CHAPITRE III
SOMMAIRE. — Guerre d'Espagne. — Junol en. Porlugal. — Révolution de Madrid. — Moucry eu Biscaye. —Munit à Madrid. — Dupont en Andalousie. — Insurrection générale. — Bataille de Rio-Secco.— Joseph Napoléon à Madrid.- Bataille et capitulation de Baylen — Bataille de Vimciro, capitulation de Cintra. — Napoléon entre en Espagne. — Position de l'armée française. — Combat de Somo-Sierra. — Siège et prise de Madrid. — Expédition de Portugal. — Bataille d'Oporto. — Opérations sur le Tage. — Bataille de Medelin. —Bataille de Talavera, baiaillc d'Almonadd. — Opérations en Aragon et en Catalogne. — Prise de Saragosse et de Girone. — Opérations dans les deux. Castilles. — Guerres d'Allemagne. — Bataille d'Eckmûbl.
— Prise de Vienne. — Bataille d'EssIing. — Bataille de Wagram. — Paix de Vienne. — Expédition de l'Ile de Walcheren. — Les Anglais devant Naples. — Conquête de l'Andalousie. — Blocus de Cadix. — Expéditions en Catalogne, en Aragon et dans les provinces de Valence.
— Troisième expédition du Portugal. — Massena et lord Wellesley. — Opérations dans le midi de l'Espagne — Double campagne d'Estramadure. — Opérations dans l'Espagne orientale.
— Sagonte. —Conquête de Valence. — Nouvelle-Caslille. — Les Guérillas. — Fin de la campagne de 1811. — Tableaux et organisations.
Tilsit fut le point culminant de la grandeur impériale. Arrivé à ce point de fortune, Napoléon pensa qu'il avait assez fait pour sa gloire, mais pas assez pour son ambition et sa puissance. Sous Auguste, les étendards romains flottaient sur les rives de la Guadiana et du Tage, et les trirèmes latines, franchissant les colonnes d'Hercule, apportaient à Rome le lin soyeux de la Lusitanie et le sable d'or du fleuve Bétis. Charlemagne, son prédécesseur, abaissa les Pyrénées, et recula jusqu'à l'Èbre les limites de l'empire français; Louis XIV établit victorieusement son petit-fils sur le trône de Cliarles-Quint. Napoléon, qui a sur-
passé Lonis XIV en gloire et en puissance, fera-t-il moins qae Charlemagne, fera-t-il moins qu'Auguste?
D'ailleurs, l'Espagne est la pierre d'achoppement de sa puissance; tandis que, victorieux, il date ses décrets de Vienne ou de Berlin, une armée espagnole peut franchir les Pyrénées et venir frapper, en quelques jours, aux portes de Paris.
L'Espagne sera conquise. Joseph fera place à Murât sur le trône de Naplesj il est roi des Deux-Siciles, il sera roi d'Espagne et des Indes.
Mais l'Espagne a un roi qu'elle aime, des mœurs qu'elle ne veut pas changer, des traditions qui font son orgueil; mais l'Espagne est la patrie de Pelage, du Cid, de Charles-Quint; mais l'Espagne, réveillée parles cris d'indépendance et de religion, peut exterminer nos armées... Aucune considération n'ébranle la résolution de l'empereur, l'Espagne sera conquise.
Les prétextes ne lui manquent pas pour expliquer ce grand acte d'invasion.
Depuis le traité de Baie, le cabinet de Madrid vivait en bonne intelligence avec le gouvernement français. L'avénement même de Napoléon au trône de Louis XVI n'avait fait que resserrer l'alliance qui unissait les deux États. La France comptait sur la sincérité de son alliée. Cependant, en 1806, au commencement des hostilités avec la Prusse, une proclamation du prince de la Paix appela les Espagnols aux armes; contre quel ennemi? Napoléon ne pouvait s'y méprendre; il comprit que la proclamation avait été dictée à Londres. En ce moment, la Prusse n'était pas vaincue, et la Russie était menaçante... Il attendit; mais, après Tilsit, il résolut de tirer vengeance de cet acte de déloyauté, et, comme il le disait lui-même, recommencer l'œuvre de Louis XIV, en renouant avec solidité la ligne des États du midi, et en plaçant à la tête de ces États des princes de sa famille.
La guerre avec le Portugal lui fournit l'occasion pour introduire des troupes en Espagne; un traité conclu avec le prince de la Paix, le ministre tout-puissant, permit à l'armée française de franchir les Pyrénées pour agir contre le Portugal, mais, en réalité, pour envahir la Péninsule.
Trois armées entrent dans la péninsule ibérique, et, comme autant de flèches meurtrières, vont la frapper sur trois points à la fois. Junot marche vers Lisbonne, Murât vers Madrid, Dupont vers Séville. Cette occupation militaire, accueillie d'abord avec enthousiasme, fut bientôt entravée de toutes parts dès que Napoléon eut annoncé que son frère Joseph allait succéder à la dynastie de Philippe V. Madrid se souleva d'abord, puis ce fut Séville, puis ce fut l'Espagne entière. De nouvelles armées françaises franchirent les Pyrénées : Moncey entra dans la Navarre; enfin Bessières, avec l'armée de réserve, garda les Pyrénées, tandis <iue son avant-garde s'avançait jusqu'à Burgos, et servait d'escorte au nouveau roi d'Espagne qui allait prendre possession de son trône à Madrid.
Suivons donc la marche de chacun de ces trois premiers généraux dans cette péninsule ibérique qui devait nous dévorer tant de soldats. Le Portugal était, depuis la révolution, la succursale de la politique an-
glaise. Le gouvernement britannique y avait établi son influence et son monopole. S'emparer de Lisbonne, c'était porter un coup terrible au commerce et à la politique des Anglais. D'ailleurs, la conquête du Portugal pouvait devenir une compensation à offrir à l'Espagne pour les provinces du nord, que Napoléon avait un moment conçu la pensée d'occuper seules; elle devait, en outre, servir d'acheminement à la conquête de l'Espagne elle-même.
L'Espagne entra dans les vues de l'empereur. Un traité fut conclu à Fontainebleau à ce sujet, le 27 octobre 1807, et Junot reçut l'ordre de se porter en toute bâte vers Lisbonne pour prévenir le départ du prince régent.
Junot marcha si impétueusement vers cette ville, qu'il traversa sans la moindre précaution les stériles contrées d'Alcantara, où ses soldats faillirent périr de misèrent arriva avec 2,000 hommes seulement, sur 25,000 qui composaient son armée, sous les murs de cette capitalo; mais telle était la terreur qui devançait le général français, que personne ne songea ni à compter ses troupes ni à lui' faire résistance. Bientôt il s'empara de tout le pays au nom de l'empereur.
Pendant ce temps, des événements politiques d'une autre nature avaient 1 ieu à Madrid et préparaient la chute de la maison des Bourbons d'Espagne. Cette maison souveraine était livrée aux plus honteuses dissensions. Charles IV fut forcé d'abdiquer en faveur de son fils Ferdinand, qui, depuis longtemps, conspirait pour le détrôner. Quelques jours après, il rétracta cette abdication forcée, et en appella à la médiation de la France. Murât se dirigea sur Aranjuez, et enfin sur Madrid. Napoléon hésitait encore à prononcer le dernier mot de sa politique. Dans ses instructions à Murât, on trouve ce passage : • Irai-je à Madrid? Excrcerai-je l'acte d'un grand protectorat en prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés, qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois. Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait roi; le placer sur le trône, ce sera servir les factions qui, depuis vingtcinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de famille (1) serait un faible lien. La reine Élisabeth et d'autres princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler à d'atroces vengeances.
« Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il convient de prendre conseil
des événements qui vont suivre Il faut fortifier les corps d'armée qui se
tiendront sur les frontières du Portugal, et attendre.
« Je n'approuve pas le parti que vous avez pris de vous emparer aussi précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de cette capitale, etc. »
Enfin, après les conférences de Bayonne, Napoléon annonça ouvertement ses desseins sur le trône d'Espagne. Pour seconder ses projets, nos armées cheminaient toujours vers le milieu de l'Espagne. Dupont s'avançait vers Cadix, Moncey marchait sur Valence.
(I) Ferdinand avait demandé U main d'une dea nièces de Napoléon.
Une sourde agitation régnait d'un bout à l'autre de l'Espagne; on regardait silencieusement passer no9 troupes, et on les comptait. Une grande commotion populaire se préparait à Madrid, et, comme une traînée de poudre, devait embraser tous les points du royaume. Alors commença une lutte terrible, implacable, entre l'Espagne soulevée au nom de la royauté et de l'indépendance, et l'armée française conquérante au nom de Napoléon; car les Espagnols sont les Maures de l'Europe : ils frappent et tombent, comme ils tuent; silencieusement.
Un autre genre de guerre commençait pour nos soldats, une guerre que devait, plus tard , rappeler celle d'Afrique, guerre d'extermination, d'embuscades et d'assassinats.
En Espagne, en effet, de rares batailles dans le genre d'Eylau ou de Fried^ land, mais des combats tous les jours; plus de journées où on laissait à la fois 10,000 hommes sur le lieu où l'on avait combattu, mais des escarmouches incessantes; pas de corps d'armée à briser, à rompre, à anéantir, mais des milliers d'assaillants invisibles semés derrière chaque buisson, cachés au fond de chaque ravin, embusqués à l'angle de chaque mur; jamais ni repos ni trêve; le jour comme la nuit, au revers de la route comme au chevet du lit, tout est à redouter, même l'hôte qui vous prête son toit; car, eti Espagne, aucune sympathie ne vous accueille. L'hospitalité n'est point offerte, mais conquise, et il faut emporter chaque maison d'assaut, comme ailleurs oh emportait les forteresses.
Quel contraste avec le riche pays d'Allemagne, où nos soldats venaient de combattre! Quoi de plus opposé à l'excellent Germain, dout, bon, hospitalier, que l'Espagnol aux haines invétérées, dévot à ses vieilles et sauvages traditions, qui a détruit un à un Maures et Romains, etqui devait une à une détruire nos plus belles armées!
Le 2 mai, Madrid se soulève. La population de cette capitale, excitée par les menées des partisans de Ferdinand , prend tout à coup les armes et attaque nos soldats confiants et désarmés. Une lutte terrible s'engage, le sang coule avec fureur. Murât, assailli de toutes parts, fait pleuvoir une grêle de mitraille dans les rues de la vieille cité espagnole; le fer et le feu ouvrent un passage à nos soldats partout où l'insurrection se présente. La lutte commencée le matin, au grand jour, se prolonge encore dans la nuit, au milieu des ténèbres. Enflnf la population de Madrid, vaincue, écrasée, terrifiée, est obligée de demander grâce. Les chefs les plus coupables sont immédiatement passés par les armes.
L'insurrection est éteinte, mais les conséquences sont désastreuses pour la politique de l'empereur et pour le nouveau roi. Le canon du 2 mai retentit dans toute l'Espagne, et partout on accueille, avec des cris de malédiction et de rage, l'arrivée d'un souverain dont le règne est inauguré sous de pareils auspices.
Séville, Valence, imitent l'exemple de la capitale, et massacrent les Français désarmés. Saragosse, la capitale du fidèle Aragon qui défendit le berceau
de la monarchie, arbore fièrement les couleurs de la royauté espagnole, et, sous l'impulsion du jeune et bouillant Palafox, se prépare à cette héroïque résistance dont le souvenir vivra éternellement dans les traditions de l'Espagne. Barcelone, Valladolid, sont également soulevées et en armes; des juntes s'établissent, la résistance s'organise de tous côtés. Des levées ont lieu, 435,000 hommes se pressent sous les drapeaux, et l'Espagne tout entière est en feu.
Nos armées dispersées, ainsi que nous l'avons dit, sur les divers points de la Péninsule, sont obligées de se resserrer pour rétablir leurs communications. Moncey, avec 6,000 hommes, s'était porté sur Valence; il est forcé de se replier sur Madrid; Dupont, détaché avec 17,000 hommes vers Cadix et Séville, est obligé de suspendre sa marche à Andujar; car l'insurrection l'environne de tous les côtés. Junot, de son côté, lutte sur le Douro avec les populations portugaises.
C'est dans ces circonstances que Joseph Napoléon entra en Espagne et se dirigea sur Madrid. En ce moment, l'armée de Ressières, chargée d'escorter ce souverain dans sa capitale, s'avançait pour combattre l'armée espagnole conduite par Cuesta et Blacke.
Bessières, ainsi que nous l'avons dit, avait fixé ses quartiers à Burgos, quand l'évêque de Santander leva l'étendard de la révolte. L'insurrection devint générale dans la province. Le premier mouvement d'insurrection fut vigoureusement comprimé. Huit ou dix villages furent incendiés, et, comme une ligne de signaux, allèrent annoncer à Madrid la répression de la révolte. Saragosse seule tint sérieusement. Bessières résolut néanmoins de se porter sur Medina del Rio-Secco. Ce mouvement avait pour but d'occuper Léon et d'ouvrir des communications avec le Portugal.
Le général Cuesta, en apprenant ce mouvement, résolut d'en profiter pour attaquer l'armée française. Mais, aux premières démonstrations qu'il fit, Bessières s'arrêta à Valence, réunit 15,000 hommes et 30 pièces de canon, et attendit son adversaire. Sa ligne consistait en 2 divisions d'infanterie, une de cavalerie légère et 24 pièces d'artillerie; sa réserve était formée de 4 bataillons, de quelques compagnies d'élite de la garde impériale et de 2 pièces de canon. Le 13 juillet, il se porta à Ampodia deTorre. Le 14, il se remit en marche sur deux colonnes, rencontra un avant-poste de cavalerie, le culbuta, et arriva à 9 heures du matin en face de Rio-Secco où l'armée de Cuesta était rangée en bataille.
Cette armée était forte de 45,000 hommes. La première ligue des Espagnols était postée sur le bord d'un plateau, ayant ses pièces de position distribuées sur son front. La deuxième ligne, composée des meilleures troupes espagnoles, était renforcée de 18,000 paysans; elle était déployée à une grande dislance de la première. La ville de Rio-Secco était derrière le centre.
Bessières juge d'un coup d'œil combien celle disposition est vicieuse, et il prend ses dispositions en conséquence. Lassallc, avec sa cavalerie légère, reçoit l'ordre de simuler une attaque sur le front, en même temps que les deux
divisions Merle et Mouton et la garde impériale doivent marcher sur les lignes.
Le front des Espagnols est rompu aussitôt qu'aborde. L'impétuosité de Lassalle, à la lête de sa cavalerie légère, épouvante les soldats de Cuesta, ils prennent la fuite.
Les divisions françaises envoient quelques régiments à la poursuite des fuyards; mais cette poursuite se fait avec désordre. Cuesta s'en aperçoit, il veut en profiter à son tour; il porte en avant sa seconde ligne, pousse résolument sur nous son aile droite, et nous prend 6 pièces de canon. Ce mouvement, plus impétueux que réfléchi, a séparé ses deux ailes en deux et exposé le flanc de sa droite. Bessières comprend la faute de son adversaire, et fait aussitôt charger ce flanc dégarni par la division Merle et par la garde impériale.
11 y eut là un instant de résistance terrible, et pendant cet instant la lutte fut sanglante. Les deux lignes espagnoles, successivement engagées, furent rompues et brisées. La première essaie en vain de se former à Rio-Secco, où elle est bientôt renforcée par la seconde; mais l'ardeur de nos troupes est telle qu'à peine les Espagnols ont-ils le temps de se mettre en ligne; ils sont assaillis avec tant d'entraînement, qu'ils prennent la fuite une seconde fois.
La victoire est pleine et entière : 1,200 prisonniers et 18 pièces de canon en sont les trophées, et 17,000 cadavres espagnols jonchent le champ de bataille.
La victoire de Rio-Secco eut une immense importance en ce qu'elle était la base des opérations militaires en Espagne, et qu'une défaite eût ébranlé tous le système. Aussi Napoléon s'écria-t-il, en apprenant cette victoire : o Cest un nouveau ViUa-Viciosa; Bessières a mis Joseph sur le trône. » En effet, Joseph entra à Madrid quelques jours après.
Mais le premier séjour du nouveau roi dans sa capitale fut de courte durée. L'entrée des Anglais en Portugal, la défaite de Viméiro et la convention de Cintra, d'une part, et, de l'autre, la capitulation de Baylen, changèrent promptement la face des choses, et furent l'avant-garde des revers qui attendaient nos armées en Espagne. Joseph dut quitter sa capitale et venir chercher un refuge dans les rangs de l'armée. Ce refuge, ce fut le camp de Bessières qui le lui offrit une seconde fois.
La lutte avec l'Espagne prenait les proportions d'une grande guerre. Napoléon résolut de venir lui-même écraser du poids de ses forces l'Espagne révoltée contre son ambition. Il leva 130,000 hommes, se mit à leur té te et marcha sur Madrid. Maintenant que nous avons retracé l'opération principale de nos armées dans cette première expédition, disons un mot sur les opérations secondaires, sur l'expédition de Dupont en Andalousie et sur celle de Junot en Portugal.
Le général Dupont pénétra en Andalousie dans les premiers jours de juin 1808, avec une armée de 8,000 hommes seulement. Il franchit la Sierra-Morena sans résistance, dispersa, à Alcoléa, quelques milliers d'insurgés qui essayaient d'arrêter sa marche victorieuse, s'empara de vive force de Cordoue, m. 28
et, renforcé de la division Védel , forte de 9,000 hommes, il s'avança jusqu'à Audujar, sur la rive droite du Guadalquivir, où il s'établit fortement Dans cette position, il occupait une ligne de sept lieues environ le long du fleuve. Son armée, divisée en trois corps principaux, formait un triangle dont le Guadalquivir était la base et Baylen le sommet. Le 14 juillet, elle était ainsi disposée : Dupont, de sa personne, était à Andujar, à l'extrémité avancée de la ligne; le général Védel se portait sur Mengibar, déjà occupé par le général Belair, tandis que Gobert marchait de la Caroline sur Baylen, gardant cette position centrale et les défilés de la Morena.
Dupont avait reçu l'ordre de so porter sur Cadix, et il devait, suivant la maxime de Napoléon, marcher vite et frapper fort; mais, informé à Andujar que la junte de Sévillc avait soulevé tout le midi de l'Espagne, que les troupes de ligne du corps de Solano, réunies à la garnison de Cadix et aux régiments dispersés en Andalousie ou au camp de Saint-Roch, formaient ensemble une masse de 40,000 hommes, et l'attendaient de l'autre côté du fleuve, il jugea prudent de s'arrêter à Andujar pour recevoir des ordres et des renforts.
Les événements trompèrent sa prévoyance : le 15 au matin, le général en chef Castanos vint l'attaquer à Andujar, tandis que son lieutenant Reding se portait à Mengibar, avec ordre de tenter à y passer le fleuve et à couper ainsi les communications de l'armée française. Cette double attaque échoua. Le 16, le combat recommença avec fureur à Andujar. Dupont, l'impétueux général du Mincio et d'Albcck, fut un moment ébranlé; il craignit que l'attaque do sa position ne se renouvelât les jours suivants avec des forces considérables. Il donna l'ordre au général Védel de détacher un bataillon vers Andujar, avec mission de reconnaître le cours du fleuve-, car, à l'époque des grandes chaleurs, le Guadalquivir a un nombre infini de gués, et il importait de les surveiller et de les défendre. L'ordre prescrivait on même temps à Védel d'envoyer une brigade à Andujar. Ce général qui, dans le combat de la veille, n'avait vu qu'un petit nombre d'assaillants, partit avec sa division entière, laissant à Mengibar le général Belair avec un détachement peu nombreux. C'était une faute d'autant plus grande, que Mengibar était le point central qui protégeait la ligne française et que ce point devait être toujours fortement gardé.
Reding comprit la faute du général français; il résolut d'en profiter. A peine eut-il connaissance du départ de Védel qu'il fit attaquer par toutes ses forces la position de Mengibar. Le général Belair se défendit énergiquement; mais, les Espagnols ayant trouvé un gué à Rinçon et menaçant de le déborder, il fut obligé de se replier vers Baylen. Gobert, qui commandait sur ce point, accourut au bruit du canon; brave et intelligent officier, il arrêta les progrès de l'ennemi et le força à se replier vers sa position de la veille; mais il fut frappé mortellement au milieu de son succès. Sa mort mit la confusion dans les rangs des soldats. Le général Dufour prit le commandement à sa place et s'efforça de rétablir l'ordre. Reding, homme de guerre remarquable, sut profiter de ce moment d'hésitation pour rallier ses troupes et reprendre l'offensive. Il obligea à son tour nos soldats à se replier sur Baylen, malgré les ef-
forts désespérés de quelques escadrons de cuirassiers qui firent des prodiges de bravoure.
Ces tristes nouvelles arrivèrent au quartier généra], à Andujar, presque en même temps que la division française Dupont fut un moment atterré. En perdant le général Gobert, il a perdu un général intrépide et instruit, un ami dévoué; en perdant la position de Mengibar, il se voit dans la nécessité d'abandonner Andujar, qu'il a fortifié avec soin, et dont il a fait la base de ses opérations en Andalousie. Rien cependant n'est désespéré : la présence même de Yédel à Andujar peut amener d'heureux résultats; car, si Reding a commis l'imprudence de s'avancer vers Baylen et de s'y établir, Védel, arrivant à marches forcées sur ses derrières, peut écraser entièrement son corps d'armée, en rejeter les débris de l'autre côté du fleuve, rétablir la position de Mengibar et les communications de l'armée. Alors Dupont, franchissant le Guadalquivir, tomberait à son tour sur les soldats de Castanos, démoralisés à la nouvelle de cette défaite.
Védel partit donc aussitôt pour Baylen avec sa division et le 6« régiment provisoire, et arriva dans cette ville, le il juillet, aui premiers rayons du jour. 11 n'y trouva ni amis ni ennemi». Dufour et Ligier-Belair l'avaient évacué la veille, et Reding, qui, nous l'avons dit, était un général intelligent, se voyant trop aventuré à Baylen avec une seule division, s'était replié sur son ancienne position, de l'autre côté du fleuve. Védel, trouvant la ville déserte, envoya en reconnaissance du côté de Mengibar; trompé par de faux rapports, ainsi que l'avaient été les généraux Dufour et Ligier-Belair, il partit pour Guaraman, où ces généraux s'étaient portés après le combat du 16, sur la supposition mal fondée que des troupes venues de Baéja cherchaient à s'emparer des passages de la Sierra-Moréna. Le général Védel admit cette hypothèse avec une aveugle confiance, et pensa que Reding avait concouru à ce mouvement. Il écrivit au général en chef : Reding s'ett porté vers la Caroline; je vais fy rejoindre et lui faire payer cher cette tentative.
A la réception de cette lettre, le général Dupont résolut de renoncer à la position d'Andujar et de se porter sur Baylen, en ayant soin de dérober son mouvement à Castanos; mais ce mouvement fut différé jusqu'au lendemain, à cause du grand nombre de malades qu'il fallait transporter. L'armée du général Dupont était composée en grande partie de jeunes soldats que les fatigues de la guerre et le climat du midi de l'Espagne éprouvaient cruellement. Us encombraient les ambulances.
Le 18 juillet, à la tombée de la nuit, le général en chef donna le signal de la retraite, qui s'opéra dans le plus grand silence. Le général Chabert eut le commandement de l avant-garde, le général Barbou celui de l'arrière-gardc; Dupont se réserva le commandement du contre de la colonne.
La distance d'Andujar à Baylen est de sept lieues. A trois heures du matin, le 19 juillet, Chabert arriva, avec sa tête de colonne, sur le plateau du Rumblar, ruisseau torrentueux qui coule en avant de Baylen, et sur lequel est jeté
un pont de pierre. A peine nos soldats ont-ils dépassé le plateau, qu'ils heurlent dans l'ombre les avant-postes du corps de Reding.
Ce général, instruit, par des lettres interceptées, de la position isolée de Dupont et de son projet de se replier sur Baylen, avait résolu d'arrêter sa marche. Il vint se placer en avant de cette ville, dans une position très facile à défendre, coupé qu'était le terrain par des ravins profonds, et encaissé entre les précipices qui bordent le Guadiel et le Rumblar.
Le général Dupont n'avait pas le choix du passage} il fit former son armée en arrière du Âio-de-las-Tiedra», et ordonna l'attaque. L'action s'engagea de part et d'autre avec beaucoup d'ardeur. Les Français, qui comprennent qu'il faut à tout prix forcer le passage, s'avancent impétueusement sur les Espagnols. Les généraux Chabert, Dupré, Schramm, fournissent successivement leur attaque. Le général Dupré est tué, Schramm est blessé; le général Dupont lui-même, qui dirige les colonnes d'attaque, a reçu une blessure légère. La cavalerie française est lancée à son tour sur les lignes ennemies : ce sont des cuirassiers. En les voyant marcher au combat, les généraux français espèrent qu'ils vont enfin ouvrir le passage. En effet, ces braves cavaliers font merveille; ils détruisent presque en entier le régiment de h»Ordine$ militaret, placé en première ligne, enlèvent une batterie établie sur la gauche, après avoir sabré les canonniers sur leurs pièces; mais les ennemis, supérieurs en nombre, débordent sans cesse nos ailes. Du haut des montagnes, du flanc des rochers, du milieu des bois d'oliviers, surgissent des paysans armés, dont les coups de feu portent le désordre au milieu des réserves et des blessés. Un soleil ardent commence à darder sur nos soldats ses rayons dévorants et ralentit leur ardeur.
Le général en chef, après avoir usé les troupes d'avant-garde, fait avancer celles du centre, dont il conduit lui-même l'attaque. Inutiles efforts, les lignes espagnoles résistent. Encouragés par le succès, encouragés par le général Reding, Suisse d'origine, et qui déploie une opiniâtreté incroyable, admirablement servis par leur position, et soutenus par une artillerie nombreuse, les ennemis redoublent d'ardeur à mesure qu'ils voient ralentir celle de nos soldats.
Ainsi, à dix heures du matin, après sept heures de combat, les Français n'avaient fait aucun progrès. Bien plus, ils avaient perdu beaucoup de monde, et le découragement commençait à les gagner.
Espérant qu'un dernier effort peut être décisif, le général Dupont fait avancer la brigade du général Pannetfer, composée des marins de la garde, troupe d'élite, s'il en fut, et de quelques escadrons de cavalerie. Mais la marche de cette brigade, placée à larrière-garde, se trouve ralentie par l'encombrement, dans une route étroite et sinueuse, des malades et des bagages; ils arrivent enfin, ruisselants de sueur, mais pleins de résolution et d'ardeur. Le combat recommence avec une fureur inouïe. Les lignes espagnoles sont enfoncées plusieurs fois; mais, les efforts des marins n'étant pas soutenus, elles se reformaient aussitôt par la présence de réserves nombreuses.
En yain le générai Dupont chercha-t-U à former de nouvelles colonnes d'attaque; les soldats refusent d'avancer; frappés de vertige par un soleil de feu, accables par neuf heures de combat, ils n'entendent plus la voix de leurs chefs, et si quelques-uns avancent encore, ce ne sont plus des soldats qu'on conduit à la gloire, ce sont des malheureux qu'on traîne à la mort. Enfin, de guerre lasse, nos braves marins sont obligés de s'arrêter.
A midi, le combat cesse de part et d'autre.
Une question se présente ici naturellement à l'esprit : que faisait le général Védel avec ses 9,000 hommes pendant que ses frères d'armes combattaient ainsi, et que les échos de la Sierra lui apportaient distinctement le bruit de leur canonnade? Que faisait-il alors qu'il suffisait de sa présence, et même de l'arrivée de quelques compagnies pour assurer la victoire?
Une telle conduite est tellement blâmable, selon nous, qu'il est nécessaire de chercher au moins à l'expliquer, sinon à la justifier.
Nous avons vu ce général quitter Baylen pour se porter vers la Caroline, sans s'être préalablement assuré du lieu où se trouvait l'ennemi. Arrivé le 18 au matin à la Caroline, à quatre lieues de Baylen, il acquit la certitude que l'ennemi ne s'était jamais porté sur ce point. Au lieu de revenir promptement sur ses pas pour le chercher, le combattre, ou tout au moins se rapprocher de l'armée du général en chef, il perdit une longue journée dans l'inaction. Le 19, à trois heures du matin, il fut réveillé par le canon de Baylen; il attendit jusqu'à cinq heures pour partir. Cependant le canon continuait de gronder. On ne pouvait se méprendre sur l'importance du combat. Après trois heures de marche, il s'arrêta à Guaraman, à deux lieues du champ de bataille; le canon grondait toujours, et l'on entendait la crépitation des mousquets. Officiers et soldats comprirent instinctivement qu'une affaire importante se décidait, qu'une grande calamité pesait sur l'armée. Des murmures se firent entendre, on demanda à marcher en avaut La halte, qui ne devait être que d'une heure, se prolongea jusqu'à midi. A cette heure, le canon cessa de gronder, le feu de la mousqueterie s'éteignit, et un silence profond succéda au fracas de la bataille.
Védel pensa que le danger était passé, et il laissa la halte se prolonger encore.
A cette heure, en effet, le combat avait cessé; mais l'inaction du général Védel avait eu de funestes résultats. Séparé de ses communications, n'ayant aucune nouvelle de Védel, menacé sur ses derrières par Castanos, qui s'était mis à la poursuite de l'arrière-garde française, voyant son armée démoralisée et harassée plutôt par la chaleur et les privations que par une lutte de neuf heures, le général assembla son conseil, et, d'après les avis unanimes, demanda un armistice, suivi d'une capitulation (1).
(I) Voici un document important sur les préliminaires de c jUc capitulation :
Au camp devant Baylen, le SO juillet 1808. Le général en chef ayant convoqué daus ta baraque MM. les généraux et officiers supérieur*,
En ce moment, le général Védel arriva enfin. Trouvant Baylen occupé, il sentit toute la gravité de la situation, et voulut tenter de se frayer un passage jusqu'à Dupont. 11 fit attaquer les avant-postes de l'armée espagnole, prit des canons et des drapeaux.
Reding, placé entre deux feux et dans la position où il avait mis le général Dupont, se hâta d'annoncer qu'un armistice venait d'être conclu. Après s'être assuré de la vérité de cette assertion, Védel s'établit au-dessus de Baylen, attendant des ordres.
Bientôt le bruit d'une capitulation se répandit parmi les soldats de Védel, dont on venait d'arrêter les efforts victorieux; ils voulurent recommencer l'attaque. Les généraux résolurent néanmoins de consulter le général Dupont, auquel on dépêcha un officier. Celui-ci répondit qu'il ne pouvait autoriser une attaque au moment où l'on traitait pour une convention honorable.
Védel songea alors à se retirer vers la Sierra-Morena; mats Reding exigea avec hauteur que la division Védel revînt à Baylen, et fût comprise dans la capitulation.
Dupont pouvait se sauver de cette position critique en faisant donner secrètement à Védel l'ordre d'attaquer. 11 ne voulut pas avoir recours à cette perfidie, et lui enjoignit de revenir sur ses pas.
Pendant ce temps, le général du génie Marescot, et lui, général en chef, traitaient d'une capitulation aux termes de laquelle l'armée française, y compris la division Védel, serait transportée en France et ne servirait qu'après échange. Ainsi 45,000 Français, dont la moitié était libre et pouvait aisément se retirer à Madrid, déposèrent les armes et se confièrent à la foi espagnole.
\À ne s'arrêta pas ce drame terrible : les Espagnols, violant les termes de la capitulation, au mépris de toutes les lois humaines, envoyèrent périr de mi-
il leur a demandé leur avis sur la situation où se trouve le corps d'armée et sur la proposition faite par l'ennemi de se rendre prisonniers de guerre. On a considéré que le combat de la veille, qui a duré neuf heures et qui a été si violent et très-meurtrier, n'ayant pas produit le résultat que l'on attendait, celui d'ouvrir le passage de Baylen, dont l'ennemi, fort de 30 à S5,oou hommes, était maître, on ne pouvait engager une nouvelle affaire avec quelque espoir de succès. On a observé que le moral de la troupe était très-altéré; que presque toute notre artillerie était démoulée; que le reste de l'armée du général Castanos était sur nos derrières et fermait le chemin d'Andujar, et que le terrain ne permettait aucun passage sur les flancs. Dans celle circonstance si critique, on a jugé que l'honneur de l'armée étant sauvé par le combat de la veille, dans lequel on a pris des canons et des drapeaux à l'ennemi, et où la bravoure française a éclaté, il était indispensable d'adm-rer aux propositions de l'ennemi, pour conserver à sa majesté l'empereur des troupes aussi dévouées pour son service.
En conséquence, MM. les officiers généraux et supérieurs déclarent que le général, en prenant ce parti, cède à la nécessité militaire la plus évidente, et que, se trouvant entouré par "ne armée ennemie de 40,000 hommes, il doit éviter, par un traité qui ne viole en rien l'honneur de l'armée, la ruine entière de ces mêmes troupes.
Le général de division, signé G. Barbou: le général de division Rot ter; le général de division Fresia; le général de brigade, commandant l'artillerie, Fabltribh; le général de brigade Schramm; le général de brigade Chabert; le général de brigade, commandant le génie, Dabadie; Fbboller, colonel; Dblbrnb, major; Txolbt, major, et Estèvb, major.
sère dam dés ponton» et sur les rochers inhospitaliers des côtes d'Afrique les malheureux soldats qu'Us devaient ramener en France sur leurs vaisseaux. Cet événement eut en Europe un retentissement funeste et exalta jusqu'au fanatisme la fureur de nos ennemis.
a Napoléon , en apprenant co revers, dit le général Foy, ne s'écria point : Varus! Varusl qu'as-tu fait de nos légions? mais il versa des larmes de sang sur ses aigles humiliées. Cette virginité de gloire qu'il jugeait inséparable du drapeau tricolore était perdue pour jamais, le charme était rompu, les invincibles avaient été vaincus. »
Quant aux généraux Dupont et Marescot, qui avaient signé cette capitulation, ils furent arrêtés à leur retour en France et restèrent en prison jusqu'à la première restauration.
Quoi qu'il en soit, la guerre changea aussitôt de caractère en Espagne et l'insurrection devint partout victorieuse. Joseph, à peine arrivé à Madrid, fut forcé de l'évacuer et de se concentrer derrière l'Èbre pour y attendre du renfort. Les généraux Lefebvrc-Desnouettes et Verdier durent lever le siège de Saragosse et se réunir à Moncey derrière Tudela. Pour comble de fatalité, Junot perdit le Portugal qu'il avait conquis et signa, lui aussi , une convention d'évacuation à Cintra; mais celle-ci du inoins ne fut pas flétrissante pour nos armes.
Junot, ainsi que nous l'avons dit, était arrivé sans encombre à Lisbonne et avait occupé les villes principales de cet État. Mais l'influence anglaise dominait partout en Portugal, et Junot, l'excellent homme de guerre, n'était pas assez habile politique pour la contrebalancer. La prise de possession du pays, au nom de l'empereur, avait eu lieu le 1" février et produit une vive fermentation. Les événements dont l'Espagne était le théâtre amenèrent bientôt une insurrection générale.
Oporto, la première, avait levé l'étendard de la révolte. Une junte s'y forma sous la présidence de l'évêque. Junot envoie le général Loison pour faire rentrer cette ville dans le devoir; mais Loison ne peut arriver jusqu'à Oporto; l'insuffisance de ses forces ne lui permet pas de pénétrer jusque-là; il revient sur ses pas. Le débarquement d'une division anglaise, à l'extrémité des Algarves, achève d'activer le feu de l'insurrection. Partout les détachements français sont assaillis. Junot est obligé de concentrer ses forces éparses. Tous nos bataillons, à l'exception d'un seul qui fut enlevé à Faro, parviennent à s'ouvrir un passage après des obstacles inouïs, car toutes les provinces sont en armes; les rives du Mondego sont couvertes d'insur- • gés, et l'on voit descendre des bandes de montagnards vers Abrantès et Santarem.
Dans ces circonstances critiques, Junot ne faillit pas un instant à sa mission. Homme d'énergie et d'action, il se prépare à la lutte avec fermeté; il réunit sons sa main U>ub ses moyens et se décide à tenir à Lisbonne jusqu'à la dernière extrémité, et, le cas échéant, à s'ouvrir par Elvas un chemin pour rejoindre Murât à Madrid ou à Yalladolid. En attendant, il détache les généraux Keller-
mann et Loison pour combattre les insurgés sur les points où ils détiennent menaçants. Kellermann écrase ceux deCoïmbre,et Loison, avec 4,000 hommes, s'avance vers Évora; il trouve sous les murs de cette ville un rassemblement considérable de troupes espagnoles et portugaises, les attaque sans calculer leur nombre et leur fait éprouver un sanglant échec. Les ennemis se réfugient dans les murs d'Évora. L'intrépide Loison fait attaquer la ville, y pénètre après quelques heures de combat et y fait un affreux carnage : chaque place, chaque rue, chaque maison devient le théâtre d'un combat sanglant. Les Français, exaltés par cette résistance, tuent sans pitié tout ce qu'ils rencontrent Cette boucherie se prolonge pendant plusieurs heures, et la ville est saccagée de fond en comble. ,
Cette sanglante exécution, dont le souvenir vit encore dans les traditions du pays, jeta un moment l'épouvante dans le Portugal tout entier; mais l'annonce du débarquement des Anglais ranima bientôt le courage dès habitants.
