la grande armée, et suivons le vol audacieux de ces aigles qui vont guider nos bataillons dans leur marche à travers les capitales de l'Europe, et froisser sous leurs ailes les étendards russes, anglais et prussiens, les drapeaux de l'étranger. L'Angleterre ne tarda pas à violer le traité d'Amiens en refusant de rendre Malte. Bonaparte répondit à cette violation de la foi jurée par l'occupation de lelectorat de Hanovre. Mortier, avec les 15,000 hommes qu'il commandait en Hollande, reçut l'ordre de s'emparer des états héréditaires du souverain de la Grande-Bretagne. L'expédition de Hanovre fut une promenade militaire. L'armée se mit en marche le 25 mai t803; le 5 juin, elle occupait 1 électoral tout entier. Le 4 juillet suivant, l'armée banovrienne mettait bas les armes, abandonnant à nos soldat son artillerie, ses bagages et tous ses cheveux. Toutefois Mortier respecta l'honneur de cette armée et consentit à laisser la liberté aux soldats, après avoir exigé d'eux le serment de ne point porter les armes contre la France pendant toute la durée de la guerre, a L'armée banovrienne étant réduite au désespoir, écrivit Mortier au premier consul , elle implorait votre clémence. J'ai pensé qu'abandonné par son roi, vous voudriez la traiter avec bonté. »

Ainsi finit cette expédition. Elle avait duré six semaines. Elle était d'un triste présage pour l'Angleterre, que la France frappait ainsi au début dans le territoire continental formant le patrimoine de la famille royale, et qui allait se trouver menacée dans sa propre existence par les armements considérables que Napoléon faisait sur les côtes de l'Océan et de la Manche. Du reste, la lutte qui venait de s'engager entre la France et l'Angleterre était inévitable. Les dix années de guerre que la république avait soutenues contre l'Europe avaient pour cause principale la lutte du principe démocratique contre le princi|»e aristocratique. Dans cette lutte, la France, après avoir successivement vaincu toutes les puissances coalisées, s'était placée, par les traités de Lunévillc et d'Amiens, à la tète du système continental de l'Europe. L'Angleterre, de son'côté, avait mis à profit les luttes sanglantes du continent pour augmenter encore sa redoutable puissance maritime. Entre ces deux nations ainsi placées pour dominer l'Europe, une guerre nouvelle était imminente, et elle ne devait finir que par la ruine de l'une des deux. Napoléon, ne pouvant rivaliser sur la mer contre les flottes nombreuses de l'Angleterre, résolut de franchir le détroit avec une armée et d'aller terminer dans Londres même cette éternelle rivalité des deux peuples, ayant pour alternative ou de devenir le maître absolu de l'Europe ou de voir sa fortune s'engloutir au fond de l'Océan. La France avait perdu sa marine. A peine pouvait-elle réunir 30 vaisseaux de ligne; l'Angleterre, au contraire, pouvait porter son armement à 120 vaisseaux ou frégates : elle avait un personnel de marins expérimentés de plus de 100,000 hommes. 11 fallait à la France dix ans de travaux dans ses chantiers et dix ans d exercice sur la mer |>our pouvoir présenter un pareil effectif de bâtiments et un pareil personnel de marins. Napoléon devait donc, tout en s'appliquant à réorganiser notre marine, trouver un moyen de franchir Je détroit pour porter la guerre dans les lies britanniques. En conséquence, il arrêta qu'on se servirait pour l'ex|>édition de canonnières, de bateaux plats et de péniches, bâtiments qui, par leur construction, offraient peu de prise aux boulets et, manœuvrant principalement à la rame, pouvaient échapper plus facilement à la surveillance des croisières. 100,000 soldats, portés sur ces frêles esquifs, exercés aux manœuvres de la mer, devaient débarquer sur les côtes britanniques et s'emparer de l'Angleterre. Tous les ports de l'ancienne France, tous ceux de ta Hollande, de la Belgique et de l'Italie et toutes les rivières navigables furent couverts de chantiers et de cales où se faisaient les travaux de construction de la flottille. Au commencement de 1804, les côtes de la Manche étaient hérissées de soldats, les ports encombrés de bâtiments.

On s'était beaucoup égayé à Londres en apprenant le mode de transport inventé par Napoléon pour débarquer ses troupes en Angleterre. Longtemps on crut que c'était une feinte démonstration. Inviolables jusqu'alors dans leur lie, il n'était jamais venu à l'esprit des Anglais qu'on pût y aborder. Mais quand ils purent contempler la flottille réunie à Boulogne, quand ils apprirent qu'elle comptait près de 2,000 bateaux plats concentrés dans le détroit, malgré les croisières anglaises, quand ils virent leur bonne tenue à la mer et au feu, l'éta-

bassement de batteries formidables pour les protéger au mouillage, et enfin 150,000 hommes de troupes qu'ils pouvaient porter à boni, troupes d'élite comme on n'en avait jamais vu, la crainte, la consternation, firent bientôt place à la confiance; un frisson de terreur s'empara de cette nation orgueilleuse, qui n'avait couru jamais un si grand danger. Car cette flottille pouvait passer à la faveur d une nuit brumeuse; elle pouvait même forcer les croisières anglaises dans un combat donton ne pouvait prévoir l'issue, puisqu'il n'avait jamais eu de précédents, et 100,000 hommes jetés sur les côtes et commandés par Bonaparte étaient capables de tout. Les mesures les plus énergiques furent adoptées. Au premier débarquement, le drapeau rouge devait être déployé sur toutes les côtes du royaume. Des signaux furent établis dans toutes les directions afin de réunir en peu de temps 50,000 hommes sous 'les armes et vers le point menacé. Ordre avait été donné d'égorger impitoyablement les Français. Tous les chevaux, toutes les voitures, furent mis en réquisition; la levée en mas?e fut ordonnée pour l'armée de terre ; l'armée de mer fut portée à 100,000 matelots. Les points les plus accessibles de la côte furent garnis d'une artillerie formidable; on construisit des écluses pour inonder le comté d'Essex; enfin le ministère prescrivait qu'aussitôt que les Français seraient débarqués, on incendiât les forêts, les villages, qu'on détruisit les chemins et les canaux, qu'on démantelât les villes, qu'on dévastât les champs et qu'on égorgeât li s bestiaux. En même temps, des travaux de fortifications furent commencés autour de Londres. Ce n'est pas tout. Le ministère, peu rassuré par ces mesures extrêmes, eut recours à des moyens plus odieux. Il fit préparer une grande quantité de brûlots, de catamarans, de machines infernales pour incendier la flottille française. L'amiral Keith, qui commandait l'escadre anglaise dans la Manche, fit plusieurs tentatives d'attaque contre les bâtiments français; mais, dans toutes ces rencontres, il fut repoussé avec perte.

Il résolut donc de faire usage des brûlots incendiaires. Lord Melville, premier lord de l'amirauté, se rendit à bord du vaisseau amiral pour juger du terrible effet de ces machines infernales qui devaient, suivant lui, détruire la flottille, et Pitt, l'implacable ennemi de la France, qui allait bientôt redevenir ministre, se rendit sur les falaises pour assister à ce spectacle. L'amiral Bruix, commandant en chef de la flottille, avait été heureusement informé par ses espions des projets des Anglais. 11 se prépara à les déjouer. Le 1er octobre, ou signala 52 voiles ennemies, dont plusieurs vaisseaux de ligne et vingt-cinq briks et cutters : c'étaient des brûlots (1); les vents et la marée leur étaient favorables.

(1) Natur$ de* machines inc«ndiaire$ . — Les machines infernales que les Anglais avaient employées étaient de trois espèces : c'étaient premièrement des bâtiments, cutter* ou briks, ne différant des brûlots ordinaires que parce qu'aucune trace d'embrasement ne s'y munirait avant l'explosion. Ce qui les rendait plus dangereux, c'est qu'on pouvait les prendre pour îles bâtiments de guerre cl tenter de bYn emparer à l'abordage.

Les machines infernabs de lu seconde espVc éiaient des co lires de bois doublés en cuivre, longs et plats et terminés en point- à 1 ur* deux extrémilés. Chacun de ces coffres contenait

Le contre-amiral Lacrosse, qui commandait la ligne d'embossage, plaça en vedette plusieurs chaloupes de grande dimension ; elles devaient donner le signal d'alarme à l'approche des ennemis, combattre les canots, accrocher les brûlots et les écarter de la ligne. Vers neuf heures et demie du soir, les vedettes françaises aperçurent plusieurs bâtiments à la voile se dirigeant vers elles ; elles firent un feu très-vif de mousqueterie et de mitraille : mais les bâtiments s'avançaient toujours sans riposter; on ne douta plus que ce ne fussent des brûlots. On chercha alors à les accrocher ; mais ils étaient escortés par des embarcations. Il fallut d'abord écarter les chaloupes anglaises ; pendant ce temps, les brûlots, poussés par la marée, arrivaient à notre ligne d'embossage. Le premier brûlot traversa la première ligne de canonnières sans en heurter aucune, et, dérivant vers un bateau de la seconde ligne, fit explosion et blessa deux matelots; le second brûlot arriva presque aussi loin que le premier et éclata également en blessant trois personnes. Le contre-amiral Lacrosse faillit perdre la vie. Ayant quitté le vaisseau amiral, il se dirigeait avec son canot vers la gauche de la ligne qui se trouvait seule engagée, lorsqu'il aperçut un bâtiment qui glissait entre la ligne d'embossage et la terre; il fit aussitôt tirer dessus et ordonna à ses matelots de faire force rames pour s'en emparer. Mais à peine se fut-il avancé à demi-portée de pistolet que le bâtiment sauta en l'air avec un horrible fracas. Heureusement il n'y eut que deux matelots blessés par les éclats.

Tandis que les Anglais envoyaient coup sur coup toutes leurs machines incendiaires, les embarcations anglaises cherchaient à inquiéter les bâtiments français en dirigeant sur eux des artifices embrasés et en faisant un feu trèsvif de mitraille et de mousqueterie. Mais ces odieuses tentatives échouèrent et les Anglais eurent plusieurs de leurs bâtiments coulés bas. L'action dura jus-

environ cinq milliers de poudre à canon, cl par-dessus celte poudre plusieurs rangs de pelotes d'artifice assemblées deux à deux par une chaîne, et ayant la forme et la grosseur d'un melon. Lancées en l'air et dispersées par l'explosion de la poudre, ces pelotes devaient retombera bord des bâtiments français et êlre retenues, par la cbatne qui les unissait deux à deux, à quelque partie du gréement qu'elles étaient destinées a incendier.

Des barriques remplies de poudre cl d'artitices, et que des boulets, renfermés dans une toile clouée sur un côté, devaient empêcher de rouler avec les lames, formaient la troisième espèce de machines.

I.e feu était communiqué aux machines de la première espèce par les mêmes moyens qu'aux brûlots ordinaires. Il n'en était pas de même pour les deux autres espèces, dont l'explosion devait être produite par une batterie de fusil mise en action au moyen d'un ressort adapté à un mouvement de montre qui en réglait la détente.

Quoique les Anglais eussent échoué honteusement, les Français pensèrent qu'ils allaient tacher de perfectionner leurs machines, et qu'ils essaieraient de nouveau d'incendier la flottille. En conséquence, l'amiral Brulx fit augmenter les précaution* déjà prises pour la mettre à l'abri du danger. Le capitaine de vaisseau Saint-Haouen, chef militaire du ponde Boulogne, fut chargé d'établir une chaîne de barrage au-delà de la ligne d'embossage. Ces précautions devinrent inutiles; car les Anglais ne se hasardèrent plus à aucune tentative importante pour incendier les bâtiments français; ils se bornèrent à faire en petit un grand nombre d'essais dont le résultat fat de les décider à renoncer définitivement à leors projets incendiaires.

qu'à trois heures du matin. Douze brûlots seulement avaient fait explosion, les autres ne produisirent aucun effet, et le cabinet de Londres en fut pour la honte d'avoir employé de pareils moyens.

Ainsi, l'orage qui grondait sur l'empire britannique était sérieux. Jamais il n'avait couru un pareil danger; car, indépendamment de ces 150,000 hommes prêts à être embarqués et de ces milliers de bâtiments de transport équipés et armés, le plan d'invasion formé par l'empereur était un des plus sages, des plus savamment conçus qui soient sortis de la tête d'un capitaine. En effet, il fallait, pour réussir dans une pareille entreprise , opérer la réunion de nos diverses escadres de Toulon, Cadix, Rochefort et Brest; mais cette réunion présentait des difficultés extrêmes et ne pouvait s'opérer que sur un point trèséloigné de nos côtes. Il résolut de les diriger vers la Martinique. Ce plan avait le double avantage d'assurer sans danger la réunion des forces maritimes dis» persées de la France et de l'Espagne, de porter l'alarme dans les établissements anglais des deux Indes et d'éloigner ainsi la majeure partie des forces anglaises des eaux de l'Océan et de la Manche au moment où les nôtres allaient y reparaître pour favoriser l'expédition; en outre, on devait profiter de ce voyage dans les Indes pour porter des troupes de débarquement aux colonies.

Le général Lauriston devait reprendre Surinam et les établissements hollandais sur le continent de l'Amérique. Le général Reille avait l'ordre de s'emparer de Sainte-Hélène et de jeter garnison au cap de Bonne-Espérance, tandis que d'autres détachements auraient balayé les Antilles, Saint-Louis, Tabago, Saint-Pierre, etc.

Malheureusement l'exécution ne seconda pas les vues de l'empereur et la fortune fit échouer le plan le mieux combiné. L'amiral Missiessy, qui commandait l'escadre de Rochefort, mit à la voile avec cinq bâtiments. Battu par la tempête, il lutta pendant plusieurs jours contre la mer et arriva aux Antilles dans les premiers jours de février, après avoir éprouvé de fortes avaries. 11 débarqua néanmoins à la Martinique les secours en hommes et en munitions qu'il portait, Ut attaquer l'île de la Dominique, qui fut enlevée, et se rembarqua pour l'Europe, d'après l'ordre qu'il en avait reçu, après avoir dans sa route débloqué la ville de Sari-Domingo, où quelques soldats français, abandonnés pour ainsi dire, défendaient encore le pavillon français. A son retour, l'amiral Missiessy, qui n'avait rempli sa mission qu'incomplètement, fut remplacé par le contre-amiral Lallemand, qui reçut l'ordre de 8e remettre en mer. Mais l'homme qui contribua le plus à faire échouer les projets de Napoléon fut l'amiral Villeneuve. Cet amiral, parti de Toulon vers le milieu de janvier avec 18 vaisseaux ou frégates, fut, lui aussi, battu par la tempête, et, au lieu de poursuivre sa route, rentra dans le port; il ne remit à la voile que le 30 mars, au moment où, suivant ses instructions, la flotte de l'amiral Missiessy revenait en Europe. Le 13 mars, il mouilla à la Martinique, rallia les vaisseaux espagnols commandés par l'amiral Gravina, et, au lieu de s'avancer dans la Manche à la tête des escadres réunies, c'estrà-dire avec 56 vaisseaux de haut-bord, il se

laissa battre d'abord ati cap Finistère, puis bloquer dans Cadix, d'où il ne devait sortir que pour éprouver un grand désastre.

L'amiral Gantheaume, qui devait appareiller de Brest pour la môme destination avec 20 vaisseaux, ne put, de son côté, y parvenir, n'ayant pas su profiter du gros temps pour tromper la vigilance de l'amiral anglais Gornwallis, qui le bloquait avec des forces supérieures.

Napoléon, en apprenant ces nouvelles, fut transporté de cr'ère. « Quelle marine! s'écria-t-il; quel amiral! quels sacrifices perdus!... Mon espoir est déçu. Ce Villeneuve, au lieu d'être dans la Manche, il vient d'entrer au Ferrol! C'en est fait, il y sera bloqué. » Quelques jours après il fut instruit que ces fàchemes prévisions s'étaient réalisées, que Villeneuve était enfermé dans Cadix. Dès lors l'expédition d'Angleterre était avortée, à moins qu'il ne voulût opérer le débarquement sans le secours de la flotte. Les immenses dépenses faites |>our cette grande entreprise étaient perdues, l'espérance d'une descente en Angleterre s'évanouissait pour longtemps, pour toujours peut-être. Du reste, la poli ique du cabinet de Londres était parvenue encore une fois à armer l'Europe contre la France. Pitt, revenu au ministère, avait formé les liens d une nouvelle coalition dans laquelle entrèrent l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Suède. Napoléon apprit en même temps à Boulogne les nouvelles de sa flotte et les projets des coalisés contre la France. Un moment il fut ébranlé p;ir cette attaque; mais, se recueillant bientôt, il prit une des résolutions les plus hardies, les plus profondes qu'aucun conquérant ait jamais pu concevoir. Sans hésiter, sans s'arrêter, il dicta à Daru, intendant général de l'armée, le plan entier de la campagne d' Austerlitz, le départ de chaque corp^ depuis le Hanovre et la Hollande jusqu'aux contins de l'ouest et du sud de la France, l'ordre des marches, leur durée, les lieux de convergence et de réunion des colonnes: les entreprises, les attaques de vive force, les mouvements divers de l'ennemi, tout fut prévu, la victoire enfin fut assurée dans toutes les hypothèses. Telles étaient, dit un historien, la justesse et la vaste prévoyance de ce plan, que, sur une ligne de départ de 200 lieues, des lignes d'opération de 300 lieues de largeur furent suivies, d'après les indications primitives, jour par jour, lieu par lieu, jusqu'à Munich. Au-delà de cette capitale, les époques seules éprouvèrent quelque altération, mais les lieux furent atteints et l'ensemble du plan fut couronné d'un plein succès.

Le plan des coalisés, définitivement arrêté, portait que quatre attaques auraient lieu simultanément: la première, au nord, par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, et qui devait être exécutée par une armée combinée de Russes, de Suédois et d'Anglais; la deuxième, à l'est, par la vallée du Danube, où devaient agir les grandes armées de l'Autriche et de la Russie; la troisième en Loinbanlic, confiée aux Autrichiens; la quatrième, au midi de l'Italie, devait être exécutée par les Napolitains, les Anglais et les Russes. L'Autriche devait fournir à cet effet 130,000 fantassins et 43,000 chevaux en Italie; 50,000 hommes et 2,000 chevaux en Ty roi ; 66,000 hommes et 23,000 chevaux eu Allemagne; 28,000 hommes et 1,500 chevaux en corps détachés; en tout,

Î74,000 fantassins et 40,000 chevaux. La Russie devait porter 100,000 hommes en Allemagne et de forts détachements à Naples et en Hollande. La Suède devait fournir un contingent de 35,000 soldats; l'Angleterre, ses flottes, ses matelots et ses troupes de terre disponibles.

Napoléon devina les projets des alliés comme s'il eût assiste aux conférences de Londres et de Vienne.

Son pian fut bientôt tracé, et jamais jusqu'alors il n'en était sorti un pareil de la tète d'un capitaine. Les Russes, pour arriver en Souabe, avaient une longue marche à faire; il résolut de profiler de leur éloignement pour porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube, accabler les Autrichiens, les tourner comme à Marengo, les détruire ou les faire prisonniers; puis de marcher audevant des Russes, privés du secours des Autrichiens, et «le les accabler à leur tour. Pour effectuer ce plan et mettre en mouvement les masses nombreuses de ses troupes réunies à Boulogne, il imagina de porter le corps de Hanovre, commandé par Bernadotte, sur Vurtzbourg et le Danube, à travers la Hesse; celui de Hollande, sous les ordresde Marmont, devait descendre le long du Rhin, se réunir à Wurtzbourg au corps du Hanovre, et enfin il dirigea de Boulogne à Strasbourg les corps campés au bords de la Manche, afin de feindre avec le gros de ses forces une attaque directe par les défilés de la forêt Noire, mais en réalité afin de laisser cette forêt à droite, de se joindre en Franconie à ses deux premiers corps, de franchir le Danube au-dessous d'Lïm, près de Donawertb, et de se placer ainsi derrière les Autrichiens. Après avoir forcé ceux-ci à déposer les armes, il marcherait sur Vienne au-devant des Russes. Tandis qu'il opérerait, lui, ces grands mouvements, Masséna, avec 50,000 hommes portés sur l'Àdige, arrêterait les efforts de l'armée autrichienne, jusqu'au moment où Napoléon aurait atteint la capitale de l'empire. Alors, à son tour, Masséna prendrait l'offensive et réunirait ses forces à celles de Napoléon, et 200,000 hommes se présenteraient ainsi à Vienne, après avoir déjoué les deux attaques principales des ennemis dans la Bavière et la Loinbardie. Quant à la Basse-Italie, il lui suffisait de 20,000 hommes pour la contenir. Ce plan, nous le répétons, fut littéralement exécuté. Vers les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà sur les bords de I Inn et de l'Adige, et les Russes sur la frontière de Gallicie. Les hostilités commencèrent le 8 septembre; l'électeur de Bavière était resté fidèle à l'alliance de la France; c'est sur lui que tombèrent les premiers coups. Croyant surprendre Napoléon, les ennemis envahirent la Bavière, franchirent Tisser et le Lech, et vinrent s'établir sur le Danube et Tisser. L'archiduc Ferdinand commandait cette armée, sous la tutelle du général Mack, qui passait pour un grand général, malgré l'échec tristement célèbre que lui avait fait éprouver Cbampionnet dans la première ex|»édition de Naples. L'archiduc Jean occupait le Ty roi avec 40,000 hommes, et Tarchiduc Charles s'avançait sur l'Adige avec «00,000 hommes.

En une heure tous les corps d'armée furent en mouvement vers l'Allemagne. Toutefois, avant d'aller porter la guerre en Allemagne, Napoléon dut songer à la sécurité des frontières de France. Un corps d'armée réuni à Bou-

logne, sous les ordres du maréchal Brune, veilla à la conservation de la flottille. Deux corps de réserve établis à Mayence et à Strasbourg furent organisés par les maréchaux Lefebvre et Kellermann.

Voici quelles étaient la force et la composition des divers corps de la grande armée :

Force et composition de la grande armée. — L'armée destinée à combattre les soldats de la troisième coalition avait reçu le nom de grande armée.

L'empereur lui-même devait en prendre le commandement. Il avait confié au maréchal Berthier les fonctions de chef d'état-major., avec le titre de major général.

La grande armée, outre la garde impériale et la réserve de cavalerie, se composait de sept corps destinés à combattre eu Allemagne sous les ordres de l'empereur, et d'un huitième corps formant l'armée d'Italie, commandé par le maréchal Masséna.

Lorsque cette grande armée allait entrer en Allemagne, deux divisions bavaroises, aux ordres des généraux de Wrèdc etDeroy, devaicnts'y réunir.

Le lw corps, placé sous les ordres du maréchal Bernadotte, avait pour chef d'état-major le général de division César Berthier; pour commandant d'artillerie, le général Éblé; pour commandant du génie, le colonel Mono; pour inspecteur aux revues, M. Lalance, et pour ordonnateur, M. Michaux. 11 se composait de deux divisions d'infanterie : la première, commandée par le gé~ néral Drouet (brigades Frère et Varié); la seconde, commandée par le général Rivaud (brigades Dumoulin et Pacthod); d'une division de cavalerie, commandée par le général Kellermann (brigades Picard et Van-Marizy), et d'une division d'artillerie et du génie. Sa force totale s'élevait à 17,737 hommes. Ce corps partit du Hanovre et se dirigea sur le Mayn.

Le 9* corps, commandé par le général Marmont, avait pour chef d'état-major le général de division Vignolles; pour commandant d'artillerie, le général de brigade Tirlet; pour commandant du génie, le général de division Léry, et pour inspecteur aux revues, M. Aubernon. Il se composait de trois divisions d'infanterie : la première, commandée par le général Boudet (brigades Cassagne et Soyez); la seconde, commandée par le général Grouchy (brigades Délions et Lacroix); la troisième (division batave), commandée par le général Dumonceau (brigades Guaita et Wanbadel) ; d'une division de cavalerie, commandée par le général Lacoste (brigade Guérin-d'Étoguigny), et d'une division d'artillerie et de génie. Sa force totale s'élevait à 20,758 hommes. Ce corps partit du camp de Zeyst près d'Utrecht, et, comme le premier, fut dirigé sur le Mayn.

Le 3* corps, commandé par le maréchal Davoust, avait pour chef d'étatmajor le général de brigade Daullanne ; pour commandant d'artillerie, le général de division Sorbier; pour commandant du génie, le général de brigade Andréossy; pour inspecteur aux revues, M. Laigle, et pour ordonnateur, M. Chambon. — U se composait de trois divisions d'infanterie : la première, commandée par le général Bisson (brigades Demont de Lilly et Eppler); la

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. m

seconde, commandée par le général Friant (brigades Heudelet, Lochet et Grandeau) ; la troisième, commandée par le général Guden (brigades Petit, Gauthier et Risler) ; d'une brigade de cavalerie, sous les ordres du général Vialannes, et d'une division d'artillerie et du génie. Sa force totale était de 27,452 hommes. Ce corps partit de Boulogne et se dirigea sur le Rhin.

Le 4« corps, sous les ordres du maréchal Soult, avait pour chef d'état-major le général de divison Saligny; pour commandant d'artillerie, le général de brigade Pernetty; pour commandant du génie, le colonel Poitevin; pour inspecteur au* revues, M. Lambert, et pour commissaire-ordonnateur, M. Arcambal. Il se composait de quatre divisions d'infanterie : la première, commandée par le général Saint-Hilaire (brigades Thiébault, Morand et Varé); la seconde, commandée par le général Vandamme (brigades Schirer, Ferrey et Candras); la troisième, commandée par le général Legrand (brigades Levasseur, Merle et Brouard): la quatrième, commandée par le général Suchet (brigades Becker, Roger- Val hubert et Claparède); d'une brigade de cavalerie, commandée par le général Margaron, et d'une division d'artillerie et de génie. Sa force totale s'élevait à Ai ,358 hommes. Ce corps partit de Boulogne et se dirigea sur le Rhin.

Le S* corps, commandé par le maréchal Lannes, avait pour chef d'état-major le général de brigade Compans; pour commandant de l'artillerie, le général de brigade Foncher; pour commandant du génie, le colonel Kirgener, pour inspecteur aux revues, M. Bnhol, et pour commissaire des guerres, faisant fonctions d'ordonnateur, M. Wast. Il se composait de deux divisions d'infanterie : la première, commandée par le général Oudinot (brigades Laplanche-Mortières, Dupas et Ruffin); la seconde, commandée par le général Gazan (brigades Grain-d'Orge, Campana et Rhcinvald); d'une brigade de cavalerie, sous les ordres du général Treilhard, et d'une division d'artillerie et de génie. Sa force totale s'élevait à 17,788 hommes. Ce corps partit de Boulogne et se dirigea sur le Rhin.

Le 6* corps, commandé par le maréchal Ney, avait pour chef d'état-major le général de brigade Dutailly; pour commandant de l'artillerie, le général Seroux; pour commandant du génie, le colonel Cazals, pour inspecteur aux revues, M. Monard, et pour ordonnateur, M. Marchand. Il se composait de trois divisions d'infanterie : la première, commandée par le général Dupont (brigades Rouyer et Marchand) ; la seconde, commandée par le général Loison (brigades Villatte et Roguet) ; la troisième, commandée par le général Malher (brigades Marcognet et Labaasée); d'une division de cavalerie, sous les ordres du général Tilly (brigade Dupré), et d'une division d'artillerie et de génie. Sa force totale s'élevait à 24,407 hommes. Ce corps partit de Boulogne et se dirigea sur le Rhin.

Le 7e corps, sous les ordres du maréchal Augereau, avait pour chef d'étatmajor le général de brigade Donzelot; pour commandant d'artillerie, le général de division Durosnel; pour commandant du génie, le colonel Laglastine; pour sous-inspecteur aux revues, M. Garreau, et pour ordonnateur, M. Nourry.

Il se composait de deux divisions d'infanterie: la première, commandée par le général Desjardins (brigades Lapisse, Lamarque et Augereau); la seconde, commandée par le général Maurice-Matthieu (brigades Sarrnt et Sarrazinl; et d une division d'artillerie et de génie. Sa force totale sélevaità 14,450 hommes. Ce corps partit de Brest et se dirigea sur le Haut-Rhin.

Le 8* corps, commandé par le maréchal Masséna, avait pour chef d'étatmajor le général de division Charpentier; pour commandant en chef de l'artillerie, le général Lacombe-Saint-Michel ; pour commandant en second de l'artillerie, le général Dulauloy-, pour commandant du génie, le général Chasseloup; pour sous-chef d'état-major, le général de brigade Fririon; pour inspecteur aux revues, M. Félix, et pour commissaire ordonnateur en chef, M. Joubert. Il s? composait de cinq divisions d'infanterie: la première, commandée par le général Gardanne (brigades Compère et Lonchantain) ; la seconde, commandée par le général Verdier (brigades Brun et Digouuet); la troisième, commandée par le général Molitor (brigades Launay, Hcrbin et Valory) ; la quatrième , commandée par le général Duhesme (brigades Coulas et Lecamus) ; la cinquième , commandée par le général Seras (brigades Gilly. Guillet, Mallet et Schill) ; d'une division de cavalerie légère, commandée par le général Espagne (brigades Maurin et Debelle) ; d'une division de cuirassiers et de dragons, commandée par le général Mermet (brigades Frezia, Lacour, Davenay et Offenstein) ; d'une réserve de grenadiers réunis, commandée par le général Partouneaux (brigades Solignac et Valentin) , et d une division d'artillerie et de génie. Sa force totale s'élevait à 52,754 hommes. Ce corps, qui formait l'armée d'Italie, était sur les bords de l'Adige et devait se diriger sur Klageufurth.

La réserve de cavalerie, sous les ordres de Murât, avait pour chef d'état-major le général de division Belliard; pour commandant d'artillerie, le général de brigade Hamigue; pour commandant du génie, le colonel Flayelle; pour inspecteur aux revues, M. Boisnod, et pour ordonnateur, M. Matthicu-Favicrs. Elle se composait de deux divisions de grosse cavalerie : la première, commandée par le général Nansouty (brigades Friston et Lauoussaye Saint Germain) ; la seconde, commandée par le général d'Haul|*>ul (brigades Saint-Sulpice et Fauconncl) ; de quatre divisions de dragons : la première, sous les ordres du général Klein (brigades Fenerols, Lasalle et Millet); la seconde, sous les ordres du général Walther (brigades Sébastiani, Roget et Boussard) ; la troisième, sous les ordres du général Beaumont (brigades Charles Boye, Scalfort et Milhaud) ; la quatrième, sous les ordres du général Bourcier (brigades Laplanche , Sahuc et Yerdière ) ; d'une division de dragons à pied, commandée par le général Baraguay-d'Hilliers (brigades Lesnire et Wonderwet), et d'une division d'artillerie et de génie. Sa force totale était de 22,015 hommes.

La garde impériale, sous les ordres de Mortier et de Bessièrcs, se composait de grenadiers à pied, de chasseurs à pied, de la garde royale italienne, de grenadiers à cheval, de chasseurs à cheval, de mamelucks, de gendarmes d'élite,

d'artillerie , de train d'artillerie et d'une ambulance, le tout montant à 12,530 hommes d'infanterie et 2,567 cavaliers.

Le total général de la grande armée s'élevait donc à 251,249 hommes, dont 100,000 environ, non compris la réserve, devaient combattre en Allemagne. L'empereur arriva le 27 septembre 1805 à Strasbourg, où était le grand quartier-général.

L'ordre de départ des deux corps fut donné le 27 août. Le 2 septembre, le maréchal Bernadotte était en mouvement. Les autres s'ébranlent successivement comme s'il ne s'agissait que d'une simple manœuvre. Chaque général conduit sa division; chaque colonel suit la marche qui lui est tracée, et s'achemine gaiement vers le Rhin. Jamais armée n'a marché à l'ennemi sous des auspices plus favorables. Les chants joyeux se mêlent aux fanfares militaires et au roulement des tambours. Dans les premiers jours de septembre, les divers corps étaient arrivés sur les bords du Rhin, la droite à Strasbourg, le centre à Spire et à Mayence, la gauche se repliant sur le Mein. Toutefois, avant de passer le Rhin, Napoléon adressa à son armée la proclamation suivante :

a Soldats,

o La guerre de la troisième coalition est commencée : l'armée autrichienne

a passé l'Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre allié

Vous-mêmes, vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos

frontières; mais déjà vous avez passé le Rhin Nous ne nous arrêterons plus

que nous n'ayons assuré l'indépendance du corps germanique , secouru nos alliés et confondu l'orgueil de nos injustes agresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie; notre générosité ne trompera plus notre politique.

«Soldats! votre empereur est au milieu de vous, vous n'êtes que l'avantgarde du grand peuple; s'il est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de l'Angleterre.

« Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à faire, des fatigues, des privations de toute espèce à endurer. Quelques obstacles qu'on nous oppose, nous les vaincrons, et nous ne prendrons pas de repos que nous n'ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis. »

Quand tous les corps de la grande armée furent arrivés sur les frontières, la réserve de cavalerie commandée par le prince Murât passa le Rhin à Kehl le 25 septembre. Elle resta stationnaire devant les débouchés de la forêt Noire. Les mouvements de ses patrouilles devaient faire croire à l'ennemi que l'armée française tenterait de pénétrer par ses défllés. Le corps du maréchal Luîmes, qui passa le même jour le Rhin à Kehl, se porta sur Hastacll et s'avança sur Fribourg; celui du maréchal Ney traversa ce fleuve sur un pont jeté à Durlach, et se dirigea sur Stuttgard. Le maréchal Soult effectua son passage à Spire et marcha sur Heilbroun, et le maréchal Davoust traversa le Rhin à Manheim et se dirigea, par Heidelberg, sur Neckeret. En même temps le général Marmont, qui s'était rendu à Mayence avec l'armée de Hollande, passa le Rhin

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

à Cassel, traversa à Francfort le Mein et se dirigea sur Vurtzbourg. Le maréchal Bemadottc, commandant l'armée de Hanovre, se rendit dans Francfort, où s'opéra la jonction de l'armée bavaroise, qui termina la ligne de l'armée du grand Napoléon et forma l'extrémité de sa gauche. La pensée de l'empereur avait suffl jusqu'alors pour diriger de loin toutes ces masses sur un territoire ami; mais le moment était venu de les faire agir et de modifier tous leurs mouvements d'après ceux de ses ennemis. Sa présence devenait nécessaire dans une armée dont il était l'âme et le génie tutélaire. Il arrive à Strasbourg, fait traverser le Rhin au grand parc d'artillerie, et se rend à Louisbourg, chez l'électeur de Wirtemberg. A son aspect, la confiance renaît parmi ses alliés et la terreur est dans l'armée ennemie. Si elle fût demeurée encore quelques jours dans sa position, elle eût été entièrement prise à dos. Mack, pour éviter ce malheur, fait un changement sur ses lignes; il concentre ses forces dans les environs d'Ulm, Stockak et Memmingen, et y rassemble tous ses moyens. Pour rendre sa défense plus vigoureuse, il passe le Danube et renforce le corps d'armée établi, sur la rive gauche de ce fleuve. L'armée française s'avançait à grands pas; les armées de Hollande, de Hanovre et de Bavière, qui s'étaient reposées à Vurtzbourg, en repartent le 4" et 2 octobre. Une partie se dirige sur le Haut-Mein, et l'autre sur la droite, du côté de Margentein. Le maréchal Davoust se porte de Neckeret sur Donawert, le maréchal Soult d'Heilbroun sur Nordlingen, et le maréchal Larmes de Louisbourg sur la même ville. Ainsi la grande armée, qui avait commencé son changement de direction au passage du Rhin, le continua par un mouvement circulaire de conversion dont sa droite formait le pivot, et, par une simple manœuvre, elle vint faire face au Danube, après avoir traversé une grande partie de la Franconie et de la Souabe. Ce grand et vaste mouvement la portait au sein de la Bavière par une marche de quelques jours. 11 lui procurait l'avantage de posséder de grandes plaines pour manœuvrer, d'éviter les montagnes et les défilés de la forêt Noire et la ligne des rivières qui se jettent parallèlement dans le Danube, et plaçait encore l'empereur Napoléon à plusieurs marches derrière son ennemi, déjà tourné et pris à revers. La ligne de la grande armée fut alors établie en ordre de bataille.

Le corps du maréchal Bernadotte, réuni à l'armée bavaroise, prit position à Weisscmberg: celui du maréchal Davoust à /Etingen, à cheval sur la Vernitz ; celui du maréchal Soult à Donawert, dont il fît rétablir le pont; celui du maréchal Ney à Kœssingen; celui du maréchal Lannes à Neireishein, et celui du prince Murât le long du Danube. Tous brûlaient d'en venir aux mains et de se signaler sous les yeux de leur emj>ereur. Il n'en était pas de même de l'armée autrichienne ; ses soldats étaient mal payés, mal nourris, mal approvisionnés. Leurs chefs, trompés sur un plan d'attaque imprévu, changeaient sans cesse la direction de leurs troupes, sans adopter aucun plan fixe d'attaque ni de défense ; ils gardaient les débouchés de la forêt Noire, se reposaient sur les fortifications élevées sur les bords de lïller et se hâtaient de mettre en état de défense Ulm et Memmingen, où ils concentrèrent leurs forces. Leur réunion

né put rétablir parmi elles la confiance dans leurs moyens de défense ; ils conçurent de nouvelles alarmes en voyant s'avancer des détachements de cavalerie française jusqu'à Elchingen. Us envoyèrent quelques troupes pour les éloigner. Bientôt leurs inquiétudes furent plus graves; leurs éclaireurs leur annoncèrent l'arrivée de toute l'armée française, et la marche de plusieurs corps partis de Nordlingen pour traverser le Danube. Leur anxiété parut par des ordres et des contre-ordres qui se succédèrent rapidement. Les généraux autrichiens, étonnés de la marche de l'armée française et de ses progrès, ne s'aperçurent point que c'était entièrement une guerre de manœuvres, et qu'ils ne pouvaient résister au génie puissant qui les dirigeait. Frappés de stupeur, ils perdirent un moment précieux pour une retraite, ou pour faire sur toute la ligne un mouvement dont l'exécution aurait pu faciliter son développement et la ramener en bataille devant l'armée française. Le cours des rivières, dont le pays abonde, pouvait leur procurer pour cette défensive d'excellentes positions; cette mesure facilitait encore aux Autrichiens leurs communications avec leur armée d'Italie par le Tyrol, leur permettait d'attendre leur jonction avec les Russes et leur conservait la possibilité de combattre. Les premiers engagements de l'armée française avec les forces de l'Autriche furent couronnés par des victoires ; les événements heureux pour la France se pressèrent avec toute la rapidité que l'on pouvait attendre de l'impétuosité nationale. Le 6 octobre, la division du général Vaudamme s'empara du pont de Douawert, défendu par le régiment de Colloredo. Le lendemain, le prince Murât fut maître du pont de Lech; il arriva le 8 à Wertingen, ville de Souabe, dans le dessein de couper la communication d'Ulm à Augsbourg. Eu route, le prince Murât reconnut une division composée de douze bataillons de grenadiers autrichiens.

Appuyé par quatre escadrons de cuirassiers, il donna ordre d'attaquer; ce corps se trouva aussitôt enveloppé par une manœuvre habile que le général Nansouty fit exécuter. C'était l'élite de l'armée de Souabe. Elle se forme en carré. L'avantage aurait dû se trouver du côté des Autrichiens, dont la cavalerie et l'infanterie se soutenaient mutuellement. Mais quels hommes peuvent résister à l'audace des Français? rien n'égale l'ardeur avec laquelle ils chargent leurs ennemis. A la tôle du 9e de dragons, le colonel Maupelit reçoit une blessure qui le met hors de combat; le colonel Arrighi a un cheval tué sous lui; le colonel Beaumont saisit dans les rangs ennemis un capitaine de cuirassiers, et sabre un cavalier qui voulait secourir son officier. L'exemple des chefs encourage les troupes à Wertingen. Après deux heures d'engagement, la colonne autrichienne est dans une déroute complète. Le maréchal Lannes et les grenadiers de la division Oudinot frémissaient de ne pouvoir arriver à temps sur le terrain pour combattre; ils accélérèrent leur marche. Dès qu'ils parurent, les Autrichiens précipitèrent leur retraite; une seule brigade de cette division put donner, parce qu'un marais arrêta l'autre au moment où elle tournait les débris de la colonne ennemie, éparpillée et dans le plus affreux désordre. Tous les canons et les drapeaux de ce corps d'Impériaux furent pris,

et 4,000 prisonniers demeurèrent au pouvoir des vainqueurs; la fuite seule leur déroba le reste. Le prince Murât, toujours fixé sur le but de sa manœuvre, poursuivit sa marche sur Zummershausen pour intercepter toute communication entre Ulm et Augsbourg. Le maréchal Soull avait manœuvré du 7 au 8 octobre sur la rive gauche du Rhin pour intercepter également de ce côté les débouchés d'Ulm, puis se réunit aux divisions Vandamme et Legrand pour entrer dans Augsbourg par la rive droite du Lech, tandis que le général Saint- Hilaire s'y portait par la rive gauche. Après le combat de Wertingen, ces trois divisions poursuivirent les restes de la colonne autrichienne, réfugiés à Aicha; elles l'en chassèrent, et entrèrent le 9 octobre à Augsbourg. Le maréchal Davoust ne put arriver à Neubourg que le 8; ses trois divisions se réunirent le lendemain à Aicha aux divisions Boudet et Grouchy, et aux troupes bataves du général Dumonceau. Toutes ces troupes passèrent ensemble le Danube et prirent (Mjsition entre Augsbourg et Aicha.

Le corps d'armée du maréchal Bernadolte et les Bavarois arrivèrent le 10 à Aichstett et se portèrent à Ingolstadt,* tandis que la garde impériale , commandée par le général Bessières, entra à Augsbourg avec les cuirassiers. Ces dispositions avaient pour but la destruction de l'armée autrichienne établie en Souabe et en Bavière. On apprit alors l'arrivée de douze régiments, détachés de l'armée autrichienne d'Italie pour secourir celle d'Allemagne. Elle était déjà si étroitement cernée par les Français, que ces nouveaux ennemis ne leur donnèrent aucune inquiétude. On vit alors Napoléon animer ses guerriers par ses exemples, marcher continuellement partout où sa présence était nécessaire. Les Autrichiens se réunirent à Guntzbourg, où leur position fut forcée. Ferdinand accourut. Ce prince, après être inutilement revenu trois fois à la charge, fut obligé de se retirer avec précipitation; il rentra dans Ulm pendant la nuit du 9 au 10 octobre, avec beaucoup de généraux. Le général Mack y ramenait le quartier-général, dont l'établissement à Burgau ne pouvait pas durer plus longtemps, parce que la réserve du prince Mural, qui arriva dans la même nuit, coupait la retraite à tout ce qui n'aurait |>as mis assez de célérité dans la fuite. Les combats de Wertingen et de Cunzbourg furent le prélude de faits et d'opérations d'une importance décisive; l'ensemble du mouvement que l'empereur Napoléon faisait exécuter tendait à resserrer le cercle dans lequel il renfermait l'armée autrichienne, à la cerner de toutes parts, et à couper toutes ses communications. Chacun des corps qui composaient l'armée française concourait sans relâche et avec succès à tous les détails d'exécution de ce plan. Celui du maréchal Soult se porta, le 1 1 octobre, sur Landsberg; il y arriva vers les quatre heures de l'après-midi, et rencontra le régiment de cuirassiers du prince Ferdinand, qui se rendait à Ulm à marches forcées avec six pièces de canon.

Le maréchal fit faire, par le 26* de chasseurs à cheval, une charge si vigoureuse et si animée , que les cuirassiers allemands, intimidés, prirent la fuite, en laissant deux pièces de canon et cent vingt prisonniers , parmi lesquels un lieutenant-colonel et un capitaine. Le prince Murât, avec sa réserve de cava-

lerie et les corps d'armée des miréchaux Ney et Larmes, s'ctiiit placé vis-àvis de l'armée ennemie, dont la gauche occupait Ulm et la droite Memmingcn, position qu'elle venait de perdre, et dont le maréchal Soult l'avait débusquée. Le maréchal Ney s'était mis à cheval sur le Danube, vis-à-vis Ulm, et le maréchal Lannes avait pris position à Weisenhorn. Le général Marmont, à marches forcées, parvint à en prendre une sur la hauteur d'illersheim, tandis que le maréchal Soult, par la sienne à Memmingen, débordait la droite de l'ennemi; la garde impériale, partie d'Augsbourg le M octobre, se rendit à Burgau pour y attendre l'empereur, qui arriva dans la nuit.

« L'empereur, dit le bulletin de la grande armée, était sur le pont du Lech, lorsque le corps d'armée du général Marmont a défllé. Il a fait former en cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de l'ennemi, de 1 imminence d'une grande bataille et de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu pendant un temps affreux. Il tombait une neige abondante, la troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un froid assez vif ; mais les paroles de l'empereur étaient de flamme : en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l'heure du combat. »

Le même jour, Napoléon arrive au quartier général du maréchal Ney, et ordonne l'attaque du pont d'Elchingen au major général; 3,000 hommes faits prisonniers sont le résultat matériel de cette journée, qui donne son premier baptême aristocratique au maréchal Ney.

En même temps que Ney enlève le pont d'Elchingen, le maréchal Lannes occupe les hauteurs qui dominent la plaine au-dessus du village de Pfull. A peine maître de celte position, il lance en avant ses tirailleurs. La tête du pont de la ville est attaquée et prise, et la terreur est dans la place.

De son côté , Murât manœuvre avec les divisions de dragons Beaumont et Klein, et culbute l'ennemi partout où il le rencontre.

Enfin Marmont occupe les ponts d'Unter et d'Oberkirberg, et, joint au maréchal Soult, qui s'avance par Memmingen et Biberach, complète lïnveslissement de la ville en s'emparant de la rive droite du Danube.

Le soir de la bataille, l'empereur se rapproche encore, et établit son quartier général dans l'abbaye d'Elchingen. Ainsi placé, il a sous sa main les maréchaux Ney et Lannes, plus la réserve de cavalerie; tous trois, sur un signe de lui, forceront les retranchements et s'empareront de la ville.

Quelques engagements qui eurent lieu le lendemain, et dans lesquels l'ennemi fut constamment battu, rendirent sa position encore plus précaire. Ulm était dans une telle extrémité, qu'en un coupdc main elle devait être prise d'as- «aut. Mais lèmpereur veut ménagerses soldats; il lui faut toutes ses forces pour finir la campagne d'un seul coup. Il envoie un officier au prince de Lichtenstein, enfermé dans la place, pour lui offrir une entrevue. Le prince accepte avec empressement l'ouverture qui lui est faite, et accourt au quartier général d'Elchingen. Napoléon lui montre la ville cernée de tous côtés, l'impossibilité où elle est de soutenir un assaut; lui rappelle l'exemple de Jaffa, dont la garni. i9

nison et les habitants ont été passés au fil de l'épée, tant il est difficile, dons un pareil événement, d'arrêter l'ardeur du soldat, et en appelle à sa propre conscience, en lui demandant s'il croit pouvoir se défendre.

Le prince de Liechtenstein demande deux jours pour se décider, et, ces deux jours accordés, rentre dans la place pour se consulter avec le gouverneur, le général Mack.

Les deux jours écoulés, c'est-à-dire le \1 octobre, le maréchal Berthier se rend dans la place d'il m, et arrête, avec le feld-maréchal quartier-maître général Mack, la capitulation suivante, dont voici les deux premiers et principaux articles :

« La place d'Ulm sera remise à l'armée française avec tous ses magasins et son artillerie.

« La garnison sortira de la place avec tous les honneurs de la guerre, et après avoir défilé elle remettra ses armes. MM. les officiers seront renvoyés sur parole en Autriche; les sous-officiers et soldats seront conduits en France , où ils resteront jusqu'à parfait échange. »

En conséquence de cette capitulation, le 28 octobre, à trois heures de l'aprèsmidi, 18 généraux, 27,000 Autrichiens, 00 pièces de canon, défilèrent devant l'empereur et mirent bas les armes.

« J'avais remporté depuis dix ans bien des succès, dit Napoléon; mais jamais je n'avais joui d'un triomphe pareil à celui d'une armée entière défilant à mes pieds, et déposant ses armes, ses drapeaux, ses canons. Placé sur une éminence qui domine la ville et tout le bassin du Danube, je pus contempler à mon aise ce spectacle qui me promettait désormais de si hautes destinées. »

Cette première campagne était terminée. Napoléon en félicita ainsi son armée :

a Soldats ob la grande armée ,

« En quinze jours nous avons fait une campagne; ce que nous nous proposions de faire est rempli : nous avons chassé de la Bavière les troupes de la maison d'Autriche et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses états.

« Celle armée qui , avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie.

« Mais qu'importe à l'Angleterre! son but est rempli : nous ne sommes plus à Boulogne, et son subside ne sera ni plus ni moins grand.

o De 100,000 hommes qui composaient cette armée, 60,000 sont prisonniers. Ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de la campagne.

« Deux cents pièces de canon, tont le parc, quatre-vingt-dix drapeaux, tous leurs généraux sont en notre pouvoir : il ne s'est pas échappé de cette armée 15,000 hommes.

a Soldats! je vous avais annoncé une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de l'ennemi , j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations, un si grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de i ,500 hommes hors de combat

« Soldats! ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans votre empereur, à votre patience à supporter les fatigues cl les privations de toute espèce, à votre rare intrépidité.

o Mais nous ne nous arrêterons pas là : vous êtes impatients de commencer une seconde campagne.

o Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort.

o A ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infanterie française : c'est là que va se décider, i>our la seconde fois, cette question qui l a déjà été une fois en Suisse et en Hollande « si l'infanterie française est la première ou la seconde de l'Europe.

« II n'y a pas là de généraux contre lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir; tout mon soin sera d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang. Mes soldats sont mes enfants, »

Cette première campagne terminée, Najoléon fit ses dispositions pour marcher sur Vienne. Aussitôt tous les corps de troupes se mettent en mouvement, à l'exception de ceux d'Augereau et Ney, eeuls chargés de détruire les corps restés au Tyrol.

Le 21, Napoléon était à Munich. Le 28 au soir, tout était prêt pour le passage de l'Inn. Bernadotte, soutenu de Marmont, passa à Wasserbourg et se dirigea sur Salzbourg. Le général Kutusow, de son côté, s'avançait à marches forcées. Son année s'élevait à 50,000 hommes; elle fut bieutôt renforcée de 15,000 Autrichiens. C'était bien peu |K>ur s'opposer à la marche de nos divisions victorieuses. Mais il s'approchait du Danube dans l'espérance d'y faire sa jonction avec l'armée du général Mack. 11 ignorait encore la prise d'Llni. En apprenantcctévéneinent, il se hâta de se retirer, mais lentement, pour attendre les réserves qui lui arrivaient par la Bohème et la Moravie, et |>our donner à l'archiduc Charles le temps de passer en Autriche. Bien ne pouvait plus sauver Vienne. Napoléon, après avoir franchi l'Inn, se porta sur la Traun, ayant le Danube à gauche et les Alpes à droite, et protégé dans ses manœuvres par Bernadotte et Marmont à Salzbourg, et par Ney dans Je Tyrol. Il avait avec lui les maréchaux Davoust, Murât, Soult et Lannes. Il dirigea Lannes sur Lintz, Davoust et Soult sur Wels. Murât les précédait avec sa cavalerie. La garde suivait avec le quartier général. Marmont reçut l'ordre de rejoindre à Wels. La grande armée marcha ainsi sur Lambach, qui fut pris après de faibles engagements d'avant-garde. Le 8 novembre. Napoléon établit son quartier général à Lintz. De là, il dirigea son corps d'armée sur l'Ens, et fil de nouvelles dispositions pour continuer sa marche offensive, car il avait toujours à craindre sur ses flancs le cor|>s du Tyrol, commandé par larchiduc Jean, et celui d'Italie, commandé par 1 archiduc Charles. Il est vrai qu'en allirantà lui dans sa marche sur Vienne l'archiduc Charles, il attirait aussi Masséna qui le suivait; mais le prince Charles pouvail se dérober à Masséna, pénétrer eu Bavière et se réunir aux Austro-Russes. Il redoubla de précaution. 11 envoya le corps de Marmont à

Léoben, afin d'y donner an besoin la main à Masséna. Davoust occupa Saint- Polten. Bernadolte fut rappelé de Salzbourg, et Mortier, avec deux divisions, manœuvra sur la rive gauche du Danube, que Napoléon avait négligée jusqu'alors. En même temps il créa une flottille chargée de vivres et de munitions et qui liait les deux armées.

C'est ainsi que le conquérant le plus audacieuxavançait avec précaution sur Vienne. A Amstetten, les Russes, qui se retiraient à mesure que les Français avançaient, livrèrent un combat d'arrière-garde pour sauver leurs bagages. Quelques régiments de dragons et les grenadiers d'Oudinot les culbutèrent après une rude mêlée. A Saint-Polten, l'armée russe tout entière s'était rangée en ordre de bataille; mais elle se retira bientôt, et, traversant le Danube à Krems, ils laissèrent libre la route de Vienne. Murât, impatient d'y entrer le premier, partit au galop de sa cavalerie et ne s'arrêta qu'à deux lieues de Vienne. Cependant le passage de l'armée russe sur la rive gauche avait compromis le corps de Mortier. Kutusow, s'étant aperçu de l'existence de ce corps isolé, résolut de l'accabler.

Mortier, entraîné par le mouvement imprudent de Murât, avait laissé l'intervalle d'une marche entre la division Gazan, qu'il avait avec lui, et les divisions Dupont et Dumonceau qui devaient le rejoindre. Pour comble de fatalité, la flotlille était restée en arrière.

Le H novembre, Mortier venait de franchir Dirnstein, lorsqu'il rencontra l'avant-garde russe. Croyant n'avoir affaire qu'à un faible rideau qui masquait la retraite de Kutusow, il prend l'offensive sans attendre l'arrivée de Dupont, pousse l'ennemi jusqu'aux portes de Stein, et lui fait des prisonniers. Ce succès faillit causer la ruine de sa division; car, tandis qu'il s'éloignait de plus en plus de ses communications, une colonne do 10,000 Russes, descendant des hauteurs de Dirnstein, lui fermait le défilé, et Kutusow venait d'envoyer de nouvelles réserves au corps que Mortier avait devant lui. Dans cette position, il n'y avait pour le maréchal d'autre alternative que de s'ouvrir un passage à la baïonnette ou de mourir. Mortier n'hésite pas. Il fond à la baïonnette sur les Russes, mais ceux-ci sont inébranlables. Le carnage est affreux. La division française, à moitié délniile, n'a plus de munitions, et déjà la nuit couvre de ses ombres cet affreux champ de bataille. Heureusement Dupont arrive à son secours, et se précipite si résolument sur les ennemis qu'il les culbute. En voyant leurs libérateurs, les grenadiers de la division Gazan se jettent dans les bras des soldats de la division Dupont, en leur disant : Braves camarades ! nous vous devons la vie ! Cette scène se passait au pied de la tour où Richard Cœur-de-Lion fut retenu prisonnier.

En ce moment la flotlille ayant rejoint, Mortier passa sur la rive droite avec son corps d'armée. Napoléon s'avançait vers Vienne. Cette capitale n'avait jamais été prise par une armée européenne. Les Turcs seuls s'étaient approchés de son enceinte, mais, grâce à Sobieski, ils ne l'avaient pas franchie. Napoléon devait, le premier, faire tomber ce prestige d'inviolabilité. Bâtie dans le superbe bassin du Danube, Vienne est une des plus grandes villes de l'Europe. C'est,

après Constantinople et Naples, une des plus heureusement placées. Elle contenait alors 1 00,000 habitants, mais elle était mal fortifiée.

L'empereur François en quittant sa capitale avait recommandé qu'on ne fit aucune résistance au vainqueur. En conséquence, le 13 novembre, la capitulation fut signée, et le général Sébastiani entra le premier dans la ville, puis Murât, puis Lannes. Murât avait reçu l'ordre de s'emparer des ponts du Danube et de traverser la ville au galop. L'empereur y arriva la même soirée, mais sans faste et sans appareil. Il établit son quartier-général à Schœnbrun, que les filles de l'empereur venaient d'évacuer la veille.

Murât, après avoir traversé la ville, se porta sur le grand pont du Danube. Les Autrichiens n'avaient pas osé défendre Vienne, mais ils avaient résolu de nous arrêter au passage du fleuve, et en effet, ils avaient pris position sur la rive gauche, et leur artillerie était disposée de manière à pouvoir enfiler le pont et à le croiser par le feu de plusieurs batteries. En outre, chacune des arches de ce pont était minée, et pour rendre la destruction parfaite, de dix pas en dix pas étaient disposés des barils de poudre. Pendant quelques pourparlers entre Murât, Lannes, le général Bertrand et les parlementaires autrichiens, les grenadiers et les carabiniers effectuaient le passage du pont, conduits par Oudinot, qui, selon son habitude, marchait à leur tète avec son état-major. Toutà-coup le mot feu retentit dans les rangs autrichiens. Aussitôt, et par une inspiration subite, Ondinot s'élance avec son état-major, arrache la mèche du mineur, fait battre la charge, s'empare des batteries» et, à la tête des grenadiers réunis et des carabiniers qui ont traversé le pont au pas de course et sans qu'un seul coup de canon ait été tiré, s'empare du village de Spitzen, dans lequel il trouve un parc d'artillerie de 180 pièces de canon et de 300 caissons.

La joie de Napoléon fut grande en apprenant ce succès. Il fit aussitôt avancer les corps de Murât, de Lannes et de Soult à la poursuite de Kutusow. Le général Clarke fut nommé gouverneur de Vienne. Napoléon y resta peu de temps; il voulait terminer la guerre; il savait que les réserves russes étaient arrivées dans la Moravie, et il avait bâte de les détruire. Les événements se succédaient avec un bonheur incroyable. Ney avait fait la conquête du Tyrol et chassé l'archiduc Jean en Hongrie, et Masséna avait poursuivi et constamment tenu en haleine l'archiduc Charles, et l'avait forcé également à se jeter en Hongrie. En ce moment, il donnait la main à Marmont, placé à Léoben. Les deux archiducs se trouvaient ainsi éloignes de cent cinquante lieues de l'armée russe. Napoléon avait deux fois le temps de la battre avant leur arrivée. En conséquence, il rapprocha Masséna du général Marmont sur la route d'Italie à Vienne ; Davoust fut placé autour de la capitale ; Bernadolte reçut l'ordre de passer le Danube à Krems et de suivre Kutusow, en se liant avec Marmont; enfin, les maréchaux Lannes, Murât et Soult se dirigèrent vers la Moravie. Napoléon espérait ainsi couper la retraite au général russe; mais celui-ci parvint à s'échapper à Hollabrûn en faisant proposer un armistice à Murât. L'empereur,

furieux en apprenant ces événements, fit de graves reproches à Murât. Napoléon se rendit à Brûnn , capitale de la Moravie ; il y arriva le 20 novembre. Les empereurs de Russie et d'Autriche s'étaient réunis à Olmutz, et avaient résolu d'aller attaquer Napoléon à Brûnn.

Le 29 novembre, Napoléon fait sa jonction avec l'armée d'Italie, et, le 4" décembre, il est en face de l'armée alliée, qui se développe dans les plaines d'Austerlitz. Cette armée comptait 95,000 hommes à peu près; elle s'avançait avec une confiance extrême; c'était au point que Napoléon, ayant fait demander à Alexandre une entrevue , celui-ci, au lieu de se rendre à ses désirs, s'était contenté de lui envoyer son aide-de-camp , le jeune prince Dolgorouki. Ce jeune homme avait trouvé Napoléon au rendez-vous, et, après l'avoir traité en officier de fortune avec lequel il voulait bieu se commettre, mais jusques auquel un Romanoff ne pouvait descendre, avait fini par proposer au vainqueur d'Ulm de déposer la couronne de fer, de rendre la Belgique et d'évacuer à l'instant même l'Autriche et la Bavière. Le ton modéré de Napoléon n'avait fait que confirmer les envoyésde l'empereur de Russie dans la pensée que lapositiondes Français était on ne peut plus critique, et que celte armée tout entière allait être prise. On assure que quelques vieux généraux autrichiens, qui avaient fait plusieurs campagnes contre le général Bonaparte, prévinrent le conseil que ce n'était pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une armée qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier mérite. Ils disaient qu'ils avaient vu ce général, réduit à une poignée d'hommes, ressaisir la victoire par des opérations rapides et imprévues et détruire les armées les plus nombreuses; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage, qu'au contraire toutes les affaires d'arrière-garde de la première armée russe avaient été en faveur des Français. Mais à cela les officiers russes opposaient la bravoure de leurs 80,000 soldats, l'enthousiasme que leur inspirait la présence de leur empereur, et, ce qu'ils n'osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés que les Autrichiens voulussent bien méconnaître la puissance.

Dès la veille, Napoléon avait deviné les projets des ennemis et reconnu la faute qu'ils avaient faite en concentrant toutes leurs forcesdans le villaged'AusterliU. Leur projet était évidemment de tourner la gauche des Français. Vers le milieu du jour, il monta à cheval avec les maréchaux Soult, Bernadotte et Bessières, et, parcourant les rangs de l'infanterie et de la cavalerie de la garde, qui étaient sous les armes dans la plaine de Schlanpach , il s'avança jusque sur la ligne des tirailleurs de la cavalerie de Murât, qui échangeaient quelques coups de carabine avec les tirailleurs de l'ennemi. De là il avait observé, au milieu des balles, les mouvements des diverses colonnes, et, par une de ces révélations subites qui étaient une des facultés de son génie, il avait deviné le plan entier de Kutusoff. Dès ce moment, l'armée russe fut battue dans sa pensée, et, en rentrant dans sa tente dressée sur un plateau qui dominait la plaine, il dit, en jetant un dernier regard sur l'armée enuemie : o Avaut dc-

main soir, toute cette armée sera à moi. » En effet, du haut de son bivouac, il apercevait avec une joie indicible l'armée russe commençant, à deux portées de canon de nos avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite, lui enlever la roule de Vienne, et, se plaçant entre lui et les étangs, le forcer à déposer les armes. C'était le comble de la présomption ou plutôt de l'ignorance de l'art de la guerre. Vers les cinq heures de l'après-midi, la proclamation suivante fut mise à l'ordre de l'armée :

« Soldats, l'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée aulri». chienne d'Ulm : ce sont les mêmes bataillons que vous ave* battus à Hollabrùn, et que, depuis, vous avez poursuivis jusqu'ici; les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, Us me présenteront le flanc.

« Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment indécise, voua verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups, car la victoire ne saurait hésiter dans cette journée, surtout où il y va de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la nation.

« Que , sous prétexte d'emmener les blessés , on ne dégarnisse pas les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée qu'il faut vaincre les stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande haine contre notre nation.

«Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, où nous serons rejoints par les armées qui se forment en France, et alors la paix qui se fera sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »

Les ennemis étaient animés d'un sentiment bien différent; ils se présentaient devant nos grand'gardes à portée de pistolet et défilaient par une marche de flanc sur une ligne de quatre lieues, en prolongeant l'armée française, qui paraissait ne pas oser sortir de ses positions. Ils n'avaient qu'une crainte, c'était que l'armée française ne leur échappât. On flt tout pour les confirmer dans cette idée. Le prince Murât faisait avancer de petits corps de cavalerie dans la plaine, puis il les rappelait précipitamment, comme s'il eût été étonné des forces immenses de l'ennemi.

Le soir, Napoléon voulut visiter, à pied et incognito, tous les bivouacs. La nuit était froide et sombre; mais il avait à peine fait quelques pas, qu'il fut reconnu. Les soldats se levèrent spontanément, et, pleins d'enthousiasme, ils firent entendre le cri mille fois répété de : Vive l'empereur! l'n des grenadiers de l'armée, voulant éclairer ses pas, ramassa la paille de son bivouac et en forma une torche enflammée qu'il mit au bout de son fusil. Ses camarades imitèrent son exemple, et, en quelques minutes, on vit briller sur le vaste front d'une armée de 80,000 hommes cette singulière illumination. Napoléon traversa les lignes françaises à la lueur des fanaux et recueillit l'expression de confiance et de joie de son armée. Les uns lui promettaient la victoire pour

fêter l'anniversaire de son couronnement, les autres lui disaient que, le lendemain , on lui donnerait son bouquet de fêle. Un grenadier s'approcha de lui; c'était un des plus vieux soldats de l'armée, a Sire, lui dit-il , je te promets, au nom des grenadiers de l'armée, que tu n'auras qu'à combattre des yeux et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armée russe pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement. » Napoléon goûtait la joie la plus profonde qu'il soit donné à un homme d'éprouver, et celte joie était méritée. La victoire qui allait inaugurer son règne d'une manière si éclatante était le fruit de ses savantes combinaisons. L'armée, avec cet instinct qui caractérise les masses, avait compris que le succès ne pouvait être douteux. Elle était pleine de confiance et se préparait au combat comme il faut y aller, le cœur plein d'assurance et de joie.

Napoléon, après avoir parcouru les divers bivouacs, rentra dans sa tente, qui consistait en une mauvaise cabane de paille sans toit que lui avaient faite les grenadiers. Il était radieux de contentement. Il répéta plusieurs fois : o Voilà la plus belle soirée de ma vie, mais je regrette de penser que je perdrai un bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que cela me fait , qu'ils sont véritablement mes enfants, et, en vérité, je me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu'il ne finisse par me rendre inhabile à faire la guerre. »

Si l'ennemi eût pu voir ce spectacle, il eût été épouvanté; mais l'ennemi continuait son mouvement et courait à sa perle. Napoléon fit sur-le-champ ses dispositions. Son plan étail simple. Ayant deviné les intentions de l'ennemi, dont le but était de lui couper la route de Vienne, il fallait l'encourager dans ce projet, puis, affaiblissant son centre et renforçant sa droite, se jeter avec le gros de son armée sur les hauteurs de Pratzen, que celui-ci abandonnait, le couper ainsi en deux , et le précipiter dans des étangs d'où il ne pût sortir. Il fit ses dispositions en conséquence. Davoust partit en toute hâte pour se rendre au couvent de Raygern, où, avec une de ses divisions et une division de dragons, il devait contenir l'aile gauche de l'ennemi, afin qu'au moment donné elle se trouvât tout enveloppée. Il donna le commandement de la gauche au maréchal Lannes, de la droite au maréchal Soult, du cenlre au maréchal Bernadotle, et de toute la cavalerie, qu'il réunit en un seul point, au prince Hurat. La gauche du maréchal Lannes était appuyée au Santon, position superbe que l'empereur avait fait fortifier et où il avait fait placer 18 pièces de canon. Dès la veille, il avait confié la garde de cette position au 47* régiment d'infanterie légère, et, certes, elle ne pouvait être gardée par de meilleures troupes. La division du général Suchet formait la gauche du maréchal Lannes; celle du général Caflarelli formait sa droite, qui était appuyée sur la cavalerie du prince Mural. Celle-ci avait devant elle les hussards et les chasseurs du général Kellermann et les divisions de Walter et de Beaumont, el, en réserve, les divisions de cuirassiers des généraux Nansouly et d'Hautpoul, avec 24 pièces d'artillerie légère.

