‹ Histoire de l'armée et de tous les régimentsChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOMMA m K. — Campagne de Russie. — Force et organisation de l'armée française. — Force et organisation de l'armée russe. — Smolensk. — Moskowa. — Entrée à Moscou. — Retraite.

— Passage de la Bérésinà. — Campagne de 1812 et de 1813 en Espagne. — Prise de Ciudad- Rodrlgo ét de Badajoz. — Bataille des Àrapiles. — Retraite de l'armée de Portugal. — Opérations en Arràgon. — Évacuation dé Madrid et de l'Andalousie. — Défense de Burgos. — Retour des Français à Madrid. — Journée de Salamanque. — Opérations eh Catalogne et en Biscaye. - Retraite sur l'Èbre. - Vittoria. - Retour en France. - Défense des Pyrénées.

— Campagne d'Italie en 1813. — Retraite successive de l'armée française derrière l'Izonzo. la Piave et l'Adige. — Prise de Trieste. — Défection des Napolitains. — Murât. — Situation de l'Italie à la fin 1813. — Campagne de 1813 en Allemagne. — Lutzen , Bautzen, Dresde, Leipsick. — 1814. — Campagne de France. — Bataille de Brienne. — Bataille de la Rothière.

— Reprise de Troyes. - Armistice de Lusigny. - Batailles de Craonne, de Laon, d'Arcis- Mir-Aube. — Bataille de Paris. — Congres dê Châtillon. — Abdication de l'Empereur. — Adieux de Fontainebleau. — Défense des frontières de l'Est et du Midi. — Bataille de Toulouse. — Organisation.

La pait de 1806 avait froissé tous les intérêts dè la Prusse, et le mariage de Napoléon avec la fille de l'empereur d'Autriche tous les intérêts de la Russie; l'obligation de maintenir lesystèmeconlinental, très-préjudiciable au commerce russe , amenait chaque jour entre le cabinet de Paris et celui de Saint-Pétersbourg, des explications qui du froid passèrent bientôt à l'aigreur; la réunion à l'empire, de Rome, de la Toscane, de la moitié de la Westphalie ; l'augmentation du duché de Varsovie, Amsterdam, Hambourg et Lubeck déclarés chefslieux de départements français, et faisant pour nous de la Baltique une seconde Méditerranée, avaient effacé toules les promesses de Tilsitt et tous les bons souvenirs d'Erfurt. Enfin ce mécontentement de la Russie se manifesta par un ultimatum ; le prince Kourakin apporta à l'empereur Napoléon une

ET pp TOUS LES HpGipiNTS. 307

note de l'empereur Alexandre qui demandait l'évacuation de la Prusse et des places sur l'Oder, la diminution de la garnison deDantzick, la conclusion d'un arrangement avec la Suède et l'évacuation de la Poméranie. M. de Narbonne est envoyé aussitôt à Vilna pour proposer quelques modifications à l'ujtjmatum russe ; mais l'empereur Alexandre les refuse Routes, et \§ guerre avepla Russie est devenue inévitable- Napoléon s'y prépare et prend la résolution d'aller porter ses armes au sein même $e la Russie.

Forces et organisation de l'armée française. — Jamais dans les temps mpçlejn.ee invasion n'avait été entreprise avec des forces, aussi considérables, que pelles conduites en Russie par l'empereur Napoléon. Les trouves firooajses et alliées qui pénétrèrent successivement sur le territoire russe se sont élevées, 610,000 hommes dont, 96,000 de cavalerie et 2l,opq attachés aux grands parcs d'artillerie, au gcnje ç|aux équipages militaires,. Cptteajmée form,j4a>je était divisée en dix corps principaux.

Le 1" cprps, commandé par leinaréçhal ftavpust, prince oyEclpnubl, fermait cinq ^visions aux ordres des généraux Morand, friapt, Çjudin, Qesaix et Compans.

|Le 2/ corps, aux ordres du maréchal Oqçjinpt, duc de Reggio, formait trois divisions commandées par les généraux Legrand, Verdier et Iflerle.

Le 3e corps, aux ordres du' iparéchal Ney, comprenait trois divisions commandées par les généraux Ledrq, Auzout et Marchand.

Le 4e corps, commandé par le prince JSugène, formait quatre diyisioqf : qne division de garde royale italienne commandée par le général Leçchi ; o^eux divisions françaises commandées par les généraux Delzons et Broussier, e,tui\e division de ligne italienne commandée par le général Piqp.

Le 5* corps, aux ordres c|u prince Poniatpwski, comprenait trpis divisions polonaises commandées par les généraux Zayonrjçheck , Dorobrpwski et Kaminiecki.

Le 6e corps, formé des alliés bavarois, a^x Qrdres dq lieqlegant-géjiéral Saint-Cyr, composait deux divisions /l'une commandée par le général. £eroy, l'autre par le général d> Wrede.

Le 7e corps, composée des alliés saxons, aux ordres 4u beutgnan(-gén^ral Reynier, formait trois divisions commandées par les généraux, Lecpq, Pefunçk et E|uruUe.

I^e 8* corps., aux ordres du lieutenant-général Vandamme, comprenait çleux divisions westphaliennes, l'une commandée par le général Tharreau, l'autre par le général d'OcUs.

^e 9' corps, aux ordres du maréchal Yictor, duc dp Bellune, formait trois divisions, la lr< française, cqmmandée par le général Partonneaux ; la 2! allemande, général Daendel ; la 3e polonaise, général Girard.

Enfin le 10* corps, aux ordres du maréchal Macqonald, duc de Tarent, formait trois divisions, l'une composée de trois régiments polonais et dp deux régiments allemands, commandée par le général G randjean, l'autre prussienne, l ommandée par le général Grawert.

:m HISTOIRE DE L'ARMÉE

Outre ces dix corps principaux, il y avait dans l'année un corps autrichien, un corps formé de la garde impériale et quatre corps de cavalerie.

Le corps autrichien, aux ordres du prince de Schwartzemberg, formait quatre divisions : la division d'infanterie de l'aile droite, commandée par le général Trautenberg; la division d'infanterie du centre, commandée par le général Bianchi; la division d'infanterie de l'aile gauche, commandée par le général Siegenthal, et une division de cavalerie commandée par le général Frémont. •

La garde impériale, sous les ordres immédiats de Napoléon, se composait de trois divisions d'infanterie commandées par le maréchal Lefebvre, duc de Dantzick, et par les généraux Delaborde et Roguet; delà cavalerie, aux ordres du maréchal Bessières, duc d'Istrie ; de la réserve d'artillerie, commandée par le général Sorbier, et de la division de la Vistule, commandée par le général Claparède.

Les quatre corps de cavalerie portaient le nom de réserves de cavalerie : ils étaient sous les ordres du roi de Naples, Joachim Murât, qui commandait aussi toute la cavalerie de l'armée*

Les réserves de cavalerie formaient onze divisions dont six de grosse cavalerie et cinq de cavalerie légère. Les régiments de grosse cavalerie étaient tous français; ceux de cavalerie légère étaient français, allemands et polonais.

Le 1" corps de cavalerie, aux ordres du lieutenant -général Nansouty, formait trois divisions : la t'° (cavalerie légère) commandée par le général Bruyère; la 2e (cuirassiers) général Saint-Germain ; la 3° (cuirassiers) générai Valence.

Le 2° corps, aux ordres du lieutenant-général Montbrun, comprenait trois divisions : la 1" (cavalerie légère) commandée par le général Sébastiani; la 2e (cuirassiers) général Wathier; la 3" (cuirassiers) général Defrance.

Le 3° corps, aux ordres du lieutenant-général Grouchy, comprenait trois divisions : la t" (cavalerie légère) commandée par le général Chastel; la 2* (cuirassiers) général Douracrc ; la 3° (dragons) général Lahoussaie.

Le -4* corps, aux ordres du lieutenant-général Latour-Maubourg, formait deux divisions : l'une (cavalerie légère) commandée par le général Rosinski ; l'autre (dragons) commandée par le général Lorge.

On avait attaché, en outre, à chacun des 1", 2% 3% 4e, 6% 9e et 10* corps deux brigades de cavalerie légère ; au 5e corps, trois brigades ; aux 7* et 8e corps une seule. Les corps de cavalerie attachés à la garde et au corps autrichien étaient composés de grosse cavalerie et de cavalerie légère.

L'artillerie était formidable. Le nombre des pièces de campagne attachées tant aux divers corps d'armée français qu'au corps d'armée autrichien, s'élevait à 1,206; le parc d'artillerie de siège comprenait 130 bouches à feu de gros calibre ; enfin les divisions Loison et Durutte, fortes ensemblede27,000homraes, qui rejoignirent l'armée dans le courant de novembre 1812, avaient une artillerie romposée de 36 pièces : le nombre total des pièces decnuon de l'armée •le Hu»ie lui donc de 1,372.

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 309 Les troupes de toute nature qui formaient l'armée au commencement de la campagne s'élevaient à environ 500,000 hommes. 110,000 hommes, dont 15,000 de cavalerie, la rejoignirent successivement; toutefois l'effectif de 610,000 hommes dont nous avons parlé plus haut, ne comprend ni la suitede l'Empereur, ni les administrateurs, ni les employés, les canliniers et les boulangers, etc. On ne peut guère évaluer à moins de 30,000 tous ces hommes, non combattants, qui suivaient l'armée.

Farces et organisation de l'armée russe. — Dans son histoire de la campagne de Russie, le colonel Boutourlin, aide de camp de l'empereur Alexandre, évalue la totalité des forces militaires russes, organisées régulièrement, à 517,682 hommes. Les forces irrégulières, composées deTartares etdeCosaques, ne peuveut pas être évaluées à moins de 60,000 de cavalerie. Enfin, de nombreuses réserves avaient été créées, au moyen d'une levée de 6 hommes sur 500 mâles, dans toute l'étendue de l'Empire. Ces levées, faites dans le courant de 1811, et depuis lors réunies dans des dépôts d'instruction, devaient, à l'époque où commença la campagne de 1812, être en mesure de venir prendre place dans l'armée.

Le nombre des troupes russes qui, lors du commencement des hostilités, se trouvaient en ligne sur la frontière menacée par l'armée française, ne s'élevait qu'à 241,600 hommes, dont 60,600 de cavalerie, avec une artillerie nombreuse et bien attelée.

Ces troupes étaient divisées en trois grands corps qui avaient le nom de T" armée de l'Ouest, 2* armée de l'Ouest, et armée de réserve.

La 1" armée de l'Ouest, aux ordres du général Barclay de Tolly, était forte de 120,000 hommes et comprenait 6 corps d'infanterie commandés par les généraux Witgenstein, Bagawout, Tuchkof, Schouvalof, le grand duc Constantin placé à la tête de la garde impériale, et le général Doctorof; de trois corps de cavalerie commandés par les généraux Suwarof, Korf et Pahlen, et d'un corps de troupes irrégulières.

La 2* armée de l'Ouest, aux ordres du général prince Bagration, forte de 65,000 hommes, se composait de 2 (orps d'infanterie commandés par les généraux Rayewski et Barasdin ; d'une division de grenadiers réunis, commandée par le général Worontzof ; de 3 corps de cavalerie commandés par les généraux Knorring, Siewers et Wassillchikof, et d'un corps de troupes irrégulières commandé par le général de cavalerie Platof.

L'armée de réserve, aux ordres du général de cavalerie Tormasrof, forte de 46,000 hommes, se composait de 3 corps d'infanterie commandés par les généraux Marlhof, Kauienskioet Lambert, et d'un corps de troupes irrégulières,

Les villes de Riga et de Dunabourg renfermaient en outre de nombreuses garnisons, et un corps d'armée qui s'accroissait de jour en jour était placé en observation à Mozyr.

Napoléon quitta Paris le 9 mai 1812 pour se mettre à la tète de son armée. Il se rendit d'abord à Mayence, puis à Dresde, pour s'y concerter avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse qui s'y étaient rendus. Le 29 mai, il quitta

310 HJSTOIfle PE L APÉE

cette ville et se rendit à Thoon, quartier-général de l'armée française, où il arriva le 3 juin. De là il se rendit à Dantzick et à Kœnisberg, où il établit son quartier-général. Là il passa les troupes en revue et termina ses dispositions pour la campagne. Ensuite, marchant avec le centre de son armée, il remonta la {'régel, et, ]e 21, il s'établit à Wilouski, d'où il adressa à son armée la proclamation suivante :

« Soldats,

» La seconde guerre de Pologne est commencée; la première s'est terminée à Friedland et a Tilsitt. A Tilsitt la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l'Angleterre; elle viole aujourd'hui ses serments; elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. La Russie est entraînée parla fatalité, ses destins doivent s'accomplir 1 Nous croiraitelle dégénérés? ne serions-nous plus les soldats d'Ausjerlitz? El je nous place entre le déshonneur et la guerre, le choix ne saurait être douteux ; marchons donc en avant 1 passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire! La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première; mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie a exercée depuis 50 ans sur les affaires de l'Europe. »

Celle armée, la plus prodigieuse qu'on eût vue jusqu'alors en Europe, se mit en mouvement vers la fin de juin, se dirigeant vers le Niémen. Napoléon lui-même vint en prendre le commandement, et, dans la nuit du 22 au 23 juin, il vint établir son quartier général auprès du Kowno, sur la rive gauche du Niémen. Le lendemain, il ût jeter trois ponts sur ce fleuve, et pendant la nuit, l'armée française commença à pénétrer sur le territoire russe. Le corps d'armée du roi de Naples et ceux de Davoust et d'Oudinot y pénétrèrent les premiers, et se dirigèrent à marches forcées sur Wilna; le 26, le passage é|ait effectué.

Pendant le même temps Macdonald effectuait de son côté le passage du môme fleuve, à Tilsitt, et le vice-roi restait en observation sur la rive gauche du Niémen. Le 28, l'armée française fit son entrée à Wilna, capitale de la Lituanie, où Napoléon établit son quartier général.

C'était, dit Jomini, une grande opération de réunir à propos et à point nommé des masses aussi formidables, qui arrivaient de la Poméranie, de .Mayence, de Paris, de Boulogne, de YalladolitJ, de Milan et de Naples môme. Former un tel rassemblement dans les vastes forêts qui bordent le Niémen exigeait de grandes précautions pour les vivres, pour la marche des colonnes d'équipages et d'un matériel d'artillerie bien supérieur à ce qui s'était jamais vu dans les guerres précédentes, puisqu'on estimait à 20,000 le nombre des voilures qui suivaient l'armée, et à 200,000 le nombre des chevaux de cavalerie, d'artillerie, d'état-major et de tous les autres services. On peut, sans exagération, appliquer ici l'hyperbole employée pour peindre l'armée de Xerxès, après le ims-uiy de la'jurll' on ihrrchait la (mordes pays ifiirlle parcourait.

La seroiideKuerro.dc Poigne, ainsi que l'avait annoncé Napoléon, venait

ET BÈ TOUS LÈS REGIMENTS. Si!

de remellre en question la résurrection et l'indépendance du peuple polonais. Le 14 juillet, une dépu talion vint à \Vilna, pour lui présenter un projet de confédération générale de la Pologne. « Sire, lui disaient les Polonais, dites que » le royaume de Pologne existe, et cette déclaration fera revivre la Pologne. » Les mêmes considérations qui, lors de la première campagne de Pologne, avaient empêché l'empereur de proclamer l'indépendance de cette brave nation, se présentaient au début de la campagne. Il n'eut pas mieux demandé que de favoriser l'insurrection dans les provinces polonaises de la Russie, mais cette insurrection pouvait s'étendre aux provinces placées sous la domination de l'Autriche, et dès lors faire naître des complications très-graves dans les rapports de la France avec la cour de Vienne. La réponse qu'il fit aux députés est une preuve évidente de l'embarras de sa situation.

« Dans ma situation, leur dit-il, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de devoirs a remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le deuxième ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais avancé mes peuples pour la défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en étal de rétablir vos anciennes lois dans votre capitale et une partie de vos provinces, je le fis sans chercher à prolonger la guerre qui aurait continué à répandre le sang de mes sujets.

» J'aime votre nation. Pendant seize ans, j'ai vu vos soldats à nies côtés dans les champs de l'Italie et ceux de l'Espagne.

» J'applaudis à ce que vous avez fait ; j'autorise les efforts que vous voulez faire; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions.

» Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne, je dois y ajouter que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manœuvre ou aucun mouvement qui lende à troubler la paisible possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne.

» Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Pololzk, Mohilow, la Wolhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la Providence couronnera votre l>onne cause par des succès ; je recompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend si intéressants et vous acquiert tant de titres à mon estime et à ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les circonstances. »

DeWilna, où il séjourna pendant quelques jours, l'Empereur dirigeait lous les mouvements de la grande armée. Pendant plusieurs jours, les événements qui s'accomplirent ne furent qu'une suite de marches rapides des divers corps de l'armée française vers Witepsk. Napoléon lui-même quitta Wilna le 16 juillet et porta son quartier général à Glubokoé, où il s'établit le 18. Pendant ce temps, le roi de ftaples se portait vers le camp retranché de Drissa, l'armée russe fuyait dans toutes les directions et se repliait vers Smplensk ; de brillants combats de cavalerie eurent lieu cnlre l'avant-garde de Mural et le corps des généraux Ostermann etPahlen. Les troupes françaises marchaient avec rapidité sur Witepsk, où Napoléon désirait faire reposer ses armées.

Le mois de juillet avait été extrêmement pluvieux. Les troupes avaient beau-

roup souffert de ce mauvais temjis pendant leur marche depuis le Niémen jusqu'à la Dwyna et au Boryslhène ; les convois de vivres étaient en arrière et ne rejoignaient plus ; les farines et moyens de mouture manquaient La chair des animaux, l'eau marécageuse furent souvent la seule nourriture du soldat. Les fatigues, les privations, l'insalubrité des aliments, un soleil brûlant pendant des jours très-longs occasionnèrent beaucoup de maladies, particulièrement des dyssenteries. Il fallut établir un grand nombre d'hôpitaux, mais ils furent toujours insuffisants et mal organisés ; on pouvait à peine donner aux malades les aliments de première nécessité. L'armée éprouva une diminution effrayante.

Napoléon jugea donc à propos de faire reposer ses troupes a Witepsk.

Cependant, les corps de Davoust, de Poniatowsky et de Westphalie rejoignirent l'armée française, qui prit des cantonnements dont la gauche s'appuyait a Sourage, sur la Dwina, et la droite s'étendait jusqu'à Mohilew, sur le Boryslhène. L'avant-garde était à Doubrowna.

En ouvrant la campagne, l'Empereur avait compté que les succès au centre de l'armée ennemie entraîneraient la retraite des ailes. Les Russes en jugèrent autrement : ils persistèrent à tenir ferme aux deux extrémités de la ligne. Riga et les contours de la Baltique, sur Reval, assuraient la retraite de leur droite. La gauche, supérieure en Wolhynie, avait ses derrières libres jusqu'à Odessa ; elle attendait l'armée entière de Moldavie, passée sous les ordres de Tschichagof après que Kutusof en eut quitté le commandement.

Cette armée, dont la force avait été mal calculée, comptait prèsde 40,000 hommes, tandis qu'elle passait pour être moins nombreuse de moitié. Napoléon avait fait détacher le corps seul des Saxons pour lui tenir tète, et il se proposait de les faire soutenir par les Polonais, aussitôt que Shwartzemberg aurait rejoint son armée. Les Polonais après avoir secondé Davoust dans la poursuite de Bagration, devaient rentrer en Volhynie par Mozyr, et menaçant la retraite de Tormassof, avec une armée renforcée par toute l'insurrection de la province, ils eussent aisément délivré la droite de ce qui pouvait l'inquiéter.

Malheureusement le retard de Schwartzernberg et les événements qui se pressaient au rentre ne permirent pas d'exécuter cette résolution.

Tormassof, que la marche du roi de Westphalie et l'appel de Schwartzernberg pour venir joindre l'armée française laissaient sans ennemis, avait pris l'offensive sur les derrières de Jérôme, par ordre de l'empereur Alexandre, conformément au plan arrêté dans le cas d'invasion de la Lithuanie. Les Saxons qui lui étaient opposés, devant surveiller tout l'espace entre Brzesck et Pinsk, ne se trouvaient guère en mesure de lui opposer une résistance efficace. Tormassof, instruit de leur situation un peu aventurée, tomba à l'improviste sur Brzesk et Kobrin, à la tète de 35,000 hommes, et fit enlever la brigade entière qui formait la téte de leurs cantonnements à Kobrin (23 juillet).

Un ordre de l'Empereur força le prince de Schwartzernberg à retourner sur ses pas pour marcher au secours de Régnier, qui se trouvait dans une position critique, et qu'il parvint à joindre a Slonim.

La gauche de l'armée n'avait pas été plus heureuse. En se portant sur Witepsk, l'Empereur avait laissé le maréchal Oudinot à PoloUk, avec environ 27 à 28,000 hommes pour couvrir sa base d'opération, en éloignant le corps de Witgenstein, que Barclay avait laissé pour couvrir la route de Pétersbourg avec vingt-cinq mille Russes. Le meilleur moyen de se débarrasser de cet adversaire était de marcher à sa rencontre.

Oudinot, d'après les ordres de Napoléon, s'avance le 30 juillet sur la route de Sebeje avec deux divisions, en laissant la 3* échelonnée sur la Driwa.

Wittgenstein, qui se trouvait inquiété par Macdonald du côté de Dunabourg, se décide à marcher au-devant du 2* corps.

La rencontre eut lieu à Kliastitzi. La mêlée fut sanglante et opiniâtre; les deux partis eurent tour à tour l'avantage. Enfin Wittgenstein lit mouvoir la totalité de ses forces, et Oudinot, ne voulant pas risquer une affaire générale, se décida à la retraite, il l'effectua en bon ordre, repassa la Drissa le jour môme et prit position près du village d'Oboiarszina. Il ne fit point garder le gué, voulant attaquer brusquement les Russes, s'ils avaient l'audace de le passer.

En effet, les Russes trouvant le gué abandonné, crurent que le général français était en pleine retraite. Ils osèrent franchir la Drissa, le l*r août, mais ils payèrent cher cette imprudence. Rounief, à la tôle d'une division de 12,000 hommes, effectua pendant la nuit le passage de la Drissa et se trouva, au point du jour, en présence des avant-postes français. Croyant n'avoir affaire qu'à une arrière-garde, il fit avancer une batterie soutenue d'un régiment de cavalerie. La canonnade s'engagea aussitôt, et le général russe, trouvant plus de résistance qu'il ne s'y était attendu, déploya successivement toutes ses troupes. Jusque-là, Oudinot avait profité des accidents du terrain pour cacher ses forces ; tout à coup il ordonna la charge et attaqua l'ennemi de front sur toute la ligne. Le combat fut court, mais sanglant; les Russes furent entièrement culbutés; ils perdirent 8 bouches à feu et un millier d'hommes; le général Kounief fut tué d'un boulet, en cherchant à rallier ses troupes. Les Russes voulurent tenir derrière la Drissa. Oudinot commit la faute de faire passer la rivière à la division Verdier pour poursuivre l'ennemi. Cette division exécuta col ordre avec vigueur, mais elle tomba à son tour au milieu de l'armée russe, qui venait d'arriver sur le terrain, et qui la ramena avec perte, en l'obligeant à repassser la Drissa.

Après ces deux échauffourées, où il s'était engagé partiellement, et qu'un succès momentané ne compensait pas, le maréchal Oudinot rentra le 2 août sous Polotsk, où le corps bavarois vint le renforcer par ordre de l'Empereur.

Pendant son séjour à Witepsk, Napoléon apprit deux événements politiques dont il fut vivement contrarié, et qui devaient avoir une grande influence sur les suites de la guerre. C'étaient la ratification d'un traité de paix entre la Turquie et la Russie, et un traité secret entre la Russie et la Suède; Rernadotte préludait par cet acte politique à l'indigne conduite qu'il tint plus tard contre la France, pendant la campagne de 1813.

La conséquence de ces événements ne devait pas tarder à se faire sentir, m. 40

Les troupes russes quittant les confins de la Moldavie, où leur présence n'était plus indispensable, vinrent grossir et renforcer à Riga l'armée de Finlande. L'Empereur apprit en même temps qu'Alexandre venait de se rendre à Moscou et qu'il avait exhorté le peuple à se lever en masse pour repousser l'invasion française. Il résolut, suivant sa coutume, de brusquer le dénouement de la campagne.

Toutefois, vu la gravité des circonstances, il réunit en conseil de guerre ses principaux lieutenants et leur expliqua nettement la situation. Le plus grand nombre voulait s'arrêter sur la Dwina et le Borysthène, quelques-uns étaient d'avis de continuer la campagne et do marchersur Moscou, C'était aussi l'opinion de l'Empereur ; la marche sur Moscou fut décidée. C'est là seulement, dit-il, que nous pourrons conquérir la paix.

Cependant les troupes russes s'étaient réunies près de Smolensk. Barklay, devenu plus audacieux, résolut de tenter un mouvement offensif. Son plan d'attaque ne manquait ni de hardiesse ni de portée. Mais heureusement il fut mal exécuté. Ayant remarqué l'étendue des cantonnements donnés aux lignes françaises, il avait résolu d'en profiter pour les couper par Roudnia. Le 7 août, les deux armées russes sorties deSmolensk se portèrent sur Roudnia, village situé sur la route de Smolensk à Wilepsk et qui formait le centre de nos cantonnements. Son armée marchait en trois colonnes; mais au lieu d'attaquer résolument et rapidement, le général russe perdit son temps en marches et en contre-marches, et le seul résultat qu'il obtint de celte tentative fut un combat d'avant-garde où le général Platof surprit et culbuta une division de cavalerie commandée par le général Sébastiani. Effrayé de sa propre audace, le général Barklay s'arrêta tout à coup et se replia en toute hàle sur Smolensk.

Ce mouvement des Russes avait causé une joie extrême à l'Empereur ; il espérait qu'ils s'engageraient plus avant, et qu'il pourrait enfin leur livrer une bataille décisive, mais il fut promptement détrompé. Il donna alors une nouvelle direction à ses troupes pour les réunir sur la rive gauche du Dniéper, et de là se porter sur Smolensk, alin de gagner la gauche de l'armée russe. Par cette manœuvre les ennemis coupés de Moscou se trouvaient refoulés sur la basse Dwina.

Le 14 août, l'armée française passa le Borysthène sur deux points et marcha surKrasnoï. Cette marche fut signalée par un brillant combat d'avant-garde où un corps de 9,000 Russes laissé en observation sur le Borysthène fut culbuté et ramené la baïonnette dans les reins jusqu'à Smolensk, après avoir laissé près de 1,000 morts, beaucoup de blessés et presque toute leur artillerie.

La villede Smolensk, située en amphithéâtre surlesdeux berges du Dniéper, présente un paysage riant; son enceinte, qui pourrait contenir 80,000 Ames, n'en ren ferme pas 20,000 ; elle est entourée d un mur en briques d'une épaisseur extraordinaire, et flanqué de vingt-neuf tours, les unes rondes, les autres carrées. L'enceinte de la ville, entourée d'un mur de 25 pieds de hauteur et do 15 pieds d'épaisseur entre les tours, était presque inattaquable avec le canon de campagne et à l'abri de l'escalade. La partie faible de rette enceinte consistait

dans tes mêmes tours qui n'avaient que trois à quatre pieds d'épaisseur, et qu'on aurait pu battre en brèche avec des pièces de 12. A quelques toises de la place se trouvent des ravins profonds sillonnés par les eaux.

La ville de Smolensk n'a que deux portes : l'une qui donne entrée à la rouie de Krasnoï, l'autre qui conduit au Dniéper.

La porte de Krasnoï était couverte par une demi-lune en terre et flanquée par un vieux bastion également en terre, situé à gauche à portée de canon. A droite, à 400 toises, se trouvait la citadelle, polygone régulier formé de cinq bastions construits en terre. Elle n'avait pas été palissadée et pouvait être enlevée de vive force, ce qui eut entraîné la prise de Smolensk. Les tours étant creuses ne pouvaient recevoir d'artillerie ; la place ne possédait d'ailleurs qu'une cinquantaine de bouches à feu en fonte, en mauvais état et sans affûts. On avait placé l'artillerie sur la demi-lune qui couvre la porte de Krasnoï, sur le vieux bastion qui est à gauche et sur les bastions de la citadelle qui regardent la campagne.

Sur la rive droite du Dniéper est une faubourg vaste, peuplé, commerçant, appelé la basse ville. La communication était établie par un pont de bois. On trouvait au delà, avant d'arriver à la basse ville, les débris d'un ouvrage en terre qui avait jadis servi de tête de pont.

Pour augmenter la facilité des communications, le général Barklay avait fait construire, pendant la nuit, deux ponts de bateaux vis-a-vis de Smolensk. Il avait rappelé* l'armée de Bagration pour l'envoyer prendre position à deux lieues de la ville, sur la route de Moscou.

Le 16 au matin, le corps d'armée du maréchal Ney parut devant Smolensk. L'empereur Napoléon arrivait à marches forcées à sa suite, espérant amener les Russes à une bataille sous les murs de la ville. A cet effet, il en ût compléter l'investissement par les corps de Mural, de Davoust, de Poniatowski et par la garde impériale. L'assaut fut ordonné presque aussitôt. Ce furent les colonnes du maréchal Ney qui eurent l'honneur d'y marcher les premières; deux fois elles pénétrèrent jusque sur le talus de la contrescarpe de la citadelle, et deux fois elles furent repoussées par des réserves que les généraux russes firent donner avec à-propos. Pendant ce temps les corps d'armée dont nous venons de parler arrivèrent sous les murs de la ville. Vers le soir l'armée française comptait près de 150,000 hommes bivouaques en face des remparts de Smolensk, et prêts à donner un nouvel assaut.

La résistance de la garnison russe permit aux généraux ennemis d'accourir de leur côté au secours de la ville. Cette grande bataille, si ardemment désirée par Napoléon, allait enfin s'engager.

N'ayant pu surprendre la ville, Napoléon eut envie de la tourner. 11 donna ordre au général Guilleminot de reconnaître un passage au-dessus et de couper l'ennemi de la route de Moscou. Ce fut Junot qui fut chargé avec les Westphaliens d'exécuter cette opération. Le général s'étant égaré, ne put accomplir son mandat et n'arriva pas. Dans l'intervalle le combat s'était engagé sérieusement sous Smolensk même; mais ce fut le lendemain 17 qu'eut lieu la bataille.