En effet, au premier cri de guerre jeté par le Portugal , l'Angleterre s'était empressée de préparer une grande expédition. Sir Wellesley, depuis duc de Wellington, qui s'était acquis une grande renommée dans les Indes, fut d'abord embarqué pour la Galice avec 45,000 hommes; de là il reçut l'ordre de se rendre en Portugal , où il devait être bientôt rejoint par le général Dalrymple, avec 15,000 hommes, en tout 30,000 hommes des meilleures troupes anglaises, dont ce dernier général devait prendre le commandement. Mais Wellesley, instruit de l'esprit qui animait les Portugais, et jugeant sainement la position des Français, résolut d'agir avant l'arrivée de son collègue, afin d'avoir seul la gloire de délivrer le Portugal.
Il donna l'ordre à son armée de traverser le Mendego à Coîmbre et de marcher sur Lisbonne.
Ce mouvement était calculé avec une admirable précision. En effet, Jonot, obligé de contenir la population d'une grande capitale, de défendre les forts, ne pouvait opposer aux Anglais plus •de 8,000 hommes; encore fallait-il pour cela rappeler le général Loison qui était encore à Évora. En attendant, il envoya à leur rencontre le général Laborde avec 3,000 hommes.
Ce général se porta sur Roliça, où il rencontra les troupes ennemies; il eut l'audace d'accepter le combat, et, dans cette lutte inégale de 3,000 hommes contre 15,000, il résista depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, enleva plusieurs positions et n'abandonna le champ de bataille qu'à la dernière extrémité et après avoir causé une grande perte à l'ennemi.
Le lendemain 18 août, il prit position, en avantde Lisbonne. Lord Wellesley ne voulut pas le suivre pour ne pas s'éloigner de la mer. Il prit position à Vimeiro, dans une vallée située non loin du rivage de l'Océan. De Vimeiro, on aperçoit à l'est des hauteurs qui dominent un grand plateau. Cest ce plateau qui devait être le théâtre de l'action.
Le général français partit de Lisbonne avec toutes ses forces disponibles, se réunit à Torres-Vedras au général Laborde, et se porta sur Vimeiro.
Le général Lalx>rde commandait l'avant-garde, avec la première division;
Loison la deuxième division ; Marguron la cavalerie; Kellerm tnn la réserve, et Taviel l'artillerie.
Le général anglais, informé de la marche des Français, fit ses dispositions pour les recevoir. Il appuya à la mer sa droite flanquée par la flotte, sa gauche sur les collines de l'Est, et le centre sur le plateau qu'il lit renforcer.
Le 21, à six heures du matin, l'armée française, après avoir traversé pendant la nuit les défilés de Torres-Vedras, se porta sur Vimeiro ; la cavalerie couronna les hauteurs de l'Est pour protéger l'attaque du général Laborde sur le plateau où se trouvait le centre de l'armée anglaise. En même temps le général Brenier devait attaquer sur la gauche. Laborde marcha vivement sur le plateau; mais les Anglais tinrent ferme. La brigade Thomières fut mise en déroute la première par une attaque de flanc. Junot fit aussitôt renforcer la division Laborde par celle de Loison , et suivre le mouvement du général Brenier par la brigade de Solignac.
Le combat continua avec acharnement sur le plateau, mais sans avantage pour les Français. En vain les colonels d'artillerie Daboville et Foy cherchèrentils à profiter des avantages du terrain pour foudroyer le centre ennemi, rien ne put l'ébranler. A midi, après plusieurs attaques acharnées, les troupes françaises commencèrent à faiblir. Junot fit avancer la réserve. Une manœuvre d'artillerie qu'ordonna Wellesley et une charge de cavalerie repoussèrent nos bataillons. Le général Kellermann, qui la commandait, ue réussit qu'a arrêter la poursuite des ennemis.
Sur la gauche, le général Brenier, dont l'attaque avait été malheureusement relardée par des accidents de terrain , commençiiit à avoir quelques avantages ; car les Anglais avaient dégarni cette position pour renforcer le centre, lorsque la retraite de Junot l'obligea à se replier à son tour.
Restait la cavalerie , que Junot avait formée en réserve et qui exécuta d'admirables charges pour protéger la retraite.
A deux heures tout était fini. La bataille était perdue et l'armée française se retirait sur Torres-Vedras.
Une suspension d'armes fut conclue le 23, et bientôt"après suivie d'une convention dont les bases étaient l'évacuation du Portugal par l'armée française. Quelques difficultés s'étant élevées au moment de la signature définitive, Junot tint au colonel anglais Murray les paroles textuellement rapportées par le général Thiébaut, un des témoins de cette conférence :
<* Ne pensez pas , monsieur, qu'en signant le traité , vous me fassiez une grâce ; à ce titre, je n'accepterais rien de vous ni de personne au monde. Il s'en faut, d'ailleurs, que vous soyez moins intéressé que moi à le signer; ainsi, dites un mot, et mon parti est pris : je déchire le traité , je brûle la flotte, je brûle la marine, les arsenaux, la douane et tous les magasins ; je fais sauter les forts et tous les ouvrages ; je détruis l'artillerie, je défends Lisbonne pied à pied, je brûle tout ce que je suis forcé d'abandonner, je vous fais payer chaque rue de la ville par des flots do sang, ou je me fais jour à travers votre armée ; ou bien , en comprenant dans cette destruction tout ce qui est ou pourra
se trouver en ma puissance, je m'ensevelis, avec les débris de mon armée,
sous les ruines du dernier quartier de la ville, el nous verrons alors ce que vous et vos alliés les Portugais aurez gagné à me réduire à cette extrémité. Examinez bien si la partie n'est pas au moins égale , lorsqu'en échange de mon armée je vous laisse une des premières capitales de l'Europe, des établissements du premier ordre, une flotte, un trésor et toutes les richesses du Portugal. »
« Ainsi se termina, ajoute le général Thiébaut, une expédition qui a eu tout l'effet que les événements qui l'ont suivie ont rendue possible, qui a duré au delà du terme que l'on pouvait prévoir; qui, proportion gardée, et malgré le climat, la saison, les marches et les combats, n'a pas coûté le nombre d'hommes que consomment les expéditions les plus ordinaires; qui rappellera à l'armée des souvenirs glorieux, et que le général en chef Junot est parvenu à terminer par un traité que, dans sa position, il n'était plus possible d'espérer : traité au moyen duquel il a eu l'air de céder ce qu'il n'était plus au pouvoir des hommes de conserver; traité qui, en Angleterre, en Espagne et en Portugal, a été l'objet d'une désapprobation (1) qui le rend aussi glorieux pour le général qui l'a obtenu, qu'honorable pour la France; traité, enfin, par lequel l'armée ayant également fait son devoir pendant la conquête, l'occupation et l'évacuation du Portugal, a conservé ses armes, ses munitions, ses bagages ; est rentrée tout entière en Espagne, un mois après son débarquement de Quiberon; a contribué la première à faire évacuer la Galice par cette même armée anglaise que, deux mois auparavant, elle avait combattue en Portugal, et a fini par la faire, à son tour, rembarquer à la Corogne. »
Tello fut la première période de la guerre d'Espagne; telle fut l'avant-garde de nos revers. Napoléon, rassuré sur la tranquillité du continent, résolut d'en finir avec l'Espagne ; il fil lever les camps de la confédération du Rhin et entra lui-même dans la Péninsule Ibérique avec sa garde et avec trois corps de sa vieille armée, ceux de Ney, Mortier et Victor. Les troupes s'élevaient à 150,000 hommes. La population espagnole avait pu, dans un moment d'exaltation, vaincre les conscrits de Murât et do Dupont, mais il no vint pas à l'esprit de l'empereur qu'elle osât se soulever contre les vainqueurs d'Auslerlilz et de Fricdland.
Avant de partir, Napoléon dit au sénat : « Dans quelques jours j'irai me mettre k la tête de mes armées, et, avec l aide do Dieu, j'irai couronner le roi d'Espagne dans Madrid, et planter mes aigles sur les tours de Lisbonne. »
En partant il dit à ses soldats : « Vous avez surpassé la renommée des armées modornes; vous allez égaler la gloire des armées de Home, qui, dans une môme campagne, triomphèrent sur le Rhin et sur l'Euphrate, en Illyric et sur le Tage. »
(i) Le général Dalrytnple, qui était arrivé aprfo la bataille et qui signa le traité, fut disgracié ; il passa en conseil de guerre ot fut acquitté. Wellesley lui-même ne dut qu'à sa famille et à «s talents reconnus de n'être pas disgracié.
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 227 L'empereur partit de Paris dans les premiers jours de novembre ; il se rendit à Baronne et de là il entra en Espagne. Aussitôt Farinée française tout entière se mit en mouvement, et comme un torrent se répandit dans toutes les directions. Suivons la marche de chacun de ces corps d'armée.
Lorsque Napoléon arriva à Vittoria, quartier général de l'armée française, les troupes étaient ainsi divisées : le maréchal Moncey formait la gauche à Taffala, le maréchal Ney était à Vittoria, Soult à Mirandasur l'Èbre, Victor en marche sur Orduna , Lefèvre occupait les hauteurs de Durango, a l'extrême droite.
L'empereur rassembla la garde a Vittoria, prescrivit à Saint-Cyr de pénétrer en Catalogne pour dégager Duhesme qui se trouvait bloqué à Bareelonne , en attendant l'arrivée du corps de Mortier et de celui que Junot ramenait de Portugal.
Deux systèmes se présentaient à l'empereur pour faire la guerre en Espagne j le premier consistait à cheminer lentement, traînant A la suite de l'armée les vivres, les bagages, les munitions de guerre, et à occuper successivement tous les points importants.
Le second consistait à marcher rapidement sur la capitule , en ayant soin toutefois de contenir ou d'écraser les masses organisées qui se trouvaient dans les dùTérentes provinces du nord de l'Espagne. C'est à ce dernier système qu'il s'arrêta.
En conséquence, il se disposa à porter aux Esjragnols des coups terribles et imprévus. La position défectueuse qu'occupaient d'ailleurs les armées ennemies lui permettait d'agir ainsi avec succès. Leur centre, trop faible pour opposer une résistance sérieuse, ne pouvait empêcher l'armée impériale d'arriver jusqu'à Madrid. Les deux masses de droite et de gauche, sans liaison entre elles , étaient de leur côté trop faibles pour s'opposer aux mouvements des corps d'armées que l'empereur avait envoyés pour les combattre.
Par suite de ces dispositions, Napoléon porta son quartier général à Miranda le 8 novembre. Il voulait arriver en toute hàle à Burgos pour empêcher Blacke et Castanos de se concentrer sur Madrid, et d'opérer leur jonction avec les troupes qui se trouvaient en Castille.
L'aile droite de l'armée française devait pousser vivement les troupes du général Blacke, pendant que la gauche ferait face aux troupes de Castanos et de Palafox.
Le ÎO novembre, le maréchal Soult se porta sur Burgos. L'armée espagnole était rangée en bataille au village de Gamonal oii se trouvait son centre. Ses Hiles se prolongeaient h droite et à gaurhe de la grand'route de Madrid fwur couvrir Burgos. Au point du jour la division Mouton se précipita sur cette armée et en culbuta le centre. Pendant ce temps, le maréchal Bessières arrivant avec la cavalerie déborda les ailes, les chargea en flanc, et entra pêle-mêle avec les fuyards dans Burgos. La ville était déserte , les habitants avaient alwndonné leurs maisons pendant le combat. Les Espagnols!, dans cette courte et rapide
action, avaient perdu 3,000 hommes tués ou blessés ou faits prisonniers, et presque toute leur artillerie.
Mattre de Burgos, Napoléon y établit son quartier général. Il envoya le maréchal Soult sur Reynosa pour prévenir l'armée de Galice; mais Blacke s'était déjà porté vers Espinos de los Montéros |K>ur couvrir la route qui passe à Espinosa, où l'armée espagnole avait rassemblé le gros de son matériel.
Le général lu Rornanay était aussi établi, dans une position difficile pour l'attaque, mais désastreuse pour la retraite. Le maréchal Victor arriva le premier en face de cotte position. 11 fit attaquer sans hésiter, culbuta dans un ravin formé par laTrueba, le corps d'armée de la Romana'et le détruisit presque en entier. Le combat dura deux heures. Les Français, maîtres du plateau, s'y maintinrent jusqu'à la nuit qui mit un terme à la lutte. .
Vaincu dans celte première rencontre, le général Blacke espérait reprendre sa revanche le lendemain. 11 avait massé son armée dans un coude forme par la Trueba, ayant la ville derrière lui, comme autrefois l'armée russe à Friedland. Le maréchal Victor, au lieu d'attaquer les Espagnols par la droite , comme s'y attendait le général Blacke, lança contre sa gauche le général Maison, qui la mit en déroule et parvint à se rendre mattre du seul pont que possédât l'ennemi.
Les Espagnols formés en masses carrées au centre et à la droite se précipitèrent dans la Trueba, pour échapper à la fureur de nos soldats ; mais un grand nombre s'y noyèrent ; presque tous les autres furent tués ou pris. On évalue leur perle à 10,000 hommes.
Battu à Espinosa , Blacke se porta sur Reynosa , où il espérait prendre du • repos et rallier ses troupes. Mais Soult, ainsi que nous l'avons dit, marchait sur cette position et n'en était qu'à une petite distance. Blacko fut forcé de se jeter en toute hâte dans le royaume de Léon, par les montagnes des sources de l'Ebrc.
Si le maréchal Victor eût retardé d'un jour son attaque à Espinosa, et eût donné au maréchal Soult le temps d'arriver, pas un seul des soldats de Blacke ne se fût échappe.
De Reynosa, le maréchal Soult ne voulut point s'engager dans des gorges affreuses à la poursuite de l'armée vaincue; il se porta sur Sant-Ander, balaya la province, ramassa un bon nombro de prisonniers, et se rabattit ensuite sur Léon.
Il restait encore à vaincre les armées de Castanos et de Palafox réunies à Tudela. C'est aux maréchaux Ney et Lannes que Napoléon confia la mission de les détruire. Ney se porta sur Soria et y arriva le 22 novembre. Le maréchal Lannes se dirigea sur Tudela par Calahora. Le 23 au matin, le maréchal Lannes arriva en présence de la ligne ennemie. L'avaut-garde, formée de la division de cavalerie du général Lefèbre Desnoueltes, rencontra les premiers postes espagnols en avant de Tudela. L'armée de Castanos était partagée en sept divisions; elle élait forte de 4"* ,000 hommes, et se prolongeait sur une ligne d'une lieue et demie d'étendue. La droite se composait des troupes aragonaises du général
Palafox ; la gauche, des trois divisions d'Andalousie, et le centre des troupes de Valence et de Castille; c'étaient les vainqueurs de Baylen, les défenseurs de Valence et de Sarragosse ; c'était l'espoir do l'Espagne. Le front de cette armée était garni de 40 pièces de canon en batterie. Le maréchal Lannes avait à peine la moité de ces forces; mais après avoir reconnu la position occupée par l'ennemi, il n'hésita pas à ordonner l'attaque.
En effet l'immense extension donnée à la ligne espagnole permettait au général français de la percer sur tous les points où il dirigerait son attaque. Il lança la division Maurice Mathieu sur le centre et la division Lagrange sur la gauche ; 60 pièces d'artillerie appuyaient leur attaque. Ainsi que l'avait prévu le général, cette ligne fut aisément trouée au centre et à la gauche. A peine l'infanterie eut-elle ouvert le passage à travers les rangs espagnols, que le général Lefèvre-Desnonetles avec sa cavalerie y entra à sa suite, et faisant un quart de conversion gauche, se rabattit sur l'aile droite et l'entoura de tous côtés ; en un instant toute cette armée fut brisée, mise en déroute et entièrement dispersée. Sept drapeaux, 30 pièces de canons, 300 officiers et 3,000 soldats prisonniers, sans compter plus de 4,000 hommes tués ou noyés dans l'Ebre, tel fut le résultat de cette action rapide et brillante. Ici encore le succès ne fut pas ce qu'il aurait dû être, par la faute du maréchal Ney. Arrivé le 22 à Soria, après uno marche un peu lente, il aurait dû se diriger sur Agréda et empêcher l'ennemi de se retirer.
Ainsi dans deux circonstances décisives, les armées espagnoles échappèrent à un désastre complet par le défaut d'ensemble dans les opérations des généraux de Napoléon.
Rassuré sur ses flancs par la défaite totale des armées espagnoles de droite et de gauche, Napoléon marcha en toute hâte sur Madrid. Le 29 novembre, il passa le Douro à Aranda avec le corps du maréchal Victor, la garde impériale et la réserve de cavalerie. Le 30 novembre, l'armée française arriva en face des défilés de Somo-Sierra. 10,000 hommes gardaient cette position, presque inexpugnable, formée par des rochers abruptes, au milieu desquels passe la grande route de Burgos à Madrid.
Le duc de Bellune fit attaquer à l'instant môme les avant-postes, et s'engagea avec ses troupes dans le défdé. Les hauteurs de droite et de gauche de ces montagnes étaient garnies de tirailleurs ennemis; d'autres troupes espagnoles étaient rangées en amphithéâtre dans les rochers les plus rapprochés du col, et leurs feux croisés plongeaient dans la pente rapide de la chaussée. Napoléon arriva au moment où l'infanterie française de Victor, engagée dans le défilé, faisait les plus grands efforts pour escalader les hauteurs de droite et de gauche, sous le feu de l'artillerie et de l'infanterie espagnole.
L'empereur examina quelque temps en silence la position de l'ennemi, sans se préoccuper des boulets et des balles qui pleuvaient à ses côtés, et, comprenant que toute attaque en colonne étroite et profonde serait difficile et meurtrière pour ses soldats, il résolut de faire enlever la position par une de ces attaques inouïes et prodigieuses, comme lui seul savait en ordonner. 11 fit avan-
cer les lauriers polonais de la garde, et ordonna au général Montbrun d'enlever à leur téte les batteries espagnoles. Ces braves soldats partent au galop en colonne, mais le feu terrible des batteries ennemies arrête le premier escadron ; il hésite ; les autres arrivent à la suite, s'élancent à bride abattue, gravissent la montagne sous une pluie de balles et de mitraille, renversent tout ce qui s'oppose à leur élan, enlèvent les canons, précipitent dans les ravins l'infanterie espagnole, et par cette charge, la plus audacieuse dont la cavalerie ait donné l'exemple, ils enlèvent une position regardée comme inexpugnable, et ouvrent à l'armée la route de Madrid.
Charge brillante s'il en fut , disait Napoléon dans le dixième bulletin de l'armée d'Espagne, oïl les lanciers polonais se sont couverts de gloire et ont montré qu'ils étaient dignes de faire partie de la garde impériale i canons, drapeaux, fusils, soldats, tout fut enlevé, coupé ou pris.
Dix jours avaient suffi a l'empereur pour s'emparer de tout le nord de l'Espagne, et s'avancer jusqu'aux portes de Madrid.
Après le passage de la Somo-Sierra, Napoléon marcha sur Madrid.
De Somo-Siera jusqu'à Madrid la route fut belle et paisible; vingt-quatre lieues furent parcourues sans combat, ce qui était une chose étrange dans le nouveau pays où l'on faisait la guerre. L'ennemi s'était réfugié dans la capitale; villages, maisons, faubourgs avaient été rapidement mis en état de défense. A l'intérieur de la ville et sur les points menacés, couvents, hôtels, places et rues avaient été transformés en forteresses. Les religieux de tous les ordres s'étaient armés du mousquet, et, par une singulière alliance, les filles publiques de la ville s'étaient organisées en légions mobiles, pouf transporter des vivres et des munitions aux soldats , aux bourgeois et aux moines, qui attendaient sur la défensive l'armée française.
Le 3 décembre 1808, Madrid fut attaquée. Cinquante pièces de canon, diri-, géespar le général Lauriston, eurent bientôt renversé les murailles du Retire, hérissées de fortifications et d'habiles tireurs. Retranchés derrière les barricades, faisant feu de toutes les fenêtres, les Espagnols, les meilleurs soldats du monde pour cette guerre d'embuscade , ne reculaient que pas a pas; il fallait employer leur tactique, et n'avancer qu'à l'abri des maisons que Ton prenait et qui aidaient à en prendre d'autres.
2,700 hommes à peu près avaient été chargés de la défense du couvent de* Récollets, de l'hôtel inachevé du prince de la Paix, et du beau palais des princes de Médina-Cœli ; on se battit dans l'intérieur des galeries ; chaque appartement fut pris à la baïonnette; mais tout demeura aux Français, et tons les points défendus furent successivement enlevés. Le palais du duc de Médina-Cœli, surtout, soutint un siège en règle; on se battit de chambre en chambre ; les salles de réception étaient couvertes de cadavres; l'acharnement était tel, que les blessés des deux nations se traînaient sur le carreau, se cherchant encore et se poignardant à l'arme blanche.
Un plan d'attaque générale avait été résolu, qui devait succéder aux attaques partielles. L'heure était venue de se conformer à ce grand mouvement ; aussi
le général Labruyère, qui commandait la brigade d'avant-garde» arrêta l'élan de ses troupes sur l'avenue des Récollets. Cependant ce général, qui le matin même avait reçu quelques reproches de l'empereur à propos de dispositions inhabiles qu'il avait prises dans les Asturies, voulait absolument, par une victoire complète, faire oublier ces reproches à Napoléon.
Au sommet de la grande rue d'Alcala, les Espagnols avaient établi une batterie de dix pièces de canon pour répondre à une batterie française qui, après avoir enfoncé les grilles de la porte d'Alcala, avait été établie devant cette porte. Le feu était si vigoureusement nourri sur ce point, que la mitraille balayait toute la largeur de là rue ; quant aux rues environnantes, elles étaient coupées de barricades et chaque place garnie de troupes. D était donc inutile de tenter ce chemin.
Tout à coup le général Labruyère donne l'ordre à 50 voltigeurs de s'emparer de cette batterie de dix pièces de canon, et lui-même s'élance à leur tête. Les reproches de l'empereur lui pesaient sur le cœur. Au bout de vingt pas, 20 hommes étaient déjà tomliés ; 30 voltigeurs, seuls debout, continuaient de s'avancer, et, esclaves de la discipline, allaient se faire tuer jusqu'au dernier, lorsque le général Labruyère fut blessé à mort ; c'est ce qu'il avait cherché toute la journée.
Dans la nuit du 3 au 4 décembre, la capitulation de Madrid fut signée, et Napoléon fit son entrée dans cette capitale. De là, il donna une nouvelle direction aux troupes; ces différents corps d'armée, s'éloignant comme autant de rayons dont Madrid était le centre, se mirent en marche pour la Galice , l'Andalousio et Valence.
Les Anglais espéraient surprendre Burgos et s'avançaient en force sur ce point, conduits par le général Moore. Napoléon, résolu de se débarrasser par un coup énergique de ce général, plus à craindre pour lui sur ses derrières que toutes ces nuées d'Espagnols, plutôt tirailleurs que bons soldats en bataille rangée, marcha de sa personne contre lui. Le passage de la Guadarama, qui ne peut se comparer qu'à celui du Splugen et qui peut-être est plus difficile encore à franchir, préserva seul, en retardant les manœuvres de l'empereur et en permettant que Moore fut prévenu du danger qui le menaçait, l'armée anglaise d'une entière destruction.
Ce fut pendant cette marche que Napoléon reçut des nouvelles de France : une nouvelle guerre avec l'Autriche le rappelait à Paris. Il quitta aussitôt l'Espagne pour marcher sur Vienne , en passant par Eckmùl et Ratisbonne. Quinze jours après, il recevait à Paris les félicitations des grands corps de l'Élat.
Napoléon avait laissé au maréchal Soult le soin de chasser les Anglais delà Péninsule. Cette mission convenait surtout à l'habile stratégiste qui en était chargé. Aussi se mH-il en marche à l'instant même , poussant avec vigueur devant lui l'ennemi déjà ébranlé, comme nous l'avons dit, par la seule présence de Napoléon.
Le duc de Dalmatie se porta d'abord vers Calcabellos, ville située sur le
versant des montagnes de la Galice, où la réserve de sir John Moore avait pris position. LaGuia, torrent aux abords escarpés et au cours rapide, passe à travers la ville, où un pont de pierre unit les deux rives; ce pont est protégé par un escarpement de terrain planté de vignes, et soutenu par des murs qui taillent la montagne en terrasses superposées les unes autres : 2,500 hommes d'infanterie, 1,000 hommes de cavalerie et six pièces de canon défendaient ce point déjà si bien fortifié par la nature. Moore, poursuivi depuis Burgos avec tant de vigueur, qu'il avait dans sa marche abandonné ses malades, coupé les jarrets des chevaux, et jeté dans les rivières et dans les précipices les bagages qu'il ne pouvait emmener, Moore avait choisi ce point pour faire un instant résistance à l'armée française, et pour donner à ses colonnes en déroule le temps de se reformer.
Le 3 janvier, vers onze heures du matin, on arriva en vue de Calcabellos et l'on s'aperçut de l'intention de l'ennemi. Le général Colbert fut aussitôt envoyé pour prendre connaissance de la position. 11 s'approcha avec sept ou huit escadrons ; mais voyant que le terrain était fortement occupé, il demanda de nouvelles instructions. Soult lui ordonna de marcher en avant, et lui envoya pour le soutenir les voltigeurs des 2* et 12' légers. Aussitôt le général Colbert s'élance sur les Anglais, les atteint, les culbute, les force de se replier devant lui, les poursuit jusqu'au pont, où la fusillade et la mitraille arrêtent un instant les Français, et donnent à l'ennemi le temps de repasser la Guia; mais cet instant est rapide. Le général Colbert arrive au pont, sabre, à la tête de sa cavalerie, les Anglais, qui, n'ayant point le temps de franchir l'arche étroite, se laissent glisser dans le torrent. Colbert traverse le pont; mais arrivé sur l'autre rive, quelques compagnies anglaises embusquées dans les vignes et sur les terrasses dont nous avons parlé, font feu sur nous à portée de pistolet : une balle atteint Colbert au front et le renverse. Mais, quoique blessé à mort, le jeune général se relève, et faisant un etrort pour suivre des yeux l'ennemi qui fuit de tous côtés : « Mes amis, dit-il, je suis bien jeune pour mourir; mais ma mort est digne d'un soldat de la grande armée, puisqu'on mourant je vois fuir les derniers et les éternels ennemis de mon pays. »
A ces mots il expira, frappé comme Marceau; comme Marceau, jeune et brave ; comme lui estimé de l'ennemi qu'il combattait, et qui disait de lui en rendant compte de cet événement : « Sa belle ligure, son air martial, sa voix, sa noble attitude, et par-dessus tout son audace valeureuse, avaient excité l'admiration des Anglais , et un sentiment de regret prévalut dans l'armée, lorsque ce brave officier fut frappé du coup mortel. »
Deux jours auparavant , Napoléon passant la revue de la brigade Colbert à Astorga,et reconnaissant dans le jeune général un de ses plus anciens compagnons d'armes, lui avait dit : « Monsieur de Colbert, vous m'avez prouvé en Égypte.en Italie et en Allemagne, que vous étiez un de mes plus braves soldats ; avant peu vous recevrez la récompense due à vos brillants services. »
— Hatez-vous, Sire', lui avait répondu Colbert en riant, car voilà que je commence à me faire vieux. »
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 233 Colbert avait alors trente et un ans.
Mais sa mort fut promptement vengée ; les troupes qui avaient traversé le pont en môme temps que lui s'élancèrent à travers les vignes, et escaladant la montagne , de terrasse en terrasse , forcèrent les Anglais à la retraite ; 300 hommes à peu près furent tués et blessés de part et d'autre dans cette escarmouche.
L'armée britannique se retirait avec une telle précipitation , qu'elle avait parcouru en quarante-huit heures les vingt-cinq lieues qui séparent Villa- Franca de Lugo, où elle arriva le 5 dans la soirée, après avoir semé sur la route une partie de son trésor, ses gros bagages et une vingtaine de pièces d'artillerie : les Français marchaient au milieu de villages incendiés, de chevaux tués ou mutilés par leurs conducteurs , de femmes expirantes, victimes de la brutalité des soldats, et de cadavres couverts d'uniformes anglais, qui attestaient que les paysans avaient essayé de rendre à leurs blessés le mal que ceux-ci leur avaient fait. A quelques lieues de Villa-Franca les Français s'emparèrent d'un convoi d'argent, évalué à 1,000,000 à peu près, qu'on trouva dans une voiture abandonnée par ses conducteurs, qui s'étaient retirés en emmenant leurs chevaux.
A Ferreira, notre avant-garde rencontra l'arrière-garde ennemie : celle-ci, en se retirant, voulut faire sauter un petit pont dont la rupture devait retarder notre marche; mais la terreur était si grande, que l'ennemi, en apercevant notre cavalerie qui s'apprêtait à charger, prit la fuite sans avoir le temps de mettre le feu à la mèche.
Cependant le général Moore avait reconnu l'impossibilité de soutenir jusqu'à la mer une retraite ainsi désorganisée. Aussi, profitant de la position, qui lui parut bonne, résolut-il de faire une halte de deux jours pour rétablir l'ordre dans son armée, et pour arrêter la nôtre par une démonstration d'autant plus efficace qu'elle serait plus inattendue.
En effet, l'étonnement du maréchal JSoult fut grand lorsqu'en arrivant à Lugo il vit ces préparatifs de défense : mais, pressé par les instructions de Napoléon, qui lui ordonnaient de ne laisser aucun relâche h l'ennemi, il réunit ses colonnes et se prépara à attaquer.
Les Anglais étaient placés en arrière de Lugo ; ils avaient leur droite appuyée au Minho et leur gauche à des montagnes.
La journée du 6 se passa en escarmouches entre l'avant-garde française et les grands postes anglais.
Dans la nuit du 6 au 7, le maréchal Soult vit arriver successivement toutes ses troupes, 24,000 hommes à peu près. Au point du jour, il forma son armée en bataille, plaça à l'aile droite une partie de sa cavalerie, destinée à tourner l'aile gauche de l'ennemi, abordable sur ce point seulement, mais qui, une foisabordé, étaitperdu; une division d'infanterie et une batterie d'artillerie légère soutenaient la cavalerie. Le reste de la journée fut donné aux soldats pour se reposer, attendu que les vainqueurs étaient aussi las et aussi affamés que les vaincus ; car, marchant aussi vite qu'eux, puisque nos avant-postes harcelaient
sans cesse leur arrière-garde, ils marchaient, de plus, sur une route et a travers un pays déjà dévasté.
Mais le général Moore, en voyant les dispositions de l'habile stratégiste auquel il avait affaire, avait jugé qu'il était perdu s'il ne continuait pas son mouvement rétrograde; d'ailleurs son intention n'avait jamais été d'engager un combat sérieux, mais seulement de donner un peu de repos à ses troupes et do rétablir quelque ordre dans su retraite. Pendant ces deux jours, il avait donc réorganisé tant bien que mal sou armée : aussi le 8, à neuf heures du soir, ayant ordonné aux soldats de prendre les armes, il fît mettre à l'ordre que l'armée se relirait sur la Corogne, et devait se rappeler toute sa constance pour effectuer cette marche, et, comme l'ordre était donné à l'arrière-garde de ne point s'arrêter, il prévenait les traînards qu'ils soraient indubitablement massacrés par les Français.
Cet ordre du jour publié, l'armée anglaise se mit en marche après avoir eu le soin d'alimenter ses feux d'assez de bois pour qu'ils brûlassent toute la nuit.
Les Français, comme l'avait prévu le général, furent dupes de ces feux si bien entretenus pendant l'obscurité. Le lendemain, à quatre heures du matin, l'armée tout entière était sous les armes; mais elle n'avait plus d'ennemis à combattre : l'ennemi avait dix heures de marche sur elle.
On entra dans Lugo; on y trouva quinze pièces de canon que les Anglais n'avaient pu emmener, et 400 chevaux qu'ils avaient tués sur lo glacis. Le maréchal Soult se mit aussitôt à la poursuite des fuyards.
Le 1 1 janvier, Pavant-garde anglaise aperçut les murs de la Corogne; le même jour, le reste de l'armée arrivait sous la protection de cette place. Depuis sa tentative sur Burgos, le général Moore avait perdu dans sa retraite 8 à 10,000 hommes, G,000 chevaux, son artillerie, ses magasins, ses équipages et la caisse de l'armée.
La Corogne présentait enfin aux Anglais le terme de leurs fatigues, et leur offrait un lieu d'embarquement sûr : mais comme on avait cru que la retraite s'effectuerait sur un autre point, les vaisseaux avaient fait voile pour Yigo, et leur retour, pour lequel le général Moore avait aussitôt envoyé des courriers, pouvait être retardé par les vents contraires. Sir Jolui Moore fit donc immédia» tement exécuter de nouveaux ouvrages pour augmenter les moyens do défense de la place.. La résistance, au reste, était d'autant plus facile que, vu la difficulté des chemins, les Français étaient dépourvus de toute grosse artillerie.
En arrivant, le 12, à Castroburgo, les Français trouvèrent pour premier obstacle le pont rompu ; ce pont ne put ôire rétabli que lo 14. Le maréchal y fit aussitôt passer l'infanterie et l'artillerie, qui vinrent preudre position en face de l'armée anglaise , laquelle se trouvait occuper la chaîne inférieure des mon» tagnes de la Corogne, tandis que l'armée française occupait les hauteurs. Ainsi disposée, l'armée française présentait un grand cercle qui débordait de chaque côté les ailes ennemies, la division Laborde formant la droite, la division Mermet formant la gauche, et la division Merle tenant le centre. A mi-chemin des deux armées tait le village d'Elvina, occupé par les piquets anglais.
Le 16, vers deui heures de l'après-midi, un mouvement se fit apercevoir sur toute la ligne française : c'était le signal du combat.
Le maréchal Soult distribua sou artillerie de moindre calibre sur le front de sa position, ouvrit un feu meurtrier sur sa gauche, et descendit des montagnes en trois colonnes.
La première brigade de la division Mermet entama le combat en marchant droit sur le village d'Elvioa : les Anglais* abordés franchement* furent culbutés et obligés de se replier en arrière; là ils se reformèrent, et, renforcés d'urt régiment écossais, revinrent à la charge. Après unê lutte de près d'une heure* les Français furent obligés de l'abandonner à leur tour; ils revinrent à lit charge : Anglais et Ecossais, culbutés, pressés, poursuivis la baïonnette dans les reins, abandonnèrent enfin ce village, dont la possession assurait lesuceèé de la journée. Le général Moore l'avait si bien compris, qu'il accourait de sa personne.au secours de ses troupes, lorsqu'un boulet lui enleva tout le flanc gauche; un instant auparavant le lieutenant-général David Berd avait eu le bras emporté par un boulet. Le lieutenant-général sir Jaras Hope prit le commandement de l'armée.
Cependant cette double perte ne découragea pas l'ennemi. Pehdant le resté de la journée, d'ailleurs fort avancée, il maintint ses positions; niais là nuit venue* le général Hope donna ordre de battre en retraite sans bruit et de se retirer dans la Corogne. Au point du jour, des hauteurs où il était, le maréchal Soult vit les lignes de l'ennemi abandonnées, et par de là la ville, l'armée anglaise, qui s'embarquait en toute hôte. Il lança aussitôt dans les faubourgs tout ce qu'il avait d'infanterie légère, avec une batterie de canon, qui traversa1 la ville au galop, et, s'étahlissant sur le port , commença à tirer sur lrt flotte anglaise; mais il était déjà trop tard*4 celle-ci leva l'ancre et gagna le large* Le 17 au soir la flotte était hors de vue.
On trouva dans le camp anglais plus de 3,000 fusils, des bagages, des munitions, des habillements. Quant à la perte occasionnée par le combat de là veille, elle pouvait monter a 2,800 hommes hors de combat.
En quittant Soult, Napoléon lui avait laissé les instructions suivantes:
« Lorsque les Anglais seront embarqués , vous marcherez sur Oporto avec les quatre divisions Merle, Mermet, Delaborde et Heudelet, avec les dragons de Lorge et de Lahoussaye, et avec la cavalerie légère de Franceschi.
» Vous envahirez le Portugal , en combinant vos mouvements avec ceux dtt duc de Beilune, et vous marcherez sur Lisbonne. »
Le maréchal Soult s'occupa d'abord de chasser les Anglais de la Péninsule , puis de marcher sur Lisbonne.
Son corps d'armée montait à 47,000 hommes , mais une partie de celte armée était employée à garder les communications; de sorte que son effectif réel ne se montait qu'à 35,000 hommes, épuisés de fatigue et manquant de vivres et de munitions. Il paraissait donc matériellement impossible de suivre les instructions de l'en) foreur.
Mais le maréchal Soult était l'homme des choses impossibles.
D'après le plan de Napoléon, deux armées devaient envahir le Portugal: Tune, aux ordres du maréchal Victor, devait descendre le Tage et traverser la haute Estramadure ; l'autre, conduite par le maréchal Soult , devait passer le Minho à Tuy, et s'avancer dans l'intérieur du royaume par Braga et Oporto.