Le maréchal Bernadotle, au centre, avait à ?a gauche la division du général Vandamme, au centre la division du général Saint-llilaire, à sa droite la divi-

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. m

sion du général Legrand. Le maréchal Davoust était détaché sur la droite du général Legrand , qui gardait les débouchés des étangs et des villages de Sokolnitz et de Selnitz. 11 avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du général Bourcier. La division du général Gudin devait se mettre de grand matin en marche de Nicolsburg pour contenir le corps ennemi qui aurait pu déborder la droite.

L'empereur, avec Berthier, son premier aide-de-camp, le colonel-général Junot et tout son état-major, se trouvait jcn réserve avec les dix bataillons de sa garde et les dix bataillons de grenadiers du général Ondinot, dont le général Duroc commandait une partie.

Cette réserve était rangée sur deux lignes en colonnes par bataillons à distance du déploiement, ayant dans lesta tervalles 40 pièces de canon servies par les canonniers de la garde. C'est avec cette réserve que l'eni|>ereur avait le projet de se précipiter partout où il serait nécessaire. A trois heures du matin, l'empereur monta à cheval pour reconnaître les feux des bivouacs de l'ennemi et se faire rendre compte, par les grand' gardes, de ses mouvements. Il aperçut les feux presque éteints des bivouacs russes sur les hauteurs de Pratzen, et étant descendu jusqu'au village de Pautowitz, situé au bout du ruisseau qui séparait les deux armées, il apprit que les ennemis avaient passé la nuit dans l'ivresse, que des cris tumultueux s'étaient élevés du milieu de leur camp: en même temps il entendit un bruit lointain comme le roulement de la foudre. C'était la marche de l'artillerie et des chevaux de l avant-garde ennemie. Il revint se placer à son bivouac, d'où il embrassait tout le champ de bataille, et attendit que le mouvement de l'armée russe fût entièrement prononcé pour agir. L'empereur était plein de joie en voyant ses prévisions se réaliser point par point. Les maréchaux étaient à cheval à ses côtés. Le jour commençant à luire à travers le brouillard, les élévations de terrain ressemblaient à des îles sur une mer agitée, car les divers corps de l'année française, en se mettant en mouvement, formaient des ondulations semblables aux vagues de l'Océan. Enfin, le soleil parut et, dissipant les nuages, éclaira celte immense plaine couverte d'hommes et de chevaux : c'élait le soleil d'Auslerlitz qui, dans la pensée de l'armée, représentait l'image de la victoire éclatante qu'elle allait remporter et dont Napoléon lui-même invoqua plus tard le souvenir sous le ciel noir et glacial de la Russie, au moment où il allait voir sa fortune se briser aux portes de Moscou.

Laissons maintenant parler Napoléon lui-même; écoutons César qui raconte Pbarsale.

«Le H frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux, et cet anniversaire du couronnement de l'empereur, où il allait se passer un des plus beaux faits d'armes du siècle, fut une des plus belles journées de l'automne.

« Cette bataille, que les soldats s obstinent à appeler la Journée des trois empereurs, que d'autres appellent la Journée de l'anniversaire, et que l'empereur a nommée la Bataillcd'AusIerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande nation.

«L'empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait, pour donner ses derniers ordres, que l'horizon fût bien éclairci. Aux premiers rayons du soleil , les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps au grand galop.

oL'enipereurditen passant sous le frontdebandièrc de plusieurs régiments: « Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l'orgueil de nos ennemis! » et aussitôt des cris de Vive l'empereur furent le véritable signal du combat. Un instant après, la canonnade se lit entendre à l'extrémité de la droite, que l avant-garde ennemie avait déjà débordée; mais la rencontre imprévue du maréchal Davoust arrêta l'ennemi tout court et le combat s'engagea.

aLe maréchal Soult s'ébranle au mêmè instant, se dirige sur les hauteurs du village de Pralzen avec les divisions des généraux Vandamme et Saint-Hilâire, et coupe entièrement la droite de l'ennemi, dont tous les mouvements deviennent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant qu'elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se regarde comme à demi battue.

«Le prince Murât s'ébranle avec sa cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, marche en échelons par régiments, comme à l'exercice. Une canonnade épouvantable s'engage sur toute la ligne; 200 pièces de canon et près de 200,000 hommes faisaient un bruit affreux; c'était un véritable combat de géants. Il n'y avait pas une heure qu'on se battait, et toute la gauche de l'ennemi était coupée. La droite se trouvait arrivée à Austerlitz, quartier général des deux empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l'empereur de Russie pour tâcher de rétablir la communication du centre avec ki gauche. Un bataillon du 4* de ligne fut chargé par la garde impériale russe à cheval, et culbuté; mais l'empereur n'était pas loin; il s'aperçut de ce mouvement; iL ordonna au maréchal Bessières de se porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux gardes furent aux mains.

«Le succès ne pouvait être douteux. Dans un moment la garde russe fut en déroute. Colonel, artillerie, étendards, tout fut enlevé. Le régiment du grandduc Constantin fut écrasé; lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.

«Des hauteurs d'Austerlitz les deux empereurs virent la défaite de toute la garde russe. Au même instant le centre du l'année, commandé par le général Bernadette, s'avança; trois de ses régiments soutinrent une très-belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le général Lannes, donna plusieurs fois. Toutes les charges furent victorieuses. La division du général Caffarelli s'est distinguée; les divisions de cuirassiers se sont emparées des batteries de l'ennemi. A une heure après midi la victoire était décidée; elle n'avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la réserve n'avait été nécessaire et n'avait donné nulle part La canonnade ne se soutenait plus qu'à notre droite. Le corps ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L'empereur s'y porta avec 20 pièces

de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu à Aboukir, 20,000 hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les lacs.

«Deux colonnes, chacune de 4,000Russes, mettent bas les armes et se rendent prisonnières; tout le parc ennemi est pris. Les résultats de cette journée sont 40 drapeaux russes, parmi lesquels sout les étendards de la garde impériale; un nombre considérable de prisonniers; l'état-major ne les connaît pas encore tous; on avait déjà la note de 20,000; 42 à 15 généraux, au moins 15,000 Russes tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les rapports, on peut, au premier coup d'œil, évaluer notre j>erte à 800 hommes tués et à 1,500 ou 1,600 blessés. Cela n'étonnera pas les militaires, qui savent que ce n'est que daus la déroute que l'on perd des hommes, et nul autre corps que le 4e n'a été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé au commencement de l'action, est resté toute la journée sur le champ de bataille; il s'est couvert de gloire; les généraux de division Kellermann et Walter, les généraux de brigade Yalhubert, Thiébaut, Sébastiani, Compan et Rapp, aidede-camp de l'empereur : c'est ce dernier qui, en chargeant à la tête des grenadiers de la garde, a pris le prince Rcpnin, commandant les chevaliers de ta garde impériale de Russie. Quant aux hommes qui se sont distingués, c'est toute l'armée qui s'est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de : Vice l'empereur! et l'idée de célébrer si glorieusement l'anniversaire du couronnement animait encore le soldat.

«L'armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse que l'armée ennemie, qui était forte de 105,000 hommes, dont 80,000 Russes et 25,000 Autrichiens. La moitié de cette armée est détruite; le reste a été mis dans une déroute complète, et la plus grande partie a jeté ses armes, a Cette journée fera verser des larmes de sang à Saint-Pétersbourg (1). «Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu des lacs immenses on entend eucore les cris des milliers d'hommes qu'on ne peut secourir. Il faudra trois jours pour que tons les blessés ennemis soient évacués sur Brûnn. Le cœur saigne I Puisse tant de sang versé, tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause! Puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de tant de maux (2) ! »

Les résultats de la bataille furent immenses. Les ennemis perdirent 45,000 hommes tués, blessés ou prisonniers, 20 généraux et plusieurs aides-de-camp de l'empereur de Russie. Nos soldats prirent 200 canons, 400 voitures d'artil-

(1 ) Après avoir fait compter les cadavres on trouva 1S.0OO Russes; dans ce nombre on comptait 500 officiers au moins, dont plusieurs officiers-généraux, SO majors ou Ueutenanl*colo»e)s et plus de 100 capitaines. Le générai Buchoden a été tué; un &rand nombre d'autres généraux ont

été pris, savoir :

Prébiszenshi, Wimpfen, Muller Zaoomskj, Mnller, Berg, Seleclsow, Strisy, Szerliakow, le prince Repnln, le prince Sibersky, Adrian, Lagonon, Salima, Mezenkow, Woyélkoff. (S) XXX« BuUttin de la grande

leiie et ir» drapeaux, parmi lesquels figuraient les étendards de la garde impériale d'Alexandre.

La nnil qui commençait de tomber permit seule aux débris de l'armée-russe d'échapper aux Français.

Les deux souverains de Russie et d'Autriche qui avaient, du haut d'une éminence, suivi les mouvements de la bataille, fuyaient au galop à travers les champs de la Moravie, poursuivis par les cris lugubres de leurs soldats mourants ou blessés. L'obscurité étant profonde, les deux empereurs, séparés de leur suite, marchaient sans proférer une parole. Alexandre était dans un abattement profond. François paraissait plus tranquille et semblait envisager ce triomphe avec plus de sang-froid.

Napoléon, au contraire, parcourait le champ de bataille au milieu des plus vives acclamations. Les soldats se pressaient sur son passage. Les mourants et les blessés eux-mêmes se soulevaient pour crier encore une fois Vive l'empereur ! L'enthousiasme était au comble. Napoléon passa plusieurs heures de la nuit sur le champ de bataille pour faire enlever les blessés. II allait au galop, avec la rapidité de l'éclair; mais les soldats le reconnaissaient bien vite, et les cris de triomphe s'élevaient de tous les rangs. Chaque fois qu'il s'arrêtait, il recueillait les preuves non équivoques de la satisfaction et de l'esprit de l'armée. Au moins la victoire est-elle assurée? lui disaient les uns. Les autres : Je souffre depuis huit heures, et depuis le commencement de la bataille je suis abandonné, mais j'ai fait mon devoir. D'autres : Vous êtes content de vos soldats aujourd'hui. A chaque soldat blessé l'empereur laissait un guide, qui le faisait transporter dans les ambulances. L'armée française avait eu 7,000 hommes hors de combat. La réserve n'avait pas donné un seul instant. 45,000 Français au plus avaient été engagés, et avaient vaincu 90,000 Austro-Russes (t). Cela te-

(t) Ordr$ de bataille de la grande armée à la journée d'Austerlitz, le 9 décembre 1805 (Il frimaire an xnr). S. M. l'empereur des Français et roi d'Italie, commandant en personne; M. le maréchal Berthier, ministre de la guerre, major général.

5* Coups (gauebeî. Le maréchal Lannes.Legén. hommes, 99 tués, 616 blesses, compris le géde brigade Compans, chefd'élat-major.— Divi- ral Démon t. — 14760 combattants : 819 tués sion Suchel. —Généraux de brigade : Becker, cl 1315 blessés.

Valhubert.Claparèdc. Adjudant commandant, Cavai.krir (centre). S. A. S. ie prince Murât. Allaio. — 17* léger, Vedel colonel, l4l9bom- Le général de division Bel lia ru, chef d'étatmes, 9 tués, 30 blessés; 34e de ligne. Du mou- major. — Cavalerie légère. Général de division lier col., 181* h., 19 tués, 178 blessés; 40* de Kellermann. Généraux de brigade : Picard ligne, Legendrecol., 14*8 h., Situes, 855bles- et Van-Marixi. — 1* hussards, Burlhe, colonel, ses 61' do ligne, Nérin col.. 1140 h., 15 lues, 980 hommes 16 tués, 47 blessés; S* hussards, 73 blessés; 88» de ligne, Curial col., 1598 h., Barbier col., 3*8 h., 8 lues, 39 blessés- Bri- 46 tués, 1*9 blessés; artillerie, lit h., 3 tués, gade du général M il haut! : 16* chasseurs, 7 blessés; train, 134 hommes, 3 tués, 4 Uurosnel col., 390 h., 55 blessés; 99e cImsble&sés. Totaux: 7645 hommes, 190 tués, seurs. Latour-Maubourg col., 834 h., 4 hlescnmpris le général Valhubert, 669 blessés. — ses. Totaux -1169 h., 94 lues, 138hless.5'chas., Division Callarclli. — Généraux de brigade : Corbineau col., 317 h., 31 tués, 58 blessés; 5* Demotil, E'ppler. Adjudant commandant, Coè- hussards, Sehwarlz col., 349 b., 8 tués, 15

horn. — 17* de ligne. Cou roux colonel, 1661 blessés. Brigade du général Treilhard : 9«

homme*, 85 tué.s 75 blessés; 30* de ligne, Wal- hussards, Guyoi col., 9*7 h , 89 blosés; 10*

ther col-, 137* h., 93 tués, 338 blessés; 51* de hussards. Beaumonl col , 179 h., I tué, 8 bles-

ligue, Bonnet col . 1*78 h., 15 tues, 49 blés- ses. Totaux : 1065 b., 40 lues, 103 blessés.

sé>; 61*. Nicolas col., 1*06 h., 0 tués, 89 bles- Dragons. Général de division. Beaumont. Géué-

ses; 13» léger, Caste v col., 1407 h., 95 tués, raiu de brigade : Boyer, Sciiïorl. Adjudant

141 b'essés; artillerie, 80 h., 1 tué, 11 blessés; commandant, Devaux. — 5« dragons, Lacour

train, 109 h., 1 lue, » blessés. Totaux : 7115 col., 964 h., 5 lues, 99 blessés; 8' dragons,

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 157 naît aux dispositions de l'empereur et au coumge des soldats qui avait permis de les engager partout en nombre inférieur. J'ai donné beaucoup de bataille» comme celle-ci. disait l'empereur, je n'en ai jamais donné oit la victoire ait été

Brckler, 295 h., 11 tués, Si blessés; 9* drag., 29i h., 5 lues, 18 blesses; 1* drag., Pa^ès col.. 312 b.. 13 lues, 18 blc»sés; 16* dragons. Clément col., 158 h., SI tués, 30 blessés, artillerie et train, 88 h., 1 tué, S blesses. Totaux : 1509 h., 56 tués, 1SI blesses. — Général de division, Wallher. Généraux de bri-

Sade : Roger, Boussard. Adjudant commananl. l.acroix. — 31" dr.ignns, Piteau col., 103 h., 5 tués, 11 blessés; 6* drag., L( baron col., 161 h.. S tués, 19 blessés; 10e drag., Cavaignaccol . 248 h., 1 tué, 10 ble sés; 11* drag., Bourdon col., SU h., 18 blessé»; 13* drag., Broc col., 271 h., S tués; 22* drag., Carrie col., 16T lu, 7 lués, *6 blessés; artillerie et train. 96 h , 1 lué, « blessés. Totaux : 1351 h , 18 tués, 89 blesses.

Grosse cavalerie Général de division, d'Haut-! poul. Gener.il de brigade : Sainl-Sulpice. Ad-' jutiant commandant, Fonlaine. — 1« cuirassiers. Guilon col., 388 b.. Il tués, *7 blessés; 5' cuir., Noireau col., 375 Ij., Si tues, li blessés; 10* cuir., Lalaye col., 254 h., 3 tués, 14 blessés; 11» cuir., Fouler col., 327 h.. 14 lues, 33 ble-sés; artillerie, 12 h., 1 tué, 1 blessé; train, 41 nommes. Tolaux : 1427 b., 50 tués, 89 blessés. — Général de division, Nansouty. Généraux de brigade : Pistou, Lahoussnvc, Saint-Germain. Adjudant commandant, Pelissard. — l*r carabiniers, Cochnis col , 805 h., S lués, 24 blessés; 2* caru., Morincoi., 181 h. 17 blessés; 2* cuirassiers, Y'vendorff, col., 304 b., 1 tué, 16 blessés; 9* cuir., Dounierc col., 280 h., 9 blessés; 3' cuir., Préval col., 333 li., 44 tués, 27 blessés; 12* cuir., Belforl col., 977 h., 3 tués, 1 blessé; artillerie et génie, 92 hommes. Tolaux : 1672 h., 50 lués, 94 blessés. — 8IS6 comb inants, 238 lués et 634 blessés.

1*r Corps (centre). Le maréchal Bernadoltc Le général dedivision Léopold Berihier. chef d'élat-major.— Division Rivaux. Généraux de brigade: Dumoulin, Pacthod. Adjudant commandant, Chaudron-Rousseau.— 8« de ligne, Anlié col.. 1858 hommes, 9 blessés; 45" <lt ligne, Barrié col., 1603 h., 3 tués 8 blessés; 51* de lijjne, Philipponcol., 1614 h., 1 blesse: artillerie, 111 hommes; train, 80 hommes Tolaux : 5966 h. 3 tués, 11 blessés. — Division Drouet-d'Erton. Généraux de brigade Werlé, Frère. Adjudant commandant, Luthier.—97* léger, Cbanolet col., 2069 h.. 4 tues, 57 blesses; 91* de ligne, Razout, col., 1814 h., U tués, 101 blessés; 95* de Hune, Pécheux col , 1903 b., 9 lués, 27 blessés; artillerie, 118 h., 5 blessés; train, 111 hommes. Totaux : 6015 h., 17 lués, 190 blesses. — 11281 combattants, 90 lués et 201 blessés. 4* Cobps (droite). Le maréchal Soult. Le général dedivision Sali^ny , chef d'état- major.— Division Vandamme. Généraux de brigade : Schiner, Ferey, Cindras. Adjudant commandant. Dubois. — 21* léger, Pournilly colonel, 1291 hommes. 126 tués, 364 blessés; 4* de ligne, Bigarré col., 1638 h., 18 tues, 193 Idesté»; 98* de Hune. Edi^holTen col., 1599 h., 9 lués, 75 blessés; 46* île ligne, l^trille col., 1350 h., 90 tués, 988 blessés; 37* de ligne,

R<y col., 1743 h., 6 lués, 75 blessés; 5* d'artillerie, 117 h., 1 tué, U blessés; 1 bit train, 139 h. Totaux : 7890 h., 180 lués, 1009 blessés.— Brigade de cavalerie légère, général Margaron. Il* chasseurs, Bessièrcs col., 308 h., M lués. 49 blessés; 26* chass., Digeancol., 256 h., 1 tué, 10 hlcfsés; 8* hussards, Fr..nceschi col., 341 h., 9 tués. 19 blessés; artillerie et génie, 132 h., 7 blessés. Totaux : 1037 h., 13 lués, 85 blessés. — Division Saint-tlilaire. Généraux île brigade : Morand, Thiébitid, VYaré. Adjudant commandant, Binol — 10" léger, pouzel col., 1488 h., 50 lués, 979 bles-és; 14* de ligne, Mazas col., 1551 h , 29 tués. 219 blessés; 36* de ligne, Hnudart-Lamotte col . 1486 h., 30 lués, 373 blessés 43* de ligne, Viviès col., 1598 h., 42 lues, 421 blessés 55* de littne, l.cdru col., 1709 h., 44 Inès, 306 blessés; artillerie, 120 h . I tue, U blessés; train, 108 h. Totaux : 8060 h., 189 tués, 1609 blesses. — Division Legrand. Généraux de brigade : Merle, Fcry, l.evasseur. Adjudant commandant, Cossou. — 26* léger, Pougel col., 1564 h., 51 lues, 269 blessés; Corses, Ornauo col., 519 hommes, 57 blesses; tirailleurs du Pô, Hulotcol., 308 h., 29 tués, 154 blessés; 3* de ligne, Schoberi col., 1644 h., 56 tués, 376 blesses; 18e de ligne, Ravier col., 1402 h., 30 lués, 102 blesses; 75* de ligne, Lhuillier col.. 1688 h., 15 tués, 89 blessés; artillerie et train, 220 h., 1 lué, Il blesses. Tolaux : 7312 h., 185 (nés 1044 blessés.

— Garde impériale. Le maréchal liessières.

— Grenadiers à cheval, 600 h , 2 lués, 22 blessés; chasseurs à cheval, 376 h., 19 tués, 65 blessés. Tolaux : 970 h., 21 lués, 87 blessés.—95305 combattants, 588 lués et 3897 blessés.

3* Cours ( flanqueurs de droite). Le maréchal Davousi. Le général de brigade Daultanne, chef d'élat-major. — Division Friant. Généraux de brigade : Kister, I .oc net, Ileudelet. A'ijudanl commandant, Mares. — 15* léger, Desailly col., 751 b., 31 tués, 146 blessés; 33* de ligne, Satnt-Rémond col., 1214 h , 17 lues, 300 blessés; 48* de ligne, Barhenègre col., 1365 h.. 17 lués, 125 blessés; 108* de ligne, Higonnet col., 1637 h., 148 tués, 316 blessés; III* de ligne, Gay col., liiO h., 10 lués, 121 blessés; artillerie, 161 h., 8 blessés; train, 101 hommes. Totaux : 6672 h., 223 tués, 1016 blessés. — Division Bourcier. Généraux de brigade : Laplanche, Saline. Adjudant commandant, Drouhol. — 15e dragons, Banliclemycol., 3x5 nom.; 17* dra^., Sainl-DUier co., 4î4 h.; 18* drag., Lefebvre col., 553 h.; 19* drag , Caulaincourlcol , 408 h.; 2>* drag , Uigaiid col., 396 h.; 28* de drag., Fereye col., 365 h.; anillerieetirain,8l h. Tolaux : 2663 hommes. — 9335 combattants, 223 lués, 1016 blessés.

Récapitulation générale.

Gauche. 5* coros. Le maréchal Lannes : 14760

combattants, 219 lués, 1315 blessés.

Centre. Cavalerie. S. A. S. le prince Mural : 81 86 combattants, 238 tués, 634 blesses.

** décidée et les destins si peu balancés. Aussi, ajoutai Wl, il faudra tonte ma puissance pour récompenser dignement mes braves soldats!

Le lendemain de la bataille, Napoléon transporta son quartier général à Austerlitz, et voulut donner à la bataille le nom de ce château; il témoigna ainsi sa satisfaction aux troupes :

Austerlitz, le lî frimaire an xiv.

a Soldats,

« Je suis content de vous; vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de 100,000 hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée, ou dispersée; ce qui a échappé à votre feu, s'est noyé dans les laes. Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, 120 pièces de canon, 20 généraux, plus de 30,000 prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties et assure des récompenses à nos alliés.

« Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux; mais, dans le même moment, nos ennemis pensaient à la détruire, à l'avilir, et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m 'obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis; projets téméraires et iusensés que le jour même de l'anniversaire du couronnement de votre empereur vous avez anéantis et confondus. Vous leur avez appris qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.

« Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là vous serez l'objet de mes plus tendres sollicitudes; mon peuple vous recevra avec joie, et il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'Austerlitz pour que l'on réponde : Voilà un brave! »

Celte proclamation fut suivie de deux décrets portant que : a Les veuves des généraux morts à la bataille d'Austerlitz jouiront d'une pension de 6,000 francs leur vie durant; les veuves des colonels et des majors d'une pension de

1" corps. Le maréchal Bermdolte : 11Î81 combattants, 20 lues, 801 blessés.

Droite. 4* coq». Le maréchal Soiilt : 25305 combattante, SS8 tués, 3827 blessés.

Flanquenrs de droite. 3« corps. Le maréchal

Davoust : 933$ combattants, 2*3 tués, 1016

blessés.

Totaux généraux : 6381)7 combattants, dont 6(171 d'infanterie, 12200 de cavalerie et 2400 d'artillerie, 1886 tués, «1*03 blessés.

ET DE TOfJS LES RÉGIMENTS. 459

2,400 francs; tes veuves des capitaines d'une pension de 1,200 francs; les veuves des lieutenants et sous-lieutenants d'une pension de 800 francs; les veuves des soldats d'une pension de 200 francs.

« Nous adoptons tous les enfants des. généraux, officiers et soldats français morts à la bataille d'Austerlitz.

« Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais, les garçons dans notre palais impérial de Rambouillet, et les filles dans notre palais impérial de Saint- Germain. Les garçons seront ensuite placés ét les filles mariées par nous.

« Indépendamment de leurs noms de baptême et de famille, ils auront le droit d'y joindre celui de Napoléon. Notre grand juge fera remplir à cet égard toutes les formalités voulues par le Code civil. »

Le lendemaiu, Napoléon fit poursuivre l'armée russe sur la route de Hongrie. Le maréchal Davoust la serrait de près, et déjà elle se trouvait entourée de tous côtés, lorsque l'empereur d'Autriche demanda et obtint une entrevue de Napoléon. Elle eut lieu deux jours après la bataille.

L'empereur d'Autriche vint redemander lui-même cette paix qu'il avait rompue. L'entrevue des deux empereurs eut lieu près d'un moulin, à côté de la grande route, en plein air.

« Sire, dit Napoléon en s'avançant jusqu'à la porte de sa tente pour recevoir François II, je vous reçois dans le seul palais que j'habite depuis deux mois.

— Vous tirez si bon parti de votre habitation, qu'elle doit vous plaire, » répondit celui-ci.

Dans cette même entrevue, on convint d'un armistice, et les principales conditions de la paix furent réglées. Les Russes, que l'on pouvait écraser jusqu'au dernier, eurent part à la trêve sur la prière de l'empereur François et sur la simple parole de l'empereur Alexandre, qu'il évacuerait l'Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne. La convention, au reste, fut de son côté ponctuellement suivie, et son armée se relira par journées d'étapes.

La bataille d'Austerlitz est l'une des plus grandes pages de l'histoire militaire du monde entier. Tout y est prodigieux, la conception du chef, l'intelligence des officiers, le courage des soldats; le poeme est complet. Homère et Ossian n'avaient jamais rêvé d'aussi larges proportions ; ils dessinaient de grandes figures, mais ici ce sont des tableaux dont l'horizon est si vaste, que l'œil ne peut le mesurer : armée colossale, général de premier ordre, lieutenanls dune grande supériorité, soldats exercés, terrain à combinaisons, ennemis redoutables et résultats décisifs; des empereurs pour capitaines, des maréchaux pour lieutenants et l'Europe pour témoin.

Depuis quarante ans on connaît la bataille d'Austerlitz, et on la relit sans cesse avec un nouvel intérêt. En effet, lorsqu'on suit, comme nous venons de le faire, la marche de cette armée depuis le camp de Boulogne, d'Étaples, d'Ambleleuse et d'Ostcnde, lorsqu'on lit le récit des événements de celte campagne, on ne peut s'empêcher d'être saisi d'admiration pour le génie de l'homme qui conçoit de telles combinaisons, pour l'armée qui les exécute. Nos annales de l'histoire ne présentent rien de comparable à cette campagne,

et jamais peut-être on ne verra une lutte semblable à celle d'Austerlitz.

11 s'agissait de transporter 200,000 hommes des côtes de l'Océan dans la vallée du Danube. Napoléon n'avait jamais fait la guerre en Allemagne; mais telle est la force de son génie, que vingt jours lui suffisent pour porter cette armée immense sur le Rhin, et quarante du Rhin à Vienne, et dans sa marche prodigieuse tous les calculs de la prévision se réalisent, tous les coups frappent juste et sont décisifs. La première période de la campagne, si féconde en résultats, est terminée en quinze jours. 400,000 hommes menaçaient nos frontières, 40,000 sont pris sans combat, 20,000 autres sont enlevés au pas de course, plusieurs milliers trouvent la mort sur le champ de bataille; le reste fuit épouvanté, et, chose unique dans les annales de la guerre, l'armée française n'a perdu que 4,500 hommes.

L'arrivée de l'armée russe dans la Moravie, sa jonction avec les débris de l'armée autrichienne, décident l'empereur à passer le Danube. Il établit son quartier général à Brùnn et choisit le champ de bataille où il vaincra les ennemis. Bientôt l'Inn csf forcé; Braunau, Ebersberg, Lintz, tombent en notre pouvoir. L'armée française se répand comme un torrent dans la vallée du Danube. Chaque jour est marqué par un succès. Murât culbute Bagration à Amstetten; le Tyrol est balayé, Inspruck est pris, Kutusow vaincu et rejeté sur l'autre rive du Danube, et Napoléon entre à Schœnbrûn : Murât et Lannes s'emparent du pont de Vienne. Les habitants s'empressent d'offrir à l'empereur les clefs de cette capitale. Les canons, les drapeaux, les armes, les trophées de l'arsenal de Vienne sont envoyés à Paris.

Pendant ce temps, l'armée d'Italie a opéré sa jonction avec l'armée du Tyrol, en chassant les Autrichiens devant elle. Aucune position n'a pu les rallier, l'Adige, la Piave, le Tagliamento, ont été franchis, et l'armée française d'Italie arrive pour prendre part aux opérations de la grande armée.

Les reconnaissances de l'armée française s'étendent jusqu'à Olmutz. Davoust entre à Presbourg le 27 novembre. Napoléon, fortement établi entre Brûnn et Turasc, attend que l'armée ennemie vienne lui offrir la bataille. Le 4" décembre 4805, il apprend que les Russes ont commencé un mouvement de flanc pour tourner sa droite. « Avant demain celte armée sera à moi, d dit-il, et il donne ses ordres en conséquence. Le lendemain, en effet, cette armée, qui compte 1 00,000 hommes des meilleures troupes de la Russie, est brisée, anéantie, sans que les destins aient été un moment balancés. La campagne se termine par un coup de tonnerre, ainsi qu'il l'avait annoncé. Les débris des bataillons russes n'échappent à la captivité et à la mort que par la générosité du vaiuqueur, et trois jours après. Napoléon dicte à l'empereur d'Autriche, à son bivouac d'Austerlilz, les conditions de paix du traité de Presbourg qui met l'Europe à ses pieds.

Ainsi une seule journée sanctionnait le passé et semblait assurer l'avenir. Le roi Ferdinand de Naples avait violé, pendant la dernière guerre, le traité de paix avec la France, il est déclaré déchu de la royauté des Deux-Siciles, à la-

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS, m

quelle Joseph est élevé à sa place; la république batave correspond secrèteînenlavec l'Angleterre, elle est érigée en royaume et donnée à Louis; Murât reçoit le grand -duché de Berg; le maréchal Berthier est fait prince de Neuchàtel, M. de Talleyrand prince de Bénévent. La Dalmalie, Il si rie, le Frioul, Cadore, Conegliano, Bell une, Trévise, Fellre, Bassano, Vicence, Padouc et Rovigo deviennent des duchés, et le grand empire napoléonien, avec ses royaumes secondaires, ses llefs, sa confédération du Rhin et sa médiation suisse, de république qu'il était, se trouve taillé, en moins de deux années, sur le modèle de celui de Charlemagne.

Bonaparte avait changé l'épée pour le sceptre, Napoléon venait de changer le sceptre pour le globe.

La campagne de l'armée française d'Italie, pendant 1805, peut donc être considérée, dans le tableau général, comme un bel accessoire qui se détache sans inconvénient du sujet principal. Au surplus, si la coopération de l'armée de Masséna ne fut pas utile à Napoléon pour obliger ses ennemis à reconnaître sa supériorité et à lui demander la paix, cette armée ne s'en était pas moins mise en mesure d'aider l'empereur à obtenir ce résultat, si l'ennemi s'était obstiné à continuer la guerre.

Le 26 septembre, lorsque l'empereur passait le Rhin, l'armée d'Italie était formée sur deux lignes entre le Mincio et l'Adige. Sa première ligne s'étendait, sur la rive droite de celte dernière rivière, depuis Vérone jusqu'à Legnago. Le quartier général était Vallegio. Cette armée, forte de 40,000 hommes, était composée d'abord de quatre divisions d'infanterie et de deux de cavalerie.

La première d'infanterie, aux ordres du général comte Verdier, était formée par les 22* d'infanterie légère, 29*, 51* et 101e de ligne. A cette division étaient attachés les 3e et 14* régiments de chasseurs à cheval.

La seconde division d'infanterie, aux ordres du général Robin , renfermait les 8* et 14* d'infanterie légère, les 1", 53* et 106* de ligne, et le 15* régiment de chasseurs à cheval.

La troisième division, commandée par le général Zayoncheck, était composée des 23< d'infanterie légère, 9«, 10* et 62* de ligne.

La quatrième division, dite de réserve, était aux ordres du général comte Molitor; elle renfermait les 5*, 23*, 60e et 79* de ligne, et le bataillon de pionniers noirs.

La division de cavalerie légère, aux ordres du général comte d'Espagne, était formée par les 23', 24', 29' et 30* régiments de dragons.

Celle des cuirassiers, commandée par le général baron Pully, était formée des 4*, 6*, 7* et 8* régiments de cette arme.

L'artillerie avait à Povegliano son parc de réserve, partagé en trois divisions, dont une d'artillerie à cheval.

A cette môme époque, l'armée autrichienne, tant en Italie que dans la partie méridionale du Tyrol, présentait une force de 82 bataillons et de 52 escadrons, s'élevant à plus de 100,000 hommes. Elle était commandée par l'archiduc Charles, dont le quartier général était à Lonigo. Celte armée était concentrée in. 21

sur la rive gauche de l'Adige, entre Vérone, Cologna, Montagnatia, Betivaquaet Legnago. Tantôt les Autrichiens faisaient des démonstrations qiA annonçaient le dessein de forcer le passage de l'Adige, tantôt ils paraissaient vouloir se contenter de le disputer vivement aux Français-, car ils travaillaient à se fortifier sur toute la ligne de cette rivière, particulièrement 'devant Vérone Legnago, en arrière de Caldiero et sur toutes les «auteurs.