La journée du 17 fut chaude. Les généraux russes s'étant déployés sur la hauteur de la rive droite du Borysthène, envoyèrent en ville un corps frais de 20,000 hommes pour relever celui de Rayewski. Napoléon avait pensé qu'ils déboucheraient pour lui livrer bataille, et il s'était préparé à les recevoir; mais voyant qu'ils n'étaient pas d'humeur à prendre le rôle d'agresseurs, il ordonna l'attaque. Ney, à notre gauche, l'exécuta du côté de la citadelle; Poniatowski, à la droite, en amont du Dniéper; Davoust, au centre, sur les faubourgs de Roslaw. L'attaque des extrémités, exposées au feu de cent pièces de canon que l'ennemi avaient placées le long du Dniéper, offrit des difficultés. Toutefois, Poniatowski, protégé par nos contre-batteries, réussit à arriver jusqu'au pied d'une brèche pratiquée dans la muraille, et Ney fut sur le point de pénétrer dans la citadelle. Au centre, nos soldats parvinrent, après un combat furieux, à déloger Doctorof des faubourgs; mais tous les efforts de nos braves se brisèrent inutilement contre le corps de la place, que l'ennemi défendit avec opiniâtreté. Napoléon fit établir toute sa réserve d'artillerie pour battre en brèche la courtine, tentative inutile ; nos boulets se perdaient dans ces immenses murs de briques, sans faire aucun effet. Il n'y aurait eu qu'un moyen de pratiquer une brèche, c'eût été de concentrer le feu sur deux des tours rondes; mais on ignorait la différence d'épaisseur de leurs murailles.

Cependant nos obus ayant mis le feu à la ville, construite en partie en bois, et l'ennemi ayant essuyé des pertes considérables, en s'obstinant à combattre au dehors, Barclay prit le parti d'évacuer dans la nuit, en laissant à Korf le soin de couvrir la retraite ; ce qu'il fit en propageant l'incendie que nos obus avaient allumé.

Notre entrée à Smo!ensk se fit sous les plus sinistres présages. Toute l'armée croyait trouver ici le terme de sa course ; elle se flattait du moins d'entrer dans un pays fertile et d'y jouir de quelque repos. Les grandes entreprises hasardeuses frappent le vulgaire en sens divers. Les troupes, étonnées de faire tant de marches pénibles et meurtrières, et de voir reculer constamment le fruit ne leurs efforts et de leurs sacrifices, commençaient à porter des regards inquiets sur les distances qui les séparaient de la France. On avait laissé entrevoir l'intention de s'arrêter dans cette ville, et, la chose devenant impossible, il était naturel qu'il en résultât quelque découragement

Cette cité, que les Russes offraient à la crédulité des peuples comme le palladium de l'empire, et vers laquelle se tournaient toutes ses espérances, n'offrait déjà plus qu'un vaste bitcher parsemé de morts et de mourants. Un incendie, dont il était difficile d'assigner la cause, en avait dévoré la moitié ; les habitants avaient fini par se soustraire aux ravages de la guerre, abandonnant leurs pénates à l'imprudence de nos soldats et aux excès d'une populace exaspérée.

Une ville enlevée pour ainsi dire à la pointe de l'épée et abandonnée de ses habitants ne saurait ôtre soustraite au pillage, et le peu qui y restait devint la proie de nos soldats, aigris par de longues privations. Un seul prêtre, resté par dévouement pour son troupeau, prouva par ses réponses à quel point on les avait prévenus contre nous, en nous dépeignant sous les couleurs les plus

noires. Toutes les passions religieuses et patriotiques avaient été allumées; il fut aisé de prévoir qu'aux privations de la Lithuanie allaient se réunir toutes les fureurs et les embarras d'une guerre nationale ; nous allions retrouver une nouvelle Espagne, mais une Espagne sans fonds, sans vin, sans ressources, sans villes. Nous ne devions pas y trouver des Saragosse, parce que toutes les maisons, construites en bois peint, étaient à la merci d'une torche ou d'un obus; mais des obstacles d'un autre genre, et non moins redoutables, nous attendaient.

Napoléon se sentait le cœur oppressé en songeant à l'intervalle qui le séparait de Moscou, à celui qu'il venait de mettre entre ses magasins et son armée, que la pénurie, les maladies, les tratneurs avaient déjà diminuée d'un tiers. Lors même qu'il eût pris la résolution, si souvent annoncée, de s'arrêter à Smolensk, il en reconnut bientôt la difficulté. La récolle de 1811 avait été mauvaise, celle de 1812, encore sur pied, avait été entravée par les ravages de la guerre, qui avaient mis la population en fuite et enlevé les chevaux. D'ailleurs, faire vivre 200,000 hommes sur place, dans un pays dépeuplé, est une chose bien difficile, à moins de cantonner très au large, ce qui ne peut avoir lieu en face d'une armée intacte et pourvue de tout Revenir sur ses pas, en traversant la Lithuanie ravagée, c'était s'exposer à perdre l'armée par la disette ; prendre en retraite le chemin de Mohilew sur Mozyr, c'était s'enfourner dans les fanges du Prépeez, sans savoir comment on en sortirait. A la vérité, le chemin était moins ravagé, une marche vers Loutzk et Brzesc eut ramené sa base d'opérations sur Varsovie, et l'eut élargie en débarrassant la Volhynie de l'armée de Tschichakof ; mais malgré le motif apparent de dégager ses flancs, une pareille marche rétrograde avait ses dangers; elle pouvait le perdre aux yeux de toute l'Europe et devenir un signal pour ses nombreux ennemis. La Prusse se serait levée en masse, le nord de l'Allemagne aurait suivi son exemple, tout l'édiûce construit par l'Empereur eut été compromis, sans avoir, pour ainsi dire, tiré l'épée. L'unique moyen de salut que lui offrait la campagne était de continuer la marche sur Moscou pour forcer les Russes à une bataille et leur dicter la paix dans l'ancienne capitale des czars. Napoléon s'arrêta à ce parti.

Cependant il encourageait ses troupes par l'espoir de voir bientôt cesser leurs souffrances. Il laissait croire à ses maréchaux qu'ils allaient prendre leurs quartiers d'hiver entre Wilepsk, Smolensk et Mohilew; il ordonnait le passage du Dnieper uniquement pour se débarrasser du voisinage importun de l'armée ennemie ; mais il ne cachait pas à quelques-uns de ses confidents que son armée était une armée d'opération et non de position , que son moral et sa composition de vingt peuples divers exigeaient qu'elle fût maintenue dans une activité offensive, et qu'il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que de la conduire à Moscou.

Cette opinion de l'Empereur était diversement appréciée par ses maréchaux. Murât hésitait à s'enfoncer plus loin dans la Russie; d'autres soutenaient qu'il n'y avait de repos à espérer qu'après avoir vaincu les Russes dans une bataille décisive. Pénétré de cette vérité, l'Empereur partageait l'avis de ces derniers;

mais comment arriver à cette bataille? Il ne fallait pas espérer d'y contraindre les Russes en demeurant à Smolensk; ne convenait-il pas de les poursuivre? Le défaut de vivres, la raison militaire et l'intérêt politique faisaient à Napoléon une nécessité de choisir entre une retraite sur le Niémen et la marche sur Moscou. Ce dernier parti était le plus conforme à son caractère et à sa position.

Il ne se dissimulait pas toutefois les chances contraires que lui présentait une nouvelle pointe de cent lieues, aussi loin de sa base naturelle d'opérations, en laissant derrière lui Riga et Bobrouisk, appuyées des armées de Witgenstein et de Volhynie. Il en sentait d'autant plus les inconvénients que la paix conclue entre la Russie et la Porte allait permettre à l'armée de Moldavie de remonter le Dniéper.

Mais si l'ennemi conservait des pointe menaçants, il y avait pour faire face les corps de Maodonald, Saint-Cyr et Schwartzemberg. Bellune, avec une belle réserve de 32,000 combattants, se trouvait sur le Niémen, et, placée selon les circonstances, elle suffirait pour soutenir ou la droite sur le Bug, ou la gauche sur la Dwina. Non-seulement ces armées étaient supérieures aux forces de l'ennemi, mais on avait en outre 50,000 hommes qui occupaient la Prusse, et autant de bataillons de marche arrivant de l'intérieur pour renforcer l'armée et y remplacer les pertes que la bataille pourrait occasionner. Jamais l'Empereur n'avait déployé plus de soins et de prévoyance pour préparer les moyens qui devaient assurer la réussite d'une grande entreprise. L'Europe semblait échelonner sa population virile vers le pôle. Déjà de belles divisions, sous Loison ot Durulte, gardaient Kœnisberg et Varsovie; d'autres se formaient sur l'Oder. Les cohortes du i" ban se rassemblaient sur l'Elbe; rien n'était négligé pour assurer le succès de l'expédition.

Le succès de dix campagnes avait appris à Napoléon que là où il se trouvait était le point décisif; et il ne doutait point qu'un coup frappé au sein de l'empire russe ne fît tomber en un clin d'oeil la résistance accessoire des corps isolés. Ce coup il espérait le frapper aussitôt que l'ennemi se déciderait à l'attendre. Il avait une armée affaiblie, mais ce qui restait sous les drapeaux n'en était que meilleur.

Après avoir parcouru les décombres fumants de Smolensk, reconnu son enceinte extraordinaire et sa mauvaise citadelle, il pressa les préparatifs pour le passage du Dniéper, dont l'ennemi avait brûlé le pont. Los faubourgs occupés par l'arrière- garde de Barclay rendant les travaux difficiles, la division Morand passa successivement en bateaux pour les proléger. Ney y présidait, et, malgré l'ardeur qu'il y mettait, ils ne purent être achevés que dans la nuit du 18 au 19. En attendant on reconnaissait le rivage en amont pour chercher un gué; et Junot, à la tête du 8* corps, reçut l'ordre de passer à l'extrême droite, vers Proudichewo. Napoléon eut peut-être tort de ne pas porter sur ce point le gros de l'armée; c'était la ligne la plus directe pour atteindre l'ennemi. L'idée que nous trouverions plus de facilité à rétablir le pont de Smolensk et l'attitude de l'ennemi sur les hauteurs firent malheureusement préférer le passage par la ville.

L'ennemi qui couronnait les hauteurs en arrière des faubourgs, avait détaché avant l'évacuation de la ville l'armée de Bagration sur Dorogobuje pour empêcher de gagner la route de Moscou. Barclay, après avoir filé au nord sur la grande route de Pétersbourg, dut se rabattre à l'est pour suivre Bagration et regagner celle de Moscou.il ne pouvait aller d'une de ces routes à l'autre que par des chemins de traverse, et décrivait ainsi un grand cercle dont nous tenions la corde. Le motif de ce détour était que la roule directe de Moscou longeant le Dniépcr sous nos batteries, il devenait dangereux d'y passer même de huit avec un matériel immense. Les ennemis n'avaient jeté que 2 à 3,000 cosaques sur la Loubna pour masquer cette route directe : faute grave qu'ils se hâtèrent ensuite de réparer, mais qu'ils faillirent payer cher. Si l'on eut connu alors ce qui se passait dans leur armée; c'en était fait ; elle était prise en flagrant délit dans une position pire encore qu'après la retraite sur Drissa et la séparation des deux armées; mais on ignorait ce mouvement : il n'était guère probable que l'ennemi engagerait une affaire sérieuse le jour môme où il abandonnait le poste redoutable de Smolensk, qui lui offrait tout ce qu'il pouvait désirer d'avantages tactiques.

Convaincu que nous ne trouverions pas les Busses, l'Empereur se contenta de lancersur leur arrière-garde Mural eÇNey, que Junot seconderait en passant lé Dniéper plus haut pour manœuvrer sur leur gauche. Ney franchit enfin le Dniéper, le 19 à quatre heures du matin, au milieu des flammes du faubourg. L'armée de Barclay avait été aperçue d'abord campée sur les hauteurs de la roiite de Saint-Pétersbourg; son arrière-garde, sous les ordres du général Korf, y paraissait encore. L'armée eut ainsi un moment l'espérance de couper l'ennemi de Moscou, et de le refouler sur le nord ; mais on signala bientôt quelques troupes ennemies dans cotte direction. Ney et Murât durent faire explorer les deux routes; Grouchyprit d'abord la direction de Doukowtschina. Nos colonnes de gauche reconnurent une division d'infanterie en position intermédiaire près de la Stabna. Ney ordonna aussitôt de l'attaquer. Ce fut un malheur ; s'il eut marché droit à Loubino, sur le chemin de Moscou, l'armée y arrivait en même temps que les Russes engagés dans leur large mouvement de flanc.

Barclay avait jugé le péril de sa manœuvre, et au moment où ses colonnes s'ébranlaient, il s'était ravisé, en ordonnant au général Tanczkoff de marcher avec une division d'infanterie, en toute hâte, au secours des cosaques qui couvraient la route de Moscou. 11 plaça le prince Eugène de Wurtcmlierg à Gédéonowo pour flanquer la marche de la colonne la plus rapprochée, et donner à l'arrière-garde de Korf, qui se trouvait encore sur le chemin de Saint-Pétersbourg, le temps de gagner Gorbonnovo et ensuite Loubino. La tM colonne de l'armée, sous les ordres de Baggavout, dut se rabattre par des traverses sur le même point. Ce fut celle division que Ney rencontra d'abord et qu'il fil attaquer vigoureusement. Elle était sur le point de succomber à nos efforts réitérés, lorsqu'une vingtaine d'escadrons vinrent la dégager. Renforcée encore par une partie de la colonne de Korf, elle réussit à

gagner Gorbaunavo, après nous avoir fait perdre de vue i>endant trois heures, le point le plus important de la route de Moscou. Ney la fit poursuivre» et l'arrière-garde de Korf, atteinte à son tour, perdit 5 à 600 prisonniers et du canon ; elle fut dégagée par Potemkin, qui arriva à propos pour sauver la queue de ses colonnes.

Cependant Tonczkof avait eu le temps d'atteindre les hauteurs de Volontina et de s'y réunir à un corps de cosaques. Ney, que le combat de Stabna et de Gédéonowo avait entraîné trop à gauche, reçut un peu tard Tordre de se rabattre sur la droite et arriva en présence. Un furieux combat s'engagea vers Kosima ; l'Empereur s'y atlendait si peu qu'après avoir eu l'idée de lancer Davoust au soutien de Murât et de Ney, il l'avait arrêté auprès de Smolensk, où il s'était lui-môme hâté de rentrer dès que la retraite du prince de Wurtemberg et de Korf fut prononcée.

Ney resté seul pressa néanmoins Tonczkof avec vigueur, mais le général russe défendit le terrain pied à pied jusque derrière le ruisseau de Strachan, où le corps d'armée de son frère, qui commandait l'arrière-garde, et la cavalerie d'Orloff Denisof, vinrent la renforcer. Les Russes sentaient qu'il y allait du salut de l'armée, s'ils perdaient ce poste qui couvrait le ralliement de leurs colonnes, encore occupées à leur mouvement circulaire. Ils se battirent en désespérés. Une heure plus tôt et avec quelques divisions déplus, Ney eût coupé l'ennemi en deux et décidé le succès de la campagne.

Malheureusement, comme on l'a vu, Napoléon était rentré à Smolensk, tandis que Barklay au contraire faisait revenir ses 3* et 4" corps d'infanterie sur leurs pas et les soutenait par le premier corps de cavalerie.

Ney fit tout ce qu'on pouvait attendre de son héroïque valeur, et les deux partis n'eurentqu'à s'enorgueillir réciproquementdu courage qu'ils déployèrent dans cette affaire.

Murât, gêné à droite et à gauche par des marais et des bois, ne pouvait faire manœuvrer sa cavalerie, dont Orlof Denisof refoula à plusieurs reprises la tôte à mesure qu'elle voulait déboucher en avant de Latichino, contre la gauche de l'armée russe. Orlotf Denisof déploya dans cette lutte autant d'aplomb que le roi de Naples avait montré jusque-là d'activité et de bravoure.

Espérant être plus heureux à l'aide du corps d'armée de Junot, Murât se rendit près de lui avec son avant-garde, puis retourna à sa réserve; mais Junot n'en bougea pas davantage, soit qu'il fût intimidé par sa position un peu délicate au milieu, pour ainsi dire, des colonnes ennemies, soit qu'il eût perdu la tête ; il resta blotti entre les bois et le Dniéper, à deux portées de canon de l'ennemi, dont il débordait la gauche.

Cependant au bruit de l'effrayante canonnade qui se faisait entendre, la division Gudin, du corps de Davoust, avait été envoyée au secours de Ney; elle arriva vers cinq heures, et le maréchal renouvela aussitôt ses efforts pour s'emparer des hauteurs de Kosima. L'ennemi fut renversé, son centre enfoncé et la ligne entière était sur le point d'être jetée dans le ruisseau bourbeux de Samila, lorsque le général russe Konownitzin, arrivant avec une division

d'infanterie soutenue de plusieurs bataillons de grenadiers et d'un corps de 1,000 chevaux, rétablit le combat.

Le généra] Gudin fut tué d'un coup de canon, et malgré des prodiges de valeur, la division qu'il commandait fut repoussée.

A l'entrée de la nuit, les colonnes de Baggavout et de Korf rejoignirent le corps de bataille de l'armée russe. Le maréchal Ney, dans l'ignorance de ce surcroît de forces arrivées à l'ennemi, s'obstina à emporter la position des Russes, et lança de nouveau ses colonnes sur eux, vers les huit heures, en portant cette fois son effort contre leur droite. La division Gudin franchit le Stachan et couronne les hauteurs ; mais comme elle donne au milieu d'une armée entière, elle est de nouveau ramenée malgré les plusglorieux efforts. La nuit sépara les deux partis, qui se disputèrent l'honneur de ce vaste champ de de carnage, jonché de 12 à 13,000 tués ou blessés, dont chacun pouvait revendiquer une part à peu près égale. Echauffourée déplorable, sans aucune utilité pour l'armée française, et dont la mort de Gudin augmenta les regrets. Ce brave général aurait eu depuis longtemps le bâton de maréchal si on avait pu le donner à tous ceux qui en étaient dignes.

Instruit à minuit, par le retour de son aide de camp Gourgaud,de la bataille qui venait de se livrer à son insu, l'Empereur monte aussitôt à cheval et vole au lieu du combat, où il arrive à trois heures du matin. Tout était fini et l'ennemi avait continué sa retraite. Témoin des efforts de ses braves soldats par les sanglants débris dont ils sont entourés, il les comble de récompenses et reprend le chemin de Smolensk, désolé d'avoir laissé échapper une si belle occasion. Son premier mouvement fut de sévir contre Junot en le faisant remplacer par Rapp; mais il revint bientôt à des sentiments de bienveillance pour cet ancien compagnon d'armes. La mollesse de Junot dans cette bataille avait paru d'autant plus extraordinaire, quec'élai t surtout par l'énergie et la vigueur qu'il se distinguait. On est porté à croire qu'il était déjà sous la malheureuse influence de l'aliénation mentale dont il fut frappé quelque temps après, car il montra dès lors un caractère bizarre et inégal ; il n'avait jamais eu un mérite transcendant, mais il avait pourtant quelques moyens et par-dessus tout beaucoup d'énergie.

Murât ne fut pas à l'abri de tout reproche : sa cavalerie aurait pu agir avec plus de vigueur contre les Cosaques de Karpof et la petite arrière-garde de Touczkof ; nous eûmes tort de n'en pas lancer une partie avec Junot sur Proudichewo, dans la nuit du 18.

Le roi de Naples se remit, le 20 août, aux trousses de l'ennemi sur Dorogabouje ; le corps de Davoust lui fut donné en remplacement de celui de Ney, qui avait beaucoup souffert, et dont le chef s'accordait assez mal avec le beau-frère de Napoléon, depuis leurs démêlés devant Ulm, en 1805; malheureusement Davoust ne vécut pas en meilleure intelligence avec lui.

Revenu le 20 du camp de Ney à Smolensk, l'empereur y fut assailli par une foule de sentiments pénibles. L'inutilité de trois sanglantes journées, le tableau des décombres de Smolensk, celui des cadres appauvris de nos bataillons et m. 41

surtout de nos escadrons.... faisaient naître de tristes réflexions. Il se sentit ébranlé, et donna des ordres pour former des établissements administratifs. Il chargea un officier intelligent d'explorer avec un corps léger les rives fertiles de la Kmora, réputées par leurs moulins et le grand commerce de farine qu'elles font ; il devait amasser des approvisionnements suffisants pour l'époque de la rentrée de nos colonnes, qui n'avaient plus qu'un dernier effort à faire pour couvrir leur asile.

Depuis son arrivée à Smolensk, les affaires avaient pris une meilleure tournure sur les deux ailes. Schwartzenberg, chargé du commandement général au sud, s'était mis eu devoir d'attaquer Tormassof, qu'il rencontra le 12 août, à Gorodeczno. Le général russe, ayant éparpillé ses forces, n'avait pas 25,000 hommes en ligne; les Autrichiens, réunis aux Saxons, présentaient un total d'environ 40,000 combattants. Toutefois, Schwartzenberg ne sut profiter ni de sa grande supériorité, ni de la mauvaise position de l'ennemi; cédant aux avis de Reynier, il manœuvra pour déborder la gauche des Russes avec les Saxons; mais il ne soutint pas ces derniers assez vigoureusement, et l'ennemi eut le temps de lui opposer une manœuvre parallèle, bien qu'il fût obligé d'accepter le combat ayant déjà son aile gauche complètement tournée. Tormassof se tira de ce mauvais pas sans éprouver de grandes pertes, et continua sa retraite par Kobrin et Kawel sur Loutsk, où il se rangea derrière le Styr. Schwartzenberg et Reynier s'établirent en face de lui, à la gauche de cette rivière.

Notre gauche avait aussi remporté des succès, mais sans en tirer beaucoup de fruit. Certain d'être bientôt renforcé par les Bavarois, Oudinot avait cru devoir marcher de nouveau en avant sur Swolda, non plus pour courir sur Sebeje, mais bien pour éloigner l'ennemi de la Dwina et lui ôter l'envie et la possibilité de l'inquiéter à Polotsk; c'était une imprudence manifeste, car Wittgenstein étant disposé à poursuivre l'offensive, devait le rencontrer isolément.

L'Empereur était dans Smolensk, mais dans Smolensk en cendres. Barclay, inébranlable, persistait dans sa retraite en refusant la bataille. Alexandre se taisait. C'était encore une victoire stérile.

Murât resta avec la cavalerie à l'avant-garde, appuyé par Davoust, commandant le i" corps. Cette éternelle et sanglante poursuite ne s'arrêta pas encore, et l'armée française continua sa marche en laissant derrière elle un sillon de ruines, d'incendies, de morts et de mourants.

On alla ainsi jusqu'à Dorogobuje. A cette ville, l'avant-garde trouva les Russes en ligne, derrière les ravins. On crut tenir enfin cette bataille tant désirée. L'Empereur fit douze lieues en quatre heures avec la garde. Quand il arriva, Barclay s'était retiré; la retraite recommençait.

Le moment était décisif. On était à huit marches de Moscou. Chaque pas en avant éloignait les Français de leur base d'opérations; et pourtant une fois le premier pas fait, il fallait aller jusqu'au bout. La question se nouait ainsi : vaincre ou périr; et encore fallait-il saisir la victoire qui fuyait devant nous.

Quatre-vingt-dix lieues séparaient Smolensk de Moscou. Derrière les Français se trouvaient 120,000 hommes ; Essen était à Riga, Wiltgenstein à Polotsk,

ET DE TOUS LES REGIMENTS. 325 Hœrtel à Bobruisk, Tschitchagof en Volhynic. L'armée est réduite à 157,000 hommes. 28,000 sont restés de Yi tepsk à Smolensk. Enfin les Turcs et les Suédois se lèvent à l'horizon. Mais là où est l'Empereur doit être le destin de l'Europe. 11 s'enfonce sans hésiter, sans craindre, au milieu de ces masses d'ennemis. Il se contente d'appeler à lui ses renforts et de couvrir sa ligno de retraite, en changeant les échelons de ses arrière-gardes.

Les Russes en reculant se rapprochaient de leur base d'opération. Elle avait la largeur de l'Europe; de la Sibérie à la mer Noire. Celle des Français n'était bée à l'armée que par une grande route et cinq villes incendiées.

Macdonald, avec 32,000 hommes, dut, de Riga à Dunabourg, garder la Lithuanie, la Driwa, le Dniéper, Smolensk enfin. A Polotsk, se trouvaient Saint- Cyr et 30,000 hommes ; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, Victor doit amener 40,000 soldats de réserve; Bobruisk est occupé par Doubrowski et 12,000 étrangers ; enfin sur le Bug, Schwartzenberg et Régnier sont à la tétc de 45,000 combattants.

Derrière eux, près de Varsovie et de Kœnisberg, les divisions Loison et Durutte sont en marche. Telle est l'arrière-garde que l'empire laisse à sa suite. Tels sont les dangers qui l'y menacent

Mais Napoléon n'hésite pas. 11 sort de Dorogobuje en flammes et continue d'avancer au milieu des ruines et de la dévastation. Le pain manquait, la poudre aussi, le repos môme souvent; et cependant on avançait rapidement, tout en combattant On prit le cours de l'Ozsma, puis celui de la Viasma, et on entra dans cette ville on flammes. Là on apprit que Barclay venait d'être remplacé par Kutusof, et que la bataille nous était promise.

La clameur générale de la nation avait imposé à l'empereur Alexandre la destitution de Barclay. Ce n'était pas sans les plus vives plaintes que ce général avait ainsi fait reculer l'armée russe du Niémen à Moscou, presque sans combattre ; ce n'était pas sans de tristes cris de douleur et de désolation qu'il avait abandonné à l'ennemi tant de provinces et do villes sans les défendre. Mais livrer Moscou, la ville sainte, la vraie capitale, Moscou, la plus riche, la plus commerçante des cités russes, la livrer aux Français sans lutte, dans une fuite éternelle, ce n'était pas possible. Barclay fut sacrifié. On appela un Russe, un vrai moscovite, Kutusof, le vainqueur des Turcs ; et Kutusof s'arrêta pour combattre.

Les Russes s'étaient arrêtés dans la plaine de la Moskowa et la couvraient do redoutes et de travaux. Ils semblaient vouloir s'enraciner sur ce sol pour y vaincre ou y rester.

L'emplacement choisi par Kutusof pour combattre était la plaine de Borodino ou de la Moskowa, comme on l'appelle en France. Environ trois lieues après Gridnewo, on trouve le vaste monastère de Kolotskoi, et peu après, à une demi-lieue sur la droite, le ruisseau de la Kalotcha; il coule d'abord à peu près parallèlement à la route ; bientôt il s'en rapproche et la traverse à Borodino, village situé à la gauche du ruisseau, à deux lieues du monastère et à vingt-sept de Moscou; puis il se dirige sur la Moskowa, dans laquelle il se jette à une lieue de là.

Ce ruisseau, presque toujours tari par la sécheresse, ne présentait plus qu'une eau bourbeuse et stagnante ; d'abord ses rives sont légèrement escarpées, mais en Rapprochant de Borodino l'escarpement de la rive gauche disparait complètement, tandis que celui de la rive droite devient plus élevé, très-rapide, et continue ainsi jusqu'à peu de distance de la Moskowa; la grande route passe à Borodino, franchit l'escarpement, traverse un terrain découvert et entre dans un bois à 3 quarts de lieue de Borodino. Ce lx>is se prolonge au loin sur la droite, et est traversé par la vieille route de Smolensk à Moscou qui, à la hauteur do Borodino, est distante de une lieue de la grande route actuelle.

Kulusof s'était placé dans tout l'espace compris entre la Moskowa et la vieille route de Smolensk ; il occupait fortement les rives de Kalotcha jusqu'à Borodino. L'escarpement de la rive droite rendait cette position très-forte. Borodino fut occupé par une division considérable.

Mais en s'éloignant sur la gauche, le terrain se découvrait jusqu'au bois. Entre la route et Semenowska on éleva une redoute formidable et trois redans entre Semenowska et le bois.

Pour attaquer de ce côté s'offrait une langue de terre étroite qui séparait le bois et la Kalotcha. L'armée de Bagration y prit position. Occupant un mamelon qui domine le terrain, il y fit élever uue redoute, appuya sa droite au village d'Aleksino et à la Kalotcha ; l'infanterie fut placée au centre, dans la redoute, et à gauche, dans le bois ; la cavalerie se déploya dans le terrain découvert.

La première journée fut employée à dégager cette position.

Le corps de Poniatowski, la cavalerie de Murât et une partie des divisions de Davoust se portèrent sur l'armée de Bagration.

Le général Compans s'empara du village d'Aleksino, tandis que Morand repliait la droite des Russes; puis tous les efforts se portèrent sur la redoute que l'on canonnait depuis la prise du village. Elle fut prise et reprise trois fois. Le 6P y laissa la moitié des siens; mais enfin elle demeura aux Français, ot Bagration se retira.

Cette journée changea les positions des deux armées et décida du plan de l'Empereur.

Kutusof avait placé les corps d'Ostermann et de Bagavout à droite de la route de Moscou, sur le plateau de la Kalotcha. Venait ensuite Doctorof, qui s'étendait jusqu'à la grande redoute qu'il était chargé de défendre; Raiewski, appuyant sa droite à la grande redoute, occupait Semenowska; Barasdin et Woromoff gardaient les trois redans. Tutchkof formait l'extrême gauche et devait prendre l'offensive ; enfin la garde était en réserve.

Napoléon avait porté Poniatowski à l'extrême gauche, sur la route de Moscou ; il devait s'avancer à la hauteur des redans, et, de là, venir prendre les Russes en flanc. Ney et Davoust devaient attaquer et prendre les redans; aussitôt Eugène , s'emparant de Borodino, passait la Kalotcha, forçait la grande redoute et enfonçait le centre. Durant ce temps le corps de cavalerie de Montbrun devait contenir l'aile droite.

Ce plan était brillant et décisif. Kulusof avait concentré toutes ses forces

dans les terrains les mieux défendus. L'Empereur refusant entièrement son aile gauche, écrasait celle de l'ennemi avant qu'il pût la soutenir. Poniatowski, que le combat de la veille avait porté sur le flanc, coupait la retraite, et l'armée russe était obligée de faire un changement de front oblique sous le feu de l'ennemi. Mais toutes ces manœuvres exigeaient une excessive rapidité et une lutte continue; sans cela Kutusof, ramenant l'aile droite au secours de l'aile gauche, engageait contre les Français une bataille de front, avec l'avantage de la défensive et d'un terrain formidable et hérissé de travaux. Le 7, au point du jour, la proclamation suivante fut lue à l'armée : « Soldats,

« Voilà la bataille que vous avez tant désirée I Désormais la victoire dépend » de vous ; elle nous est nécessaire : elle nous donnera l'abondance , de bons » quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme » à Austerlitz, à Friedland, à Witespk, à Smolensk, et que la postérité la plus » reculée cite votre conduite dans cette journée, que l'on dise de vous : 11 était » à cette grande bataille, sous les murs de Moscou. »

Napoléon avait 120,000 hommes environ; les Russes 92,000 de troupes régulières, 10,000 hommes de milice de Moscou, et 50,000 de cavalerie, dont 30,000 Cosaques. L'artillerie française comptait 587 bouches à feu, celle des Russes plus de 600.