Le rr février ce dernier corps d'armée se mit en mouvement pour traverser le Minho à Tuy, suivant la route qui s'étend entre Salvatiera et Gardia; malheureusement on était alors au plus fort de l'hiver , les torrents étaient grossis; et le Minho , à sec l'été , comme presque toutes les rivières d'Espagne , était devenu un véritable fleuve. Le défaut d'embarcations nécessaires et la nécessité d'opérer le passage sous le canon de la forteresse portugaise de Valencia, déterminèrent le maréchal Soult à remonter le Minho jusqu'à Ozeuse; il espérait trouver sur ce point un passago moins difficile et surtout moins gardé; il ne s'était pas trompé; arrivé dans cette ville, après un engagement avec les paysans galiciens, le maréchal Soult traversa le Minho sans obstacle.
L'armée s'avança sur Oporto : 50,000 hommes gardaient cette ville; mais, dit le journal du maréchal Soult , lorsque le 2* corps parut sur les rives du Minho, les provinces septentrionales furent frappées de terreur; elles comprirent que les Français étaient de terribles ennemis. Les forces régulières portugo-espagnoles s'élevaient à 16,000 hommes et s'étendaient , le long de la vallée de Taméga, depuis Monterey jusqu'à Chaves; c'était la première ligne de défense du Portugal. 25,000 hommes postés à Braga formaient la deuxième ligne. Enfin, l'évêque d'Oporto, à la tête d'une multitude de paysans renforcés de quelques troupes régulières, formait la troisième ligne.
Le 4 mars, l'armée française se" mit en mouvement; le 5, l'avant-garde était à Villaréal.
Le maréchal Soult envoya aussitôt trois divisions d'infanterie et une de cavalerie sur Monterey.
A mesure que les Français s'avançaient, les Espagnols quittaient leurs positions et se repliaient sur Monterey. Enfin, arrivé au pied des montagnes d'Orduna, on rencontra le marquis de la Romana avec 25,000 hommes à peu près, tant de troupes qu'il avait organisées à Léon quo de nouvelles levées qu'il avait faites en Galice.
Le maréchal se porta aussitôt de sa personne pour examiner la position des Espagnols, et, l'ayant reconnue, donna Tordre de les attaquer en queue, tandis que lui-même les attaquerait en tète. Pris entre deux feux , les Espagnols se formèrent en carré; mais à peine, après avoir résisté un instant aux troupes légères, virent-ils s'avancer les colonnes d'attaque, que, sans attendre leur choc, ils se débandèrent, abandonnant aux Français leur position , dix pièces de canon, sept drapeaux et une grande quantité de munitions. Les fuyards, poursuivis par Franceschi et la cavalerie, prirent en désordre la route de Sanabria et de Puebla; quelle que fût la rapidité avec laquelle ils se jetèrent dans les montagnes, lesvainqueurs n'en firent pas moins 2,500 prisonniers. Mais ne sachant que faire, et n'ayant pas trop de soldats pour les faire accompagner par une escorte, le maréchal leur rendit la liberté à la condition qu'Us ne serviraient plus
contre la France ni contre le roi Joseph. Les Espagnols firent le serment exigé; mais bientôt, relevés de ce sermeut parleurs prêtres, ils rejoignirent en grande partie le corps d'année du marquis de la Romana. Au reste, cette victoire produisit un tel effet sur les Portugais , que la plupart des paysans qui s'étaient soulevés jetèrent leurs armes et rentrèrent chez eux.
Chaves, dans la crainte du pillage, n'essaya pas même de tenir et se rendit après trois sommations. Cette reddition permettait au maréchal Soult d'agir enfin sur Oporto, soit par Tras-os-Montès, soit par Entre-Douro et Minho : il se décida pour cette dernière province.
Il fallait traverser un défilé étroit, profond et escarpé; ce défilé était gardé par une population de montagnards robustes et braves : pendant six heures le maréchal Soult lutta; enfin, les nouvelles Thermopyles furent forcées, et, le 17 mars 1809, l'armée française arriva devant Braga, au moment où la population de cette ville venait d'égorger le général Freire, qui avait voulu se replier sur Oporto.
Un officier hanovrien, nommé le baron d'iben, fut appelé au poste périlleux de général en chef des émigrés; celui-ci, instruit par l'exemple de son prédécesseur, au lieu de parler de retraite conduisit son armée droit aux Français.
Le 30 mars , le maréchal Soult se trouva en face de l'ennemi ; l'armée française se déploya aussitôt en ligne de bataille sur les hauteurs de Cavalhod'Este. Le résultat de la journée ne fut pas un instant douteux ; les Portugais battus s'enfuirent vers Braga, où les Français entrèrent pêle-mêle avec eux. Artillerie, bagages, caisses militaires, tout tomba entre nos mains.
Le maréchal Soult se remit aussitôt en marche et arriva le 18 avril devant Oporto; rien n'avait été négligé pour mettre la ville en état de défense. Deux cents pièces de canon armaient la place, dont l'enceinte avait été fortifiée avec soin ; une garnison de 30,000 hommes, soutenue par 50,000 hommes commandés presque tous par des officiers anglais, et composés moitié de paysans, moitié de troupes régulières, était chargée de la défendre. La droite de cette armée occupait une ligne escarpée de rochers qui s'élèvent jusqu'au Duero ; la gauche s'appuyait à la mer. Le centre dominait le chemin par lequel l'armée française devait déboucher, et était défendu par une forte redoute garnie d'artillerie.
Le 26, l'armée française parut; elle s'approcha jusqu'à portée de^canon de la redoute : là, elle fit halte pour attendre deux divisions qui étaient restées en arrière.
La journée du 27 se passa en escarmouches et en combats d'avant-postes. Pendant toute la nuit les Portugais firent feu de toutes leurs pièces. Leurs boulets tombaient au milieu des bivouacs de cavalerie. Le maréchal Soult fit faire un mouvement en avant ; comme la nuit était sombre, ce mouvement demeura inaperçu, et dès lors les boulets passèrent au-dessus de la tête de nos soldats.
Le lendemain, le maréchal Soult fit sommer l'évêque d'Oporto de rendre la ville. Le général Foy fut chargé de cette mission périlleuse. Renversé de cheval,
m HISTOIRE DE L'ARMÉE
il eut ses babils déchirés par la multitude, et n'échappa è la mort que par miracle. 11 fut jeté dans un cachot.
Pendant la nuit du 28 au 29, un violout orage éclata; le roulement de la foudre, 1» sifflement du vent firent croire aux Portugais que l'armée française s'avançait. Ils firent un feu d'artillerie et de mousqueterie qui dura jusqu'au jour, et qui n'eut d'autre résultat, comme la veille, que de leur faire brûler une partie de leurs munitions. A sept heures du matin, le maréchal Soult ordonna l'attaque ; il forma trois colonnes : la première, sous les ordres du général Merle, reçut l'ordre de se porter sur la gauche du centre ennemi; la seconde, sous les ordresdu général Franceschi, chargea l'extrême droite; enfin, la troisième, sous les ordres du général Mermet, marcha sur le centre. Le combat s'engagea d'abord sur les deux ailes. Le maréchal Soult avait prescrit au général Mermet de se tenir en arrière, afin de donner à l'ennemi le temps de dégarnir son centre I»our renforcer ses ailes. Cette tactique réussit. Une partie des troupes qui le composaient marcha en etlet contre Merle et Franceschi. Au moment décisif, le général Mermet s'avança contre l'ennemi l'arme au bras et sans tirer Un coup de fusil. Arrivé à vingt pas, il fit faire une décharge horrible, et se précipita à la baïonnette dans la trouée que sa fusilliade venait de faire. Le centre ennemi était enfoncé.
Le général Merle voyant le succès obtenu par son collègue à sa droite, porta aussitôt toute sa gauclie contre les ouvrages ennemis, les enleva au pas de charge, tua une partie de ceux qui les défendaient, et chassa les autres vers ht mer avec une telle rapidité, qu'à peine eurent-ils le temps de se jeter dans le fort de Santa Joa, à l'embouchure du Duero. Très-peu rassurée dans cette position et voyant arriver les tirailleurs français, ils essayèrent de passer le fleuve* les unsà la nage, les autres dans des barques. Le général Lima, qui commandait cette partiede l'armée portugaise, voulut en vain essayer de les rallier et s'opposer à leur fuite. 11 fut massacré par eux. Presque tous se noyèrent ou furent faita prisonniers. Ce succès sur le centre droit ot sur le centre gauche de l'armée por* tugaise amenait inévitablement la déroute des deux ailes ; elle eut lieu aussitôt*
Le maréchal Soult, pour tirer tout le parti possible de cette victoire, fit charger1 par la cavalerie les fuyards, qui se précipitaient dans la ville dans toutes les directions. Les cavaliers français arrivèrent pôle-mele avec les Portugais devant la ville, dont ils emportèrent les faubourgs sans résistaucevet s'avancèrent avec eux jusqu'au pont du Duero, que les ennemis travaillaient à démolir. La foule qui se précipitait sur ce pont acheva l'œuvre de destruction ; le |>ont s'écroula, entraînant avec lui dans ses décombres les masses qui l'encombraient. Tout fut écrasé ou noyé; mais la majeure partie étant encore entre l'armée française et le pont rompu , elle fut ou tuée ou prise. Pendant ce temps, le marédwl Soult ordonnait l'attaque sur un autre point. Deux cents hommes qui occupaient le palais de l'évéque d'Qporto, attaqués vivement par nos soldats et sommés de se rendre, répondirent par des coups de feu à cette sommation et tuèrent plusieurs parlementaires. Les Français, exaspérés, enlevèrent enfui «ette position, et poignardèrent à eoups de baïonnette tout ce qui s'y trouvait
ET DE TOUS LES REGIMENTS. m
La ville éfeit prise. Eo y pénétrant nos soldats aperçurent les cadavres mutilés de plusieurs camarades faits prisonniers la veille, et» tristes représailles de la guerre, ils massacrèrent impitoyablement pendant plus de deux heures tout ce qui se présenta à leurs yeux.
Cette journée coûta aux ennemis plus de 10,000 hommes tués et un grand nombre de prisonniers. Le soir, à huit heures, le pont du Duero était réparé, et les communications de la ville avec l'armée française rétablies sur tous les points. Le maréchal Soult établit son quartier général à Oporto. Ayant appris que le général Sylveyra s'était jeté sur ses derrières, et avait repris successivement les villes de Cbaves de liraga et de Gui-Marens, et que ce hardi partisan s'était porté avec fi.OOO soldats et 15,000 paysans sur la ville d'Amarante, il résolut d'attendre avant d'agir des nouvelles du maréchal Victor, qui devait opérer en même temps que lui et pénétrer en Portugal par la haute Estrama* dure. Mais le maréchal Victor avait été arrêté pur les maladies, par les combats partiels qu'il avait été forcé de livrer, et enfin par la bataille de Médelin, qu'il avait gagnée; mais ces maladies, ces combats, cette victoire, avaient réduit son armée de 45,000 hommes à 20,000. Il avait pris position à Thomère et n'avait point voulu pénétrer plus avant dans le Portugal , à cause des insurrections qui éclataient de toutes paru et sans avoir reçu des nouvelles du maréchal Soult, qui, de son coté, attendait poux agir d'en avoir reçu des siennes.
La position du maréchal Soult devenait chaque jour plus critique ; engagé avec 22,000 hommes de troupes dans le cœur du Portugal , il ne pouvait à la fois garder Tras-os-Moutès et s'avancer on même temps vers Lisbonne; d'ailleurs, la possession d'Oporto était, dans les circonstances où l'on se trouvait, d'une telle importance qu'on ne pouvait en confier la défense À une simple garnison : il résolut donc de tenir ferme dans cette position ; mais vors la fin du mois d'avril, il reçut la nouvelle que lord Wellesley était débarqué à Lisbonne avec un renfort considérable de troupes, et avait pi is le commandement en chef des troupes anglo-portugaises. [\ apprit en même temps que le général anglais marchait avec 10,000 hommes sur Oporto, et que le maréchal Beresfort se portail sur Viseu, afin de couper la retraite à l'armée française.
H fallut donc renoncer a l'espoir d'agir de concert avec le maréchal Victor, et au lieu de se porter sur Lisbonne, il fallut songer à se retirer en arrière. Ici commence cette retraite qui est un des plus beaux faits d'armes de nos fastes militaiios. En se retirant d'Oporto à Amarante, l'armée française avait le Duero à droite, la Siéra de Catalina à guuche. Une fois arrivé à Amarante, la route qui conduit à Braga était praticable; mais il fallait gagner celte ville, et la seule espérance du maréchal pour y arriver était un petit; pont dont il avait laissé la garde au général Loison et qu'il espérait retrouver au pouvoir des Français.
Le 13 mai, au moment où l'armée française vonait de traverser laSouza, le maréchal apprit que le pont d'Amarante, abandonné par le général Loison, malgré les remontrances du colonel Tholosé, était au pouvoir de l'ennemi.
Le temps était horrible et les chemins défoncés; l'armée, depuis deux jours, marchait dans jaboue jusqu'aux genoux; il n'y avait pasde chance, serré comme
on l'était par l'armée anglaise, de forcer le passage à temps, ou du moins sans une perte considérable. Quelques traîtres ou quelques timides parlèrent alors de capituler; Soult les fit arrêter.
Un colporteur indiqua une route praticable, mais pour les hommes et les chevaux seulement, entre Guimaraens et Catalina; Soult fit brûler ses bagages et ses affûts, encloua ses canons, chargea ses blessés et ses munitions sur les chevaux de trait et repassa la Souza; de l'autre côté de cette rivière, il apprit que l'armée anglaise se dirigeait vers Braga et qu'arrivé là il la lui faudrait combattre. Aussitôt il s'enfonce dans des montagnes qui lui raccourcissent le chemin de quinze lieues, se dirige vers les hauteurs de Cavalho-d'Este, gagne un jour de marche, arrive le 15 devant Braga, et lorsqu'on le croit encore à vingt-cinq lieues de là, déploie tout à coup son armée en bataille aux yeux de la population stupéfaite.
A Chavcs on trouvejle pont détruit ; alors , dans la même position qu'en partant d'Oporto, Soult fait venir le major Dulong, un des officiers les plus braves et les plus hardis de l'armée :
« Monsieur le major, lui dit-il, je vous ai choisi au milieu de tous pour vous donner l'ordre de vous emparer de Ponte-Novo que l'ennemi a occupé; prenez 50 grenadiers et 25 chevaux , tâchez de surprendre les gardes et assurer le passage du pont. Si vous réussissez, envoyez un courrier qui me dise Oui , seulement, tout autre rapport est inutile ; si vous échouez, votre silence suffira. » Dulong choisit son monde et partit.
La nuit était tombée , et un violent orage la rendait plus sombre encore. Dulong se glisse dans l'obscurité, puis, arrivé à deux cents pas du pont, il y embusqua une partie de sa petite troupe, et avec 12 grenadiers seulement, il continua son chemin vers le Cavado. La rivière était débordée, ce qui rendait le passage encore plus difficile; Dulong se glisse, avec ses 12 hommes, sur une étroite assise de maçonnerie. Un de ses grenadiers fait un faux pas et tombe dans l'eau , le torrent emporte son corps et l'ouragan couvre ses cris. Arrivé de l'autre côté de la rivière, Dulong, avec les il hommes qui lui restent, tombe sur les postes portugais et les disperse; aussitôt il appelle à lui le reste de sa petite troupe qui accourt, passe la rivière à la nage, chaque homme tenant sa giberne et son fusil au-dessus de sa tôte. Aussitôt passée, la petite troupe fait une décharge générale pour effrayer les Portugais; ils fuient. Dulong a assuré le passage de l'armée, et un courrier repasse la rivière pour reporter au maréchal Soult le mot Oui, si impatiemment attendu.
La même nuit l'armée passa.
Au delà de Ponte-Novo un autre obstacle se présenta : c'était le Saltador, pont jeté sur un gouffre et défendu par un poste considérable de Portugais. Ce fut encore le major Dulong qui fut chargé de s'emparer de ce passage ; il exécuta l'ordre avec son courage accoutumé et réussît parfaitement. Mais le tiers de l'armée était passé à peine , qu'on entendit une vive canonnade sur nos derrières; c'était sir Arthur Wellesleyqui rencontrait enfin notre arrière-garde et l'attaquait; aussitôt le désordre se mit dans les rangs de l'armée française;
chacun se précipita sur le pont, qui fui bientôt encombré; mais la présente du maréchal, qui accourut do sa personne, et le peu de progrès que paraissait faire l'artillerie ennemie, rassurèrent bientôt les plus timorés. La voix des chefs se fit entendre , le mouvement reprit son ensemble, et le reste du passage, troublé un instant par cette terreur panique, s'effectua avec régularité.
Le lendemain on atteignit le village «le Pénella, où l'armée bivouaqua pendant la nuit du 15 au 16; dans la soirée du 17 elle était à .Monlalégre , ville située à une lieue à peine du territoire de la Galice. A minuit on aperçut h l'horizon les feux de l'ennemi; il arrivait trop lard. Le 18 au matin, l'armée se remit eu marche dans la direction d'Orense, laissant pour repousser les Portugais, s'il leur prenait fantaisie de nous attaquer, toute sa cavalerie en bataille.
Soult repassa la frontière de Galice, où il allait se retrouver en communication avec les autres corps do l'armée française; il avait sauvé le sien, mais il n'avait plus ni artillerie ni bagages.
Après avoir laissé vingt-quatre heures de repos à ses troupes, il dirigea son avant-garde sur Lu go, où le général Fournicr, bloqué par un corps de 20,000 hommes, se maintenait encore malgré la faiblesse de sa garnison et l'épuisement de ses ressources. Après un court engagement , les ennemis se dispersèrent.
Ainsi se termina cette seconde expédition contre le Portugal, dont la mauvaise issue eut des conséquences funestes sur la suite de la guerre de la Péninsule.
Il nous reste à expliquer maintenant les causes qui empêchèrent le maréchal Victor d'entrer en Portugal pour seconder les opérations du maréchal Soult.
Nous avons dit plus haut que le maréchal Victor commandant le premier corps d'arméo devait entrer en Portugal en même temps que le maréchal Soult; mais attaqué subitement par le maréchal Cuesta, qui avait réorganisé son armée et fait sauter le pont d'Almaras, et qui avait répandu ses soldats sur la rive gauche du Tage pour empêcher le passage de l'armée française, le maréchal Victor prit le parti de faire établir un nouveau pont à Aimeras, et de porter dans cette ville son quartier général.
Il aurait pu passer le Tage par deux autres points, Arzobispo et Talavera; mais il craignit d'engager son artillerie dans des chemins impraticables.
En face du quartier général de l'armée française, les Espagnols occupaient, sur la rive droite du Tage, une position redoutable près du village de Messa- Ibor. Ils étaient près de 8,000, retranchés sur une haute colline et protégés par six pièces de canon. Une division française, conduite par le général Levai et forte de 3,000 hommes au plus, passa le fleuve a Talavera et à T Arzobispo, attaqua les Espagnols et les culbuta. Le même succès eut lieu sur toute la ligne, et les ennemis, délogés de toutes parts, cherchèrent leur salut dans la fuite.
La rive gauche du Tage étant devenue libre, on put s'occuper de rétablir un pont à Almaras. Des radeaux furent lancés pendant la nuit. Le lendemain les troupes et l'artillerie restées sur l'autre rive franchirent le fleuve, et sans perdre m. 31
un seul moment l'armée française se dirigea sur la Guadiana et s'avança vers Truxillo, par la belle route de Miraneltc. A son approche, les bataillons ennemis avaient disparu comme par enchantement, et, chose plus étrange, nulle part ils n'avaient laissé trace de leur passage.
Enfin on aperçut Truxillo , la vieille cité romaine assise sur la montagne dont ses édifices couronnent la cime et qu'elle sillonne de ses maisons qui descendent jusque dans la plaine.
Les Français entrèrent dansTruxillo. Jamais spectacle pareil ne s'était offert à leurs yeux. Celte ville, qui la veille encore renfermait plus de vingt couvents, huit à dix églises remarquables, plusieurs palais magnifiques, avec toute une population de seigneurs, de bourgeois, de prêtres et de moines, cette ville était muette et déserte. Pas une ame n'était resiée. Les malades eux-mêmes avaient été emportés des maisons et des hôpitaux.
On refusa longtemps de croire à un pareil acte de patriotisme, dont Moscou devait nous donner plus tard un nouvel et terrible exemple. Mais après avoir tout parcouru, tout scruté, on acquit la certitude que nulle embuscade n'était cachée derrière ce silence, et que les Espagnols avaient bien réellement fait le sacrifice de tout ce qu'Us possédaient dans cette riche cité. Le maréchal Victor y établit son quartier général.
Deux heures après, l'aspect de la ville élait changé ; l'esprit français avait ranimé la nécropole. Chaque palais, chaque couvent semblait avoir retrouvé ses habitants. Les églises elles-mêmes se réveillaient de ce profond silence. Les soldats, pendus aux cordes des cloches, les sonnaient à toute volée , tandis que les musiciens s'emparaient des orgues et leur faisaient répéter des mélodies toutes françaises, mais un peu profanes pour le lieu où elles relentissaient.
Pendant ce temps des groupes se rassemblaient sur les places, se promenaient dans les rues et grattaient sans pitié les mandolines qu'ils avaient trouvées. Le soir, la ville semblait livrée aux plus joyeux ébats du carnaval."
Au milieu de la nuit, des courriers apportèrent des nouvelles de la direction dans laquelle s'étaient retirés les Espagnols, et, dès le lendemain matin, sauf la garnison laissée dans Truxillo, toute l'armée française était sur la route de Medelin. Celte dernière ville est peu forte, peu importante, quoique située dans une position militaire. Elle envahit presque entièrement la rive gauche de la Guadiana, et n'est séparée que par un pont hardi du grand faubourg qui se développe sur la rive opposée.
Le maréchal Victor s'attendait à se voir disputer vivement ce passage par le général Cuesta. 11 n'en fut pas ainsi. Les divisions françaises passèrent le fleuve sans hostilités, traversèrent la ville et purent se disposer en ordre de bataille au delà des nombreux jardins qui entourent Medelin, à l'ouverture d'une plaine immense légèrement ondulée, bornée sur la gauche par la Guadiana et sur la droite par quelques accidents de terrain.
C'est là que le général Cuesta avait développé sa ligne de bataille en forme d'arc, pour attendre l'armée française : la gauche à Mingrabil, le centre à don Benito, et la droite appuyée à la Guadiana.
Le maréchal Victor résolut de l'attaquer dans cette position. Dans la nuit du 27 au 28 mars 1809, il se porta sur Médelin et forma ses troupes en bataille à quelque distance en avant de cette ville, ayant, comme les Espagnols, sa ligne de bataille formée en arc entre la Guadiaoa et un étroit vallon qui s'étend de Medelin à Mingrabil.
L'aile gauche de l'armée française était formée de la division du général Lasalle , la droite de la division de cavalerie du général Latour Maubourg, et le centre de la division Levai ; les deux divisions Vilatte et Ruffin formaient la seconde ligne et la réserve.
L'attaque commença par le centre ; la division du général Levai assaillit vivement les Espagnols. Le général Latour-Maubourg fit appuyer ce mouvement par une de ses brigades de cavalerie; mais cette brigade fut ramenée, et le combat resta douteux au centre jusqu'à l'arrivée d'une brigade de la réserve. La cavalerie espagnole pendant ce temps cherchait à enfoncer l'aile droite française dont la première brigade avait essuyé un échec ; mais le général Latour-Maubourg opposa une résistance qui paralysa tous ses efforts; à la gauche l'attaque fut plus vive encore ; le général Lasalle rétrograda pendant près de deux heures en arrêtant de temps à autre ses escadrons, afin de ralentit la poursuitede l'ennemi. Mais tout à|coup, faisant volte-face, cet intrépide général lança au grand trot ses escadrons de cavalerie sur la cavalerie espagnole , et reprit si vivement l'offensive que les ennemis effrayés se replièrent en désordre jusqu'en arrière de la ligne espagnole. Le général Latour-Maubourg profilan' de cette circonstance, fit contre le centre une charge décisive; en même temps la division Vilatte, qui, par un mouvement oblique s'était portée au secours de la division Levai, gagnait du terrain sur la droite des Espagnols. Cet heureux ensemble des troupes françaises amena en un instant la déroute complète de l'armée ennemie. Les Espagnols fuyaient en désordre dans toutes les directions, poursuivis vivement par la cavalerie française qui les sabrait impitoyablement. Cette bataille coûta aux Espagnols 12,000 hommes tués et 8,000 prisonniers.
Le général Cuesla s'était chargé d'une mission importante; il devait, après nous avoir battu, marcher sur Madrid et s'en emparer. Au lieu de cela, c'était nous qui non-seulement l'avions battu, mais encore anéanti.
Le maréchal Victor n'osa pas néanmoins se hasarder à passer la Guadiana. Ses communications avec Madrid, par le pont d'Alinaras, pouvaient être interceptées. Il ignorait la position du maréchal Soult en Portugal ; il se contenta de reprendre les différentes positions qu'il occupait avant la bataille de Medelin.
Cependant l'heure était venue pour les coalisés d'agir simultanément. L'armée anglaise du général Wellesley remontait leTage et s'avançait sur Madrid; elle était suivie d'une armée espagnole deux fois aussi forte qu'elle et conduite par le général Cuesta. Leur jonction se fit le 20 juillet à Oropeza.
Informé de ce grand mouvement, le maréchal Victor évacua Talavera, où était établi son quartier-général ; puis il fit demander au roi Joseph toutes les
troupes dont il pouvait disposer. 11 requit également le corps aux ordres du général Sébasliani, car il s'agissait de frapper un grand coup et d'attirer l'ennemi dans une position on l'on put en finir surtout avec l'armée anglaise.
Le premier corps s'avança vers l'Albrcchc et refoula une division ennemie formée d'Anglais et d'Espagnols, qui se vil serrer de si près, qu'un régiment de cavalerie anglaise fut coupé et presque enlièremeent fait prisonnier.
Le juillet, le roi Joseph, escorté de sa garde, et le corps commandé par le général Sébasliani opérèrent leur jonction avec le maréchal. L'année française pas>a alors l'Albredie et se trouva bientôt en face de toute l'armée ennemie qui couvrait Talavera.
Les Espagnols occupaient la droite, appuyée au Tage et couverte par de vieilles murailles et des clôtures de jardins. Les Anglo-Portugais formaient le centre et l'aile gauche. Ces derniers se développaient sur le penchant d'un mamelon et dans une position magnifique.
L'armée française se trouva, le 27 au soir, à portée de canon de l'ennemi. Le maréchal Victor voulut, à la faveur de l'obscurité, tenter un coup de main pour s'emparer du mamelon qui commandait toutes les dispositions de* coalisés. La division du général Kuffin fut chargée de l'attaque; mais un régiment s'égara dans les ténèbres ; un autre fut arrêté par un ravin; le 9' léger arriva seul à mi-côte. Il s'élança néanmoins pour gravir le mamelon et culbuta les premières troupes qui s'opposèrent à son passage. 11 allait en atteindre le sommet, lorsqu'une division entière se présenta et le força de rétrograder avec, des pertes considérables; aussi l'attaque s'arrèta-t-elle la pour la journée.
Le lendemain, malgré l'avis du maréchal Jourdan, qui croyait imprudent avec 40,000 hommes d'en attaquer 75,000 dans une position formidable, on se prépara à recommencer le combat. Le général Ruffin, ayant organisé sa division en colonne d'attaque, ordonna l'assaut du mamelon qui la veille avait été si fatale au 9* léger, et que ses larges et profondes ravines rendaient extrêmement difficile à emporter. Les Français, parvenus au sommet du mamelon, allaient le couronner et s'emparer «les pièces qui le garnissaient, lorsque l'ennemi rétablit le combat au moyen de troupes fraîches, l'our ne pas être enveloppée par des forces bien supérieures en nombre, la division Ruffin fut obligée d'abandonner la position qu'elle avait chèrement achetée. Vers deux heures, au plus fort du combat, la chaleur du jour devint si vive, que les hostilités cessèrent de part et d'autre, comme en vertu d'une convention instantanée et signée entre les armées belligérantes.
En ce moment une espèce de lac séparait justement les Anglais de la division Ruffin. Les officiers des deux côtés remirent l'épée au fourreau ; les soldats fiicnt des faisceaux de leurs fusils, puis tous s'approchèrent des bords de l'étang et s'y joignirent pour se désaltérer ensemble et soulager leurs blessés. 11 n'y eut plus alors ni Français ni Anglais; il n'y eut que «les hommes portant secours à d'autres hommes qui soutiraient.
Après une heure de cet étrange armistice, le canon «pii s'était tu aussi , comme si la chaleur eôt éloullésa voix «le bronze, recominen«;a de tonner, et
le combat se rétablit sur toute la ligne. Le roi Joseph et le maréchal Jourdan avaient reconnu qu'une attaque générale était le seul parti à prendre , le seul qui pût offrir une chance de succès sur quelque point.
La division Levai, placée à l'aile gauche, s'avança trop à travers des champs d'oliviers entrecoupés de ravines. Elle fut assaillie par 15,000 Anglais. Aussitôt elle se forma en carré pour tenir léte à l'ennemi ; ce qu'elle fit avec tant d'avantage, qu'elle le repoussa et lui fil une centaine de prisonniers, dont un colonel, un lieutenant-colonel et un major. A l'aile droite , la division Lapisse passa le ravin ; elle escalada le mamelon , malgré la mitraille, mais elle ne put s'y maintenir, et le général Lapisse resta parmi les morts. C'était folie désormais de chercher à s'emparer de front du mamelon ; le maréchal Victor ne s'occupa que des moyens de le tourner. Dans ce mouvement, le 23* régiment de dragons légers anglais s'engagea avec imprudence entre deux divisions de l'infanterie française pour s'élancer sur la brigade du général Strolz. Il fut enveloppé et (aillé en pièces. Cinq hommes seulement parvinrent à s'échapper.
Au ccnlre, les Français avaient obtenu un succès plus marqué. Encore un effort , ils débouchaient dans la plaine et l'on combattait sur un terrain égal. La réserve, qui n'avait pas donné, pouvait décider l'affaire; mais le jour baissait et l'attaque fut remise au lendemain.
La nuit se passa en manœuvres de part et d'aulre; l'armée française prenait des dispositions agressives, et les coalisés se préparaient à une énergique défense.
Le succès de la bataille de Talavei a fut tellement balancé que les deux partis se l'attribuèrent. La journée du lendemain lent décidé sans doute en notre faveur, si pendant la nuit un courrier ne fut venu annoncer que le général Vanegas s'avançait par la Manche sur Madrid Six journées de marche séparaient encore de cette ville les Espagnols rrélés sous les murs de Tolède. Le roi Joseph exigea néanmoins qu'on marchât à l'instant même au secours de sa capitale. Sans attendre le jour, il emmena sa garde, la division de réserve et le 4e corps commandé par Sébastiani. Ce départ obligea le maréchal Victor à se retirer sur l'Albreche , par Casalejas, en longeant les montagnes.
Le malin du 9 août, les Français arrivèrent à Tolède, que Vanegas bombardait de la rive gaucho du Tage, afin de s'emparer du passage. Le général Sébastiani, secondé par la division Dessolles, débouche par le pont de Tolède, attaque l'avant-garde ennemie et l'oblige a abandonner sa position. Les Espagnols, culbutés aussi sur deux autres points, à Nambroca et prèsd'Aranjuez , par les généraux Merlin et Milhaud, se replient et se concentrent à Almonacid.
Ce fut là que Vanegas se disposa à engager une affaire générale. Sa gauche couvrait la route de Mora et s'appuyait sur un mamelon qui se détache de la chaîne des monts situés entre le Tage el la Guadiana; son centre occupait un plaleau en avant du village d' Almonacid ; sa droite occupait les hauteurs qui dominent le route de Temblèque. Enfin la réserve était postée «n arrière sur
une montagne très-élevée que défendaient quarante pièces de canon placées en amphithéâtre, et que couronnait le château d'Almonacid.
Encouragé par l'élan de ses troupes qui demandaient le combat à grands cris, Sébastiani voulut leur laisser tout l'honneur de la victoire. Sans attendre l'arrivée de la réserve du général Dessolles, il ordonna l'attaque. Les premiers efforts furent dirigés contre le mamelon auquel s'appuyait la gauche des Espagnols.
La division polonaise du prince Sulkowski se précipite de front sur l'ennemi, que la division allemande, aux ordres du général Levai, tourne par la droite. Pour favoriser cette attaque, les Français abordent, au centre, le plaleau d'Almonacid défendu par 12,000 hommes. Partout la première ligne des Espagnols est enfoncée ; trois pièces de canon tombent au pouvoir des vainqueurs.
Le général Vanegas essaye de rétablir le combat en prenant à son tour l'offensive. Il jetle sa cavalerie sur le flanc droit de Sébastiani et le déborde. .Mais, en ce moment, l'arrivéede la division Dessolles paralyse cette manœuvre, et les Espagnols, mis en déroule, se replient précipitamment sur le gros de l'armée. Les Français arrivent sur leurs traces, attaquent le château et les hauteurs occupés par la réserve. La position est enlevée en un quart d'heure. Les bataillons espagnols cherchent à se rallier dans la plaine ; mais les divisions de cavalerie Milhaud et Merlin les chargent impétueusement, les culbutent, et leur retraite devient une horrible déroute. Les fuyards abandonnent 35 canons, 200 voitures, 40,000 prisonniers et autant d'hommes hors de combat
Le roi Joseph, victorieux, se hâta de revenir dans sa capitale pour calmer l'agitation qu'y avait soulevée l'approche des troupes coalisées.
Tandis que l'armée française, après la bataille de Talavcra, opérait tranquillement sa retraite sur Tolède et sur l'Albreche , le général Welleslejr était resté dans ses positions jusqu'au 2 août. Les nouvelles qu'il reçut ce jour-là des mouvements du corps du maréchal Soult combinés avec ceux de Ney et Mortier, le forcèrent de rétrograder vers le Portugal. Mais reprenons de plus haut les événements sur cet autre théâtre de la guerre.
Le marquis de la Romana s'était mis à la tête des insurgés de la Galice, où, sans cesse battu par le maréchal Ney , il se réfugiait dans les montagnes, y ralliait ses troupes et revenait sans cesse à la charge. Vers le milieu d'avril 1809, il se rendit dans les Asluries pour y organiser aussi l'insurrection. Par un mouvement concerté entre Ney et Kellermann, qui se trouvait dans le nord du royaume de Léon, la Romana se vit sur le point d'être écrasé pas ses ennemis. Il se rembarqua avec son corps pour retourner en Galice.
Le général kellermann resla alors dans les Asturies pour tenir en respect les Espagnols; Ney regagna la Galice, où il avait laissé Fournier à Lugo dans une position difficile. Le 30 mai, il fit sa jonction devant cette' ville avec le maréchal Soult, qui venait d'évacuer le Portugal. Leurs forces combinées s'attachèrent à poursuivre la Romana, mais sans pouvoir le forcer à une action
décisive. Harassés par des marches inutiles et des escarmouches de chaque jour, les corps d'armée de Soult et de Ney se dirigèrent vers le royaume de Léon, et le maréchal Mortier s'étant rapproché de Valladolid, se mit en communication avec eux.
L'évacuation du Portugal et de la Galice, par les Français, avait exalté la confiance du général Wellesley. En s'avançant le long du Tage vers Tavalera, il abordait un plan dont la hardiesse était presque de la folie. 11 s'agissait de culbuter les troupes du maréchal de Victor , de se réunir au corps du général Vanegas, à Tolède, et de marcher avec toutes les forces coalisées sur la capitale de l'Espagne. Pour rêver et tenter un pareil projet, il fallait ne tenir aucun compte des corps des trois maréchaux français restés dans le royaume de Léon, et s'exposer à se voir couper toute retraite vers le Portugal.
En effet, le 2 août, on apprit à Talavera que Soult, suivi de Ney et de Mortier, arrivait sur le Tage par le col de Banos, Placencia et Navalmoral. Encore quelques journées de marche, et les Français atteignaient le pont d'Almaras, seul passage qui restât à l'armée anglo-portugaise.
Sir Arthur Wellesley fut forcé de songer à regagner le pont de l'Arzobispo, pour repasser le Tage. Il quitta précipitamment Talavera, où il abandonnait 5,000 malades et blessés, qu'il recommandait à la générosité des Français. Malgré la célérité du maréchal Soult, les masses anglaises arrivèrent assez à temps à l'Arzobispo pour lui échapper; mais leur grosse artillerie et leur corps de réserve tombèrent entre ses mains. Les Espagnols, qui avaient suivi le mouvement rétrograde de leurs alliés , s'arrêtèrent sur le bord du fleuve, afin d'en disputer le passage.
Le maréchal Soult fit aussitôt établir des batteries pour foudroyer le pont et détruire ses palissades. Deux régiments français de cavalerie passèrent un gué en amont, pénétrèrent dans les redoutes, massacrèrent les artilleurs sur leurs pièces. L'infanterie espagnole tenta de se former en bataille , et fut aussi culbutée. Les sapeurs, qui avaient passé le fleuve en croupe derrière les dragons, coupèrent les palissades, enlevèrent les chevaux de frise, et ouvrirent un passage à la division Gérard. Alors eut lieu une mêlée épouvantable ; les ennemis, quoique six fois plus nombreux, furent saisis d'une terreur panique, et prirent la fuite ; un violent incendie, qui dévora les moissons sur une étendue de deux lieues, ajouta à l'horreur de cette scène de carnage. Les débris des troupes espagnoles, échappés au fer et au feu, se réfugièrent dans les montagnes voisines pour aller rejoindre l'armée anglaise.