Malgré les faibles moyens qu'il pouvait opposer à l'archiduc, le maréchal Misséna," voyant ses troupes animées du meilleur esprit, avait résolu, dès son arrivée en Italie, de disputer vivement le terrain, et de ue pas en céder nè pouce sans le faire acheter à l'ennemi par de sflfnglante -combats. Dès qu'il fut } instruit de la marche de l'empereur entre le Rhin et lefhhrube et dés dangers qui paraissaient menacer l'armée autrichienne en Allemagne, le maréchal Masséna se décida à prendre vigoureusement l'offehfsive.

Le U octobre, on était en état de guerre en Italie. Quelques Jours se passfcrent en préparatifs. Le 18, une partie de l'armée française passa l'Adige a* pont du Chateau-Vieux de Vérone et chassa l'ennemi de ses avant-postes. Le quartier général fut transporté à Atpo.

L'ennemi s'était retranché d'une manière formidable sur la hauteur de Caldiero, où il avait concentré ses forces. A celle époque, on était à Vienno dans les plus vives inquiétudes sur lè sort de l'armée d'Allemagne; cette'mqmV'tiide s'était communiquée au quartier général de l'archiduc 'Charles. Cè pfîttt* iprévoynK sans doute la catastrophe qui était réservée au général Mac%-, et se trouvait peu rassuré parl'anïvéedes'Russes, anxquelsil ne |iouvail supposerai les moyens ni la volonté dè sauver la monarchie autrichienne. L'arcmAuc pensait à opérer, s'il était encore possible, ce 'salut par lui- même. Mais il attetrdait les événements; et, malgré là 'supériorité de ses fori es, il n'osait pas prendre l'offensive.

De son coté, Masséna voulait employer tous les moyéris qoi pouvaïéh assurer son opération, avant de tenter une entreprise aussi vigonfèuâè que celle de débusquer l'ennemi de l'excellente position qu'il occupait. 'On resta en présence jusqu'au 20 octobre. Ce jour-là, le maréchal fit passer!' Adig* à toute l'armée. L'enriemi, abordé avec la plusgrande impétuosité, céda toutes ses positions sur les bords du fleuVe èt se rétira sous le feu de ses redouteS-à Caldiero.

Le 30, le maréchal fit attaquer «cette 'ligne imposante dè retranchements par trois divisions de son armée. La première était au centre, la ttàislèmè 'a ga** che, la quatrième à droite; la Réserve de grenadiers en secon-te %he; la division de dragons et celle de chasseurs achevai dans les intervalles.

La seconde division (Verdicr), soutenue par la division fie cuirassiers, devait effectuer à Ronco le passage de l'Adige, au moment de l'action, et se porter rapidement sur ii petite rivière de l'Alpon pour envelopper Pennemt. t/aftaque des redoutes fut extrêmement vive; mais la défense des Autrichiens, rassurés par la force des ouvrages et de la position, ne le fut pas moins. L'armcè française dut céder au double avantage qu'avait l'ennemi, celui éa nombre «e*

ET I* TOUS LES RÉGMENTS. toa

du lorrain. Las redoutes de Caldrcrone furent pas enlevées; mais l'armée s'établit sur la rive gaucluv de l'Adigo. L'ennemi, immobile derrière ses retranchement*, n'osa |ioint l'attaquer.

Ce reppa dura deu* jours. Le 2 novembre, l'archiduc, après avoir fait une démonstration qui annonçait la volonté d'attaquer, évacua subitement la ligne de Cakliero el commença sa retraite.

L'armée française se mitaussitôtà la poursuite des Autrichiens. Le 3, on combattit avec chaleur sous les murs de Vicence. Le 4, à huit heures du malin, Vicence ouvrit ses portes; l'ennemi, qui n'avait voulu que retarder la vivacité de la poursuite, ne put pas éviter d'avoir son arrière- garde atteinte et entamée. L'armée française effectua ce même jour le passage de la Brenta. Bassano, Tràvisc, Pedoue, furent successivement occupées. Le 10, la Piave fut franchie.

Le H, le corps du général Gouvion Saint-Cyr, venant du royaume de Na pics, •féra sa jonction avec l'aile droite de l'armée d'Italie.

Le prince Charles prit position, le t2, sur la rive gauche du Tagliamento. On se canonna vivement toute la journée. Mais l'ennemi se relira dans la nuit, el l'armée française franchit le Tagliamento sans obstacle.

Depuis ce moment, l'archiduc accéléra sa retraite. Les nouvelles d'Allemagne le pressaient. Il abandonna, sans foire la moindre résistance, Udine, Palrna- Kova, Gradisca. tt défendit un moment la ligne de l'Isonzo; mais, le passage ayant été forcé, il évacua Foriaia dans la nuit du 17 au 18. Le maréchal Masséna établit son quartier général dans celte ville, et l'armée prit position sur les deux rives de llsonio. La quatrième division, commandée alors par le général Serras, fut envoyéo sur Trieste, dont elle s'empara. La division de chasseurs a cheval suivit, en le harcelant, l'ennemi, qui se retirait sur Laybach.

A datée de cette époque jusqu'au 1" décembre, l'armée d'Italie ne fil plus 4e mouvements importants. Le 26 novembre, le maréchal prince d'EssIing rendit compte au prince major général : a qu'ayant été instruit, par divers rapports et spécialement par une lettre du général Vial, ambassadeur de S. M. impériale à Berne, qu'un corps de l'armée autrichienne d'Allemagne, qui se trouvait coupé par suite des manœuvres de la grande armée, devait descendre des montagnes du Tyrol, il avait pris ses mesures pour que cette colonne fût coupée par ses divisions dans quelque direction qu'elle se portât; qu'en effet, le corps ennemi, fort de 7,000 hommes d'infanterie et de 1,200 chevaux, sous les ordres du prince de Rohan, étant venu, le 23 novembre, se jeter sur Bassano, le général Gouvion Saint-Cyr, qui commandait dans cet arrondissement, s'était aussitôt disposé à le recevoir; que cependant, pour ne négliger aucune précaution, il avait fait arriver à marches forcées sur la Piave sa division de grenadiers, celle de cuirassiers et une brigade de dragons, pour tourner la position de Bassano.

« Le maréchal ajoutait que le prince de Rohan , sentant la difficulté de sa situation, avait prévenu l'attaque en se jetant violemment sur la division du général Régnier, qui appartenait au corps du général Gouvion Saint-Cyr; mats que, vigoureusement repoussé d'abord el ensuite attaqué par de neu-

vellcs troupes, l'ennemi avait fini par demander à capituler; que 6,000 hommes d'infanterie, 1 ,000 chevaux, 6 drapeaux, 1 étendard, 12 pièces de canon, leurs caissons et d'immenses bagages étaient restés au pouvoir de l'armée française, et que le prince de Rohan, commandant ce corps, ainsi que d'autres généraux et plusieurs colonels, étaient au nombre des prisonniers. »

Le 1er décembre, l'armée se remit en mouvement. Trois divisions marchèrent pour occuper le Frioul autrichien, la Carniole et tous le reste du littoral, tandis que le général Gouvion Saint-Cyr était en observation devant Venise et que la première division ainsi que les dragons se portaient sur la Carinthie. Le maréchal avait reçu, à cet égard, les ordres les plus positifs de l'empereur, qui, par une leltre datée de Brun, le 22 novembre, lui faisait prej-crire de contenir l'archiduc, de l'occuper sans relâche, afin qu'il ne pût venir se jeter sur la grande armée, en présence de toutes les forces russes. Le 6, le quartier du maréchal était à Laybach, lorsqu'il apprit, par un de ses aides de camp, la nouvelle de la bataille d'Austerlitz et bientôt après la signature de l'armistice.

La cour de Naples, ainsi que nous l'avons dit, avait violé pour la troisième fois la solennité des traités, le lendemain même de la paix de Presbourg (27 décembre), Napoléon lança un décret d'analhème sur le royaume des Deux- Siciles, et déclara que la famille des Bourbons avait cessé de régner. Bfasscna fut chargé de mettre cet ordre à exécution et de conduire triomphalement à Naples Joseph Bonaparte, qui lui succédait par droit de conquête. Le vainqueur de Zurich se mit en marche, franchit le Garighano le 8 février, et se dirigea en trois colonnes sur Gaëte, Capone et Etry. La marche de nos troupes fut rapide; les soldats napolitains n'osèrent attendre nulle part les terribles vainqueurs des Autrichiens. La cour elle-même s'embarqua pour la Sicile aussitôt apr ès la proclamation du décret de Napoléon, qui la frappait de déchéance. Et le 15 février, Joseph Bonaparte Gt son entrée dans sa capitale. La Calabre, la Pouilleet 1rs Abruzzes offraient encore quelque résistance. Saint-Cyr fut chargé de soumettre ces deux dernières provinces; Régnier eut ordre de balayer la Calabre; quant à Masséna, il eut la mission de veiller sur Naples. Une seule ville osa résister aux attaques des Français, ce fut Gaëte; un seul homme osa défier leur courage, ce fut un étranger, le prince de Hesse-Philippsladt, chargé de la défense de cette ville et qui avait juré à la reine de Naples de la garder jusqu'à la dernière extrémité. Il tint parole. Gaëte ne se rendit qu'après un long siège, et après avoir tiré, en trois mois, 1 1 7,000 boulets et 20,000 bombes.

Après le récit des glorieux événements de cette campagne, pourquoi sommes-nous obligés de tourner nos regards vers notre flotte et d'fijouter le nom de Trafalgar à ceux d'Ulm et d'Austerlitz? Malheureuse journée qui décida du sort du monde et qui porta la puissance maritime de l'Angleterre à l'apogée de la splendeur et de la force, de même qu'Austerlitz avait élevé la fortune de la France impériale au plus haut degré de la puissance et de la gloire!

Ainsi, par une funeste et étrange compensation, les résultats de la campagne de 1805 furent également favorables aux deux puissances rivales, et, si le traité de Presbourg mit l'Europe continentale aux pieds de Napoléon, la des-

tniction de la marine française livra l'empire des mers à la domination absolue de l'Angleterre. Le brait retentissant de nos colonnes victorieuses empêcha d'entendre en Europe les échos sinistres du canon de Trafalgar, mais le résultat n'en fut pas moins immense et prodigieux pour l'Angleterre; car ce résultat ne coûta aux vainqueurs que 1 ,600 hommes tues ou blessés, tandis que notre victoire à Auslerlitz nous coûtait près de 7,000 hommes. Du reste, de 4805 à 1815, la France ne livra pas un seul combat sans perdre au moins autant de monde que les Anglais n'en avaient perdu dans celle grande journée, et quelques-uns de nos succès furent payés du sang de 30,000 de nos soldais, comme à Eylau et à la Môtkowa.

L'amiral Villeneuve, on se le rappelle, sorti du Ferrol avec 33 vaisseaux, était revenu à Cadix malgré les instructions qu'il avait reçues et s'y était fait bloquer. Napoléon, renonçant à son projet d'une descente en Angleterre, lui avait prescrit de sortir de ce port pour débloquer Carlhagène, enlever la petite station anglaise devant Naples, débarquer les 10,000 hommes qu'il avait à bord pour renforcer Sainl-Cyr à Tarente et lui permettre de soumettre Naples. Villeneuve devait ensuite porter des croisières en tout sens dans la Méditerranée et dans l'Océan; il devait surtout, d'après l'ordre exprès de Napoléon, en avoir une à Sainte-Hélène pour enlever les convois revenant de l'Inde. En convoitant ce rocher perdu au milieu de l'Océan, le grand capitaine était loin de prévoir alors que c'était là qu'irait s'accomplir la dernière phase de sa prodigieuse destinée!

Les ordres de Napoléon étaient positifs. Villeneuve devait sortir de Oïdix, à moins qu'il ne fût bloqué par 39 vaisseaux. Dans ce cas il pouvait attendre. Villeneuve aima mieux combattre. On lui avait reproché son inaction à Ahoukir et son retour à Cadix. 11 n'hésita pas à donner l'ordre du dé|>art. « Si la marine française, écrivit-il quelques jours avant le combat, n'a manqué que d'audace, comme on le prétend, l'empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les plus éclatants succès. » Il croyait n'avoir devant lui que la flotte «le l'amiral Colingwood, composéedeît vaisseaux. Mais l'amiral Nelson, le plus grand homme de mer de l'Angleterre, venait d'arriver dans ces parages (17 octobre) avec une des flottes réunies à Porlsmoulh pour la défense descôtes; ce qui élevait à 33 le nombre des vaisseaux dont il venait de prendre le commandement en chef.

L'amiral Villeneuve était un homme instruit, il connaissait son métier et ne manquait ni d'esprit ni de courage-, mais il n'avait ni la résolution ni la fermeté qu'exige un commandement en chef. Il fut informé, dit-on, la veille du combat, de l'arrivée de son redoutable adversaire; il ne voulut pas y croire. D'ailleurs il était résolu à combattre à tout prix. Le nombre des vaisseaux français et espagnols qu'il avait sous ses ordres était de 31 à 33; mais ces vaisseaux et la composition des équipages, surtouteeux de la marine espagnole, laissaient beaucoup à désirer. Sons ce rapport, les éléments de combat qu'il avait sous la main étaient bien inférieurs à ceux dont disposait l'amiral Nelson. Villeneuve ne l'ignorait pas; il savait que les marins anglais étaient plus expé

1<* HmOFBE DE L AHMéB

rimentéa et phi» confiante dans te succès; il savait aussi que les officiers rte celle nation manœuvraient mieux et avec plus d'audace; mais il complait sur la bravoure de nos marins. Aussi, dans les ordres qu'il donna, se borna-t-il à adresser à ses capitaines les instructions suivantes : « On ne doit pas attendre les signaux de l'amiral, qui, dans la confusion d'une bataille navale, ne peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout les Dure parvenir. Chacun ne doit écouter que la voix de 1 honneur et se porter au plus fort du danger. Tout capitaine est à son poste s'il est au feu! »

Villeneuve mil à la voile le 19 octobre; le il , lesdoux flottes se rencontroronk à la hauteur du cap de Trafa'gar, un peu au sud-ouest de Cadix, L'action fut chaudement engage, et plusieurs capitaines de vaisseau firent des prodiges de valeur; niais l'amiral français n'était p is de force à lutter avec un adversaire comme Nelson. Il se borna à suivre les vieux errements du déploiement en ordre parallèle, comme l'avait fait Brueys à Aboukir, et il eut lo môme sort. Nelson, plus habile, saisit l'avantage du vent de nord-ouest qui soufflait, se forma en deux colonnes, et, suivant sa manœuvre usuelle, oou|ia le centre de la ligne française avec 14 vaisseaux, qui le sépirèrent de la droite, tandis que 13 autres accabla:ent la gauche on la prolongeant successivement dans toute sa longueur. Celle manœuvre eut un plein succès. Les vaisseaux français, coupés d'abord , puis successivement écrasés, furent presque tous pris o*i désemparés. La défaite était complète, mais du moins elle avait été glorieusement compensée. Les vaisseaux anglais avaient mieux manœuvré, mais ils ne s'étaient pas battus avec plus de courage et de dévouement. Quelquesuns de nos officiers s'étaient couverts d'une gloire immortelle. L'amiral Villeneuve, si malheureux dans celle journée, n'eut pas même le cruel honneur de mourir à son poste de combat. Il fut forcé d'amener son pavillon après cinq heures des plus héroïques efforts. Le vaisseau amiral qu'il montait, k Bucentaure, privé de sa mâture, criblé de boulets, ayant le flanc droit déchiré et rasé comme un ponton, avait perdu presque tout son équipage et ne pouvait plus même se servir de ses balleries. Villeneuve espérait encore échapper à la captivité et continuer la lutte sur un autre vaisseau, mais il avait perdu tous ses canots par la chute de la mâture. L'infortuné amiral se rendit à la dernière extrémité. Nelson, du moins, ne jouit pas de son triomphe, il hit frappé à mort par une balle partie des hunes du Jtedoutalle, et qui, l'ayant atteint à l'épaule gauche, vint se fixer dans les reins. Ployant sur ses genoux, il tomba sur le pont cherchant à se soutenir sur l'une de ses mains. En tombant il dit : Je suis frappé à mort, tes Français en ont fini avec moi ! et il s'évanouit. On l'emporta; tous les secours de l'art furent inutiles. Il mourut peu de temps après. Cet homme célèbre, que nous devons haïr et admirer, recouvrant un instant ses esprits avant de mourir, s'informa des nouvelles de la bataille, et expira en donnant des ordres pour la fin de la journée.

En somme nous avions perdu 16 vaisseaux près de Trnfalgar; quatre autres, gous les ordres de l'amiral Dumanoir, s'étaient échappés, mais ils furent pris plus lard près de Rochefort par une croisière anglaise. Les débris de l'es-

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. *6ï

cadre franco-espagnole, sous les ordres de l'amiral Gravina, s'aoheminèrent vers Cadix.

En ce moment une affreuse tempête souleva les flots, comme si le ciel eût voulu faire expier aux vainqueurs la gloire de leur triomphe. Bientôt une nuit profonde et horrible confondit vainqueurs et vaincus dans le même danger. L'effroi de la teni|iête, la craiute d'être brises sur les côtes s'empara des Anglais. Les Français, au contraire, saluèrent ce désordre des éléments comme un bienfait de la Providence, préférant la mort au milieu des flots à la captivité à Londres. Presque tous parvinrent, en effet, à s'échapper, au risque d'échouer sur les cotes, et arrivèrent à Cadix. Enfin l'amiral anglais ne conserva que 4 des 17 vaisseaux, trophée de sa victoire, et de ce nombre un seul était français»

Telle fut la bataiHe de Trafalgar. Najioléon en reçut la nouvelle dans sa marche sur Vienne. 11 en fut vivement affligé; car dès ce jour les vaisseaux français ne pouvaient plus se montrer sur la mer et seconder ses vues. Ses dernières espérances sur l'établissement d'une marine venaient de s'engloutir dans les eaux de Trafalgar.

La j>aix de Presbourg ne fut qu'une trêve de courte durée pour notre armée. La Prusse, dont la neutralité, {tendant la dernière guerre, ava.i .'té plus que douteuse, la Prusse à son tour déclara la guerre à la France. L 'établit sèment de la confédération du Rhin, l'élévation de Louis au trône de Hollande et la >pro|>08ition de rendre le Hanovre à l'Angleterre, sans consulter la cour «le Berlin, furent le prétexte a^tarent de cette guerre. La reine, les (wincea, les ministres ne rêvaient que batailles et succès. Il semldait, à les entendre, qu'il suffisait de la présence des Prussiens sur le Rhin pour faire disparaître le prestige glorieux de nos légions. La reine, jeune et belle, revêt le costume militaire, parcourt les rues de sa capitale, (tasse des revues et ap|ielle aux armes toute la jeunesse du royaume. Le cri de guerre retentit de Polsdam à Jtoenigsl>erg. La Prus?e, enfln , entraînée par la fatalité, devait subir à son tour les Fourches Catidines dlcna, et fournir aux nations I exemple d'une des phte sévères leçons que la Providence ait jamais données à un |«uple. Mettant de côté toute espèce de prudence; le gouvernement de Berlin ne veut pas même attendre la coopération de l'armée russe cantonnée sur le Niémen. Il se souvient qu'il est dé|tositaire de la gloire du grand Frédéric, et il craint de partager avec son alliée, la Russie, l'honneur de vaincre les vainqueurs d'AiisterliUs. L'n ultimatum im|>ér:eiix est signifié à Na|>c4i!on, presque aussi arrogant dans la forme que celui dont Brunswick avait Tait procéder sa marche dans la Cbanqiagne. Dans cet ultimatum on sommait l'eut|>eieur : 1° d'évacuer l'Allemagne par journée» d'étape»;^ dedétucher Wesel de l'empire; 3" d 'envoyer une réponte avant le 8 octobre au quartier général du r»ri.

Napoléon reçut cet ultimatum au n.ilieu d'une foie, il lit apfteler Derthier et lui dit : « On nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8 octobre : jamais un Français n'y a manqué ! Mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être Uiuoin des combats, marchons sans nous coucher pour la Saxe.»

On aurait dit que la Prune se trouvait au lendemain de Rosbach.

Dès le mois de septembre, les Prussiens avaient envahi la Saxe, comme l'Autriche avait envahi la Bavière l'année précédente. Mais 1 électeur, au lieu de fuir comme le roi de Bavière, avait été entraîné à prendre les armes. 100,000 hommes formant le premier corps d'armée de Frédéric-Guillaume et une réserve de 40,000 hommes se réunissent à Custrin et se dirigent en même temps vers la Westphalie et la Sonahc.

a Le roi, en se mettant lui-même à la tête de son armée, dit Jomini , avait exhumé tous les vieux généraux de la guerre de Sept Ans pour lui servir de guides. Le duc de Brunswick et Mollendorff devaient conduire l armée à la victoire. Le premier général d'avant-garde, sous son père, le grand Ferdinand, n'avait jamais combattu depuis lors qu'à Kaiserlantern contre Hoche il s'était borné à défendre bravement son camp. Bon administrateur, vaillant dans le combat, mais timide dans le cabinet, il n'avait rien su apprendre durant les quinze années qui venaient de s'écouler, bien que ces quinze années fussent assez riches en grandes leçons pour tout militaire capable d'en profiter. Mollendorff, non moins brave, n'était pas plus habile capitaine. L'âge avait glacé chez eux les qualités qui leur avaient valu tant de réputation, et ne leur avait pas donné le génie; car le génie n'est jamais le fruit de l'âge ni de l'expérience.

«Ces habiles manœuvriers, plongés dans un sommeil léthargique depuis dix ans, comptaient si bien nous reconduire à Mayence, qu'aucun préparatif n'avait été fait pour mettre en état leurs places de première ligne, situées à quelques marches de leurs cantonnements. Tandis que nous entassions bastions sur bastions, à Kehl, à Cassel, à Wesel, ils ne mettaient pas une palissade à Magdebourg, pas un canon en batterie à Spandau.

« L'armée, ajoute Jomini, était belle, d'une tenue et d'une discipline admirables; l'artillerie excellente; la cavalerie n'avait pas encore oublié Seidlitz et ses immortelles leçons; disons plus, l'état-major était très-instruit, mais instruit au détail. »

Tels étaient les chefs et la composition de l'armée que nos soldats allaient avoir à combattre. L'année française, après avoir fait exécuter le traité de Presbourg, se préparait à évacuer le territoire germanique. Les préparatifs de la Prusse arrêtèrent la marche rétrograde de nos soldats. Aussitôt les maréchaux retournent à leurs postes; les cam|>s qui étaient autour de Paris sont levés. Le maréchal Lefebvre part d'Augsbourg, se rend à Dunckclsbulh. Le prince de Ponte-Corvo se poste en avant de Nuremberg et d'Anspach; le maréchal Aiigereau prend position près de Limhourg, sur le Lahn. D'autres corps se dirigent sur Furth, où ceux qui arrivaient du haut Palatinat font leur jonction. En même temps, les garnisons de Wéléravie sont renforcées; Venloo est réparée. On approvisionne Maëstricht. On met le royaume de Hollande en état de défense. L'empereur Napoléon quitte Paris, se rend à son année; le 6 octobre il arriva à son quartier général à Bamberg. L'armée française était forle de 180,000 hommes des cinq corps de Bernadette, Davoust, Soult, Ney, Lannes et Mural.— H prend de nouvelles dispositions, les cinq corps

it- »n anat{uei par ie *z;v d miauleric légère. La vigueur de l'attaque, «outeiii n

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Soult, Ney, Lannes et MuraL— Il prend fie nouvelles dispositions, les cinq corps

que nous venons de désigner se réunissent à Cobourg et à Bamberg. La garde, commandée par le maréchal Lefebvre, se porte également à Bamberg; Augereau part de Francfort pour menacer la route de Cassel. Mortier assemble le 8' corps aux contins de la Westphalie; Louis, le futur roi de ce royaume, marche avec 15,000 hommes dans la direction de Wesel; Marmont occupe l'Illyrie avec le 2' corps, et couvre Raguse et Cattaro.

L'armée prussienne s'était concentrée sur la Saal et la Verra; sa droite à Eisenach, le centre à Gotha et Erfurth, la gauche à Weimar, appuyée sur les hauteurs qui couronnent le pays entre celte ville et Iéna. Toute l'étendue de son front était couverte par les bois de la Thuringe et par la chaîne de montagnes qui borde la frontière de Saxe et traverse cette contrée en se dirigeant vers le nord de la Hesse. De nombreux avant-postes assuraient sa ligne, dont la gauche était flanquée par un corps de troupes établi sur la rive droite de la Saal, el par les postes de Schleitz, Saalfcldt, Saal bu rg et Hoff, dans lesquels on avait jeté des troupes. Cette position, défendue par tous les avanlages que la nature et l'art peuvent fournir, présentait de grandes difficultés pour une attaque de front; mais elle avait l'inconvénient d'établir principalement ses forces sur la droite, de ne pas opposer assez de résistance au passage des débouchés de la Franconie, de laisser un côté faible sur la gauche, qu'il était possible de tourner, parce (pi on avait eu l'imprévoyance de ne pas jeter assez de forces sur la rive droite de la Saal.

L'em|»creur Napoléon saisit au premier coup d'œil tout le parti qu'il pouvait tirer de celte faute. Il n'était resté qu'un jour à Bamberg. lien parti le 8 octobre 1806, à Irais heures du matin, el sur les neuf heures il arriva à Crosnach.

Les ordres qu'il avait donnés pour mettre l'armée française en mouvement recevaient dans ce moment la plus active exécution. La droite, composée des corps d'armée des maréchaux Soult et Ney, avec une division de Bavarois, était partie d'Amberg et de Nuremberg pour se réunir à Bayreuth et se diriger à marches forcées sur Hoff, où elle arriva le 9, enleva tous les magasins de l'ennemi, lui fil des prisonniers, et se porla le 10 sur Plauen. Le maréchal Ney suivait ce mouvement, à une demi-journée de marche. Le centre, composé de la réserve du grand-duc de Berg, du corps d'armée du maréchal prince de Ponte-Corvo, de celui du maréchal Davoust et de celui de la garde impériale, débouchait par Bamberg sur Crosnach, et arrivait surSaalburg, pour se porter de suite sur Scbleitz et Géra. La gauche, composée des maréchaux Lannes, Lefebvre et Augereau, marchait de Schcweinfurtsur Cobourg, Graffenthal et Saalfeldt. Cette direction oblique portail l'année française sur la gauche de l'armée prussienne, et lui faisait éluder une grande partie des obstacles présentés par la force de la position. Pendant qu'elle exécutait son mouvement, et «i l'instant où l'empereur Napoléon arrivait à Crosnach, le grandduc de Berg débouchait de Crosnach avec sa cavalerie légère et le 25e régiment d'infanterie légère. Il s'avança jusqu'à Saalburg. Un régiment prussien, gardant ce poste, voulut défendre le passage de la Saal. Le grand -duc le fit attaquer par le d'infanterie légère. La vigueur de l'attaque, soule-

nue par une forte canonnade, et la crainte d'être tourné, décidèrent le corps

ennemi d'abandonner sa position et la rivière do la Saal.

Le lendemain, î) octobre, le grand-duc continua sa marebe sur Scbleitz, que le général Tavenzien occupait; il campait sur ce point avec 6,000 Prussiens et 3,000 Saxons. L'empereur, qui avait employé toute la mutinée à reconnaître le pays, arriva vers midi et donna sur-le-champ l'ordre d'attaquer. Le maréchal prince de Pontc-Corvo fit ses dispositions, et, secondé par le grand-duc de Bcrg,il enleva le poste de Scbleitz. Les Prussiens, mis en déroute, essayèrent de se rallier dans la vallée qui est au-delà de Scbleitz; mais ils furent encore forcés de céder, en laissant plusieurs morts sur la place. Le général Tavenzien et ce qui restait de sa division se retirèrent sur Auma; la cavalerie française les atteignit, les attaqua pour la troisième fois et compléta leur défaite. Us firent encore une perte considérable dans cette affaire. Leurs hussards ne purent soutenir le choc des hussards français; les dragons de Saxe furent très-maltraités ; le régiment des gardes saxonnes y perdit son colonel, qui périt au champ d honneur. Le général Vattier, à la tète du 4* de hussards et du 5' de chasseurs, fil une superbe charge; quatre compagnies du 27« d'infanterie légère, qui se trouvaient en plaine et investies par les hussards prussiens , leur prouvèrent que l'infanterie française pouvait se mesurer avec avantage contre la cavalerie prussienne. Le lendemain, to octobre, le maréchal prince de Ponte-Corvo établit son quartier général à Auma, et le grand-duc de Berg à Céra. L'aile gauche, commandée par les maréchaux Lannes, Lefcbvre et Augereau, obtint des succès aussi complets: elle était arrivée à Cobourg le 8 octobre, elle en partit le lendemain et se dirigea sur Granenthal. La division du général Suchet formait la tète de celte colonne : parvenue près Saalfeldt, elle y trouva l'avant-garde du corps d'armée prussienne du général Hohenlohe, commandée par le prince Frédéric-Christian-Louis de Prusse. Cette avant-garde était chargée de défendre le poste de Saalfeldt et le pont qui est entre cette ville et Rudentha). A peine la moitié de la division Suchet était arrivée, lorsque l'action s'engagea par une canonnade sous le feu de laquelle la troupe française mit tant d'activité dans son attaque, qu'elle ne laissa pas au reste de la colonne le temps d'arriver pour y prendre part. Les 9" et 10* hussards enfoncèrent la cavalerie des Prussiens; leur infanterie, qui se trouvait alors coupée du reste de son armée, Fe mit en retraite, mais elle ne put conserver ni son ordre de bataille ni ses rangs. Un marais qu'elle rencontra dans sa marche compléta le désordre; elle fut en partie culbutée dans ce marais, et en partie dispersée dans le bois. Mille prisonniers, six cents hommes tués, trente pièces de canon tombées au pouvoir des vainqueurs, furent le résultai de cette affaire, dans laquelle le prince Louis de Prusse, l'un des provocateurs de la guerre, périt glorieusement par un excès de témérité et de désespoir. Ces affaires d avant-posles balayèrent la rive droite de la Saal, rendirent l'armée française maîtresse du cours de la rivière, et lui fournirent tous les moyens que l'empereur Napoléon s'était proposé d'acquérir pour tourner l'armée.

Dès le soir du 13 octobre, des patrouilles françaises se montrèrent aux portes de Leipsick. Le quartier général du grand-duc de lîerg s'établît entre celte ville et Zeist; celui du maréchal priuce de Ponte-Corvo à Zeist; le quartier impérial, la garde, le corps du maréchal Soult, à Géra, et celui du maréchal Ne y à Neustadt. En avant de cette ligne, le maréchal Davoust s'empara de Naumhourg et des magasins nombreux établis par l'ennemi dans cette place, particulièrement d'un superbe équipage de pontons attelée, et fit des prisonniers, l e maréchal Lannes prit poste à lena, et le maréchal Augerean à Kala. La facilité que chacun d'eux trouva dans l'établissement de son quartier général sur ces deux points fut le résultat d'une faute grave commise par les chefs de l'armée prussienne, et peut-être l'une des principales causes de leur défaite dans la bataille d'Iéna.

Le roi de Prusse avait eu l'intention de commencer les hostilités le 9 oeto^ bre; il se proposait de déboucher sur Francfort par sa droite, sur Wurtzbourg par son centre, et sur Bamhcrg par sa gauche.

La position qu'il avait fait prendre à son armée secondait ses projets; déjà toutes ses divisions étaient pré|>arées pour l'exécution de ce plan, lorsque, se voyant prévenu |>ar l'empereur Napoléon, et tourné par l'armée française, U sentit la nécessité de faire de nouvelles dispositions. Les journées des 9, 10, Il et 12 octobre furent employées à rappeler tous les détachements qu'il avait déjà poussés en avant : et, d »ns celle du 13, son armée, changeant de direction, vint se former en bataille entre Capellendorf et Auc rstaedt, faisant face à la Saal. L'avant-garde d(* Prussiens, commandée par le général Tavenzien, occupait les hauteurs qui environnent Lulzerode-. les feux pouvaient atteindre aisément le plateau sur lequel l'armée française bivouaqua |>emlant la nuit qui précéda la journée du 14, et plongeaient sur tous les défilés qu'elle devait franchir pour déboucher dans la plaine. Sa gauche était soutenue par le corps d'armée du général Holzendorff, et celui du prince de Hohenlohe formait derrière elle U corps de bataille.

Dans sa nouvelle position , qui paraissait aussi inexpugnable que sa première, l'armée prussienne défendait la chaussée de Wuimar et manœuvrait pour forcer le passage de la Saal ; mais ses chefs, qui n'avaient aucun plan déterminé pour le succès de cette opération, ni pour la bataille, qu'ils ne pou>vaient éviter, s'étaient laissé prévenir sur tous les points qui auraient pu leur faciliter le passage de la rivière.