A six heures du matin, l'artillerie ouvrit le feu contre les trois redans, et peu après Ney et Davoust commencèrent l'attaque. Les redans furent enlevés, repris, puis enûn conservés. Pendant ce temps, Poniatowski, aux prises avec Tutchkof, prenait le village d'Utitsa, mais ne pouvait le dépasser. Eugène enfin entrait dans Borodino.

Il était alors sept heures du matin. Kutusof reconnut enfin le plan de Napoléon ; aussitôt il envoie au secours de Bagration une brigade de la garde et la division Konownitrin ; puis il court à sa droite et détache le corps entier de Bagavout vers la gauche. Ney fut bientôt forcé de reculer. Bagration lançait ses troupes fraîches à mesure qu'elles arrivaient, et, dès huit heures, il fallut envoyer demander du renfort à Napoléon.

Il refusa. Immobile, à la tête de la garde, il persista dans une hésitation continue. Il ne restait de disponible que la division Friant ; Junot venait d'être envoyé au secours de Poniatowski qui reprenait l'offensive.

Le moment était décisif pourtant. Eugène attaquait alors vigoureusement le centre. Par la prise des redans, Davoust et Ney se trouvaient portés sur le flanc de Kutusof. Le corps de Bagavout était loin d'être complètement arrivé; un effort vigoureux devant Semenowska, et l'armée russe était coupée de sa ligne de retraite.

La division Friant fut envoyée à Ney ; grâce à elle il reprit l'offensive ; mais ce n'était pas assez pour écraser l'ennemi. Ce qu'il demandait à l'Empereur, c'était une partie de la garde. Napoléon s'obstina à la maintenir immobile, et tout fut remis désormais à la valeur des troupes et à l'habileté partielle des généraux.

Semenowska fut enlevée; mais on ne put parvenir à la déborder. La grande route tenait toujours.

Le général Morand, que le combat du 6 avait amené sur le bord du ravin qui se trouvait devant la redoute, se porta en avant au moment où le prince Eugène, maître de Borodino, déboucha sur la rive droite de la Kalotcha.

Le mouvement fut si rapide, si eutralnant, que du premier élan un régiment français pénétra dans la redoute , mais il ne put s'y maintenir. Accablé, il fut obligé de se frayer une retraite à travers les masses ennemies. Morand lui-môme reculait ; Eugène accourut à son secours, et, plaçant en réserve la garde royale italienne et Grouchy, se prépara à donner un nouvel assaut. Latour-Maubourg et Montbrun couvrirent la portion entre Ney et Eugène, et n'engagèrent qu'un feu d'artillerie. Tout était prêt pour l'assaut, quand tout à coup Ouwarof passe la Kalotcha, culbute les corps français qui lui sont opposés et s'avance sur Borodino; mais Delzons forme sa division en carrés; Eugène amène la garde italienne, et l'ennemi est refoulé. Ce ne fut qu'une sanglante échautrourée.

A peine était-elle terminée qu'Eugène lance sur la redoute les divisions Morand, Broussier et Gérard. Au môme instant le général Caulincourt , qui venait de remplacer Latour-Maubourg enlevé par un boulet , s'élance à la tête des cuirassiers, renverse les lignes opposées, prend la grande route à revers et y pénètre par la gorge ; mais il est lui-même frappé à mort, et ses cuirassiers refoulés. A peine reculaient-ils qu'Eugène, se mettant à la tête de son infanterie , enlève enûn cette terrible redoute , puis il se précipite sur Doclorof et achève sa défaite en tournant les ravins qui le couvraient.

Au centre, Kutusof avait porté des renforts à la garde impériale russe. Bagration s'était avancé pour reprendre Semenowska ; mais les Français se couvrant de 80 pièces d'artillerie, arrêtèrent l'élan des Russes et détruisirent des régiments entiers. Après deux heures de combat, Bagralion, blessé à mort, ordonne la retraite et se retire sur un mamelon élevé; mais Murât l'y poursuit, et une dernière charge précipite les Russes dans les bois. A droite, le prince d'Ecmulh avait repoussé l'ennemi. Enfin, à l'extrême droite, Poniatowski avait chassé Tulckhof jusqu'à la vieille route de Smolensk.

Il était cinq heures, les Russes étaient en pleine retraite sur la route de Mojaisk à Moscou, et la bataille était terminée.

Vaincu à Borodino, Kutusof se mit en retraite. 11 couvrit avec habileté sa marche de ce qu'il lui restait de troupes organisées et en imposa ainsi à notre avant-garde. La poursuite dès lors se ralentit. Un combat assez vif arrêta les Français aux portes de Mojaisk, et l'Empereur cessa de presser vigoureusement l'ennemi. Il ignorait que le désastre de Borodino avait jeté le plus profond désordre dans l'infanterie moscovite ; confondue, mêlée en une immense troupe, elle ne formait plus qu'une bande confuse de 40,000 hommes environ , incapables de soutenir aucun choc. Au reste , la grande armée avait également lxmucoup souffert : 80,000 hommes étaient tombés dans la plaine de la Moskowa, et les vainqueurs n'avaient fait que 800 prisonniers. De plus, l'eutbou-

siasme patriotique et religieux n'avait pas abandonné les Russes malgré leur défaite; ils se retiraient sans laisser derrière eux un débris, une trace, quelle qu'elle fût, de déroute. Notre armée trouvait en outre les dernières ressources du pays détruites par eux, les villes et les villages incendiés, et souffrait des privations de toute espèce.

Ce fut donc une stérile victoire; elle nous donnait cependant Moscou, la cité sainte et la grande capitale. Kutusof , après avoir paru disposé à la défendre un moment , l'abandonna à nos armes , mais son projet était mûri et sa fuite fut encore une tactique.

L'armée tout entière s'arrêta dans l'admiration à la vue de Moscou. Bâtie comme Rome, au milieu de sept collines, la cité mère de l'empire russe semble à la fois une fille de l'Orient et du Nord; l'Empereur lui-même demeura tout surpris à la vue de ses deux cents églises et de ses mille clochers de couleurs différentes; puis, donnant l'ordre de pénétrer dans la ville, il crut tenir enfin la paix.

On entra dans Moscou : elle était vide; les habitants, conduits par le comte Rostopchin, l'avaient abandonnée.

L'armée pilla sans qu'on pût la retenir : les Russes répondirent par l'incendie. La ville s'abîma dans les flammes, et c'est ainsi que le fruit de trois mois de guerre sanglante disparut en un jour.

La désertion et l'incendie de Moscou étaient l'œuvre du prince Rostopchin. Dans un pays où il n'y a que des nobles et des serfs, il avait été facile d'entraîner une aristocratie ignorante, fougueuse et fanatique. La classe moyenne, ramas de marchands, de juifs, etc. , suivait les nobles, trop heureux d'en être protégés, trop nuls pour penser et vouloir.

La postérité est restée frappée de ce grand acte de courage et d'héroïsme. On a beaucoup admiré, beaucoup loué Rostopchin. L'événement l'a justifié; et pourtant c'était une faute grave, qui pouvait sauver l'Empereur et la grande armée.

Moscou en cendres, les négociations rompues, la guerre devenue une lutte nationale, l'hiver approchant, l'Empereur songea à la retraite.

La route fut choisie par Kaluga et Smolensk. Le 15 octobre 1812 l'armée fit un mouvement en arrière. La division Broussiel partit pour Tuminskoï; elle escortait le convoi des blessés. Junot, placé à l'abbaye de Koloskoë, eut l'ordre de détruire cet arsenal, et de concentrer, en les arrêtant là, tous les renforts qui venaient de Smolensk.

Cette retraite se faisait solennellement et avec lenteur. Les vainqueurs reculaient devant l'hiver et les distances , mais sans quitter leur attitude offensive. Ils menaçaient encore.

Tout à coup, le 18, au moment d'une revue, l'Empereur reçoit de Murât la nouvelle que Kutusof venait de l'attaquer avec toutes ses forces.

C'était le prélude et le premier résultat de celte longue inaction de Moscou. Kutusof, qui le 4 octobre n'avait plus que 66,000 hommes do troupes régulières, le 18 jetait tout à coup en ligne 100,000 hommes reposés et réorga-

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

nisés. Chaque jour d'immobilité, en nous rapprochant de l'hiver et en diminuant nos ressources, avait créé à l'ennemi de nouvelles forces, de nouveaux moyens de vengeance.

A la nouvelle de cette attaque, l'Empereur accourut avec toute l'armée. Mortier, avec une faible division , resta pour garder Moscou et former l'extrême arrière-garde.

Les deux armées étaient campées sur les bords de la Nara, qui les séparait, Murât avec sa simple avant- garde de 20,000 hommes, Kutusof avec toute l'armée russe.

Le général russe construit plusieurs ponts à Sparhoc , à une lieue audessus de Tarutino; dans la journée du 17 octobre, il fait passer toute son armée sur la rive gauche de la Nara, et le lendemain il essaye, par des manœuvres obliques, à enlever l'avanl-garde française.

Une partie des Russes attaque de front et force toute la ligne à se maintenir en bataille. En môme temps Platof essaie de déborder la gauche de Murât, y réussit, et court s'emparer d'un défilé qui était la seule retraite du roi de Naples. Murât, à la tête de ses carabiniers, culbute le front ennemi, le force à reculer, et, dégageant ses derrières, se retire sans être accablé du poids d'une armée entière.

Le combat de Vinkowo fut le signal de la retraite de toute l'armée. Jamais l'imagination ne pourrait se créer plus étrange spectacle que celui de cette armée , formant encore une masse de 104,000 combattants , qui traînait avec elle des milliers de bagages, de calèches, de voitures russes, de femmes, d'enfants, de valets. Chaque compagnie se groupait autour de ces chariots. On espérait tratner toute cette longue file de bagages, d'arsenaux et d'hôpitaux ambulants, à travers toute la Russie, malgré l'ennemi, malgré le climat et malgré les Cosaques. Cette fatale erreur était entretenue par le soin même que l'Empereur avait apporté à ne laisser derrière aucune des pièces d'artillerie que l'armée avait amenées. On avait été jusqu'à sacrifier les équipages de pont.

Mortier s'était défendu trois jours dans Moscou contre des hordes de Cosaques, dont il prit môme le général Vintzingerode. Le 23 , à minuit, il commença à évacuer le Kremlin, et, suivant les ordres de l'Empereur, le fit sauter en partie. Il rejoignit Ney dans la nuit , et tous deux se replièrent sur Tom-

niskoë.

La marche de l'Empereur avait été jusque-là des plus habiles. Kutusof attendait une bataille. En apprenant que l'armée française avait quitté Moscou pour prendre la vieille route de Kaluga, le général russe crut que Napoléon venait à lui ; mais, par une oblique à travers champs, l'Empereur avait rejoint sa ligue de retraite. Déjà le vice-roi approchait de Kaluga ; la division Delzons, avant-garde du prince Eugène, occupait Malojarolawelz, et Poniatowski était maître de Véreia.

Instruit par ses coureurs de celle marche, Kutusof devina sa faute. Il comprit aussitôt que l'Empereur voulait s'emparer de Kaluga, afin de se retirer

sur Smolensk par une route nouvelle non ravagée, et qui lui offrirait des ressources. Tout dépendait de son activité. Si les Français étaient à Kaluga, leur plan réussissait. Trompé par l'Empereur à la sortie de Moscou, Kutusof trompa celui-ci à son tour.

Napoléon avait, de sa personne, poussé une reconnaissance sur la route de Kaluga, en avant des postes de la division Delzons, et s'était assuré qu'il n'avait devant sa gauche que des détachements de Cosaques. Delzons campa cette nuit, moitié dans Malojarolawctz, moitié sur l'autre rive de la Luja. Mais les Russes accouraient à marches forcées, Doctorof en avant avec ses divisions.

Au point du jour, Doctorof attaque Delzons et prend la ville. Le brave général rétablit le combat, et refoule les Russes jusque sur une grande place qui est au bout de la ville. Mais il tombe bientôt lui-môme frappé de trois balles. Guilleminot lui succède.

Le lieu de la bataille était un étroit vallon ; sur la partie gauche coulait la Luja; Malojarolawetz était sur la rive droite et s'élevait sur la déclivité des collines, presque jusqu'à leur sommet.

Guilleminot fit occuper deux maisons et une église qui dominaient un ravin dans lequel passe la route. A l'aide de ces deux postes, il se maintint sur la rive droite jusqu'à l'arrivée du vice-roi. La bataille reprit alors avec plus d'ardeur } on ne pouvait franchir cette ville sous le feu meurtrier des batteries russes. Enfin un effort de la garde italienne emporta la ville on flammes et ensanglantée, et refoula les Russes jusqu'au delà des platoaux. Le combat, dès lors, cessa bientôt, se terminant par les dernières convulsions de la fusillade. 17,000 Français avaient vaincu 80,000 Russes, et, sans perdre plus de 4,000 hommes, en avaient tué de 8 à 10,000.

La bataille était gagnée; mais l'Empereur, sentant quo la route de Kaluga était couverte par toute l'armée russe , renonça à forcer le passage. 11 reprit aussitôt sa marche par l'ancienne roule ; le 28 il était déjà au delà de Mojaïsk, et, ne rencontrant devant lui nul ennemi, il poussa vigoureusement sa marche jusqu'au 31, où il atteignit Viasma, en passant sur le champ de bataille de la Moskowa. Laissant s'opérer lo mouvement général de l'armée, l'Empereur s'arrêta à Viasma, et s'occupa de rallier ses ailes. Ordre fut donné à Victor de reprendre Polotzk, de repousser Wittgenstein, et de se tenir prêt à couvrir les lignes à occuper de la Dwina au Borysthène.

Kutusof, instruit do la marche de l'armée française , lança aussitôt à sa poursuite Platof avec tous ses Cosaques; puis, se portant à Kremenskoï, il résolut de couper les corps français qui n'auraient pas dépassé Viasma. A cet effet, il mit environ 33,000 hommes sous les ordres de Miloradowitz , et les lança sur l'arrière-garde.

Le 8 novembre, avant le jour, le prince Eugène, Davoust et Poniatowski marchaient sur Viasma : à la gauche de la rivière, Ney était en bataille. Tout à coup les corps de Miloradowitz vinrent se jeter entre les colonnes françaises: il fallut un premier combat pour les renouer. Cette arrière-garde, encombrée de bagages et de traînards, marchait lentement et n'exécutait qu'avec lenteur HL 42

les mouvements. De plus, aucun chef n'avait le commandement général : on se décida à la retraite. Il fallut l'exécuter sous le feu de l'ennemi. Le lw corps la fit mal et troubla les autres. Ney, qui forma l'extrême arrière-garde, tint ferme en opposant une barrière de flammes à l'ennemi. Les débris de Viasma disparurent dans l'incendie. Le maréchal écrivit à l'Empereur pour se plaindre : « Absence d'unité et d'ordre, disait-il ; manque d'échelons, embarras de traîneurs et de bagages ; la cavalerie était démontée, l'artillerie n'avait plus d'attelages. »

Le 9, l'Empereur arriva à Smolensk; mais la retraite n'en continuait pas moins et de la façon la plus cruelle , comme l'avait si bien prévu le maréchal. Eugène était arrivé le 7 sur les bords du Wopp , petite rivière guéable. Mais le ponts'étant rompu , un désordre inexprimable se mit dans le 4* corps. Il fallut abandonner presque toute l'artillerie, les voitures, les transports, les bagages. Le froid de la rivière passée à gué se joignit à ces pertes et causa la mort d'un nombre considérable de Français. La terreur que causait la canonnade incessante de Platof s'y joignit , et le passage du Wopp fut un véritable désastre.

A peine sorti de ce danger, il fallut enlever Dukhowszina aux Cosaques qui avaient tourné l'arrière-garde. Enfin , le 13, elle atteignit Smolensk. Tandis que cette retraite s'effectuait si péniblement, les mouvements des ailes semblaient devoir décider du sort de l'armée. Kutusof conçut le projet de s'emparer de Minsk et de réunir les corps de Wittgenstein, Tschitchagof et Steinheil sur la rive droite de la Bérésina , afin de couper la retraite à l'armée.

Tchitchagof dut exécuter ce mouvement. 11 commandait 80,000 hommes , tandis que l'armée de Schwartzenberg n'avait en ligne que 40,500 combattants. Tchitchagof, couvrant son mouvement avec Sacken à la tête de 27,000 hommes, se porta sur Minsk; mal défendue, la ville fut prise sans lutte sanglante.

Schwartzenberg chercha à arrêter le mouvement; mais Reynier qui le couvrait, attaqué à Volkowish par les forces supérieures de Sacken, le rappela. Tous deux réunisse jetèrent sur Sacken, lui prirent ou tuèrent 10,000 hommes, presque toute son artillerie et ses bagages, et le poursuivirent jusqu'à Kobrin, d'où il alla rallier Tschitchagof à Minsk.

Sur la ligne de retraite, Wittgenstein surprit Wilepsk ; mais Victor, marchant sur lui , le força à se rejeter sur la ligne de la Lukosnlia.

Minsk n'en était pas moins prise, et le plan de Kutusof recevait un commencement d'exécution.

La retraite du corps principal continuait pénible et lente. Le 9 octobre , la brigade Augereau, réduite à 2,000 hommes et cernée par les Russes, est forcée de se rendre. A tous ces combats se joignait le froid précoce et violent qui devait être bientôt le plus redoutable ennemi de nos malheureux soldats. En effet, le 6 novembre le froid se déclare; des tourbillons de neige tombent sur la terre, ensevelissent la route, les habitations sous un linceul épais; les chevaux tombent par centaines , les hommes les suivent bientôt , les corps se désorganisent, les soldats abandonnent leurs drapeaux. Les bivouacs de la

veille sont marqués par des lignes circulaires de cadavres gelés. La misère , le manque de vêtements, de chaussures, de pain, d'eau-de-vie, se fait sentir partout. On vivait de lambeaux de chair de cheval , on buvait de l'eau de neige ; on marchait dans la glace.

A tant de désastres atmosphériques , l'ennemi joignait ses attaques. Avec les derniers chevaux s'étaient perdus les derniers moyens d'éclairer les routes , de couvrir la retraite , de contenir l'ennemi.

L'armée était enveloppée d'une nuée de Cosaques qui voltigeaient autour d'elle , en compagnie des vautours et des corbeaux. Celte méprisable cavalerie , forte de la faiblesse des Français , profitait de toutes les circonstances pour tuer, piller et disparaître sans qu'on pût la poursuivre. Aidés des paysans soulevés, les Cosaques harcelaient et détruisaient en détail les 100,000 hommes errant sur une terre où la route s'effaçait sous la neige.

Ce fut ainsi que l'on arriva à Smolensk , terme espéré de tous les maux. Ce ne fut qu'un nouveau désordre, un nouveau désastre et une dernière illusion perdue. 100,000 hommes affamés se ruèrent sur la ville, 60,000 étaient dél>andés : on pilla les magasins, on s'arracha les vivres; les consignes furent violées, les portes forcées; tout était détruit, souvent inutilement, et l'on ne retira de cet immense désordre qu'un plus grand découragement. Il fallut camper dans cette ville en ruines, sous ces murs froids et renversés; les fuyards n'y tinrent pas longtemps, et l'Empereur était encore à Smolensk, que leur tête était déjà à Krasnoë. Des offficiers intelligents partirent, et parvinrent, grAco à eux, à frayer un passage moins dangereux aux derniers débris des hommes d'élite que rien n'avait pu vaincre encore.

Le froid , en diminuant un peu le 1 4 , contribua aussi à sauver les débris de la grande armée. Le thermomètre avait baissé jusqu'à 18 degrés.

Napoléon croyait trouver à Smolensk des vivres et des fourrages pour quinze jours pour une armée de 100,000 hommes; il n'en trouva que la moitié , et Smolensk qui , pour l'armée, semblait devoir être le terme de ses souffrances, n'en marquait que le commencement. Napoléon quitta Smolensk le 14, se dirigeant vers Krasnoc. Le prince Eugène , Davoust et Ney suivaient à une journée de distance. Le dernier, renforcé par les troupes fraîches de la garnison de Smolensk , devait faire sauter les murailles , et former l'arrièregarde en partant le 17.

La colonne impériale en quittant Smolensk était décidée, mais morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée au milieu de laquelle elle s'avançait.

L'armée avait souffert des pertes immenses; il ne lui restait plus de cavalerie , et l'artillerie était réduite de moitié. La faim et la fatigue détruisaient nos chevaux, ils n'étaient pas ferrés à glace, et le pays n'offrait aucune ressource en fer pour y suppléer. La contrée de Wiazma à Orcza, quoique formant au fond un vaste plateau, était coupée de monticules formes par l'arrachement des ruisseaux qui s'étaient creusé successivement des lits assez encaissés; ces montées, d'une pente rapide, étaient couvertes de glace,

et les chevaux ne tenant pas pied ne pouvaient plus traîner leurs pièces et leurs caissons; ce n'est plus qu'à force de bras et de temps qu'on parvenait à sauver les voitures les mieux attelées. Chaque jour on était forcé d'en abandonner une grande quantité.

Cependant les Russes se dirigeaient aussi vers Krasnoë, et Kutusof n'était pas homme à laisser l'armée française opérer tranquillement sa retraite.

En effet,dès le 15, l'avant-garde de Miloradowitscb parut sur la grande routé, entre celte ville et la poste de Korytnis. L'Empereur était arrivé à Krasnoë avec le gros de la garde, mais la queue de la colonne eut un combat inégal à soutenir. Le lendemain, le vice-roi trouva Miloradowitsch à cheval sur la grande route, lui barrant le passage. Il essaya de le rouvrir l'épéo à la main, mais il ne put y réussir. Miloradowitsch, le croyant perdu sans ressources, le lit sommer de mettre bas les armes. Le vice-roi n'était pas homme à se laisser abattre aisément : tandis que son arrière-garde amusait par des démonstrations d'attaque les Russes sur la grande route, le gros de sa colonne ûla entre celte route et le Borysthène. Dans la nuit, il réussit à atteindre Krasnoë, si ce n'est sans perte, du moins avec gloire, car ce fut avec la majeure partie de son corps.

Dans la même journée du 16, Kutusof arriva aussi devant Krasnoë et s'établit à deux portées de canon de cette ville sur le chemin de Roslaw.

La situation était fort critique. Davoust et Ney étaient encore en arrière. Si la retraite était suspendue, elle devenait impossible, puisque l'ennemi se prolongeant par sa gauche pouvait aisément intercepter l'unique ligne de communication de l'armée française. Mais la moitié des troupes n'avait point encore atteint Krasnoë, et c'eût été une bien dure nécessité de les abandonner à la merci des Russes. L'Empereur se détermina à braver le danger et à rester à Krasnoë, du moins jusqu'à l'arrivée de Davoust.

Mais rester à Krasnoë sans agir c'eût été enhardir l'ennemi; mieux valait l'attaquer que de l'attendre.

Le 17 au matin, Napoléon fit assaillir par Mortier le village d'Ouwavoro, occupé par les Russes, et lui-même y marcha en personne à la tête de la vieille garde. Le combat qui s'engagea près de ce village se soutint avec des succès variés jusqu'à l'arrivée du i,r corps. Kutusof, qui prétendait prendre toutes les troupes françaises d'un coup de filet, ou qui voulait peut-être laisser au froid et à la famine la peine de les achever sans s'exposer à une bataille, avait donné l'ordre à Miloradowitsch de ne point se compromettre, dans l'espoir de s'opposer à la marche de Davoust. Ce général, menacé d'une attaque, se replia à la droite de l'armée ; il ne remonta sur la grande route qu'après que les troupes du maréchal curent entièrement filé. Alors la gauche de l'armée française fut vigoureusement attaquée par l'avant-garde russe. Dans le même temps, Kutusof détachait la plus grande partie de son armée pour tourner Krasnoë, déboucher sur la route de celle ville à Liady, déborder la droite de l'armée française et la couper ainsi entièrement.

Informé de la marche de cette colonne, Napoléon sentit qu'il n'y avait plus un instant à perdre et il ordonna la retraite. Elle fut favorisée par le sacrifice

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de l'arrière-garde, qui éprouva des pertes sensibles, mais du moins le gros de l'armée fut sauvé. On passa la nuit à Liady, et ie leudemaiu la retraite continua sur Doubrowna, puis sur Orcza.

Napoléon dans cette alFaire de Krasnoë dirigea lui-même les colonnes qui refoulèrent l'ennemi, gravissant à pied sur la neige les escarpements glissants des hauteurs, armé d'un bâton pour se soutenir.

Toutefois il était parti pour Orcza, désolé d'être dans la nécessité d'abandonner Ney à son sort pour sauver le reste de l'armée. Ney semblait perdu sans ressource. Ce brave réussit cependant h sauver ses aigles et l'élite de son corps. Arrivé à son tour le 18 au soir près de Krasnoo, il y trouva l'armée russe établie à cheval sur la grande roule. Après des efforts admirables, mais infructueux pour les déposter, il se vit définitivement coupé. Ne prenant conseil que de son courage, il se mit alors en marche avec environ 3,000 hommes, et se dirigea sur Grusmoë, où il passa le Borysthène sur la glace encore mal affermie. Les premiers bataillons réussirent à gagner la rive droite; mais la glace se rompit sous les derniers et il y eut beaucoup de noyés. Le reste du corps, demeuré sur la grande route avec une multitude de traîneurs de tous les autres, qui ne présentait qu'une cohue désorganisée, se trouvant hors d'état de le suivre par la rupture des glaces, mit bas les armes. Cependant Ney i>our avoir passé le fleuve n'était pas encore sauvé; il tomba au milieu des Cosaques de Platof, qui de Smolensk longeaient la rive droite du fleuve. Leur artillerie était bien servie. Ney n'avait pas une pièce et pas un homme de cavalerie. Ses soldats, manquant de munitions et pouvant à peine tenir leurs fusils, n'eurent recours qu'à leur valeur et à leurs baïonnettes, et ce ne fut qu'après avoir soutenu de rudes combats qu'ils réussirent à rejoindre le corps d'armée de l'Eraporeur, à Orcza, dans la nuit du 20 au 2t. La joie de Napoléon fut d'autant plus vivo qu'il les regardait comme perdus; Ney fut salué par toute l'armée comme le plus intrépide de ses chefs.

Les affaires de Krasnoë avaient coûté à l'armée la moitié des hommes qui étaient en état de combattre. Il s'agissait de sauver le reste. La chose n'était pas facile ; la première mesure à prendre eût été de renoncer au système des échelons pour prescrire des colonnes parallèles ; mais comment donner des ordres à des corps d'armée dont il ne restait que les cadres , et dont les deux tiers de soldats restants ne formaient plus qu'une cohue désordonnée? Outre cela, les chemins d'Orcza à Wilna étaient interceptés par le comte Wittgenstein ; d'un autre coté, l'amiral Tschitchagof, que la retraite de Schwartzemberg derrière le Bug laissait maître de ses mouvements, pouvait aisément culbuter les faibles détachements laissés devant lui , et s'avancer avec tout ou partie de son armée sur la ligne de la Bérézina* afin de barrer ainsi aux troupes françaises les chemins d'Orcza à Minsk.

En partant de Smolensk, l'Empereur avait envoyé l'ordre à Oudinotde venir se placer à Bobr, pour éclairer la route de Minsk, et à Victor de tâter le comte de Wittgenstein pour déterminer le degré de résistance que ses troupes pourraient rencontrer en matchant sur Wilna. Le u, Victor avait attaqué les

Busses à Czasniski ; mais la résistance qu'on lui opposa lui ayant prouvé que les Russes étaient solidement établis sur les bords de l'Oula, il s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues, et, s'abstenant d'engager une affaire sérieuse, il était revenu à Czveya.

Napoléon apprit à Doubrowna que Tschitchagof n'avait pas manqué de se diriger sur Minsk, dont la garnison s'était repliée sur Borisof. Il était à craindre que Dombrowsky, investi devant Bobrouisk, qu'il bloquait, n'eût pas le temps de gagner la téle de pont de la Bérésina.

Napoléon hésitait encore à Orcza sur le parti qu'il avait à prendre. Irait-il avec tout ce qui lui restait de forces organisées au-devant de Tschitchagof? Se jetterait-il, au contraire, sur Wittgenslein, en allant se réunir à Bellune? La crainte que Kutusof ne se joignît à l'armée de Moldavie, et ne le prévînt à Wilna, lui fit craindre de s'aventurer dans la direction de Polotsk. D'ailleurs, en forçant de marches, il espérait encore prévenir l'amiral sur la Bérésina.

Napoléon n'accorda qu'un jour de repos à ses troupes à Orcza. Des le 21, elles se remirent en route et arrivèrent à Koskanow. Ces troupes étaient dans un tel état de désorganisation, qu'il avait fallu songer à couvrir leur marche par des corps mieux conservés. Celui d'Oudinot fut destiné à former l'avantgarde, et celui de Victor l'arrière-garde. Le 22, l'Empereur vint à Toloczin, et le lendemain à Bobr. C'est alors qu'il eut la triste conviction qu'il fallait se préparer à s'ouvrir le passage l'épée à la main , puisque les Russes étaient déjà sur la Bérésina.

L'amiral Tschitchagof était entré à Minsk le 47, et le 21 son avant-garde avait attaqué et emporté les retranchements de la division du pont de Borisow, à l'instant môme où la division Dombrososkiy arrivait de Bobrontsk et n'avait pas encore eu le temps de s'y établir. Le lendemaiu, l'amiral repassa la Bérésina. Son avant-garde, poussée sur Bohr, tomba, le 22, sur le corps d'Oudinot, qui le mit dans une déroute complète. L'amiral n'eut que le temps de repasser la Bérésina et couper le pont de Borizow.

Ce succès fut plus funeste qu'utile à l'Empereur. La position de ses troupes devenait effrayante. 11 eut la pensée de réunir sa garde avec tout ce qui lui restait decombaltants avec le corp3 du duc de Bellune, qui était intact, puis de fondre avec ces 50,000 hommes sur Wittgenstein, le jeter sur la Dwina, se faire rejoindre par Macdonald, et reprendre, victorieux, le chemin de Wilna, où il lui coûtait de rentrer fugitif. Mais ce général objecta que cette manœuvre , parfaitement juste dans toute autre circonstance, offrait mille inconvénients.

P Le pays de Lepel et les rives de la haute Bérésina étaient couverts de marais, on ne pouvait cheminer que sur des digues où Wittgenstein, muni de ISO pièces de canon en bon état, pouvait arrêter l'armée plusieurs jours et donner à Kutusof le temps d'arriver ;

2° Que l'état de dénûment de l'armée ne permettait pas de différer la retraite ;

3° Qu'en prenant la direction de la Dwina, les troupes françaises s'exposeraient à être acculées à lu mer par Kutusof et Tschitchagof, qui se réu-

niraient en arrière de leur droite avant qu'elles fussent débarrassées de Wittgenstein;

4° Que la route de Minsk étant occupée par l'ennemi , il était plus prudent de prendre, à droite de Borisow, le chemin de Jombin directement sur Molodeschno, parce que s'il était barré, on aurait encore la ressource de prendre le passage de Viléika; que ces deux chemins, surtout celui de Jombin, traversaient un pays qui n'était pas ravagé.