Après la victoire, le maréchal Mortier occupa la tête du pont avec son infanterie ; le corps de Soult fut destiné à courir le pays entre Albuquerque et Placencia , et à tenir en respect l'armée anglo-portugaise ; le maréchal Ney se dirigea sur Salamanque. L'avant-garde de ce dernier, sous les ordres du général Lorcet, rencontra, le 12 août, Wilson à l'entrée du col de Banos, et s'empara, au premier choc, de sa position. Sabrées et dispersées par les hussards français, les troupes anglo-portugaises se rallièrent sur les hauteurs de Banos, dans une position presque inexpuguable. Hien ne put arrêter l'impétuosité des
assaillants, et le général Wilson alla chercher un rofuge dans les montagnes de Monleuiayor, laissant 1,200 hommes de tués ot autant de blessés sur le champ de bataille. Les Français n'avaient pas eu plus de doux cents hommes hors de combat. Ce brillant fait d'armes termina la courte campagne de Talavera, un des épisodes les plus remarquables de la guerre d'Espagne.
Dans l'Aragon, l'insurrection s'était développée des l'origine avec tant de rapidité et dans des proportions si effrayantes, que les généraux français Lefèvre Desnouettes et Yerdier, envoyés pour la comprimer, trouvèrent le pays complètement soulevé. A défaut de troupes de ligne, la population tout entière avait couru aux armes; d'anciens militaires, des officiers d'artillerie accourus de Madrid et de Pampelune, des jeunes gens de l'école du génie d'Alrala, organisent un noyau d'armée. Un simple brigadier, RebolledoPahifox, s'est mis à leur tête et a pris le commandement général au nom de Ferdinand VU. Saragosse est le centre de cette insurrection formidable.
A l'approche des Français, l'audacieux Palafox, au lieu do les attendre, se porte au-devant d'eux vers Epila, avec un corps de 9,000 homtuos. Mais quelques décharges d'artillerie et de mousquelerie portent le désordre dans les rangs de ces troupes indisciplinées et sans expérience ; les lanciers polonais fondent sur elles, les enfoncent en un clin d'œil et en font un terrible carnage.
Saragosse ne s'en dispose pas moins à une vigoureuse résistance. Celte ville, peuplée de 60,000 habitants, est située dans une grande plaine sur la rive droite de l'Èbre. Elle forme un demi-cercle, dont le fleuve décrit au nord le diamètre. La petite rivière de Huerva, qui n'est remplie d'eau qu'eu hiver ot après les grandes pluies, descend des montagnes du sud, partage la plaine on deux parties égales, et longe 'a moitié orientale de l'enceinte demi-nmilaire de la ville. Son lit forme un profond ravin et sert de défense naturelle aux portes Quemada, de Saint-Ildefonse et del Sol. Sur sa rive droite, au milieu do l'arc de cercle, le couvent de Saint-Joseph peut se transformer en un bastion avancé. Plus loin, dans la même direction, s'élève le plateau de .Monte-Torrero, sur lequel sont situés les magasins à poudre. Cette hauteur domine les positions environnantes, et le canal d'Aragon passe à ses pieds.
L'enceinte occidentale de Saragosse est formée de murs de huit à dix pieds de hauteur sur deux ou trois d'épaisseur. Trois portes, c elles de Santa-Engracia, del Carmen et del Portello, la plus voi&ine de l'Èbre, permettent l'an es de la ville de ce côté. A une petite dislance del Portello, sur la roule d'Alapon, est situé le château de l'Inquisition, masse de pierre carrée, dont les voûtes sont à l'épreuve de la bombe, et dont de petites tours protègent les quatre coins; un fossé profond l'environne.
Enfin, un pont de pierre conduit au faubourg de l'Arabal, sur la rive gauche de l'Èbre.
La plupart des maisons de Saragosse sont basses et légèrement bâties, quoique construites en briques ou en granit. Les cloîtres, les églises et quelques bâtiments publics sont doue les seuls points forts de la ville.
Tout ce que le patriotisme peut inspirer de sacrifices fut mis en usage par
les habitants deSaragosse pour organiser la défense. On démolit ou l'on brûla les maisons situées hors de sou enceinte. On coupa ou l'on déracina les oliviers de la plaine.
On ferma, on barricada les portes de la partie orientale. Celles de l'ouest, du côté desquelles arrivaient les Français, restèrent ouvertes et furent garnies de canons et d'obusiers. Avec les tendelets, qui servaient de jalousie aux croisées, on fabriqua des sacs destinés à être remplis de sable et à former les embrasures des batteries de canon.
Malgré ces préparatifs menaçants, le général Lefèvre-Desnouettes, à la této d'un corps de 8 à 10 mille hommes, attaqua le 28 juin les premiers ouvrages de défense. Il chassa les Espagnolsdu coteau qui dominait la ville, et fit enlever à la baïonnette le mamelon du, Monte-Torrero par le régiment de la Vistule, qui s'empara de toute l'artillerie ennemie. Les communications de Saragosse avec le reste du pays situé sur la rive droite de l'Ébre se trouvèrent alors coupées.
Le général Verdier, à la tête de sa division d'infanterie, arriva le 29 et prit le commandement de toutes les troupes du siège. Le lendemain les Français commencèrent leur feu. L'explosion d'un magasin à poudre, bâti au centre de la ville, détruisit une rue presque entière et répandit la désolation parmi les habitants. Le moment semblait opportun pour tenter une attaque simultanée contre les portes del Carmen et del Portillo. Deux colonnes françaises s'avancèrent et furent reçues presque à bout portant par une décharge de mitraille qui renversa leur premier rang. La porte del Carmen, trop faible pour résister longtemps, ne tarda pas à être enfoncée; les assaillants se précipitèrent dans la ville ; mais les artilleurs aragonais, fermes à leur poste et soutenus par le feu croisé des maisons , n'en continuaient pas moins le service des batteries. Les Français reculèrent, laissant quelques-uns des leurs dans l'enceinte de la ville, où ces malheureux vendirent chèrement leur vie.
Après quelques heures de combat, les munitions vinrent à manquer aux Espagnols. Aussitôt que le bruit s'en fut répandu, l'on vit les femmes et les enfants apporter de la poudre des magasins, ramasser de maison en maison des clous et du vieux fer pour la mitraille.
Devant le Portillo, une jeune fille du peuple, nommée Augustina, étant venue apporter des provisions aux canonniers espagnols, et les voyant hésiter à continuer la lutte, se précipite à travers les morts et les blessés, arrache une mèche des mains d'un artilleur expirant, met le feu à une pièce de 24, et sautant sur le canon jure de ne s'en séparer qu'avec la vie.
Un garçon de onze ans s'empare d'un drapeau français et le porte en triomphe dans les rues, en criant : « Vive Maria del Pilar I » Ce cri mille fois répété électrise les Espagnols.
Le courage le plus opiniâtre eût échoué contre une si héroïque résistance. L'abord des portes était obstrué de monceaux de cadavres; et fussent-ils parvenu à les franchir, les assiégeants eussent eu de la peine à pénétrer dans l'intérieur de la ville; car toute la partie delà population incapable de manier les tu. 32
armes était restée dans les maisons, avait transporté sur les balcons et dans les étages supérieurs des meubles, des pierres , des projectiles de toute nature pour en écraser les Français.
Le général Verdier fut forcé de songer à la retraite, ayant perdu, dit-on, dans cette seule attaque, 2,000 hommes, six drapeaux et six canons. L'insuffisance de troupes le condamna pendant tout le mois de juillet à une inaction presque complète. Trop faibles pour investir la ville, les assiégeants se bornèrent à surveiller les postes extérieurs et h construire un pont de radeaux sur l'Èbre. Le 1" août, les Français ayant reçu tous les renforts qu'ils avaient à attendre, commencèrent le bombardement de la ville. Le 3 au malin un feu effroyable partit de tous les ouvrages des assiégeants et dura vingt-quatre heures. Des brèches praticables étaient ouvertes sur plusieurs points; on livra un assaut général. Le couvent de S.-Ingratia et la porte del Carmen furent emportés, et les colonnes françaises se répandirent dans la ville, dont elles se crurent maîtresses. Déjà les soldats se disséminaient et entraient dans les maisons pour piller; mais la plupart y trouvaient la mort Les femmes ellesmêmes aidaient à les massacrer et à les précipiter par les fenêtres.
Les prêtres espagnols s'étaient aussi mêlés à cette horrible lutte, qui nécessitait it chaque me un combat, à chaque maison un siège. On vit l'un d'eux, revêtu de ses habits sacerdotaux, sortir d'une chapelle, se placer sur le passage île ses compatriotes qui fuyaient vers l'Êbre en désordre, et élevant à leurs yeux l'hostie sainte, s'écrier d'une voix solennelle : « Est-ce ainsi que vous abandonnez Dieu, la foi et la pairie? » Le combat se rétablit sur ce point, une affreuse mêlée s'engagea, et les Français furent obligés de se retirer sur le Cosso.
Le prédicateur Don Santiago Sas, que Palafox avait nommé capitaine , se trouvait aux batteries del Fortillo. Lorsqu'il apprend que les Français, entrés par la porte del Carmen, s'avancent dans l'intérieur de la ville, il quitte son poste, se précipite à leur rencontre, abat d'un coup de sabre l'officier qui marche h leur tête, et force la colonne à se replier sur elle-même.
Cependant, à sept heures, les Français se trouvaient maîtres de la moitié de Saragosso. Le général Verdier envoya à Palafox un parlementaire avec une sommation qui contenait ces deux mots : « Une capitulation. » Palafox y répondit sur-le-champ en ces mots : « Guerre à mort (1). »
Les Français occupaient toute la partie située entre l'enceinte extérieure et le Cosso; les Espagnols s'étaient concentrés dans le cœur de la ville et avaient élevé à la hâte quelques retranchements. L'espace qui séparait les doux partis fut bientôt comblé do morts; pour éviter la contagion , il fallut songer a enterrer ces cadavres, mais l'on y procéda sans établir de trêve, sans même cesser de combattre.
Le général Verdier n'étant maître que d'une partie de Saragosse et n'ayant pas assez de troupes pour la bloquer complètement, Palafox put faire venir
(i) Guerrn a cuchillo, littéralement guerre nu couteau.
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 251 des renforts. Son frère lui amena un convoi de vivres et de munitions escorté de 3,000 volontaires suisses ou aragonais.
La lutte se prolongeait de rue en rue, de maison en maison ; mais les Français ne faisaient aucun progrès sensible et reperdaient le lendemain les positions dont ils s'étaient emparés la veille. Sur ces entrefaites, lo désastre de Baylen et la marche victorieuse de l'armée espagnole sur Madrid rendirent nécessaire un mouvement rétrograde de l'armée française. Tous les corps reçurent en même temps l'ordre de se replier et de se concentrer sur les bords de l'Ebre. Le général Verdier dut lever le siège de Saragosse pour se retirer derrière Tudèla, et opérer sa jonction avec le maréchal Mortier, dont les troupes venaient d'éprouver aussi un échec, moins meurtrier il est vrai, sous les murs de Valence, dans un assaut de 24 heures.
Palafox, profitant de la retraite des Français, s'empressa de relever les murailles de la ville, d'y pratiquer des créneaux, d'ériger quelques redoutes et de construire de nouveaux ouvrages de défense.
Quatre mois après, l'empereur s'étant mis à la tête de l'armée, et les combats de Burgos, d'Espinosa, de Tudèla et de Somo-Sierra ayant permis aux Français de reprendre l'offensive sur toute la ligne, les maréchaux Moncey et Mortier furent chargés de faire une seconde fois le siège de Saragosse. Les Espagnols, à l'approche du danger, redoublèrent leurs préparatifs. Toutes les rues voisines de l'enceinte furent coupées par des traverses. Les portes et les fenêtres basses des maisons avaient été murées, de sorte que chaque quartier formait un fort. Les femmes confectionnaient des uniformes, les moines faisaient des cartouches, les bourgeois travaillaient aux fortifications. La garnison se composait de 10,000 hommes d'infanterie et 2,000 de cavalerie. Ajoutez à ce nombre 15,000 paysans bien armés et une foule d'habitants, parmi lesquels les moines et les prêtres valides se faisaient surtout remarquer, cela formait une masse de près de 50,000 défenseurs. Plus de 200 bouches à feu étaient en batterie.
L'armée des assiégeants s'avançait en deux corps. L'un , fort de de 15,000 hommes et destiné à se porter sur la rive droite de l'Ebre, attaqua les hauteurs du Monte-Torrero, débusqua les Espagnols de cette position et rejeta les fuyards dans la ville. L'autre devait bloquer Saragosse par la rive gauche du fleuve et se rendre maître du faubourg de l'Arabal. Son attaque devait se combiner avec celle de Monte-Torrero; mais l'exécution de ce plan fut mal concertée, et l'assaut resta infructueux. On organisa alors un blocus général, et l'on établit des batteries pour foudroyer les ouvrages extérieurs et les fortifications des assiégés.
Le 2 janvier 1809, le général Suchet vint remplacer le maréchal Moncey dans le commandement du 8* corps, et Mortier reçut l'ordre de se porter vers Catalayud.
Cependant, l'insurrection rassemblait de nouvelles forces sur plusieurs points de l' Aragon. La rive gauche de l'Ebre était surtout menacée par des bandes de paysans armés et d'anciens soldats de ligne, dont le nombre se montait à plus de 20,000.
252 HISTOIRE DE L'AKMÉE
Les iroupes assiégeantes, réduiles à 22,000 hommes par le départ de la division Suchet, formaient deux corps distincts et ne pouvaient pas agir avec cet ensemble qui double la force. L'empereur, pour y remédier, envoya le maréchal Lannes prendre le commandement en chef. Son arrivée imprima une nouvelle activité aux travaux du siège.
Tandis que les généraux Suchet et Mortier tenaient la campagne pour disperser et tenir en échec les insurgés aragonais et pour intercepter les convois de vivre et les secours destinés à Saragosse, le maréchal Lannes serrait vivement la place et en foudroyait les remparts. Le 27 janvier, les brèches ayant paru praticables, l'assaut fut livré sur trois points principaux, et les Français occupèrent plusieurs couvents qui faisaient partie de l'enceinte de la ville ; mais leurs progrès étaient aussi lents que cruellement achetés.
Les Espagnols mettaient le feu à toutes les maisons qu'ils étaient contraints d'abandonner, afin d'établir, par l'incendie, une barrière entre eux et leurs ennemis, et pour avoir le temps de préparer plus loin de nouveaux moyens de défense. Comme il entrait fort peu de bois dans la construction des maisons de Saragosse, la combustion n'était pas rapide, et les Français étaient obligés d'attendre quelquefois plusieurs jours avant de pouvoir avancer à travers les décombres encore fumants.
Le 1 9 février, la division Gazan enleva le faubourg de la rive gauche de l'Èbre, et environ 3,000 soldats ou habitants qui ne purent regagner le pont furent obligés de mettre bas les armes.
Dans l'intérieur de la ville, la fièvre s'était jointe aux horreurs de la guerre et faisait d'affreux ravages. Engendrée et propagée par la putréfaction des cadavres, elle sévissait contre les blessés et contre une population entassée au fond des caves et condamnée à se nourrir d'aliments insalubres. Les soldats que le fer épargnait tombaient frappés eux-mêmes de l'épidémie.
Les assiégeants poussaient leurs travaux avec vigueur; une mine énorme, pratiquée près la porte de l'Èbre, était terminée et permettait de faire sauter toute la ville. Le général Palafox et la junte de Saragosse envoyèrent au maréchal français une députation pour parlementer. Lannes demanda d'abord que les assiégés se rendissent à discrétion ; mais sa proposition ayant été rejetée, il consentit à une capitulation dont les principaux articles portaient : « La garnison, prisonnière de guerre, mettra bas les armes à deux cents pas » de la porte del Portillo; les bourgeois livreront leurs armes et leurs muni- » lions; les fonctionnaires prêteront serment au roi Joseph. »
Lorsque le bruit de celte capitulation se répandit dans la ville, une troupe de furieux proféra des cris de mort contre ceux qui avaient traité. On eut beaucoup de peine à les calmer et à empêcher la reprise de la lutte. Enfin, dans la matinée du 21, les Français pénétrèrent par-dessus les décombres jusqu'au centre de Saragosse où gisaient 5,000 cadavres sans sépulture. Trois jours après, le maréchal Lannes et le maréchal Mortier firent leur entrée solennelle; le clergé les reçut sous la porte de l'église de Notre-Dame-del-Pilar, et un Te Deum fut chanté en actions de grâces pour la victoire de l'armée française.
ET DE TOUS LES REGIMENTS. 253 Le général Suchet resta en Aragon pour achever la soumission de cette province, tandis que Mortier se portait vers la Castille pour soutenir les opérations des autres corps d'armée dans le midi de l'Espagne et vers le Portugal. Le maréchal Lannes fut rappelé en France, où l'empereur préparait une nouvelle expédition contre l'Autriche*
Vers la fin de mars, le roi Joseph donna l'ordre au général Suchet de détacher, une de ses divisions pour concourir avec le corps du maréchal Ney à l'expédition contre la Romana dans les Asturies. Cette diminution de force rendait la position des Français en Aragon d'autant plus difficile qu'ils ne pouvaient espérer aucun secours de la Catalogne, où le général GouvionSaint-Cyr venait de commencer le siège de Girone et avait à peine des troupes suffisantes pour tenir la campagne contre les nombreuses bandes de partisans de la province.
Par d'habiles dispositions et de savantes manœuvres, le général Suchet multiplia ses ressources. 11 couvrit d'abord Saragosse, que le général Blacke semblait menacer, et il rallia autour de lui toutes ses forces pour les concentrer sur les rives de la Huerba. Il marcha ensuite avec 6.000 hommes au-devant des Espagnols, bien supérieurs en nombre, et profita de leur confiance pour les attirer à Maria sur un terrain qui devait leur être défavorable. Puis donnant le signal de l'attaque à l'improvisle, il enfonça promplement la ligne ennemie et la mit en pleine déroute. La cavalerie française se lança sur les traces des fuyards , en fit un grand carnage , et les poursuivit jusqu'à l'entrée des montagnes. Les Espagnols perdirent, dans celte affaire, plus de 1,200 hommes tués et de 400 prisonniers.
L'armée de Blacke, malgré cet échec, était encore redoutable par supériorité numérique. Suchet, sans lui laisser le moindre repos, la poursuivit et la rejeta sur Belchite, où, le 18 juin, se donna une nouvelle bataille. Us Espagnols, qui avaient reçu pendant la nuit précédente un renfort de 4,000 hommes, voulurent arrêter la marche victorieuse des Français. Mais dès le premier choc, toutes leurs positions furent enlevées; le désordre se mit dans leurs rangs, et, pour fuir plus vile, ils jetaient leurs fusils et leurs sacs. Un drapeau, trente caissons, neuf canons et 4,000 prisonniers, furent le prix de cette victoire. C'est ainsi que 6,000 Français détruisirent en quelques jours une armée quatre fois plus considérable.
Le général Suchet voulut profiter de la destruction du corps de Blacke pour purger entièrement l'Aragon des bandes d'insurgés qui la désolaient. Il envoya le colonel Henriot s'emparer du monastère de la Tremendad, bati sur le sommet d'une montagne, et devenu la principale place d'armes et le dépôt de munitions des débris de l'armée aragonaise que le brigadier général Villa- Campa avait ralliés. Le couvent fut pris et livré aux flammes. Les combats do Roda, de Tudela, de Venasque, et plusieurs autres engagements partiels où les Français eurent toujours l'avantage, achevèrent la pacification de l'Aragon et permirent de dégager le pays jusqu'aux frontières de France.
En Catalogne, l'insurrection avait dès l'origine jeté les Français dans une
position critique. Des rassemblements se formaient de toutes parts, s'emparaient des convois et massacraient impitoyablement leurs escortes. Les Anglais avaient débarqué sur la côte quelques troupes régulières pour exciter et appuyer les Catalans. Le général Duhesme, vainqueur à Pueule del Rey, mais affaibli par des combats continuels, s'était jeté dans Barcelone, où il se voyait bloqué et privé de beaucoup d'objets de première nécessité.
Un nouveau corps d'armée fut réuni, dans le courant de septembre 1808, sur les frontières des Pyrénées-Orientales. Le général Gouvion-Saint-Cyr, auquel en fut donné le commandement, signala son entrée en Espagne par le siège de la place de Roses, qui se rendit le h décembre, après un mois de résistance. Les Français se hâtèrent ensuite de voler au secours de Barcelone ; mais en arrivant à Cardalen, ils trouvèrent l'armée espagnole du marquis de Vives postée sur un plateau en avant de celte ville. Le général Saint-Cyr n'avait pas d'artillerie; ses troupes étaient harassées par huit jours de marches et de combats continuels. Il n'hésite pas à ordonner l'attaque. Il forme ses colonnes, fait sonner la charge et aborde l'ennemi si impétueusement qu'il le culbute en un iustanl; lû pièces de canon, 1,200 prisonniers, tombent dans ses mains, sans compter 800 hommes qui restèrent sur le champ de bataille. Le lendemain il entrait dans Barcelone.
Les Espagnols étaient venus se rallier au pied du mont Serrât, à Puente del Rey, qui avait déjà été le théâtre d'une victoire des Français. Après deux jours de repos, le général Saint-Cyr se remet en campagne, et, dans une brillante affaire, il débusque les Espagnols, les disperse, et contraint leurs débris à se réfugier dans les montagnes.
L'armée de Catalogne prit ses quartiers d'hiver entre Tarragone et Barcelone. Le général espagnol Reding, n'osant plus hasarder un engagement général, avait posté des détachements dans tous les défilés pour créer des obstacles à ses adversaires et pour leur couper les vivres. C'étaient tous les jours de nouveaux combats partiels.
Au mois de février 1809, le manque de subsistances obligea Gouvion- Saint-Cyr à se porler du côté de Tarragone. Pour s'opposer à ce mouvement, les troupes du général Reding quittèrent leurs positions et se rangèrent en bataille dans la plaine sur la rive droite du Francoli. La victoire ne resta pas longtemps indécise ; les Espagnols , battus et poursuivis à outrance jusque sous le canon de Tarragone, rentrèrent en désordre dans cette ville, laissant entre les mains des vainqueurs leur artillerie, leurs bagages et 1,000 prisonniers. Reding lui-môme, dans ce combat, fut blessé mortellement d'un coup de sabre.
L'armée victorieuse , renforcée par un détachement français qui venait de concourir à la prise de Saragosse, se rapprocha de Girone, dont le général Gouvion-Saint-Cyr méditait le siège. Cette place est adossée à une chaîne de montagnes sur lesquelles s'élèvent trois forts, dont le plus important, appelé le mont Joui , domine toute la ville du haut de son rocher escarpé. Le géuéral Alvarez commandait la garnison, forte de 8,000 hommes, et soutenue par
30,000 habitants en état de porter les armes et résolus à s'ensevelir sous les ruines de leurs maisons plutôt que de se rendre.
Dès le 4 juin , la place se trouva totalement investie par les Français. Huit jours après, la tranchée ayant été ouverte et le gouverneur espagnol ayant été sommé de se rendre , le feu des assiégeants commença.
Les premiers efforts des Français se dirigèrent contre le mont Joui, qu'on peut considérer comme la citadolle de Girone. Il fallut deux mois de siège en règle et plusieurs assauts pour s'en emparer. Le général Gouvion-Saint-Cyr, maître de la forteresse , crut l'être aussi de la ville presque ouverte de ce côté ; mais le courage des Gironais valait des bastions et des remparts. La défense, loin de perdre de son énergie, devint plus vive encore par l'introduction dans la place d'un corps de 4,000 fantassins et de 500 chevaux que le général Blacke envoyait avec un convoi de 1,500 mulets. La disette seule était un ennemi contre lequel le courage des assiégés venait se briser ; et les épidémies, compagnes ordinaires de ce fléau, ajoutèrent aux horreurs de la position des Catalans.
Le 18 septembre, les brèches étant praticables, le général français, qui avait fixé l'assaut pour le lendemain , envoya un parlementaire dans la place. Les Espagnols refusèrent de l'entendre et se préparèrent à la lutte. Alvarez, leur commandant, garnit les brèches avec l'élite des troupes, et fit occuper les remparts et les bastions par le reste de la garnison et par les habitants. « Tout défenseur de la place qui reculera, s'écria-t-il en donnant ses ordres, » on fera feu sur lui comme sur l'ennemi. » Les sœurs hospitalières et d'autres religieuses se répandirent derrière les postes les plus dangereui.
Lorsque les tambours donnèrent le signal de l'assaut , les Français s'élancèrent au pas de course au pied des remparts et gravirent la brèche. Les premiers rangs , poussés par ceux qui les suivaient , tombèrent de vingt pieds de haut dans la ville. Des blocs de murailles encore debout furent renversés par le feu des batteries; assaillants et assiégés périssaient sous leurs décombres* Le général Alvarez se portait sur les points les plus en danger; les hospitalières encourageaient les combattants, et l'on vit plusieurs d'entre elles prendre les armes à la place de ceux qui succombaient L'assaut resta infructueux.
Le maréchal Augereau prit, dans les derniers jours de septembre, le commandement de l'armée de Catalogne. Il avait fait précéder son arrivée par des proclamations pour exhorter les Espagnols à se soumettre à la fortune de l'empereur, à l'exemple du reste de l'Europe. « Que toute l'Europe se sou- » mette , répondaient les fiers Catalans ; l'Europe n'est pas l'Espagne. » Plusieurs ouvertures furent faites au général Alvarez ; il les accueillit par ces mots : « Non, point d'autres parlementaires que les boulets de canon. »
Ce que le fer et le feu n'avaient pu vaincre, la famine, la misère et les maladies en triomphèrent. Les efforts du général Blackepour ravitailler la ville étant demeurés sans succès, il ne resta d'autre ressource à ses habitants que de se nourrir de la chair des mulets. La pluie et le froid vinrent ajouter aux horreurs de la situation. 11 n'y avait pas un coin dans Girone qui ne présentât
l'affreux tableau de la mort. « Les rues sans pavés, raconte un témoin oculaire, » labourées par les bombes et couvertes des ruines des maisons, contenaient de » vastes mares où s'épanchaient des cloaques dont la surface était couverte d'a- » nimaux putrétiés. Le poison de la peste, alimenté par les exhalaisons des » cadavres écrasés sous les décombres, empestaient l'atmosphère. Ladyssenle- » rie, suite d'une dissolution prochaine, vint se joindre à ces fléaux, et le » scorbut augmenta par la disette de fruits et de légumes. Les animaux se » traînaient , tristes et décharnés , à travers les rues ; le cheval n'avait plus » la force de hennir, le chien d'aboyer ; la mort était partout ! Les enfants » à la mamelle , pendus au sein flétri de leur mère , cherchaient en vain de » la nourriture à cette source tarie. La mort lente et affreuse du nourrisson » arrachait à peine une larme de douleur à l'œil desséché de sa mère. »
Cependant, dès les premiers jours de décembre, les Français avaient rouvert un feu plus terrible que jamais ; des attaques journalières se succédaient. Le général Alvarez, ne perdait rien de son énergie, et luttait avec le courage du désespoir; une lièvre nerveuse abattit les forces du héros catalan. De son lit de douleur il ne cessait de donner des ordres, et la crainte de son nom retenait encore sur toutes les lèvres le mot capitulation. Le 10 décembre , le malade était mourant ; la junte se détermina à capituler, abandonnant aux vainqueurs 8 drapeaux, 6,000 prisonniers et 200 pièces de canon. L'héroïque Alvarez, transporté au fort de Figuières , y succomba quelques jours après. L'armée assiégeante avait eu environ 8,000 malades ou blessés, et en tout 12,000 hommes hors de combat.
C'est ainsi que Girone s'illustra par une défense non moins opiniâtre et glorieuse que celle de Saragosse.
Sa réduction entraîna la prise de la ville de Ripoll , dernier rempart de l'insurrection catalane.
A la fin de la campagne de 1809, les Anglo-Portugais , vaincus à Talavera, à Almonacid et au col de Banos, s'élant retirés au delà de la frontière espagnole , la junte centrale rassembla en Andalousie les débris des armées de Venegas et de Cuesta, pour faire une nouvelle tentative sur Madrid. Les troupes de l'insurrection, qui s'élevaient encore à 60t000 hommes , traversèrent la Sierra-Morena et vinrent camper dans les plaines d'Ocana, où leur avant-garde éprouva, le 12 novembre, un premier échec. Sept jours après, les deux armées étaient en présence. Les Espagnols , commandés par le général Arrizaga, avaient 60 pièces de canon, 7,000 cavaliers et 45,000 fantassins. Le roi Joseph, assisté du maréchal Soult, major général des armées françaises en Espagne, n'avait sous ses ordres que 24,000 hommes d'infanterie , 5,000 chevaux et 50 canons , y compris la batterie de la garde. Le général Arrizaga n'en fut pas moins cruellement battu, et la journée, qui nous coûta 1,700 hommes, nous valut en échange 45 pièces d'artillerie, 13,000 chevaux, 30,000 fusils, et tous les bagages et équipages militaires de l'ennemi; 5,000 Espagnols étaient en outre restés sur le champ de bataille , et 6,000 prisonniers étaient tombés entre nos mains.
Par cette brillante victoire, le théâtre de la guerre se- trouva rejeté loin de Madrid. Les débris de l'armée espagnole d'Arrizaga gagnèrent les provinces méridionales, tandis que le corps du duc d'El-Parque, battu par le général Marchand près de Ciudad-Rodrigo, presque anéanti, le 28 novembre, à Alba de Tormes, par le général Kellermann, se retira vers la frontière de Portugal, sans même pouvoir conserver la ville deSalamanque dont il s'était emparé par surprise.
Dégagé de toute inquiétude , le roi Joseph, accompagné de sa garde , rentra triomphalement le 20 novembre 1809 dans sa capitale.
Campagnes d'Allemagne.— Napoléon croyait enfin avoir conquis la paix à Tilsit; mais l'Autriche subissait trop profondément l'humiliation du traité de Prcsbourg pour ne pas chercher encore une fois à tenter le sort des armes : elle regrettait trop amèrement ses belles provinces de la Lombardie, du Tyrol et de la Dalmatie pour ne pas essayer de les ressaisir.
Le moment d'ailleurs lui paraissait opportun : les armées françaises disséminées en Italie, en Espagne, en Portugal; Napoléon lui-même occupé des affaires de la Péninsule, tout semblait favoriser ses projets hostiles.
Le cabinet de Vienne savait (pie la Prusse exaspérée était portée à prendre encore une fois les armes; il savait que les villes Anséatiques détestaient le système continental qui les privait du commerce maritime; que la Westphalie, le Hanovre et le Tyrol étaient prêts à se soulever.
L'Angleterre, constante dans sa politique et dans sa haine, fut la première à ourdir cette nouvelle coalition ; elle n'eut pas de peine, cette fois, à décider l'Autriche, qui alla elle-même au devant de ses propositions. — Celle-ci néanmoins accepta un subside de 100 millions. Elle fit des efforts considérables pour mettre sur un pied formidable son armée, qui fut portée à 300,000 hommes et à 700 pièces de canon, sans compter 150 bataillons de landwehr destinés à la renforcer.
Six corps principaux de 25,000 hommes chacun furent destinés à agir en Bavière; deux autres corps durent agir en Italie; enfin 40,000 hommes eurent l'ordre d'envahir le duché de Varsovie. L'archiduc Charles, l'heureux rival de nos meilleurs généraux de la république dans les campagnes d'Allemagne , fut nommé généralissime de cette armée.
Les forces que la France avait à opposer sur ce point à l'Autriche s'élevaient à 140,000 hommes, y compris les garnisons du nord; la France avait en outre 80,000 Allemands confédérés, 18,000 Polonais, marchant sous ses drapeaux.
L'armée d'Italie, sous le prince Eugène, était de 45,000 hommes; celle d'Illyrie, sous Marmont, était de 15,000 combattants. En tout, près de 300,000 hommes et 560 pièces de canons ; mais ainsi que nous venons de le dire, ces forces étaient disséminées; un premier revers pouvait détacher la plus grande partie de nos alliés, et décider du sort de la campagne.
Les hostilités commencèrent dans les premiers jours d'avril. Le 10, l'archiduc Charles franchit l'Inn et marcha en cinq colonnes sur Munich et Ratisbonne.
r>K HISTOIRE DE L'ARMEE
Déjà une formidable insurrection s'élail allumée dans leTyrol à un signal donné de Vif nue Des bataillons de paysans, excités par des prêtres et conduits par de vieux soldats, s'étaient levés en armes et avaient surpris et massacré les détachements isolés de Français et de Bavarois. Une colonne de 2,000 de nos soldats, venant du dépôt, sous les ordres du général Bisson, avaient été assassinés au milieu des gorges du Tyrol; 3,000 soldats bavarois, dispersés dans le pays, avaient eu le même sort, et l'insurrection s'était étendue jusqu'au Wurtemberg.
Heureusement, l'archiduc Charles commit la faute de marcher sur l'Inn pour déboucher ensuite en Bavière par Munich, au lieu de se porter sur Ratisbonne, au centre des forces françaises encore dispersées.
Toute la question était là : attaquer l'armée française avant sa réunion, et la battre en détail.
L'archiduc Charles ne sut pas le comprendre, ou du moins il ne sut pas profiter à temps de son avantage.
Napoléon, avec celte rapidité de conception qui était une des grandes qualités de son génie, avait mesuré l'étendue du danger; il appliqua tous ses efforts à le prévenir.
C'est le 12 avril qu'une dépêche vint lui apporter à Paris la nouvelle de la reprise des hostilités. I) fit partir aussitôt le maréchal Berlhier pour réunir les troupes françaises d'Allemagne à Ralisbonne, si la guerre n'était pas commencée, ou entre Douawerth et Augsbourg, si les Autrichiens avaient pris l'initiative.
Napoléon partit lui-même immédiatement et arriva le 16 avril à Dollingen, sur le Danube. Le 17, il avait rejoint son quartier général à Donawerth.
Pendant ce temps, le maréchal Davoust se portait d'Erfurth vers Ralisbonne; Oudinot se dirigeait de Francfort sur Augsbourg avec ses grenadiers réunis; Masséna , qui était en marche pour l'Espagne, changeait de direction et se portait à marches forcées de Lyon vers Strasbourg et Ulm. Bernadotte prenait le commandement des Saxons; le maréchal Lefebvre, avec trente mille Bavarois, se massait sur l'iser; la cavalerie se concentrait également sur le Danube ; enfin , dillérents contingents de la Confédération qui suivaient nos drapeaux s'apprêtaient à renforcer ces divers corps d'armée.
Le combat de Landshut ouvrit la campagne. Il eut lieu le 16 avril. Le maréchal Lefebvre, cantonné sur l'iser, avait prescrit au général Deroi de défendre le passage de ce fleuve près de Landshut. Il voulait gagner du temps, afin que les troupes d'Oudinot pussent se joindre à celles de Masséna.
L'archiduc Charles se présenta en personne vers Landshut. Le pont avait été détruit par les Français; il essaya de le reconstruire sous la protection de ses nombreuses batteries. Les troupes bavaroises défendirent bravement cette position; mais, ainsi que cela a presque toujours lieu pour les passages de fleuve, pendant que l'archiduc attaquait vivement vers Landshut, il faisait tenter le passage sur un autre point. L'avant-garde do son 4* corps d'armée effectuait ce passage à Landau, et obligeait ainsi le général Devoi à la retraite.
Maître des deux rives de l'Isor, l'archiduc aurait pu se porter immédiatement sur Ratisbonne, ce que Napoléon redoutait le plus, y concentrer ses forces et accabler séparément nos corps d'armée. Heureusement, cette fois encore il ne sut pas profiler de son avantage : il perdit deux jours et jugea mal la position. Ce n'est que le 17 avril qu'il envoya une partie de ses troupes sur ce point et donna ainsi à Davoust le temps de se reconnaître.
Napoléon venait d'arriver à Donawerth. Il s'empressa de prendre les dispositions nécessaires pour arrêter les progrès de l'ennemi et cencenlrer ses propres troupes.
Toutefois, avant de commencer ses opérations, il fît mettre à Tordre du jour de l'armée la proclamation suivante :
«Soldats! le territoire de la confédération a été violé. Le général autrichien veut que noua fuyions à l'aspect de aea arraei et que noua abandonnions nos alliés; il arrive avec la rapidité de l'éclair.
» Soldats I j'étais entouré de vous, lorsque le souverain de l'Autriche vint à mon bivouac de Moravie; vous l'ave/ entendu implorer ma clémence et me jurer une amitié éternelle I Vain* queurs dans trois guerres, l'Autriche a dû tout a notre générosité : trois fuis elle a été parjure ! Noa succès passés nous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur ! »
Le 18, Napoléon se rendit à Ingolstadt : il avait deviné les projets de l'archiduc; il résolut de le devancer. Le maréchal Davoust reçut l'ordre de déboucher immédiatement de Ratisbonne et de venir se réunir sur l'Abens à l'armée française.