L'empereur Napoléon arriva le même jour, 13 octobre, à léna, sur les deux heures de l'après-midi , et se rendit au même instant sur le plateau qui est en avant de cette ville, dont sou avant-garde s'était emparée, pour y reconnaître les positions de l'ennemi. Elles paraissaient établies sur l'espérance que 1 armée française ne pourrait déboucher dans la plaine qu'en forçant le passage de la chaussée, dont le plateau formait le principal abord, et sur ce que toute l éleo» due de ce plateau suffisait à peine pour le déploiement de quatre bataillons; mais toutes les difficultés s'aplanissent devant nos soldats, et surtout lorsqu'ils

sont sous les yeux de Napoléon. L'empereur flt travailler tonte la nuit pour rendre praticable, dans le roc, un chemin qui pût conduire l'artillerie sur la hauteur, et pour faciliter le déploiement de toutes les troupes que l'on ne pouvait placer sur le plateau par des débouchés qu'on fit ouvrir, à partir de la ville, et continuer jusque dans les vallées qui l'avoisinent.

Pendant que ce travail s'exécutait , le corps d'armée du maréchal Lannes vint prendre position sur le plateau ; il fut rangé par les soins du général Victor. La division Stichet occupait le penchant à droite; la division Gazan celui de la gauche, et le maréchal Lefebvrc établit l'infanterie de la garde impériale au centre, sur le sommet. Par celle position, chaque division formait une aile; le canon de chaque corps était placé dans les intervalles. Le maréchal Augereau appuyait la gauche de celte position par celle qu'il avait prise à Kala; le maréchal prince de Ponte-Corvo reçut l'ordre de déboucher par Dornbourg pour tomber sur les derrières de l'ennemi , s'il se portait en forces sur Naumbourg ou sur léna, et le maréchal Davoust celui de déboucher par Naumbourg et de prendre une position pour défendre les défilés de Kosen, dans le cas où l'ennemi marcherait sur Nanmbourg, et se porter sur l'Apolda pour le prendre à dos, s'il restait dans sa position. Les maréchaux Ney et Soult, dont les corps d'armée n'avaient pas encore eu le temps d'arriver, marchèrent toute la nuit.

L'empereur Napoléon passa au bivouac et an milieu de ses braves cette nuit dont l'appareil offrait le spectacle le plus imposant, celui de deux armées qui n'attendaient que la clarté du jour pour s'égorger. L'armée prussienne déployait son front sur six lieues d'étendue; l'armée française concentrait les siens sur un petit |>oint. Les feux étaient de part et d'autre à demi-portée de canon; les sentinelles auraient pu se parler, et il ne se faisait pas un mouvement qui ne fût entendu. Dès la pointe du jour, l'armée française prit les armes; un brouillard épais obscurcissait le temps. Avant de commencer l'action, l'empereur Napoléon parcourut plusieurs lignes; en passant devant le front de chacun des corps , il leur recommanda la cavalerie prussienne, si vantée jusqu'alors, malgré les souvenirs de la Champagne; il leur rap|>ela l'anniversaire d'L'Im, qui renouvelait, pour l'armée prussienne, la situation de l'armée d'Autriche; il leur fit observer que, cernés comme elle, les Prussiens avaient aussi perdu leurs lignes d'opérations, leurs magasins et la majeure partie des ressources qui leur étaient nécessaires pour attaquer ou pour se défendre, et qu'ils étaient aussi réduits, après quelques jours de campagne, à combattre, moins encore pour acquérir de la gloire que pour obtenir une retraite en essayant de faire, sur différents points, une trouée qui deviendrait l'opprobre de tous les corps dont la résistance ne serait pas assez vive pour en empêcher l'effet. Des cris multipliés de Marchons! Marchons! succédèrent à ce discours de l'empereur, et, sur-le-champ, les tirailleurs engagèrent le combat pir une vive fusillade. L'ennemi ne put résister à l'impétuosité de cette attaque, et, malgré les avantages de la position qu'il occupait, l'année française, surmontant tous les obstacles que la nature a multipliés sur tous les

points du terrain qu'elle devait parcourir avant de l'atteindre, l'en débusqua, se répandit dans la plaine et prit son ordre de bataille.

Les Prussiens, qui n'opposèrent à cette première attaque que les efforts d'une vive défense, se replièrent afin d'attendre, dans une nouvelle position, que le brouillard fût dissipé pour attaquer de leur côté. Ils sentirent alors la nécessité de détacher 50,000 hommes de leur gauche pour couvrir les défilés de Naumbourg et s'emparer des débouchés de Kosen; mais ils trouvèrent sur tous les points de cette attaque le maréchal Duvoust, qui les y attendait depuis la |iointe du jour. Le reste de leur armée, formant la droite et le centre, dont la force était encore de 80,000 hommes, se porta en avant sur l'armée française, qui achevait de déboucher du plateau d'Iéna. L'armée prussienne était nombreuse en belle cavalerie; toutes les armes qui la composaient manœuvraient avec précision et célérité. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés, quoiqu'il manquât encore dans l'armée française, depuis l'arrivée du maréchal Soult, une partie des troupes du maréchal Ney,qui étaient restées en arrière, la grosse cavalerie, qui ne pouvait pas rejoindre avant midi, et la cavalerie de la garde, qui était à trente-six heures de marche.

D'après ces considérations, l'empereur eût désiré de relarder l'attaque de quelques heures, afin d'attendre, dans la position qu'il venait de se procurer, l'arrivée des troupes qui devaient le joindre, et surtout celle de la cavalerie. Mais à la guerre aucune considération ne peut, dans certains moments, balancer l'avantage de prévenir l'ennemi et d'attaquer le premier. Il étaitd'ailleurs difficile de contenir l'ardeur des soldats français à l'approche du combat. L'effet de cette vérité ne Larda pas à se manifester. (In beau soleil d'automne parvint enfin à dissiper le brouillard qui couvrait les deux armées depuis deux heures; elles commencèrent à s'apercevoir à petite portée de canon.

Au sortir du débouché, la gauche de l'armée française, commandée par le général Augereau, s'était appuyée sur le village d'Ittcrstedt et sur les bois qui le bordent. La garde impériale, sous les ordres du maréchal Lefebvre, séparait cette gauche du centre, commandé par le maréchal Lannes. Le maréchal Soult commandait la droite, et le maréchal Ney, qui en faisait partie, n'avait encore que trois mille hommes d'arrivés. Le surplus de la ligne était plus particulièrement chargé de faire face aux 50.000 hommes de la gauche, détaches par l'ennemi. Plusieurs bataillons s'étant engagés dans un autre village, l'ennemi s'ébranla pour les en déposter. Le maréchal Lannes mit ses troupes en marche, par échelons, sur le village, pour le soutenir. Dans le même temps, le maréchal Soult, qui venait de déboucher par Closwilz, attaquait, sur sa droite, un bois défendu par le corps prussien sous les ordres du lieutenantgénéral Holzendorff. D'un autre côté, l'ennemi fit un mouvement de sa droite sur la gauche de l'armée française, et le maréchal Augereau se mit en marche pour le repousser. En inoins d'une heure l'action devient générale; 250,000 hommes sont aux prises, 7 à 800 pièces de canon vomissent la mort; on emploie toutes les ressources que le génie destructeur a inventées. Le sang coule, le courage et l'audace bravent la mort, affrontent tous les dangers pour mé-

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

riter la victoire et de nouveaux titres d'honneur. Des traits d'héroïsme éclatent dans les deux armées; mais la chance n'est pas égale. Du côté des Français, pas le moindre désordre. Le héros qui les commande a pris des précautions si soges, des mesures si précises, que la victoire n'est pas un seul moment incertaine. L'empereur Napoléon, enlouré du maréchal prince de Neucbàlel, ministre de la guerre, du grand-maréchal de son palais, Duroc,dugrand-écuver, le général de Caulineourt, de ses aides-de-camp, des écuyers de service, à la téte de l'infanterie de sa garde, porte partout l'œil du maître, et sa vigilance continuelle le tient en mesure de pourvoir au moindre accident imprévu. Le maréchal Soult enlève le bois qu'il attaque depuis deux heures, et fait un mouvement en avant.

L'empereur est averti que la division de cavalerie de réserve et les deux divisions du maréchal Ney viennent d'arriver, et qu'elles se forment en arrière du corps de bataille. Il fait avancer celte réserve sur la première ligne, dont l'ardeur redouble par cet appui. Dans un clin d'œil les Prussiens sont culbutés, se mettent en retraite; ilsl'exécuteutavec ordre pendant une heure; mais bientôt celte retraite se change en un désordre épouvantable. Le grand-duc de Berg,àla lète des divisions de dragons et de cuirassiers, était arrivé : il n'avait pu prendre part au combat, il s'en vengeait en écrasant les ennemis pendant leur retraite. La victoire était complète sur tous les points. Le maréchal Davoust faisait des prodiges à Auerslaëdl; il avait non-seulement couleuu, mais mené battant, l'espace de trois heures, le gros de l'armée ennemie, qui s'était présentée |iour déboucher par Koseu, et déployé la bravoure distinguée, et surtout la fermeté de caractère qui est la première qualité de 1 homme de guerre. Son exemple, celui des généraux Gudin, Friiinl, Morand, Daullanne, chef de létat-major, et la rare intrépidité du corps d'armée qu il commandait, soutinrent, sur les |K)ints qu'ils étaient chargés de défendre , les avantages et la gloire obtenus par le reste de l'armée. C elait une bataille gagnée par ce seul cor|>s d'armée.

«L'histoire militaire, dit le général Mathieu Dumas (I), n'offre aucun exemple d'une catastrophe qu'on puisse comparer à celle des batailles d'Auerstaedt et d léna, ni une plus terrible leçon pour les hommes d Élat, ministres et généraux d'armée ap|>elés dans les conseils du souverain. Quand il s'agit de commettre au sort des armes sa couronne et l'existence même de sa nation, U faut d'aulrcs molifs «pie ceux que 1 esprit de |>arti fit alléguer à la cour de Prurse. Nous avons prouvé que cette agression fut une graude faute politique, et nos lecteurs auront remarqué 1 influence hmeste de cet esprit présomptueux dans les opérations du duc de iirur.swick, ce prince qui ne survécut que peu de jours à la défaite de sa belle armée, n'eut pas un seul instant l'idée que l'empereur fût en mesure de l'attaquer avec toutes ses forces sur la rive droite de la Saal, et qu'il osât engager ses colonnes et sou artillerie dans de tels délités. 11 négligea de les garder, et les fit observer trop tard et trop lé-

(I) PrUU d- Mnmwti militaire».

gèremènt pendant sa marche de flanc. Il ne soupçonna pas quel était le dessein de son redoutable adversaire; il fui surpris partout. Huit heures de combat firent évanouir non-seulement tous ses projets de gloire et de conquête, mais jusqu'au moindre espoir de salut, o

Le roi de Prusse avait perdu dans un seul jour 60 drapeaux, 300 pièces de canon, dus magasins immenses, et près d'un tiers de ses armées avait été mis hors de combat ou fait prisonnier. Il eut 30 généraux tués, blessés ou pris; 324 autres officiers avaient eu le même sort. Les maréchaux duc de Brunswick et Mollendorfl", le prince Guillaume, les généraux Ruchel, Winig, Warlens-Leben étaient au nombre des morts ou des blessés. Un seul des trois généraux en chef avait échappé, c'était le prince Ilohcnlohc. Il fuyait en désordre. On aurait dit que la foudre avait frappé celle armée. La nuit qui suivit la bataille lui fut aussi funeste que la bataille elle-même. Les divers eorps fuyaient en désordre, les uns dans la direction d'Erfurth; d'autres dans celle de Colléda ; d'autres enfin gagnaient Colléda, mais dans une horrible confusion. Les corps se foulaient, se croisaient, s'entassaient, se dis|*ersaient dans un désordre inexprimable. On ne distinguait plus les diverses armes. Le roi lui-même dut se retirer à travers champs à la tète de son régimenlde cavalerie.

Napoléon, avant la bataille, lui avait écrit une lettre où il lui disait : o Le succès de nos armes n'est point incertain, vous serez battu; mais il m'en coûtera le sang de mes enfants; s'il pouvait être épargné par quelque arrangement compatible avec l'honneur de ma couronne, il n'y a rien que je ne fasse pour épargner un sang si précieux, il n'y a que l'honneur qui soit à mes yeux plus précieux que le sang de mes soldats. »

Le roi de Prusse ne daigna pas répondre à cette lettre avant la bataille. Le lendemain, il envoya un aide-de-camp à l'empereur pour demander un armistice. Napoléon lui fit dire cette fois qu'il songerait à un armistice lorsqu'il aurait profité de la victoire. Il donna ses instructions en conséquence, et l'armée française s'étendit comme un torrent sur la Prusse. Erfurth, Prenttlow, Stettin, Custrin, ouvrirent leurs portes aux Français. Brème, Hambourg, Hanovre et le duché de Posen furent occupés. Ce qui avait échappé au désastre d léna tomba sous le sabre de notre cavalerie ou rendit les armes. Sept jours avaient suffi pour vaincre l'année prussienne à léna. Sept semaines suffirent pour s'emparer de la Prusse tout entière. C'était laisser bien loin les souvenirs de la guerre de Sept Ans, qui avait fait la gloire et la grandeur de la monarchie de Frédérie IL

Ainsi, de celle belle armée de 160,000 hommes, qui, huit jours auparavant, menaçaient d'envahir la confédération du Rhin, il ne reslail plus que quelques débris de corps sans artillerie , sans bagages et la plupart sans armes. « La colère du grand peuple, terrible comme les temples de l'Océan , selon l'expression de Napoléon, s était levée sur l'armée prussienne, et tout avait été dit. Rien, en effet, ne ressemblait davantage à l'état de l'armée prussienne, à léna, que les débris d'un naufrage. C'était une belle et nombreuse flotte qui menaçait d'asservir les mers. Les vents impétueux du Nord ont soulevé l'Océan

contre elle, et il ne rentre au port qu'une partie des équipages, qui n'ont trouvé de salut qu'en se sauvant sur des débris (t). »

L'armée française avait été admirable dans cette bataille. La cavalerie prussienne, si renommée jusqu'alors et qui passait pour la première de l'Europe, n'avait pu tenir devant nos escadrons. L'expérience du combat de Saalfeld avait été décisive. Le roi de Prusse lui-même en avait fait l'observation. Quant à notre infanterie, elle était depuis longtemps la meilleure du monde.

La journée diénaavait fait des vides assez nombreuxdans nos rangs, dans ceux du 3« corps surtout, qui seul avaitsupporté les efforts de la bataille à Auerslaedt. Près de 7,000 hommes avaient été mis hors de combat; mais beaucoup n'avaient heureusement reçu que des blessures légères. Ils vinrent bientôtrejoindre leurs régiments. Un seul général avait été tué, c'était le général de brigade de Pully; un autre avait été blessé, c'était le général Conroux. Les colonels avaient été plus maltraités. Neuf avaient été blessés mortellement : c'étaient les colonels Vergés, du ii* de ligne; Lamothe, du 36e; Barbanègre, du ^ de hussards; Marigny, du 20* de chasseurs; Harispe, du t6« léger; Dulimbourg, du 1" de dragons; Nicolas, du 61» de ligne; Viala, du 8f; Higone», du 408* de ligne.

Dès le lendemain de la bataille, Napoléon, de son quartier général d'Iéna, donne les ordres suivants à ses généraux : Bernadolte et Davoust, à la droite, se porteront, le premier sur Erfurtb, le second sur Leipsick, donnant tète baissée sur tout ce qui s'opposera à leur marche. Soult, au centre, marchera sur Buttelstcdt, où se sont jetés les débris de l'armée prussienne. A la gauche, Murât et Ney suivront la route d'Erfurlh, et, après la prise de cette ville, se dirigeront sur Magdebourg pour se réunirai) maréchal Soult. Lannes et Angereau prendront |>osilion en avant de Weimar. La. rapidité des événements devance les prévisions de l'empereur Ini-même. Deux jours après léna, Erfurlh ouvre ses portes à Murât. Le prince d'Orange, le maréchal de Mollendorff, des généraux et 1 4,000 soldats tombent entre nos mains, et Napoléon lui-même, qui venait de donner un sanglant baptême à deux champs de bataille, allait visiter celui de Rosbach, faisait abattre la colonne par les sapeurs du général Suchet, et l'expédiait a Paris. Soult, à Grcutsen, culbutait les deux divisions de réserve de K;ilkreuth, seul noyau d'infanterie échappé au désastre général. Bernadotte, à Halle, réparait glorieusement l'hésitation de sa conduite à la journée du 14, en détruisant le corps du duc de Wurtemberg. Davoust traversait Leipsick au pas de course. Napoléon, poursuivant sa marche triomphale, entra à Postdam, résidence du grand Frédéric, le 24 octobre, pendant que le reste de son armée se dirigeait vers Magdebourg, achevant de détruire ou d'enlever les débris de l'armée prussienne.

o Je ne pus me défendre d'un sentiment bien difficile à dépeindre, dit Napoléon, en montant les marches du palais de Frédéric, et en visitant à Sans- Souci tous les lieux immortalisés par le grand roi. Il avait résisté sept ans à la moitié de l'Europe ; en quinze jours sa monarchie était tombée devant nos

(1) XII1« Bulletin de lu grande armée.

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. m

aigles. Ainsi vont les affaires des nations, selon les circonstances et les hommes qui président à leur destinée! Je trouvai dans son cabinet un pupitre de musique et un autre sur lequel était Y Art de la Guerre de Puységur; le livre élait ouvert au chapitre intitulé : Du Port de l'épée : ce n'était pas sans doute celui que Frédéric lisait. Ma surprise fut extrême en y trouvant aussi le hausse-col, l'épée, la ceinture et le grand cordon de ses ordres, qu'il avait portés pendant la guerre de Sept Ans. De pareils trophées valaient cent drapeaux, et leur oubli attestait le désordre et la stupeur qui régnaient dans toute la Prusse au bruit de la catastrophe dont l'armée venait d'être frappée. Je les envoyai aussitôt à Paris pour être déposés aux Invalides. Plusieurs de ces vieux soldats étaient contemporains de la honteuse défaite de Rosbach : j'étais fier de leur envoyer les preuves de l'éclatante vengeance que j'en avais tirée. »

Le 25 octobre, les troupes françaises entrèrent à Berlin. Ce fut Davoust qui, en récompense de la victoire d'Auerstaôdt, eut l'honneur d'entrer le premier dans la capitale de la Prusse, après avoir reçu à la porte les clefs de la ville. La marche de nos soldats avait été si rapide que la capitale fut informée, pour ainsi dire, par les Français des résultats de la batailledu M octobre. Le même jour, la forteresse de Spandau ouvrit ses portes au maréchal Lannes et lui livra 80 pièces de canon etd'immenses magasins. Enfin, le 27, Napoléon fit lui-même son entrée solennelle à Berlin par la porte de Charlottembourg. Une belle journée d'automne éclairait la marche triomphale du conquérant. La garde impériale à pied, sous les ordres du maréchal Lefebvre, ouvrait le cortège. Les cuirassiers de Nansouty étaient rangés en bataille le long de la belle avenue de Charlottembourg à Berlin. Napoléon, environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davoust et Augereau, de son grand-écuyer, de ses aides-de-camp et d'un grand nombre d'officiers généraux, marchait entre les grenadiers et les chasseurs à cheval de la garde. Une foule immense était accourue sur son passage. Tout le monde voulait voir l'homme prodigieux dont la renommée remplissait alors le monde, et qui tenait en ce moment dans ses mains les destinées du royaume prussien. Des cris d'enthousiasme éclataient à sa vue, et c'est au milieu des acclamations du peuple qu'il arriva dans la capitale de Frédéric II. Napoléon fut reçu en libérateur plutôt qu'en conquérant. La classe bourgeoise, si nombreuse dans les États d'Allemagne, le regardait comme le représentant des principes qui avaient triomphé pendant la révolution et qu'elle appelait de tous ses vœux. Jalouse des prérogatives de la noblesse, elle saluait l'entrée des Français comme un gage assuré de liberté pour l'avenir.

Il était trois heures lorsque l'empereur arriva devant le palais des rois. Le grand-maréchal Duroc le reçut à l'entrée. Le général Hullin, commandant la place, vint lui offrir les clefs de la ville à la tétede tous les corps constitués, des cours de justice et des membres du clergé protestant. Partout les mêmes cris d'admiration accueillirent le vainqueur d'Austerlitz etd'Iéna. On se pressait pour le voir et pour l'entendre. La foule admirait surtout l'air martial et imposant des soldats de la garde, tous vétérans des grandes campagnes de la révolution.

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

Napoléon, pour satisfaire au* vœux dès habitants de la capitale prussienne, ordonna que les deux mille bourgeois les plus riches se réunissent à l'hôtel de ville pour nommer soixante d'entre eux qui formeraient le corps municipal. Une garde, composée de 1200 hommes choisis dans la bourgeoisie, fut créée pour veiller sur la ville et en faire la police. Ainsi c'était un conquérant étranger qui venait apporter au peuple de Berlin une liberté et des privilèges qu'il n'avait jamais connus.

Dix ans après, sous le triste abri de Longwood, à Sainte-Hélène, lorsqu'il évoquait pour l'histoire les souvenirs de ses campagnes, Napoléon, se reportant à cette époque glorieuse de sa vie, disait que jamais il n'avait reçu une pareille ovation chez un peuple étranger et éprouvé un plus noble orgueil. « J'étais entré en triomphe à Milan, au Caire , à Vienne, nulle part je n'avais été accueilli avec un pareil empressement. »

Lé lendemain de son entrée à Berlin, Napoléon passa en revue le corps de Davoust, si glorieusement éprouvé dans la journée du 14, et combla d'éloges et de faveurs les officiers et les soldats qui en faisaient partie. En même temps, pour honorer l'armée tout entière, il mit à l'ordre du jour une de cès belles proclamations qui sont devenues des monuments si précieux pour l'histoire (I).

(t) «Soldats, vocs avez juslilié mou attente ul répondu dignement à U confiance dupeupJu français. Vous avez supporté les privations cl les fatigues, avec autant de courage que vous avec montré dlulrépldlté et de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les digues défenseurs de l'honneur de m» couronne et de la gloire du grand peuplé. Tant que Vous serfel animés dè cet esprit, rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l'infanterie et l'artillerie ! Jé ne sais désormais à quelle arme je dois donner la préférence... Vous êtes tous de boni soldats. Voici le résultat de vos travaux :

«Une des premières puissances militaires de l'Europe, qui osa naguère nous proposer une houleuse capitulation, est anéantie. Les forets, les délilés de la Franconie, la Saale, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas traversés en >epl ans, nous les avons traversés en sept jours, ët HvYè dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille. Nous avons précédé à Potsdam, à Be*v lin, la renommée de nos victoires. Nous a vous fait 60,000 prisonniers, pris AS drapeaux , parmi lesquels sont ceux des gardes du roi de Prusse, 600 pièces de canon , trois forteresses, plu» do vingt généraux. Cependant, prés de la moitié de vous regrettent de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes les provinces de la monarchie prussienne, jusqu'à l'Oder, sont eu notre pouvoir.

« Soldats t les Rusfes te vantent de venir a nous : nous marcherons à leur rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin; ils retrouveront Ausleriiti au milieu de la Prusse. <JM

nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avous usé envers elle après cette bataille, où sou empereur, sa cour, les débris de sou armée n'ont dû leur salut qu'a la capitulation que nous leur avous accordée, est une nation qui ue saurait lutter avec succès contre nous.

«Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles armées, formées dans l'intérieur de l'empire, viennent prendre notre place pour garder nos conquêtes. 'Mon peuple tout entier s'est levé, indigné de la houleuse capitulation que les ministres prussieus, dans leur délire, nous oui proposée. N»* roules et nos villes ft ornières sont remplies de conscrits qui bi Aient de marcher sur vos tracer Nous ue serons plus désormais les jouets d'uoe paix traîtresse, et nous ne poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces éternels ehbemls dé noire nation, à renoncer au projet de troubler le continent et à la tyrannie des mers.

Paiidantce temps, les événements de la campagne marchaient avec rapidité. Suivons les mouvements des corps fVtachésdansle bassin de l'Elbe. Soult et Ney s'étaient portés si rapidement sur Magdebourg, qu'ils avaient dépassé partout ' les colonnes prussiennes. Murât avait balayé la rive gauche de l'Elbe dans la direction d'Erfurth à Magdebourg et fait de nombreux prisonniers. Berpadotte avait descendu la Saale jusqu'à son confluent; enfin Augereau, Davoust et la garde impériale avaient pris la route de Wittcmberg.

Le roi de Prusse, après avoir remis le commandement en chef au prince de Hohenlohe, avaitgagné en toute hâte le chemin de l'Oder. Magdebourg était indiqué comme le point de réunion do tous les débris de l'armée prussienne. La rapidité de la marche des Français ne leur donna pas le temps de s'y rendre. Hohenlohe, toutefois, espérait sortir de cette ville avec 68 bataillons et IB9 escadrons. Ilpartitde Magdebourg, le 43 octobre; mais, devancé sur tous les points par l'armée française, battu, percé, coupé, entouré sur la route de Prentzlow par la cavalerie de Murât, qui semblait se multiplier, il fut forcé de mettre bas les armes avec ce qui lui restait de troupes. Sommé deux fois de se rendre, il répondit deux fois négativement. Enfin, dit Murât au chef d'état-major du prince, votre général veut -il capituler? — Aon , monseigneur, il n'acceptera jamais une »i dure condition.— Eh bien! je le ferai sabrer. Hohenlohe, ébranlé par ces mots laconiques, consentit à déposer les armes aux conditions suivantes : son corps d'armée se rendra prisonnier aprèsavoir déposé lesarmes, remis l'artillerie attelée et les chevaux de la cavalerie; les officiers conserveront leurs épées et tous leurs bagages et seront renvoyés sur parole. Les soldats, au lieu de mettre bas les armes, les laisseront en faisceaux. Les gardes royales retourneront a Poetdam sans escorte, mais sans armes, sous la surveillance de leurs officiers.

Ainsi 46,000 hommes d'infanterie, l'élite de l'armée prussienne, car les gardes en font partie, 6 régiments de cavalerie, 48 drapeaux, 64 pièces d'artillerie attelées n'osent résister à la seule avant-garde de l'armée française et tombent entre ses mains. Pendant ce temps le général Lassai le, k la tête de ses hussards, se présente devant Custrin et somme le gouverneur de 6e rendre. Celui-ci insiste pour sortir avec armes et bagages. Lassalle s'y refuse, et, chose inouïe à la guerre, l'on voit une place de premier ordre renfermant une gaiv nison de 6,000 hommes et armée de 480 bouches à feu, ouvrir ses portes à une division de cavalerie légère.

Il ne restait plus de l'armée prussienne naguère si florissante que le corps de Blùcher et l'ancien corps du duc de Weimar, Î5.000 hommes environ. Mais le même coup de foudre qui avait frappé le prince Hohenlohe allait atteindre le futur vainqueur de Waterloo; car Soult, Bernadotteet Murât ont ordre de lui faire subir les Fourches Caudines sens lesquelles ont passé les autres corps de l'armée prussienne. Davoust suit la route de Custrin, prend en

«Soldats! je ne pais mieux vous exprimer les sentiments que j'ai pour tous, qu'en vous disant que Je vous porte dans mon cœur l'amour que vous me montrei lous les jours.»

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passant cette dernière ville, si vaillamment défendue pendant la guerre de Sept Ans, et se dirige sur Posen. Augereau oecupc Francfort, et Ney bloque Magdebourg, qui va bientôt lui apporter ses clefs.

L'œil de Napoléon embrasse à la fois tout le théâtre de la guerre. De Ber- ' lin, où il est resté avec la garde impériale, il dirige les mouvements de tous les généraux. Pendant que ses aigles franchissent d'un vol rapide l'espace qui sépare le Rhin de l'Oder, Mortier, avec deux faibles divisions du huitième corps d'armée, occupe la principauté de Fulde, s'avance sur Cassel de concert avec le roi de Hollande et s'empare de tout l'électoral de Hanovre.

Blûcher, ainsi que nous l'avons dit, était parvenu à échapper à la cavalerie de Murât et s'était réuni, à Mecklcinbourg, au corps du duc de Weimar, commandé par Wining. Mais, traqué par Soult, Bernadotte et Murât, et prévenu de tous côtés, il s'enferma dans l.ubeck, où ses colonnes arrivèrent le 6. Blûcher avait fait ses préparatifs de défense. L'assaut fut ordonné et la ville fut emportée de vive force. On se battit dans les rues, et au milieu de la chaleur du combat cette riche et belle cité subit toutes les horreurs de la guerre. Blûcher parvint encore à s'échapper avec 10,000 hommes. Il se retira derrière la Trave. Mais il ne pouvait retarder sa perte que d'un jour. Le lendemain il fut forcé de mettre bas les armes.

Entln, Magdebourg capitula avec 20,000 hommes de garnison et 600 pièces de canon.

La campagne de Prusse était terminée, elle avait duré sept semaines , ainsi que nous l'avons dit, et produit des résultats inconnus jusqu'alors à la guerre. Dans cette courte période les troupes f rançaises s'étaient avancées au pas de course du Rhin jusqu'à la Vistule, avaient gagné deux grandes batailles en un seul jour, fait 100,000 prisonniers, enlevé 4,000 pièces de canon, 6 places de premier ordre et plusieurs autres moins considérables. Ces résultats, bàtons-nous de le dire, étaient dus à l'habile application des principes de la guerre de la part de l'empereur et à l'irrésistible impétuosité de l'armée. Tous étaient animés du même esprit, chefs et soldats; tous avaient fait leur devoir. Si maintenant on recherche la cause militaire de la destruction si rapide et si complète de l'armée prussienne après léna, nous dirons, avec les écrivains les plus compétents, qu'elle fut la conséquence de l'application du faux système des retraites partielles préconisé par les aristarques prussiens, et qui ne manquait pas de partisans en Europe. Le terrible démenti que nos soldats venaient de donner à ce système prouve combien il était dangereux et contraire à la raison. Si les divers corps de l'armée prussienne s'étaient réunis après la journée du iA octobre, nul doute qu'ils n'eussent opéré leur retraite sur l'Oder. En se retirant isolément ils furent battus, coupés, entourés et pris.

Napoléon, avant de quitter Berlin pour marcher en Pologne, rendit ce fameux décret qui frappait d'interdit les ports de la Manche et les mettait en état de blocus.

Ne pouvant saisir sur les mers sa redoutable ennemie l'Angleterre, l'empereur espérait l'atteindre dans son commerce en la mettant au ban des ua-

tions. Par suite de ce 9yslème, il donna ordre à ses lieutenants d'occuper les villes anséatiques et d'y détruire les traces du commerce anglais. Hambourg, Brème, Lubeck, Travemunde, furent occupés par nos soldats. Les bouches du Weser, de l'Elbe et de l'Oder, ces grandes portes du commerce de l'Allemagne, furent fermées tout à coup et gardées par des sentinelles françaises.

Pendant ce temps les infatigables lieutenants de Napoléon ne restaient point inactifs; après avoir détruit tout ce qui restait de soldats prussiens entre le Rhin et l'Oder, ils avaient franchi ce dernier fleuve et s'avançaient vers la Pologne au-devant de celte armée russe qui, vaincue et foudroyée à Austerlitz, osait encore une fois tenter le sort des armes. Du reste, l'hiver commençait à sévir, il fallait prendre un parti. Deux moyens se présentaient à la pensée de l'empereur: l'un était de rayer la Prusse de la liste des nations de l'Europe et de la diviser entre les divers États de l'Allemagne; l'autre était de faire alliance avec la Prusse, mais après l'avoir forcée de reconnaître le rétablissement de la Pologne et lui avoir enlevé le Hanovre, les États de Franconie, de Saxe et de Westphalie. Des négociations furent ouvertes à ce sujet et n'amenèrent aucun résultat. L'approche de l'armée russe remit tout en question. Napoléon quitta Berlin et transporta son quartier général à Posen. C'est là qu'il rendit ce décret daté de son camp impérial de Posen, le 2 décembre 1806, et portant que sur l'emplacement de la Madeleine il serait élevé un monument avec cette inscription : l'empereur Napoléon aux soldats de la Grande-Armée (1).

La campagne de Pologne était commencée. Un nouveau théâtre s'ouvrait à nos armées. Elles touchaient aux confins de cette vieille terre de la liberté, de la Pologne, notre alliée fidèle, si odieusement mutilée vers la Ûndu dernier siècle,

(1) Ce décret est un des plut beaux titres de gloire de Tannée française, aussi croyons-nous devoir le rapporter en entier.

Art. I". 11 sera établi sur remplacement de la Madeleinede notre bonne villede Paris, aux frais du trésor de notre couronne, un monument dédié à la Grande- Armée, portant sur le frontispice : L'EMPEBMJa Napoléon aux soldats de la Gbande-Abmée.

Art. II. Dans l'intérieur du monument seront inscrits, sur des tables de marbre, les noms de tous les hommes, par corps d'année et par régiment, qui ont assisté aux batailles d'Ulin, d'Auslerliu et d'Iéna , et sur des tables d'or massif les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille. Sur des tables d'argent sera gravée la récapitulation, par département, des soldats que chaque département a fournis à la Grande-Armée.

Art. III. Autour de la salle seront sculptés des bas-reliers, où seront représentés les colonels de chacun des régiments de la Grande-Armée avec leurs noms; ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade par corps d'armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des corps ou qui ont fait partie de la Grande-Armée seront placées dans l'intérieur de la salle.

Art. IV. Les armures, statues, monuments de toute espèce enlevés par la Grande-Armée danscesdeux campagnes, les drapeaux, étendards et timbales conquis par la Grande- Armée, avec les noms des régiments ennemis auxquels ils appartenaient, seront déposés dans l'intérieur du monument.