Ces raisons péremptoires ne suffirent pas à Napoléon pour lui faire abandonner la manœuvre dont il se promettait de glorieux résultats. Il fit appeler un autre général qui pouvait donner des renseignements certains sur la nature des positions que Wittgenstein serait à même de prendre pour déjouer son projet. Ce que ce général dit de la difficulté qu'on aurait à l'expulsion de Tschasnicki et de toutes les positions derrière la Houla, où l'on n'arrivait que par des marécages et des digues, venait à l'appui de l'opinion du premier. Ces difficultés décidèrent d'autant plus l'Empereur à se ranger à son avis que Murât et Eugène le lui conseillaient de tout leur pouvoir.

Le 2 1, l'Empereur se porta donc à Lochnitsa, et le 25 , il réunit à Borisow toutes ses forces, à l'exception du corps de Victor. Ce dernier, toujours talonné par Wittgenstein, arriva à Lochnitsa, au lieu de prendre le chemin de Bar an, pour couvrir la marche de l'armée.

Jamais l'armée ne s'était trouvée dans une situation aussi critique. En effet, des soldats demi-morts de faim et de froid , foulant , pour la plupart pieds nus , un sol glacé , avaient à lutter contre des obstacles qui eussent évidemment arrêté l'armée la mieux organisée. La Bérésina, sur le point où nos soldats étaient contraints de la franchir, avait une longueur d'environ quarante toises sur des bords tout effondrés de marécages. Le froid, fort intense au moment où l'armée était arrivée à Smolensk, et à ce point que le Dniéper était complètement pris, avait cédé presque tout à coup, si bien qu'il en naissait un obstacle de plus. La Bérésina charriait d'énormes glaçons qui allaient rendre aussi périlleuse que difficile la construction des ponts que le maintien du froid eût rendus inutiles, en permettant à nos troupes et à nos canons de gagner, pour ainsi dire de plein pied, la rive opposée. C'était un avantage de plus pour Tschitchagof, donU'armée allait défendre ce passage, salut désespéré de nos soldats, en les couvrant du feu de ses batteries auxquelles la fatalité qui pesait sur nous donnait les éléments pour complices.

Voict quel était l'état assez précis des forces alors en présence: 15,000 hommes , au plus, restaient, y compris les gardes, du corps d'armée que l'Empereur conduisait depuis Moscou. Bellune et Oudinot en commandaient autant. C'était donc une trentaine de mille hommes , réduits à l'état qu'on sait , à opposer aux 28,000 de Tschitchagof , barrant le passage de la rivière, et aux 25,000 de Wittgenstein et de Steinheil, qui nous harcelaient par notre droite, tandis que les 50,000 hommes de Kutusof pressaient notre gauche, c'est-à-dire quatre contre un. .. sans parler des éléments et de l'exténuation de nos malheureux soldats l

Le point le plus favorable au passage fut jugé par l'Empereur être celui qui faisait face au village Wesclowo. L'ordre de construire deux ponts fut aussitôt donné, l'un pour l'artillerie et la cavalerio, l'autre pour l'infanterie et les chevaux de main. Les sapeurs et les pontonniers s'acquittèrent de ces difficiles travaux avec un zèle et une ardeur que la présence de l'Empereur pouvaitseule exciter, car la pose des chevalets sur un fond sans consistance les retint plusieurs heures dans l'eau glacée, charriant des blocs énormes qui renversaient leurs charpentes. Pendant ce temps, une batterie de 25 pièces, placée sur la berge, battait la plaine qui, du village de Wesclowo, s'étendait jusqu'à la rivière. Vers le soir, les ponts, qui avaient quatre-vingts toises de long, étant achevés, le passage commença. Mais il fut plusieurs fois interrompu, pendant la nuit, par la rupture de ces édifices fragilement construits au milieu de difficultés si grandes. L'Empereur avait fait défiler sous ses yeux le corps du duc de Reggio, qui, à peine parvenu sur la rivo droilo, s'élança avec beaucoup d'ardeur sur l'ennemi, et le repoussa jusqu'à Brilowa. Le passage continua le lendemain 27 novembre, non sans de fréquentes interruptions causées par les continuelles réparations qu'exigeaient ces ponts si péniblement établis par les généraux Aubry et Éblé. Le duc de Bellune, qui avait laissé devant Borisow la division Partouneaux, arriva avec son corps pour effectuer le passage, La nuit venue, le général Partouneaux se mit en route à son tour, ainsi qu'il lui avait été ordonné ; mais un faux calcul de direction lui fut fatal. Appuyant trop à droite, il prit les feux de Plalow et de Wittgenstein pour ceux de l'armée française, de sorte qu'il se trouva brusquement enveloppé par un nombreux ennemi, et obligé de mettre bas les armes. Un seul bataillon de cette petite division , formée d'environ 4,000 hommes, munis de trois canons, bataillon qui formait l'arrière-garde, ayant par hasard tenu plus à gauche, put rejoindre l'armée et se mêler au passage, qui continua durant toute la nuit du 27 au 28. Jusque-lù ce passage s'était effectué avec assez d'ordre; mais celui des deux ponls spécialement destiné à la cavalerie et aux trains s'étant brisé sans qu'il fût possible de le réparer avec une promptitude suffisante, tout afflua sur l'unique pont qui restait, et il en naquit bientôt une confusion inimaginable. L'artillerie, les fourgons, les bagages arrivant à la file pour franchir la rivière, se mêlèrent violemment à l'infanterie, à cetto foule de malheureux employés, de femmes et d'enfants qui s'étaient sauvés de Moscou, de telle sorte que de ce pont étroit, sans parapets, qui devint bientôt l'arène de mainte lutte, une quantité de gens furent précipités dans l'eau glacée de la Bérésina. L'ardeur du passage, l'instinct souvent féroce de la conservation engendrèrent tant de rixes armées, sanglantes, que bientôt les pièces d'artillerie furent arrêtées par les amas de blessés et de morts qui barricadaient l'espace, et la foule des piétons, comme l'essaim des cavaliers, arrivant toujours en même temps que les fourgons, les afiuls, les équipages, ce fut bientôt un inextricable chaos de voilures versées, de blessés, de morts amoncelés, scène d'horreur d'où le sang ruisselait dans l'eau , où s'entre-choquaient les glaçons couverts des cadavres précipités des hommes et des chevaux. Mille cris

de douleur, des imprécations, des blasphèmes se mêlant aux détonations homicides dont un regrettable délire armait les mains de ces malheureux, planaient sur ces scènes funèbres, épisode sanglant d'un drame dont le dénoûment était loin encore !

Le 28, au point du jour, le duc de Reggio, vainqueur la veille, se trouva sur la rive droite en présence des troupes que Tschighagof avait réussi à réunir au débouché de Stochowa. Cette nouvelle affaire s'engagea avec infiniment d'ardeur. Oudinot, qui chargeait avec l'impétuosité du désespoir, ayant été blessé, dut céder le commandement au duc d'Elchingen, qui, à la tête des deuxième, troisième et cinquième corps, réussit à contenir les immenses phalanges russes, contraintes à donner jusque de leur réserve, et qui durent se retirer à la nuit, après de sensibles pertes.

Le duc de Bellune, qui avait pris position sur la rive gauche de la Bérésina avec ses 45,000 hommes pour protéger le passage de l'armée, se vit à son tour attaqué, le lendemain matin, par Wittgenstein, à ia tête de 46,000 combattants. Sa position de défense était mauvaise, ayant dû tenir sa droite appuyée à la rivière.Une batterie placée de l'autre bord lui vint en aide, et, malgré l'énorme disproportion du nombre, nos braves surent tenir longtemps la victoire indécise. Mais le neuvième corps, ayant été contraint d'abandonner sa position, malgré*plusieurs charges impétueuses du général Fournier, nos soldats durent se replier sur le pont.

Ici tout s'apprête pour une scène navrante, dont l'horreur dépasse ce qui a été indiqué de la veille. L'affreux désordre de la nuit durait encore, et les bataillons envoyés pour régulariser le passage du pont trouvèrent dans les malheureux qui y étaient engagés des ennemis furieux, et non des frères d'infortune. En vain plusieurs généraux se présentent pour arrêter une multitude frappée d'une vertigineuse panique... Leur voix est méconnue; le soldat français, dans l'excès des maux qui depuis de si longs jours déjà l'accablent, est rebelle à celte admirable loi de la discipline qui naguère lui a fait accomplir des prodiges. L'autorité de. l'Empereur lui-même eût pu, pour cette première et unique fois, trouver réfractaires ces soldats éperdus. Heure terrible ! épreuve sans seconde ! Chacun se précipite avec la fureur d'un aveugle égoisme sur ce pont surchargé, encombré, craquant... nul ne se reconnaît plus! Le soldat se sent, comme homme, l'égal de son officier, et se fraie un passage le pistolet au poing, le sabre à la main... Les équipages, les canons cahotent et s'arrêtent au milieu des cadavres qui s'amoncellent. Un grand nombre de malheureux en délire sont poussés, comme la veille, dans la rivière, où d'autres se précipitent volontairement dans l'espoir de gagner la rive à la nage; mais, saisis par le froid, blessés par les glaçons, ils périssent emportés par les eaux ensanglantées. Et, pour comble d'horreur, l'artillerie ennemie ne tarde pas à venir ajouter à ces scènes de navrante destruction les ravages de ses projectiles, dont chaque

coup porte infailliblement dans une telle mêlée Aussi ce pont devint-il

bientôt un indescriptible tableau d'épouvante et d'horreur. A ces luttes fratricides, aiguisées par l'inexorable instinct d'une égoïste conservation, viennent m. 4?

s'ajouter le sifflement des boulets ennemis, l'éclat des obus, les pétillements de la fusillade; si bien que chevaux, hommes, chars, canons, tout se heurte et s'ensanglante dans une de ces mêlées sans nom, sans exemple, et dont l'imagination ne peut se peindre l'épouvante et la rage qu'en en cherchant le modèle dans les fictions infernales du Dante, ou dans ces épiques combats que la fable homérique attribue aux champions des demi-dieux (1).

Et pendant que nos soldats, délirants sous l'excitation cérébrale de leurs souffrances déjà subies, retardent ainsi, dans une déplorable confusion, le passage sur la rive où les attend leur Empereur, les Russes, indifférents par nature à la plupart des causes qui ont débilité nos soldats et affaibli leur moral, les Russes, disons-nous, toujours renforcés par des troupes fraîches, contraignent le neuvième corps, qui en partie combattait encore sur la rive gauche, à chercher à son tour un passage au milieu de la confusion déjà décrite. La division polonaise du général Girard, franchissant cette montagne de cadavres qui obstruait le pont, parvint à conquérir le passage, incendiant la charpente après elle pour couper la poursuite à l'ennemi. Les fuyards qui s'y ruaient encore eurent à lutter contre un élément nouveau, et, à demi brûlés, tombèrent dans les flots, la plupart écrasés par l'écroulement de ce pont fatal qui s'abîma dans le gouffre de la Bérésina.

On essaierait vainement de fixer le chiffre de nos pertes durant ces journées funestes; pourtant on pense qu'au moins 6,000 hommes furent victimes de l'ardeur insensée de ce passage, sans compter environ 15,000 hommes qui restèrent au pouvoir de l'ennemi. Une chose regrettable, c'est qu'aux bords de la Bérésina, sombre mot de nos annales, les Russes reconquirent tous les trésors et les trophées que notre victoire avait enlevés à Moscou. Ainsi, à une autre époque, il nous fallut, sur l'ordre de traités jaloux, rendre ces chefsd'œuvre des arts que le premier consul avait, dans ses victoires italiennes, obtenus des villes réduites à merci, préférant leurs immortelles beautés à ces contributions de guerre qu'Imposent avant tout les nations barbares. On ne tint point assez compte, en 1815, que nos conquêtes artistiques représentaient pour nous les millions dédaignés, et qui, prélevés par nos baïonnettes victorieuses, ne nous eussent assurément point été réclamés par la diplomatie des congrès. Revenons à la Bérésina.

Sans le malheur arrivé au général Partouneaux, l'armée eût pu s'enorgueillir de ce fameux passage. En effet, ne fut-ce pas un spectacle unique et grandiose que celui de 8 à 9,000 pauvres soldats repoussant, sous les ordres de Ney et d'Oudinot, les 25,000 hommes de Tschighagof, tandis que le petit corps de Bellunc luttait victorieusement contre la masse formidable que commandait Wittgenstein? Et quelle admiration n'inspire pas cette lutte gigan-

(1) A partir de ces pages, cet ouvrage, dont le présent volume termine la grande période de l'Empire, est conUnué par l'auteur du quatrième volume. Ce quatrième volume conUendra l'Histoire dê VArmifàe 1815 a 1848, et comprendra une histoire militaire de la R4voMion d$ fivriw et du gouvernement républicain qui en est i»u.

tesque, si, des simples chiffres dos combattants, on passe à l'examen des conditions si diverses où les uns et les autres étaient placés! Nos soldats, épuisés par tous les besoins et toutes les fatigues, exténués de froid, de nudité, mourant de faim, manquant de munitions, désarmés même pour un bon nombre, et tout cela à six cents lieues de leur patrie (4); devant eux, derrière eux, sur leurs flancs enfin, les Russes, parfaitement acclimatés, combattant pour leurs foyers, pourvus de vivres, d'eau-de-vie, de munitions de toutes sortes, et le moral exalté par leur nombre écrasant et par des succès dépassant toute espérance, tandis que la plus complète et la plus fatale prostration, en s'emparent de nos soldats, ajoutait comme un élément nouveau à tous ceux qui causaient

nos désastres Mais, si tristes qu elles soient, ces pages de notre histoire ont

leur grandeur, et le passage de la Bérésina, dont on a essayé de donner ici quelque idée, restera à jamais une date que le malheur a illustrée pour nos annales militaires.

Il nous semble curieux de placer sous les yeux du lecteur l'opinion d'un des écrivains militaires les plus estimés de la Russie, M. de Butturline, sur ces journées fameuses; de telles lignes, par leur origine non suspecte, sont assurément la conclusion la plus éclectique à donner à notre récit de la catastrophe.

« Nous ne pouvons nous dissimuler, dit le critique russe, que la conduite de l'Empereur des Français au passage de la Bérésina est au-dessus de tout éloge; le danger imminent où il se trouvait ranima encore une fois son génie militaire Investi de tous côtés, Napoléon ne perd pas la tête; il trompe par des

démonstrations habiles les généraux qui lui sont opposés, et, glissant, pour ainsi dire, entre les armées qui s'apprêtent à fondre sur lui, il exécute son passage sur un point bien choisi, où tout l'avantage du terrain se trouve de son côté. Le mauvais état des ponts, dont il ne dépendait pas de lui d'améliorer la construction, fut l'unique cause qui, en ralentissant l'opération, la rendit périlleuse. Ainsi, les grandes perles que les Français éprouvèrent ne sauraient être attribuées à Napoléon, et ne doivent être mises que sur le compte des circonstances malheureuses où était son armée, et qu'il n'était plus en son pouvoir de maîtriser. »

Avant de continuer le récit de la retraite, il est indispensable de jeter un rapide coup d'œil sur les opérations des corps détachés en Lithuanie et en Wolhinie.

Le maréchal Macdonald, qui se trouvait i la tête de 8,000 hommes de la garnison de Riga, ayant presque toutes ses forces stationnées à Neigut, résolut de couper la retraite aux Russes, qui occupaient Walhof. Il se transporta à Ekau peur être mieux en position de diriger les opérations, et y concentra les corps dont le général Bacheiu reçut un des commandements les plus importants. Dès le lendemain, Bacheiu s'empara de Baldou, tandis que Macdonald diri-

(t) éti nula gèle wt le fer, les larmes se glacent sur les joues, » a dit un acteur de ce» drao»es, le bifon Larrey.

geaitde fausses attaques sur Olai et Neigut. Tous les Russes qui, commandés par le général Lewis, se trouvaient sur la droite de la route d'Ekau à Riga, eurent la retraite coupée. Vainement l'ennemi chercha-tril à se frayer un passage en divers sens, partout il trouva les nôtres, ce qui l'eût infailliblement contraint à mettre bas les armes, si la reprise du froid, en donnant assez de force à la glace de la Dwina pour lui livrer passage, n'était venue le soustraire au piège que lui avait habilement tendu le maréchal.

De son côté, le prince de Schwartzemberg avait poursuivi Sacken jusqu'en Wolhinie. Le 7 décembre, son avant-garde avait atteint Slonim; mais, ayant reçu une dépêche qui lui apprenait le passage de la Bérésina, il crut devoir s'arrêter pour attendre de nouveaux ordres. Dans le même temps, le duc de Bassano, qui résidait à Wilna, ayant également été informé des événements au milieu desquels notre malheureuse armée avait plus aisément triomphé des hommes que des éléments, le duc de Bassano, disons-nous, bien inspiré comme toujours, envoya au-devant de l'armée la division Loison et deux régiments de cavalerie napolitaine.

Après le passage de la Bérésina, la plupart des corps qui avaient conservé quelque apparence d'organisation, commencèrent à se débander, et une quantité déplorable de malheureux soldats démoralisés, perclus, désarmés pour la plupart, furent faits prisonniers avant l'arrivée à Wilna, où l'Empereur essayait de conduire les restes de son armée. Le 2 décembre, le gros de ce reste d'armée parvint à Ifalodeczno, où il s'arrêta deux jours pour laisser aux traînards le temps de rejoindre. Le 5, le quartier général fut porté à Sraorgoni; nos débris réunis des différents corps ne s'élevaient pas alors à plus de 8 à 9,000 hommes.

Ce fut durant son court séjour à Malodeczno que l'Empereur dicta le triste et noble bulletin qui fit connaître à l'Europe les désastres de la retraite. Ce bulletin ne cherche nullement à dissimuler le désespérant état des choses, il dit tout... C'était un loyal appel qu'adressait Napoléon au patriotisme de ses peuples et à la fidélité de ses alliés. Cest qu'en effet le mal était, autour de lui, parvenu à un tel excès, qu'il n'y avait plus à songer désormais à aucune opération militaire. Ce qu'il restait à faire, c'était de tout essayer pour gagner Wilna, et de se maintenir là jusqu'à la formation d'une nouvelle armée; mais, cette armée, un seul homme pouvait la prélever de la nation déjà passablement épuisée de sacrifices militaires, et cet homme, c'était l'Empereur. Aussi, du moment où sa présence au milieu des débris de la Bérésina devenait sans motif impérieux, il était temps que le général fit place au souverain, et que, descendant de cheval, Napoléon remontât sur le trône.

C'est en vain que les passions, toujours extrêmes, ont cherché à incriminer le retour à Paris de l'Empereur, retour qu'on a voulu présenter comme un coupable abandon de son armée. Celui qui, entre autres navrants récits, lit ce qu'a écrit sur l'état physique et moral, non-seulement de nos soldats, mais des officiers et de bien des généraux eux-mêmes, le docteur Larrey, reste profondément persuadé que toute autre conduite de l'Empereur eût été véritable-

ment insensée. « Nous étions tons dans un tel état d'abattement et de torpeur, dit l'illustre praticien, que nous avions peine à nous reconnaître les uns les autres; nous restions dans un morne silence; l'organe de la vue et les forces musculaires étaient affaiblis au point qu'il était très-difficile de conserver son équilibre... La mort n'était devancée que par la pâleur du visage, par une sorte d'idiotisme, par la difficulté de parler, de penser même... »

En vérité, Napoléon devait-il exposer à de si cruelles atteintes l'intelligence et le bras qui résumaient encore tout l'espoir de la France? Qui oserait le soutenir? D'ailleurs sa présence n'était-elle pas indispensable dans sa capitale, où nul ne pouvait le suppléer, et d'où il pouvait encore imposer à la Prusse et à l'Autriche, dont les espérances pouvaient se ranimer à la connaissance de ce qu'il fallait bien appeler nos désastres. « Les destinées d'un grand peuple reposaient sur moi seul, » fait-on dire à l'Empereur dans un ouvrage qui résume ses opinions et ses idées; a mon devoir m'appelait en France, où il fallait organiser les prompts moyens de réparer des malheurs qu'il ne dépendait plus de moi de lui épargner. Si j'avais été petit-fils de Louis XIV, et que la France eût eu mon successeur naturel prêt à monter sur le trône, je n'aurais pas balancé à partager une fois de plus la mauvaise fortune de mes compagnons d'armes, parce qu'alors ma présence n'eût peut-être pas été nécessaire pour sauver l'empire. Mais que faire avec les débris dont j'étais entouré? Devais-je augmenter, par ma capture personnelle, les trophées de l'ennemi? Parti avec deux de mes officiers, je suis revenu trois mois après avec 300,000 hommes, qui n'existaient que sur les cadres le jour où je remis le pied à Paris. Quel autre que moi eût réorganisé le personnel et le matériel de 600 pièces de canon qui reparurent triomphantes dans les champs de Lutzen et de Bautzen? »

Au reste, l'Empereur ne prit point ce parti sans en conférer avec ses généraux. Le conseil qu'il assembla, formé du roi de Naples, du prince vice-roi, et des esprits les plus sérieux de son état-major, fut unanime à reconnaître la nécessité de son départ pour aller créer au pays menacé de nouvelles ressources. Il part, et Murât, qu'il nomme son lieutenant-général, prend le commandement de l'armée; le prince de Neufchàtel et le comte Daru restèrent auprès du roi de Naples; le prince Eugène et les maréchaux Berthier, Ney, Davoust, Mortier, Lefebvre, Bessières, continuèrent de servir comme si l'Empereur était toujours présent.

Le5décembre, il prit la route de Paris, voyageantentraîneausouslenomdu duc de Vicence,qui l'accompagnait. En passant à Wilna, il entretint le duc de Bassano, et vit, à Varsovie, le comte Potocki. Le 14, il était à Dresde, et, après une longue conférence avec son vénérable allié, le roi de Saxe, il prit le chemin de sa capitale, où il entrait le 18.

Le départ de l'Empereur, il faut le dire, plongea l'armée dans un profond découragement, découragement d'autant plus funeste, que nos soldats n'en avaient point fini avec la souffrance; car, ainsi qu'on le verra bientôt, le passage de l'armée dans Wilna fut plus désastreux encore que la catastrophe de la Bérésina.

Mais, avant de passer à de nouveaux récite, arrêtons-nous quelques instants sur l'examen philosophique de cette campagne fameuse, constatant rapidement ses douloureux résultats, voyant ce qu'elle eût pu, en réussissant, entraîner de bien, non point seulement pour la France, mais en réalité pour l'Europe entière que Napoléon rêvait de délivrer et non d'asservir. En effet, s'il est vrai, comme l'a dit plus tard l'illustre prisonnier de Sainte-Hélène, que, dans un temps prochain, la civilisation et la barbarie doivent, dans un duel d'extermination, nous entraîner tous sous la loi du vainqueur, il semble que ce qui pouvait arriver déplus heureux pour l'Europe inquiète, c'était la consécration d'un système mitoyen qui, fusionnant la vieille société et la jeune, aurait conservé, en partie, à l une ses institutions aristocratiques et ses formules, tout en concédant à l'autre ses tendances libérales et ses aspirations démocratiques. Ce rôle, assurément fort difOcile, mais réalisable au génie, de médiateur entre le moyen âge et le xix' siècle, Napoléon l'avait rêvé, et son audacieuse campagne de Russie en était une des premières tentatives réalisatrices. En allant planter ses aigles au Kremlin, il croyait imposer à l'Europe cette paix qu'on s'est longtemps refusé à croire sa préoccupation constante depuis 1812. Plus tard, il l'a dit lui-même : « Cette campagne eût été, pour la grande cause, la fln des hasards et le commencement de la sécurité. Un nouvel horixon, de nouveaux travaux allaient se dérouler tous pleins du bien-ôtre et de la prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé, il n'était plus question que de l'organiser... Satisfait sur tous ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu aussi mon congrès et ma sainte-alliance: ce sont des idées qu'on m'a volées. Dans cette réunion de tous les souverains, nous aurions traité de nos intérêts et compté de clerc à maître avec les peuples... La cause du siècle était gagnée, la révolution accomplie; il ne s'agissait plus que de la raccommoder avec ce qu'elle n'avait pas détruit. Or, cet ouvrage m'appartenait; je l'avais préparé de longue main aux dépens de ma popularité peutêtre. N'importe! je devenais l'arche de l'ancienne et de la nouvelle alliance, le médiateur naturel entre l'ancien et le nouvel ordre de choses. J'avais les principes et la confiance de l'un, je m'étais identifié avec l'autre; j'appartenais à tous les deux, j'aurais fait en conscience la part de chacun. »

Hélas! pourquoi Napoléon n'a-t-il trouvé qu'un immense désastre là où son génie généreux avait vu un des moyens les plus efficaces d'arriver à la réalisation de son vaste dessein de suprême humanité? Xavier de Maistre l'a dit ; « Les hommes qui ont médité l'histoire se sont émerveillés et courbés devant cette force secrète qui se joue des conseils humains. » A quoi a tenu la réussite du plan le plus gigantesque qui soit jamais sorti du cerveau d'un grand capitaine? Voyez! quinze jours à peine se sont écoulés depuis la reprise des hostilités, la paix allait se conclure à Wilna... Mais Bagration réussit à dégager ses 40,000 Russes, on sait à qui la faute... Le moissuivanl, Smolensk est tournée, surprise, sans qu'il y restât un seul soldat russe pour en fermer les portes. Un tel coup de main pouvait amener le cabinet de Pétersbourg à demander la paix... Mais on laisse à Neverowski le temps d'atteindre Smolensk et d'y

être secouru par deux grands corps d'armée. Pourtant nous prenons Smolensk, et Barclay de Tolly va être forcé, pour gagner Moscou, de défiler sous la longue file de nos canons; mais la fatalité est la déesse fidèle à nos armes dans cette surhumaine odyssée ! Frappé d'un incompréhensible vertige, le duc d'Abrantès se refuse à occuper la position qui peut tout sauver. Pétersbourg du moins n'offre point accès à l'invasion suédoise... Autre délire! Bernadotte rêve l'empire de celui qui l'a fait roi. Enfin Moscou tombe au pouvoir de notre vaillante armée; cette fois on croit que Napoléon pourra imposer la paix à l'Europe, en la dictant du palais conquis du plus imposant de ses ennemis... Mais un jour s'écoule à peine sur cette joie, que les mèches anglaises font de l'immense cité un chaos de débris croulant dans la cendre; alors l'Empereur prend généreusement le rôle de son ennemi lui-même, il envoie au czar des paroles de conciliation... Mais Alexandre n'est plus déjà l'homme de Tilsitt; cette paix qu'alors il implorait, aujourd'hui il la refuse. Que reste-t-il à faire désormais ? Abandonner une conquête que sa destruction a annulée entre nos mains, se décider à la retraite. Toutes nos réserves sont habilement disposées pour écraser toute armée ennemie qui viendrait se hasarder sur nos chemins. Mais on a compté sans les éléments qui, celte année-là, poussés par la fatalité, ont déjoué les plus sages calculs. La rigueur prématurée du froid, qui a trompé les indigènes eux-mêmes, voilà notre seul vainqueur, voilà le puissant ennemi qui a détruit noire armée; car les Russes purent dire, comme les Athéniens de Thémistocle : Nous étions perdus si nous n'eussions été perdus! C'est ainsi que la perfidie d'une conspiration incendiaire (faut-il nommer l'Angleterre 1), un hiver d'une précocité et d'une rigueur surnaturelles, de lâches intrigues, de salles ambitions, quelques fautes, les marches et les contre-marches de Schwartzemberg, par exemple, voilà, sauf des trahisons, de honteux mystères dont l'avenir garde le mot; voilà, disons-nous, les conspirations, les obstacles devant lesquels a dû s'incliner le génie impuissant, et périr le courage.

Mais revenons à la suite de la retraite. Le lendemain même du départ de l'Empereur, le froid acquit une violence encore inconnue; il fit descendre le thermomètre jusqu'à 28 degrés. De telles rigueurs devaient entraîner de nouveaux désastres. La division Loison, forte de 10,000 hommes à son arrivée à Wilna, n'en compta bientôt plus que 3,000. Les chevaux périssaient debout sous leur harnais, si bien que les pièces, forcément abandonnées, grossissaient ainsi les faciles trophées de l'ennemi. Le 4 décembre, notre arrière-garde fut assez vivement attaquée à Malodeczno. Le 8, un autre engagement eut lieu à Oschmiana avec une partie de larrière-garde du neuvième corps. Le 9, enfin, le général Tchaplitz, cherchant à devancer les Français à Wilna, fut contraint par la division Loison à prendre position à Miedniki, ce qui permit à nos troupes d'entrer enfin à Wilna.

Le général G. Vaudoncourt, témoin oculaire de celte mémorable retraite, rapporte que nos braves, qui avaient espéré trouver à Wilna un terme à leurs souffrances, eurent au contraire à y subir des tortures sans nombre. Un grand

nombre d'officiers et de soldats, dit-il, avaient épuisé le reste de leurs forces pour arriver à une ville dont les magasins offraient à leur imagination l'idée de l'abondance et un ample dédommagement à leurs maux. C'était là qu'ils espéraient réacquérir assez de forces pour reprendre les armes qui échappaient à leurs mains engourdies, et arrêter l'insolent triomphe d'un eunemi toujours vaincu sur le champ de bataille, et devant lequel la rigueur d'un climat supérieur aux forces physiques des peuples policés les forçait de se retirer. Mais là même leur espérance fut déçue; ils avaient fait un dernier effort, ils y succombèrent. Beaucoup d'entre eux, ne pouvant plus trouver d'asile dans les maisons encombrées de leurs camarades, qui, comme eux, cherchaient de la nourriture et une température plus supportable, restèrent dans les rues et y moururent. Ceux qui avaient trouvé un toit qu'ils croyaient hospitalier ne furent pas moins malheureux, surtout s'ils étaient isolés et désarmés. Leur corps épuisé, qui ne se soutenait que par une tension extrême, tomba dans la prostration et la consomption par l'effet même du soulagement momentané qu'il éprouvait; leurs membres, conservés par l'action du froid, qui les avait engourdis, furent frappés d'une corruption rapide, et on comprend que c'était la mort Gisant à la place où pour la première fois ils s'étaient posés, hors d'état de chercher un tardif secours, ils restaient livrés à la pitié, ou plutôt à l'inhumanité de ceux qui les entouraient. C'est là où le fanatisme, la barbarie, la cupidité et la trahison, cachés sous les apparences du patriotisme, venaient, sous l'égide des proclamations adressées au peuple russe, leur porter la mort, si elle tardait trop à venir d'elle-même. Les plus modérés de leurs bourreaux se contentaient de les jeter dans la rue; le plus grand nombre les assassinaient et les dépouillaient. Les juifs surtout se signalèrent par les lâches cruautés dont on trouve tant d'exemples dans leurs annales. Les milliers de cadavres qui, nus ou à demi vêtus, encombraient les rues, attestèrent à la face du ciel qu'il n'est point d'excès auquel un peuple sauvage ne puisse se porter. Quiconque fut témoin des scènes révoltantes qui se passèrent à Wilna ne peut plus taxer d'exagération les atrocités des cannibales et des peuplades les plus sauvages.