L'armée au Irichienue s'ébranlait déjà, le 18, pour se porter sur le môme point. A la nouvelle du mouvement de Davoust, l'archiduc lit suspendre subitement la marche de ses colonnes, il se contenta de laisser 50,000 hommes en observation sur l'Abens, tandis que lui-môme, avec 65,000 combattants, prenait position à Rohr avec l'intention d'attaquer le lendemain le maréchal Davoust. Le 19, à la pointe du jour, ce maréchal se porta sur Abensberg en longeant le Danube par des routes boisées et difficiles. Un seul régiment fut laissé dans Ratisbonne pour ralentir la marche du corps du général Kollovrath.
Pendant ce temps, l'archiduc Charles se rabattait sur Ratisbonne. Son armée, divisée en trois colonnes, s'avançait par Eglofshein, Dintzleinget Tengen. A peine les premières divisions du général Davoust arrivaient-elles sur les hauteurs de Tengen, qu'elles furent assaillies par le prince Hohenzollern. Le Choc fat rude. Le corps autrichien comptait vingt mille hommes; les deux divisions françaises en avaient un nombre égal. La victoire ne pouvait être douteuse : après quelques heures de lutte , l'ennemi fut repoussé avec 4,000 hommes hors de combat.
Davoust profita de cet engagement pour opérer sa jonction avec Napoléon.
Le résultat de celte journée changeait complètement la face des choses et plaçait l'armée française dans une position très-avantageuse. L'archiduc Charles avait commis la faute d'étendre mal à propos sa droite et de ne pas avoir con-
servé une liaison assez immédiate avec les corps qu'il avait laissés sur l'Abens, pour pouvoir agir efficacement contre Davoust. 100,000 combattants massés sur le point important eussent décidé du sort de la campagne en faveur des Autrichiens. En outre, par la position nouvelle que l'armée française occupait à Abensberg, elle se trouvait placée entre les deux masses de l'armée autrichienne et pouvait ainsi les battre séparément. Napoléon n'était pas homme à laisser échapper une occasion aussi favorable ; il résolut d'abord d'écraser la gauche. 11 laissa Davoust avec 25,000 hommes près de Thann pour contenir la droite de l'ennemi, et il se porta lui-même, avec 60,000 hommes, contre l'archiduc Louis. Toutefois, pour empêcher que l'archiduc Charles ne vînt soutenir son frère, il jeta quatre divisions, sous les ordres du général Davoust, sur Rohr, alin d'intercepter toute communication entre les deux ailes. Après avoir pris ainsi ses dispositions, Napoléon fait attaquer l'archiduc Louis par les Wurtembergeois et les Bavarois du maréchal Lefebvre qui devait seconder et couvrir le corps du maréchal Lannes.
L'ennemi ne pouvait tenir devant de si heureuses dispositions. L'archiduc, Louis pressé de front par une de nos colonnes, menacé d'être tourné sur sa droite, se mit aussitôt en retraite, laissant plus de 7,000 hommes sur le champ de bataille.
Pendant ce temps, le maréchal Davoust observait et contenait l'archiduc Charles, qui, loin d'oser rien entreprendre contre les Français, ne songeait qu'à se tenir sur la défensive.
Le régiment d'infanterie que Davoust avait laissé dans Ratisbonne fut forcé de mettre bas les armes. Il avait , pendant vingt-quatre heures, occupé 50,000 Autrichiens, sa tâche était remplie.
Cette bataille est un exemple frappant de l'influence des combinaisons militaires; 100,000 Autrichiens sont occupés par 20,000 hommes du maréchal Davoust, tandis qu'un autre corps de 25,000 Autrichiens était écrasé par 65,000 Français.
Cependant l'archiduc Charles espérait se maintenir entre le Danube et la Gross-Laber, position où il comptait rallier le reste de son armée. Mais Napoléon, toujours habile à profiter des fautes de ses adversaires, ne permit pas à la gauche de l'armée autrichienne de continuer tranquillement son mouvement de jonction. — Le général Hiller qui la commandait s'était replié sur Landshut, où il tenta de défendre le passage de l'Iser. Attaqué vivement par le général Morand , puis par le général Mouton, il fut obligé de se replier en désordre vers l'Inn, en abandonnant 25 canons et près de 10,000 hommes hors de combat.
Davoust, resté en observation devant l'armée de l'archiduc Charles , voyant celui-ci rester inactif et indécis, pensa que le meilleur moyen d'entretenir ses perplexités était de l'attaquer. Après s'être réuni au corps du maréchal Lefebvre, il poussa en avant le long de la rive gauche de la Gross-Laber et tomba sur le centre des ennemis. Le combat dura près de sept heures ; 3,000 hommes furent mis hors de coml>at de part et d'autre. Les Autrichiens, supérieurs en
nombre, maintinrent leur position. Le but de Davoust était atteint ; l'archiduc, intimidé par cette attaque, n'osa pas prendre l'offensive.
Napoléon, après avoir entièrement détruit l'aile gauche de l'archiduc, se rabattit en toute hâte vers le centre pour seconder les efforts de Davoust. 11 était temps : l'archiduc venait d'être renforcé par le corps de Kollowrath , et avait alors sous sa main 75,000 hommes. Davoust ne pouvait tenir devant de telles forces.
Napoléon partit de Landshut le 22 avril et se dirigea sur Eckmùhl. L'ennemi s'était enfin décide à prendre vigoureusement l'offensive. Ses dispositions servaient à merveille les projets de l'empereur. Au lieu d'attaquer dès le matin le corps de Davoust et de l'accabler de ses forces, l'archiduc porta ses efforts vers Abbachoù les Français n'avaient que des éclaireurs, et remit à midi l'attaque principale. — Napoléon déboucha vers deux heures sur le centre ennemi à Eckmùhl, qu'il poussa vivement, pendant que Lannes attaquait et débordait la gauche. Davoust, à l'arrivée de l'empereur, a pris de son côté l'offensive sur la droite. Les Autrichiens résistent néanmoins plusieurs heures à cette lutte inégale. Jamais ils ne s'étaient battus avec plus d'acharnement. A la fin, l'archiduc, désespérant du succès, donne le signal de la retraite. Elle s'exécute vers six heures du soir, et malgré les efforts de l'archiduc elle se change bientôt en déroute. Tous les corps ennemis suivaient eu désordre le chemin de Ratisbonne. 25 drapeaux, un grand nombre de prisonniers et de canons, et 10,000 hommes hors de combat furent le résultat de cette bataille.
L'empereur ne jugea pas à propos de pousser à fonds l'armée autrichienne dans sa retraite vers le Danube ; il craignait le désordre de la nuit, et trouvait le succès assez beau pour ne pas risquer de le compromettre.
L'archiduc se concentra vers Ratisbonne; il avait encore 80,000 hommes de troupes sous ses ordres. L'empereur en avait à peine 60,000. Mais l'archiduc n'osa pas l'attendre. Il passa le fleuve le lendemain de la bataille, laissant une arrière-garde dans Ratisbonne pour couvrir sa retraite. Dès lors le chemin de Vienne était ouvert à l'empereur. Il s'y dirigea avec le gros de son armée par la rive droite du Danube, avec la résolution de passer sur le corps du général Hiller s'il tentait de s'opposer à sa marche. Mais ce général avait pris une autre direction : vaincu à Landshut il s'était porté, ainsi que nous l'avons dit, du côté de l'Inn avec 35,000 hommes. Jugeant avec beaucoup de sagacité que l'empereur avait opéré contre le corps principal, c'est-à-dire contre l'armée de l'archiduc Charles , il résolut de faire une diversion en sa faveur et attaqua à Neumarck la division bavaroise, qui fut culbutée et aurait été perdue infailliblement, si le général Molitor n'était venu à son secours. Mais, informé des succès de l'empereur, le général autrichien ne chercha pas à profiter de son avantage. Il repassa l'Inn précipitamment dans la nuit du 24 au 25 avril , et bien lui en prit, car il eût été à son tour écrasé infailliblement.
Telle fut la première partie de la campagne de 1809; jamais l'empereur n'avait remporté des succès aussi rapides et aussi décisifs. Parti de Paris le 12 avril, il avait en dix jours gagné deux grandes batailles et plusieurs com-
bats importants au cœur de l'Allemagne. Ces sucrés étaient justes et mérités, car jamais opérations n'avaient été conduites avec autant d'habileté et de précision .
L'archiduc Jean, ainsi que nous l'avons dit précédemment, se portait vers le Frioul avec une armce de 50,000 hommes. Le prince Eugène était chargé de le contenir et de couvrir l'Italie avec une armée qui s'élevait à peine h 45,000 hommes; il avait concentré le gros de ses forces en avant de Sacile, en attendant l'arrivée de sa réserve de cavalerie. L'attaque des ennemis fut si subite, qu'une partie de son avant-garde fut surprise et en partie enlevée ; le prince Eugène voulut venger cet échec par une vicloire. 11 attaqua à son tour l'ennemi le 16 avril, entre Sacile et Pordenone. Mais, débordé à sa gauche par des forces supérieures, il fut forcé de battre en retraite; heureusement l'ennemi ne poursuivit pas vigoureusement son succès. Eugène, renforcé sur laPiave par les troupes qu'il attendait de Vérone, ramena l'armée en assez bon ordre sur l'Adige.
L'archiduc, de son côté, satisfait de ce premier succès, se contenta d'occuper la position de Caldiero, afin d'attendre des nouvelles de l'armée d'Allemagne, qu'il croyait devoir éïre également victorieuse. Cette espérance fut tristement déçue , et la nouvelle des événements qui s'étaient passés sous les murs de Ratisbonne porta le découragement dans son armée et ranima la confiance dans la nôtre.
Napoléon, informé des événements d'Italie, résolut de presser sa marche sur Vienne. Masséna, Lannes et Bessières reçurent l'ordre de se diriger vers cette capitale; Davoust et Vandamme les suivirent en échelons. Quant au maréchal Lefèbvre, il reçut la mission d'aller réprimer les insurretions du Tyrol qui menaçaient de s'étendre en Bavière. Bernadotte avec les Saxons se porta sur Ratisbonne.
Le général Hiller s'était replié vers l'Inn à l'approche de l'empereur. Cette barrière ne lui paraissant pas assez forte, il l'abandonna sans combat; mais il se décida à défendre le passage de la Traun, à Ébersbcrg, position formidable qu'on ne pouvait aborder que par un pont en bois de plus de cent toises et qui aboutissait a une forteresse.
Napoléon avait résolu de faire tourner cette position par Lambach ; mais l'impétueux Masséna se laissa entraîner au désir de l'enlever. L'intrépide général Cohorn s'élance sur le pont, arrive jusqu'aux portes de la ville, les fait enfoncer, et pénètre dans la grande rue d'Éberberg. Les divisions Claparède et Legrand se précipitent à sa suite. Un sanglant combat s'engage dans les rues. Claparède parvient enfin à s'emparer du château. Le général autrichien à son tour lance sur la ville quatre fortes colonnes qui y pénètrent la baïonnette en avant Alors commence dans les rues de la ville un affreux carnage, une horrible boucherie. On se fusille à bout portant, au tranchant du sabre, au fil de la baïonnette, avec une fureur sans pareille. Pour comble d'horreur, le feu prend dans les rues, théâtre du combat, et des milliers de personnes, habitants et soldats, malades et blessés, périssent dans l'incendie. Le général autrichien
ne pouvant vaincre l'opiniàtrele héroïque de nos soldats» se décide à nous abandonner le champ de bataille d'une si horrible lutte, où il venait de perdre 7,000 hommes environ; les Français en avaient perdu 5,000, et la plupart de ces malheureux avaient péri dans les flammes.
Ce combat, nous devons le dire, n'avait eu d'autre résultat que de faire verser inutilement le sang de nos soldats; car, pendant qu'on se battait dans Ébersberg, le maréchal Lannes tournait la position, en débouchant deLambach sur Steyer. Napoléon en exprima vivement son mécontentement à Masséna.
L'archiduc, espérant que le général Hiller arrêterait nos colonnes sur l'inn, pensait pouvoir couvrir Vienne. Il fut cruellement détrompé. Ne pouvant réussir dans ce projet, il résolut de la défendre. Le général Hiller se porta sur Vienne à marches forcées. Le général Kollowrath s'établit à Linlz avec 25,000 hommes; l'archiduc Jean. reçut l'ordre de rejoindre ce général avec 60,000 hommos. L'archiduc Charles se flattait que la présence de 80,000 hommes sur ce point changerait la face des choses.
Cette fois encore ses espérances furent déçues. Napoléon, redoublant de célérité, arriva le l"mai sous les murs de celte capitale. C'était le vingt-septième jour depuis qu'il avait reçu à Paris la nouvelle de la déclaration de guerre de l'Autriche.
La ville de Vienne cependant paraissait disposée à la résistance. Le gouvernement avait fait faire en toute hâte des dispositions pour la défense. L'archiduc Maximilien présidait à ces dispositions ; il avait sous ses ordres iJ0,000 hommes de troupes. Il fit armer les habitants ; et, abandonnant les faubourgs de la ville, il se concentra dans l'ancienne enceinte, régulièrement l>astionnée.
Napoléon résolut d'en finir promptement : il fit jeter quelques obus dans la ville, et en même temps il fit attaquer par les deux flancs les communications de l'archiduc avec le grand pont du Danube.
Cette manœuvre eut un résultat décisif. L'archiduc, craignant d'être fait prisonnier, évacua promptement la ville, en y laissant le général O'Reilly, avec ordre de capituler; ce qu'il fit le lendemain.
Mattre de la ville et de la moitié des états de l'Autriche, Napoléon aurait pu attendre dans cette capitale l'arrivée de l'armée d'Italie; il voulut presser les opérations offensives, et profiter de l'ascendant de la victoire pour achever de détruire l'armée de l'archiduc, et ne pas lui donner le temps de concentrer ses forces sur quelques points de la Bohême, de la Moravie ou de la Hongrie. Il résolut, en conséquence, de passer le Danube afin d'occuper les deux rives, et d'avoir un débouché au delà de ce fleuve pour continuer les opérations. Les Autrichiens, en se retirant, avaient coupé tous les ponts.
Ce passage pouvait s'effectuer sur trois points ( 1 ) . Napoléon choisit l'île Lobau,
(1) Le Danube coule depuis Scharding jusqu'à deux heures de Vienne, dans une gorge plus ou moins resserrée par les montagnes de la Bohême et celles de Bavière ou d'Autriche; mais aprè» avoir dépassé le village de Neusdorf , ses Ilots se dilatent, comme pour se renger de la contrainte dans laquelle ils ont été retenus jusque-là; Ut serpentent et forment dans un reste Ut on*
h une lieue et demie à l'est de Vienne. Le passage d'un fleuve, et d'un fleuve comme le Danube, en présence d'une armée ennemie, est une des opérations les plus hasardeuses de la guerre, quand on songe au concours de circonstances nécessaires pour en assurer le succès, aux inconvénients que le moindre dérangement de l'armée peut occasionner. Qu'on réfléchisse, en effot, combien cette difficulté est grande quand il s'agit de passer un fleuve en présence d'une armée considérable, quand il y a 100,000 hommes, par exemple, sur l'autre rive, combien il est difficile de surprendre un point de passage quand ces 100,000 hommes sont divisés en corps de 25,000 hommes, qu'ils observent le cours du fleuve. On s'étonne avec raison que cette opération puisse réussir. Cependant, ainsi que le fait remarquer Jomini, par une bizarrerie particulière, l'entreprise de guerre la plus difficile est celle qui réussit presque toujours. Le grand Frédéric estimait qu'il est impossible de défendre une rivière qui a 20 lieues de cours; il vaut mieux, dans ce cas, concentrer son armée pour combattre, ou bien la disperser pour tout couvrir. t
Le 17 mai, Napoléon dirigea la division Molitor entre Ebersdorff et le bord du Danube , et fit embarquer sous ses yeux les compagnies de voltigeurs ; il porta lui-même son quartier général à Ebersdorff, afin de surveiller lui-même les détails de l'embarquement. Le 19, les troupes effectuèrent leur passage. Le 20, il passa lui-même dans l'Ile Lobau, et fit jeter un nouveau pont entre le village de Gross-Aspern et Essling; trois divisions y passèrent successivement. Le lendemain, au point du jour, Napoléon vint reconnaître la position, et établir ses troupes à l'entrée de la plaine de Markfeld, la gauche à Gross-Aspern, lo centre à Essling, la droite à un petit bois au bord du Danube.
L'archiduc Charles, ne pouvant couvrir Vienne, et n'ayant pu réussir à concentrer à temps ses troupes sur Lintz, pour manœuvrer sur les communications \ directes de l'Empereur et arrêter sa marche, s'était enfoncé dans la Bohême,
multitude d'Iles dont quelques-une* , et celle de Lobau surtout, sont considérables. Plusieurs points dp passages s'offrent autour de Vienne; mais un œil etercé découvre au simple aspect de la carte que le plus avantageux de tous se trouve en amont prés du village de Neusdorf pour une armée venant de la rive droite; car elle domine de beaucoup la rive gaucbe. Le grand Chalweg n'ayant ici que 180 toises , aboutit à une Ile considérable, pour servir de tète à un premier pont , et de point d'appui aux troupes chargées d'ouvrir ou de protéger le passage. Un bras d'environ 00 toises, qui coule doucement, sépare cette Ile de la rive opposée et n'eilge, pour le franchir, qu'une opération fort ordinaire. Une autre Ile se trouve ideui lieues au-dessous de Vienne ; c'est la célèbre Lobau. Plus vaste et surtout beaucoup plus étendue eo , profondeur, elle n'a pas moins d'une petite lieue de long sur trois quarts de lieue de profondeur (c'est-à-dire de largeur d'un coté du lit à l'autre). Elle est séparée de la rive droite par une autre tle qui n'a pas moins de 3,000 toises de tour, puis par le grand lit, < où se trouvent encore cinq a six autres lies. Cette grande division des eaux du Danube les rend moins profondes et moins rapides. Le premier bras qui sépare Ebersdorf de la première Ile n'a pas moins de 240 toises; le second en a 160, et aboutit à la Lobau. Enfin, un troisième bras, qui se subdivise souvent par d'autres Ilots, sépare cette grande Ile de la rive du Marschfeld. et forme comme le fossé de cette espèce de citadelle. Il a près de 70 toises, mais se trouve, de loin eo loin, coupé de quelques Iles.
et, après avoir fait un long circuit dans le pays, s'était rapproché du Danube et rallié au général Hiller, qui, dès lo 7 mai, avait passé sur la rive gauche. L'archiduc prit dès lors une nouvelle disposition : il laissa Kollowrath en observation sur la frontière de Bohême pour s'opposer aux entreprises de Bernadotle et de Vandamme, et résolut, avec le reste de ses forces, c'est-à-dire avec 90,000 hommes, d'attendre l'empereur au passage du Danube.
Le 19, il apprit l'occupation de l'île Lobau, et le 20 la construction du pont sur le troisième bras du Danube. Le 21, il prit position entre le mont Bisamberg et le ruisseau de Russbach. 11 était séparé des avant-postes de l'armée française par la plaine de Markfeld. Son but était d'envelopper notre armée dans un cercle étroit, et de la rejeter au delà du Danube. Vers quatre heures de l'aprèsmidi, 3ô,000 hommes environ des corps de Masséna, de Lannes, et quelques divisions de cavalerie, avaient pris position ainsi que nous l'avons indiqué plus haut. Le reste des troupes continuait à défiler.
C'est en ce moment que l'archiduc commença l'attaque en débouchant impéteusement contre la gauche des Français, à Gross-Aspern. C'étaient les troupes de Masséna qui occupaient cette position. L'attaque fut vive, la défense fut énergique. Trois fois les Autrichiens revinrent à la charge , trois fois ils furent repoussés ; enfin , désespérant d'enlever Gross-Aspern , le général Hiller renonça à l'attaquer.
Le maréchal Lannes fut attaqué non moins vivement à Essling, — Après une lutte acharnée et meurtrière, après avoir successivement soutenu les efforts de trois colonnes ennemies, le maréchal français fut sur le point de se replier, lorsqu'il se vit pressé de front par une quatrième colonne et pris à revers par une cinquième. Mais Napoléon veillait sur la marche du combat. 11 fit avancer le maréchal Bessiôres avec toute la cavalerie au secours du maréchal Lannes, et rétablit le combat. — Prenant ensuite audacieusement l'offensive, il culbuta le corps du général Hohenzolhern, et détruisit presque en entier le régiment du général O'Reilly. — - La nuit mit un terme au combat
Les deux armées conservèrent leur position respective, et passèrent la nuit en présence.
Pendant la nuit, d'autres troupes passèrent le fleuve et vinrent se mettre en ligne. C'étaient le corps du général Oudinot, unejpartiede la garde et plusieurs brigades de cavalerie.
Le 22, à quatre heures du matin, le combat recommença. Le maréchal Masséna fut atlaqué le premier, et comme la veille, après de prodigieux efforts d'audace et d'acharnement, les ennemis durent renoncer à s'emparer de Gross- Aspern.
A Essling, le combat fut non moins terrible et non moins acharné. La division Boudet s'immortalisa par la défense de cette position.
Napoléon, placé en arrière de la ligne de bataille, suivait avec attention les mouvements des ennemis. Il remarqua que leur centre occupait un front trèsétendu, et qu'il serait facile de le percer et de couper en deux leur armée.
Le maréchal Lannes fut chargé de cette mission. La division Saint-Hilaire I1L 34
formait l'avant-garde , le corps d'Oudinot la gauche, la division Boudet la droite. Ces troupes devaient être soutenues par la cavalerie formée en niasse et placée daos les intervalles et sur le derrière de l'infanterie. Une nombreuse artillerie couvrait le front de cette ligne.
A la vue du danger qui menaçait son centre, l'archiduc s'empressa de le renforcer ; mais tous ses efforts furent inutiles. Nos colonnes firent une sanglante trouée sur la ligne enncmio, la culbutèrent et la mirent en fuito. La cavalerie autrichienne essaya vainement de s'opposer à la marche victorieuse de nos colonnes ; elle fut repoussée; l'archiduc chercha lui-même à rallier les troupes; il fut entraîné avec les fuyards. Encore un effort, et notre avant-garde va atteindre le quartier-général de l'archiduc, et le sort de la journée appartient aux Français.
Tout à coup l'on vient apprendre à l'empereur que les ponts jetés sur le Danube viennent d'être rompus par des bateaux chargés de pierres lancées par l'ennemi des Iles situées dans lo haut du fleuve. C'était un coup horrible, car il devenait impossible aux 40,000 hommes restés dans l'ile de rejoindre le reste de l'armée. Avec cette partie de l'armée se trouvaient quatre-vingts pièces d'artillerie et les munitions de réserve.
Napoléon fit aussitôt arrêter les mouvements du maréchal Lannes, et lui ordonna de prendre sa position entre Essling et Gros-Aspern. A la nouvelle de ces ordres, les soldats sont altérés. Ils apprennent avec terreur le danger dont ils sont menacés. Un morne silence succède tout a coup aux cris de joie, précurseurs de la victoire. Mais l'attitude calme de l'empereur contribue à maintenir la confiance des chefs et se communique aux troupes. Chacun prend son parti avec résignation et s'apprête à faire son devoir.
A ce mouvement rétrograde, l'archiduc comprit que les moyens qu'il avait employés contre les ponts avaient réussi. Il fit reformer aussitôt ses colonnes dispersées, et revint à la charge avec ardeur. Le combat recommença sur le même terr.tin que la veille, et avec le même acharnement. Les Français eurent à souffrir beaucoup sous le feu concentrique de deux cents pièces d'artillerie que l'archiduc avait remises en position.
L'archiduc, mieux inspiré que la veille, et imitant la manœuvre que Napoléon venait d'ordonner sur son centre, avait porté tous ses efforts sur celui des Français. Nos soldats, obligés de ménager leurs munitions, restèrent l'arme au bras, sous le feu meurtrier des Autrichiens, et ne tiraient que de loin en loin. Vers midi, l'ennemi cherche à tourner la position de Gross-Aspern du côté de Sladlau. Il est arrêté par nos troupes. En ce moment, le général Saint- Hilaire est emporté par un boulet de canon. Lannes court à la hâte pour se mettre à la tête des soldats de ce brave vétéran de l'armée d'Italie, et les ramène dans la direction d'Essling. L'ennemi, enhardi par le succès, presse de plus en plus nos troupes. Aspern et Essling deviennent de nouveau le théâtre d'un terrible combat ; bientôt la bataille se change en une affreuse boucherie. A deui heures l'archiduc, rebuté de vingt attaques infructueuses contre les deux villages, vint tenter un nouvel effort sur notre centre. Là encore il fut
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repoussé. Enfin, il se rejette surEssling, et parvient à s'en rendre maître. Le général Mouton reçoit l'ordre de reprendre cette position. 11 (''tait quatre heures; depuis près de trente heures, nos troupes n'avaient cessé de combattre. En ce moment, le duc de Montebello, qui se promenait à pied derrière la ligne des tirailleurs, entre Essling et Aspern, fut frappé d'un boulet qui lui fracassa les deux jambes; on l'emporta du champ de bataille (t).
Le combat cessa à dix heures du soir; comme la veille, chacune des deux armées reste dans sa position. Près de 13,000 hommes avaient été tueVou blessés de part et d'autre.
Pendant ce temps, Napoléon s'occupait du soin de ramener ses troupes dans l'Ile Lobau et d'assurer sa retraite. Ce mouvement s'exécuta avec un ordre admirable , sans que l'ennemi pût s'y opposer. Quand le dernier corps de troupes eut repassé le fleuve, on releva les ponts, et l'armée se trouva bloquée dans l'Ile Lobau.
Pendant ce temps, le prince Eugène, reprenant l'offensive, s'avançait par la Dravepour rejoindre l'armée française. Trois jours après la bataille, les ponts du Danube ayant été réparés, la cavalerie légère de Davoust se mit en communication avec cette armée. Napoléon salua son arrivée par cette proclamation où se trouvent résumées ses opérations militaires.
m Soldait de l'armée d'Italie 1 voua avez glorieusement atteint le but que je vous avait marqué : le Sommering a été témoin de votre jonclioo avec la grande année.
» Soyez les bien venu», je suis content de voui. Surpris par un ennemi perfide avant que vos colonnes fussent réunies, vous avez dû rétrograder jusqu'à l'Adige; mais lorsque vous reçûtes l'ordre de marcher en avant, vous étiez sur le champ mémorable d'Aréole, et là vous jurâtes, sur les mânes de nos héros, de triompher. Vous avez tenu parole à la bataille de la Pïave, aux combats de San-Daniele, de Tarvis et de Goritz; vous avez pris d'assaut les forts de Malborguetto, de Pradel, et fait capituler la division ennemie retranchée dans Prewald et dans Layhsch. Vous n'aviez pas encore passé la Drave, et déjà vingt-cinq mille prisonniers, six cents pièces de canon, dix drapeaux, avaient signalé votre valeur. Depuis, la Drave, la Save, la Murcb, n'ont pas retardé *olre marche.
» La colonne autrichienne de Jellachicb, qui la première entra dans Munich, qui donna le signal des massacres dans le Tyrol, environnée à Sao-Vlichele, e»t tombée sous vos baïonnettes : vous avez fait une prompte justice de ces débris dérobés à la colère de la grande armée.
» Soldats! cette armée autrichienne, qui un instant souilla par sa présence nos provinces, battue, dispersée, anéantie, grâce à voua, sera un e temple de la vérité de cette devise : Dio me la diode, guai a chi la toeca!
• Dieu me l'a donnée, malheur à qui la touche! •
L'armée d'Italie devint aussitôt l'aile droite delà grande armée, et reçut l'ordre de continuer à poursuivre l'ennemi en Hongrie, et de faire les plus grands efforts pour empêcher la réunion des 8' et 9' corps autrichiens sous les ordres de l'archiduc Jean, avec l'armée principale, à laquelle Napoléon venait d'avoir afTaire à Essling et qui était commandée par l'archiduc Charles.
Le 12 juin toute l'armée se porta en avant dans la direction de Papa, et cette ville fut occupée après un vif engagement.
L'archiduc Jean venait de faire sa jonction avec l'archiduc Joseph ; ce dernier arrivait à la tête d'un corps insurrectionnel qu'il venait de lever en Hongrie ; une fois réunis, les deux princes résolurent de tenter les chances d'une bataille ; en conséquence, ils arrêtèrent le mouvement rétrograde de leurs troupes et prirent position sur les hauteurs qui masquent Raab, en se couvrant par des retranchements et par une nombreuse artillerie.
Le 13 au matin l'armée française employa toute la journée à reconnaître la ligne ennemie; cette reconnaissance faite, le prince Eugène ordonna t'attaque pour le lendemain 14. Le général Macdonald,qui était à une marche en arrière, reçut l'ordre de précipiter le mouvement de la division Lamarque et du détachement de la division Broussicr, pour se placer en ligne avec la division Badaise, à l'extrême gauche de l'armée ; mais quelque diligence qu'elle fît, elle n'arriva que sur les quatre heures de l'après-midi et trouva déjà la défaite de l'ennemi décidée : elle se mit aussitôt à sa poursuite et chargea son arrièregarde, dont elle changea la retraite en déroute. La perle des Autrichiens s'éleva dans cette journée à 3,000 prisonniers et à 4,000 morts ou blessés ; le lendemain, le prince Eugène mit le siège devant Raab, qui se rendit le 24.
Le 2 juillet le prince Eugène reçut du quartier impérial l'ordre de se mettre en mouvement pour se réunir à la grande armée dans l'Ile de Lobau ; le 5 il y avait rejoint Napoléon.
Depuis la bataille d'Essling, si fatale aux deux armées, il y avait eu une espèce de trêve tacite , dans laquelle le prince Charles d'un côté et l'empereur Napoléon de l'autre, avaient concentré toutes leurs forces; le premier sur la rive gauche du Danube, le second dans l'île de Lobau; il semblait arrêté davance que le sort de l'Allemagne devait se décider dans les plaines de Wagram.
L'armée de l'archiduc, considérablement augmentée par de nombreux renforts arrivés de Hongrie, de Moravie et de Bohême, comptait sur la rive gauche du Danube 180,000 hommes et 900 pièces d'artillerie; en outre, tout ce que l'art de l'ingénieur peut inventer pour fortifier une position, l'archiduc l'avait fait pour s'opposer au passage de l'armée française ; d'immenses ouvrages de campagne avaient été établis depuis le village d'Enzersdorf jusqu'à celui de Gross-Aspern, en passant par Essling : tous ces travaux fraisés et palissadés étaient liés entre eux par une courtine et armés de plus de 150 pièces de canon, qui sur une largeur de trois quarts de lieue balayaient toute la rive gauche du fleuve ; le reste de l'armée autrichienne, le front couvert par le Rusbach, petit ruisseau qui à cet endroit s'étend parallèlement au Danube tout en coulant dans un sens opposé, était établi sur des collines une lieue en arrière de ces retranchements , et protégé encore par d'autres ouvrages , mais moins importants que les premiers.
De son côté Napoléon avait profilé de l'inaction de l'archiduc pour se fortifier dans l'île de Lobau ; cette île, réservée jusque-là pour les chasses de l'empereur et des archiducs, était devenue une véritable place force ; trois ponts parallèles de six cents pas de longueur, et sur lesquels trois voitures auraient pu passer
de front, liaient l'île à la rive droite et assuraient les communications de l'armée avec Vienne ; des estacades établies dans différentes directions protégeaient ces ponts contre tout accident pareil à celui qui avait amené le désastre d'Essling; ni brûlots ni machines incendiaires ne pouvaient avoir prise sur eux, et 120 bouches à feu défendaient les redoutes de leurs trois têtes; au reste, tout avait aux environs changé, non-seulement de face, mais encore de nom ; l'Ile principale et les Iles adjacentes avaient été baptisées par les soldats, et avaient reçu les noms de leurs chefs : l'île Lobau, comme la plus grande, s'appelait l'île Napoléon; quant aux autres, c'étaient les îles Masséna, Montébello, Espagne, Petit, Saint-Hilaire et Alexandre ; toutes étaient fortifiées et servaient en quelque sorte d'ouvrages avancés à l'Ile Napoléon.
Pendant l'exécution de tous ces travaux, Napoléon était demeuré à Schœnbrunn. Le lw juillet, il transporta son quartier-général dans l'Ile; pendant les quinze jours qui venaient de s'écouler, son armée à lui s'était accrue aussi dans une proportion presque égale à celle de l'archiduc, et avec les soldats et le matériel qu'Eugène lui amenait, et l'armée de Dalmatie qui venait d'arriver conduite par Marmont, il comptait cent cinquante mille hommes et quatre cents bouches à feu.
La disposition des travaux établis par l'archiduc sur la rive gauche du Danube, prouvait à l'empereur que le prince Charles lui croyait l'intention de passer le fleuve sur les mêmes points que la première fois; comme il entrait dans les plans de l'empereur de le maintenir dans cette erreur, il fit ses dispositions en conséquence.
Le 2 juillet, cinq cents voltigeurs, sous les ordres d'un aide de camp de Masséna, passent dans l'Ile du Moulin, située en face d'Essling, c'est-à-dire juste vers le centre des retranchements ennemis, et s'y établirent En quelques heures celte île est jointe à la rive gauche par un petit pont, en tête duquel on construit une flèche; Napoléon voit avec plaisir que cette démonstration est prise au sérieux, et que le village d'Essling dirige un feu très-vif sur ce faux point d'attaque.
Dans la journée du 4, l'armée se concentre; tout ce qui ne peut pas tenir dans la Lobau se réunit à Kaiser-Ebersdorf , et s'apprête à passer dans l'Ile, à mesure que les troupes qui auront franchi le fleuve laisseront vacantes les places qu'elles occupent. A dix heures du soir, tandis que l'ennemi nous attend par le pont que nous avons jeté le 2, quinze cents voltigeurs, dirigés par le général Canroux, se jettent dans des barques, et à la faveur d'une nuit obscure et orageuse, débarquent sur la rive gauche du Danube, au-dessous de l'tle Alexandre et en face du village de Mellenten ; dix chaloupes canonnières sous les ordres du capitaine de vaisseau Batte, protègent leur débarquement ; quelques postes ennemis qui gardent seuls cette partie du fleuve sont repoussés jusqu'à Mellenten; mais aux premiers coups de fusil qu'ils échangent avec nos soldats, toute la ligne des retranchements ennemis s'enflamme ; le feu de nos batteries leur répond aussitôt ; l'orage contenu jusqu'alors éclate, tout est en feu; le ciel et la terre, l'éclair et le tonnerre, luttent avec la flamme et le bruit
du canon; de seconde en seconde, le champ de bataille passe d'une clarté sombre à l'obscurité la plus complète. Tout à coup les batteries des îles de Montebello et d'Espagne, qui écrasent le village d'Enzersdorf d'une grêle d'obus, mettent le feu au village. Comme personne ne s'occupe de l'éteindre, il se répand avec rapidité; désormais on se battra comme à la lumière du soleil ; un vaste bûcher s'allume qui éclaire à trois quarts de lieue autour de lui ; n'importe, on passera à la lueur de l'incendie.
En effet, en ce moment même on jette sur le Danube un pont d'une invention nouvelle et dont on va faire l'essai pour la première fois ; ce pont, construit sur les dessins d'un chef de bataillon d'artillerie nommé Victor Dessales, a quatre-vingts toises de long et est d'une seule pièce ; il sort tout construit d'un bras secondaire. On l'amarre à la rive droite par une de ses extrémités ; puis une fois amarré par le bas, le courant pousse la partie supérieure; l'autre extrémité s'arrête alors toute seule à l'autre rive, l'infanterie s'y élance aussitôt et passe au pas de charge, sous une voûte de boulets qui parlant les uns de l'Ile et les autres des retranchements ennemis, se croisent au-dessus de sa tête. A trois heures du matin, cinq autres ponts sont jetés, et l'armée tout entière débouche, ayant sa gauche à quinze cents toises au-dessous d'Enzersdorf et sa droite à Wittau. Ainsi toute la ligne de retranchements établie d'Enzersdorf à Gross-Aspern est devenue inutile, et le soleil en se levant épuré par l'orage de la nuit, éclaire le terrible et magnifique spectacle d'une armée de cent cinquante mille hommes, traînant avec elle quatre cents pièces de canon, qui se déploie majestueusement dans les riches plaines où coule le Danube.
Dans celle nouvelle disposition, qui, ainsi que nous l'avons dit, rendait inutiles les ouvrages de défense des Autrichiens et qui forçait l'ennemi à recevoir la bataille sur le terrain choisi par l'empereur lui-même, le corps du maréchal Masséna tient notre extrême gauche, ceux de Bernadotte et d'Oudinot le centre, et celui du maréchal Davoust la droite; derrière cette première ligne, s'avancent, formant la réserve, la garde impériale et la grosse cavalerie, puis l'armée d'Italie sous les ordres du vice-roi, et le corps de Dalmatie sous ceux du général Marmont
Vingt mille hommes sous les ordres du général Régnier restent pour la garde de l'île et pour la défense des ouvrages qui la protègent.
L'armée, comme on le voit, a passé sans trop d'obstacles; l'archiduc, étonné d'un déploiement de masses aussi rapide, et comptant sur la lenteur ordinaire des passages de fleuves, n'a pas été prêt à temps et a perdu le moment de nous attaquer ; maintenant il faut qu'il se tienne sur la défensive.