Art. V. Tous les ans, aux anniversaires des batailles d' Austerlitz et d'Iéna, le monument sera

et sur laquelle pesait, comme un triple tombeau, lejoug de la Russie, de la Prusse et de T Au triche. A la vue des ai gles françaises l'a mou r de la patrie se réveilla dans le cœur des descendants de Sobicski. Le sentiment national était non-seulement conservé en entier ches ce peuple, mais il avait été encore retrempé par le malheur. Son premier désir était de revenir nation. « Tels que ces chevaliers qui sommeillent, revêtus de leur armure, sur de vieux tombeaux, le géant était couché là sur la terre; ils lui jetèrent un peu de cette terre trempée danj le sang et dirent : II ne se réveillera plu» (1) ! »

Celte grande nation reprendra-t-olle son existence? Du fond de son loror beau renaîtra-t-elle à la vie? Tant de sacrifices, tant de travaux doivenUils rester stériles? Ces sacrés martyrs n'auraient-ils semé dans les champs da la patrie qu'un esclavage éternel? N'en resterait-il qu'une fosse couverte d'un peu d'herbe? L'armée française vient-elle lui apporter l'espérance et la h> berté, ou simplement tracer les sillons de la guerre dans ses champs dévastés? Telles sont les questions que fait naître l'arrivée de nos soldats en Pologne. Napoléon lui-môme hésite sur le parti qu'il doit prendre; car il s'exprime ainsi dans le premier bulletin de la campagne : « La Pologne renaîtra-t-elle de sa cendre? Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des grands évô<nements, est l'arbitre de ce grand problème politique; mais, certes, il n'y eut jamais d'événement plus mémorable et plus digne d'intérêt. 9

Toutefois il lit venir Kociusko, le Washington de la Pologne, qui se trouvait à Paris, pour se concerter avec lui à ce sujet. Mais Kociusko avait vieilli, il se souciait peu de renouveler une guerre de partisans, l'âge avait refroidi son brûlant patriotisme. Il demandait tout d'abord le rétablissement complet de la Pologne. Cette demande était juste au fond, mais elle présentait de grandes difficultés.

En rétablissant la Pologne, il fallait, en effet, le faire complètement, afin qu'elle pût servir à la fois de barrière à la Russie et de contre-poids à l'Autriche. Vue très-longue et très-heureuse guerre pouvait seule amener ce résultat. Napoléon avait donc à craindre de s'engager dans une lutte interminable

illuminé, et il sera donné an concert, précédé duu discours sur les vertus nécessaires au soldat, et d'un éloge de ceu» qui périrent sur le champ de bataille daus ces journées mémorables.

Un mois avant, un concours sera ouvert pour recevoir la meilleure pièce de musique analogue tut circonstances.

Une médaille d'or de 150 doubles napoléons sera donnée au* autenrsde chacune de ces pièces qui auront remporté le pris.

Dow* ht di$cour$ «r odes, il est expreetément défendu de faire mention de V empereur.

Art. VI. Notre ministre de l'intérieur ouvrira sans délai un concours d'architecture pour . choisir le meilleur projet pour leièculioo de ce monument.

Art. VII. Il sera acheté !00,o»K> francs de reute en inscription sur le grapd-Uro ponr servir à (a dotaUoo du monument et de son entretien.

Au camp de Posen, le i décembre. Signé Napoléon.

(I) De Lamennais.

arec les trois puissances qui l'avaient morcelée, et de donner ainsi un éternel point de réunion à leur politique. Il avait à craindre en outre, et plus immédiatement, qu'au moment du passage de la Vistule par nos troupes, 180,000 Autrichiens ne débouchassent sur ses derrières. Napoléon s'en rapporta aux événements. Il flatta les espérances des Polonais, mais il ne prit aucun engagement. Et puis, il faut bien le dire, les ministres français à Paris n'étaient pas d'accord sur l'opportunité de cette mesure; Talle^rand surtout la désapprouvait. Il se souciait peu de quitter son hôtel somptueux de Paris pour venir faire une promenade d'hiver en Pologne. Les grands événements qui règlent la destinée des peuples n'ont pas souvent des causes plus sérieuses.

Quoi qu'il en soit, Napoléon résolut d'aller porter la guerre en Pologne, n pensait avec raison qu'il était préférable pour lui d'aller combattre les Musses1 à Varsovie au milieu d'un peuplé ami que de les attendre en Prusse où le moin* dre échec pouvait faire soulever contre lui les populations.

L'armée russe, de son côté, s'avançait à marches forcées; elle était forte de 180,000 hommes divisés en quatre corps: le premier, sous les ordres du grandduc Constantin, était formé des gardes et des grenadiers; le second était commandé par Beningsen; le troisième, par le général Michelson; le quatrième, par le comte Apraxin. Ces quatre corps avaient pour général en chef Kamiuski, vieillard octogénaire qui était contemporain de Frédéric et de Catherine. Ges 150,000 hommes n'étaient pas destinés à agir seulement en Pologne; Michelson, avec 70,000 hommes, devait entrer en Moldavie. Mais en apprenant le coup de foudre qui avait frappé les Prussiens à Iéna, on s'empressa de rappeler une partie de ses forces sur la Vistule, où elles formèrent l'aile gauche de l'année russe. En attendant Beningsen, avec 40,000 hommes, pénétrait en Pologne et arrivait à Varsovie au moment où les Français pénétraient en Pologne.

Davoust arriva à Posen le 9 octobre, il y fut reçu avec un enthousiasme difficile à décrire. Sa présence fut le signal d'une insurrection générale. Plusieurs régiments de volontaires polonais se formèrent sous les ordres du général Dombrowski. Pendant ce temps Lanues et Augereau marchaient vers la Vistule par la lisière qui sépare la Posnanie de la Poméranic. Dès le 20 novembre, nos troupes légères avaient atteint le fleuve. Napoléon, prévoyant le cas où une bataille serait livrée sous les murs de Varsovie, voulait que les divers corps de son armée se ralliassent les uns aux autres atin que, se prêtant secours mutuellement, ils fussent à l'abri de tout échec partiel, et qu'ils présentassent sur ce point une masse de 80,000 hommes. Il leur recommanda d'éviter tout engagement. Davoust, destiné à ouvrir la marche sur Varsovie, reçut l'ordre de se porter à droite sur Sanpolno et d'envoyer sa cavalerie pour donner la main aux maréchaux Larmes et Augereau. Murât le précédait avec sa cavalerie. Le 27 novembre, les premiers détachements arrivèrent aux portes de cette ancienne capitale. Le 30 novembre, les deux maréchaux Davoust et Murât firent leur entrée a Varsovie, où ils furent reçus avec le même enthousiasme qu'à Posen. Murât, surtout, excitait l'admiration des Po-

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

lonais; sa tenue imposante à cheval, sa bonne mine, l'éclat de sa renommée, firent sur les esprits une impression profonde. Partout il était salué par les acclamations de la foule. La joie des habitants de Varsovie tenait du délire en voyant enfin dans leurs murs les vieilles bandes victorieuses d'Austerlitz et d'Auerstaedt, qui venaient leur apporter l'indépendance et la nationalité.

Les Russes n'osèrent point attendre les Français, ils traversèrent la Vistule en toute hàle après avoir brûlé le pont qui sépare la ville du faubourg de Praga. Ils abandonnèrent même ce posté important, dont nos troupes prirent possession après avoir traversé le fleuve en bateau. Napoléon, pendant ce temps, avait porté son quartier général à Posen, dirigeant de là les opérations de ses lieutenants. Dans la première quinzaine de décembre, tous les corps détachés à la poursuite de l'armée prussienne avaient pris leur rang sur le nouveau théâtre. A la gauche, Ney, après s'être emparé de Thorn , avait débouché de cette place suivi de la cavalerie de Bessières et du corps de Bernadotte. Au centre, Soult et Augereau se préparaient à passer la Vistule entre Plock et Modlin.

Lorsque Napoléon eut appris que ses maréchaux étaient maîtres du cours de la Vistule sur les deux points principaux, Thorn et Varsovie, il se décida à quitter Posen et à marcher sur Varsovie, où il arriva le 19 décembre (I).

Il y entra à la nuit tombante pour éviter les démonstrations bruyantes. Mais à peine fut-on informé de son arrivée, que la population se porta en foule pour voir et saluer le grand homme, le libérateur de la Pologne. Les nobles sur-

(!) En apprenant l'entrée de ses soldats à Varsovie, Napoléon leur adressa la proclamation avivante :

« Au quartier général impérial de Posen.

«[Soldats!

«Il y a eu aujourd'hui un an, à celle heure même, que tous étiez sur le champ mémorable d'Austerlitz. Les bataillons russes épouvantés fuyaient en déroule, ou, enveloppés, rendaient les armes a leurs vainqueurs. Le leodemain, ils lirent entendre des paroles de paix; mais elles étaient trompeuses. A peine échappés, par l'effet d'une générosité peut-être condamnable, aux désastres de la troisième coalition, ils en ont ourdi une quatrième. Mais l'allié sur la lactique duquel ils Tondaient leur principale espérance n'est déjà plus. Ses places fortes, ses capitales, ses magasins, ses arsenaux, 280 drapeaux, 700 pièces de bataille, 5 grandes places de guerre, sont en noire pouvoir. L'Oder, la Wartba, les déserts de la Pologne, les mauvais temps de la saison u'oot pu vous arrêter un montent. Vous avez tout bravé, tout surmonté; tout a fui à voire approche.

« Cest en vain que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et illustre Pologne; l'aigle française plane sur la Vistule. Le brave et infortuné Polonais, eu vous voyant, croli revoir les légions de Sobieski de retour de leur mémorable expédition. ■

«Soldats! nous ne déposerons point les armes que la paix générale n'ait affermi el assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué a notre commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l'Elbe el l'Oder Pondicbéry, nos établissements des Indes, le cap de Bonne-Espérance et les colooies espagnoles. Qui donnerait le droit de faire espérer aux Busses de balancer les deslins? Qui leur donnerait le droil de renverser de si justes desseius? Eox et hoc»

NE SOMMES-NOOS PAS LES SOLDATS d'ACSTBELITI? »

ET DE TOUS LES REGIMENTS. 185 tout se pressaient autour de lui. De tous côtés ils quittaient leurs châteaux pour offrir leurs services à l'empereur. Parmi eux était le prince Poniatowski, neveu du dernier roi, brave et noble jeune homme qui devait bientôt acquérir dans les rangs de notre armée la réputation d'un héros. En ce moment nosgénéraux occupaient les positions suivantes : Davoust était sur la Narew, qu'il avait franchie et dont il occupait les deux rives. Augereau était établi à Modlin au point où la Narew se jette dans la Yistule. Le maréchal Soult était à Plock; Augereau et Bernadotte à Biezun; tous les corps se donnaient la main. La marche de nos troupes à travers le sol fangeux et stérile de la Pologne était lente et pénible. Ce climat humide et sombre les éprouvait cruellement. 11 y avait bien loin de là aux riches plaines du Danube et de l'Elbe. Ils souffraient aussi des privations; car dans ce pays pauvre et dépeuplé ils avaient peine à se procurer des vivres. Ils se demandaient en plaisantant comment les Polonais pouvaient regretter une pareille patrie.

La présence de Napoléon sur la Vislule donna une nouvelle impulsion à la marche et aux opérations de l'armée.

Le général Kaminski, ayant réuni toutes ses forces, signala son arrivée par un mouvement en avant. 11 porta son quartier général à Nasielsk, et fit cantonner les quatre divisions de sa première armée entre lTkra , le Bug et la Narew. La seconde armée prit position entre Golymin et Makow, ayant une de ses divisions à la gauche de la Narew. Un corps prussien, commandé par le général Lestocq, campait sur les bords de la Drewentz, sur la route de Thorn, et se liait ainsi à la droite des Russes. Dans ces diverses positions l'armée russe tenait l'armée française resserrée sur la Visttile.

Napoléon, pour se dégager et donner à son armée une sphère plus large en avant de Varsovie et de Thorn, flt reprendre aussitôt l'offensive aux divers corps de son armée.

Ney, Bernadotte et une partie de la cavalerie, ayant passé le fleuve à Thorn, se dirigèrent sur Biezun, manœuvrèrent sur leur droite pour isoler le corps prussien et le couper de l'armée russe. Le général Lestocq , apprenant que Bessières n'avait que de la cavalerie à Biezun, essaya d'y pénétrer; mais il fut repoussé par nos escadrons et laissa entre leurs mains quelques centaines de prisonniers.

Napoléon se mit lui-même à la tête des troupes formant la droite de son armée, composée des corps de Davoust et de Lannes , et résolut de forcer de suite la position des Russes au confluent de l'Ukra et de la Narew. Il arriva le 23 décembre sur la Narew. Le temps était humide et sombre et les routes étaient presque1 impraticables. Napoléon mit pied à terre et alla lui-même reconnaître les positions de l'ennemi. A peine Davoust eut-il passé le fleuve, qu'il manœuvra par sa gauche et jeta un pont sur lTkra pour faciliter la jonction d'Augereau, qui se portait sur Novemiasto. Soult, de son côté, menaçait les derrières de l'ennemi.

L'empereur, envoyant ce mouvement concentrique prononcé, flt prendre à Lannes le chemin de Pultusk, ci se rabattit avec Davoust et Murât sur Nasielk, m. 24

d'où il chassa l'arrière-garde de Beningseu. Pendant ce temps, Davoust forçait le passage de l'Ukra à Kursumb, après un combat glorieux pour le 14* de ligna. Les généraux ennemis se mirent en retraite de toutes part. Napoléon, pour terminer la campagne par un de ces coups de foudre qu'il savait frapper si h propos, résolut de tourner les Russes par leur droite et de les prévenir sur leur ligne de retraite à Roxaes. Ses généraux manœuvrèrent en conséquence, Le vieux général Kaminski, comprenant l'étendue du danger dont il était mer nacé, ordonna une retraite générale sur Ostrolenka ét Lotnza.

Le froid n'avait pas encore sévi et les chemins étaient affreux. Kaminski, dans sa terreur et craignant de se voir embarrassé par son artillerie dans son mouvement de retraite par les boues tenaces et profondes de cet affreux pays, ordonna à ses généraux de l'abandonner. Hais les généraux qui commandaient sous ses ordres s'y refusèrent. Beningsen rassembla la sienne à Pultusk; Buxhowden, commandant en chef la 2e armée, réunit également la sienne à Hakow, et Golymin fut occupée.

Le général Lanncs attaqua Beningsen à Pultusk, le 26 décembre} le combat fut sanglant. Les Russes, fortement établis et ayant une immense artillerieet des forces supérieurs en nombre (I), opposèrent une résistance inébranlable. L'impétueux général ne s'inquiéta pas du nombre des ennemis, il connaissait la bravoure de ses troupes, il s'apprêta au combat. Le général Beningsen avait rangé ses troupes en avant de Pultusk, ayant le dos à la ville et l'une de sea ailes appuyée à la rivière qui la traverse.

Lannes rangea sa petite armée en bataille et plaça la division Sucbet en première ligne et garda la division Gaaan en réserve. Une vaste forêt couvrait les environs de la ville; au sortir de cette forêt on apercevait un plateau qui domine la ville. C'est là que se trouvait l'armée russe. — Le maréchal Lannes, déboucha de la forêt avec la seule division Suchet, formée en trois colonnes. Le projet du maréchal était digne d'un lieutenant de Napoléon, il voulait manœuvrer par sa droite et vers la Narew, espérant percer jusqu'à la ville et mettre aiusi l'armée russe dans une position très-critique. Il porta donc audacieusement ses colonnes en avant sous une pluie de mitraille.

Lannes n'avait que quelques pièces de canon transportées à grand' peine. Il ne pouvait répondre à ce feu violent. Pour surcroît de difficulté, la terre était tellement détrempée, que les soldats ne pouvaient arriver que lentement. Hais rien ne pouvait arrêter l'élan de pareils hommes; ils abordèrent l'ennemi avec tant d'impétuosité qu'ils allaient le précipiter dans la rivière, sans l'arrivée du corps de réserve des Russes. Le combat recommença avec acharnement et dura jusqu'à la nuit. Les Russes vaincus abandonnèrent enfin ce champ de bataille si obstinément disputé. Us avaient perdu près de 3,000 hommes tués ou blessés, et laissaient en outre entre nos mains 2,000 prison-^ niera et une immense artillerie. Les Français, de leur côté, avaient eu 1,Î$00 hommes au moins mis hors de combat.

(1) Les Russes avalent près de 43,000 hommes et Lannes en comptait à peine IS.ooo.

Darts cette même journée, sur un espace de vingt-cinq lieues, depuis Pultusk jusqu'à Soldait, plusieurs combats avaient eu lieu, et partout les Russes avaient été culbutés. A Golymin, Davoust et Augereau, soutenus par la cavalerie de Murât, avaient fait éprouver une défaite non moins sanglante à Buxhowden. À Soldait, le maréchal Ney s'était précipité à la poursuite du général prussien Lestocq, et, après un engagement meurtrier, l'avait rejeté hors de la ville. Dans ces différentes affaires , l'armée russe avait été affaiblie de 40,000 hommes au moins, et elle avait laissé dans les boues une partie de son artillerie. Le but de Napoléon était atteint. 11 avait séparé les Russes de la mor, et les avait jetés de l'Ukra sur la Narew. La campagne était terminée. Elle avait commencé sur le Rhin, elle s'achevait sur la Vislule. Napoléon ne voulait pas poursuivre les Russes plus avant au milieu de cet affreux pays couvert d'eau et de boue. Il vint reprendre ses quartiers d'hiver à Varsovie. Uflt cantonner ses troupes entre l'Omulef, la Narew et l'Ukra, et, pour donner une base solide à ce nouveau théâtre d'opérations, il fit réparer les ouvrages de Thorn et le camp de Praga. Enfin, un dixième corps d'armée, composé des milices polonaises levées par Domhrouski, du contingent de Baden et d'une division française, fut formé sous le commandement du maréchal Lefebvre, et spécialement chargé d'observer les places de Dantzick et de Colberg. Des événements non moins importants se passaient sur le haut Oder. Breslau et Glogau, assiégés par le prince Jérôme, et sous ses ordres par Yandamme, capitulèrent successivement et amenèrent la conquête de la Silésie. Le prince Jérôme en fut nommé gouverneur.

Dans la Poméranie, le maréchal Mortier fut ebargé de surveiller les Suédois et de resserrer et de menacer Stralsund. Après la campagne de Pologne, il fut appelé auprès de l'empereur et remplacé par le maréchal Brune.

Dans la Dalmatie, Marmonl s'efforce d'établir la domination française malgré les Russes et les Monténégrins. Aux termes du traité de Presbourg, l'Autriche devait remettre à la France les bouches de Cattaro, occupées alors par les Russes, mais ceux-ci s'y étaient refusés. Deux divisions* celles de Molitor et de Lui i ml on, avaient été dirigées dans cette contrée sous le commandement de Ma r mon t. En 1806, les Russes qui occupaient les îles Ioniennes avaient entrepris de déboucher sur*Raguse. Les Français avaient marché à leur rencontre et les avaient rejetés dans l'enceinte de Castel-Nuovo. En même temps, pour concourir aux efforts que la Turquie faisait contre les Russes, et qui, en se portant sur le Danube, pouvaient former une puissante diversion à ses projets, Napoléon prescrivit à Marmont d'envoyer au sultan des officiers du génie et d'artillerie, et lui laissa entrevoir le projet de se porter lui-même avec 25,000 hommes sur Wildin pour encourager et seconder le grand vizir.

« Dans ce cas, lui écrivait-il, vous entreriea dans le système de la Grande Armée ; vous en formeriez l'extrême droite. *8,000 hommes, qui soutiendraient 60,000 Turcs, obligeraient les ennemis, non pas à laisser 30,000 hommes sur le Danube , comme ils l'ont fait, mais à y envoyer encore une armée double,

ce qui ferait une diversion bien favorable à nos opérations ; mais tout cela n'est encore qu'hypothétique. »

Dans le même temps, la fermeté de l'ambassadeur français à Constantinople secondait encore les vastes desseins de l'empereur.

A peine la Turquie eut-elle déclaré la guerre à la Russie, que l'ambassadeur anglais s'embarqua secrètement sur une frégate, coupa les câbles et disparut. A son arrivé à Ténédos, il rencontra l'escadre de l'amiral Duckworth. Bientôt celte escadre parut devant les Dardanelles avec deux vaisseaux à trois ponts, trois vaisseaux de 80 canons , deux de 74 et quelques bombardes. Favorisée par un vent du sud, elle arriva le 19 février devant les batteries des deux premiers châteaux. Le vent poussait, et les batteries du fort étaient mal armées. A la hauteur de Gallipoli, l'escadre anglaise rencontra un vaisseau turc de 74 et cinq frégates ; les équipages étaient à la mosquée. Les Anglais les attaquèrent et y mirent le feu ; les six bâtiments turcs furent brûlés. Cet incendie fut aperçu de Constantinople. Au lieu d'y porter le découragement, il enflamma tous les esprits. Le 20, à cinq heures du soir, l'escadre anglaise parut devant le sérail. Rien n'était prévu , aucun point n'était en défense , mais on courut aux armes. Le Grand-Seigneur se porta le premier sur les positions reconnues les plus favorables pour établir des batteries. Hommes, femmes, enfants, Turcs, Arméniens, Grecs, ulémas, cheicks, derviches, tout le monde prit la pioche et la bretelle. Dix officiers du génie et de l'artillerie français arrivèrent dans la nuit de la Dalmatie.

En cinq jours, 500 pièces de canon et 100 mortiers furent placés en batterie. L'ambassadeur anglais s'était représenté à Constantinople, et menaçait de bombarder la ville. Voici ses conditions : 1° les châteaux des Dardanelles seront remis au pouvoir des Anglais ; 2° quinze vaisseaux de guerre, chargés de munitions navales, qui sont à l'arsenal, seront conduits à Malte ; 3° la Porte déclarera la guerre à la France et renverra son ambassadeur ; 4' la Moldavie et la Valachie resteront à la Russie. L'escadre anglaise appuyait ces prétentions. Mais le sultan fut inébranlable; il fit répondre qu'il ne traiterait que lorsque les vaisseaux ennemis seraient en deçà des Dardanelles. En môme temps, il envoya chercher le général Sébastian i, qui avait organisé la défense des côtes, et lui dit : « Les Anglais veulent que je chasse l'ambassadeur de France, et que je fasse la guerre à mon meilleur ami. Ecris à l'empereur qu'hier encore j'ai reçu une lettre de lui, et que je persévérerai dans mes desseins; qu'il peut compter sur moi comme je compte sur lui. »

Pendant ce temps, les batleries se dressaient à vue d'œil : le sérail, les côtes de l'Europe, en étaient couverts. Les Anglais, surpris de cette énergie inusitée de la part du divan, en regardant autour d'eux les nombreux ouvrages qui se dressaient de toutes parts, résolurent de lever l'ancre. Ils mirent en effet à la voile le 8 mars; mais celte fois ils furent vigoureusement reçus par les châteaux de l'Europe et par ceux de l'Asie, où le général Sébastiani , pendant les conférences, avait envoyé des hommes et des munitions. Deux cor-

vettes anglaises furent coulées bas, et leurs bords furent criblés de boulets. Juste réparation de l'incendie de la flotte turque!

Ainsi, la pensée de Napoléon embrassait à la fois l'Europe et l'Asie. De Varsovie, où il avait établi son quartier général, il dirigeait la marche de toutes les opérations, s'occupait des détails de l'administration des divers corps. Les hôpitaux, les armements, les vivres, les habillements, tout lui passait sous les yeux.

Après cette rude campagne d'hiver, Napoléon comprit qu'il n'en finirait avec les Russes que lorsqu'il les aurait frappés d'un coup de foudre, comme à Austerlitz. II disposa ses troupes de manière à y réussir, s'ils osaient encore se présenter. A cet effet, il s'établit entre les divers cours d'eau formés par la Vistule. Le maréchal Lannes fut cantonné entre ce fleuve, la Narew et le Bug; le maréchal Davoust prit position à l'angle décrit par le Bug et la Narew ; le maréchal Soult fut établi derrière l'0re2ye ; le corps d'Augereau fut logé à Plonsk, derrière le maréchal Soult, occupant l'angle ouvert entre la Vistule et l'Ukra; le maréchal Ney fut placé à l'extrême gauche, vers Mlawa, près des lacs, protégeant le flanc des quatre corps d'armée cantonnes près de Varsovie, et se liant avec le maréchal Bernadotle, qui occupait la basse Vistule, en avant de Grandenz et d'Elbing ; enfin, le 40* corps d'armée reçut Tordre d'assiéger la ville de Dantzick.

Les divers corps, ainsi liés entre eux, devaient, à la première apparition de l'ennemi, se concentrer, les quatre premiers pour défendre Varsovie, le cinquième pour lier les quartiers de la Narew à ceux du littoral, [celui de Bernadotle pour protéger la basse Vistule et le siège de Dantzick (4).

(1) Le siège de Dantzick est un des plus importants des guerres de l'empire. Il forme l'épisode de la campagne de Pologne entre Eylau el Friedland.

Dantzick possédait une garnison de 15.000 Prussiens el S.OOO Russes. De tels moyens, accompagnés d'une nombreuse artillerie, de m uni lions considérables, de magasins immenses, décidèrent une vigoureuse résistance. Les bourgeois de Dantzick ne furent plus les maîtres de se rendre sans coup férir, pour conserver intactes leurs belles propriétés et leurs Immenses richesses. Kalkreut commença par inquiéter les Français par des sorties dirigées sur le quartier des Polonais. Le général Dombrowski, fatigué de ces continuelles incursions, marche sur Dicha u, attaque les Prussiens le 1S janvier 1807, emporte cette position, enlève 8 canons, tue S00 hommes, fait 600 prisonniers, et oblige ces troupes de rentrer dans les murs de Danitick. Cet avantage est d'autant plus glorieux qu'il est vivement disputé. Dombrowski a deux chevaux tués sous lui. est blessé a la jambe; son Ois a le bras fracassé à ses côtés; mais dans le combat il oublie qu'il est père, il ne s'iuforme de son fils que lorsqu'il a vaincu. Les Prussiens apprennent aussi à craindre les jeunes Polonais, formés a la lactique et a la discipline militaire en six semaines. Ceux-ci luttent déjà, par la célérité de leurs manœuvres, avec les vieilles troupes dont elles se montrent les égales pour la valeur. Bientôt le dixième corps de la Grande Armée se présente devant Danlxick, accompagné de Saxons cl de Badois. Le maréchal Lefebvre y commande; sous ses ordres est le général Savary ; l'artillerie est dirigée par le général Lariboisslère; le général Chassel ou p-Laubat y conduit les travaux du génie. L'investissement de la place est complet le 14 mars. On livre plusieurs combats pour forcer la garnison de rentrer dans ses murs. Elle était bloquée; mais, conservant une libre communication avec la mer, on ne pouvait i k oe siège. Le premier soin du maréchal Lefebvre fut de lui en i

Ces dispositions habiles furent suivies de précautions extrêmes pour le bien-» être des troupes; car les cantonnements, au milieu des boues et des forêts de la Pologne pendant la saisou d'hiver, étaient pénibles pour les soldats. Napoléon fit l'impossible pour améliorer leur position ; il veilla à l'approvisionnement avec un soin intlni, ût fournir le prêt exactement, accorda des secours

l'accès. Le général Schramm passe de l'Ile de Nolgat dans le Fricb-HofT; les Prussiens sont culbutés, abandonnent leur position et SOS prisonniers. Sentant l'importance de ce poste, 3,000 assiégés reviennent dès ce même soii; ils sont repoussés, perdent un cauon el de nouveau! prisonniers. Uue sortie générale ne leur réussit pas mieux le 24; la garnison est repousàée de toutes paris, perd S canons el 400 prisonniers; parmi nix se trouve le colonel Cracan, partisan renommé duns ta Prusse. Après avoir fortifié les positions du général Schramm, dans la presqu'île, par des redoutes garnies d'un double rang d'abatis, le maréchal resserra le blocus et fit occuper la tête des villages d'HoIzenberg elde Sebiuïu, en avant des ouvrages de Bischofberg. On ouvrit presqu'en même temps deux tranchées dans les premiers jours d avril , l'une en avant de Hackelsberg, l'autre vers Bischofberg. Des deux côtés les travaux sont poussés avec activité! des batteries, garnies d'une artillerie formidable, foudroient continuellement les ouvrages el les murs des assiégés, tandis que les bombes et les obus écrasent leurs maisons et incendient tous leurs édiûces. Un mois employé a ces travaux ne produit aucun événement remarquable. On se canonnalt continuellement; la garnison faisait de petites sorties où elle était repousàée, et mettait dans sa défense toute l'opiniâtreté que l'on peut atleodre du courage et du génie. Tous ces efforts pouvaient relarder, mais non empêcher la pris2 d'une ville exactement cernée, attaquée par des troupes valeureuses, ayant des munitions en abondance, dirigées par les officiers les plus instruits de l'Enrope. Le maréchal Lefebvre résolut de s'emparer, dans la nuit du 5 au S m:ii, d'une Ile située entre la Vistulc el le canal, qui gênait la communication entre les troupes placées dans la presqulle et le corps d'armée principal, L'adjudant-commandant Aymé est chargé de celte expédition avec 800 hommes tirés des diverses troupes de l'armée assiégeante. Vers les dit heures du soir, on met à l'eau douze barques capables de porter chacune vingt-cinq hommes. On s'avance à la rame; les postes ennemis tirent sur celle faillie expédition deux coups de canon à mitraille, la foudroyant par leur mousqueterie. Les pontonniers forcent de rames; le débarquement est effectué en cinq minutes. Le capitaine Avis, aide-de-camp do général Drouet, marche à la première redoute; 50 grenadiers de la garde de Paris l'emportent à ta Baïonnette sans tirer un coup de fusil. L'adjudant-commandant Aymé s'avance sur la redoute de gauche; le chef de bataillon Armand, sur les retranchements de la pointe de celle Ile; les Russes, qui défendaient son extrémité, font un feu mal dirigé et se replient; lestêtesde colonnes françaises les y poiisseet à la baïonnette; elles entrent |>êle-méle avec eux dans la pies grande redoute, et répondent à leurs cris par celui de Vio» l'emperrvr I Le reste des Russes continuait de se retirer le long de leurs retranchements, quand une colonne, commandée par le général Gardanne, leur coupe tonte retraite. Tout ce qui échappe est fait prisonnier. Le succès était complet avr la gae-* ohe, quand un second débarquement s'effectua. Il était composé de Badots el de la légion dû Nord. Ils marchent aussitôt »nr leur droite. On emporte des retranchements qui défendaient la redoute de KalLschauts, tandis que des S;ixons en attaquaient la gauche. En un lestant on s'en rend maître, toute l'Ile est occupée.