Et, au milieu de tant de maux, la guerre, toujours la guerre! Il y avait un jour à peine que l'armée française était dans Wilna que le canon ennemi se fit entendre. C'étaient les corps des généraux-majors Lanskoi et Oruck, qui, après s'être réunis à celui du colonel Seslawin, attaquaient le général Loison. Il fallut évacuer la ville à l'abri de la division Loison, qui couvrit notre marche. Nous abandonnâmes dans cette ville, oasis rêvée de tant de malheureux qui y avaient trouvé cette mort à laquelle ils croyaient échapper, près de 15,000 malades, parmi lesquels bon nombre d'officiers de tous grades, ainsi que les généraux Lahoussaie, Guillaume, Lefèvre, Zayonscheck, etc. Dans son rapport à l'empereur Alexandre, le maréchal Kutusof porte le nombre des prisonniers faits à Wilna à 7 généraux, 242 officiers, 9,517 sous-officiers ou soldats, et 5,130 malades dans les hôpitaux. L'écrivain déjà cité observe qu'il eût été plus judicieux de réduire toutes ces subdivisions à un total de 15,000 malades, car il est de fait certain que les dix-neuf vingtièmes des militaires fran-

çais qui restèrent à Wîlna avaient un membre gelé, et ne pouvaient conséqueinraent aller plus loin.

Tout ce qui put se mettre en marche suivit la route de Kowno, à l'exception de quelques détachements polonais dirigés sur Olita. Le roi de Naples était accompagné d'Eugène et des maréchaux Berthier, Davoust, Mortier et Lefèvre. La garde lui servait d'escorte; quant à l'armée, elle ne comptait guère plus de 4,300 combattants.

A une lieue et demie à peine de Wilna, la neige épaisse et la nuit obscure ne permettaient plus de reconnaître la route tracée; le verglas empêchait les chevaux et les charrois de trouver un point d'appui pour le tirage; s'amoncelant, ils se culbutèrent les uns sur les autres. De nouvelles confusions résultèrent de l'accumulation des cavaliers, des voitures et des piétons, de telle sorte que, l'obscurité aidant, Murât reconnut qu'il n'y avait nul aulre moyen d'avancer et (Se sauver ses hommes que d'abandonner ce qui restait d'artillerie et de bagages, y compris ce qu'on possédait encore des trophées enlevés à Moscou, et enfin lo trésor impérial, formé, les uns disent de cinq, les autres prétendent de dix millions. C'est ainsi que ce dont l'ennemi n'avait point réussi à s'emparer, ou qui avait été épargné dans le désastre de la Bérésma, devint la proie facile de quelques centaines de pillards cosaques que le hasard amena sur ce point.

Aussitôt les Français évacués de Wilna, le corps de Platow y entra, et, parcourant les rues avec furie, se mit à sabrer tous les pauvres soldats, à demi morts de leurs blessures ou mutilés par la congélation, que les habitants rejetaient hors de leurs maisons. Ici se présente un fait que nous ne voulons point passer sous silence, car il démontre ce qu'étaient toujours nos soldats lorsque l'excès de leurs maux n'annulait par leurs forces en désarmant leur courage. Un piquet de trente hommes, commandé par un officier, avait été oublié au pont de Wilna. Dès qu'il fut aperçu, ce faible détachement fut entouré d'une nuée de cavaliers et de fantassins s'élevant à plus de 2,000 hommes. L'officier français, sans être intimidé, dispose ses soldats en cercle, commande le feu; puis, faisant battre la charge, s'avance baïonnette basse. En un instant tout fuit... et les issues sont libres. Quelques heures après, ce glorieux détachement rejoignait l'arrière-gardc française au pont de Ponary. L'histoire regrette que le nom de ce brave officier manque à ses tables.

A partir de Wilna, l'armée s'efforça d'accélérer sa marche. Le 11, elle arriva à Rumsziki. La garde s'y arrêta avec les maréchaux; mais Murât continua sa route sur Kowno. Là il trouva des approvisionnements, de l'argent et quarante-deux bouches à feu. Le 10 décembre, Tschighagof amena son avantgarde au faubourg de Wilna, où Platow était rentré après la retraite de nos trente braves, pour s'attacher ensuite à notre arrière-garde. Arrivé devant Kowno, ce général fîteanonner la ville. Le duc d'Elchingen et le général Gérard, à la tète des débris des premier et troisième corps, renforcés de la division Loison, tinrent l'hetman en respect. Désespérant de nous débusquer, celui-ci fil traverser le Niémen glacé è plusieurs régiments de Cosaques du ni. i t

Don, et peut-être ce mouvement aurait-il réussi, sans l'élan de Ney, qui, ramassant un fusil, se mit, comme un simple caporal, à la tète d'un peloton formé des officiers de son état-major, et fit résolument front aux Cosaques jusqu'à l'arrivée du renfort. Toutefois Kowno fut évacué dans la nuit suivante* Étrange fortune de la guerre! le maréchal Ney, qui, quelques semaines auparavant, avait traversé le Niémen à la tête de 40,000 hommes, n'avait plus autour de lui que ses aides-de-camp! De son côté, le prince Eugène, venu d'Italie avec 50,000 combattants, se retirait, traînant après soi un millier

d'éclopés Et il faut ajouter qu'il n'était presque pas un corps qui n'eût été

détruit d'une façon à peu près analogue En un mot, les débris de toute

l'armée, au passage du Niémen, ne présentaient plus guère qu'un lamentable chiffre de 25 à 30,000 hommes, tellement affaiblis par les maladies, ruinés par les privations et mutilés par le froid, que le quart tout au plus pouvait utiliser ses armes.

Au reste, et pour mieux faire juger des obstacles imprévus, surnaturels presque, qui se dressèrent contre la réussite de notre campagne, il est bon de noter que l'armée russe elle-même commençait à souffrir tellement des privations, du froid et des continuelles contre-marches, que, réduite à moins de 100,000 combattants, Kutusof crut prudent de lui faire prendre ses cantonnements à Wilna et dans ses environs.

Cependant l'empereur Alexandre s'était décidé à reparaître en tête de ses armées, et dans ce but, il quitta Pétersbourg pour Wilna, le 48 décembre. Il est juste de dire à sa louange qu'il s'occupa des prisonniers français, et que ceux qui avaient survécu à leur maux et aux Cosaques furent sauvés. L'Empereur fit bientôt reprendre le cours des opérations militaires.

Dès que le prince de Schwartzembcrg avaitappris notre marche sur Wilna, il s'était mis en retraite. On a supposé que dès lors quelques occultes conventions de paix existaient déjà entre l'Autriche et la Russie. La conviction du fait ressortirait formellement de l'examen des intrigues diplomatiques de cette époque, examen qui n'est point du ressort d'un récit spécialement militaire. Il suffit de remarquer que le prince de Schwartzembcrg se hâta de profiler de la bataille de Wolkowisk pour s'isoler de l'armée française, dont il ne se rapprocha que lorsque sa ruine fut consommée. L'Angleterre fut naturellement encore dans cette trahison.

Le dernier jour de l'année, le corps autrichien vint prendre position entre la Nazew et le Bug, occupant aussi Broke et Oslrolenka; une avant-garde se tint à Nur. Le général Mohr ayant évacué Rujana, la gauche du général Reynler, jusque-là resté à Prujany pour observer la Wolhynie, se trouva à découvert, ce qui le contraignit de suivre le mouvement des Autrichiens. En conséquence, se dirigeant sur le Bug, il vint prendre la droite du prince de Schwartzemberg. Bientôt Sackcn, gardant la rive droite du Bug, se plaça devant le général Reynier. D'un autre côté, le général Wittgenstein, qui avait franchi la Bérésina sur un pont de bateaux, songeait à couper la retraite au duc de Tarente, et, à cet effet, il expédia deux divisions de son armée, l'une vers Tilsitt,

l'autre sur Koltiniani, pour empêcher toute jonction de Macdonald avec les Prussiens. Du reste, les rapports ultérieurs de Wittgenstein ont prouvé que déjà une négociation avec le général York était entamée et que les malheurs de notre armée donnaient déjà à ses alliés le signal de la trahison.

Macdonald n'avait avec lui que la division Grandjean et six bataillons, six escadrons et douze canons du général prussien Massenbach. York suivait à une journée de distance, à la tête du gros du corps prussien. Le 20 décembre, nos soldats rencontrèrent les Russes près de Tilsitt. La brigade Bachelu et la cavalerie prussienne culbutèrent le corps du général Laskow; deux régiments entiers mirent bas les armes, et les Russes abandonnèrent Tilsitt. Le 29, le duc de Tarente entrait dans cette ville, le Niémen franchi.

Mais déjà le général York négociait avec le général russe Diébitch Les

circonstances de cette négociation et les expressions mêmes des articles arrêtés, le 3, à Fourogeu, ont tout le caractère de la plus odieuse trahison. Au reste, la façon timorée, les précautions oratoires par lesquelles York annonce au maréchal Macdonald ce lâche traité, témoignent combien son auteur sent la honte qui doit rejaillir sur son parjure. « Quelles que soient les apparences, dit-il, les motifs les plus purs me guident. » Mais, tout en se montrant doué du triste courage de braver le jugement qu'il avoue qu'on pourra porter sur lui, il se garde bien de révéler quels peuvent être ces motifs si purs qui l'entraînent à déshonorer sa vie militaire. Toutefois, il est juste de dire que cette désertion de nos alliés, dans de si graves circonstances, ne s'opérera pas sur tous les points avec le même cynisme, car YTork, ayant donné ordre à Massenbach d'abandonner le poste que lui avait confié le maréchal, ce dernier avisa Macdonald qu'il suivait forcément un système d'obéissance passive, et sa lettre débute en s'excusant de n'être pas venu personnellement le trouver, vu sa crainte de n'avoir plus, en voyant le duc de Tarente, la force d'obéir aux honteuses obligations qu'on lui imposait....

La défection des Prussiens, œuvre ténébreuse d'une société secrète qui commençait dès lors à s'accréditer en Allemagne (1), fut l'objet d'une sorte de défaveur du roi Frédéric-Guillaume, qui n'osait apparemment point encore lever le masque. Toutefois, il est avéré qu'en même temps qùe sa majesté prussienne chargeait son ambassadeur à Paris de réitérer à l'empereur Napoléon les expressions de son inviolable fidélité aux engagements qu'elle avait contractés envers la France, un aide de camp de cette même majesté partait pour le quartier général russe annoncer à l'empereur Alexandre que la Prusse ne tarderait pas à se réunir à lui. Au reste, il est formellement acquis qu'à l'époque où Alexandre vint à Wilna (22 décembre), nul dans l'état-major impérial ne doutait plus de la neutralité transitoire de l'Autriche et de la très-prochaine alliance de la Prusse. Plus tard, les Prussiens tirèrent contre nous

avec nos propres fusils vendus par Alexandre, comme dépouilles de nos pri-

(1) La société du Fugend-bvnd, littéralement Utn de vertu, c'est-à-dire société des amis de la Yerlu.

sonniers moribonds de Kowno et de Wilna. Toutefois, le cabinet de Berlin ne jeta complètement le masque que lorsqu'il vit notre débris d'armée contraint de repasser l'Oder.

La trahison de York ne laissant guère plus au maréchal duc de Tarente que la division Grandjean, il dut renoncer à défendre les bords du Niémen, et se retirer sur Kœnigsberg et la Vistule. De son côte, le roi de Naples, mis à decouvert sur la gauche par le même événement, se replia sur Posen, où il établit son quartier général.

11 convient que pour le moment nous laissions cette armée, dont les éléments seuls avaient triomphé, se retirer successivement du Niémen sur la Vistule, puis sur l'Oder et sur l'Elbe, pour revenir à elle alors qu'une armée nouvelle, créée par les puissants efforts du patriotisme et du génie, viendra l'aider à arrêter tout à coup les progrès d'un ennemi renforcé par la trahison. Bientôt les champs de Lutzen et de Bautzen nous offrirent le spectacle touchant de jeunes levées, mêlées à de vieux soldats aguerris par vingt batailles, se confondant dans un même élan pour préserver les frontières de la mère commune, la patrie.

C'est, pour le moment, sur la situation de notre armée en Espagne qu'il faut que nous portions l'attention du lecteur; mais, avant d'entrer dans l'examen de nos opérations militaires contre Wellington, il nous paraît indispensable de jeter un rapide coup d'œil sur la position politique du pays depuis l'époque où nous en avons détourné l'attention. Pendant que l'armée française triomphait à Valence et à Tarragone, les cortès essayaient, à Cadix, de jeter les bases de leur édifice constitutionnel; mais, on l'a dit, l'élève outre toujours le modèle : c'est ainsi que les communeros ou libéraux, en cherchant à imiter notre assemblée constituante, renchérirent sur elle dans les entraves qu'ils imposèrent à l'autorité royale. Pareille ardeur avait, chez nous, fait repousser de l'assemblée législative les membres de la constituante. Une opposition analogue se révéla contre les cortès, surtout lorsqu'elles voulurent détruire les abus qu'un clergé avide et fanatique avait amoncelés sur la malheureuse Espagne. Là fut le point de départ des haines civiles que le sang bientôt serait impuissant à assouvir.

Contraintes de rélléchir à la suite de leurs désastres de Tarragone et de Valence, les cortès prêtèrent une oreille moins dédaigneuse aux ouvertures de leur roi Joseph. Devoir la délivrance de leur patrie à l'Angleterre, qui n'agit jamais qu'en vue de ses intérêts absolus, alors même qu'elle semble obéir à des sentiments moins égoïstes, c'était peut-être se jeter dans un remède pire que le mal de l'influence française personnifiée dans Godoï. Joseph offrait de reconnaître, sauf quelques modifications de détail, la constitution dont les articles fondamentaux venaient d'être promulgués. Par ailleurs, les esprits sains n'avaient pu fermer les yeux aux difficultés immenses qui se présenteraient au règne d'institutions contre lesquelles conspiraient les doubles intérêts du clergé et de la noblesse. Les cortès crurent donc que le plus sage était de prêter l'oreille aux conciliations du frère de l'Empereur, et, dans ce but, elles

expédièrent des députés à Madrid; mais la désastreuse bataille de Salamanque Tint brusquement changer la face des affaires.

Les Anglais n'avaient pas cessé un jour de poursuivre à outrance la guerre de la Péninsule, animés en cela par la retraite de Masséna et le succès de Béresford et de Wellington. Jomini constate, se fondant sur les débats parlementaires du temps, qu'on alla chercher les criminels dans les bagnes et dans les cachots pour les incorporer dans les régiments qu'on opposait à nos armes.

A l'aide de ces ignobles renforts l'armée anglo-portugaise avait pu ôlre portée à 75,000 hommes, augmentés de 60,000 Espagnols dont les cortès avaient confié le commandement à Wellington. Les avantages du général anglais, dit encore Jomini, étaient inouïs. La ligne d'opération des Français de Rayonne à Cadix avait plus de deux cents lieues de profondeur. Le Portugal est, comme une forteresse inexpugnable, placée sur le flanc droit au centre de cette ligne, et les places de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz formaient comme les ouvrages avancés de ce boulevard. Parlant d'une telle base, Wellington était sûr d'agir partout avec avantage contre un ennemi qui avait à occuper un royaume entier et à se garantir contre une multitude d'Espagnols, peu redoutables en ligne, mais qui harcelaient tous les postes avec une activité infatigable. Dans l'impossibilité de former un système de grands magasins et de convois, à cause des guérillas, les Français ne pouvaient rester longtemps assemblés en grosses masses, et leurs positions, étendues pour couvrir leur système d'approvisionnement comme leur ligne de retraite, donnaient prise partout.

Wellington comprit son avantage, et résolut de prendre enfin l'offensive. Il songea à s'emparer tout d'abord de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, pour ensuite se résoudre à l'un des partis suivants : 1° se porter à droite sur Soult; 2° déboucher au centre sur Madrid, 3° ou opérer à gauche sur Marmont. Provisoirement, il donna ordre au général Hill de nous harceler dans la haute Estramadure. Le but de Wellington, en procédant ainsi, était de faire croire au duc de Raguse que l'armée anglo-portugaise étant en force sur la rive gauche du Tage, Ciudad-Rodrigo pouvait se défendre encore pendant quelque temps. Marmont devait être en sécurité à cet égard au souvenir de la peine qu'on avait eue trois mois auparavant à débloquer cette place.

Ciudad-Rodrigo, ravitaillée, était restée quelque temps sous la surveillance du général Dorsenne. Mais, obligé d'emmener les forces dont il pouvait disposer dans la Yieille-Castille et la Navarre, ce général avait quitté la place depuis la fin de 1811. Wellington voulut mettre à profit les circonstances, et sachant la ligne de Marmont ainsi dégarnie sur un espace considérable, le général en chef de l'armée anglaise se décida à entreprendre promplement le siège de cette place. Les travaux furent poussés avec toute l'activité possible, et la première parallèle était établie ainsi que les batteries tracées, lorsqu'une énergique sortie de la garnison culbuta et combla tout. Mais ce ne fut qu'un retard occasionné à l'ennemi, et bientôt, ayant tout réparé et complété, la seconde parallèle fut achevée, les batteries de siège purent commencer leur feu,

et la contrescarpe sauta. Wellington craignait que Marmont n'accourût au secours de la place, aussi s'efforçait-il d'en précipiter la chute, en combinant l'attaque par assaut de brèche avec celle par escalade. Deux larges brèches furent bientôt pratiquées au corps de la place, et, le 19 au malin, l'armée assiégeante put s'avancer dans les tranchées. Une division anglaise donna l'assaut à la brèche la plus large, tandis que, pour diviser la résistance des assiégés, un corps de Portugais tenta l'escalade du côté opposé. Les Français, en trop petit nombre, repoussèrent les assaillants sur la brèche, et parvinrent d'abord à les faire rétrograder. Mais, après s'être défendus avec la plus grande résolution et avoir disputé le terrain pied à pied, ils furent contraints de céder devant le nombre toujours croissant de leurs adversaires, et de se mettre à l'abri d'un retranchement intérieur, d'où ils redoublèrent d'efforts et réussirent à contenir l'ennemi. Mais la seconde brèche ayant été forcée, attaqués par les deux flancs, us'ne purent bientôt plus que se défendre de maison en maison; puis, enfln, épuisés de munitions, ils furent obligés de se rendre au nombre de 1,700 environ, ayant vu tomber plus de 500 des leurs. La perte de l'ennemi fut d'un chiffre un peu supérieur;, deux généraux anglais furent tués. Nous perdîmes, à Ciudad-Rodrigo, un peu d'artillerie et beaucoup de munitions que la trop graude dissémination de nos forces n'avait pas permis de placer sous une garde plus im|>osante. La ville fut abandonnée au pillage, et il s'y commit des excès qui eurent sur la discipline de l'année anglo-portugaise une fâcheuse influence. Mais tout cela ne fut rien encore en regard de ce qui devait se révéler à Badajoz.

La possession de Ciudad-Rodrigo était, pour l'armée anglaise, un événement aussi important qu'il nous était regrettable. Laissant Salamanque à découvert, cette possession ouvrait à Wellington la route de la Vieille -Castille. Toutefois, la prise de Badajoz n'importait pas moins aux ennemis alliés, pour nous ôter tout moyen d'envahir la province méridionale du Portugal, royaume dont la conservation, si chère au trafic anglais, était spécialement recommandée par le cabinet de Saint-James au général-lord.

Wellington médita donc de se jeter sur Badajoz par un coup de main rapide, et avant que les ducs de Dalmatie et de Raguse fussent en mesure de s'y opposer. Le général anglais, qui disposait de 35,000 hommes, savait que nous n'en avions pas plus de 4,000 pour la défense de la place. Le 1 1 mars, il était à Elvas, et, le 16, la place était investie et la tranchée ouverte la nuit même.

Badajoz était commandée par le général Philipon , qui fit intrépidement une sortie le 19, et, à la tête de 3,000 hommes, renversa une partie des ouvrages ennemis. Mais, apprenant que le maréchal Soult arrivait à marche forcée au secours de la place, Wellington employa 10,000 hommes à la tranchée, de sorte qu'en peu de temps les brèches devinrent praticables. Le 6, à dix heures du soir, on donna simultanément l'assaut aux trois brèches. Le siège de Badajoz est un des rares faits de notre histoire militaire sur lequel nous ne possédons |>asde complets récits nationaux. Le général Philipon, qui se couvrit de gloire dans cette sanglante affaire, n'a fourni que les traits de l'en-

ET Dfc TOUS LES RÉGIMENTS. 351

semble; quant aux détails, l'histoire a dû aller, sous toute réserve, les chercher dans les bulletins et dans les amplifications de nos ennemis. Et ce mot est particulièrement applicable au plus connu , au plus renommé même de ces récits, dû au colonel Napier, plusieurs fois traduit chez nous, mais qui a eu , à notre avis, le tort de donner au récit d'un simple siège l'importance du compte-rendu d'une bataille d" Austerlitz ou de Wagram , et de s'exalter sur la victoire de Wellington comme s'il s'agissait d'une victoire de Napoléon ! Au reste, la narration du militaire anglais est si boursouflée, si emphatique, que son ridicule nous la ferait omettre, n'étaient déjà ses excessives proportions. Tous les efforts que le colonel Napier a faits pour grandir les vainqueurs nous semblent plutôt grandir encore les vaincus, et I on a eu raison de dire que, si l'on érigeait un piédestal aux 25,000 hommes qui ont pris Badajoz, c'est une pyramide qu'il faudrait élever aux 4,000 héros qui l'ont défendue. Quoi qu'il en soit, les Anglais, qui avouent d'assez bonne grâce les précédents échecs qn'ils avaient à réparer sur ce point , entreprirent ce siège avec un courage qui ajouta à la gloire de la résistance. Napoléon se plaignit souvent, à Sainte-Hélène, de cette déplorable tactique de certains historiens qui s'efforçaient de ravaler la bravoure et le mérite ennemis, sans tenir compte qu'à part le manque absolu de toute dignité d'un procédé pareil, c'est conspirer contre sa propre gloire que de dénier à l'adversaire vaincu le courage et l'habileté dont on a triomphé. L'écrivain anglais ne tombe pas dans ce faux calcul, et il rend à nos soldats toute la justice qui prouve que l'héroïsme de leur résistance ne décline point le parallèle de la gloire dont se sont couronués les vainqueurs. On ne saurait entreprendre ici l'analyse impossible d'incidents multiples comme ceux d'un siège entrepris sur quatre points à la fois, tous également fertiles en vifs épisodes. Le fait qui domine cet assaut tant illuminé de sang et de flamme, c'est la terrible explosion d'une réserve de bombes et de barils de poudre qui mutila plusieurs centaines de combattants, et qui eût tourné à l'avantage des nôtres, si la disproportion entre assiégeants et assiégés n'eût pas été si accablante. Il paraît acquis que lorsque les vingt brèches qui ouvraient la place eurent livré passage aux Anglais, encore obligés de conquérir pied à pied l'intérieur de la ville, leurétonnement égala leur admiration en reconnaissant le petit nombre de défenseurs de cette place, qui n'avait pu être réduite que par la mine. 5,000 hommes périrent du côté ennemi , c'est-à-dire que chaque assiégé tua au moins un assiégeant. Cinq généraux anglais furent plus ou moins grièvement blessés, et lorsque Wellington, campé sur une hauteur voisine, apprit ce que lui coûtait la victoire, il en resta tout attristé.

Nous ne saurions clore ici la mention du siège de Badajoz sans dire quelques mots des scènes révoltantes que commit la soldatesque débandée dans cette malheureuse ville. Il est fâcheux d'y trouver une hideuse atténuation à la valeur dont les soldats anglais venaient de donner témoignage. En effet, sous la plume des historiens d'outre-Manche eux-mêmes, la conduite des troupes anglaises fut plus digne des brutes peuplades sauvages, des Cosaques les plus abrutis, que des troupes régulières d'une grande nation civilisée. Les passions

les plus détestables de la nature humaine s'assouvirent dans cette malheureuse ville, que ne défendit pas sa gloire. Une rapacité sans pudeur, une brutale intempérance, une luxure sauvage, voilà ce qui, pendant deux jours et deux nuits, déshonora à Badajoz l'armée anglaise. Et l'on comprendra l'horreur qui résulterait infailliblement des détails, lorsqu'une feuille militaire anglaise (1) s'exprime ainsi dans sa propre indignation nationale; nous transcrivons : « Non contents d'avoir dévasté la ville de fond en comble, nos soldats et nos femmes s'arrachaient les uns aux autres leur butin, et le sang coulait presque toujours daus ces rixes. L'aspect que présentait Badnjoz, le 9 au matin, aurait mérité d'inspirer le pinceau d'un Hogarth. Des centaines d'individus des deux sexes étaient couchés dans les rues, ivres-morls, au milieu des cadavres. On ne pouvait distinguer les vivants des morts, tous étaient également pâles, sanglants, sans mouvement. Les églises et les couvents, les boutiques et les magasins de vins et de liqueurs, les maisons particulières et les palais, rien ne fut épargné. Les acteurs de ces excès avaient endossé, les uns, les soutanes des prêtres avec leurs larges chapeaux de Basile; les autres, les robes des moines et des nonnes, ou les costumes de gala des grands d'Espagne et des dames de la cour. Un souterrain de la cathédrale avait clé converti en dépôt d'eau-devie; mais les tonneaux ayant été percés par les balles, il s'était changé en une espèce de lac alcoolique où des centaines de soldats se noyèrent. »

On consomma en munitions, pendant ce siège, 32,019 [boulets, 1,826 bombes, 4,501 charges, grappes de raisins et boîtes de mitraille.

La défense de Badajoz a infiniment plus illustré le général Philipon que sa prise n'a glorifié Wellington. L'histoire s'est montrée sévère à l'égard du maréchal Soult, et surtout de Marmont, pour avoir laissé cette place livrée à ses propres forces par la lenteur de leurs mouvements. Le duc de Dalmatie, du reste, n'était plus qu'à deux journées de marché de Badajoz, lorsqu'il apprit que cette place était tombée au pouvoir de l'ennemi. Il n'avait désormais plus rien à faire en Estramadure, aussi se hâta-t-il de rentrer en Andalousie, où l'ennemi cherchait déjà à mettre à profit son absence.

L'affaire des Arapiles qui, au milieu d'une foule d'engagements partiels sur des points multiples, devait précéder de peu la retraite de l'armée de Portugal sur Burgos, fit perdre à cette dernière 5,000 hommes, Il pièces de canon et plus de 2,000 prisonniers. Cette sanglante affaire, si confuse de détails qu'elle échappe aussi à l'analyse, nous coûta trois généraux , Thomières, Ferey et Desgraviers; parmi les blessés on remarquait Marmont, Bonnet, Clausel et Menne. Le major-général de l'armée anglaise, Harchaud, fut tué et cinq généraux blessés.

Le lendemain de cette affaire, 23 juillet, l'armée de Portugal se réunit sous Alba de Formés, commençant sa retraite vers Penaranda, pour gagner la grande route de Madrid à Valladolid. L'avant-garde des Anglo-Portugais rencontra, près de la Serra, larrière-garde du général Clausel. Nos troupes étaient

(I) The Vnitcd services journal.

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. ;J33 encore en désordre; l'infanterie seule put donner. Le général, bien que tout d'abord blessé à l'épaule, dirigea avec tant de sang-froid la résistance, que les alliés ennemis se retirèrent, ce qui nous permit de poursuivre notre retraite jusqu'à Pusiezga. Dans la même soirée, l'armée de Portugal rencontra les éclaireurs de l avant-garde du roi Joseph, lequel venait, à la téte de l'armée du centre, appuyer les opérations sur le Tormès. Mais ce puissant renfort était désormais inutile.

Cependant le gros de l'armée d'Aragon n'avait point quitté ses cantonnements, et le quartier-général du maréchal Suchet était resté à Valence. Le pays était désormais si calme, si profondément pacifié, qu'il suffisait d'un simple cavalier d'ordonnance pour le transport des dépêches. Mais bientôt la nouvelle des reprises de Ciudad -Rodrigo et {de Badajoz et enfin la victoire des Aripiles échauffèrent les têtes, et les partis se révélèrent de nouveau. Divers chefs de bandes reparurent Mina, le plus audacieux peut-être, fut battu, dans une surprise nocturne, par le général Pannetier, qui fit sur les partisans un butin considérable. De son côté, le maréchal Suchet fit pousser par le général Harispe, jusqu'à Alicante , une reconnaissance qui prouva que cette ville se préparait à une vigoureuse résistance. Mais par ailleurs, le maréchal Soult ayant fait lever le siège de Cadix, le premier corps abandonna, non sans de vifs regrets, les immenses travaux, fruits de sa patience et de son courage. La retraite eut lieu sur Cordoue, et l' arrière-garde, restée à Séville, dut suivre ce mouvement. Nos troupes ne cessèrent d'escarmoucher avec les Anglo-Espagnols que lorsqu'elles furent sorties de l'Andalousie. Le cinquième corps , commandé par le général Drouet, comte d'Erlon, et qui, depuis la fin de mai, se trouvait retiré sur les limites de l'Estramadure et de la province de Cordoue, rejoignit à Huescar le gros de l'armée du maréchal Soult, lequel continuait sa retraite, et arriva ainsi vers la fin de septembre à Yécla.

Notre retraite, déjà pénible à cause de la saison torride et de la difficulté des subsistances, se compliqua d'un fléau contre lequel le courage était impuissant; nous voulons parler de la fièvre jaune qui régnait dans la province de Murcie à l'époque du passage de nos soldats. On prit les plus grandes précautions pour préserver les troupes de tout contact avec les habitants des pays traversés. Grâce à une extrême vigilance et à des soins sans nombre, le tléau nous fit peu de mal, et nous gagnâmes enfin la frontière du royaume de Valence. L'armée du Midi s'arrêta dans les plaines d'Almanza, où un obélisque consacre par des inscriptions le souvenir de la victoire remportée, sur ces lieux mêmes, lors des guerres de succession, en 1707, par le maréchal de Berwick contre l'armée des alliés qui, de 35,000 combattants, fut réduite à 6,000» L'armée se reposa quelques jours dans les plaines, et le maréchal Soult en profita pour s'entendre avec le roi Joseph sur les mouvements ultérieurs. Ce fut alors que le retour sur Madrid fut décidé.