Effectivement, grâce à cette grande célérité, l'archiduc a été pris à l'improviste. Son armée est à peu près égale à la nôtre et même supérieure, c'est vrai; mais il attend d'un moment à l'autre l'archiduc Jean, avec vingt mille hommes, et l'archiduc Jean n'est point arrivé ; mais malgré la canonnade de la nuit qui a dû lui indiquer que les deux armées sont aux prises, Kollowrath ne débouche point du Bisamberg : le prince n'a donc sous sa main que Klenau, Bellegarde et Hohenzollern, avec ses réserves de grenadiers.
Heureusement pour lui, au moment où Ton vient de déloger les quelques postes autrichiens restés dans le village de Mullenten, dans le château de Sachsengaug, dans le village de Wittau et dans le bourg d'Enzersdorf, Napoléon s'aperçoit que Berthier a commis une erreur dans l'expédition de ses ordres. Davoust, comme nous l'avons dit, était destiné à former l'aile droite et Oudinot le centre. Trompé par les ordres du major général, Davoust, au contraire, a passé sur les ponts du centre, et Oudinot a passé sur les radeaux de la droite : il faut que chacun reprenne sa position, et l'on perd deux ou trois heures dans cette manœuvre; quelque diligence que mette Napoléon, il ne peut atteindre Raasdorf avant trois heures du soir, et c'est nous qui à notre tour avons perdu l'occasion d'écraser l'archiduc avant la réunion de toutes ses forces. Cependant à six heures du soir notre ligne est formée et nos réserves en position : notre armée a pivoté sur sa gauche, sa droite et son centre se sont emparés de tous les petits villages qu'ils ont trouvés sur leur route ; sa droite, commandée par Davoust, s'appuie à Glinzendorff et est flanquée par Grouchy et ses dragons; sa gauche , commandée par Masséna, s'étend entre Brentlée et le Danube : Bernadotte a en face de lui Aderklaa;* enfin, Eugène et Oudinot en marchant droit devant eux, attaqueront Wagram, Beaumersdorff et GrosshaufTen.
Quant aux Autrichiens, ils forment une ligne parallèle à la nôtre, quoique plus étendue et plus circulaire. Rosemberg et Hohenzollern tiennent à l'extrême gauche le plateau de Nunziédel, et, défendus par le ftusbach, font face À Davoust ; le centre, sous les ordres de Bellegarde, tient Wagram et fait face à Bernadotte , à Eugène et à Oudinot ; enfin, Klénau et Kollowrath, formant un angle obtus avec le reste de la ligne, s'étendent de Wagram en passant par Gérarsdorf jusqu'au pied du Bisamberg. *
H est sept heures du soir lorsque ces dispositions sont prises, à peine restet-il une heure de jour; n'importe, Napoléon ne veut pas perdre l'avantage que lui offre l'absence de l'archiduc Jean; l'ordre de l'attaque est donné et court sur toute la ligne.
Aussitôt Masséna s'empare des retranchements qu'il a en face de lui, et enlève successivement et au pas de charge Essling et Gross-Aspern ; à l'attaque de ce premier village son cheval s'abat sous lui , on le croit mort un instant; heureusement il n'est que blessé ; sa cuisse et son bras, engagés sous le cheval, ont été foulés; mais tout échauffé qu'il est par l'action, il se remet en selle et continue de commander.
En même temps, le prince de Ponte-Corvo fait enlever par les Saxons le village de Raasdorf , Eugène débouche sur Wagram, Oudinot seul est arrêté à Beaumersdorff, que le général Hardegg défend avec acharnement.
A neuf heures les trois divisions Sérac, Pacthod et Lamarque, sous les ordres de Macdonald, attaquent Wagram, centre de l'armée ennemie , et d'abord emportent le village, font 3,000 prisonniers et enlèvent 6 drapeaux ; mais alors le prince Charles fait avancer ses réserves, et au moment où Macdonald débouche au delà de Wagram, il se trouve pris entre le feu croisé de deux batteries et attaqué de front par les grenadiers ; en ce moment il apprend
qu'Oudinot, sur lequel il comptait pour soutenir la droite, est toujours occupé devant Beaumersdorffet ne peut venir à son aide : il ordonne alors la retraite et l'exécute dans le plus grand ordre , emmenant sus 3,000 prisonniers et ses 5 drapeaux, et s'appuyant sur Raasdorf, où il sait qu'il trouvera Bernadotte et ses Saxons.
Mais ce qui doit le sauver le perd ; pendant ce mouvement rétrograde la nuit est tout à fait venue ; les Saxons en apercevant les colonnes de Macdonald les prennent pour l'ennemi et font feu sur elles. Poursuivies par les Autrichiens, canonnées sur leurs deux flancs par des batteries volantes, reçues en tête par le canon et la mousqueterie des Saxons, les trois divisions hésitent, s'arrêtent et commencent à se disperser. Dans ce désordre croissant la voix des généraux cherche inutilement à se faire entendre ; les 3,000 prisonniers que l'on ramène refusent de marcher, se révoltent, saisissent des armes et augmentent la confusion ; des cinq grenadiers qui portent les drapeaux autrichiens, quatre sont tués ; les généraux Grenier. Seras, Sahuc et le chef d'élat-major Vignolles sont blessés. Heureusement la nuit cache à l'ennemi cette étrange échauffourée, dont il ne songe pas à profiter en faisant une trouée dans notre centre, et en séparant notre aile droite de notre aile gauche ; enfin les soldats de Bernadotte et de Macdonald se reconnaissent au moment où l'ennemi, craignant de s'engager , s'arrête ; on se retrouve au point d'où l'on est parti ; rien n'est perdu, mais tout est à recommencer le lendemain; le seul avantage que nous ayons remporté est que Masséna soit resté maître d'Essling et de Gross-Aspern.
Napoléon parcourt toute la ligne et donne ses ordres pour masser ses forces; Masséna se resserrera vers Aderklaa et Davoust sur Grosholl'en ; c'est le seul changement indiqué.
De son côté, l'archiduc Charles, qui regarde comme un succès la reprise de Wagram, se décide à reprendre l'offensive ; à minuit les ordres sont expédiés : Bellegarde au centre fera occuper Aderklaa; Rosemberg, à la gauche, débouchera par Glenzendorf, où, selon toutes les probabilités , l'archiduc Jean, auquel on a envoyé courrier sur courrier et qui doit arriver par Léopoldsdorf, fera sa jonction avec lui ; enfin Kollowrath, avec la droite, descendra du Bisamberg, se réunira à Klénau, et poussera notre gauche de manière à lui faire repasser les retranchements autrichiens, et à l'acculer au pont de la Lobau.
Le mouvement des deux chefs, comme on le voit, était fort différent : Napoléon avait dégarni ses ailes pour renforcer son centre; l'archiduc Charles avait dégarni son centre pour renforcer ses ailes.
Le terrain sur lequel les deux armées se trouvaient en bataille n'a guère que deux lieues et demie d'étendue; notre aile gauche, celle qui était la plus rapprochée du Danube, était donc à 1,200 toises à peu près de Vienne : aussi dès le point du jour, tous les clochers et tous les toits de la vieille ville impériale se couvrirent-ils de spectateurs, dont les regards plongeaient avidement dans l'immense cirque où 350,000 hommes allaient jouer le sort de deux nations.
Au lever du soleil la canonnade s'engagea sur les deux lignes, puis aussitôt
Rosemberg commença son mouvement en marchant sur Glenzendorf : ce mouvement offensif étonne Napoléon ; il a cru attaquer, et c'est lui qu'on attaque. Davoust s'avance à la rencontre de Rosemberg et reçoit le combat de front; l'empereur se porte aussitôt à son secours avec la garde et la division de cuirassiers du duc de Padoue et de Nansouty : deux charges de grosse cavalerie pénètrent jusqu'au fond des colonnes autrichiennes; Rosemberg est repoussé derrière la Russbach.
Pendant ce temps, Bellegarde a occupé fortement Aderklaa. On voit ses colonnes se masser autour de ce village. Napoléon pousse aussitôt sur lui le corps de Masséna; malheureusement moulu de sa chute de la veille, Masséna n'a pu remonter à cheval, et au lieu de guider ses colonnes, il est obligé de les suivre en calèche. Aderklaa n'en est pas moins enlevé au pas de charge et avec la plus grande vigueur ; mais comme Masséna n'est point au milieu d'elles pour régler leur mouvement, les troupes françaises, au lieu de faire halte dans le village et de se contenter de son occupation, en débouchent. Bernadotte, qui voit le corps de Masséna s'aventurer, appuie à droite pour le soutenir avec Dupas et ses Saxons; en ce moment l'ennemi paraît vers Sussenbrun. Masséna se jette au-devant de lui et l'arrête en avant de ce village ; mais l'archiduc profitant de ce mouvement qui dégarnit Aderklaa, marche avec ses grenadiers sur ce même village, et en chasse Gouvion Saint-Cyr, qui est obligé de se replier en désordre sur Molitor. Les Saxons culbutés sont mis en déroute : un jeune colonel fait tout ce qu'il peut pour arrêter son régiment, mais voyant que tout est inutile, menaces comme prières, il arrache le drapeau des mains de celui qui le portait, s'avance vers un régiment de la garde impériale, et jetant son drapeau dans les rangs des grenadiers : a Français, dit-il, je vous confie ce drapeau, vous saurez le défendre; mon régiment à moi est partout où l'on fait face à l'ennemi. » A ces mots il saute à bas de son cheval, ramasse un fusil, passe une giberne, et prend son rang parmi les grenadiers. Ainsi l'échec que l'archiduc vient d'éprouver à son extrême gauche a sa compensation dans le succès qu'il vient de remporter à son centre. Alors paraît la droite des Autrichiens; Kollowrath et Klenau, avec cinquante mille hommes réunis en une seule masse, s'avancent sur Brentlée et Hericbstetten, c'est-à-dire dans l'intervalle que Bernadotte a laissé libre entre sa gauche et le village de Gross- Aspern, où il ne reste que la division Boudet. Masséna voit le danger : il comprend qu'il n'a pas une minute à perdre s'il ne veut pas laisser isoler l'armée de ses ponts ; il se jette à gauche avec trois divisions, rencontre l'ennemi près de Newirthaus, et continue sa marche de flanc ; mais il est harcelé par des charges successives et sans cesse renouvelées, auxquelles à chaque moment il est obligé de faire face. Pendant ce temps la colonne de Klénau continue son mouvement sur Gross-Aspern. La division Boudet sort alors de ce village et s'apprête à lui en disputer la possession. Klénau, qui est trois fois plus nombreux qu'elle, la heurte, la repousse, l'écrase; sans appui sur sa droite, la division Boudet se replie sur la tête du pont, son artillerie est enlevée, Gross- Aspern est repris, notre gauche est forcée; Bernadotte et Masséna s'établissent III. 35
HISTOIRE Ut L'ARMÉE
en équerre, faisant face d'un côté au Danube ët dë l'autre h Rolloftrath. Deui officiers d'ordonnance accoureUt successivement attnoncer à l'empereur, le premier* que notre gauche est attaquée par des forces supérieures, le second, qu'elle est débordée de près de trois mlUe toises, et que l'ennemi, après avoir repris Gross-A&përn, déploie des masses énormes et une artillerie forraidablë dans l'espace compris entre ce village et celui de Newirthaus.
Tout le plan adopté par Napoléon se trouve changé à cëttë nouvelle : Ses masses sé préparaient à enlever la position de Russbaeh, la droite ën avant ; mais l'ennemi, en se glissant entré sa gauche et le Danube, le force de transporter sur Un autre point le Véritable champ de bataille. La manœuvre de l'archiduc est hardie, mais imprudente: on ne coUbe pas Une armée de 140^000 hommes comme une division. Deui partis restent à l'empereur : renverser avec sa droite la gauebé de l'ennemi, forcer l'archiduc à lui abandonner la place qu'il occupait le matin et a reprëndre celle de l'armée française, lëvef ses ponts et pousser devant lui jusque dans lë Danube toute cette masse ennemie prise entre deux feux ; ou bien de se jeter sur le centré avec les forces réunies d Eugène* dë Bërhadolte, de Marmont et d'Oudindt, d'y faire Unë large trouée, et d'isoler ainsi de son aile gauche et de son centre gauche tout ce qui s'est aventuré sur Gross-Aspern et Ëssling. Ce dernier parti donnera une victoire moins complète; mais le premlef exige, en supposant que toutes les attaques réussissent, au moins deux heures d'exécution, pendant lesquelles le succès de l'ennemi peut devenir dangereux. Napoléon s'arrête au second i il forcera le centre des Autrichiens au lieu de tourner et dé refouler leur gauche.
Cette résolution prise avec la rapidité du génie, il accourt a notre aile gauche, jette un coup d'oeil sur la position des deux armées, laisse à MesSéha le soin de contenir cette aile sans s'engager trop vivement contre des forces si supérieures, puis court à son centre, où une partie des troupes de Davoust, dégarnissant l'aile droite, viennent d'arriver. Eugène» qui a marché sur Wagram, reçoit l'ordre de changer de direction et de venir prendre h gauche la place où Masséna a d'abord combattu ; il sera immédiatement suivi de Màrmoht et des Bavarois.
Mais ces dispositions nouvelles prennent du temps; il faut occuper l'ennemi et empêcher KollowCath d'aller plus avant. Bessières reçoit l'ordre de se mettre à la tête de sa cavalerie et de charger. Une première Charge s'exécute avec succès; mais à la seconde, Bessières a son cheval tué sous lui. 11 tombe; on le croit mort ; sa colonne s'arrête indécise. Walther, le brave de Hoheulinden , lui succède ; mais il ne sait pas le but du mouvement qu'il exécute , et par conséquent l'exécute froidement; néanmoins, pendant un instant Kollowrath a été arrêté. Mais bientôt il reprend sa marche. Drouot s'avance alors derrière la cavalerie avec 60 pièces de réserve. La cavalerie s'ouvre et démasque la terrible batterie : les 6o pièces s'enflamment a la fois et vomissent sur les masses autrichiennes une pluie de mitraille et dë boulets. L'ennemi s'arrête, Drouot se porte en avant ; ses volées se succèdent avec une rapidité effrayante. Grèce à ce mouvement admirablement exécuté, le centre aura le temps de se former.
Pendant ce temps, Davoust, qui, tout en envoyant une partie de ses troupes au secours du centre, a gardé le commandement de la droite, reçoit l'ordre de déborder la gauche de l'ennemi et de rejeter sur Wagram tout ce qui s'opposerait à sa marche. Priant et Morand se mettent à la télé de leurs divisions, passent la Russbach au-dessous de Olenzendorf et débouchent entre Sussénbrun et Margraf-Nunziedel. Davoust attaque ce dernier village arec deux autres divisions. Quant à Oudlnot, ses ordres se bornent à contenir Hohenzollern dans Baumersdorf.
L'ordre s'exécute avec la vigueur et la précision que l'on peut attendre de pareilles troupes , commandées par de pareils chefs. Rosemberg, débordé et forcé de faire face, exécute la même manœuvre qu'a faite Masséna sur notre gauche, c'est-à-dire qu'il figure un angle droit. Davotfst , Friand et Mor&nd s'acharnent après la tour de Nunziedel, qui, une fois prise, ltit enlèvera son point d'appui. Un combat horrible s'engage sur ce point; tous les efforts des Autrichiens se réunissent contre Davoust. Ramenés trois fois à la charge, 1,200 des leurs viennent mourir sur nos baïonnettes. Rosemberg va être forcé : H envole demander du secours à Hohenzollern, qui, voyant la faiblesse avec laquelle l'attaque Oudinot, croit pouvoir se dégarnir et lui envoie une partie de ses troupes. Mais en ce moment Oudinot, qui depuis une heure se trouve ait milieu d*un feu terrible, se laisse aller peu à peu à l'irresse du bruit et de la fumée. 8on inaction lui pèse* il ne comprend pas pourquoi lui seul est condamné a rester oisif tandis que les autres font une si rude besogne. Ses soldats demandent à marcher; il n'y tient plus. L'ordre de la charge est donné ; lui-même se met h la tête de ses soldats en criant : En avant t Deux de ses brigades sont ramenées ; il se met a la tête de la troisième, fbfce le passage de la Russbach et gravit le plateau de Nunziedel, chassant tout devant lui. La position de Rosemberg devient alors plus critiqué que jamais; débordé par Montbrun et Morand, attaqué de front par Davoust, coupé d'Hohenzollern, et pris a revers par Oudinot, il prend en désordre le chemin de Bockflied, et se trouve séparé entièrement de l'armée qu'il ne peut plus rejoindre.
Napoléon suit a la fois les progrès de son aile droite et les mouvements de son centre. Il voit les feux de nos soldats gagner Nunziedel et couronner le plateau de Wagram ; il voit Eugène arriver et prendre position. C'est le moment qu'il attendait : un aide-de-camp se détache du groupe qui l'entoure et va porter à Masséna l'ordre dé reprendre l'offensive. Au bout d'un instant, l'Ordre eSt exécuté.
A la faveur de cette double attaque èt du dévouement de Drouot él de son artillerie. Napoléon a pu réunir à son centre une masse considérable; Mac-^ donald prend la tête ; huit bataillons sont déployés, treize autres se forment en colonnes serrées sur leurs deux ailes. Derrière eux marcheront Wrede et Serras ; les flancs seront couverts par la cavalerie légère et les cuirassiers de Nansouty; Pactod les secondera à droite, Durulie les appuiera à gauche; énfln Marmont et les Saxons, qui ont à venger leur défaite du matin, soutiendront l'armée d'Italie.
Le signal est donné , la masse géante s'ébranle , tout ce qui la masquait s'ouvre devant elle. Elle marche à l'ennemi , laisse Aderklaa à droite , se précipite sur le point de jonction entre le corps des grenadiers et celui de Kollowrath, pique droit au clocher de Sussenbrun , où est l'archiduc , qui lui oppose neuf grandes masses d'infanterie et de cavalerie , protégées par une artillerie considérable. Macdonald marche sous le feu droit à la première ligne, la heurte, l'enfonce, pousse devant lui tout ce qu'il rencontre, renverse tout ce qui veut l'arrêter. L'archiduc réunit tous ses efforts contre lui ; il est attaqué en tête et sur les deux flancs ; mais l'impulsion donnée se continue , il arrive ainsi jusqu'à Sussenbrun. Il a laissé 3,000 hommes sur la route, et de ses huit bataillons , à peine lui en reste-t-il cinq; au village, un nouveau mur de fer et de feu se déploie devant lui; il lui est impossible de forcer ce dernier obstacle ; il s'arrête : c'est le moment qu'attend Napoléon ; il lance dans la trouée déjà ouverte Nansouty et ses cuirassiers; en même temps, la division Durutte s'avance à gauche, et Pactbod à droite; les Bavarois et Serras entrent en ligne à leur tour; la jeune garde reprend la place qu'ils occupaient et devient la réserve ; Marmont et les Saxons chargent le corps de Bellegarde. Macdonald , se sentant soutenu à droite et à gauche, reprend son impulsion victorieuse; l'ennemi cède, s'enfonce, s'ouvre, se referme, mais recule en se refermant. Macdonald le poursuit et le pousse sur Gerarsdorff; mais là l'ennemi se rallie, car le village est retranché et protégé par des hauteurs hérissées d'artillerie , et le combat recommence plus acharné que jamais.
Pendant ce temps, Davoust et Oudinot ont continué à notre droite leur marche victorieuse au delà de la Russbach : Oudinot, maître du plateau de Wagram , s'est précipité sur les positions ennemies qui défendent le village, tandis que la division Pacthod l'enlève à la baïonnette ; tout le corps de Bellegarde est menacé à revers.
De son côté, Masséna a marché sur Essling et l'a repris sur l'ennemi ; d'Essling , il continue sa roule sur Gross-Aspern , l'enlève à son tour, fait sa jonction avec la division Boudet , qui, ainsi que nous l'avons dit, s'est ralliée sous le feu de notre tête de pont ; à son tour alors il attaque vigoureusement Klenau , et le repousse sur Leopoldam ; en ce moment il est joint par la cavalerie de Lassalle , qui charge en personne à la tête de trois régiments. Les Autrichiens, sur le point d'être écharpés, se forment en carrés et font volteface; Lassalle se précipite sur eux, et tombe frappé d'une balle au front; mais ses soldats furieux enfoncent, les uns après les autres, les quatre carrés autrichiens ; l'ennemi est poursuivi le sabre dans les reins jusqu'au pied du Bisamberg.
Alors l'archiduc , qui se voit débordé à droite et à gauche, donne l'ordre de la retraite : s'enlt'ter plus longtemps à tenir au centre, c'est perdre les deux corps d'armée engagés entre la Russbach et le Danube, et cela sans aucune chance de rétablir la bataille; le village de (ierarsdorfl* est évacué par les Autrichiens et occupé par les Franrai>; mais derrière le village, les ba-
taillons ennemis se retirent en bon ordre , les chevau-légers polonais et les chasseurs de la garde s'élancent à leur poursuite ; trois fois ils chargent les carrés des vieux grenadiers autrichiens, trois fois ils sont rejetés par eux sur l'infanterie française. Mais n'importe, la bataille est gagnée , et l'armée ennemie, en se retirant sur Korneburg et Wolkersdorf , abandonne, en preuve de sa défaite, 4,000 morts, 9,000 blessés, 18,000 prisonniers, 10 drapeaux et 40 pièces de canon. Macdonald, Marmont et Oudinot sont faits maréchaux sur le champ de bataille.
Le lt juillet suivant, c'est-à-dire cinq jours après la bataille de Wagram, le prince Jean Lichtenstein se présenta aux avant-postes français ; il venait proposer un armistice. L'empereur, en ce moment, arrivait devant Znaïm: on eut beaucoup de peine à faire cesser le feu, tant les troupes étaient acharnées.
L'armistice fut débattu pendant la nuit. Plusieurs généraux français étaient d'avis de ne pas l'accepter et d'achever d'écraser l'Autriche, puisqu'on était en train. Napoléon coupa court à la discussion, en disant : Assez de sang versé, j'accepte l'armistice.
Par suite de cet armistice, l'armée française occupa les positions suivantes: le corps du maréchal Masséna était cantonné dans le cercle tic Znaun ; le maréchal Davoust, dans celui de Brunn; le duc de Haguse, à Kombourg ; le maréchal Oudinot, à Spitz; l'armée d'Italie, à Presbourg et àGratz; la garde impériale occupait le château de Schœnbrun, où l'empereur avait reporté sou quartier général.
La paix de Vienne fut signée quelques mois après, le 14 octobre; elle coûtait à l'Autriche 3 millions et demi d'habitants; car Napoléon, par le traité , réunissait à l'empire, sous le nom de provinces lllyriennes, une partie de la Carinthie, de la Carniole, de la Dalmatic et de la Croatie, ce qui composait une population toute guerrière de 1,500,000 habitants, et portait les frontières de France jusqu'à la Drave. Eu outre , il fit donner à la Bavière Salsbourg, Linn avec Braunau et le district important des sources de la Traun. De cette manière, six jours de marche séparaient les frontières de l'empire de la capitale de l'Autriche, démantelée par ordre du vainqueur.
Le 24 du même mois Napoléon était à Paris. Le sénat lui adressa un discours de félicitations solennelles qui se terminait par celte phrase : Au plus grand des héros, qui n'a voulu commander à la victoire que pour le bonheur de la terre , le peuple français reconnaissant.
Expédition de Walcheren. — Pendant que Napoléon triomphait des armées de l'Autriche à Essling et à Wagram, l'Angleterre exéculait une tentative de dévastation sur les rivages de la Hollande, et menaçait de détruire le nouveau port d'Anvers, une des plus belles créations du génie de Napoléon.
Le traité de Tilsitt avait frappé de terreur le gouvernement anglais. Il s'empressa de réunir tous ses efforts pour aider ses alliés d'Espagne, de Portugal et d'Allemagne. Les colonies de la France , ruinées par la marine anglaise , valaient à peine que l'Angleterre les convoitât ; elle rappela la plus grande
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partie de ses foires vers le continent européen , et put ainsi disposer d'environ 100,000 hommes. Dès le mois d'avril 1809, d'immenses armements se préparaient dans les ports anglais; plusieurs expéditions avaient été résolues: l'une, pour la péninsule, portant sir Arthur Wellesley avec 90,000 hommes; l'autre, sous les ordres de l'amiral Gambier, ayant pour mission de brôler l'escadre de Rocheforl au moyen de machines infernales; une autre contre la Zélande , sous les ordres de lord Chatam , à laquelle on destina 35,000 hommes; et enfin une quatrième , sous les ordres du général Sluart, devait jeter sur les eûtes de la Calabre 20,000 Anglo-Siciliens. Nous avons vu déjà quel fut le résultat des opérations de la première l'expédition de Portugal ; la seconde fut moins heureuse; cependant l'amiral Gambier parvint à brûler quatre vaisseaux fiançais qui étaient à l'ancre dans le port de Rochefort.
Ce succès incomplet ne satisfît pas l'exigence de l'amirauté britannique, en raison des sacrifices qu'avait coulés l'expédition, et l'amiral Gambier fut soumis à une enquête.
La troisième expédition, la plus importante pour le cabinet britannique, avait pour but, ainsi que nous l'avons dit en commençant, de ruiner le port d'Anvers, de brûler notre flotte, de détruire les chantiers, et puis de combler la passe de l'Escaut pour la rendre impraticable; enfin de porter la dévasta-»tion dans tous les établissements maritimes du nord de la Hollande.
Une flotte immense, composée de 39 vaisseaux de ligne , 80 frégates avec une flottille nombreuse de canonnières portant 35,000 hommes de débarquement, fut dirigée vers File de Walcheren, où elle débarqua le VT août. Heureusement lord Chatam commit plusieurs fautes qui firent manquer l'expédition d'une entreprise qui eût infailliblement atteint son but si elle eût été mieux conduite. Notre flotte prise au dépourvu eût été indubitablement perdue si le général anglais se fût porlé sur Anvere avec son armée. Lord Chatam hésita, craignant do se compromettre sur la terre ferme. Au lieu de marcher brusquement sur celte ville, il débarqua le 1" août le gros de ses forces au nord de l'Ile de Walcheren, où il mit le siège devant Flessingue. En même temps une de ses divisions s'empara du fort de Batz , situé au point où l'Escaut se divise en deux bras. Ces lenteurs donnèrent au général français Rousseau le temps de préparer ses moyens de défense. Il fit passer deux bataillons de renfort dans Flessingue, où commandait le général Monet, et dont la flotte anglaise n'avait pas môme songé à intercepter les communications avec Breskens.
Flessingue était une mauvaise place de guerre, incapable de soutenir un siège vigoureux; aussi, après trois jours d'un bombardemeot épouvantable, le général Monet capitula et se rendit prisonnier avec 4,000 hommes. Mais comme il n'y avait aucune brèche au corps de la place, il fut condamné par un conseil de guerre, pour n'avoir pas fait tout ce qu'il pouvait.
Dans cet intervalle, le roi de Hollande, instruit du danger qui le menaçait, courut en toute hate, à la tète de ses gardes et de 7 ou 8,000 hommes de tempes, au-devant de l'ennemi. Le ministère français, de son cété, s'empressa
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de diriger sur ee point tout ce qu'il y avait d'hommes valides dans les dépôts. Bientôt les bataillons affluèrent de toutes paris, et Bernadotte reçut le commandement en chef de telle armée. Il arriva en Hollande le 16 août, au moment de la prise de Flessihgue. 11 jeta ses forces sur la rive droite de l'Escaut, pour protéger la place d'Anvers Mais Ghalam voyant ses projets déjoués reprit en toute hâte le chemin de l'Angleterre, en laissant le tiers de son armée à Flessingue, qu'il évacua quelque temps après» en dévastant les grands établissements que nous y avions formés pour la construction des vaisseaux.
Ge résultat, qui contrastait avec l'énormilé des préparatifs, les plus considérables que l'Angleterre eût jamais faits, lui coûta 8 a 10,000 hommes, et servit à la couvrir de honte et de ridicule.
Vers le même temps l'expédition de Sicile se montrait sur les côtes de là Calabre, et s'emparait du rocher deSylla, qui fut bientôt repris parles troupes françaises. Un détachement de ce même corps prenait possession des lies Ioniennes, des lies d'ischia et de Prodda, et tentait vainement de surprendre un point de la côte ou l'on pût jeter des troupes et soulever les populations contre le gouvernement du roi Murât; mais nulle part ces tentatives n'eurent de succès.
Ainsi, dans celte année 1809, si glorieuse pour les Français, les Anglais vi* rettt échouer tous leurs projets et tous leurs efforts contre la puissance de l'empire.
Etpagw. — Revenons maintenant aux armées que nous avons laissées en Espagne.
Après la bataille d'Ocana, l'armée française, on se lê rappelle, élail victorieuse sur tous les points. Dans la vieille Castille, le général Kellermahn avait remporté la victoire d Alba de Tormes ; dans 1* Aragon, le général Suchet avait eu aussi des avantages éclatants. Enfin, dans la Catalogne, le maréchal Augereau s'était emparé de Gironne après un long siège. Il ne restait plus, pour achever la conquête de la péninsule, qu'à s'emparer de l'Andalousie. La conquête du midi de l'Espagne fut résolue.
Le maréchal duc de Dalmatie avait remplacé le maréchal Jourdan dans les fonctions de major général des armées françaises en Espagne. On assure, bien que Ce fait n'ait jamais positivement été établi, que le maréc hal Soult s'était opposé longtemps à l'expédition de l'Andalousie. Il rappelait le sort du général Dupont à Baylen, et faisait ressortir le dartger qu'il y aurait à laisser la capitale de l'Espagne dégarnie de troupes en présence d'un général habile comme lord Wellington. Mais le roi Joseph insista en déclarant que le général Kellermann suffirait pour empêcher l'armée anglo-portugaise de rien entreprendre de décisif, et que si un mouvement agressif avait lieu de la part de celte armée, il suffirait à la réserve de l'armée de l'Andalousie de faire volteface et de revenir sur ses pas pour placer le général enhemi dans une position Critique. Le roi Joseph avait le pressentiment -du succès. L'armée expéditionnaire se mit en marche dans les premiers jours de janvlef l8t0. Le roi Joseph lui-même quitta Madrid quelques jours après pour se joindre aux corps éxpê-
ditionnaires. L'armée s'élevait à cinquante mille hommes. Le centre de cette armée, commandé par le maréchal Mortier, suivait la grande route de Madrid à Cadix ; l'aile droite, sous les ordres du maréchal Victor, se dirigeait sur Almaden ; enlin l'aile gauche, commandée par le général Sébastiani, marchait sur Linarès. La réserve était sous les ordres du général Dessoles. Ces trois corps d'armée devaient opérer simultanément.
Le maréchal Soult avait décidé que le corps principal de l'armée d'Andalousie forcerait le passage des Sierras au fameux défilé d'Espena-Perrot. Arrivé sur les bords de la Guadiana, à l'endroit où cette rivière se perd pour aller reparaître quelques lieues plus loin, le maréchal de Bellune, qui avait le commandement de ce corps, partagea son armée en deux grandes fractions : l'une, celle de gauche, avait ostensiblement l'orJre de forcer le passage difficile de l'Espena-Perros ; l'autre se dirigeait par la route presque impraticable d'Almaden de la Plala.
Le passage de l'Espena-Perros était merveilleusement défendu par la nature. Les nombreux débris des armées espagnoles qui s'étaient réfugiées en Andalousie, ainsi que les nouvelles levées qui avaient eu lieu dans celte contrée, en interdisaient l'approche. On y avait organisé les dispositions les plus énergiques. En arrivant devant ce passage, le commandant de l'armée française déploya de son côté l'appareil le plus formidable, passa quarante-huit heures à ordonner tous les préparatifs d'une attaque qui devait avoir lieu le lendemain ; puis, la nuit venue, il accourut avec son état-major pour se mettre à la lête de la colonne de droite.
Le passage d'Almaden de la Plata fut forcé; trois jours après, la position de l'Espena-Perros était tournée, et ses défenseurs, obligés de l'abandonner, laissaient le passage libre à la colonne restée en face d'eux, laquelle parvint sans coup férir à la téte du fameux défilé, puis descendit toujours sans être inquiétée jusqu'à Cordoue.
Une autre colonne arrivait au sommet de la chaîne par un chemin rapide, mais beau, et à travers une végétation qui allait s'appauvrissant à mesure qu'on s'élevait. Mais arrivés au point culminant, nos soldats furent dédommagés de toutes leurs fatigues par le magnifique point de vue qui se présentait à leurs yeux. C'étaient des plaines fertiles arrosées à perte de vue par des rivières qui semblaient des bandes flottantes d'argent : on eût dit qu'après cet autre passage des Alpes le ciel leur rendait une autre Italie.
Ainsi celle course tant redoutée à travers les montagnes s'était accomplie, heureuse et calme, et sans être aucunement inquiétée. 11 y a plus : des paysan» s'étaient offerts d'eux-mêmes pour servir de guides, ce qui n'était jamais arrivé. 11 est vrai que l'on approchait de l'Andalousie, et que l'Andalousie comptait de nombreux partisans des Français.
Chassée de la Sierra-Morena l'armée ennemie s'était retirée sur Jaen ; le général Sébastiani, qui avait reçu l'ordre de la poursuivre, la joignit à Alculosla-Real, et l'obligea à se disperser. Une partie se jeta sur Grenade et l'autre sur le royaume de Murcie.
Le 28 janvier 1810, Sébastian! entra à Grenade. Le même jour, le général Dessolles entrait à Cordoue, et le maréchal Mortier à Carmena, sur la route de Séville. Enfin, le 29 janvier, notre avant-garde se présentait sous les murs de cette capitale de l'Andalousie. La ville se rendit sans défense. Le roi Joseph y lit son entrée triomphale le lendemain, et y établit son quartier général.
Pendant ce temps, le maréchal Victor se portait sur Cadix. Le duc d'Albuquerque, qui fuyait devant lui, profita des trois jours que l'armée française passa en pourpalers devant Séville, pour préparer la défense de celte ville.
Le général Jomini résume ainsi la première partie des opérations de cette campagne : « Quelque brillants et rapides que fussent les succès de l'armée d'Andalousie, on avait manqué, par une lenteur impardonnable, dit Jomini, la clef importante de toutes les provinces méridionales. 11 serait difficile de décider si, même en paraissant quatre jours plus tôt devant Cadix, les citoyens et les soldats de la tlotte, joints au dépôt de quelques régiments, n'eussenl pas suffi pour nous en interdire l'entrée jusqu'à l'arrivée de nouveaux secours: mais si la surprise, la stupeur et le défaut de mesures défensives peuvent faire présumer le succès d'une opération, tout autorise à croire que nous aurions réussi, et on ne saurait assigner aucune limite aux suites d'un tel événement. — Dans cette riche cité résidaient l'Ame et la force du gouvernement; les colonnes d'Hercule étaient considérées à cette époque comme le palladium de la liberté espagnole; et lors même que la régence se fût transportée à Carthage, à Alicante ou à la Corogne, elle y eût été moins puissante et plus facile à atteindre par nos baïonnettes. »
La Basse-Andalousie était conquise; mais il fallait encore soumettre toute la contrée qui s'étend de la mer à la Sierra-Nevada.
Le 3 février, les troupes françaises parurent devant l'île de Léon, qui venait d'être livrée aux troupes du duc d'Albuquerque. Une sommation fut donnée au général espagnol, qui refusa d'y répondre. Dès lors le maréchal commença le siège de cette importante cité.
La ville de Cadix s'avance pour ainsi dire en pleine mer; elle tient au continent par une chaussée qui la joint à l'Ile de Léon. Cette lie à son tour est séparée de la terre par un vaste canal qui, a marée basse, contient encore assez d'eau pour que des bâtiments d'une bonne dimension la puissent traverser. Dans les directions est et sud se trouvent de larges salines divisées par de nombreux canaux, qui, a marée haute, opposent de tels obstacles que ce labyrinthe met en péril les habitants même du pays qui tentent d'abréger leur route en prenant quelques-uns des innombrables sentiers qui longent les berges de ce grand damier.
Quoique l'ennemi n'eût rien à redouter sur ces deux points, le duc d'Albuquerque ne crut pas moins les devoir mettre à l'abri de toute attaque ; il s'occupa donc d'eu défendre les approches, au moyen de plusieurs grandes batteries et de quantité de chaloupes canonnières embusquées dans les canaux d'enfilade.
La roule de la Redfé, qui mènë & l'île de Lêoîl par lè poffl de Suatto, était IU. 3G
le seul point d'attaque possible; aussi les Espagnols avaient-ils dirigé de ce odté leurs principaux moyens de défense.
Cadix et les forts de l'Ile étaient occupés par 15,000 Espagnols, auxquels vint bientôt se joindre un corps auxiliaire de 7,000 Anglo-Portugais, commandé par sir Thomas Graham.
Lo maréchal Victor ne pouvant essayer d'enlever Cadix par un coup de main, bloqua cetlo ville par terre. 11 établit ses divisions sur les points les plus importants du littoral, depuis l'embouchure du Guadalquivir jusqu'à la pointe de l'Ile de Léon. 11 occupa tous les débouchés des montagnes de la Ronda, mitdes avant-postes à Alcala de los (îazulès, remit en état de défense les forts établis sur la cote, et enfin il plaça des troupes dans tous les postes importants de celte ligne, qui n'a pas moins de dix lieues d'étendue.