Les Russes perdent dans cette journée 200 hommes, 900 prisonniers et 17 canoës. Un soldat français renouvelle le bean dévouement de d'Assa;. Fortunas. chasseur an M« régiment d'infanterie légère, élait tombé dans les mains d'une colonne de Rosses, qui se mil a crier : Ne lire* pas, notts sommes Français. Menacé d'être tué s'il parlait, il s'ecrie : Faites feu, mon capitaine* ce sont des Russes! Les alliés sentaient la détresse de Danlztck a-siégée depuis deux mois saot être secourue; ils apprécient son importance , el ci oient devoir ouvrir la campagne, au mois de

mai, en lui portant du accours. Atcxaudre convoque uu conseil de guerre, ee y délibère sur lea moyens de délivrer Daattieh. Uae bataille générale peut être livrée à l'ermée française, ee

extraordinaires aux masses des régiments, etc., etc. Les soldats , de leur côté, l'industrièrent le mieux qu'ils purent. Les corps se logèrent dans les villages abandonnés; les avant-gardes se construisirent des cabanes avec les branches de sapin; les moulins et les fours détruits furent rétablis; on découvrit des silos pleins de grains que les habitants avaient cachés en fuyant. Enfin, grâce à

passant la Pa«arge et l'obliger k découvrir celte plice; mais on s'exposait ainsi a une défaite totale. On se détermina donc à la secourir par mer. Le lieutenant-général Kamenski est dé-barque à Pillau, avec deux divisions russes et quelques régiments prussiens. Soixante-six bâtiments do transport condui>cnt ces troupes à l'embouchure de la Vislule, au port de DauUick, sous la protection du fort de Weischelmunde. Instruit de ce débarquement, l'empereur Napoléon ordonne au maréchal Lanncs, commandant le corps de réserve de la Grande-Armée, de se porter, avec le général Oudinot, au secours du maréchal Lcfebvre. Il arrive au moment du débarquement de l'ennemi. Les Russes font des préparatifs d'at tique les IS et li mai. Un espace de moins de quatorxe lieues les séparait de la ville; il Allait, pour y parvenir, traverser les lignes françaises. Le 1$, neuf régiments russes débouchent du, lort de Weischelmunde. Le général Schramin était en bataille, couvert par deux redoutes construites vis-à-vis ce fort, les Polonais à sa gauche, les Saxons au centre, le ir régiment d'infanterie légère et le régiment do Paris à sa droite. On se bat avec acharnement, mais le * régiment d'infanterie légère et un bataillon de Saions envoyés delà rive gauche par le maréchal Li-fehvre, prenant l'ennemi en flanc, décident l'affaire. Un seul bataillon de la division du général Oudinot put donner. La perte des Prussiens fut au moins de 2,500 hommes. Pendant celle action |a garnisoti duDanUick ne fit pas le moindre mouvement. Du haut de ses rcmpartsdémolis, de ses bastions délabrés, elle put voir s'évanouir ses espérances. En même temps une division de 5,000 Prussiens et Russes, partie de Kœni^sherg, débarqua à Pillau, longeant la langue de terre appelée Nefurung, et arriva a Kolherg devant les premières gardes de civah-rie légère françaises, qui se replièrent à leur approche jusqu'à Furstenwerder, mais pour les laisser s'engager. LVnne ni s'avança jusqu'à l'extrémité du Frischall. Il s'allendaità pénétrer par celle route jusqu'à Danlzick, mais un pont jeté sur la Vjstule, à Furslenwerder, facilitait le passage de l'infanterie française cantonnée à l'Ile de Notgal, pour filer sur les derrières de l'ennemi. Les Prussiens n'usèrent se risquer dans ce défilé. L'empereur donna ordre an général Beauniont , aide-de-caiop du grand-duc de Berg, de les y attaquer. Le général du brigade Albert déboucha le 10 mai, au point du jour, avec deux bataillons de grenadiers, deux régiments de chasseurs à cheval et un régiment de dragon». Aussitôt qu'il aperçoit les Prussiens il les attaque, les culbute, les poursuit l'épée dans les reins pendant on*e heures, leur enlève quatre pièces de canon. Dantsick est encore privée de tout espoir sur ce point. Cependant les alliés ne se rebutent pas; ne pouvant faire entrer des forces considérables dans cette ville, ils tentent au moins de relever le courage de la garnison, M y introduisant quelques munitions et des vivres. Une belle corvette anglaise de ai canons se présente à pleines voilesdansla Virtule pour entrer à nanizick; elle avait 190 hommes d'équipage, était chargée de poudre et de boulets. Arrivée à la hauteur des ouvrages des Français, elle est accueillie par une canonnade et une fusillade si terribles, qu'il lui fut impossible de manœuvrer. Les matelots foudroyés amènent leur pavillon ; les grenadiers de Paris se jettent dans la Vistule et s'emparent de cette corvette. Le lendemain, une mine fait sauter une plateforme en charpente, du la place d'armes du chemin couvert, sur laquelle les assiégés avaient placé une batterie. Le 18 mai, la descente et le passage du fossé sont opérés à sept heures du soir. On montait à l'assaut, le SI, lorsque le général Kalkrcut demanda à capituler aux mêmes conditions qu'il avait autrefois accordées à la garimon de Mayence. On y consentit. Le Hakelsberg pouvait être emporté eu etlicr, maison large fossé, rempli d'eau courante, présen lait assez de difficulté à vaincra pour que les assiégés prolongeassent encore fendant quinse jours leur

défense. La garnison obtint de sortir avec les honneurs do la guerre, emmenant deux canons de fer et leurs caissons. Elle contracta l'obligaUon de ne pas servir pendant une année contre la

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

ces soins el à cette industrie, les troupes commencèrent à supporter moins péniblement cette halte au milieu des marais de la Pologne. Il y avait cependant bon nombre de malades. Les méridionaux surtout furent atteints de fièvres provenant de l'humidité du climat. Les chefs eux-mêmes n'en furent pas exempts; Murât, Lannes, Augereau, durent quitter leur corps momentanément.

Pendant que Napoléon se fortifiait ainsi dans ses positions i Varsovie et s'apprêtait à écraser lesRusses, ceux-ci, de leur côté, se préparaient à la guerre avec ardeur; la campagne qui venait de finir avait ranimé leur courage. Les rencontres qu'ils avaient eues avec les Français avaient été à leur désavantage; les défaites qu'ils avaient éprouvées étaient sanglantes, mais elles Savaient pas été décisives comme à Austerlitz. Cela tenait au théâtre des opérations qui, marécageux et impraticable, n'avait pas permis aux corps de manœuvrer avec autant d'ensemble. Nul ne doute que si les lacs de la Pologne eussent été gelés comme ceux de la Moravie, que les Russes n'y eussent éprouvé un désastre non moins grand. Quoi qu'il en soit, ils furent enhardis par cette épreuve et résolurent de tenter une attaque décisive.

Le général Reningsen avait remplacé le vieux Kaminski, il voulut signaler son commandement par de nouvelles et plus importantes opérations. En conséquence, il résolut d'attaquer Varsovie. Son plan était de faire un grand circuit pour éviter la vaste masse des forêts qui environnent la capitale de la Po-

France ou ses alliés, et fut reconduite jusqu'au! avant-postes de son souverain,* Pillau. Colle capitulation n'avait rten que d'honorable. Le général Kamenski, réfugié d'abord sous le canon de Weischelmuode, avait été forcé de se rembarquer au moment où les Français se préparaient a lancer sur sa flotte des boulets rouges. Ce fort tenait encore, il est vrai; mais, tandis qu'on réglait les articles de sa capitulation, la garnison, mécontente de son gouverneur, sortit de U place et se rendit aux Français. Jamais ville plus importante que Dantsick n'était tombée au pouvoir de l'empereur Napoléon. Huit cents pièces de canon, des magasin* immenses de munitions, des amas très-considérables de vivres, d'objets d'habillement et d'équipement, montrèrent combien elle aurait pu davantage prolonger sa défense, si l'artillerie française n'eût renversé les remparts. Celte place du premier ordre, bientôt réparée, devint l'appui de l'aile gauche de la Grande-Armée, comme Thoro appuyait son centre et Praga sa droite. On admira dans celle affaire l'activité du maréchal Lefebvre, qui y mit tout le feu de la jeunesse; la constance du soldat qui ouvrit ses tranchées dans la terre glacée, dont les ouvrages furent souvent comblés par les neiges ou renversés par des dégels subits. On vit des marins de la garde impériale qui conduisaient des bateaux chargés de canons, de poudre et de boulets, sur les eaux de la Vistule, passer audacieusemenl sous le feu de la forteresse de Graudent*. L'artillerie y déploya toute sa précision, le génie toute sa supériorité. Tous les corps français s'y montrèrent dignes de leur éclatante renommée. L'empereur accorda une gratiOcalion à tous les soldats, décora de l'aigle de la Légion d'honneur les militaires qui s'y étaient distingués par des actions d'une valeur singulière. r*our perpétuer le souvenir de celte belle entreprise, il créa duc de Danlxick le maréchal Lefebvre, récompense inouïe jusqu'à ce jour dans les annales françaises, el imitée de l'antiquité, qui donnail aux généraux victorieux le nom de leurs conquêtes , mais digne d'un guerrier toujours combattant victorieusement depuis les champs de Fleurus, et ajoutant à ses exploits la prise d'une des places les plus importantes de l'Allemagne au nord de la Baltique.

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. m

logne, de traverser ensuite la ligue des lacs, et de se porter vers la région maritime par Braunsberg et Dantzick. Il espérait pouvoir aussi passer la basse Yistule entre Thorn et Marienbourg, couper du centre de la grande armée les corps d'armée de Ney et de Bernadotte, puis, se portant au-delà de Dantzick, de faire tomber la position de Napoléon en avant de Varsovie; En conséquence, un mois après la retraite de Pultusk, le général Beningsen se bâta de mettre son plan à exécution. Le 22 janvier, il arriva à Heilsberg sur l'Aile.

Cette entreprise était hardie, mais elle n'était pas contraire aux principes ; toutefois la possibilité du succès reposait sur limpéritie et l'imprévoyance du plus habile, du plus prévoyant des capitaines.

En effet, Napoléon avait pris des dispositions telles, que, quelque mouvement que fit l'ennemi, il dût être écrasé aussitôt. On verra par quelle fatalité providentielle les Russes échappèrent cette fois encore à un désastre complet.

Ney, ainsi que nous l'avons dit, était établi à Mlawa, couvrant le corps du maréchal Bernadotte, qui était cantonné à Elbing, position d'où il fermait aux ennemis l'accès de Dantzick. Le défaut de vivres, dit-on, et un excès d'activité l'en firent sortir et pousser ses colonnes jusqu'à Heilsberg sur le Prégel, descendant et remontant tour à tour le cours de l'Aile. Ces courses hardies, le mouvement prolongé qui menaçait Kœnigsberg, engagèrent le général russe à tenter une opération agressive pour couvrir cette capitale et pour écraser le corps du maréchal Ney, ainsi aventuré sur une ligne de plus de vingtcinq lieues, et à surprendre ensuite les cantonnements de Bernadotte. Quoi qu'il en soit, Beningsen s'ébranla au milieu de janvier. Certain d'être renforcé par deux divisions du corps de réserve, il passa l'Aile et se disposait déjà à franchir laPassarge à Deppen, lorsqu'il rencontra les troupes du maréchal Ney. Les soldats russes étaient divisés en deux colonnes, une des deux devait se porter sur Leibstadt pour attaquer et surprendre Bernadotte. Le maréchal Ney, à l'approche de forces aussi considérables, se hâta de se replier sur lui-même et de prévenir à la fois le maréchal Bernadotte à sa gauche et Soult à sa droite; en même temps il concentra ses troupes dans l'excellente position de Hobenstein. Le danger était pressant, et, sans aucun doute, c'en eût été fait des deux corps de Ney et de Bernadotte, si Beningsen eût marché plus rapidement et se fût porté de Johanisbourg sur Neidenbourg, c'est-à-dire fût tombé directement sur la queue du maréchal Ney au lieu de faire un détour pour gagner la tète de ses colonnes et la couper de sa ligne de retraite.

Bernadotte, averti du danger, se hâta de se concentrer à Mohrungen, où il arriva le 25 janvier. Il y fut attaqué le jour même. Un combat glorieux pour nos soldats signala la reprise des hostilités et donna le temps au maréchal français de réunir ses forces à Osterode, où se trouvaient déjà celles du maréchal Ney. Napoléon fut informé de ces événements le 26 janvier. 11 s'emporta, dit-on, contre l'indocile et impétueux maréchal qui le forçait ainsi à recommencer une campagne d'hiver, quand le repos était si nécessaire aux troupes françaises après les fatigues qu'elles venaient d'éprouver. 11 comprit bientôt que l'attaque des Russes n'était pas un simple mouvement d'avant-garde, mais m. 25

une attaque générale dont il ne tarda pas à deviner le but, et il conçut l'espérance de terminer enfin cette campagne par un coup décisif.

Le froid était rigoureux, les marais et les lacs de la Pologne étaient gelés et présentaient une vaste plaine glacée. Napoléon n'avait plus à craindre de voir se renouveler les scènes de Pullusk au milieu des boues, dans les marais de la Pologne. Son plan fut arrêté à l'instant. Toutes les forces de l'armée française furent réunies et dirigées sur le flanc gauche de l'ennemi de manière à le tourner comme l'avaient été les Prussien» à Iéna, en les acculant à la mer et à la basse Vistule.

En conséquence de ce plan, Bernadotte reçut l'ordre de continuer à attirer l'ennemi sur la Vistule; Davoust, de se porter à Mysinits; Soult à Wittemberg; Augereau, à Neidenbourg. Ney devait se rapprocher de Wittemberg où était le quartier général. Quant au maréchal Lannes, il reçut l'ordre de demeurer sur la Narew, afin de couvrir les derrières de l'armée.

La guerre a des événements qui confondent les plans les mieux arrêtés et échappent à toutes les prévisions. Reningsen, poursuivant Bernadotte avec activité, donnait tête baissée dans le piège qu'on lui tendait et courait à une perte certaine. Tout semblait se concerter pour l'accabler. Une circonstance imprévue le sauva. Un adjudant de l'état-major portait à Bernadotte l'ordre de battre en retraite jusqu'à Tborn, afin d'attirer davantage l'ennemi. Le major général avait cru devoir ajouter à cet ordre le plan de la campagne tout entier: cet officier fut pris par des Cosaques, et n'eut pas le temps ou peut-être l'habileté de détruire cette importante dépêche. Beningsen apprit ainsi le danger qui le menaçait. Il fut saisi d'effroi et se hâta de revenir sur ses pas; en sorte que, le 3 février, l'armée russe se trouva rangée en bataille à Alleinstetn, point de réunion des divers corps français. Cet événement parut inconcevable à l'empereur. 11 en devina bientôt la cause et trouva dans son génie une nouvelle combinaison qui lui fit espérer de pouvoir encore tourner la gauche des ennemis. Il établit le gros des forces françaises à Jônkowo, en face de l'ennemi, et ordonna au maréchal Soult, avec la droite de l'armée française, de se porter à Bergfried sur l'Aile, au-delà du flanc des Russes. Si ce mouvement eût été accompli à temps, l'armée russe pouvait être écrasée; mais les Russes se défendirent avec une inébranlable opiniâtreté. Ce n'est que pendant la nuit que le maréchal Soult parvint à s'emparer du pont de Bergfried. Les Russes profitèrent de l'obscurité pour s'échapper. Voyant tous ses projets déjoués, l'empereur voulut néanmoins harceler les ennemis pendant leur retraite. Leur arrière-garde, attaquée vivement, éprouva de sanglants échecs dans les journées de Hoff et de Landesberg, les 5 et 6 février, par les charges incessantes de la cavalerie de l'infatigable Mural.

Beningsen, poursuivi aussi vivement, se retira sur Eylau, où il prit position le 7 février. Se voyant serré de près, et [>erdant en détail bon nombre de ses soldats, il résolut de tenter les chances d'une action générale. En conséquence, il s'établit sur un plateau en avant d'Eylau, et devant lequel on arrive en suivant la route de Landsberg à Eylau. Le 7 au matin, l'impétueux Murât arriva

m faces de cette position. Il était soutenu par l'infanterie du maréchal Son». Le combat, prélude de la sanglante journéo du lendemain, fut long et acharné. Les Russes se battirent avec une opiniâtreté sans exemple. Il fallut, pour les vaincre, l'ardeur impétueuse des chefs et l'indomptable courage de nos meilleurs régiments. Enfin, après une lutte de géants, ils furent forcés d'abandonner leur position et de se retirer dans la ville même d'Eylau. Soult y pénétra en même temps qu'eux, baïonnettes baissées. On se battit dans les nies de la ville et en dehors dans ce cimetière devenu fameux par le souvenir de la journée du 8 février. Les Russes finirent par l'abandonner après des pertes considérables. Les Français aussi avaient perdu bien du monde. Le corps du maréchal Soult avait été cruellement décimé. On pensait que les Russes étaient en pleine retraite; mais bientôt on aperçut, pendant la nuit, les feux nombreux de leur bivouac qui brillaient non loin d'Eylau, et il devint évident pour tous qu'ils se préparaient à une action générale pour le lendemain. Napoléon fit ses dispositions pour la bataille. Les maréchaux Davoust etNey, l'un à la droite, l'autre à la gauche, reçurent l'ordre de venir prendre part à l'action. Davoust n'était qu'à quatre lieues. Il promit de s'y trouver et de déboucher à l'heure convenue sur le flanc des Russes. Quant au maréchal Ney, qui était plus éloigné, l'empereur n'était pas assuré de sa participation. Napoléon n'avait donc à opposer aux Russes que les corps des maréchaux Soult, Augereau et Davoust, la cavalerie de Murât et la garde impériale, en tout 53,000 hommes. Il est vrai que l'arrivée du maréchal Ney devait porter ce chiffre à 65,000 hommes environ. Quant à Bernadette, il était à trente lieues de là.

L'armée russe s'élevait à 72,000 hommes présents au feu , sans compter 8,000 Prussiens qui devaient arriver pour les renforcer; ils avaient en outre 500 bouches à feu, quand nous en comptions à peine 200. Beningsen résolut donc de profiter de sa supériorité numérique pour livrer bataille, et puis une des qualités des troupes russes est de ne jamais être découragées. Vaincues et poursuivies Tépée dans les reins depuis trois jours, elles avaient la même contenance que le lendemain d'une victoire. Nos soldats, qui les croyaient démoralisées par tant de défaites successives, furent surpris de les trouver aussi confiantes, aussi résolues, aussi fermes que la veille du combat. Cela tient à l'ignorance grossière de ces hommes et à leur habitude passive de la discipline. '

Nos troupes, qui marchaient depuis huit jours an milieu des glaces et des neiges, étaient harassées; elles tombaient de fatigue et de besoin; mais l'élan moral de leur renommée et de leurs victoires les soutenait : bien qu'inférieures en nombre, elles acceptaient la bataille avec confiance, sans douter un instant du succès.

Eylau est situé dans une plaine légèrement ondulée, mais entourée de trois cotés par un terrain plus accidenté et des collines entre lesquelles se trouvent plusieurs lacs. Le froid les avait gelés à ce point que toutes les armes purent y manœuvrer sans danger, et y exécuter, pendant plusieurs heures, des charges extraordinaires de grosse cavalerie. En ce moment ils étaient tellement

couverts de neige qu'on ne s'aperçut pas d'abord de leur existence. Quelques rares hameaux rompaient à l'œil la monotonie de ce triste champ de bataille; un ciel sombre et triste ajoutait une teinte morne à l'aspect désolé de cette plaine. Les soldats sentaient leur cœur serré d'une angoisse inexprimable, triste présage de la sanglante journée qui allait rendre cette plaine à jamais fameuse.

Beningsen avait pris position un peu en arrière d'Eylau, il avait sa droite à Schloditen, sa gauche à Klein-Saussgarten. Notre position dominait la leur; sous ce rap|K>rt nous avions l'avantage.

nuit se passa sous les armes de part et d'autre. Napoléon, qui marchait et travaillait vingt heures par jour depuis Varsovie, était épuisé de fatigue; il s'endormit pendant quelques heures dans le cimetière d'Eylau, où il avait pris position, et sous le feu des batteries russes, pour ainsi dire. Au point du jour il était à cheval, observant l'ordre de bataille des ennemis, qui avaient déjà engagé l'action par une vive canonnade. Napoléon, protégé par quelques arbres, les aperçut distinctement et put compter leur nombre. Ils étaient rangés sur deux lignes profondes, ayant leur front couvert par 300 bouches à feu. Deux autres colonnes appuyaient celle double ligne comme pour la soutenir. La cavalerie était disposée partie sur les ailes, partie en réserve sur les derrières. L'armée russe formait ainsi une masse profonde et compacte, et ressemblait à une véritable forteresse vivante.

Napoléon vit du premier abord combien il serait difficile d'entamer cette armée ainsi massée par des charges de cavalerie ou d'infanterie. 11 résolut de l'ébranler par le feu de son artillerie. En conséquence, il fit sortir des corps et mettre en bataille toutes les bouches à feu de l'armée, il y joignit les 40 pièces •le la garde, et opposa ainsi près de 200 pièces à la nombreuse artillerie des Russes. En même temps, pour donner moins de prise aux boulets, il disposa les troupes de Soultdans un ordre mince, dans le prolongement de la position d'Eylau au village de Rotbenen. Dans l'intervalle laissé ouvert entre la ville et le village il forma sur deux lignes en arrière le corps d'Augereau, et plus en arrière encore il plaça la garde impériale et les divisions de cavalerie. C'était un peu au-delà de Rothenen que devait déboucher Davoust. De cette manière Tannée française était couverte à gauche par Eylau, à droite par Rothenen.

Les Russes engagèrent le feu par une violente canonnade; les Français y répondirent aussitôt par une canonnade non moins violente; les artilleurs français, plus exercés el ayant pour point de mire cette masse profonde, y faisaient d'atfreux ravages. Des files entières étaient emportées. Les boulets russes, moins bien dirigés, ayant moins de prise, ne frappaient en partie que les bâtiments de la ville, à laquelle ils mirent le feu. La canonnade dura ainsi pendant longtemps; à la fin, les colonnes russes s'ébranlèrent pour attaquer la ville par la gauche. Mais elles trouvèrent là les troupes de Soult, les soldais d'Austerlitz qui les repoussèrent violemment. Napoléon, avant d'agir, attendait l'armée de Davoust, il laissa les Russes user leur fureur contre les baïonnettes de la division Legrand. Davoust, le plus exact de tous les lieutenants,

arriva à l'heure convenue et tomba sur le flanc de l'armée ennemie, où il porta le desordre. Napoléon, qui observait tout des hauteurs du cimetière d'Eylau, s'aperçut bien vite de l'arrivée de Davoust, quand il vit s'ébranler la réserve des Russes. C'était le moment d'agir, il le saisit avec promptitude. Il était alors dix heures du matin, il donna l'ordre aux divisions d'Augereau et de Soult, placées dans l'intervalle d'Eylau à Rolhenen, de se déployer obliquement dans la plaine. Augereau était dévoré par une flèvre brûlante. Il monta néanmoins à cheval, dirigea ses divisions en colonnes serrées contre les masses russes. Le général Corbinau, qui était venu lui transmettre l'ordre de l'empereur, fut tué d'un boulet de canon auprès du maréchal. En ce moment une rafale de neige obscurcissait l'air et frappait les soldats français au visage. On n'y voyait point à dix pas. Les deux divisions Desjardins et Heudelet s'égarèrent, et, au lieu de s'appuyer sur celle du général Saint-Hilaire, à droite, elles doonèrent à gauche et allèrent tomber sur le centre des Russes. Ceux-ci recevaient la neige à dos, ils voyaient très-bien s'approcher les deux divisions françaises, ils démasquèrent une batterie de 72 pièces de canon, et à demi-portée ouvrirent sur nos malheureux soldats un feu à mitraille si violent qu'en moins d'un quart d'heure la moitié de ce corps d'armée fut abattue. Le maréchal Augereau fut blessé, le général Desjardins fut tué, le général Heudelet reçut une blessure grave; des régiments, eulre autres le U# et le 24e de ligne, y furent détruits. A la première éclaircie de neige, Napoléon s'aperçut, en frémissant, de la fausse direction qu'avait prise celte colonne, il tenta un grand coup pour la délivrer. 11 fit appeler Murât et lui prescrivit de réunir 80 escadrons de cavalerie et de fondre sur le centre de l'armée russe. Le moment était critique. 7 à 8,000 hommes du corps d'Augereau étaient couchés sur le champ de bataille, et la redoutable infanterie russe s'avançait dans la direction du cimetière d'Eylau. Napoléon n'avait aucune réserve à lui opposer, et à peine avaitil sous la main 6 bataillons à pied de la garde. Augereau, blessé, venait d'être transporté auprès de lui. Une sombre tristesse éclatait sur les visages. Napoléon seul conservait une apparence de calme et d'impassibilité.

Cependant Murât commence à s'ébranler. La terre retentit au loin sous les pas de la masse de cavalerie qu'il entraine avec lui. Dragons, cuirassiers, chasseurs, grenadiers à cheval de la garde, tous partent au galop. Le choc fut terrible. Mais les premières lignes brisent leur impétuosité sur les baïonnettes russes, elles sont arrêtées et forcées de se replier à droite et à gauche. D'Hautpoult parait à la tête de ses cuirassiers, il charge à son tour et fait une sanglante trouée dans cette masse profonde. Tous les autres corps y pénètrent à sa suite. Alors commence une horrible mêlée : nos cavaliers sabrent, hachent à coups redoublés les fantassins russes, qu'tf faut fendre de la tête en bas pour les tuer, selon l'expression de Murât. Cet intrépide chef de la cavalerie française anime, dirige ses escadrons au milieu de cet épouventable désordre, et apparaît aux yeux des soldats, sur ce champ de carnage, comme un de ces génies de la destruction dont parle Ossian. La première ligne des Russes est entièrement renversée. La seconde se replie et va se former plus loin sur la lisière d'un bois,

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au tond du champ de bataille. Il restait sur ce point une réserve d'artillerie. Le* généraux ennemis la font mettre en batterie et ordonnent d'ouvrir le feu sur ta masse qui combat encore, Français et Russes, afin de se débarrasser de ces redoutables cavaliers. Le général d'HautpouIt, qui a le plus contribué au suceèa de cette charge étonnante de cavalerie, le général d'HautpouIt est tué. La seconde Hgne de l'armée ennemie est sabrée à son tour, et nos cavaliers parcourent en tout sens et au galop le champ de bataille jonché de cadavres.

Pendant cette mêlée une colonne de 4,000 Russes, détachée de la masse d'infanterie qu'on vient de renverser, se dirige au hasard vers le cimetière d'Eylau où était Napoléon. Un bataillon de la garde impériale marche à sa rencontre. On ordonne aux grenadiers de tirer, ils refusent et donnent pour motif qu'ils ne savent charger qu'à la baïonnette. Murât, qui a vu cet engagement, lance sur les Russes deux régiments de chasseurs. Pris entre les baïonnettes de nos grenadiers et les sabres de nos chasseurs, ils sont presque tous pris ou tués sous les yeux de Napoléon. Mais la journée n'était point finie. Les Russes tenaient encore à la droite, et le corps prussien de Lestocq pouvait déboucher d'un moment à l'autre. Il aurait fallu une réserve d'infanterie pour compléter la victoire, et Napoléon n'en avait pas. n craignait d'engager le corps du maréchal Soult, déjà si éprouvé à la prise et à la défense d'Eylau. Il attendit donc que le mouvement de Davoust fût plus prononcé et plus décisiL Cet habile et intrépide officier avait, lui aussi, vigoureusement combattu à Klein-Saussgarten contre la gauche des Russes, et après des efforts héroïques et secondé par la division Saint-Hilaire, il avait fini par ehasser les ennemis de cette position; la bataille était gagnée; mais l'arrivée des 8,000 hommes du général prussien Lestocq, suivi à deux heures de distance par le maréchal Ney, avait remis le succès en question sur ce point et repoussé les Français en arrière de Kuschitten. I^es Russes s'étaient ralliés à ce noyau de troupes et avaient engagé une nouvelle action non moins vivequeles premières. Davoust accourt, il communique à ses soldats l'élan qui l'anime et, passant au galop sur le front des régiments, il cric à hante voix : Les lâches iront mourir en Sibérie; les braves mourront ici en gens d'honneur! Prussiens et Russes sont arrêtés et font de vains efforts pour vaincre la résistance de nos intrépides soldats. Ils ne peuvent y parvenir, et ne cessent de combattre qu'avec la nuit, qui s'étend froide et sombre sur cet horrible champ de carnage. La moitié de l'arméé russe était hors de combat. Cependant Beningscn délibérait s'il fallait tenter un dernier effort, quand on lui annonça l'arrivée du maréchal Ney sur son flanc droit. Aussitôt il donna le signal de la retraite. Napoléon s'en aperçut à la direction des feux des maréchaux Davoust et Ney. La victoire lui appartenait, mais elle avait été cruellement achetée; jamais il n'en avait livré de si ardemment disputée, et il craignait de voir se renouveler, le lendemain, les scènes horribles d'Eylau et de trouver Pultawa dans la Pologne. Il défendit à ses soldats de quitter leurs positions et ordonna qu'on allumât les feux du bivouac. On n'osait point encore compter les vides faits dans les rangs. Cependant, à l'appel du tambour, chaque corps se réunit autour de son

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bivouac; on se compte et une sombre tristesse s'empare des esprits. Le 7* corps tout entier a été détruit; le 24% qui avait eu 1,400 hommes engagés, n'en retrouve debout, le soir que, 200 présents à l'appel, etde ce nombre il n'y aque 7 officiers: t capitaine et six lieutenants ou sous-lieutenants. Tout le reste est couché sur le champ de bataille. Le 14e de ligne est encore plus éprouvé, à peine reste-t-il 157 hommes sous le drapeau. La neige, qui n'a cessé de tomber, a couvert, comme un linceul funèbre, celte grande hécatombe humaine. Morts et blessés sont restés ensevelis sous la neige. Mais bientôt, quand les feux s'allument sur cette plaine tachée de sang, on voit un spectacle étrange et touchant; les hommes blessés, que le froid avait engourdis, réveillés par les lueurs de la flamme, secouent leur suaire de neige; Russes et Français, amis et ennemis, se traînent vers les feux sauveurs et viennent s'y ranger indistinctement. A cette heure suprême il n'y a plus d'ennemis, il n'y a que des frères. Tous sont reçus avec le même accueil, tous ont droit aux mêmes soins et aux mêmes secours. On se partage le pain et l'eau-de-vie, on fume dans les mêmes pipes sans qu'il vienne à l'esprit de personne de demander à l'homme qui est à côté de lui quel est son grade et quelle est sa nation.

Les chirurgiens militaires furent admirables de dévouement pendant cette journée et surtout pendant l'affreuse nuit qui la suivit. Tous les blessés qui ne purent être transportés, et Dieu sait si le nombre fut grand (1), furent pansés sur place. Napoléon présidait lui-même à ces soins. Une gravité mélancolique était empreinte sur son visage. II y avait loin de cette victoire à celle d'Austerlitz et d'Iéna. Non-seulement les pertes avaient été plus grandes, mais la victoire avait été longtemps douteuse et le résultat de la campagne était encore incertain. 11 ne connaissait pas toute l'étendue du désastre qui avait frappé l'armée française. Ce n'est que le lendemain qu'il put l'apprécier. II voulut s'en assurer par lui-même. Aux premières lueurs du jour, il parcourut le champ de bataille et fut ému du spectacle qu'il présentait.

« Qu'on se figure, dit-il lui-même daus le bulletin de la Grande Armée, sur un espace d'une lieue carrée, 9 ou 10,000 cadavres, 4 ou 5,000 chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, 24 pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever; tout cela avait plus de relief sur un fond de neige. Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre ! »

Ce champ de bataille, si chèrement disputé, appartenait aux Français. Ils y restèrent neuf jours. Ce bivouac au milieu de la plaine d'Evlau leur rendit le sentiment de leur victoire. On sut que l'ennemi s'était rallié derrière les murs de Prégel et de Kœnigsberg, mais le dégel qui survint empêcha Napoléon de les poursuivre. Il ne voulut pas s'enfoncer plus avant dans cet affreux pays.

(1) Quarante-huit heure* «prés la bataille U y avait encore 5,000 blesses qu'on n'avait pu emporter.

Il se décida à se rapprocher de ses cantonnements sur la Vistule. Du reste, le moral de l'armée française n'avait pas été ébranlé. Étonnés un moment de la résistance inaccoutumée de l'armée russe, et atterrés des vides effrayants qui avaient eu lieu dans leurs rangs, nos soldats reprirent bientôt leur confiance et leur fierté. Pendant les dix jours qu'ils passèrent à Eylau, ils manquèrent souvent de vivres, et ne firent entendre aucune plainte. Un peu du pain et d'eaude-vie était leur seule ration. Le trait suivant, emprunté aux mémoires du maréchal Davoust, peint admirablement l'état moral et l'esprit militaire de cette brave armée.

a Deux artilleurs du corps de Davoust ayant été absents de leur compagnie pendant la bataille vinrent le soir rejoindre leur bivouac; leurs camarades s'assemblèrent pour les juger, et, n'ayant pas approuvé leurs raisons, leur infligèrent, sur ce terrain glacé et sanglant, le châtiment burlesque que les soldats appellent la tavate. »

Telle fut la bataille d'Eylau, bataille impérissable dans les souvenirs de l'histoire, car près de 40,000 hommes, de part et d'autre, y furent mis hors de combat; bataille funeste, car, après Novi et la Bérézina, elle est une des plus sanglantes des guerres de la révolution.

Après dix jours passés au milieu de cette plaine, Napoléon songea à regagner la Vistule; il annonça sa détermination à ses soldats dans celte proclamation digne de figurer à coté des plus belles harangues de l'antiquité :

A Preussicli-Eylau, le 10 février iWÏ.

v Soldats !

a Nous commencions à prendre un peu de repos dans nos quartiers d'hiver, lorsque l'ennemi a attaqué le premier corps, et s'est présenté sur la basse Vistule. Nous avons marché à lui , nous l'avons poursuivi l'épée dans les reins pendant l'espace de quatre-vingts lieues. Il s'est réfugié sous les remparts do ses places, et a repassé la Prégel. Nous lui avons enlevé, aux combats de Bergfried, de Deppen, de Hoff, à la bataille d'Eylau, 66 pièces de canon, 16 drapeaux, et tué, blessé ou pris plus de 40,000 hommes. Les braves qui, de notre Côté, sont restés sur le champ d'honneur, sont morts d'une mort glorieuse; c'est la mort des vrais soldats. Leurs familles auront des droits constants à notre sollicitude et à nos bienfaits.

« Ayant ainsi déjoué tous les projets de l'ennemi, nous allons nous rapprocher de la Vistule et rentrer dans nos cantonnements. Qui osera en troubler le repos, s'en repentira; car au-delà de la Vistule, comme au-delà du Danube, au milieu des frimas de l'hiver, comme au commencement de l'automne, nous serons toujours les soldats français, et les soldats français de la Grande Armée. »

Toutefois, en se rapprochant de la Vistule, Napoléon changea un peu sa base d'opération; au lieu de placer son quartier général à Varsovie, il le porta sur la basse Vistule, et se fixa à Osterode. Dans cette position, il avait sa gauche

couverte par la Passargc, son centre par l' AUe, sa droite par l'Omulef. Dans cette position en outre il couvrait le siège de Dantzick et pouvait, en quelques heures, réunir ses forces et profiter du moindre mouvement des Russes sur Varsovie pour tomber sur leurs derrières et les accabler.

En ce moment l'armée française, cantonnée depuis le Rhin jusqu'à la Vistule, était ainsi divisée : 80,000 hommes entre la Passarge et la Vistule; 24,000, d'Ostrolenka à Varsovie; 22,000, devant Dantzick et Colberg; 28,000, dans la Poméranie et les villes anséatiques; 15,000, en Silésie; 30,000, occupant les places, et enfin près de 60,000 malades ou maraudeurs. Les forces françaises s'élevaient donc environ à 300,000 hommes.