Une anecdote assez purieuse prend ici sa place, à propos de la prise du fort de Chinchilla, qui commandait la route d'Almanza à Albacèle. Ce fort, appelé dans le pays torre delûbpitan, est bàti-eur un immense rocher qu'entoure un m. AU

fossé creusé fans le roc môme. Armé de six canons, défendu par 400 hommes que commandait un lieutenant-colonel très-résolu à se défendre, la position de ce fort lui donnait une sorte dinexpugnabilité qui rendait assez difficile l'exécution des ordres que le général Drouet avait reçus de Soult, car l'attaque de vive force ne présentait aucune chance de succès. 11 n'y eut qu'à le bloquer. Mais le mouvement de l'armée allait contraindre à lever ce blocus qui durait depuis quatre jours déjà, lorsqu'un orage épouvantable grondant sur la contrée, la foudre tomba sur le gouverneur qui était à table, et le tua raide. La garnison épouvantée, prenant cet accident pour un ordre du ciel, ouvrit ses portes aux Français.

De son côté, le général Clausel s'était, durant sa retraite sur Burgos, occupé de réorganiser l'armée de Portugal. 11 réoccupa Valladolid et, le 19 août, contraignit le général anglais, Anson, à repasser le Duero, à la tête de l'avantgarde ennemie. Wellington, bientôt étonné des actives démonstrations de cette armée de Portugal qu'il croyait réduite à l'impuissance, quitta Madrid et s'avança sur Valladolid, que le général Clausel évacua le 5 septembre. Dans sa retraite sur Burgos, l'armée française se replia en bon ordre, faisant toujours face à l'ennemi, et détruisant tous les ponts sur son passage. Le général en chef anglais se trouvait le iQ septembre à Pamphiga; Santo-Cildès, général en chef de l'armée de Galice, vint le rejoindre à ce quartier général avec son corps. De son côté, le général Soubam, qui se trouvait encore à la tète de 6,000 hommes de l'ancienne armée du Nord, effectua, le 48, sa jonction avec l'armée de Portugal, entre Burgos et Briviesca. Toujours souffrant de la blessure qu'il avait reçue à la bataille des Arapiles, Clausel remit à ce général le commandement en chef. Souham laissa une garnison de 1,800 hommes au général Dubreton pour garder le château de Burgos, et évacua celte ville pour porter son quartier général à Briviesca.

Pour bien saisir l'importance de la belle défense de ce château de Burgos, il importe d'en connaître la situation stratégique. Bâti sur unecolliueoblongue et de forme tonique, dont la partie inférieure était environnée d'un ouvrage découvert, l'ancien donjon s'élève sur le sommet du mont couronné par une batterie casematée. Les Français avaient ajouté à ces défenses deux lignes de redoutes enveloppant la colline. Un plateau , situé à cent toises du donjon, était défendu par un ouvrage à cornes, mais faible et d'une défense peu sûre; et encore , lors du siège, les travaux n'en étaient-ils pas achevés. Toutefois Burgos ne laissait pas que de défendre d'une façon assez respectable ce seul dépôt de munitions et de vivres qui restât à notre armée de Portugal.

Wellington, sentant toute l'importance de la prise du château de Burgos, se décida à en faire le siège, bien quil ne fût pas muni de tout l'appareil d'artillerie qui eût été nécessaire. Il profita donc de la retraite de notre armée pour venir sur nos derrières occuper en partie la ville et cerner le château.

L'attaque des Anglais se dirigea d'abord sur le plateau Saint-Michel, où nos travaux de défense n'avaient pu être achevés. Vn bataillon de ligne défendit vigoureusement cette position insuffisante contre quatre bataillons ennemis;

mais le trop grand développement de la ligne à garder ne permettait point d'opposer sur chaque point des forces suffisantes à l'attaque, de sorte que, le palissadement de la gorge manquant sur les revers, les Anglais purent pénétrer dans l'intérieur, malgré le feu soutenu du château. Le bataillon de ligne, contraint de céder au nombre, dut, pour se retirer, se faire jour à la baïonnette, au milieu des masses d'ennemi qui l'enveloppaient dans l'ouvrage même. Nos pertes, dans ce premier engagement, furent de 142 hommes, dont 5 officiers. Le commandant fut blessé au ventre. Les Anglais, infiniment plus maltraités, payèrent de 420 morts ce premier et irrémédiable succès.

Le château n'étant point assez vaste pour contenir les 1,800 hommes destinés à le défendre, le général Dubreton avait disséminé sa garnison entre les deux lignes de redoutes qui entouraient la colline. Dans la nuit du 22 au 23, les assiégeants, en grand nombre, s'avancèrent munis d'échelles pour attaquer de deux côtés opposés. A peine furent-ils parvenus sur les parapets, qu'ils furent culbutés et leurs troupes d'appui mises en fuite, tant notre fusillade était vive, et nombreux les obus lancés dans le fossé. L'ennemi perdit beaucoup de monde à cette première tentative; le fossé était presque comblé de cadavres.

Ainsi repoussés, les assiégeants coururent se mettre à l'abri dans les maisons voisines, et y commencèrent un feu très-vif sur tous les points du fort où ils purent viser. Puis, voyant l'inutilité de leurs efforts, les Anglo-Portugais changèrent leurs moyens d'attaque, en employant la sape et la mine. Mais les assiégés purent encore, du haut de leur muraille, faire pleuvoir sur les travailleurs une grêle d'artifices qui les obligea à se retirer de nouveau.

Le 29, un peu après minuit, les assiégeants, qui avaient placé des fourneaux sous le terre-plein d'une partie du camp retranché, y mirent le feu, dans l'espoir d'ouvrir la brèche; mais la tentative d'assaut fut repoussée par une fusillade des plus vives. Wellington , au môme moment , échouait sur un autre point d'attaque, et ne fut pas plus heureux en employant du gros calibre pour tenter d'ouvrir une brèche. Le feu supérieur des assiégés démonta ses pièces et tua presque tous ceux qui les servaient. L'ennemi, ainsi repoussé, se décida à entreprendre de creuser une nouvelle galerie sous la muraille, ce qui suspendit l'attaque de quelques jours. Le 4 octobre, une mine habilement placée fit enfin sauter la partie inférieure du camp retranché. Les assiégeants se jetèrent en grand nombre dans cette issue et tinrent tête aux nôtres qui les fusillaient et les mitraillaient à bout portant. On cite un trait d'héroïsme dont cet épisode fut l'occasion, et bien qu'il ne s'agisse, ou peut-être même, parce qu'il ne s'agit que d'un simple soldat, nous nous plaisons à le reproduire. Le canonnier Vanderkoff servait une pièce de flanc qui portait les feux sur une des brèches : la colonne anglaise débouche, descend le ravin, et gravit le revers opposé. L'infanterie française se replie derrière un autre retranchement; les canonniers suivent le mouvement, à l'exception de Vanderkoff, qui reste seul à sa pièce abandonnée. Cependant la troupe ennemie approche, trois hommes s'en détachent, et montent sur la brèche pour la reconnaître; ils aperçoivent Vanderkoff, et s'élancent sur lui ; mais l'intrépide canonnier, que rien n'inti-

mide, saisit un levier, les étend tous trois à ses pieds, retourne lestement à sa pièce chargée à mitraille, y met le feu à l'instant où, sans défiance, la tète de la colonne anglaise débouche en masse, et vingt cadavres couvrent le sol t

Le 5 octobre, le général Dubreton fit une sortie à la téte d'un détachement de pionniers et de deux compagnies de voltigeurs, qui passèrent résolument à la baïonnette tout ce qui ne put s'enfuir. Une grande partie du camp retranché fut reprise par les voltigeurs, tandis que les pionniers détruisirent les travaux commencés par l'ennemi. Les Anglo-Portugais continuèrent ces travaux, en les étendant jusqu'au glacis. Le général Dubreton par une nouvelle sortie exécutée avec une rare intrépidité et un extrême bonheur, non-seulement annula toute l'œuvre d'attaque, mais encore fit bon nombre de prisonniers. Le lendemain, les assiégeants réussirent à se rétablir derrière les parapets retournés du camp retranché , d'où ils purent diriger sur la place un feu terrible, et une brèche importante y fut bientôt praticable. Pourtant l'ennemi retarda jusqu'au 48 pour donner de nouveau l'assaut. De grand matin nos soldats ouvrirent un feu très-vif, qui toutefois n'empêchait pas 8 bataillons ennemis de se disposer en colonnes dans les tranchées. Sur ce fait une mine abattit tout un pan du mur crénelé ; l'ennemi profita de la confusion causée par l'explosion pour avancer. Ces trois colonnes se divisèrent; la première marcha sur la brèche nommée San-Romano; la deuxième, munie d'échelles, s'avança sur la seconde enceinte; la troisième enfin se dirigea sur la plus large brèche, celle de Saint-Michel. La partie de la garnison qui défendait San-Romano, ne s'étant pas trouvée en force pour arrêter l'invasion ennemie, dut se replier sur la seconde enceinte; mais une mine très-heureusement placée sous la chapelle de San-Romano devait amplement venger cette retraite. Le feu mis à une fougasse fit brusquement crouler tout l'édifice sur la masse des assiégeants.... Deux bataillons anglais furent entièrement anéantis par cette formidable explosion. L'ennemi intimidé, et d'ailleurs très-vigoureusement canonné par une demi-lune qui le prenait en flanc, se retira dans le plus grand désordre. Un échec à peu près aussi désastreux attendait la deuxième colonne à son attaque de la seconde enceinte avec les échelles; la troisième colonne seule, opérant sur la brèche de Saint-Michel, débuta avec plus de bonheur.

Cette colonne, où Wellington avait placé ses meilleures troupes, parvint à enlever la brèche de la seconde enceinte, et à arriver au pied du corps de la place, où quelques soldats purent même pénétrer. Mais ce succès ne pouvait ni se développer, ni être de quelque durée. Ralliant sa garnison, le général français chargea vigoureusement et chassa les détachements qui avaient pu pénétrer dans la troisième ligne. L'ennemi, repoussé et poursuivi sur tous les points par d'énergiques sorties, prit une résolution désespérée; le 22, il fit sauter le magasin à poudre qu'il avait établi sur les hauteurs de Saint-Michel. Ce fut comme le signal retentissant de sa retraite, après trente-cinq jours d'un siège qui lui coûtait plus de 3,000 hommes, quand nos morts et nos blessés ne s'élevaient pas à 500. Wellington, dans la mémoire duquel l'héroïque Dubreton avait si glorieusement imprimé son nom, se relira juste la veille du jour ou

Burgoe vit entrer dans ses mure brûlés et sanglants l'avant-garde de l'armée française. Wellington se retira sur le Duero.

Nous avons parlé des entrevues que le roi Joseph et le maréchal Soult avaient eues ensemble; Suchet et Jourdan s'étaient vus appelés à ces conférences, dont l'objet était d'arrêter le plan des mouvements ultérieurs. Il fut décidé que les deux armées du Midi et du Centre, reprenant l'offensive, essaievaient de rejeter les Anglais en Portugal. Le général en chef de nos troupes dans ce pays reçut des ordres pour coopérer à ce plan. Le maréchal Suchet devait, à la tête de l'armée d'Aragon, maintenir la tranquilité dans l'Espagne orientale et garder le littoral. Suivant le plan arrêté, vers les derniers jours d'octobre, les armées du Midi et du Centre se mirent en marche parla route de Madrid à Valence, tandis qu'à la tête de sa garde, le roi Joseph prenait une route parallèle au milieu des défilés de Cabrillas et de Sieta-Agnas, afin de gagner Cuenca d'abord, puis Ocaûa. Il arriva sur ce dernier point en même temps que le maréchal Soult. Par un de ces rapprochements dont les hasards sont assez prodigues dans la vie militaire, le frère de l'Empereur passa en revue les deux armées françaises sur le lieu môme où, trois ans auparavant, et avec le concours de Soult, il avait remporté une mémorable victoire.

Pendant ce temps, le général anglais Hill se retirait de la ligne du Tage pour gagner la rivière de Xarama, un peu au-delà d'Aranjuez. Nos troupes franchirent le Tage, et Hill continua à battre en retraite vers Madrid. Nous lui prîmes 300 hommes d'arrière-garde à Valdemoro. Les Anglo-Portugais, traqués par notre avant-garde, se virent contraints de dépasser Madrid, et parurent décidés à se rallier à l'armée de Wellington, qui, à la suite de son échec sous les murs de Burgos, se relirait dans la Vieille-Caslille. Joseph rentra à Madrid le 2 novembre; mais, pénétré de l'importance qu'il y avait à affranchir l'Espagne de la présence des Anglais, il reprit bientôt sa marche dans la direction suivie par l'ennemi.

Les deux grands corps de Hill et de Wellington se réunirent le 8 novembre sur la rive gauche du Tormès. Nous rejoignîmes le 0 leurs avant-postes. Wellington s'était promptement mis en position de défense à San-Cristoval, en avant de Salamanque. Le 10, l'avant-garde de notre armée du midi, qui marchait en tête des troupes françaises, s'avança devant Alba où campaient les Portugais, et les contraignit de franchir le Tormès. Le duc de Dalmatie passa les jours suivants à étudier les positions ennemies, à reconnaître les gués du Tormès, le but de nos généraux étant, le fleuve franchi, de tout faire pour contraindre le général-lord à accepter une grande et décisive bataille.

Le comte d'Erlon commandait l'armée du Centre, au milieu de laquelle marchait le roi Joseph. Le maréchal Jourdan était à l'armée du Midi .avec l' état-major général. Notre armée de Portugal s'avançait de son côté vers Salamanque sous les ordres du général Souham ; Jourdan, chef d'état-major du généralissime, avait aussi réussi à concentrer sur un point important toutes les forces que la Fiance avait encore dans la Péninsule, le corps du duc d'Albuéra excepté. Nous avions alors sur les bords du Tormès environ 92,000

hommes, dont 19,000 cavaliers et 300 pièces de canons. Les Anglais étaient

au nombre de 45,000, renforcés de Î0.000 auxiliaires portugais, en tout 65,000 hommes. Nous avions a venger la journée des Aripiles, et tout annonçait une affaire des plus chaudes : toutes nos troupes étaient animées du plus vif désir de combattre.

Le Tormès, grossi par les grandes pluies tombées dans les montagnes où il prend sa source, recouvrit tous les gués, peu d'heures après que nos troupes l'eurent franchi. Nous perdîmes ainsi presque tout notre bétail et des chariots. Quelque chose de solennel semblait s'annoncer pour le lendemain. Le roi Joseph passa la nuit au milieu de ses troupes. Les cantines et les bagages n'ayant pas rejoint, il dîna stoïquement et très- frugalement au milieu de ses officiers, avec ce gland rôti de chêne vert qu'on appelle dans le pays vellota. L'extrême gaieté des troupes suppléait aux privations, et tout présageait que la bataille imminente nous serait favorable, car nous comptions un quart de troupes en plus que l'ennemi, et ces troupes étaient, la garde exceptée, l'élite des armées impériales. Pourtant, de son côté, Wellington avait une cavalerie excellente et 300 pièces d'artillerie parfaitement approvisionnées, ce qui pouvait rétablir en partie son infériorité numérique.

Les positions respectives étaient celles-ci : les Anglo-Portugais, renfermés dans un arc du Tormès dont nos troupes formaient pour ainsi dire la corde, avaient derrière eux Salamanque pour refuge, bien que nous y eussions un détachement de l'armée de Portugal, comme nous en avions aussi un dans la petite ville d'Alba. Ces incidents stratégiques promettaient une affaire d'autant plus sanglante, que de l'issue semblait dépendre le sort de l'Espagne. Notre aile gauche (armée du Midi), commandée par le duc de Dalmatie, se développait presque jusqu'à Salamanque. Le centre (armée du Centre), que commandait Drouet, comte d'Erlon , se trouvait appuyé sur le village des Aripiles; le généralissime Joseph, uni au maréchal Jourdan, se tenait avec ce corps d'armée. L'armée de Portugal enfin, qui sous les ordres du général Souham, formait l'aile droite, s'appuyait sur Alba. Cette ample disposition ne laissait d'autre issue à l'armée anglaise que le passage resté entre notre aile gauche et Salamanque.

Le 15 de bon matin, les mouvements commencèrent au milieu d'un temps brumeux, humide et peu favorable aux opérations; quelques lenteurs dans les premières évolutions de l'armée du Midi employèrent la matinée. On a dit que Soult avait pu craindre de laisser tout l'honneur du succès au roi Joseph et à son chef d'état-major : l'issue de la bataille annule la valeur qu'eût pu obtenir cette accusation. Enfin, l'heure de l'attaque étant arrivée, nos soldats pleins

d'enthousiasme et d'énergie n'attendaient que le signal du feu lorsque

tout-à-coup l'armée anglo- portugaise, déclinant le combat, se replia vers Salamanque! Pourtant il restait encore assez d'heures de jour pour qu'on pût écraser l'ennemi qui défilait à portée de nos pièces en nous présentant le flanc, lorsqu'une pluie diluvienne vint se joindre au brouillard qui, dès le matin, avait empêché de constater les mouvements de Wellington. Bientôt le champ

de bataille dont, on l'a dit, le terrain était détestable, ne fut plus qu'un épais bourbier, où l'infanterie se vit réduite à une sorte d'impuissance. La nuit vint nous surprendre dans cette situation. A la faveur de ses ombres, Wellington, maître des deux routes de Salamanque et de Ciudad-Hodrigo, put aisément effectuer sa retraite, emportant avec lui notre victoire si probable, et la remise en question, jusqu'à une autre affaire au moins, des destinées de l'Espagne...

Le lendemain, un corps de cavalerie, soutenu par de l'artillerie légère, fut détaché par Soult pour poursuivre l'arrière-garde ennemie, qui fut atteinte près de Samunos. Dans l'engagement, qui fut très-vif, les nôtres firent prisonniers le lieutenant-général sir Edward Paget, commandant en second de l'armée anglaise. Amené en présence du maréchal Soult, le général anglais lui dit : «Monsieur le maréchal, décidément je suis sous l'influence de votre étoile 1 J'ai perdu un bras à la Corogne lorsque vous poursuiviez pour la première fois l'armée britannique, et aujourd'hui me voilà votre prisonnier 1 J'ignore ce que le ciel me réserve pour une troisième occasion.» Inutile d'ajouter combien le général anglais trouva d'égards et de prévenances chez le duc de Dalmatie.

Nous fîmes quelque butin de munitions et de vivres sur la trace de l'armée anglaise. Nos troupes ayant besoin de repos, nous cessâmes la poursuite à à quelque distance en avant de Ciudad-Hodrigo, où le généralissime anglais fixa son quartier général; de son côté, le roi Joseph s'arrêta à Salamanque pour déterminer les divers quartiers de l'armée, après quoi il revint dans sa capitale. Les trois armées prirent leurs cantonnements entre le Duero et le Tage. Soultétablit son quartier d'hiver à Tolède, et mit deux divisions à Salamanque.

Un coup d'oeil sur l'ensemble de nos opérations en Catalogne et en Biscaye précédera l'examen de notre retraite sur l 'Elire, et le récit de la bataille de Yittoria, qui devait mettre fin à cette étrange campagne.

Le général Lascy, resté en Catalogne, avait réussi à réorganiser un corps d'armée dont le quartier général était dans la ville de Vique. Le baron d'Eroles rejoignit le général en chef espagnol à San-Felice de Codinas à la fin d'octobre. Le général Decaen se décida à reprendre l'offensive. Les généraux Lamarque, Devaux et Expert reçurent divers commandements propres à seconder ce dessein. Bientôt ils rejoignirent 8,000 Espagnols du baron d'Eroles, retranchés dans d'excellentes positions près d'Ametla; Expert commença l'attaque et enleva rapidement les premiers retranchements espagnols sous les yeux du général Lascy, qui commandait en personne, et fut obligé de céder, en laissant aux nôtres quelques centaines de prisonniers, en outre de ses 400 morts et blessés.

Sur un autre point, le colonel Petit ne fut pas moins heureux contre les bandes de Milans et de Rovira qu'il dispersa en leur causant de grandes pertes. Le générel Expert et le colonel Noguès complétèrent cet ensemble de succès en défaisant un corps détaché du général Lascy près de San-Miguel-del-Fay. Celte suite de revers contraignit le général espagnol à se retirer sur le mont Serrât, où il se fortifia, mais d'où Decaen résolut de le chasser. Secondé par

Lamarque, ce général ne mit que quelques heures à jeter l'ennemi hors Je ses retranchements.

De son côté, le baron d'Eroles menaçait le fort San-Philippe de Balaguer. Le général Lamarque et le général Maurice Mathieu le contraignirent aussi à s'éloigner, sans avoir pu cependant l'amener à engager la bataille. Mathieu rentra, le 2 décembre, à Barcelone avec un convoi considérable de vivres dont il s'était emparé sur la route. Partout les Espagnols se retirèrent à notre approche, se fortifiant à la hâte ça et là, et abandonnant presque toujours leurs positions à la vue de nos avant-gardes, en Biscaye comme en Catalogne. Le général Caffarelli, qui commandait dans la Biscaye et la Navarre, avait dû se rapprocher de l'armée de Portugal à l'époque où notre concentration visait à offrir la bataille à Wellington, près de Salamanque. Profitant de notre éloignement momentané, les Espagnols tentèrent de réoccuper quelques positions, mais ces intentions n'eureut leur réalisation dans aucun fait valable. Partout le simple avis de notre retour mit les bandes nationales en retraite, et il n'y eut nulle part un engagement sérieux. Le 31 décembre, Caffarelli avait repris son quartier général à Bilbao, et Santona était ravitaillée. Les Français occupaient Barcena, Limpias, Colindrès, Escalante et Laredo. Les Anglais avaient abandonné Saint- Ander, de sorte que cette année de 1812, commencée d'une façon si funeste pour notre influence dans la Péninsule, prenait, en finissant, une tournure on peut dire imprévue autant qu'heureuse, car nous n'avions guère plus en Espagne d'autres ennemis que les Espagnols eux-mêmes. Mais Wellington ne devait pas tarder à reprendre cette offensive dont il s'était si étrangement départi à la journée de Salamanque.

Nos désastres du Nord avaient contraint l'Empereur à désorganiser l'armée péninsulaire, surtout en vue de réformer ses corps d'élite. Le maréchal Soult, dont les grands talents militaires eussent été si précieux à l'armée d'occupation, fut appelé à la grande armée d'Allemagne; nos forces en Espagne restèrent donc sous le commandement immédiat du roi Joseph-Napoléon, ayant le maréchal Jourdan pour major général. Au commencement de 1813, nous avions encore en Espagne environ 100,000 hommes ainsi répartis : dans la Castille et dans le royaume de Léon,! se trouvaient les armées dites du Midi, du Centre et du Portugal, présentant un effectif de 70,000 fantassins et 8,000 cavaliers. 20,000 hommes occupaient le nord. Les Anglo-Portugais, retirés eu Portugal depuis leurs défaites de la dernière campagne, s'y étaient réorganisés et renforcés au chiffre de 80,000 hommes auxquels il faut ajouter 50,000 Espagnols campés en Gallicie et dans la Nouvelle-Caslille.

Wellington, ayant repris confiance, résolut, vers le milieu de mai, de tenter un grand mouvement dont le but était de couper la ligne de communication de notre armée avec sa frontière, en traversant la province portugaise de Tras-os-Montès. Une partie de son armée franchit le Duero sur des ponts volants, marchant sur Zamora, tandis que lui-même, renforcé des Espagnols que commandait le général Freyre, marchait vers Salamanque par Ciudad- Rodrigo. Le 21 mai, toute l'armée ennemie put se concentrer à Poro. Ce mou-

veulent offensif décida le roi Joseph à évacuer successivement Madrid et Valladolid, afin de profiter des positions défensives que présentait la roule de Burgos. Mais Wellington prévint en partie celte retraite, en s'avançant sur notre tlanc droit de façon à pouvoir, au besoin, couper notre ligne de communication avec Vittoria. L'armée de Portugal reçut la première attaque dansses positions de las Hermozas et d'Estcpar. L'immense supériorité numérique de l'ennemi décida la retraite sur Burgos. Mais cette ville, totalement démunie de vivres et de munitions, présentait un trop grand développement pour qu'il fût possible de songer à la défendre. Le roi fit détruire les fortifications du château, opération mal conduite qui nous coûta plusieurs centaines de soldats dans l'explosion des mines. Le 14 juin, notre armée était en route vers l'Èbre, traversant le défilé de Pancorvo. Le général Clausel suivit le cours de l'Èbre jusqu'à Logrofio à la tête de deux divisions de l'armée du Nord, tandis que le général Foy, déjà parvenu au-delà de Vittoria, défendait la Biscaye contre les guérillas.

Nos troupes se trouvèrent bientôt toutes concentrées sur l'Èbre. Le roi Joseph s'attendait à une attaque de front, au moment où il apprit que les Anglo- Portugais venaient de franchir le fleuve par les ponts de San-Martin et de Fuente-de-Arenas, et se dirigeaient sur Bilbao. 11 était évident que le but de l'ennemi était de prendre le flanc droit de notre armée. Pour la première fois, enfin, nous allions être sérieusement attaqués ! Nous dûmes opérer quelques nouveaux mouvements; le 19, nous étions massés autour de Vittoria, notre extrême gauche occupant les hauteurs de Subijana. Le roi généralissime donna ordre au général Heille de s'avancer au devant de l'ennemi sur la route de Bilbao. Notre colonne, formée de 10,000 hommes, rencontra les Anglo- Portugais à Osma, et ralentit leur marche, tout en se repliant d'escarmouche en escarmouche sur le gros de l'armée. Quoi qu'on fit cependant, l'ennemi n'eut bientôt plus entre lui et nous qu'une chaîne de collines faciles à franchir. Joseph avait espéré pouvoir se maintenir derrière l'Èbre avant le passage des Anglais; c'est faute d'y réussir qu'il avait transporté son quartier général à Vittoria.

Vittoria, capitale de la province basque d'Alava, est située au milieu d'une plaine d'environ deux lieues d'étendue, toute sillonnée de cauaux, de fossés boueux , formant sur divers points de véritables marécages impraticables même aux équipages. Cette plaine est bornée au nord par la chaîne des Pyrénées orientales, au sud par de petites montagnes qui séparent la province d'Alava de celle de Biscaye, dont Bilbao est la capitale : la route de Madrid à Bayonne traverse cette plaine dans toute sa longueur. Notre armée était à cheval sur celte route, dans les positions suivantes. L'armée du Midi, commandée par le général Gazan, occupait les premières lignes à deux lieues en avant de Vittoria, sur les coteaux d'Ariniz, la droite appuyée sur la Zadorra; une batterie dominait le front de ce corps d'armée, battant la vallée et enfilant la route de Miranda.

Le général comte d'Ei Ion avait porté rarmOc du Centre sur une seconde

ligne parallèle, à un quart de lieue en avant de l'armée du Midi. L'armée de Portugal enfin, commandée par le général Reille, couvrait Vittoria, ayant sa droite postée à Aranguis sur la route de Bilbao. L'ensemble de ces forces ne présentait qu'un effectif de 40,000 combattant*, dont 5,000 cavaliers. Le roi Joseph, hésitant peut-être à assumer la responsabilité supérieure de la journée, avait, dans un conseil provoqué à cet effet, consulté les généraux pour savoir si leur avis ne serait pas d'abandonner la plaine, pour se retirer sur les hauteurs de Salinas et de Mondragon, positions formidables situées en arrière de Vittoria. Jourdan fut le seul à appuyer l'opinion du roi. Tous les autres généraux furent d'avis de ne pas quitter la plaine, et d'y attendre les 14,000 hommes du général Clausel et les 6,000 du général Foy, ainsi que les divisions Thouvenot et Maucunc, qui avaient été retenues dans les environs pour des escortes de convois. On voit qu'il importait de gagner quelques jours indispensables à la centralisation de l'armée, qui pourrait alors présenter un effectif de 70,000 hommes. Mais les renforts espérés ne devaient pas rejoindre, et le général Mina, en retenant le plus important, celui du général Clausel, contribua peut-être plus au succès ennemi, que ne le fit celui des généraux alliés qui démontra le plus de savoir et de bravoure.

Le 21 juin, au petit jour, les colonnes ennemies débouchèrent à la fois par la route de Bilbao et par celle de Madrid ; le roi Joseph et le maréchal Jourdan s'avancèrent pour les recevoir en tête de l'armée du Midi. L'action s'engagea entre les tirailleurs, et dura cinq heures, avant que le gros de l'ennemi, arrivant par le chemin de Nanclarès, engageât sérieusement le combat, en pressant la division Levai au milieu de laquelle le roi et Jourdan se tenaient, et qui se relira peu à peu en bon ordre vers le pont d'Ariniz. Par ailleurs, notre droite était attaquée par une colonne aux ordres du général Graham, qui engagea l'action contre nos divisions Sarrut et Digeon. Le général Sarrut, qui soutenait le choc avec une intrépidité admirable, fut blessé mortellement, tandis que le général Digeon, à la tête de la division de dragons, forçait l'ennemi à rétrograder.

Bien qu'inférieure en nombre, notre gauche soutenait vaillamment le combat, aidée du parc de Burgos fort de 35 pièces de gros calibre, que le général Hugo (1), aide-major général avait heureusement réussi à mettre en batterie. Ce feu bien dirigé foudroyait les masses ennemies, en favorisant notre conversion sur Vittoria, ordonnée par le roi généralissime. Celui-ci avait deviné le dessein de l'ennemi, qui cherchaitàse rendre maître de la route de Bayonne. Versquatre heures du soir, le corps que commandait le général Gazan, exténué par une lutte entreprise dès le matin, perdit quelque terrain, ce qui permit au centre de l'armée anglaise de se lier avec la droite. Notre centre, obligé de 8e rapprocher de Vittoria, ne put, faute d'attelages et vu le mauvais état du terrain, emporter la batterie, qui fut cnclouée.

Mais le roi Joseph ne fit que traverser Vittoria, et rejoignit l'armée de Por-

(1) Père de l'illustre poète Victor | Hugo.

tu gai au plus vite, etjuste au moment où celle-ci, aprèsavoirvaillamment résisté aux masses qui l'écrasaient, opérait vers Betono son mouvement de retraite. Là elle put prendre position et contenir la gauche de l'ennemi.

Il est à remarquer que, depuis quatre heures du matin que l'action avait été engagée sur l'extrême gauche, nos trois petites armées, bien qu'elles eussent à lutter contre uu ennemi trois fois supérieur en nombre, n'avaient cependant cédé qu'environ une lieue de terrain. Il est plus que probable que, renforcés de l'armée du Nord et par les divisions attendues, nous n'eussions pas tardé à ressaisir tout l'avantage.