Le maréchal avait pour but en prenant ces dispositions, d'inquiéter la navigation des bâtiments ennemis dans les deux baies de Cadix et de Santa-Maria, de couper leurs communications avec les ateliers de radoubs de l'île LéoD, et de tourmenter la population de Cadix par le feu de nombreuses batteries. Il espérait obtenir la reddition de la place au moyen d'un bombardement destructeur.
Le maréchal Soult, auquel le roi Joseph avait laissé le commandement en chef de l'armée, donna une nouvelle impulsion aux travaux de siège. Après avoir reconnu la position, il résolut l'attaque du fort Matagorda, situé à la pointe la plus méridionale de la terre ferme, au nord-ouest de Cadix.
Celte attaque eut lieu le lt avril et dura jusqu'au 23; le fort avait essuyé 10,000 coups de canon et était réduit en ruines. Les Espagnols l'abandonnèrent.
La prise de Matagorda permit aux Français d'aborder jusqu'à la partie méridionale du Troradéro. Mais les moyens de défense des assiégés et les difficultés présentés par la nature même des lieux firent traîner le siège en longueur. Plusieurs mois s'écoulèrent dans les travaux d'investissement de la rade et de l'ile Léon. Plusieurs fois les assiégés tentèrent des sorties contre la ligne d'occupation des Français, et notamment dans la nuit du 28 au 29 septembre, où 4,000 hommes débouchant parle pont de Suazzo, essayèrent de percer le centre de la ligne française; ils fuient culbutés sans avoir rien pu faire contre nos ouvrages avancés. Cadix serrée de près serait infailliblement tombée au pouvoir des Français. Mais les généraux anglais qui dirigeaient les conseils des juntes espagnoles jugèrent que le seul moyen efticace de gêner les opérations du s:ége et de fatiguer les Français serait d'envoyer des détachements sur divers points de la côte d'Espagne, afin de diviser leur attention et d'affaiblir l'armée assiégeante, pour défendre plus aisément les points menacés; c'est ce qui eut lieu. Le maréchal Soult, laissant au duc de Bellune le soin de continuer le siège, s'occupa de réprimer les tentatives de révolte et d'attaque qui éclataient sur divers points à la fois , de détruire les nombreuses guéri lias qui s'étaient formées, et d'organiser l'administration de manière à amener la pacification de l'Andalousie et à assurer la subsistance de l'armée.
Pour donner une idée des travaux de l'armée chargée d'assiéger Cadix, nous citerons quelques-uns des détails de ce long siège, lors de l'attaque du fort de Matagorda.
Le général Ruffin, dont les quartiers étaient établis à Puerto-Réal, commandait l'attaque du centre , qui s'étendait du Trocadéro jusqu'à la Venta de la Recifé, auberge située en face du chemin qui aboutit à l'Ile de Léon.
La première opération de ce général fut de faire exécuter une large coupure sur la route aussi loin que possible, et d'y construire un ouvrage fortifié garni d'artillerie.
Le général Barrois, qui commandait une des divisions de l'armée assiégeante, fit une reconnaissance périlleuse à travers les salines; et après avoir déterminé le point où devait s'accomplir ce travail important, il chargea un officier de s'y porter pendant la nuit, avec le nombre de travailleurs nécessaire à l'exécution de cet ouvrage, et assez de grenadiers pour les soutenir en cas d'agression.
Le capitaine imagina un expédient assez étrange, et à l'aide duquel il accomplit heureusement sa mission.
11 plaça sur deux rangs 50 grenadiers/qui occupaient ainsi la largeur de la route. Chacun d'eux portait debout devant lui un jeune sapin garni de toutes ses branches. DeiTière les grenadiers et sur la même ligne venaient ensuite 50 soldats, armés de pelles et de pioches avec leurs fusils en bandoulière; 100 grenadiers suivaient celte seconde ligne, disposés de manière à pouvoir se glisser par les abatis pour faire feu au premier signal.
Vers onze heures, par une nuit entièrement privée de lune, la procession se mit en marche. La grand'garde et son poste avancé avaient été prévenus, de sorte que la colonne put avancer sans méprise et sans bruit jusqu'à la position que lui avait fixée le général Barrois ; puis elle la dépassa toujours dans le silence le plus absolu , et ce ne fut que lorsqu'elle se trouva à vingt pas de la sentinelle avancée ennemie que celle-ci , épouvantée de voir venir à elle une forêt, jeta son fusil, s'enfuit à toutes jambes, entraînant le poste, dont l'alarme se communiqua aussitôt à la grand'garde espagnole.
Le capitaine français jugea qu'il n'y avait pas une minute à perdre et qu'il était temps de commencer les travaux. 1) dépassa de cent pas le coude que faisait la route; <e qui donna à cette coupure loule l'importance qu'elle pouvait avoir. Puis il ordonna de poser les abatis cl d'ouvrir la tranchée. Malheureusement la route se trouvait ferrée par d'énormes galets, qu'unissait ensemble un ciment auquel l'eau de la mer donnait une dureté pareille à celle du grès lui-même. Les soldats se virent donc forcés d'enlever ces cailloux pierre à pierre du coté de la chaussée, et de les emporter dans le pan de leurs capotes.
Cependant l'ennemi, revenu de sa terreur, essayait de reprendre sa position ; mais l'étonnement de ceux qui s'avancèrent les premiers fut grand à la vue de ces arbres renversés, et derrière lesquels, vu la défense expresse qu'on avait faite aux soldats de parler, on n'entendait pour tout bruit que le mouvement des pioches. Aussi, tout désorienté de ce silence, et ne pouvant deviner ce qui
se passait devant lui , au lieu de songer à l'attaque , il se tint toute la nuit sur la défensive : il est vrai qu'en revanche, au point du jour, les travailleurs furent assaillis par une grêle de balles; mais cette fusillade ne fut pas réellement meurtrière , car ils étaient déjà parvenus à se creuser un fossé dont le déblai les mettait à l'abri.
Le lendemain le général visita les travaux de la nuit : l'ordre qu'il avait donné était exécuté et au delà. Après avoir félicité les travailleurs sur leur diligence, et le chef de l'expédition sur l'ingénieuse invention a laquelle il devait ce prompt succès, il commanda un peu eu arrière de l'abatis la construction d'une batterie qui fut bientôt armée do huit pièces de gros calibre.
Le Troeadéro, auquel s'appuyait une des ailes du général Ruffin, était une presqu'île peuplée d'immenses magasins et séparée de Cadix par un chenal de la longueur de 15 à 1,800 toises; vis-à-vis s'élevaient d'énormes batteries, au milieu desquelles on distinguait la Torrefforda, en face de ces deux cents bouches a feu, renforcées par deux vaisseaux garnis de leurs deux raugs de batteries. Le maréchal Victor conçut l'idée d'élever un fort tout à fait assis au bord delà mer, afin de |K>u voir opposer à l'ennemi de vastes mortiers il la Vilentroys, coulés à Séville sous les yeux du général Sénarraont.
Dès que nos projets furent connus des Espagnols, le Troeadéro fut le but de leurs feux incessants. Bientôt des bombes el «les boulets, lancés nuit et jour, ouvrirent les murailles sur tous leurs côtés, et firent crouler les immenses magasins que nous avions transformés en divers ateliers.
De puissants travaux, construits par les soins de nos soldats, ceignirent Cadix et l'île de Léon. Toute la baie fut entourée de forts, de batteries et de camps retranchés. Mais tandis que nos soldats parvenaient à s'établir si solidement sur cette grande ligne do circonyallation, le camp do Saint-Koeh, au pied de (iibraltar, servait de refuge à des groupes espagnols qui se répandaient dans les montagnes de Honda, d'où les vivres étaient expédiés à l'année.
Les habitants de cette contrée furent contraints de cesser leur commerce, dont ils tiraient d'assez grands bénéfices ; plus d'une fois on organisa des expéditions dans la montagne sur Tarrifa et même jusqu'au camp de Saint-Roch. Or, ces courses n'étaient rien moins que faciles, car l'ennemi se dérobait toujours, se contentant de harceler nos colonnes mobiles el de nous présenter de loin un combat qu'il avait soin d'éluder aussitôt à l'aide de sa profonde connaissance dis localités.
L'armée anglo-espagnole avait reçu de puissants renforts, elle prépara dès lors une expédition dont la réussite nous contraignait d'évacuer tous nos points fortifiés; le mouvement devait s'opérer par terre et débuter par un débarquement près de l'embouchure du Santi-Piétri. Mais les dispositions du maréchal Victor empêchèrent les deux armées de se joindre. Les Espagnols furent vivement et complètement refoulés. Quant aux Anglais, ils avaient su prendre position en bon lieu, et ce ne fut pas une chose facile que de les en débusquer.
La division Ruffin les attaqua par trois fois de suite, et à chaque fois infruc-
tueusement; constamment elle fut repoussée jusqu'à son point de départ, laissant de nombreux cadavres sur le champ de bataille.
A la troisième attaque, le général Ruffin tomba grièvement blessé; à quelques pas de lui, le rolonel Jamin fut renversé n son tour; rien n'arrêta l'ardeur de nos troupes; désespérant de se maintenir plus longtemps, les Anglais prirent le parti de se retirer, mais en bon ordre, emportant leurs blessés et quelques-uns des nôtres, au nombre desquels était le général Ruffin, q;ii mourut pendant qu'on le ramenait en Angleterre.
Pendant que ces événements s'accomplissaient en Andalousie et que la ville de Cadix résistait aux efforts de nos soldats, l'empereur Napoléon reprenait ses desseins d'invasion sur le Portugal. Le maréchal M asséna, le glorieux soldat d'EssIing, reçut l'ordre de tenter une troisième fois la conquête du Portugal.
Les deux généraux, qui allaient se trouver en présence, avaient déjà attiré les regards de l'histoire, M asséna par une longue et brillante suite de sucrés, Wellington par deux campagnes dans ce même Portugal , où il avait commencé sa réputation militaire.
Masséna avait toujours le même courage qui lui acquit en Italie le surnom de YEnfant de la victoire; mais ce courage était devenu plus calme avec l'âge. Ayant la plus grande habitude des champs de bataille, il conservait un sangfroid imperturbable au milieu d'une affaire, et jamais général ne montra plus de ténacité dans le combat. L'opiniâtreté a gagné plus de batailles qu'on ne pense : on peut la comprendre au nombre des grandes qualités du général en chef.
.Masséna et Wellington ont fixé les yeux de l'Europe entière; l'un est venu ternir en Portugal une réputation brillante acquise par vingt années de victoires; l'autre, dans la même campagne, a commencé l'éclat d'un nom devenu depuis illustre dans la guerre, mais que la flatterie, l'esprit de parti et la bassesse de quelques écrivains à pages ont voulu placer dans un rang trop élevé, en le mettant à côté des plus grands capitaines...
Masséna ne possédait pas toutes les qualités nécessaires à un grand général, mais il savait s'entourer d'hommes instruits et habiles : il avait plus de hardiesse que Wellington; son caractère était plus entreprenant. Le général anglais avait plus de prudence, plus de sagesse dans ses plans, plus d'ordre et de prévoyance dans son administration. Il calculait davantage; il s'occupait beaucoup de l'étude du pays, théâtre de la guerre.— Masséna paraissait la négliger trop pour fixer d'avance les chances hasardeuses d'un combat; mais, prompt et acharné, il se décidait et exécutait vivement. S'il eût remporté quelque avantage marqué sur l'armée anglo-portugaise, il aurait tellement poursuivi le succès qu'elle n'eut jamais pu reparaître en campagne. Wellington, lent à combiner et à agir, d'un caractère froid, laissait échapper le fruit de la victoire; mais aussi, ne donnant rien au hasard, il savait, en homme habile, la préparer.
En 1810, Masséna, fatigué par de longs travaux, était déjà vieux avant le temps; sa force, sa santé, ses moyens physiques et sa tête s'affaiblissaient; sa
vue, qui avait beaucoup souffert à la suite d'un accident, pouvait beaucoup lui nuire au milieu d'une affaire, où le général a toujours besoin d'un coup d'œil exact et étendu...
Wellington, au contraire, était dans l'âge où un général est propre aux grandes choses; son armée était nombreuse, et il y régnait une discipline sévère, toujours facile à maintenir lorsque les troupes sont abondamment pourvues de tout ce qui leur est nécessaire.. . Masséna dans son temps, Wellington dans ses dernières campagnes, ont été des généraux heureux. Une activité rare, une bouillante intrépidité, un caractère impétueux et l'acharnement au combat, favorisèrent l'un; un esprit et un courage méthodiques distinguent l'autre. Masséna doit une partie de sa gloire à la valeur des soldats français, et Wellington a dû l'éclat de son nom aux fautes des chefs qui les ont commandés dans quelques occasions.
Les instructions de Masséna lui enjoignaient de se porter jsur Lisbonne par les deux rives du Tage ; mais Masséna se borna à opérer sur la rive septentrionale, et suivit les trois routes de Belmonte, de Célérico et de Yiseu.
L'armée dont il prenait le commandement était composée des 2«, 6* et 8" corps d'armée et d'une forte division de cavalerie, en tout 40,000 hommes d'infanterie et 6,000 hommes de cavalerie. Le 2e corps d'armée, sous les ordres du général Régnier, campait sur la Guadiana, vis-à-vis la frontière d'Alintero.
Au commencement de 1810, le maréchal Ney, qui commandait le 6* corps dans la province de Salamanque, ayant eu connaissance des succès obtenus par le roi Joseph en Andalousie, s'était porté vers Ciudad-Rodrigo , et, après avoir jeté quelques obus dans la place, s'était cantonné entre cette ville et Salamanque, se contentant d'observer les troupes anglo- portugaises échelonnées sur la frontière.
Junot, entré à la même époque dans la Biscaye avec le 8* corps d'armée , dirigea ses troupes partie sur Valladollid , partie sur le royaume de Léon. Bientôt après, il reçut l'ordre de s'emparer de la ville d'Astorga. Ce siège fut une des actions les plus héroïques de la campagne. Quinze jours de tranchée ouverte et plusieurs assauts livrèrent enfin à nos soldats cette ville défendue par une garnison de 4,500 hommes et par un chef intrépide.
L'armée anglo - portugaise , commandée par lord Wellington, comptait 35,000 Anglais et 50,000 Portugais; elle occupait les frontières du Portugal, au nord et au midi du Tage.
Wellington prit la résolution, dans cette campagne, d'éviter une bataille rangée dans la plaine de Salamanque, et se tint constamment sur la défensive.
Masséna, ne pouvant faire changer sa résolution, résolut de commencer la campagne par le siège de Ciudad-Rodrigo, espérant que Wellington viendrait la secourir. 11 n'en fut rien ; Ciudad-Rodrigo fut enlevée de vive force après vingt-cinq jours de tranchée ouverte.
A cette époque, l'armée anglo-portugaise était divisée en trois rorps princi-
paux ; le plus considérable occupait les villes de Viseu et Guarda; une division était campée en avant d'Almeida.
Le maréchal Masséna résolut de s'emparer également de cette place , et c'est le maréchal Ney qui fut chargé de cette opération. La place d'Almeida était forte par sa position et par une enceinte bastionnée et casematée, revêtue en granit et couverte par des demi-lunes et des contrescarpes. Elle capitula néanmoins après plusieurs jours de siège et une énergique défense.
Wellington , après la capitulation d'Almeida , se retira dans la vallée de Mondego , sur la route de Lisbonne , dans la position inexpugnable de la Sierra de Murcella.
L'armée française quitta Almeida le 15 septembre 1810 et se porta à sa rencontre. Le maréchal Masséna, voyant l'ennemi établi sur la rive gauche du Mondego, pensa qu'en marchant par la rive droite il pourrait arriver avant lui à Coïmbre. En conséquence, le 18 septembre, il dirigea les 2* et 6' corps d'armée sur Viseu, où toutes les forces françaises devaient se trouver réunies le 21. Malheureusement l'artillerie fut arrêtée par des difficultés de terrain , et força Masséna à rester deux jours à Viseu. Wellington profita de ce retard pour prendre à Busaco une excellente position sur la Sierra d'Alcolba, chaîne de montagnes perpendiculaires à la rive droite du Mondego et qui couvrent Coïmbre. Les Français continuèrent leur marche , et le 24 ils rencontrèrent les avant-gardes ennemies.
L'armée anglaise était rangée en bataille sur la montagne d'Alcoba. A la première vue, elle paraissait forte de 35 à 40,000 hommes ; mais la réserve de la cavalerie portugaise, qui pouvait monter encore à une vingtaine de mille hommes, était masquée : c'étaient donc 55 à 60,000 hommes que les Français allaient avoir à combattre.
Les trois corps de Ney, de Junot et de Reynier arrivèrent vers les trois heures de l'après-midi. Ney, avec son ardeur accoutumée, voulait attaquer à l'instant même ; mais Junot et Reynier jugèrent la position de l'ennemi si bien fortifiée, qu'ils insistèrent pour qu'on attendit la présence du général en chef. Cette détermination prévalut. Masséna arriva sur les trois heures, examina l'ennemi à son tour, et annonça qu'il l'attaquerait le lendemain au point du jour.
50,000 hommes et 80 pièces de canon défendaient deux routes tellement escarpées, qu'il eût suffi de 500 hommes pour y arrêter une armée. Le général anglais avait, en outre, pris toutes les précautions d'usage en pareil cas, ne se fiant pas à la supériorité que lui donnait le terrain ; il avait fait occuper tous les bouquets de bois et tous les hameaux qui se trouvaient dans le système de sa position : les deux routes étaient coupées par des fossés, des retranchements et des abatis d'arbres, battues de front et de flanc par l'artillerie, qui pouvait jouer partiellement ou d'ensemble; enfin les Anglais, formés par échelons depuis le milieu de la montagne jusqu'au sommet, découvraient tous les mouvements de l'armée française, de sorte que sur aucun point ils ne pouvaient être surpris.
L'armée française, inférieure de 4 ou 5,000 hommes à l'armée anglaise, ne
comptait que 60,000 fantassins et 4,500 cavaliers; mais c'étaient les vétérans de toutes nos victoires, mais ils étaient conduits par un chef que Napoléon avait lui-même surnommé l'Heureux.
Le général Reynier reçut l'ordre de commencer l'attaque. Fendant la nuit, les carabiniers du 2me léger se glissèrent un à un dans les parties les plus escarpées et les plus profondes de la vallée, et s'établirent derrière tous les mouvements de terrain et dans tous les petits bois qui les rapprochaient des piquets de la division légère anglaise.
Le 27, au point du jour, les Français formèrent cinq colonnes d'attaqué, et marchèrent à l'ennemi, la division Reynier en tète; alors la fusillade des tirailleurs du éclata de tout côté. L'ennemi, étonné de ce feu auquel il ne s'attendait pas, éprouva un moment d'hésitation ; la division Reynier en profita pour aborder aussitôt la montagne du côté de Busaco* point sur lequel l'Alcoba est le plus accessible. Elle s'avança au pas de course et la baïonnette en avant sous le feu de l'ennemij avec une telle ardeur, qu'elle renversa tout ce qui se trouvait devant elle, et parvint au sommet de la montagne, où un instant on vit, comme par enchantement, ilotter le drapeau tricolore; mais aussitôt la réserve du général Hill et la division du général Picton marchèrent sur cette poignée de braves, qui étaient montés si rapidement, que les autres colonnes d'attaque n'avaient pas eu le temps de les soutenir : 15,000 hommes vinrent en heurter 4,000.
Le choc fut terrible ; les Français s'acharnaient a garder leur position ; les Anglais comprenaient qu'ils étaient perdus s'ils ne la reprenaient pas. Chacun payait de sa personne; les générant, un fusil à la main, se battaient comme des soldats. Le général Merle et le général Foy fuient blessés , l'un au milieu des tirailleurs , l'autre à la U-te des voltigeurs; le général (ïraindorge fut tué. Enfin» après une lutte d'une demi-heure; Français et Anglais descendirent péle-môle et combattant , pareils à une avalanche de flamme. Les Français étaient repousses.
Sur tous les autres points l'échec fut pareil. Cependant le prince d'Essling, à qui il en coûtait de perdre son épithète d'Heureux, s'acharna toute la journée, comptant sur sa fortune; mais elle s'était lassée de suivre le vainqueur de Zurich, de Rivoli et de Gènes, et * vers le soir, il fallut bien que Masséna reconnût que la position de l'Alcoba était inexpugnable, puisque avec de pareils hommes et après de pareils miracles de courage on n'avait pu en débusquer l'ennemi.
Les deux armées gardèrent les mêmes positions qu'elles avaient avant l'affaire * la ligne française s'était même avancée de quelques toises : l'honneur était donc sauvé; mais nous avions eu 1,800 hommes tués et 3,000 blessés, tandis que les Anglais ne comptaient en tout que 1,600 hommes hors de combat.
La nuit venue, Masséna se détermina à tourner la montagne qu'il n'avait pu enlever de face. C'était le parti qu'il eût du prendre la veille; mais Napoléon lui avait écrit : « Frappe* hardiment * après avoir bien observé 10 où le
...v, sérieuse, icur position, avaient fait filer ..^.,1.011 du général anglais les avait laissés maîtres, leur ..uiierie et leurs bagages, et eux-mêmes les avaient suivis on bon ordre, pro* Hl. 37
comptait que 50,000 fantassins et 4,500 cavaliers; mais c'étaient les vétérans
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 289 coup doit être décisif. » Il avait pensé que le moment était venu; i s'était trompé.
Heureusement sir Arthur Wellesley avait oublié de garder les défilés de Serdao qui tournaient l'Alcoba. A la nuit tombante , le général Sainte-Croix, avec deux régiments de dragons, les reconnut pendant près d'une lieue et revint sans avoir été aucunement inquiété. Sûre que le passage était libre , l'armée se mil aussitôt en marche. On emporta les blessés sur des brancards de feuillage liés avec des bretelles à fusil , sur les mulets disponibles et sur le dos des camarades. L'ennemi s'étant aperçu de ce mouvement dans la nuit, opéra de son côté la retraite, au point du jour, par lo revers opposé de l'Alcoba, et ayant passé le Mondego , se concentra sur Lisbonne.
Arrivé devant cette place, Masséna la trouva hérissée de canons et gardée par trois lignes de troupes formant ensemble de 140 a 150,000 hommes à peu près. Masséna n'en avait que 50,000. Cependant il ne voulut pas reculer, et campa audacieusement devant celte masse d'ennemis qui eussent pu l'envelopper et l'anéantir. Trop faible pour prendre l'offensive, il attendit qu'on l'attaquât, ne présentant point la bataille, mais disposé à l'accepter. Pendant deux mois le général français attendit dans cette insultante attitude les secours qui lui avaient été promis.
Mais les secours n'arrivant pas, il fit un pas en arrière, et ayant trouvé à Santarem une position encore meilleure que la première, il y demeura plusieurs mois, attendant encore, mais inutilement. Enfin il se décida à passer de l'autre côté du Tage et à opérer sa retraite. Celte retraite, comme celle du maréchal Soult, fut un chef-d'œuvre de stratégie. Le maréchal Masséna n'abandonna ni un canon, ni un malade, ni une voilure do bagage.
Le mouvement rétrograde commença le 5 mars ; le général Merle commandait l'arrière-garde; attaqué à Pom bal, il se défendit avec une admirable vigueur. La nuit seule mit fin au combat.
Le 13 les alliés se remirent à la poursuite des Français, et vers neuf heures du matin les découvrirent rangés en ordre de bataille, en avant des défilés de Pombéira qui conduisent à Coimbre , et de ceux de Miranda de Corvo qui mènent à Morella. Ney occupait l'enfourchure des deux chemins ; pendant la nuit il avait fait creuser des fossés, couper des arbres, fait faire des palissades et exécuter des ouvrages de ceinture.
Le deuxième corps, qui formait l'arrière -garde, était resté à Espichel. Il eut ordre de rejoindre et jeter en môme temps ses tirailleurs sur les flancs de l'ennemi. Aussi au moment où celui-ci s'avançait contre l'armée française, fut-il assailli par eux avec tant de vigueur, qu'il fut forcé de s'arrêter un instant; pendant cet instant la division Merle rejoignit.
Effrayé de cette résistance, Wellington mit de la mollesse dans l'attaque ; on tirailla toute la journée, mais on renvoya au lendemain l'affaire sérieuse. Pendant la nuit, les Français avaient évacué leur position, avaient fait filer par les routes dont l'inaction du général anglais les avait laissés maîtres, leur artillerie et leurs bagages, cl eux-mêmes les avaient suivis en bon ordre, pro* m. 37
tégés par la division Merle, qui, habituée maintenant a cette guerre de montagnes el de défilés, donnait toute sécuiilé à l'armée quand l'armée savait qu'elle veillait sur ses derrières.
Un combat eut lieu à Sabugal; les Français y perdirent 1,400 hommes.
Enfin le maréchal Masséna se dirigea sur Ciudad-Rodrigo et Almeida, où il arriva le 4 avril ; mais trouvant les enviions de cetle ville ruinés, et la ville elle-même approvisionnée seulement des vivres qui lui étaient absolument nécessaires, il en repartit le 6, ne laissant qu'une division du sixième corps sous les murs de Ciudad-Rodrigo.
La retraite était terminée ; l'expédition coûtait à l'armée 25 à 30,000 hommes, dont moitié tombés sur les champs de bataille ou faits prisonniers.
Quelques mois se passèrent, pendant lesquels l'armée, cessant d'être poursuivie, se réorganisa. Pendant ce temps Wellington pressait le siège d'Almeida, où était le général Dernier. Un matin Masséna reçut la nouvelle que les assiégés n'avaient que pour un mois de vivres, et que si l'on ne ravitaillait la place, ils seraient, ce temps écoulé, obligés de se rendre. Masséna résolut alors devenir au secours de la ville et d'y introduire un convoi de vivres. Cette tentative amena la] bataille de Fuenlès-Onoro.
L'armée franc-aise se dirigea sur Almeida, dans le but de se porter en force sur la droite de l'ennemi, et de s'emparer de la communication de Castel Boni. Le prince d'EssIing lui-même, à la tête du 6* corps d'armée, dirigea cette attaque pendant que les 2% 8e et 9e corps contenaient l'ennemi. La ligne des Anglo-Espagnols était a;puyée au lit de la Coa, et n'offrait presque partout que des précipices.
Masséna, après avoir examiné la position, résolut d'essayer de forcer cette ligne en s'emparant de Fuenlc de Onoro; il envoya la division Fercy pour accomplir cette attaque. Ce général réussit à s'emparer de ce point, malgré la plus vive résistance. Wellington, voyant sa ligne de bataille compromise par la prise de Fuenle de Onoro, poussa de fortes masses sur le village, et, après un rude combat, elles parvinrent à le reprendre à la tombée de la nuit. Le général Fercy, auquel on avait envoyé quelques bataillons de renfort, essaya vainement de le reprendre. Masséna, informé de celte circonstance, vint lui-même reconnaître la position le lendemain au point du jour, et trouva un point accessible entre Navas Deascl et Poso Bello. Il fit des dispositions pour l'attaque. Le 5, à la pointe du jour, tous les corps d'armée du Portugal attaquèrent simultanément cette position. L'ennemi, qui avait rempli les bois qui environnent Fuente d<> Onoro de tirailleurs, perdit beaucoup de monde. Néanmoins il résista vivement, placé en arrière du village, où il développait une ligne de vingt escadrons, presque tous Anglais, soutenus par une nombreuse infanterie et par de l'artillerie. En vain, Mouthrun Ht des prodiges de valeur à la tête de sa cavalerie légère, il ne put parvenir qu'à faire quelques prisonniers. Cependant l'aile droite anglaise commença à battre en retraite. La cavalerie française gagnait du terrain, el déjà était sur le point de s'emparer de Castel Boni ; enfin, la victoire paraissait assurée aux Français; si Masséna eût
alors donné un nouvel élan à ses soldats, l'ennemi eût complètement pris la fuite. L'hésitation de quelques généraux lui fit échapper la victoire. Wellington avait perdu pas mal de monde, et les honneurs de la journée appartenaient à l'armée française : la troisième campagne était définitivement accomplie. Le maréchal Marmont vint remplacer le maréchal Masséna, qui rentrait en France; son premier soin fut de faire évacuer Almeida et de faire entrer l'armée du Portugal dans ses cantonnements.
Dans l'Andalousie avait commencé un nouveau genre de guerre. Les insurrections des guérillas, en éclatant sur tous les points à la fois, d'après un système adopté par les généraux anglais et espagnols, avaient forcé le maréchal Soultà diviser son armée en colonnes mobiles qui, sillonnant le pays dans toutes les directions, livraient à la fois vingt combals par jour. Les principaux furent ceux de Villa Garcia le il août, de Rio Tinto le 21 du même mois, de Manzonilla de Padul, de Fuente Oneruna, de Moguer de Fuengirola, de Rio d'Almanzor, qui amenèrent la dispersion complète du corps de Blacke. Nous parierons plus tard de ces guérillas, dont les chefs portaient des noms aujourd'hui célèbres parmi les défenseurs de la Péninsule, et qui empruntent un caractère particulier, selon les pays où ils combattaient. Auparavant il nous reste à retracer la double campagne de l'Estramadurc, les opérations dans l'Espagne orientale et la Nouvelle-Castille.
DoubU campagne a"Esiramadure. — Le maréchal Soull , après avoir pacifié l'Andalousie et laissé le duc de Bellune sous les murs de Cadix, se porta sur l'Eslramadure, dans le but de menacer Elvas, d'appuyer le siège de Badajoz et de forcer les Anglais à dégarnir le Portugal. Mais auparavant il résolut de s'emparer de quelques places fortes pour assurer les communications de ses ■troupes avec celles restées en Andalousie. 11 commença par la ville d'Olivença, qui fut prise après dix jours de tranchée ouverte. Après l'occupation de cette ville, il commença le siège de Badajoz le 26 janvier 1811, et s'en empara le 11 mars suivant, après avoir livré la bataille de la Gébora.
Les généraux ennemis ~Mendizabal et Lacarrara s'étaient retranchés fortement en arrière de la Gébora dans une position qu'ils regardaient comme inexpugnable, parce que, indépendamment du fort San Chrisloval, ils entretenaient des communications assurées avec les forteresses d'Elvas et de Campo- Mayor.
Le général Soult résolut néanmoins de les attaquer dans cette position. Le 18 février, les Français parvinrent à faire passer sur la rive droite de la Gébora de l'infanterie et du canon. Le même jour, les Espagnols établirent un nouveau camp à 1,200 toises plus loin , et se privèrent ainsi de la protection du fort San Chrisloval. Le lendemain 19, le maréchal Soult fit passer à son tour la cavalerie sur la rive droite, et lui ordonna de se porter en toute hàtc sur la route de Badajos à Campo-Mayor. Ce mouvement avait pour but de déborder la gauche de la ligne espagnole. En môme temps, le reste de l'infante > et de l'artillerie achevait d'effectuer le passage de la Gébora. Des colonnes furent formées aussitôt. Le maréchal Mortier donna ordre au général Girard
de se porter sur In droite de l'ennemi en gagnant la hauteur, afin de se placer entre les Espagnols et le fort San Christoval. 11 devait ensuite se rabailre sur le gros de l'armée ennemie, pendant que le général Latour-Maubourg attaquerait sur son flanc gauche.
Ce double mouvement fut exécuté avec autant de rapidité que de précision, malgré la vivacité du feu de l'ennemi. L'infanterie française fit des prodiges de valeur. La cavalerie la seconda admirablement et compléta la défaite des Espagnols en chargeant, aux cris de : Vive l'Empereur, deux grands carrés qui s'étaient formés et qu'ils enfoncèrent l'un après l'autre. Plus de 900 soldats tués sur le champ de bataille, 5,200 prisonniers, 6 drapeaux, 17 pièces de canon et 20 caissons furent les trophées de cette victoire. La place de Badajoz ne pouvait tenir longtemps après la victoire que les Français venaient de remporter. En effet, 22 jours après elle se rendit au moment ou les Français allaient donner l'assaut. 9,000 hommes, qui composaient la garnison de celte ville, furent déclarés prisonniers de guerre. Mais le général en chef, pour donner à cette garnison une preuve de l'estime que lui avait inspirée sa belle défense, consentit à ce qu'elle sortît avec les honneurs do la guerre, tambour battant, mèche allumée, ayant en tôle deux pièces de canon.
Le maréchal Soult, informé que les Portugais faisaient leur retraite sur l'Espagne, renonça à ses projets sur El vas, et, après avoir laissé une bonne garnison dans les murs de Badajoz, sous les ordres du général Philippon , il rentra en Andalousie.
Le maréchal Mortier, resté en Estramadure avec le 8* corps, s'empara de plusieurs places , et notamment de celles d'Albukerque , de Valencia et de Campo-Mayor.
La rentrée du corps principal du maréchal Soult en Andalousie ayant permis à Wellington de disposer des troupes qu'il avait reçues d'Angleterre, il donna l'ordre au maréchal de Béresford de se porter en Estramadure contre le corps du maréchal Mortier. L'arrivée des troupes anglaises obligea celui-ci à un mouvement rétrograde, et il résolut de se rapprocher de l'Andalousie , vu l'infériorité numérique de ses forces. C'est à peine s'il put laisser 400 hommes dans la place d'Olivença , qui , par son développement , en exigeait au moins 3,000 ; aussi cette place fut-elle reprise promptement par les Anglo-Portugais.
Le maréchal Béresford fit investir aussitôt la ville de Badajoz. Son armée s'élevait à plus de 80,000 hommes. Cette môme ville, qui avait opposé aux Français 10,000 hommes de troupes, ne renfermait à cette heure que 2, 000 soldats; mais c'étaient les plus braves de l'armée d'Andalousie, et ils étaient commandés par un homme de tète et de résolution. A l'arrivée de l'ennemi, le général Philippon fit les dispositions les plus énergiques pour la défense de la place. En même temps , il exécuta quelques sorties vigoureuses pour détruire les travaux d'attaque de l'ennemi.
Le maréchal Soult accourut en toute hate au secours de son lieutenant. Il partit de Séville dans la nuit du 8 au 10 mai, emmenant toutes les troupes disponibles. Le 14, il était arrivé à ViUa-Franca; le 15, il n'était plus qu'à
quelques lieues d'Albuéra, où l'ennemi concentrait ses forces. L'armée du maréchal Soult s'élevait à peine à 18,000 hommes, dont 15,000 d'infanterie, 3,000 de cavalerie, et 40 pièces de canon. 11 résolut néanmoins de présenter la bataille au maréchal Beresford, espérant le battre avant l'arrivée du corps d'année du général Blacke; mais ce général avait déjà opéré sa jonction avec l'armée anglo-portugaise, en sorte que le maréchal Soult eut à combattre une armée double de la sienne.
L'armée ennemie était placée derrière la petite rivière d'Albuéra, appuyant sa gauche au village de ce nom , et le reste de ses troupes sur un plateau trèsélevé qui s'étendait du côté de Sanla-Martha. Sur les divers points de celte ligne très-favorable pour la défense , le maréchal Beresford avait disposé son artillerie de manière à couvrir de ses feux les abords du village d'Albuéra. Le maréchal Soult , après avoir reconnu cette formidable position , comprit qu'elle ne pouvait être abordée que par un seul point , l'extrême droite. Il prit ses dispositions en conséqueuce. 11 prescrivit au général Godinot de simuler une attaque très-vive sur Albuéra pour obliger l'ennemi à dégarnir sa droite en venant au secours de cette position. Pendant ce temps, le général Girard devait tomber impétueusement sur la droite de l'ennemi, appuyé par la cavalerie du général Latour-Maubourg. Le combat fut engagé le 16 mai, à la pointe du jour. L'attaque du général Godinot fut vive et impétueuse. Les avant-postes de l'ennemi se replièrent en toute hate, el il dirigea sur le village d'Albuéra le feu de son artillerie légère, qui lit taire celui de l'ennemi. C'était le moment de faire avancer brusquement les colonnes d'attaque. Le général Godinot, qui avait si bien réussi jusqu'alors, commit la faute de faire défiler les colonnes sur le pont , sous le feu de l'artillerie ; ce qui lit perdre un temps précieux. Malgré ces mauvaises dispositions, les colonnes françaises s'avançaient intrépidement contre le village d'Albuéra, dont elles s'emparèrent après des pertes cruelles. Le maréchal Soult, voyant le mouvement du général Godiiiot se dessiner ainsi , ordonna au général Girard d'opérer sur la droite. Les deux premières divisions avancèrent avec assurance, l'arme au bras, vers le point indiqué. La première brigade franchit le ruisseau et se précipita sur la droite des Anglais, qui, effrayée de ce brusque mouvement, se replia un peu en arrière. Le mouvement de l'ennemi, qui n'avait pour but que de raffermir sa droite, parut au maréchal Soult une retraite définitive. 11 ordonna à sa cavalerie de charger cette droite des Anglais et de la couper du reste de l'armée alliée. Cette charge obtint un plein succès. Plus de 1,000 Anglais furent coupés et mirent bas les armes. La victoire paraissait assurée ; mais le général Godinot , au lieu de poursuivre son attaque impétueusement sur la gauche, se borna à tirailler. La mollesse de l'attaque du général Godinot devait nous être fatale ; et quaud le maréchal Soult s'en aperçut , il était déjà trop tard pour y porter remède. En effet , le général Girard , persuadé que la retraite de l'aile droite des ennemis sur le centre était une retraite prononcée, avançait avec une confiance qui devait bientôt produira de tristes résultais. Dans son aveugle confiance, ce générai suivit
l'ennemi sans se donner le temps <le déployor ses colonnes d'attaque. Ce faux mouvement donna aux Anglais un grand avantage. Ils se formèrent en bataille et attendirent de pied ferme. Dès que les Français furent à portée» ils les reçurent avec un feu de deux rangs très-meurtrier et non interrompu. Tous les coups portaient dans cette masse serrée et dont la tête seule pouvait répondre. Le général Pépin fut blessé mortellement ; les généraux Brayer et Marencin furent mis hors de combat, ainsi que le général Gazan. Le découragement se mit dans les rangs des Français; ils se replièrent en désordre. Le général Girard essaya vainement de les reformer en bataille et d'exécuter un passage de lignes; il n'y put parvenir sous un feu aussi violent que celui des Anglais.