Au milieu de cette armée si héroïque et si dévouée il s'était formé, pendant la campagne de Pologne, un noyau de maraudeurs qui, abandonnant leurs rangs, vivaient de pillage auprès des cantonnements de l'armée. Ce noyau, composé d'abord de quelques milliers d'hommes, s'était bientôt recruté d'un grand nombre d'étrangers et de convalescents qui, au sortir des hôpitaux, aimaient mieux courir ainsi les aventures en liberté que de rester dans leurs rangs; peu à peu ce nombre s'était considérablement accru; après Eylau on ne comptait pas moins de 30,000 maraudeurs dans l'armée française: ils avaient passé la Vistule et organisé le pillage en grand dans les villages qui bordaient la grand' route. Napoléon employa tous les moyens possibles pour faire cesser cet abus, sans pouvoir jamais y réussir complètement. Du reste, dans ses cantonnements nouveaux sur la basse Vistule , l'armée française éprouvait les plus rudes privations. Napoléon en traçait ainsi le tableau à son frère Joseph qui lui avait écrit pour se plaindre de la situation et des souffrances de l'armée française dans les Abruzzes:

a Nous sommes au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau-devie, sans pain, mangeant des pommes de terre et de la viande, faisant de longues marches et contre-marches sans aucune espèce de douceurs, et nous battant ordinairement à la baïonnette et sous la mitraille, les blessés obligés de se retirer en traîneau, en plein air, pendant cinquante lieues. C'est donc une mauvaise plaisanterie que de comparer les lieux où nous sommes avec ce beau pays de Naples où l'on a du vin, du pain, des draps de lit, de la société et même des femmes. Après avoir détruit la monarchie prussienne , nous nous battons contre le reste de la Prusse, contre les Russes, les Kalmoucks, les Cosaques, les peuplades du Nord qui envahirent jadis l'empire romain. Nous faisons la guerre dans toute son énergie et son horreur. »

Pendant ce temps la conquête de la Silésie avançait; Glogau, Breslau, Brieg et Schweidnitz avaient capitulé; Neiss, Cosel et Glatz allaient subir le même sort; Colberg, Grandcutz et Dantzick étaient vivement pressées. Dans les premiers jours de mai l'empereur Alexandre quitta sa capitale et se rendit à Memelpour prendre part aux opérations de son armée; il s'établit à Barteinslein. Là il fut résolu en conseil de guerre qu'on tenterait de débloquer Dantzick au moyen du débarquement de 50,000 hommes commandés par le général Kaiïi. 20

minski. Cette opération échoua, et l'empereur de Russie eut la douleur de voir tomber au pouvoir des Français celte importante capitale.

Mais une nouvelle campagne allait s'ouvrir. L'armée russe, si miraculeusement échappée aux désastres de Pulstuck et d'Eylau, allait se trouver encore une fois en présence des Français, et éprouver enfin dans la Pologne le même désastre que dans la Moravie. Friedland devait faire pendant à Austerlitz.

Les trois mois qui s'étaient écoulés depuis Eylau avaient permis aux deux armées de se renforcer. L'armée russe avait reçu une division d'infanterie et la division entière des gardes sous les ordres du grand-duc Constantin, c'està-dire 30 bataillons et U escadrons, ce qui élevait l'effectif de ses forces à 130,000 hommes. On outre, une armée de réserve de 30,000 hommes, commandée par le prince Labanoff, s'avançait sur le Niémen.

L'armée française, de son côté, avait reçu de puissants renforts. Outre l'arrivée des recrues qui avaient porté les régiments au complet de guerre, elle avait été rejointe par les divisions Oudinot, Verdier, Dombrowski et Dupas, que la prise de Danlzick rendait disponibles, ce qui élevait son effectif à 170,000 hommes environ.

Beningsen s'était fortement établi à Heilsberg, sur les deux rives de l'Aile, ayant le gros de ses forces entre cette ville et Barteinstein, la droite entre Launen et Siegbourg; un corps à gauche se liait à celui d'Essen qui commandait vers Oslrolenka. Une nuée de Cosaques couvrait le front de cette ligne.

L'armée française était ainsi distribuée : Masséna était sur l'Omulef; Davoust, à Alleinstein, Hoheinstein et Deppen; Ney, à Gustadt; Soult , à Hielstadt et Morhungen; Bernadotte, à Hollands et à Braunsberg; Lannes, à Ostérode, et Mortier, sur la basse Vistule (1). L'ne division bavaroise occupait Varsovie et un corps d'observation polonais était à Neidenbourg.

Telle était la situation des deux armées quand l'empereur de Russie résolut de prendre l'offensive. La scène venait de changer. Le printemps était revenu; te ciel sombre et pluvieux de la Pologne s'était éclairci. Cette terre, si triste et si stérile pendant sept mois de l'année, s'était couverte de fleurs et de moissons. En revoyant ce soleil et cette verdure, les Français s'étaient crus transportés, comme par enchantement, dans leur patrie. Tous les cœurs s'étaient ouverts à l'espérance et à la joie, et chacun se préparait au combat avec cette gaieté de cœur qu'on avait perdue un moment pendant la première campagne de Pologne, et qui dans une armée française est toujours le présage de la victoire.

Le projet des Russes était d'agir vigoureusement sur plusieurs points de la hgne française, de couper ainsi la communication entre les divers corps d'armée, et de les battre ensuite séparément et à revers.

Ce plan d'attaque audacieux eût pu réussir avec un adversaire moins habile

(1) Le corps du maréchal Lefebvre avait été dissous après la prise de Danlzick.

et moins vigilant qne Napoléon; mais avec un tel capitaine il devait amener la ruine inévitable de l'armée russe.

Le corps du maréchal Ney était le plus avancé. Beningsen résolut de l'enlever. Le 4 juin, l'armée russe se mit en mouvementé! attaqua sur trois points à la fois. Si les Russes avaient agi avec vigueur, ils pouvaient prévenir Ney sur la route de Gustadt à Deppen, et dès-lors rendre sa perte infaillible. Mais heureusement les Russes manœuvraient lentement et donnaient à l'intrépide maréchal le temps de se dégager et de se retirer de Gustadt à Aukendorff. Le même jour, Soult avait été attaqué au pont de Leomiten et Bernadotte à celui de Spanden. Le 6, les ennemis se portèrent, avec trois colonnes, sur le maréchal Ney qui continuait à se replier vers Deppen, et qui dans cette retraite déploya une fermeté qui le couvrit de gloire. Le 7, les ennemis s'étaient arrêtés en face de Deppen. En ce moment le corps de Lannes, la garde la réserve de cavalerie et l'empereur lui-même viennent de rejoindre le maréchal Ney. Mortier, de son côté, arrivait sur ce point à marches forcées, venant de Mohrungen, et tous les autres corps de l'armée française, à l'exception de celui du maréchal Masséna , étaient à portée d'entrer en ligne et de se soutenir mutuellement. Soult reçoit l'ordre de franchir la Passarge à Wolsdorf, afin de forcer l'ennemi à abandonner sans combat les rives de ce fleuve en menaçant ses communications avec Heilsberg. Ce mouvement obtient un plein succès. Les Russes se retirent sur Gustadt, poursuivis par la cavalerie de Murât, qui les déloge de cette ville et s'y établit. Soult continue son mouvement avancé à Altkirch et Davoust à Ostérode.

Ainsi il n'y avait pas eu de bataille et déjà les rôles étaient changés. L'armée russe, refoulée de tous côtés, s'était retirée, en longeant la rive droite de l'Aile, sur la petite ville d'Hcilsberg, que Beningsen avait fait fortifier dans les prévisions d'une retraite. Arrivée là, elle attendit.

L'armée française ne tarda pas à paraître : le tO juin, vers midi, Murât, à la tête de la cavalerie, atteignit l'arrière-garde russe aux ordres du prince Bagration. L'impétueux cavalier fondit sur elle tête baissée et la |>oursui\ït dans la direction d'Heilsberg, et, emporte par son élan, arriva bientôt en présence de toute l'armée russe. Murât s'arrêta un moment; la ville d'Heilsberg, où les ennemis s'étaient retranchés, était hérissée de redoutes. La rive droite de l'Aile surtout, qui circule entre les hauteurs, en était couverte. Les feux de ces redoutes se croisaient avec ceux de la rive gauche, où était le gros de l'armée russe; en sorte que, pour arriver jusqu'à Heilsberg, les Français avaient à essuyer en flanc le feu de la rive droite, de front le feu de la rive gauche et les attaques de toute l'armée ennemie.

Murât, entraîné par l'ardeur du succès, n'hésita pas à donner le signal de l'attaque. Il forma promptement toute sa cavalerie : c'étaient la division de cuirassiers du général Espagne, la division de dragons du général Victor de Latour-Maubourg, et les brigades de cavalerie légère, à la tête desquelles il chargeait d'ordinaire. Derrière elles marchaient les trois divisions d'infanterie Sainl-Hilaire, Laval et Legrand. Il ordonna aux deux premières de

marcher sur la droite et d'aborder l'ennemi à la baïonnette; à la troisième, de s'emparer d'un bois dont l'occupation était nécessaire pour appuyer la gauche de sa cavalerie; puis, après avoir suivi des yeux les différents mouvements, il chargea le centre, cl la bataille se trouva engagée. Napoléon, qui n'avait pu se trouver à temps pour arrêter l'ardeur du chef de sa cavalerie, arriva à deux heures sur une hauteur d'où il dominait tout le champ de bataille. Il vit 30,000 de ses soldats engagés à découvert contre 90,000 Russes bien retranchés. C'était une imprudence extrême. En ce moment, la division Legrand venait de s'emparer du petit bois, but de son mouvement, après un combat acharné. La division Saint-Hilaire s'était portée, sous une pluie de feu, jusqu'aux palissades de l'ennemi , et là elle tenait de son mieux sans reculer d'un pas, mais aussi sans avancer. Quant à Murât, il en était à sa troisième charge de cavalerie. Tous ses régiments faisaient merveille; le 6e cuirassiers surtout s'était surpassé; il venait d'exécuter une charge si brillante, que Murat mit son cheval au galop, au milieu des balles et des boulets, pour aller leur porter lui-même ses félicitations. Il trouva le colonel Davenay tenant à la main son sabre tout dégouttant de sang et lui en fit des éloges. a Mon prince, répondit Davenay, passez, la revue de mon régiment, et vous ne trouverez pas un seul cuirassier dont le sabre ne soit aussi rouge que le mien.» Napoléon, après avoir jugé l'état de la bataille, envoya le régiment des fusiliers de la garde, conduits par Savary, son aide-de-camp, pour appuyer les divisions Saint-Hilaire et Legrand. Il arriva au pas de course et prit position entre ces deux divisions, et là, après avoir essuyé un feu d'artillerie épouvantable, il résista encore à toutes les charges de la cavalerie. Le brave général Roussel, qui commandait les fusiliers, eut la tète emportée par un boulet de canon. L'action se prolongea fort avant dans la nuit. Le maréchal Lannes, qui arrivait à l'extrême droite, voyant qu'il avait affaire à toutes les forces russes, n'osa s'engager sans les ordres de Napoléon. Enfin , à neuf heures du soir, la canonnade cessa de part et d'autre, et nos soldats se couchèrent sur le champ de bataille, où près de 18,000 Russes et Français étaient tombés morts ou mutilés.

Napoléon, arrivé trop tard pour empêcher cette action ou pour la rendre décisive , résolut de livrer une grande bataille le lendemain, si les Russes osaient l'attendre. Mais Rcningsen n'en jugea pas ainsi, il se retira sur Bartenstein. Le soir même de cette journée, l'armée française entra dans Heilsberg.

Napoléon persistait dans son dessein de séparer les Russes de Kœnigsberg. Il lança à leur poursuite la division de dragons de Latour-Maubourg et les brigades de cavalerie légère de Durosnel et Wathier, tandis que les divisions Ney, Soult, Davoust, Lannes, Mortier et le reste de la cavalerie marchaient dans la direction d'Eylau. Le 12, Napoléon porta son quartier général à Eylau. Ce n'était plus cette plaine couverte de neige et tachée du sang de 40,000 hommes, dont l'aspect triste et sombre était encore présent à l'esprit de tous les soldats. C'était le plus joli pays du monde, entrecoupé de bois, de lacs, et peuplé de

villages riants. On aurait dit que la grande hécatombe humaine qui avait eu lieu dans cette plaine l'avait rendue plus fertile encore. Nos soldats contemplaient avec étonnement cette riche nature naguère couverte de frimas, ces lacs sur lesquels ils avaient combattu, sans se douter qu'ils avaient des abîmes sous les pieds.

Le 13, le grand-duc de Berg reçut l'ordre de se porter sur Kœnigsberg avec sa cavalerie; le maréchal Davoust marcha pour le soutenir; le maréchal Soult se porta sur Creulzbourg; Lannes, sur Domnau; les maréchaux Ncy et Mortier sur Lampsach.

Cependant le général Latour-Maubourg écrivait qu'il avait atteint l'arrièregarde ennemie, que les Russes abandonnaient beaucoup de blessés, et qu'ils avaient évacué Bartenstein et continuaient leur retraite par Scheippenbeil sur la rive droite de l'Aile.

L'empereur n'hésita plus. 11 connaissait le projet des ennemis. Il se porta directement sur Friedland. Il ordonna à Murât et aux maréchaux Soult et Davoust de manœuvrer sur Kœnigsberg, et avec les corps des maréchaux Lannes, Ney et Mortier, avec la garde impériale et le premier corps commandé par Victor, il marcha en personne sur Friedland.

Le 13, le 9« régiment de hussards entra à Friedland, qu'il fut forcé d'abandonner.

Le 14, l'ennemi déboucha sur le pont de Friedland. Beningsen avait marché rapidement, sentant qu'il fallait se hâter pour sauver Kœnigsberg et aussi pour sauver sa propre armée derrière la Prégel. Lannes, arrive le premier à Friedland, n'ayant avec lui que 10,000 hommes environ, se trouva seul en présence de l'avant-garde russe. Mais, comprenant la gravité de la position et favorisé par la nature du terrain, il ût ses dispositions pour défendre la plaine de l'Aile et lui barrer le chemin. Il ne fallait rien moins que le courage et l'habileté de ce maréchal pour essayer, avec 10,000 hommes, d'arrêter une armée tout entière. Il prit position à Posthenen et attendit l'ennemi. Le 14, à trois heures du matin, les Russes débouchèrent par le pont de Friedland; la canonnade commença aussitôt. Le maréchal Lannes, secondé par le général Oudinot à la tête de ses grenadiers, et par le général Grouchy avec sa division de cavalerie, tint ferme devant les 30,000 hommes qui vinrent l'attaquer. Beningsen, qui croyait n'avoir affaire qu'à un corps isolé, résolut de livrer bataille et de l'enlever. II fit jeter trois ponts sur l'Aile, l'un au-dessus et deux au-dessous de Friedland. Il garnit d'artillerie la rive droite du fleuve, et, ayant fait déboucher dans la plaine son armée presque tout entière, il la rangea en bataille, l'infanterie sur deux lignes; la cavalerie flanquait l'infanterie sur le côté et un peu en avant de celle-ci. La garde impériale et une autre division russe occupaient, comme réserve, la gauche de l'armée, rangée également en deux ligues et appuyée sur la cavalerie de la garde; enfln, une autre division était restée sur la rive droite de l'Aile pour favoriser la retraite en cas de besoin. Les forces totales de cette armée s'élevaient à 80,000 hommes. Leur front était garni de 200 bouches à feu, sans compter l'artillerie de réserve.

L'armée russe ainsi disposée se porta en ayant en conservant son ordre de bataille. Le maréchal Lannes se trouvait vivement compromis; mais la division de cuirassiers de Nansouty arrivait, Mortier la suivait de près, et bientôt il peut réunir 26,000 hommes à opposer aux Russes. Il était sept heures du malin, l'ennemi s'avançait dans la plaine vers Heirischendorff. Lannes l'y fit attaquer. La division Grouchy fut vivement engagée contre l'infanterie russe, qu'elle sabra et dispersa; mais, attaquée à son tour par la cavalerie ennemie, cette division fut ramenée; Nansouty parait avec ses cuirassiers, rétablit le combat et chasse les Russes d'Heirischendorff. En même temps l'entrée en ligne des divisions Dupas et Verdier permit à Lannes de présenter aux ennemis des rangs plus serrés aux deux points essentiels de Posthenen et de Sortlack. Dès lors toutes les attaques des Russes, sur ces deux points, furent inutiles. Les grenadiers d'Oudinot y firent des prodiges de courage et de tactique militaire. Ne pouvant forcer ces deux points, l'ennemi tenta encore une fois de la plaine d'Heirischendorff, en y portant 12,000 hommes de cavalerie; mais Grouchy, avec ses dragons, le maintint également de ce côté, et ne pennit jamais à ses escadrons de dépasser le village d'Heirischendorff. Il était midi; la lutte durait depuis trois heures du matin, et 26,000 hommes tenaient en échec toute l'armée russe. Napoléon, cependant, accourait au galop vers Friedland. H était radieux comme dans la matinée d'Austerlitz. Il disait à tous les aides-de-camp que le maréchal Lannes lui envoyait coup sur coup : Mes amis, c'e»t aujourd'hui un jour de bonheur; c'est l'anniversaire de la bataille de Marengo / et, devançant les troupes qui, d'après ses ordres, se portaient à marches forcées vers Friedland, il arriva enfin à Posthenen, où se trouvaient Lannes, Mortier et Oudinot, ces trois héros de cette lutte de géants. Le général en chef des grenadiers réunis, s' avançant vers l'empereur avec ses habits percés de balles et son cheval couvert de sang, lui dit : « Sire, hâtez-vous, les rangs de nos grenadiers sont percés à jour; mais donnez-moi du renfort, et je jette tous les Russes dans l'Aile. »

Napoléon, ayant examiné le champ de bataille, comprit bien vite la situation périlleuse où le général Beningsen avait placé son armée, situation à laquelle il avait lui, Napoléon, contribué à la mettre, en le forçant à passer l'Aile devant l'armée française pour aller secourir Kœnigsberg. Il tenait enfin l'armée russe sous sa main; il la voyait acculée dans le coude de l'Aile et cherchant vainement à se déployer. Cette occasion, qu'il poursuivait depuis le commencement de la campagne, se présentait enfin. Il allait faire éprouver à cette armée une de ces grandes défaites qui décident du sort des nations. Il était déjà tard. Les corps de Ney et de Rernadotte ne pouvaient arriver que dans quelques heures. On lui conseillait de remettre la bataille jusqu'au lendemain; il s'y refusa en disant que de telles occasions ne se présentaient pas deux fois; et il fit ses dispositions d'attaque, en attendant que toutes ses divisions fussent arrivées. Il dicta lui-même à ses généraux les instructions qu'ils devaient suivre; et, saisissant le maréchal Ney par le bras, il lui dit en lui montrant Friedland : « Voilà le but, marchez-y sans regarder derrière vous, pénétrez

dans cette masse épaisse, prenez les ponts et ne voue inquiétez pas de ce qui pourra se passer autour de vous. » Le maréchal partit, tout bouillant de courage et d'ardeur. A cinq heures du soir, les différents corps d'armée étaient à leur place : à la droite, le maréchal Ney; au centre, le maréchal Lan n es; à la gauche, le maréchal Mortier; à la réserve, le corps du général Victor et la garde.

La cavalerie, sous les ordres du général Grouchy, soutenait la gauche. La division de dragons du général Latour-Maubourg était en réserve derrière la droite. La division du général Lahoussaye et les cuirassiers saxons étaient en réserve derrière le centre.

Cependant l'ennemi avait déployé toute son armée. 11 déployait sa gauche à la ville de;Friedland en faisant brusquement un changement de front la droite en avant, et fit commencer l'attaque par l'extrémité de sa droite.

À cinq heures et demie, le maréchal Ney se mit en mouvement; quelques salves d'une batterie de vingt pièces de canon furent le signal. Au même moment la division du général Marchand avança , l'arme au bras, sur l'ennemi, prenant sa direction sur le clocher de la ville. La division du général Bisson le soutenait sur la gauche. Du moment où l'ennemi s'aperçut que le maréchal Ney avait quitté le bois où sa droite était d'abord en position, il le fit déborder par des régiments de cavalerie précédés d'une nuée de Cosaques. La division de dragons du général Latour-Maubourg se forma sur-le-champ au galop sur la droite, et repoussa la charge ennemie. Cependant le général Victor fit placer une batterie de trente pièces de canon en avant de son centre; le général Sennarmont, qui la commandait, se porta à plus de quatre cents pas en avant, et fît éprouver une horrible perte à l'ennemi. Les différentes démonstrations que les Russes voulurent faire pour opérer une diversion furent inutiles. Le maréchal Ney, avec un sang-froid et avec cette intrépidité qui lui était particulière, était en avant de ses échelons, dirigeait lui-même les plus petits détails, et donnait l'exemple à un corpsd armée qui toujours s'est fait distinguer, même parmi les corps de la Grande Armée. Plusieurs colonnes d'infanterie ennemie qui attaquaient la droite du maréchal Ney furent chargées à la baïonnette et précipitées dans l'Aile; plusieurs milliers d'hommes y trouvèrent la mort, quelques-uns échappèrent à la nage. La gauche du maréchal Ney arriva sur ces entrefaites au ravin qui entoure la ville de Fricdland. L'ennemi, qui y avait embusqué la garde impérale russe à pied et à cheval, déboucha avec intrépidité et ût une charge sur la gauche du maréchal Ney, qui fut un moment ébranlée; mais la division Dupont, qui formait la droite de la réserve, marcha sur la garde impériale, la culbuta et en ût un horrible carnage.

L'ennemi tira de ses réserves et de son centre d'autres corps pour défendre Friedland. Vains efforts ! Friedland fut forcé et ses rues jonchées de morts.

Le centre, que commandait le maréchal Lannes, se trouva dans ce moment engagé. L'effort que l'ennemi avait fait sur l'extrémité de la droite de l'armée française ayant échoué, il voulut essayer un semblable effort sur k centre. 11

y fut reçu comme on devait l'attendre des braves divisions Oudinot et Verdier et du maréchal qui les commandait.

Les charges d'infanterie et de cavalerie ne purent pas relarder la marche de nos colonnes. Tous les efforts de la bravoure des Russes furent inutiles. Rs ne purent rien entamer, et vinrent trouver la mort sous nos baïonnettes.

I<e maréchal Mortier, qui pendant toute la journée fit preuve de sang-froid et d'intrépidité en maintenant la gauche, marcha alors en avant et fut soutenu par les fusiliers de la garde, que commandait le général Savary. Cavalerie, artillerie, tout le monde s'est distingué. La garde impériale à pied et à cheval et deux divisions de la réserve du premier corps n'avaient pas été engagées.

La victoire n'avait pas hésité un seul instant. Le champ de bataille est un des plus horribles qu'on puisse voir. «Ce n'est pas exagérer, est-il dit dans les bulletins de la Grande Armée, que de porter le nombre des morts, du côté des Russes, de 15 à. 18,000 hommes. Du côté des Français, au contraire, la perte ne se monte pas à 500 morts et 3,000 blessés. Nous avons pris 80 pièces de canon et une grande quantité de caissons. Plusieurs drapeaux sont restés en notre pouvoir. Les Russes ont eu 25 généraux tués, pris ou blessés. Leur cavalerie a fait des pertes immenses. » Grand nombre d'officiers français ont été également atteints. Le général Drouet, chef de l'état-major général du maréchal Lannes; le général Cohorn, le général Rrun, le général Latour-Maubourgj le colonel Régnaud, du 15* de ligne, le colonel Lajonquier, du 60*, le colonel Lamotte, du V dragons, le chef de bataillon Gudin, ont été blessés. Le colonel d'artillerie Destouroaux et le chef d'escadron Hulin, premier aide-decamp du général Oudinot, ont été tués. Les aides-de-camp de l'empereur Mouton et Lacoste ont été blessés.

La nuit n'empêcha point la poursuite de l'ennemi. Notre avant-garde ne s'arrêta qu'à onze hcuresdu soir. Les ennemis, en fuyant, abandonnaient leurs blessés, leurs caissons et leurs canons.

La bataille de Friedland est digne d'être mise à côté de celles d'Austerlitz et d'Iéna (1).

{1) Le il, la proclamation suivante tut adressée à l'année : Soldats,

Le 5 juin, nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l'année russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion : il se repent de l'avoir troublé.

Dans les journées de Gututadt. de Heilsberg, dans celle à jamais mémorable de Friedland, dans dix jours de campagne enfin, nous avons pris liO pièces de canon, 7 drapeaux; tué, blessé ou Tait prisonniers 60,ooo Russes; enlevé a l'armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Kœnigsberg, les 300 bâtiments qui étaient dans ce port, chargés de toute espèce de munitions, 160,000 fusils que rAugleterre envoyait pour armer nos ennemis.

Des bords de la Vistule, nous sommes arrivés sur ceux du Niémen, avec la rapidité de l'ai-

Le lendemain, 15, pendant que l'ennemi essayait de se rallier et faisait sa retraite sur la rive droite de l'Aile, l'armée française continuait sur la rive gauche ses manœuvres pour le couper à Kœnigsberg.

Le 16, à la pointe du jour, l'ennemi, ayant détruit tous les ponts, mit à promût cet obstacle pour continuer son mouvement rétrograde vers la Russie. A huit heures du malin, l'empereur fit jeter un pont sur la Prégel, et l'armée s'y mit en position.

A la nouvelle de la victoire deFriedland, Kœnigsberg avait été abandonnée. Le maréchal Soult entra dans cette place, où nous trouvâmes des richesses immenses, plusieurs centaines de milliers de quintaux de blé, et tout ce que l'Angleterre avait envoyé de munitions de guerre à la Russie, entre autres 160,000 fusils encore embarqués. Il y avait en outre dans la ville 20,000 blessés russes et prussiens.

Le résultat de la bataille de Friedland fut, comme à Marengo, suprême et décisif. Les Russes furent écrasés. Alexandre regagnait en fuyant son empire, laissant derrière lui 60,000 hommes couchés sur le champ de bataille, noyés ou pris; il laissait en outre 120 pièces de canon et 25 drapeaux. N'osant plus résister, même derrière la Prégel, il en fit détruire les ponts et continua sa marche à pas précipités. Les Français le suivaient de près; ils passèrent la rivière à sa suite, et marchèrent aussitôt vers le Niémen, dernière barrière qui restât à franchir à Napoléon pour porter la guerre sur le territoire même de la Russie. L'empereur Alexandre commença à s'effrayer; le prestige des séductions britanniques s'évanouit; il était dans la même position qu'après Austerlitz, sans espoir de recevoir des secours. Il prit alors la résolution de s'humilier une seconde fois. Celte paix qu'il refusait si opiniâtrement, il vint la demander lui-même et en recevoir les conditions. Un point de réunion fut choisi.

A cet effet, le général d'artillerie Lariboissière ût établir sur le Niémen un radeau, et, sur ce radeau, un pavillon destiné à recevoir les deux empereurs; chacun devait s'y rendre en partant de la rive qu'il occupait.

Le 25, à une heure de l'après-midi, l'empereur Napoléon, accompagné du grand-duc de Berg, des maréchaux Berlhier etBessières, du général Duroc et du grand-écuyer Caulincourt. quitta la rive gauche du fleuve pour se rendre au pavillon préparé. En même temps, l'empereur Alexandre, accompagné du grand-duc Constantin, du général en chef Beningsen, du prince Labanow, du

gle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du couronnement; vous avez cette année dignement célèbre celui de la bataille de Marengo, qui mil Du à la guerre de la seconde coalition.

Français l vous avez été dignes de vous et «le moi. Vous rentrerez en France couverts de tous vos lauriers, et après avoir obtenu une paix glorieuse, qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est lemps que notre patrie vive en repos, à l'abri de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toule l'étendue de l'amour que je ▼ jus porle.

Au camp impérial de Tilsit, le 19 juin 1807.

général Ouwarow et de l'aide-dc-camp général comte de Lieveo, quitta la rive droite.

Les deux bateaux arrivèrent au même moment. En mettant le pied sur le radeau, les deux empereurs s'embrassèrent. Cet embrassement était le prélude de la paix de Tilsit, qui fut signée le 9 juillet 4807. La Prusse paya les frais de la guerre : les royaumes de Saxe et de Westphalie furent érigés comme deux forteresses pour la surveiller. Alexandre et Frédéric-Guillaume reconnurent solennellement Joseph, Louis et Jérôme, comme leurs frères. Bonaparte, premier consul, avait créé des républiques; Bonaparte, empereur, les changeait en fiefs. Héritier des trois dynasties qui avaient régne sur la France, il voulut augmenter encore la succession de Charlemagne, et l'Europe fut forcée de le regarder faire.

Le 27 juillet suivant, Napoléon était de retour à Paris, n'ayant plus d'ennemis que l'Angleterre sanglante et blessée, il èst vrai, mais constante dans sa haine, mais debout aux deux extrémités du continent, en Suède et en Portugal.

La campagne qui venait de finir est une des plus prodigieuses de l'histoire. La course triomphale de l'armée française à travers l'Allemagne surpasse tout ce que l'antiquité militaire a de plus extraordinaire; car, ainsi que le fait observer M. Thiers, l'armée d'Alexandre, traversant la Perse et l'Inde à travers des populations sans défense, ne peut être comparée à l'armée française marchant à travers l'Europe couverte de soldats aussi disciplinés que braves.

Le retour en France de nos phalanges héroïques fut célébré par des fêtes splendides; l'entrée dans Paris des soldats de la garde impériale fut une véritable fête nationale. Un arc de triomphe avait été élevé à la barrière de l'Étoile, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui le monument qui rappelle ce souvenir, et qui en reproduit les formes imposantes et sévères. Cet arc de triomphe n'avait qu'une arcade, comme aujourd'hui, mais vingt hommes pouvaient y passer de front. Des inscriptions, rappelant les grands événements de la campagne, remplaçaient les bas-reliefs. Un quadrige doré surmontait le monument. Dès le matin, une foule immense stationnait près de l'arc de triomphe et dans la longue avenue des Champs-Elysées; des cris d'enthousiasme annoncèrent l'arrivée des soldats de la garde. Ils avançaient dans un ordre imposant, précédés d'une colonne d'élite portant les aigles en faisceaux. A la vue de ces enseignes mutilées, de ces drapeaux dont quelques-uns n'étaient plus qu'une grappe de loques noires, hachées au bout d'un bâton; à la vue de ces soldats qui s'en revenaient des bords de l'Elbe et du Niémen, un saisissement électrique domina la foule, et les cris de : Vive l'empereur! vive la garde impériale! s'échappèrent spontanément de toutes les bouches. C'était une population tout entière qui tressaillait sous l'impression du même spectacle. On ne pouvait se lasser de voir la ligure imposante et martiale de ces hommes d'élite, et ces drapeaux qui résumaient dans leur splendide misère toutes les gloires de celte grande expé> dition.

Bessières marchait à la tète de la garde impériale. La municipalité parisienne

s'avança à la rencontre de nos soldats; les troupes s'arrêtèrent. Un roulement de tambour commanda le silence, et le préfet de la Seine, d'une voix émue, prononça le discours suivant :

« Héros d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, conquérants de la paix, grâces immortelles vous soient rendues!

a C'est pour la patrie que vous ayez vaincu, la patrie éternisera le souvenir de vos triomphes; vos noms seront légués par elle, sur le bronze et sur le marbre, à la postérité la plus reculée, et, le récit de vos exploits enflammant le courage de nos derniers descendants, longtemps encore après vous-mêmes, vous protégerez par vos exemples ce vaste empire si glorieusement défendu par votre valeur.

a Braves guerriers, ici même un arc triomphal dédié à la grande armée s'élève sur votre passage; il vous attend : venez recevoir, sous ses voûtes, la part qui vous est due des lauriers votés par la capitale à cette invincible armée. Qu'ainsi commence la fête de votre retour : venez, et que ces lauriers, tressés en couronnes par la reconnaissance publique, demeurent appendus désormais aux aigles impériales qui planent sur vos têtes victorieuses... »

Bessières répondit dignement, et en peu de mots. On remarqua dans son discours le passage suivant :

o Les aînés de cette grande famille militaire vont se retrouver avec plaisir dans le sein d'une ville dont les habitants ont constamment rivalisé avec eux d'amour, de dévouement et de fidélité pour notre illustre monarque. Animés des mêmes sentiments, la plus parfaite harmonie existera toujours entre les habitants de la grande ville et les soldats de la garde impériale. Si nos aigles marchaient encore, en nous rappelant le serment que nous avons fait de les défendre jusqu'à la mort, nous nous rappellerons aussi que les couronnes qui les décorent nous en imposent doublement l'obligation. »

Après ces deux discours, les couronnes d'or votées par la ville de Paris furent appendues aux aigles de la garde impériale.

Aussitôt l'orchestre exécuta le Chant du Retour, composé pour cette réception solennelle, et dont les paroles étaient d'Amault et la musique de Méhul.

La garde impériale commença à défiler dans l'ordre suivant :

Fusiliers de la garde, chasseurs à pied, grenadiers à pied, chasseurs à cheval, mamelucks, dragons, grenadiers à cheval, gendarmes d'élite, etc.

Cest dans cet ordre que la garde s'avança vers le palais des Tuileries; elle y entra par l'arc de triomphe du Carrousel, déposa ses aigles dans le palais, et, traversant le jardin, elle se rendit aux Champs-Elysées, où une immense table avait été dressée. Chaque soldat prit part à un banquet dont la ville de Paris faisait les frais.

Fêtes splendides, temps héroïques, qu'êtes-vous devenus?...

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