Le roi Joseph, dont la conduite militaire durant cette journée regrettable n'a peut-être pas mérité les diverses critiques dont elle a été l'objet, prévoyant sans doute la possibilité d'un mouvement rétrograde sur Salinas, avait donné ordre de diriger sur Bayonne le grand convoi parqué sous Vittoria, et qui contenait les voitures, les équipages des généraux, les fourgons, les magasins et le trésor impérial. Dix voitures portant une cinquantaine de canons sans affûts, et qui provenaient du fort de Burgos (canons qui figurèrent déloyalement plus tard dans le bulletin anglais comme s'ils avaient été conquis sur les Français pendant la bataille), faisaient également partie de ce convoi, que le généralissime songeait à mettre en sûreté. Son ordre ne fut par malheur qu'imparfaitement exécuté; une petite partie du convoi parvint seule à Bayonne.

Dès que Wellington eut pu s'emparer delà route de cette ville, il chercha à se rendre aussi maître de celle de la Navarre; mais son dessein ayant été deviné, les armées du Centre et du Midi, accélérant leur mouvement vers le village d'Arhalo, y mirent obstacle. Nous avons dit plus haut que les ordres du généralissime, relatifs au départ des équipages et convois, n'avaient point été exécutés, et cela parce que l'ennemi occupant la route de Bayonne, personne parmi nous ne connaissait un chemin à travers terre qui permit d'entreprendre le circuit par Pampelune. Voyant l'armée qui faisait en partie retraite, un escadron de hussards ennemis n'ayant pas la patience d'attendre l'éloignement des nôtres, ou craignant peut-être une reprise d'attitude de notre part, se jeta à travers nos rangs sur les équipages où le bruit s'était répandu que se trouvait le trésor de l'armée. Au sein du désordre qui signala cette trouée avide au milieu de convois et de véhicules embourbés, les Anglais et les Portugais ne furent pas, dit-on, les seuls qui prirent part au pillage... Mais ce ne fut là qu'un rapide épisode de celte journée regrettable. L'ordre et la discipline régnaient encore au milieu des armées de Reille et de Gazan. La garde royale de Joseph et une partie de l'armée du Centre avaient conservé leurs rangs. Toutefois, le désordre qu'avait jeté dans notre centre l'affaire du pillage des équipages, permit à l'ennemi de faire une pointe dans la masse des nôtres. Jourdan, dont le cheval avait été tué, s'était trouvé séparé du roi, et cherchait vainement à le rejoindre. Marchant à pied au milieu de l'infanterie, le maréchal, inquiet du sort de Joseph qui ne rejoignit que plus tard, envoya le général Hugo, aide-de-carap du roi, pousser une, reconnaissance vers la

route de Pampelune , pour empêcher au besoin les Anglais de s'avancer sur Salvatierra. Hugo accomplit cette mission avec intelligence et bravoure, et il ne lui manqua que l'adhésion de ses officiers pour que, par un hardi coup de main, il pénétrât jusqu'à Wellington, entré dans Vittoria, et que, par une surprise accomplie avec une audace que la fortune eût rendue heureuse, il enlevât ou tuât le général en chef de l'armée ennemie. Le récit que le général Hugo fait de ce projet dans ses intéressants Afémoircs fait croire à la possibilité du succès.

La Franco perdit cette journée presque sans combattre, et par suite d'une infériorité de position qui annula la bravoure de nos soldats. Jomini a sévèrement critiqué le choix du terrain, tout en disculpant en partie le frère de l'Empereur, puisqu'il est avéré que son opinion avait été de prendre position sur les inexpugnables hauteurs qui dominent Vittoria, et que la majorité de ses généraux fit prévaloir l'avis contraire. « Il eût été difficile, dit l'historien si compétent dont nous recueillons l'opinion, de choisir un plus mauvais point pour y recevoir une bataille, ni de la livrer sous de plus fâcheux auspices. Chacun sait que la surface de l'Espagne est resserrée par le golfe de Biscaye au point où elle se réunit à la frontière de France, qui forme comme une espèce de gorge entre Saint-Jcan-Picd-de-Port et Rayonne. Une seule chaussée existe à l'ouest des Pyrénées, c'est celle de Rayonne à Madrid; un autre chemin, praticable au canon, va de Vittoria à Pampelune: de là on revient d'un côté sur le col de Maya, de l'autre sur Saint-Jean-Pied-de-Port par la vallée de Roncevaux, illustrée sous Charleinague par la fameuse retraite de Roland.

« Prendre une position à peu près parallèle à la chaussée, c'était faciliter à l'ennemi les moyens de s'établir dans la même direction où, par le moindre effort de la gauche contre notre droite, la route se trouverait nécessairement interceptée. Si l'on ajoute à cela que Vittoria, située dans le fond d'un bassin, est entourée de hautes montagnes, et que cette ceinture dominante se trouvait précisément dans le prolongement de la gauche des Anglais et du côté où ils arrivaient, on peut juger combien un tel parti convenait peu à noire armée. II n'y avait pas à hésiter, il fallait chercher l'ennemi, et l'attaquer partout où on le trouverait, ou prendre bravement son parti en regagnant les Pyrénées. Le dernier était, certes, le plus sage, car un succès contre les Anglais, qui eût pu être décisif avant 181 1, ne signifiait plus rien dans les circonstances où la France se trouvait. La gauche de Joseph, sous Clausel, était restée à Logrono, pour couvrir la route importante de Pampelune. Un corps volant fut porté à Rilbao, sous les ordres de Foy, pour couvrir le débouché de cette ville sur Saint-Sébastien. Ces deux détachemens étaient un malheur inhérent à la position qu'où avait prise, et inséparable en général de loules les positions défensives. Dans tout autre pays que l'Espagne, il eût été préférable de renoncer à la route de Rayonne pour se retirer parallèlement à l'Èbre, jusqu'auprès de Saragosse, afin de rejoindre Suchet, et de tomber sur Wellington quand il eût été à cent cinquante lieues de ses vaisseaux et de ses dépôts; les gardes nationales du Midi et quelques bataillons de ligne eussent suffi pour surveiller la

Bidassoa et garder la place de Bayonne; le général anglais n'eût pas osé pénétrer dans les Pyrénées, en laissant 100,000 Français derrière lui. Cette manœuvre avait obtenu l'assentiment des généraux les plus distingués de l'armée; toutefois, le roi et le maréchal Jourdan jugèrent que le défaut de grande route au centre des Pyrénées, depuis Bayonne jusqu'à Perpignan, et l'esprit qui animait les Catalans et les Aragonais, ne permettaient pas de suivre exclusivement la ligne stratégique; mais alors il eût fallu se baser sur Bayonne, éviter une bataille, ou du moins la recevoir sur les hauteurs de Salinas. Jourdan en eut, dit-on, le projet, mais l'opinion des généraux repoussait l'idée de s'enfoncer dans les montagnes, sans tenter de disputer encore la possession de la Castille. On murmurait d'évacuer le pays depuis le Duero sans avoir tiré l'épée, et on s'aveugla au point de ne pas se débarrasser des impedimenta qui obstruaient l'armée. Le camp de Joseph ressemblait à celui de Darius, il était encombré de tous les équipages et les familles des malheureux Espagnols qui avaient accepté des fonctions sous son règne, et le nombre en était grand. A la vérité, une partie de ces bagages étaient partis la veille de la bataille de Tolosa, sous l'escorte de la division Maucune, de l'armée de Portugal; toutefois, il en restait encore beaucoup plus que n'en permettait la situation des affaires.

Wellington, tout étonné de sa facile victoire, négligea de poursuivre notre armée, dont la retraite sur Pampelune s'effectua sans grand obstacle. Le 23 juin au soir, notre avant-garde n'était qu'à trois lieues de cette place. On put s'arrêter et réorganiser un peu les corps appelés à se diviser bientôt. Nous comptions encore alors plus de 30,000 fantassins, que les réserves en artillerie et en munitions de Pampelune eussent au besoin surabondamment approvisionnés. Nous n'avions pas perdu, soit en morts, blessés ou prisonniers, depuis le passage de l'Èbre, plus de 4,000 hommes. Beaucoup d'historiens cherchent à constater que notre situation nous eût encore parfaitement permis de nous maintenir dans la Navarre, surtout étant rejoints par les corps de Clausel et de Foy. La position stratégique de Pampelune, adossée aux Pyrénées, eût pu nous permettre de tenir les alliés en échec, tandis que ces deux généraux ocreraient sur leurs derrières en rejoignant. Mais le roi se contenta de mettre une garnison dans la place, et dans la soirée du 24 le mouvement de retraite continua pour franchir les Pyrénées.

Le 27 juin, celte opération fut terminée. Gazan, qui dirigeait l'armée du Midi, arriva à Saint-Jean-Pied-de-Port par Konccvaux, tandis qu'à la tète de l'armée du Centre le général Drouet d'Erlon, suivant la vallée de Baslan, gagnait Urdach et Ainhoa. Reille, enfin, avec l'armée dite de Portugal, débouchant par Sarre, gagnait Echalar.

Le général Foy, dont la présence, comme celle de Clausel, nous avait tant manqué dans la journée de Vittoria, n'en avait pas moins rendu des services réels dans ses opérations contre les bandes qui infestaient la Biscaye, Apprenant le résultat de la dernière affaire avec Wellington, il railla les divers détachements disséminés sous ses ordres, et se replia sur Tolosa. Il concentra ainsi 16,000 hommes à l'aide desquels il se fortifia et se barricada dans ce

bourg. Le général Graham, qui avait dû abandonner la poursuite du gros do notre armée, se décida à attaquer Foy dans Tolosa. Celui ci, écrasé par le nombre, et après un engagement des plus meurtriers où les pertes furent balancées, abandonna sa position, mit une garnison dans Saint-Sébastien, et, se repliant sur Irun , il refrancbit la Bidassoa, dont il coupa le pont ses troupes passées.

Il faut dire, pour que toutes les raisons de nos revers en Espagne puissent être appréciées, qu'à l'époque où notre armée se replia ainsi sur la frontière, Bayonne, qui ne possédait ni garnison ni munitions, n'était qu'un bien insuffisant point de concentration. On s'étonne comment notre désastre n'a pas été plus grand, lorsqu'on envisage combien, avec un peu d'audace, il eût été facile alors à Wellington d'achever notre ruine, en franchissant la Bidassoa. Mais Soult devait être replacé à la tète du commandement de notre armée en retraite, et en compléter la réorganisation déjà commencée par Jourdan, lorsque Napoléon vit la nécessité , en présence des Anglo-Portugais aux coufins méridionaux de l'Empire, de ne pas perdre un jour pour rétablir la partie.

Nommé lieutenant général de l'Empereur près l'armée d'Espagne, investi de pouvoirs illimités, le duc de Dalmatie arriva à Raguena le 12 juillet. Il divisa nos forces en neuf divisions, plus une réserve. Reitle eut le commandement de l'aile droite et Clausel celui de l'aile gauche; le centre fut placé sous les ordres de d'Erlon. L'ensemble de notre effectif présentait 60,000 hommes, renforcés de quatre divisions de cavalerie grosse et légère et de tOO canons. A ces forces l'ennemi opposait 90,000 fantassins, 20,000 chevaux et les corps qui bloquaient Saint Sébastien et Pampelune. Soult démontra dans la réorganisation de notre armée une activité, des talents qui eussent évidemment sauvé notre frontière, si la fortune de la guerre n'eût pas, depuis toute la durée de celte campagne, déployé contre nous toutes ses fatalités.

Le duc de Dalmatie ne perdit pas un instant pour prendre l'offensive dès qu'il se vit en mesure. Les généraux Rey et Cassan, qui commandaient, l'un Saint-Sébastien et l'autre Pampelune, furent avisés que l'ennemi allait être contraint de lever le siège de ces places, auxquelles il ne restait plus que dix jours de vivres. Les divisions Foy, Maucune et Lamartinière, qui formaient l'aile droite, furent rassemblées du 20 au 21 juillet à Saint-Jean-Pied-de-Port, où arrivèrent aussi les divisions Couroux, Taupin, Abbé et Yandermaesen, de l'aile gauche. D'Erlon reçut ordre d'attaquer le col de Maya avec le centre dont les divers commandements divisionnaires étaient laissés aux généraux Darricau, Darmagnac et Maransin. Pour plus de précision dans l'exposé de cette intéressante campagne, nous analyserons le récit que nous trouvons dans un des plus importants ouvrages qui aient traité de noire défense des Pyrénées. Ce récit est le résumé des divers écrits que nous ont laissés les généraux qui prirent part à ces événements.

a L'armée française, lit-on dans ces pages consciencieuses, présentait alors un front de onze lieues d'étendue. Le général Reille, qui commandait l'aile droite, prit, le 28 juillet, avant le jour, la route qui conduisait au passage de

ET DE TOCS LES RÉGIMENTS* set

l'Indu*. Le soir du même Jour, Clausel marcha avec l'aile gauche par la route directe de Pampelune, déposta l'ennemi du défilé d'Altobiscao, et parut au pied du col dlbagnetta. Dans la nuit, les positions de llndus et dlbagnetta furen abandonnées par l'ennemi, qui rejoignit le gros de l'armée campé devant Zibury, où les deux routes qui conduisent à Saint-Jean-Pied-de-Port ont leur point de rencontre. Le général Reille, étant empêché par un épais brouillard de lier son mouvement avec celui du comte d'Erlon, fut obligé d'obliquer à l'est pour rejoindre la colonne du général Clause), et prit position à Espinal. Cependant le col de Maya avait été enlevé par le comte d'Erlon-, le corps angloportugais qui défendait celle position s'élait vu divisé en deux et battu avec perte de 1,800 hommes et de 4 pièces de canon; mais le général français s'était borné à cet avantage, et avait pris position sur les lieux plutôt que de poursuivre l'ennemi. Celte nouvelle parvint le 26 au soir au maréchal, qui ordonna aussitôt au comte d'Krlon de se mettre de nouveau en mouvement et de ne s'arrêter que lorsqu'il se serait rapproché de l'armée ennemie. La position de Zibury, occupée par les alliés, ne semblait pas tenable. Cependant le maréchal ne jugea pas à propos, bien qu'arrivé en présence dès le soir même, d'ordonner l'attaque avant que le centre de l'armée fût parvenu à hauteur. Ce retard donna le temps à l'ennemi de recevoir des renforts considérables, et à lord Wellington lui-même d'accourir de son quartier général de Huerta. Le 27, au point du jour, le duc de Dalmatie, ne voyant aucune disposition de la part de l'ennemi pour abandonner sa ligne de bataille, se disposa lui-même à en faire l'attaque. Les Anglo-Portugais occupaient un terrain échelonné en plateaux et offrant les plus grandes difficultés à gravir. La gauche s'appuyait à un torrent qui coule parallèlement à la route de Pampelune; la droite touchait à des mamelons disposés de façon à ne pouvoir être tournés.

L'armée de Wellington avait, comme on l'a dit, reçu, dans la nuit, des renforts qu'on ne pouvait élever à moins de 10,000 hommes. Dans la journée, des détachements considérables des corps qui assiégeaient Pampelune vinrent s'y joindre en toute hâte. La configuration du terrain occupé par les Français était un obstacle au déploiement de leurs colonnes d'attaque, ce qui les obligea à n'agirque par divisions successives. Ces escarpements furent gravis au pas de charge, mais les alliés attendirent que les assaillants eussent atteint la crête des positions, et les assaillirent avec un feu de Ûle instantané et bien nourri qui ébranla les colonnes et les contraignit à rétrograder. Chaque division fit avec le même sang-froid une tentative pareille et ne fut pas plus heureuse.

L'artillerie, mal placée, ne put rendre que de faibles services; tant d'attaques infructueuses rebutèrent le maréchal, et il venait de donner l'ordre d'une retraite générale, lorsque les têtes de colonne du comte d'Erlon furent aperçues. Ce général, en quittant sa position du col de Moya, avait marché d'abord jusqu'à une lieue et demie de Pampelune, pensant que l'ennemi, chassé la veille, devait être déjà sous les murs de cette place. H ne songea à rétrograder que parce qu'il entendit le canon en arrière de sa gauche. 11 se porta rapidement vert le théâtre du combat, mais ne put arriver assez à temps pour y prendre

part. Le 28, au point du jour, l'armée se mit en marche; le comte d'Erlon, reprenant la route qu'il venait de parcourir, le général Clausel se dirigeant par la gauche vers Echolar et Sarré, et le général Reille prenant la direction de Saint-Jean-Pied-de-Port. Le corps des guérillas commandé par le général Mina avait pris les devants pour couper la retraite aux divisions françaises; lord Wellington avait aussi détaché sur leurs traces deux corps de troupes. Les Français rencontrèrent Mina, qui ne leur fut pas un obstacle; quelques voitures de bagages seulement tombèrent entre les mains de l'audacieux partisan.

Le mouvement des généraux Reille et Clausel fut achevé le 29; tandis qu'ils débouchaient sur Sainl-Jean-Pied-de-Port et Ascain; le comte d'Erlon reprenait ses premières positions en avant d'Ainhoa. Cette trop célèbre marche sur Pampelune se termina en cinq jours; son mauvais succès coûta à l'armée française une perte considérable de soldats et surtout d'officiers de tous grades. Cependant les garnisons de Pampelune et de Saint-Sébastien n'étaient pas restées dans l'inaction, cl les gouverneurs de ces places, profitant de la diversion causée par l'affaire de Zubiry, en avajent profité pour faire des sorties. La garnison de Pampelune, poussant ses reconnaissances jusqu'à une lieue et demie, s'empara des moissons qui venaient d'être recueillies, et réapprovisionna ses magasins. Toutefois le retour des troupes de siège sous les murs de la place fit bientôt évanouir l'espoir d'une prochaine délivrance, que le bruit des canons de Zubiry avait d'abord fait concevoir aux assiégés. La tentative du maréchal Soult pour débloquer Pampelune a été diversement jugée. Le général Jomini, appréciant les inolifi militaires qui ont décidé le maréchal , s'est constitué son défenseur, et a |>orté sur l'ensemble des opérations le jugement que voici : « Celte manœuvre était bonne, mais l'aspérité des montagnes, un peu de lenteur dans la marche, et la défense opiniâtre de la droite des Anglais sous le général Picton, donnèrent le temps à Wellington d'accourir avec son corps de bataille. 11 se renforça des troupes espagnoles qui assiégeaient Pampelune, et contint Soult, en même temps que deux divisions anglaises, sous Hill et Dalousie, débordèrent la droite jusqu'au pied du col d'Arraïset menacèrent nos communications par Lanz. Soult appuya à son tour vers Ostitz pour se railler à Drouct. On lui a bien ridiculement fait un reproche de cette manœuvre. Si sa droite eût été forcée et débordée entre Ostitz et Lanz, il aurait eu le sort de Joseph à Vittoria. Il crut prudent de ne pas risquer une bataille générale dans un pays aussi difficile; et, en effet, il avait tout à perdre et peu à gagner. Les ennemis de la gloire nationale reprochent à Napoléon d'avoir été trop audacieux , et ils font un crime à Soult de l'avoir été moins que Napoléon.

«Dans le fait, son mouvement, conçu sur d'excellents principes, aurait eu plus de succès, si la route de Roncevaux eût été meilleure, et si on eût mis plus d'activité, de précision, de vigueur dans les premières marches. Mais, dès que l'ennemi eut le temps d'amener des forces supérieures, qu'elles eurent tout l'avantage du terrain et la chaussée derrière elles, la chance n'était plus égale. 11 faut observer de plus qu'en débordant la droite anglaise, on refoulait

ET DE TOUS LES REGIMENTS. 369 Wellington sur la mer; ce qui eût causé la destruction de toute l'armée continentale, et devenait au contraire un motif de sécurité pour lui. Soult reprit donc ses positions, après avoir eu des succès dans trois combats, et causé à l'ennemi une perte de 6 à 7,000 hommes, qui surpassa de beaucoup la sienne.»

Nous fîmes bientôt, pour secourirSaint-Sébastien, une tentative infructueuse. Ce fut dans la nuit du 30 au 31 août que les divisions Foy, Maucune et Lamartinière, sous les ordres du général Reille, abordèrent franchement l'ennemi. Mais Wellington, prévenu à temps, avait envoyé des renforts à ses troupes de blocus; nous fûmes écrasés par le nombre et obligés de nous replier le 1" et le 2 septembre. Le siège de cette même place, si admirablement défendue par la garnison française, fut un des plus beaux faits de cette triste fin de campagne. Mais il est indispensable que nous laissions notre armée péninsulaire au moment de son retour en France, pour donner un coup d'œil sur la campagne d'Italie de 1813.

L'armée d'Italie avait pour général en chef le brave et chevaleresque Eugène Napoléon, qui se battait en soldat quand il ne commandait pas en général. L'armée autrichienne avait à sa tête les généraux Hillcr et Bellegarde. On sait qu'à l'époque où l'Empereur sentit le besoin de renforcer ses armées de Russie et d'Allemagne, il avait successivement emprunté trois corps à notre armée d'Italie. L'Autriche donnant à suspecter sa loyauté, il était indispensable de remettre nos forces transalpestres au complet. Le vice-roi quitta la grande armée d'Allemagne pour aller s'occuper rapidement de cette réorganisation; il arriva à Milan le 18 mai. Nous empruntons à un ouvrage spécial l'effectif de l'armée et de ses divers commandements.

Deux mois après le retour du vice-roi, malgré toute l'activité qu'il déploya, l'armée n'offrait encore que 72 bataillons incomplets, et une douzaine d'escadrons de cavalerie.

Cette armée fut néanmoins divisée en trois corps. Le premier corps, commandé par le général Grenier, comprenait 2 divisions : la 1^, aux ordres du général Quesnel, était forte de 7,700 hommes; la 2% sous les ordres du général Gratien, se montait à 8,200 hommes. — Le deuxième corps, dont le chef n'était pas encore désigné, formait 2 divisions : l'une commandée par le général Verdier, était forte de 7,480 hommes; l'autre, conduite par le général Marcognet, en comptait 7,189. — Le troisième corps, ayant pour commandant supérieur le général Pino, et composé de troupes italiennes, comprenait 2 divisions : la r% sous les ordres du général Palombini, se montait à 9,502 hommes; la 2% commandée par le général Lecchi, était forte de 7,891 hommes. — La réserve, sous le commandement du général Bonfanti, s'élevait à 2,469 hommes. — Le total des troupes d'infanterie était donc de 48 à 49,000 hommes; la cavalerie, aux ordres du général Mermet, comptait 1,800 hommes. — L'artillerie de réserve, enfin, se composait de 12 pièces de 12 et de 6 obusiers. Le grand parc comprenait 6 pièces de 26 et 20 obusiers. Le nombre des pièces attachées à chaque division portait à 130 le chiffre total des bouches à feu appartenant à l'armée. Le vice-roi, général en chef, avait pour chef d'état-major m. 47

le général de division Vignoile. Le général Saint-Laurent commandait l'artillerie et le colonel Simon Moydier, le génie.

L'armée commença ses mouvements le 45 juillet, et ne s'arrêta que passé l'Adige. Nous occupâmes ainsi Vicence, Castel-Franco, Bassano, Feltre, Vérone, Padoue, Fiume, Trévise. Nous avions une brigade détachée jusqu'à Trieste.

Desoucôté, l'Autriche s'était empressée de former une armée propre à nous être opposée; elle en confia le commandement au général Hiller, qui avait au plus vite rais sur le pied de guerre les régiments de la Croatie autrichienne. Mai» le vice-roi ne voulut pas laisser à l'ennemi le temps d'envahir le pays et il se mil en mouvement vers la Croatie. Pourtant les Autrichiens étaient parvenus en lllyrie, et ils mettaient tout en œuvre pour mettre en insurrection tout le pays jusqu'aux bouches du Cattaro. Les Autrichiens étaient au nombre de 60,000, ce qui ne permettait pas au vice-roi d'entreprendre contre eux une guerre offensive. Il remonta l'Izonzo et divisa ses forces dans les meilleures positions qu'il pût opposer à l'invasion. 11 y eut ainsi une foule de faits d'armes isolés à la suite desquels nous prîmes la ville de Villach, où le prince Eugène établit son quartier général. Mais le vice-roi tenait à mettre obstacle à la marche des Autrichiens sur Trieste, et il prit toutes les dispositions les plus propres à obtenir ce résultat. Le général autrichien Nugent s'efforça de déjouer toutes ces mesures, puissamment secondé par les insurrections que fomentait partout, contre les nôtres, l'or anglais...

Au milieu d'une foule de marches, de contre-marches et d'engagements sans importance qui signalèrent cette guerre d'observation, le prince Eugène, ayant appris que le général autrichien avait dégarni son centre, pour renforcer considérablement ses ailes, crut nécessaire d'opérer une nouvelle organisation de son armée. Il la divisa en deux corps seulement, prenant le commandement du premier, forme de 23,800 hommes avec 70 bouches à feu. 11 donna le second corps, offrant 26,800 hommes, appuyés de 50 bouches à feu, au général Grenier. Cette organisation nouvelle permit à Eugène de mieux distribuer ses forces en les opposant sur tous les points nécessaires aux Autrichiens traîtreusement doublés des Anglais. Les combats de Tschernitz et de Czirknitz nous furent fort glorieux, ainsi que l'affaire du pont de Tshernuz où 2 bataillous ûrent plier et battre en retraite un corps de 3,000 Autrichiens qui laissa 400 hommes sur la place. D'un autre côté, le général Piat eut une belle affaire à San-Hermangor. Mais les progrès des Autrichiens étaient en raison de leur nombre, qui s'augmentait toujours mystérieusement, et par un ensemble de tactique dont, tout récemment, nous avons vu une application nouvelle dans la guerre lombarde contre l'infortuné Charles-Albert.

Les négociations entamées entre la Bavière et les confédérés plaçaient notre armée dans un péril dont Eugène mesurait toute la gravité. Prendre l'offensive, c'était très-probablement s'annuler la retraite à tout événement. Pourtant, espérant gagner en bon ordre les bords de l'Adige avant que le général en chef autrichien y fût arrivé, le vice-roi ordonna les évolutions nécessaires. Ce mouvement de retraite commença le 27 septembre. Trieste fut évacuée par

le général Frésia. Notre corps de droite prit la roule de Goritz, tandis que la division Palombini, qui gagnait aussi Goritz, poussa quelques alertes vers Trieste. Mais nous fûmes serrés de près par les Autrichiens, qui toutefois, nous ayant attaqués deux fois, deux fois aussi furent repousses avec des pertes notables. Le 6 octobre, presque toute notre armée put prendre position sur la rive droite de l'izonzo, et le vice-roi plaça son quartier général à Gradisca.

La division du général Grenier rejoignait, lorsque le général en chef autrichien, ayant connaissance de son mouvement, résolut d'essayer de jeter le désordre dans sa retraite, et, à cet effet, il détacha différents corps dans diverses directions. Cette tentative coûta cher aux Autrichiens; le général Grenier les battit si complètement, qu'ils laissèrent sur le champ de bataille plus de 600 morts et blessés, et perdirent une centaine de prisonniers. Toutes ces rencontres ne nous coûtèrent pas 120 hommes.

Diverses autres escarmouches ou engagements d'une portée secondaire se dénouèrent tous à la gloire de nos armes.

Eugène sentait le besoin de recompléter son armée. Il venait de prescrire une levée de 15,000 conscrits et de concentrer une division sur Vérone. 11 prit aussi d'importantes mesures financières. La défection de la Bavière n'était plus désormais à mettre en doute, et les débouchés du Tyrol allaient être confiés à la seule défense de l'armée franco-italienne. Les garnisons de Venise et de Palmanova furent aussi renforcées. Le contre-amiral Duperré eut la défense maritime de la cité lagunéenne.

Les diverses opérations de son corps de réserve, qu'il importait de soutenir, et surtout l'invasion du pays de Cadore par l'ennemi, engagèrent le vice-roi à étendre son armée en échelons, en se rapprochant de l'Adige. Le désir du prince Eugène était d'obliger le général Hiller à faire rétrograder ses postes avancés en les rapprochant de son corps principal, ce qui dégageait entièrement la gauche de l'armée franco-italienne, mieux maltresse de son mouvement de concentration sur Vérone. Ces opérations réussirent. Le 30 octobre, toute l'armée était en position sur la Piave. Le vice-roi avait son quartier général à Spreziano. Quant à l'armée autrichienne, elle suivit aussi en entier son mouvement, ne laissant à Trieste que le général Nugent, qui assiégeait la citadelle à l'aide de l'artillerie de l'escadre anglaise.

Les trots combats de Volano, de San-Marco et de Bassano furent très-préjudiciables aux Autrichiens, et les opérations qui en furent la conséquence permirent au vice-roi de porter son quartier général à Vérone. A peu de jours de là, le général en chef autrichien prenait le sien à Vicence, c'est-à-dire à une douzaine de lieues plus à l'est.

La garnison de Trieste avait résisté avec vaillance au siège vigoureux que lni faisait le général Nugent, aidé des Anglais, toujours prêts à s'allier à nos ennemis. Mais le jour même où nous battions ses Autrichiens à Bassano, la ville de Trieste, réduite à la dernière extrémité, et les fortifications en ruine, fut contrainte de capituler. La garnison de Venise avait été renforcée en hommes et en munitions. Un ample systèmede bateaux plats, portant 336 bou-

ches à feu de tout calibre défendait la lagune du côté de l'Adriatique; dans Venise proprement dite, on comptait 6,000 hommes de troupes parfaitement valides. C'était un ensemble qui permettait de fonder quelque espoir sur la résistance.

Notre armée, affaiblie par les nombreux renforts jetés dans les places laissées à découvert, par un certain nombre de désertions d'Italiens, et enfin par nos pertes dans les différents combats, eût éprouvé le besoin d'être recomplétée. Le viceroi dut se contenter de modifier sa réorganisation, en supprimant la division Gratien, la plus affaiblie, et en en renforçant les autres. Le 6 novembre, 31 ,000 hommes et 30 bouches à feu constituaient tout cet effectif, étendu sur l'Adige. Cette petite armée était divisée en deux corps, commandés par les généraux Grenier et Verdier; notre quartier général était à Vérone.

Diverses affaires sans importance par leurs résultatssignalèrent celte nouvelle répartition de nos forces; le général Palombini contraignit les Autrichiens à se retirer de Rellune, tandis qu'ils étaient battus à Osscnigo par le général Darnaud. Une division, forte de 12,000 hommes, qui avait pris position sur les hauteurs de Colgrola, espérait de là forcer le passage de l'Adige et se porter sur Vérone. Nos brigades Jeannin et Deconchy gravirent les hauteurs presque inexpugnables où s'était retranché l'ennemi, l'en chassèrent, le culbutèrent dans la plaine et lui firent 900 prisonniers. Le régiment Jellachich, qui se battit admirablement, perdit à lui seul 700 hommes; plus du double fut tué ou blessé. Nous étions 4 1,000 attaquants contre 18,000 très-avantageusement protégés par le terrain. Les pertes de l'armée vice-royale ne s'élevèrent qu'à 500 hommes. Le 17, enfin, les généraux Marcognet et Jeannin repoussèrent brillamment, à la tête de 4,000 hommes seulement, et en leur faisant éprouver une notable perte, 25,000 Autrichiens à San-Martino.