Le maréchal Soult essaya à son tour de rétablir Tordre de la bataille; il porta en avant loute sa réserve, mais le général Wouerley, qui la commandait, fut tué, et les troupes ne purent tenir devant un ennemi trois fois plus nombreux..
L'ennemi prit à son tour l'offensive et s'avança avec tant de rapidité, que sans l'artillerie française , l'armée toute entière était exposée à périr. Le maréchal envoya prévenir le général Godinot de se replier en toute hâte. Il était encore maître du village d'Albuéra. Ses troupes se rallièrent à celles du maréchal au delà du ruisseau , se réorganisèrent promptement et reprirent leurs positions de la veille.
Ainsi se termina la bataille d'Albuéra, une des plus sanglantes qui aient été livrées en Espagne. Les Français y perdirent 6,500 hommes hors de combat ; 2 généraux de tués et 3 autres généraux blessés gravement. Les pertes des ennemis furent évaluées à près de 10,000 hommes. Deux jours après la bataille, le maréchal Soult opéra sa retraite et se retira à Llerena , à 15 lieues de Badajoz. Dans celte position, il protégeait l'Andalousie et se trouvait à portée de tomber sur les derrières de l'armée ennemie, dans le cas où elle marcherait sur Sévi Ile.
Après la retraite des Français, lord Wellington vint prendre la direction supérieure des opérations sur la Guadiana et mit le siège devant Badajoz; la tranchée fut ouverte dans la nuit du 29 au 30 mai t8tl. Le 6 juin, une brèche faite au fort San Christoval fit juger l'assaut praticable, et l'assaut fut résolu pour neuf heures du soir. 1,500 hommes des meilleurs soldats anglais furent choisis pour monter sur la brèche ; ils furent repoussés après trois charges successives. Le 9 juin suivant , un nouvel assaut fut ordonné, et comme le premier il n'eut d'autre résultat que de faire éprouver aux soldats anglais un sanglant échec. En effet, les ennemis perdirent plus de 600 hommes dans cete attaque.
Le maréchal Marmont, qui avait remplacé le maréchal M asséna, avait reçu de l'empereur l'ordre exprès de seconder les opérations du duc de Dalmatie dans l'Estramadure, afin de conserver, à quelque prix que ce fut, la plare de Badajoz. Le maréchal partit le 3 d'Alba-de-Tormès, et se porta sur la Guadiana et Badajoz, en passant par la haute Estraraadure. Presque en même temps le
ET DE TOUS LES REGIMENTS. 29h
général Drouet d'Erlon amenait au maréchal Soult un renfort d'environ 6,000 hommes. Celui-ci résolut aussitôt d'opérer un grand mouvement pour dégager Badajoz. Toutes les troupes s'ébranlèrent le 11 juin; le 13, l'armée arriva à Fuente-del-Maestre, où le maréchal Soult établit sou quartier général. Là il apprit que le duc de Wellington venait d'abandonner la position d'Albuéra.
En effet, en apprenant l'arrivée de Marmont sur la Guadiana, et le mouvement offensif du maréchal Soult, le duc de Wellinglon s'était empressé de lever le siège de Badajoz, et s'était retiré sur Olivença.
Le maréchal Soult, au reçu de cette nouvelle, se porta rapidement sur Badajoz. L'armée traversa le funeste champ de bataille d'Albuéra, et ainsi que le raconte un des témoins occulaires de cette campagne, elle fut vivement émue en retrouvant encore les restes privés de sépulture d'un grand nombre de soldats français.
« Le 19, au point du jour, nous approchons d'Albuéra ; notre àme se pré- » pare sourdement aux lugubres émotions qu'un champ de bataille, aban- » donné des vivants, mais peuplé des tristes débris des morts, peut faire naître. » Vers les huit heures du malin , nous arrivâmes à l'extrémité du bois, dont » une partie avait servi d'ambulance ; la dépouille mortelle de quelques-uns » de nos frères d'armes, qui s'offrait à nos yeux , la faisait reconnaître. Les » corps étaient, comme le soir de la bataille, privés de sépulture et étendus çà » et là au pied des armes où ils avaient cessé de vivre. Le soleil brûlant de » juin les avait réduits, desséchés et noircis, sans changer sensiblement leurs » traits, et leur donnait une ressemblance parfaite avec ces momies égyp- » tiennes, objets repoussants de curiosité et de recherches. Quelques monceaux » de terre, élevés à peu de distance de la route, indiquaient la sépulture des » chefs. L'armée contemple, chemin faisant, ces tristes images, et continue sa » marche sur l'Albuéra. Elle traverse un instant après le pont dont les ruines » retracent encore les ravages du canon ennemi sur les colonnes du général » Godinot, lorsque ce dernier s'était obstiné à y faire défiler sa division. Arri- » vée enfin sur le plateau au-dessus du village, où se découvrent encore quel- » ques traces du camp anglais , la troupe luit sa grande halte , les armes en » faisceaux ; les rangs se rompent spontanément, et chacun court observer » avec avidité le lieu où son régiment avait agi : chaque endroit rappelle quel- » que circonstance particulière , chaque sinuosité de terrain fait naître un » souvenir.
» Bientôt un spectacle inattendu frappe nos regards : des tranchées de plu- » sieurs pieds de profondeur, creusées sur divers points de la ligne, surtout à » ses deux extrémités, contre le village, et à l'extrême droite, où les efforts » avaient été les plus acharnés, étaient remplies d'ossemenls calcinés, prove- » nant de la combustion des morts que les Anglais sont dans la coutume de » faire, soit pour dissimuler leur perte, soit par mesure sanitaire. L'effroyable » quantité de ces débris suffirait, à défaut d'autres documents, pour attester la » perle énorme des alliés dans la journée du 16. Lù avaient été jetés et con- » fondus les restes des Français qui avaient péri en ligue; et une simple fosse
» de quelques pieds contennit dévorés des bataillons entiers. Mais les soldats » de notre nation tués dans la retraite, au pied de l'escarpement occupé par » la première ligne ennemie, ou de l'autre côté du ruisseau, brûlés à part, » étaient séparés des autres, comme pour indiquer que ces restes, soulevés un » jour par le soc de la charrue, appartenaient à des peuples autrefois enne- » mis. D'ailleurs nul être vivant dans le village, ni autour de lui : l'intérieur » de l'Albuéra ne présentait que ravage, destruction, et ses environs que la » solitude et le silence des tombeaux. »
La garnison de la ville de Badajoz, qui s'apprêtait à soutenir une nouvelle attaque, fut agréablement surprise en voyant l'armée anglo-portugaise se retirer précipitamment et en voyant paraître l'avant-garde de l'armée du maréchal Soult.
L'armée anglo-portugaise, en effet, s'était repliée derrière la Guadiana, pour prendre ses cantonnements à Albuquerque; elle était considérablement affaiblie par les pertes qu'elle avait éprouvées à la journée d'Albuéra, au siège de Badajoz, et par les maladies épidémiques. Le maréchal Soult fit reprendre Olivença pour en démanteler les fortifications, et, assuré désormais que l'ennemi ne tenterait rien de longtemps dans cette partie de l'Espagne, il quitta l'Estramadure, où sa présence n'était plus utile, pour revenir à son quartier général, à Séville.
Opération* dans l'Espagne orientale. — Les opérations des armées françaises dans l'Aragon et la Catalogne, sous les ordres du général Suchet et du maréchal Macdonald, se combinent si souvent pendant l'année 1811, que nous croyons utile de les rapporter simultanément afin d'éviter les répétitions.
Le général Suchet, après avoir pris l'importante place de Tortose, et fait mettre en état de défense les ouvrages qui protègent l'embouchure de l'Ebre, résolut de s'emparer de la ville de Tarragone. Il fit d'abord investir le fort Saint-Philippe, situé à mi-chemin de la route de Tarragone à Tortose, dont il interceptait les communications. Après avoir fait lancer quelques obus sur le fort, il résolut une attaque de vive force, qui fut exécutée avec tant de vigueur que la garnison épouvantée se sauva en partie par la route de Tarragone.
La junte suprême, consternée des défaites successives que ses troupes venaient d'éprouver dans l'Espagne orientale, et mécontente de l'inaction du général O'Donnel pendant le siège de Tortose, rappela ce général à Cadix, et confia son commandement au marquis de Campo-Verde, qui s'était illustré dans une campagne précédente. Le nouveau général espagnol, pour ranimer l'esprit des troupes, résolut de faire une tentative contre le camp français ; il dirigea une colonne d'attaque contre Torréga, qu'il espérait surprendre. Ce coup de main hardi n'échoua que par la présence d'esprit du général Henriot, qui, tombant à l'improviste sur la colonne espagnole, lui fit éprouver de grandes pertes.
Cependant le général Suchet s'avançait vers Tarragone pour investir celle place, et commençait ce siège mémorable, où il devait gagner le bâton do ma-
réchal d'empire. Plusieurs affaires de détail, plusieurs attaques partielles, auxquelles l'armée d'Aragon fut obligée de faire face, ne détournèrent pas le général Suchet de son plan d'attaque contre Tarragone. Cette ville fut investie le 24 mai par l'armée d'Aragon, augmentée de la division italienne détachée de l'armée de Catalogue.
Le fort Olivo était le principal appui de la défense de Tarragone. Bâti sur un rocher à 400 toises environ de la place , il présente 60 embrasures armées et un développement de 800 toises ; un fossé, creusé dans le roc le plus dur, l'entoure entièrement
Le général Salm fut chargé d'enlever cette importante position. A la téte de 800 hommes d'élite, il s'empara de deux retranchements placés à 150 toises en avant du fort, et qui empêchaient d'ouvrir la tranchée. Le feu de la flottille anglaise , qui tira plus de 3,000 coups de canon , et plusieurs sorties de la garnison , ne purent arrêter l'intrépide général.
Le 27 mai , une batterie de brèche fut établie devant le fort d'Olivo ; la garnison tenta une nouvelle sortie pour empêcher l'armement de cette batterie ; elle fut repoussée , mais le brave général Salm fut renversé raide mort d'un coup de feu , au moment où il repoussait l'attaque ennemie. Les batteries françaises commencèrent le 28 leur canonnade contre la place, et rendirent en quelques heures la brèche praticable. L'assaut fut donné le lendemain 29, à quatre heures du soir; deux colonnes s'y précipitèrent presque simultanément et s'en emparèrent après un combat meurtrier. La prise d'Olivo répandit la consternation dans Tarragone ; aussi le gouverneur résolut-il de faire une tentative pour reprendre ce fort. Le S0 mai , à neuf heures du malin , il sortit de Tarragone avec une colonne de 3,000 hommes d'élite, mais les vainqueurs n'étaient pas hommes à se laisser enlever facilement leur conquête ; ils reçurent les assaillants avec un feu si meurtrier, qu'ils les obligèrent à rentrer précipitamment dans Tarragone.
Le général Suchet, maître du fort d'Olivo, voulut profiter de l'enthousiasme de ses troupes pour faire ouvrir la tranchée contre la ville de Tarragone. Les travaux commencèrent dans les premiers jours de juin ; le 7, il s'empara du fort de Francoli; le 16 juiu suivant, il emporta d'assaut un ouvrage avancé appelé la Lunette du prince. Les assiégés se défendaient avec une grande vigueur; enfin, le 21 juin, les batteries de brèche furent établies; trois brèches praticables furent ouvertes et l'assaut fut résolu. Trois colonnes d'attaque, composées de 1,500 grenadiers et voltigeurs, s'élancèrent en même temps et opérèrent avec une précision remarquable, et s'emparèrent d'un des faubourgs de la ville. Une quatrième colonne pénétra dans la ville basse, après avoir livré un rude combat où elle eut 120 morts et 372 blessés. Presque toute la garnison qui composait ces postes avancés fut prise ou tuée par les assiégeants.
Cependant la ville ne se rendait pas et le gouverneur ne proposait aucune capitulation. Deux mois de siège et cinq assauts successifs n'avaient pu vaincre sa fermeté. La menace d'un sixième assaut plus terrible encore ne IU. 88
l'intimida pas davantage. Le maréchal Suchet, résolu d'en finir à tout prix, fit donner l'assaut le jour même. Le général Habert , à la tête d'une colonne d'attaque , esc alada la brèche et s'en empara ; nos troupes étaient maîtresses de la ville. Alors commença une épouvantable lioucherie; tout ce qui tomba sous la main du vainqueur fut impitoyablement massacré; femmes, enfants, vieillards, rien ne fut épargné. Les soldats français, exaspérés par la longueur du siège et par divers actes de cruauté exercés sur leurs camarades par les Espagnols, poussèrent la fureur des représailles jusqu'à la dernière limite.
Les résultats du siège furent la prise de 20 drapeaux, 384 bouches à feu et d'un grand nombre de munitions. Après la prise de Tarragone, le général Suchet reçut, ainsi que nous l'avons dit, le bâton de maréchal de France. La prise de cette ville eut une grande influence sur l'entière soumission de la province; elle frappa de consternation les Espagnols, et permit a l'armée d'Aragon d'opérer sur le royaume de Valence.
Pendant que le maréchal Suchet faisait le siège de Tarragone , le maréchal Macdonald était venu s'établir à Reuss, au centre même de la Catalogne; il soutint contre le général Campo-Verde plusieurs combats très-vifs qui ue furent pas toujours heureux. Au combat de Vais, notamment, il perdit l>eaucoup de monde , par l'imprudente témérité du général italien Eugène ; au combat du col d'Avi , une partie de la colonne du général Harispe fut détruite ; euiin , la place de Figuières fut livrée par trahison , et il fallut un long siège pour la reprendre. Dans ces divers combats, le général espagnol Campo- Verde avait de son côté perdu une partie de son armée , il fut obligé de s'embarquer pour se rendre à Cadix.
La junte suprême, malgré ses échecs successifs, ne désespéra pas encore du salut de la patrie; elle envoya le général Blacke dans le royaume de Valence avec des pouvoirs illimités. 11 fit des levées en masse , recruta des guérillas, et forma des légions franches; il réunit des forces considérables autour de la ville do Valeuce; enfin il employa tous les moyens propres à exciter l'enthousiasme des habitants de cette province.
Le maréchal Suchet, en apprenant ces événements, résolut de se porter promptement sur ce nouveau théâtre de la guerre; il commença le siège de Sagonte , une des places les plus fortes de l'Esp;igne, livra deux assauts inutiles, et ne s'empara de la ville qu'après avoir détruit sous ses murs, dans une bataille décisive, les troupes sous les ordres du général Blacke. La prise de Valence suivit de près celle de Sagonte. Celle place importante, foyer principal de l'insurrection , était pour les Espagnols un point d'appui nécessaire entre le nord et le midi, et le dépôt central des munitions de guerre que les Anglais faisaient pénétrer dans la péninsule. Aussi la nouvelle de la prise de Sagonte produisit-elle en France et en Espagne une vive sensation. Elle termina victorieusement la guerre dans cette partie de l'Espagne.
Guérillas. — C'est dans la Nouvelle-Castille que se formèrent les premières guérillas. On trouvera difficilement dans l'histoire une guerre, si ce n'est celle de la Vendée, où les peuples aient eu plus de sacrifices a faire pour la
cause d'un prince, et où ils les aient faits plus unanimement et avec une plus rare constance que dans la guerre d'Espagne. L'abandon de leurs maisons , de leur mobilier, de leurs récoltes déjà serrées dans les granges, leur était-il ordonné par les juntes supérieures ou au nom des juntes provinciales, ils obéissaient à l'instant ; et malgré la saison souvent très-rude, ils fuyaient dans les bois, dans les montagnes, n'ayant la plupart du temps aucun moyen de s'y nourrir.
Dans son dévouement opiniâtre pour la patrie et pour Ferdinand VII , la junte de la Nouvelle-Castille ne cherchait point des palais pour tenir ses séances; un antre caverneux dans les rochers , un misérable hameau dans les bois, les ruines de quelque édifice isolé dans les montagnes, devenaient le chef-lieu de l'administration , aussitôt qu'elle se trouvait contrariée par les mouvements ou la proximité des troupes françaises.
Une circonstance digne de remarque et qui imprime à la guerre d'invasion en Espagne un caractère tout particulier, c'est que , pareille à la guerre de la Vendée, c'était une guerre toute populaire.
Les chefs de ces hardis partisans n'appartenaient pas à la noblesse comme dans la Vendée, tous ou presque tous étaient issus du peuple; le titre de leur ancienne profession , d'une qualité ou même d'un défaut physique, suffisait pour les désigner. Ainsi , avec Mina, citoyen pauvre d'une des petites bourgades de la Navarre, et Morillo, ancien sergent d'artillerie, les plus fameux sont : El Empecinado, l'Empoissé; el Pastor, le Berger; el Cura, le Curé; elMedico, le Médecin; el Abuelo , le Grand-père; el Manco, le Manchot; Chaleco , Gilet ; Calzones , Culottes.
C'est à la classe même de ces partisans que Ferdinand a dû les efforts persévérants des Espagnols contre les armées françaises.
Lorsque l'armée du maréchal Soult revint en Galice, déjà des partis nombreux, connus sous le nom de guérillaê, ayant a leur tête des chefs braves et audacieux, interceptaient les courriers, s'emparaient des convois, enlevaient les garnisons, et massacraient sans pitié les malades ou les soldats isolés qui restaient en arrière. Ils faisaient, de cette manière, autant de mal qu'un ennemi formidable dans une bataille rangée. Pour envoyer des ordres et communiquer d'une place à une autre, il fallait employer des bataillons entiers. Il était presque impossible d'atteindre les hommes qui composaient ces guèriltas, parce qu'ils étaient parfaitement servis par les habitants, et qu'ils avaient une connaissance exacte des lieux. Ils savaient toujours d'avance que s'ils étaient attaqués et dispersés, ils se rallieraient sur tel point pour tomber dans un endroit où on ne les attendait pas. Ils n'attaquaient jamais qu'avec la certitude d'un avantage : leurs succès exagérés par la haine nationale et l'appât du brigandage, multipliaient ces bandes dans toute l'Espagne, elles se partageaient le royaume, et chacune, dans la province qui lui était assignée, faisait aux Français tout le mal imaginable. Elles rendaient compte de leurs opérations à la junte suprême, qui récompensait, par des honneurs et des dignités, ceux qui s'illustraient par des actions d'éclat. La plupart des chefs sortis des rangs
inférieurs de la société, furent désignés par la profession qu'ils y exerçaient, tels que el cocinero, le cuisinier ; el medico, le médecin ; el eapucino, le capucin ; el pattor, le pasteur; ou par quelque trait caractéristique, comme el empceinadot l'empoissé, surnom do Juan Martin ; el abuelo, le grand-père; el marqueêito, le marquis (de Porlier), etc. »
La guerre que les troupes françaises eurent à faire en Andalousie aux insurgés qui appuyaient les troupes régulières de Blake et de Ballesteros, présentait des circonstances assez intéressantes et des incidents curieux. M. Ed. Lapène, dans sa Relation de la conquête d'Andalousie en 1810 et 1811, en fait le tableau suivant :
« Quant aux incidents qui imprimaient un caractère entièrement distinct à nos incursions dans les hautes chatnes de l'Estramadure, de Jaen et de Grenade, au témoin oculaire seul appartient d'en produire les détails, toujours singuliers, quelquefois déplorables.
» Si une colonne quitte la plaine et pénètre dans les montagnes, le chemin ne devient plus qu'un étroit sentier, parfois attaché aux contours sinueux d'un torrent, parfois dirigé vers le sommet de montagnes à pic Souvent la trace de ce chemin disparaît en entier, et le soldat ne rencontre sur son passage que des espèces de degrés grossièrement taillés dans le roc moins par la main des hommes que par le travail de la nature, qu'il doit gravir ou descendre avec peine, s'aidant de ses mains et de ses armes, au risque, au moindre faux pas, de rouler dans un abîme. Dès lors plus d'ordre dans la colonne, dont les hommes contraints de marcher isolés ou séparés par de longs intervalles, arrivent au gtte avec la tête de la troupe, tandis que la gauche quitte à peine le gtte précédent.
» Quelquefois des soldats cheminant sur les flancs d'une même hauteur, assez rapprochés à vol d'oiseau d'autres soldats pour en être entendus, n'atteignent cependant, à leur grande surprise, les points où ceux-ci ont été vus qu'après plusieurs heures de marche le long des contours sinueux de la montagne.
» Malheur à une colonne surprise en cet état de division par l'ennemi embusqué au passage du défilé ! Posté d'avance, et sûr de son tir, l'Espagnol, par un raffinement de cruauté, désignait à haute voix la victime qu'il voulait atteindre. « A l'officier, au sergent 1 » s'écriait-il avec une ironie barbare. Le coup partait, et l'officier ou le sergent, tombant blessé à mort, justifiait trop souvent l'adresse perfide du féroce montagnard.
» Il n'était pas rare que les privations vinssent encore nous assiéger au milieu de cette guerre aussi périlleuse que fatigante : la privation de l'eau était la plus cruelle. Après plusieurs heures d'une pénible route, une source, la seule qui existât sur ce point, était signalée par le guide de la colonne, mais encore à une distance éloignée : quelques soldats, hors d'espoir de l'atteindre» s'arrêtaient, sentant leurs forces défaillir. Il en périssait sous nos yeux de fatigue, de chaleur et de soif.
» Quelquefois, au milieu d'un beau jour, le soleil se couvrait tout à coup
d'épais nuages; des torrents de pluie inondent bientôt le soldat, pénètrent ses vêtements, paralysent ses armes. Point d'abri, point de bivouac à établir dans ces montagnes où la nature marâtre ne présente souvent aucune trace de culture et d'habitation. Obligée, au milieu de ces averses, de poursuivre sa route, la colonne trouve son chemin subitement barré par un ruisseau dont à peine on a soupçonné l'existence, et qui, passé à pied sec dans l'expédition précédente, est tout à coup devenu un torrent profond et débordé. Plusieurs heures d'une pénible attente s'écoulent alors pour que la baisse des eaux permette de le franchir sans danger. Le gîte, qui jusque-là s'est dérobé à nos regards, parait enfin : tantôt il est sous nos pas, enfoncé dans une vallée profonde ; tantôt l'œil étonné l'aperçoit comme attaché sur le revers rocailleux de sommets escarpés.
» A l'époque des premières incursions, la plupart des villages étaient abandonnés par leurs habitants, pleins de l'idée que les mœurs, le caractère, la figure même des Français offraient quelque chose d'effrayant et de surnaturel. Ces assertions, avancées par les chefs des guérillas, pour forcer la population à fuir notre présence, furent d'abord, malgré leur absurdité, accueillies des peuples montagnards d'Estramadure et d'Andalousie, qui peuvent, sans contredit, passer pour les moins éclairés de l'Europe.
» Les villages, dans les incursions suivantes, avaient leurs habitants ; mais encore en défiance, le paysan tenait sa maison fermée et barricadée. Le soldat, quoique harassé de fatigue, retrouve alors un reste de forces, et tire, à l'insu de ses chefs, une vengeance aussi prompte que déplorable d'une pareille réception. La porte du logement désigné est sur-le-champ enfoncée; et le pillage, la dévastation, quelquefois des voies de fait criminelles , deviennent les suites terribles et par malheur trop fréquentes de celte violente prise de possession. — Mais la sûreté ou l'asile de l'habitant ont-ils été compromis î nulle complaisance, nulle concession à attendre de lui; abjurant sa stupidité pour retrouver un nouveau caractère, le montagnard se décide à se laisser périr lui-même plutôt que de devenir utile au Français.
» Le soldat, plus jaloux de repos que de nouveaux débals, se montrait-il au contraire dès l'abord modéré? l'Andalous, promptement rassuré, passait alors avec une rapidité extrême à une douce confiance, et épousait en entier ce sentiment naturel à l'homme de se créer un prolecteur dans celui qu'il redoute comme maître. Bientôt un inviolable attachement, une reconnaissance poussée jusqu'à la sublimité chez l'Espagnol, qui, extrême dans ses affections comme dans ses haines, vole tour à tour de l'un à l'autre, payaient quelques légers services. Un sentiment plus vif et plus tendre s'alliait parfois à celui de la gratitude chez la jeune femme espagnole que le hasard avait rendue l'objet de prévenances inespérées; et le Français, reçu en ennemi, était souvent, au jour du départ, regretté comme ami ou pleuré comme amant.
» Le retour périodique aux mêmes lieux ne pouvait manquer d'attraits tant pour les Espagnols des deux sexes qui avaient reçu du soldat français une généreuse protection, que pour le militaire qui avait rempli cet honorable devoir.
A l'approche d'une colonne, l'habitanl s'informe des éclaireurs, avec une curieuse anxiété, s'ils appartiennent à tel ou tel régiment. Quand le Français cbéri fait partie de cette troupe, on vole à sa rencontre du plus loin qu'on l'aperçoit. 11 est appelé par son nom, et conduit en triomphe à son ancienne demeure préparée d'avance pour le recevoir.
» Quelques jours de repos passés de la sorte dans de paisibles cantonnements dédommageaient le soldat des privations et des fatigues essuyées dans ces pénibles expéditions, en tempérant aussi les motifs d'éloignement pour les indigènes; le séjour prolongé des troupes au milieu d'eux créait des rapprocbements précieux entre le soldat français et l'Espagnol. Tout servait alors à nous convaincre que celui-ci, sensible à quelques égards et aux concessions les moins coûteuses, et dès lors reconnaissant et dévoué, devenait irréconciliable ennemi s'il était blessé sans motif dans sa personne, sa religion, sa propriété. — Un grand objet fut enfin rempli par le système d'opérations qui vient d'être retracé. La guerre de partisans, étrangère depuis nombre d'années au soldat français, alors accoutumé à agir à la baïonnette contre des masses, deviut élémentaire dans nos troupes d'Andalousie; la valeur, l'activité, la persévérance des Français y puisèrent une nouvelle énergie, et les succès de la campagne suivante d'Estramadure furent en partie ses brillantes suites. »
Le caractère des Serrant» (c'est le nom qu'on donne aux habitants des montagnes de l'Andalousie) diffère beaucoup du caractère des insurgés de la Castille et de la Navarre. Les Mémoires de M. de Rocca sur la guerre d'Espagne renferment à ce sujet des détails curieux et intéressants. Le livre de cet officier ne doit toutefois être consulté qu'avec défiance. M. de Rocca, prisonnier en Angleterre pendant plusieurs années, n'a vu que le commencement de la guerre d'Espagne; pour en compléter le tableau, il a recueilli un grand nombre de faits dans les Journaux et les Annuaires anglais; et ces faits sont généralement exagérés ou faux.
Les Serranm andalous, contrebandiers pour la plupart, et dont l'industrie héréditaire était entravée par la guerre, tournaient contre les Français les armes qui leur servaient peu de temps auparavant à attaquer les douaniers espagnols. Ce n'était pas par dévouement a Ferdinand VU, mais bien par haine contre les étrangers dont la présence troublait leurs habitudes et nuisait à leurs intérêts. Les prêtres, en représentant les Français comme des hérétiques et des auxiliaires du démon, excitaient aussi contre eux la fureur de ces montagnards, ignorants et superstitieux. Leur mode de combattre était d'ailleurs admirablement approprié aux localités. — Pour le faire connaître, nous citerons des passages du récit que fait M. de Rocca de son séjour à Ronda et dans les mon* tagnes escarpées, dont le groupe forme ce qu'on appelle la Srrrania de Ronda.
« Les montagnards avaient pincé leurs camps sur les sommets des montagnes voisines, et ils observaient jour et nuit ce qui se passait dans la ville. Quand nos trompettes avaient sonné le réveil au lever de l'aurore, on ne tardait pas à entendre des cornets de tergers réveiller les montagnards. Ils passaient des jours entiers a inquiéter nos avantrpostes sur un point ou sur l'autre ;
dès que nous allions à eux ils se retiraient pour revenir bientôt après nous harceler encore.
» Lorsque les Serranos se préparaient h nous attaquer, ils poussaient de grands cris pour s'animer au combat, et faisant feu sur nous longtemps avant que leurs balles pussent nous atteindre. Ceux d'entre eux qui étaient les plus éloignés croyait, en entendant ces cris et ces décharges, que leurs compagnons avaient quelque avantage à l'avant-garde, ils se hâtaient de venir prendre part à l'action, afin de partager l'honneur d'un succès qu'ils croyaient facile; ils dépassaient, en faisant des bravades, ceux qui les précédaient, et lorsqu'ils reconnaissaient leur erreur, ils ne pouvaient plus reculer. Nous les laissions venir jusque dans une petite plaine autour de la ville neuve, afin de pouvoir les charger et les sabrer, et ils se retiraient toujours dès qu'ils avaient perdu quelques-uns des leurs.
» Le plus doux passe-temps des ouvriers de la ville était de venir se placer derrière des rochers entre les oliviers à l'extrémité du faubourg, et de tirer sur nos vedettes en fumant leurs cigares. Ils sortaient le matin de la ville avec des instruments de labourage, comme s'ils eussent été travailler aux champs; ils y trouvaient leurs fusils qu'ils avaient cachés dans des rochers ou dans des fermes, puis ils revenaient le soir, sans armes, dormir au milieu de nous. 11 arriva que des hussards reconnurent parmi les combattants les hôtes chez lesquels ils logeaient Nous ne pouvions pas faire des recherches trop rigoureuses ; si l'on eût voulu exécuter le décret du maréchal Soult contre les Espagnols insurgés, il aurait fallu punir de mort presque toute la population du pays. Les montagnards pendaient et brûlaient vifs les prisonniers français; nos sol^ dats, à leur tour, ne faisaient que très-rarement quartier aux Espagnols qu'ils prenaient les armes à la main.
» Les femmes, les vieillards, les enfants mêmes, étaient contre nous, et servaient d'espions aux ennemis. J'ai vu un jeune garçon de huit ans venir jouer entre les jambes de nos chevaux, et s'offrir à nous pour nous servir de guide; il conduisit un petit parti de nos hussards dans une embuscade, et se sauva tout à coup dans les rochers en jetant son bonnet en l'air, et en criant de toutes ses forces : « Vive notre roi Ferdinand VII 1 » La fusillade commença aussitôt.. .
» Les montagnards suppléaient par la force et la persévérance de leur caractère indomptable à ce qui leur manquait sous le rapport de la discipline militaire : s'ils ne savaient pas nous résister dans les plaines, s'ils échouaient dans les attaques qui demandaient quelques combinaisons, ils combattaient en revanche admirablement dans les rochers, derrière les murs de leurs maisons, et dans tous les lieux oû nous ne pouvions pas faire usage de la cavalerie. Nous ne pûmes jamais réduire à l'obéissance les habitants de Montejaque, hameau de cinquante à soixante feux, situé à une demi-lieue de Ronda...
» Les habitants des bourgs et des villages de la montagne, qui se croyaient exposés aux visites des Français, envoyaient les vieillards, les femmes et les enfants sur des hauteurs inaccessibles, et ils cachaient leurs effets les plus pré-
cieux dans les cavernes. Les hommes seuls restaient dans les villages |*>ur les défendre, ou faire h la dérobée des excursions dans les plaines pour enlever les bestiaux des Espagnols qui ne voulaient pas se déclarer contre nous.
» Les expéditions que les Français faisaient fréquemment contre les hautes montagnes dispersaient presque toujours les ennemis sans les réduire, et nos troupes retournaient à Ronda après avoir essuyé de grandes pertes.
» Dans les montagnes, les Serranos déjouaient, par leur manière de combattre, l'effort de nos troupes, lors même qu'elles leur étaient supérieures en nombre; ils se reliraient de rocher en rocher, de posilionen position, à l'approche de nos masses, sans cesser de faire feu et de nous harceler; tout en fuyant, ils nous détruisaient des colonnes entières sans que nous pussions nous en venger. Celte manière de faire la guerre leur avait fait donner, parles Espagnols eux-mêmes, le surnom de mouches de la montagne, par allusion à la manière dont ces insectes obstinés tourmentent les êtres vivants sans jamais leur laisser de repos. »
Les hussards du régiment dont faisait partie M. de Rocca évacuèrent momentanément Ronda. Cette ville fut aussitôt occupée par les Serranot. Leur séjour prouva aux habitants que le dévouement à Ferdinand VU était le prétexte et non pas le mobile de l'insurrection. Aussi les Français à leur retour furent-ils accueillis comme des libérateurs.
<t Les montagnards, dit M. de Rocca, avaient élevé en notre absence une potence sur la grande place pour punir ceux des bourgeois de la ville qui avaient favorisé les Français; et si nous étions arrivés un jour plus lard, plusieurs individus auraient été conduits au supplice : on eût ainsi satisfait des haines particulières sous le prétexte de vengeance publique. Un échevin allait être pendu pour n'avoir pas voulu se laisser corrompre dans une affaire de contrebande quelques années auparavant. Un pauvre tailleur avait été précipité la veille du haut en bas des rochers et mis en pièces pour avoir servi d'interprète à nos soldats.
» Le jour même où nous étions sortis de Ronda, les montagnards y étaient entrés avec l'aurore, en poussant de grands cris , et en déchargeant, en signe de joie, leurs fusils dans les rues. Tous les habitants d'un même village arrivaient ensemble, marchant sans ordre, et suivis de leurs femmes, qui ne différaient des hommes que par le vêtement, par une stature moins élevée, et par un peu plus de rudesse dans les manières.
» Elles prétendaient que leurs maris avaient conquis Ronda sur les Français, et que tout ce qui était dans la ville leur appartenait; elles se disaient les unes aux autres, en s'arrôtant d'un air fier devant les portes des plus beaux hôtels: « Je prends cette maison pour moi , je me ferai dame, et je viendrai l'habiter » dans peu de jours, avec mes chèvres et ma famille. » Elles chargeaient , en attendant, sur des Anes, tout ce qu'elles trouvaient dans l'intérieur des appartements. Ces dames ne cessèrent de piller que lorsque les animaux qu'elles avaient amenés furent au moment de succomber sous le poids du butin.
» Des contrebandiers volèrent les chevaux et le porte-manteau d'un lieute-
nanl anglais, qui faisait partie de l'expédition , sans que celui-ci pût parvenir à faire punir les coupables. Les prisons furent forcées, les insurgés, les détenus qu'elles contenaient coururent, à l'instant même de leur délivrance, se venger de leurs juges et de leurs accusateurs. Les débiteurs arrachèrent par force des quittances à leurs créanciers, et mirent le feu à tous les papiers de la chancellerie, afin d'anéantir les actes des hypothèques que les habitants avaient sur les propriétés des montagnards.
» Le général en chef des Serranos n'avait pu arriver dans Ronda que six heures seulement après notre départ. Il avait d'abord essayé d'établir une espèce d'ordre dans la ville, à l'aide de ce qu'il appelait ses troupes réglées. Ne pouvant y parvenir, voici le stratagème dont il se servit : Il fit publier, par le crieur public, que les Français allaient arriver. Les montagnards se rassemblèrent alors en un clin d'œil, et les habitants eurent le temps de se barricader dans leurs maisons.
» L'homme qui exerçait le plus d'influence sur ces hordes indisciplinées, était un nommé Cura, natif de Valence, où il avait été professeur de mathématiques. Forcé de s'exiler de sa patrie , après avoir tué un homme par jalousie, il s'était réfugié chez les contrebandiers pour échapper aux poursuites de la justice. Il avait répandu sourdement qu'il était de la plus haute naissance , et que des raisons de politique le forçaient à rester inconnu. Les montagnards l'avaient surnommé l'inconnu au grand bonnet, parce qu'il affectait de porter un bonnet à la mode du pays, d'une grandeur démesurée, afin d'attirer sur lui l'attention. Cette espèce d'existence mystérieuse lui donnait un grand empire sur les esprits. L'inconnu au grand bonnet leva un mois après de fortes contributions sur divers villages des montagnes, sous le prétexte d'aller acheter des armes et des munitions; il essaya d'échapper avec l'argent qui lui avait été confié, mais il fut pris et puni. »
Malgré leur inimitié pour les Français, les habitants des villes de la montagne se montrèrent en plusieurs circonstances soigneux et compatissants pour les blessés français. Leur exaspération n'excluait pas la générosité.
Organisation. — Dans le chapitre prochain nous ferons un résumé historique des institutions créées pendant la période que nous venons de parcourir, et nous réunirons ainsi dans un même chapitre toutes les modifications apportées dans l'art militaire sous l'Empire, ainsi que toutes les institutions nouvelles qui ont eu lieu depuis 1806 jusqu'à 1815.