Le 16 novembre, Nugent débarqua avec 3,000 hommes à peu de distance de l'embouchure du Pô, et, trouvant Ferrare gardée seulement par quelques hommes du dépôt, il s'en empara. Le vice-roi accourut pour sauver d'une occupation plus développée ces départements qui commandaient Venise, et reprit, de sa personne, Ferrare au général Nugent. Le même jour, une balle lui traversa la cuisse. Mais les renforts autrichiens s'accumulant sans cesse, Nugent put gagner Ravenne et y rester.

Les Napolitains devaient, par leur conduite, jeter de nouvelles entraves dans les affaires déjà si difficiles, et, malgré tout, si glorieusement conduites du noble et valeureux Eugène. Dans les derniers jours du mois, le général Miollis, qui commandait à Rome, avisa le vice-roi de la prochaine arrivée d'un renfort napolitain. La marche de ces troupes dura tout le mois de décembre. Ni l'Empereur ni le vice-roi n'avaient eu lieu jusque-là de suspecter la loyauté du monarque napolitain. La lumière ne se fit sur cet illustre ingrat que lorsqu'on vit son armée, suivant le littoral adriatique, tout faire pour rejoindre l'armée autrichienne qui s'avançait sur Ancône, ville que le général napolitain essaya même de se faire remettre, ce à quoi se refusa énergiquement le général Barbou, qui, par bonheur avait pressenti la perfidie de ces prétendus alliés.

Les Napolitains et les Autrichiens se rejoignirent à Bologne. Dans le môme temps, les Anglais opéraient plusieurs débarquements sur la Toscane.

En résumé, l'ennemi se renforçait littéralement de jour en jour : il avait les Anglais derrière lui, dont le canon maritime l'aidait partout où il pouvait; l'armée de Naples était passée de nos rangs dans les siens, tandis que ces pertes nous affaiblissaient sans cesse. Eugène demanda de sérieux renforts à l'Empereur, qui lui dirigea, dans les derniers jours de décembre, divers détachements de toute arme, provenant des armées d'Espagne et d'Allemagne. A la On de 1813, l'armée, de nouveau réorganisée par l'infatigable Eugène, se retrouva forte de 43,000 hommes, dont 3,200 cavaliers, plus 80 bouches à feu. Cet ensemble formait six divisions, partagées en deux corps toujours commandés par les généraux Grenier et Verdier. Le premier corps avait son quartier général à Isola-Porcarizza; le second était centralisé au grand quartier général du vice-roi , à Vérone.

Cependant l'Empereur, que nous avons laissé, après le funèbre passage de la Bérésina, se dirigeant en toute hâte sur Paris pour essayer de porter remède à tant de maux et à des trahisons flétrissantes, y avait en quelques semaines opéré des prodiges. Il faut dire aussi, à l'éternelle gloire de notre nation, que les désastres de la campagne de Russie, loin d'abattre l'esprit national, ne firent que le retremper. Il semblait que chacun comprît qu'il ne s'agissait plus de fournir son sang aux combinaisons souvent obscures de la politique, mais bien cette fois (comme en 93, qui a des pages si sublimes, avec parfois des revers si horribles), mais bien cette fois, disons-nous, de repousser tous ces barbares et ces traîtres qui, enorgueillis du triomphe de leurs implacables éléments sur nos soldats, la veille vainqueurs du monde, se promettaient d'apporter chez nous l'invasion, dont la seule pensée eût naguère semblé un songe insensé à leur délire. Partout donc Napoléon trouva accord et zèle dans les moyens multiples qu'il dut mettre en pratique pour précipiter les moyens de défense indispensables à l'honneur et à la sûreté du pays. Un de ses premiers soins fut de renforcer notre brave armée du Niémen, de l'Oder et de la Vistule, seule barrière opposée aux masses russes prêles à fondre sur nous. 600 pièces de canon et 2,000 caissons attelés furent ainsi expédiés en Allemagne. Le moment était venu d'utiliser ces cohortes du premier ban , formées pour la défense des places fortes et du littoral au moment du grand départ pour la Russie. Instruits et disciplinés, ces hommes formèrent 150 régiments. Les plus vieilles troupes d'Espagne fournirent aussi 150 bataillons aguerris, et furent remplacées par les conscrits. L'Empereur rappela aussi tout ce que la Péninsule offrait de Polonais, dont la place naturelle était forcément celle où on avait le Russe à combattre.

Mais les fatales neiges de la Russie nous avaient englouti nos plus vieux soldats, et l'Empereur ne pouvait créer que des conscrits. Il pensa développer en eux une utile émulation en portant à 16 le nombre des régiments de la jeune garde. Il sut puiser dans la marine une armée entière de vétérans artilleurs; 40,000 vieux canonnière entrèrent dans l'infanterie, flere de les recevoir dans

son sein. Le Hanovre eut à monter line cavalerie. Les hommes arrivaient à

pied dans les dépôts établis sur les rives de l'Elbe, et là, d'habiles officiers les équipaient, les montaient, les instruisaient rapidement. Chaque ville de France participa, par une offrande particulière, aux nécessités de cette crise solennelle. Ainsi, Paris offrit 500 hommes habillés et armés; Lyon 159 cavaliers parfaitement équipés. Toutes les professions équestres, postillons, gardes forestiers, écuyers, accoururent prendre rang dans nos escadrons. La gendarmerie fournit 3,000 officiers et sous-officiers pour dresser et commander cette jeune cavalerie, et, enfin, un superbe corps de 10,000 gardes d'honneur se monta et s'équipa à ses frais.

L'empire français offrait alors un développement gigantesque. Du Danemark à Rome, de la côte océanique aux plages il h rien nés, l'élan fut égal pour coopérer au grand œuvre qui devait réarmer la France. L'Empereur put bientôt signaler à l'Europe combien la mauvaise fortune lui avait encore laissé de puissance et de ressources. «La guerre d'Espagne et la guerre du Nord, dit-il, seront menées de front : dans le courant de février, une armée de 300,000 hommes, formée sur l'Oder, sur l'Elbe , sur le Rhin et sur le Hein , viendra se réunir à la grande armée, et la campagne prochaine s'ouvrira avec des forces doubles de celles qui ont combattu la campagne dernière. En même temps l'armée d'Espagne sera maintenue à 300,000 hommes; 30,000 conscrits sont en marche pour la compléter. Le maréchal Soult retournera en Andalousie, et si l'armée anglaise s'affaiblit, le Portugal sera occupé. »

Certes, un pareil exposé de ressources et d'intentions était de nature à donner encore à réfléchir à l'Europe, qui savait ce que pouvaient la France et l'Empereur, et qui devait reconnaître que nous étions décidésà faire ou accepter toutes les guerres, pour pouvoir ensuite imposer la paix, la seule conquête que poursuivit intimement celui auquel on a tant à tort reproché de nourrir le rêve insensé de Charlemagne. « Je désire la paix, dit Napoléon à l'ouverture du corps législatif; elle est nécessaire au monde; mais je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme aux intérêts de mon empire* Une mauvaise paix nous ferait tout perdre, jusqu'à l'espérance. »

Nous avons vu la Prusse s'alliant à la Russie lors de nos désastres de la Bérésina, Murât abandonner nos armes en Italie et envoyer à l'Autriche les renforts qui nous étaient destinés. Dans le même temps, une autre défection indignait encore la France : soudoyé par les guinées anglaises, le prince royal de Suède, Bernadette, pactisant avec le ministère anglais, s'apprêtait à venir tirer l'épée contre ses anciens compagnons d'armes. A la vue du gigantesque et noble effort par lequel la France reprenait son autorité militaire, l'Angleterre, qui un moment avait espéré nous voir réduits à l'impuissance, remit en jeu, plus activement que jamais, les ressorts les plus actifs et les plus dangereux de son machiavélisme politique. S'unissant aux associations du Tugend-Bund et à toutes les sociétés secrètes de l'illuminisme allemand, elle s'efforça d'organiser partout la haine de la France et de son illustre chef. Ses efforts se dirigèrent particulièrement sur nos derniers alliés, l'Autriche et la Saxe, rete-

nues, l'une par la politique prudente de son cabinet, l'autre par la loyauté connue de son souverain. Dans la confédération du Rhin, où régnait une sorte d'impatience de rompre l'alliance napoléonienne, les efforts des Anglais eurent le succès qui s'était déjà réalisé, au profit de notre félone voisine d'outre- Manche, dans cette Prusse où, à l'annonce de notre réorganisation militaire, toute la jeunesse, à quelque classe qu'elle appartint, s'enrégimentait, les professeurs servant d'officiers aux jeunes gens des universités délaissées. La Saxe seule tint bon contre les énergiques efforts que le cabinet de Saint-James fit pour la rendre parjure au traité qui la liait à notre cause; quant à l'Autriche, sans oser rompre ouvertement son alliance, elle cessa d'en remplir les conditions, s'offrant comme médiatrice pour la conclusion de la paix.

Mais les négociations ne devaient point interrompre les hostilités. L'Empereur quitta Paris le 45 avril pour aller se placer à la tète de sa nouvelle armée. Il était temps qu'il y parût. Les solides qualités du vice-roi, qualités dont un peu plus tard (on vient de le dire) il devait donner de nouveaux gages dans son commandement de l'armée d'Italie, ne pouvaient, quelles qu'elles fussent, suffire à la gravité de la situation. On se souvient comment la trahison du général York nous avait contraints à abandonner la ligne du Niémen. La défection de la Prusse, qui, après avoir feint d'abord de désavouer le général York, se décida à jeter le masque, livrant l'Oder aux Russes, contraignit le prince Eugène à se retirer derrière l'Elbe, ligne qui venait enfin d'être franchie par l'ennemi lorsque l'Empereur arriva au camp.

Les forces en face desquelles allait se trouver Napoléon étaient déjà considérables. Déjà les Pulks des Cosaques et des Tartares se joignaient aux levées en masse de la Prusse. L'agglomération de toutes ces armées d'origines si diverses, mais toutes semblables par le but, devait ne pas tarder à présenter le chiffre écrasant de 900,000 combattants. Le vieux Blùcher commandait pour la Prusse, Wittgenslein pour la Russie, les fatigues de la dernière campagne ayant tué Kutusof. Afin d'abréger tous les délais, l'Empereur avait mis son armée en mouvement avant l'entière formation de la cavalerie. Le 4e corps, qui venait d'Italie, se réunit à Cobourg, le 3' corps à Erfurt, le 6* à Gotha, le 12e à Bamberg, et la garde impériale à Eisenach. Weimar, tombée au pouvoir d'un fort détachement de hussards prussiens, fut reprise au passage par le général Souham (I).

Wittgenslein s'avançait sur la Saale durant que nos divisions opéraient jour-

(1) L'armée française se trouvait alors organisée en 1S corps, lesquels, s'ils eussent élé réunis, auraient présenté un total de plus de 200,000 hommes (non compris la garde). En void les chefs :

1« corps, Vandamme. 4* corps, Bertrand. T corps, Saxons (à Torgau). 10*corps,Rapp(àDanlzick). S* » BeUune. 6* » Lauristou.B» » Pontalowsky. Il* » Macdonald. t» » Ney. 6' » Marmont. »• » Bâtards. 1*» » Oudinol.

Outre cela, Augereau organisait, à Wurlzbourg, une petite armée de 5 divisions d'infanterie pour observer l'Autriche et maintenir la Bavière; les bataillons y arrivèrent dans le courant des mois de Juin et juillet. L'armée, qui devait a^ir sous les ordres immédiats de l'Empereur, était

nellement leur réunion. Il commandait en chef 300,000 hommes; Blûcber en avait déjà 25,000 à Altenbourg et le général Miloradowitz 45,000 à Chamnitz. Les corps de Bulow et de Woronzof couvraient Magdcbourg et Berlin contre le vice-roi, tandis que les réserves ru?so- prussiennes se mettaient en mouvement de Dresde sur Leipsick. De pareilles agglomérations de forces étaient de nature à faire naître des préoccupations sérieuses; aussi, afin de gagner du terrain et du temps, l'Empereur songea-t-il à effectuer sa jonction avec le prince Eugène. Il se porta en avant, et arriva le 28 avril à Naumbourg. L'armée continua sa marche sur Leipsick, où l'Empereur voulut passer l'Elster. Le 3e corps, en s'ébranlant le premier, rencontra l avant-garde de Wiutzingerode sur les hauteurs en arrière de Poserna. La division Souham prit la défensive par carrés, derrière lesquels se plaça la division Lariboissière, sous les ordres du général Kellermann. Les divisions Marchand et Gérard s'échelonnaient ensuite; la cavalerie de la garde, commandée par le maréchal Bessières, occupait la droite du mouvement. L'ennemi fut promptement culbuté des hauteurs. Wintzingerode fit avancer de nouvelles forces et du canon; mais notre mitraille ne tarda pas à mettre une seconde fois en déroute les rangs ennemis. Ce fut dans cette action, peu meurtrière pour les nôtres, du reste, que périt le brave maréchal Bessières : il reçut un boulet en pleine poitrine.

Après leur rapide victoire, nos soldats se reposèrent sur la route qui réunit Lutzen à Leipsick, sur le point même où s'élevait la pyramide de Guslave- Adophe, que l'Empereur fit entourer de gardes pour s'assurer qu'elle serait respectée. Le lendemain, 2 mai, l'armée reprit sa marche, car l'Empereur avait hâte d'arriver à Leipsick, pensant y rencontrer l'ennemi et avoir une grande affaire. Déjà quelques escarmouches avaient eu lieu auprès de la ville. L'Em-

de 170,000 hommes, el formée des 1", 2«, 3«, 4«, 5», 0*, 12* corps, cl de la garde aux ordresdes maréchaux Soull et Mortier. Voici quelles en étaient, au 1er mai, la composition ci la force :

Le i« corps, commandé par le général Vandamme, et ensuite par le maréchal Davousi, formail 3 divisions et était fort de 18,000 hommes. Le 2» corps, sous les ordre» du duc de Bellune; 2 divisions, 10,000 hommes. Le 3» corps, sous les ordres du maréchal Ney; 5 divisions, 30,000 hommes. Im 4* corps, sous les ordres du général Bertrand; 3 divisions, 18,000 hommes. Le 5* corps, sous les ordres du général Lauriston; 3 divisions, 18,000 hommes. Le 6e corps, sous les ordres du duc de Raguse; 3 divisions, 12,000 hommes. Le 11» corps, sous les ordres du maréchal Macdonald; 3 divisions, 18,C00 hommes. Le ts« corps, sous les ordres du maréchal Oudinot; 3 divisions, 18,000 hommes. La garde impériale, 2 divisions, 1S.000 bouillies.

Cavalerie, sous les ordres du maréchal Bessières, cavalerie de la garde cl 2 divisions commandées par le général Latour-Maubourg, 4,000 hommes.

Sur ce nombre il n'y eut d'engagés à Luiien que le 3« corps, la division Morand du 4», le 6«, le 11», l'infanterie et la cavalerie de la garde, el les 2 divisions Latour-Maubourg, en tout 85,000 hommes.

Les alliés, dout les forces s'élevaient à 218,000 combattants en ligne, engagèrent à celle même l^ftlâil le* 1 0 1 1 f/00 )i om Q)o^ •

pereur avait hâte d'en venir à quelque chose de plus sérieux, lorsqu'il entendit tout à coup une forte canonnade sur les derrières de l'armée. Une épaisse fumée s'éleva presque aussitôt de la plaine où Ney avait bivouaqué la nuit précédente. Bientôt on reconnut l'approche des colonnes ennemies débouchant de Pégau pour tenter de nous prendre en flanc. Bien que pris un peu à l'improviste, Napoléon n'hésita pas à livrer la bataille, « Nous n'avons pas de cavalerie, dit-il; mais peu importe! ce sera une bataille d'Égypte. Partout l'infanterie française doit se suffire; je ne crains pas de m'abandonner à la valeur innée de mes jeunes conscrits. »

Les commandements sont sur-le-champ divisés. Le vice-roi aura la gauche avec le duc de Tarente sous ses ordres; Raguse commandera la droite, soutenue par le général Bertrand. Les manœuvres rapides par lesquelles l'armée se mit en bataille eussent fait honneur à des vétérans.

Wiltgenstein disposa son armée : la droite vers Thesau et la gauche en arrière du village de Muscliwitz. La réserve, en cavalerie russe et prussienne, s'établit près d'un mamelon en arrière, et qui servit d'observatoire aux deux souverains alliés durant l'action.

L'affaire fut engagée par une des divisions de Blûcher, précédée de 28 bouches à feu. La division Souham, du 3' corps, qui occupait le village de Gross- Gorschen, prise de front par l'infanterie, et aussi en écharpe par l'artillerie et la cavalerie, dut abandonner ce village. Les divisions Brenier, Girard, Ricard et Marchand firent rapidement tourner bride à l'ennemi. Blûcher envoya une seconde division soutenir la première. Ney engagea aussitôt les divisions Marchand et Brenier, et la lutte devint des plus opiniâtres. Wiltgenstein, tout en pressant notre centre, cherchait à forcer notre aile droite. Dans ce but, il dirigea sur les villages de Starsiedel et de Kolseu le corps de Wintzingerode, dont l'effet manqua par la résistance que lui opposa la lr* division du 6« corps, commandée par le général Compans.

Au centre, la garde prussienne, qui formait la réserve de Blûcher, dut s'avancer pour ressaisir la victoire volant vers nous. Le village de Kaïa, pris et repris, resta aux Prussiens. L'Empereur tenait beaucoup à garder ce point qui couvrait Lutzcn et la grande route de Leipsick. Le comte de Lobau fut chargé de le reprendre. Un combat furieux s'y engagea, l'ennemi s'y rencontrant avec son artillerie. Blessé de plusieurs balles, le général Gérard s'écriait en excitant ses jeunes recrues : aC'est la journée de la France... il faut venger l'affront de Moscou ou mourir! » ,

Wiltgenstein, voyant sa gauche contenue par Raguse, voulut tenter un nouvel effort sur le centre, tandis que Wintzingerode était chaudement engagé avec la division Morand. Une division russe, par son concours, nous reprit Kaïa. L'Empereur, voyant que le troisième corps chancelait, lança les 16régimens de la jeune garde, couverts par 80 bouches à feu, au secours de ces troupes. Le vice-roi, rappelé de Leipsick, avait sur-le-champ expédié le général Macdonald avec ses 3 divisions qui, renforcées de 60 pièces de canon, arrim. 48

vèrent Ter* quatre heures du soir, et, prenant l'ennemi en flanc, coupèrent sa retraite vers les ponts de l'Elster.

L'engagement ardent, impétueux, était alors général. On se prit et reprit les villages, on gagna du terrain, on en perdit. Les 16 régiments de la jeune garde, commandés par le duc de Trévise, reprirent vaillamment Kaïa, appuyés de 80 canons réunis en une seule batterie qui vomit la mort dans les masses prussiennes. Menacés sur les derrières par le vicé-roi, ceux-ci furent enfoncés sur tous les points et chassés, non-seulement de Kaïa, mais de leurs positions de Rhana et de Klein-Gorschen. Le sort de la journée était flxé, bien que la bataille se soutint avec acharnement jusqu'à la nuit. Wintgenstein ordonna la retraite. Pendant la nuit, les alliés passèrent l'Elster à Pégau. Dès le lendemain matin, l'empereur de Russie et le roi de Prusse prenaient le chemin de Dresde...

Très-sanglante, cette bataille ne fut point décisive. Nous eûmes plus de 12,000 hommes hors de combat. Le chef d'état-major de Ney, le général Gourré, y fut tué. Parmi les blessés on notait les généraux Brenier, Girard, Chemineau et Guillot. Les alliés perdirent 15,000 hommes et nous laissèrent 2,000 prisonniers. Parmi leurs morts se trouvaient les princes de Hease- Hombourg et de Mecklembourg-Strelitz. Blûcher avait été blessé.

La proclamation suivante, qu'il adressa le lendemain, 3 mai, à sa jeune armée, élève un peu haut le parallèle offert par cette victoire; v. ni» le but de l'Empereur était évidemment d'encourager ces jeunes soldats, qui venaient de conquérir si brillamment leurs éperons :

a Soldats,

a Je suis content de vous! Vous avez rempli mon attente! Vous avez suppléé à tout par votre bonne volonté et par votre bravoure. Vous avez, dans la célèbre journée du 2 mai, défait et mis en déroute l'armée russe et prussienne, commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous avez ajouté un nouveau lustre à la gloire de «nos aigles; vous avez montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille de Lutzen sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland et de la Moskowa. Daus la campagne passée, l'ennemi n'a trouvé de refuge contre nos armes qu'en suivant la méthode féroce des barbares, ses ancêtres. Désarmées de Tartares ont incendié les campagnes, les villes, la sainte Moscou elle-même! Aujourd'hui, ils arrivaient dans nos contrées, précédés de tout ce que l'Allemagne, la France et l'Italie ont de mauvais sujets et de déserteurs, pour y prêcher la révolte, l'anarchie, la guerre civile, le meurtre. Ils se sont faits les apôtres de tous les crimes. C'est un incendie moral qu'ils voulaient allumer entre la Vistule et le Rhin, pour, selon l'usage des gouvernements despotiques, mettre des déserts entre eux et nous. Les insensés! ils connaissaient peu l'attachement à leur souverain, la

sagesse, l'esprit d'ordre et le bon sens des Allemands. Us connaissent peu la puissance et la bravoure des Français!

« Dans une seule journée vous avez déjoué tous ces complots parricides

Nous rejetterons ces Tartarcs dans leurs affreux climats, qu'ils ne doivent pas franchir. Qu'ils restent dans leurs déserts glacés, séjour de l'esclavage, de la barbarie, de la corruption, où l'homme est ravalé à l'égal de la brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée. Soldats! l'Italie, la France, l'Allemagne, vous rendent des actions de grâces ! »

Le lendemain de la bataille de Lutzen, l'armée française franchit l'Elsler. Pendant trois jours le vice-roi battit l'arrière-garde ennemie. Nous arrivâmes devant Dresde le 8. A notre approche, les deux souverains alliés quittèrent précipitamment cette antique capitale de la Saxe, où nous entrâmes sans tirer un coup de fusil. Peu de jours après, le vieux roi, qui s'était retiré à Prague, vint recevoir chez lui l'hospitalité que lui faisait l'empereur Napoléon.

Les alliés, qui craignaient l'interposition de l'armée française entre eux et les Autrichiens, sur l'adhésion desquels ils savaient pouvoir compter, s'étaient dirigés sur Bautzcn dans un camp retranché. Leurs rangs s'augmentaient chaque jour. 4,000 hommes de troupes fraîches leur étaient arrivés de Silésie; les Russes attendaient le corps de Barclay de Tolly et celui de Sacken. Le général Labanoff, enfin, arrivait avec une forte réserve.

Une nouvelle bataille était imminente. L'Empereur se sépara à regret du vice-roi, dont la présence était indispensable à cette armée d'Italie où nous l'avons vu agir. Les alliés comptaient alors environ 160,000 hommes, bien postés dans un camp fortifié sur tout son front. La ville de Bautzcn, mise en bon état de défense, formait un des points d'appui les plus avantageux de l'ennemi, dont la droite s'étendait sur les hauteurs de Krekwitz, hauteurs toutes recouvertes de retranchements et de redoutes. Le roi de Prusse avait son quartier général à Kamschûtz, et l'empereur Alexandre, qui venait de prendre le commandement de l'armée alliée, était à Wurlchen.

Nos forces s'élevaient à environ 150,000 combattants ainsi composés : les 5' et 12e corps, les 2 divisions du 4e, qui n'avaient pas donné à Lutzen; 73,000 hommes, vainqueurs à cette bataille, plus le T corps, fort de 12,000 hommes, 10,000 de cavalerie et 6,000 de la garde.

L'Empereur fit ses dispositions d'attaque le 20 mai au point du jour. Le maréchal Oudinot (du 12* corps) passa la Sprée pour attaquer sur les hauteurs la gauche de l'ennemi. Le duc de Tarente eut ordre de jeter un pont de chevalets sur la Sprée près de Baut, et d'attaquer celte ville. Le maréchal Marmont (6« corps) dut jeter un autre pont à une demi-lieue sous Bautzcn. Le que l'Empereur avait confié au maréchal Soult, resta à la gauche du centre pour agir sur l'ennemi; les réserves de la garde prirent position eu arrière du He corps, à cheval sur la route de Bischoffwerda.

Le feu commença à midi, sans être un moment interrompu, jusqu'à cinq heures du soir. Nos 6« et 12» occupèrent les hauteurs où s'était fortifié l'en-

38d HISTOIRE DE L'ARMÉE

nemi. Pendant les divers combats qui résultèrent de ces avantages, Baulzen était vivement attaqué parla division Campans. Nos voltigeurs grimpèrent aux rochers qui font une sorte de piédestal à cette place, comme de véritables chasseurs de chamois. Nous pénétrâmes dans Bautzcn au moment où Macdonald enlevait les hauteurs de Prieswitz, dernier point culminant de la défense des alliés. Ceux-ci se retirèrent sur l'autre rive de la Sprée, en face de Daberchûtz, ville occupée par la division prussionne Liethen. Un des derniers épisodes de la journée fut la prise du village de Nieder-Kayna par la division Bonnet, qui culbuta aussi les Russes de leur dernier plateau. A sept heures du soir, les corps de Kleistet de Miloradowilz étaient réfugiés dans leurs retranchements, et l'Empereur entrait en vainquenr dans Bautzen, où il établit son quartier général. Il était plus gai qu'on ne l'avait vu depuis longtemps, o Messieurs, dit-il à ses généraux, reposons-nous ce soir Nous recommencerons demain! »

En effet, la journée du 20 mai n'était guère que le prélude d'une bataille plus importante. Le lendemain, le duc de Rcggio reçut l'ordre d'engager de bonne heure le combat à la tête du 12e corps, en attaquant la gauche ennemie commandée par Miloradowich et Gortschakof. Cette attaque était une ruse pour masquer la véritable attaque, conduite par les maréchaux Soult et Ney. Yers onze heures, Raguse engagea une formidable canonnade devant les retranchements ennemis. La garde et la réserve, masquées par des plantations, étaient également prêtes à se porter à droite ou à gauche suivant l'occurrence. Notre centre s'était déployé devant Blùcher, mais sans engager. L'Empereur voulait attendre. Fatigué d'une nuit passée entière à prendre les dispositions de cette journée, il eut l'incompréhensible sang-froid de se coucher au bord d'un fossé, protégé par les batteries de Marmont, et do s'y endormir. Mais ce sommeil ne dura guère; une vive canonnade le lança sur pieds. L'Empereur regarda l'heure, étudia un instant la position des corps d'armée, et, plein d'un instinct prophétique, il s'écria : a La victoire est à nous! »

Il distribue rapidement ses ordres; tous les corps s'ébranlent à la fois. Le canon qu'on entendait était celui de l'artillerie du prince de la Moskowa, qui, sur les ordres de l'Empereur, avait, par un long détour, surpris l'ennemi derrière ses ligues, manœuvre hardie et habile qui annulait les formidables retranchements dont son front se rempardait; l'ennemi ne s'était douté de rien.

Culbutaut les Russes au village de Klix, Ney franchit la Sprée, et repoussa l'ennemi devant lui jusqu'au bourg de Preililz, qu'il enleva bientôt, mais que les Russes parvinrent à reprendre plus tard. De son côlé, Soult déboucha un peu après midi. Déjà l'ennemi comprenait ses périls, et Alexandre poussa un fort noyau au-devant du duc de Dalmatie pour l'empêcher d'entrer dans l'engagement général. Mais, le moment étant venu de décider la bataille, l'Empereur se porta vers la gauche avec 4 divisions du général Lalour-Maubourg, la garde et autant qu'il put d'artillerie sur le flanc droit de la position ennemie devenu centre de l'armée russe. Pour s'opposer à cette nouvelle attaque, l'ennemi fut contraint d'appauvrir sa droite, ce qui fut rapidement mis

à profil par le maréchal Ney, qui reprit le village de Preisig cl déborda les allies sur Wurlchen. Un feu épouvantable tonnait sur une ligne de plus de trois lieues de développement. Vers trois heures, l'assaut put enûn être donné au camp ennemi, et Bliïcber désespéré comprit qu'il ne lui restait plus qu'un parti à prendre : la retraite. A six heures du soir, la défaite du vieux maréchal prussien était achevée, ses colonnes se retiraient dans une sorte de déroute; le champ de bataille nous restait jonché, pour ces deux journées des 20 et 21 , de plus de 18,000 hommes, contre 12,000 tant morts que blessés pour les nôtres. Nous fîmes de plus 3,000 prisonniers.

L'armée se mit en marche le lendemain avant le jour pour poursuivre l'ennemi qui avait pris la fuite dans toutes les directions possibles. L'arrière-garde russe, que commandait Miloradowitz, fut jointe par le 7* corps, qui n'avait pas été engagé la veille et que soutint la cavalerie du général Latour-Maubourg. Le combat fut ardent, et les Russes battus. Le général de cavalerie Bruyères eut les jambes emportées par un boulet vers la fin de l'action. Un malheur plus sensible à l'Empereur, ce fut la perte de son grand-maréchal du palais Duroc, qui fut également frappé par un boulet dont le ricochet tua raide le général du génie Kirgener. Duroc survécut douze heures. Napoléon pleura un ami sincère, l'un des plus dévoués de ses compagnons d'armes. Le récit de cette mort regrettable est raconté avec inûnimenl d'intérêt par le baron Fain.

Les alliés continuèrent leur retraite par les routes de Waldau et de Lauban. Les Français continuèrent leur poursuite, traversant la Queiss et la Bober. Le 26, le 5' corps arriva à Haynau, que gardait une garnison prussienne, qui dut se retirer. Le général Sébastiani rencontra près de Proltau un convoi ennemi, auquel il prit 500 hommes, 80 caissons et 22 canons.

Dans leur poursuite de l'ennemi, Marmont, Macdonald et Bertrand étaient parvenus sous les murs de Schwcdnitz; Ney, Lauriston et le général Reynier continuaient à s'avancer sur Breslau. L'Em|>creur ressentait évidemment une vive jouissance d'amour-propre à voir les armées d'Alexandre et du roi de Prusse fuir ainsi devant la sienne, formée en si grande partie de jeunes recrues que ce succès mûrissait. Il savourait avec bonheur celte faible compensation à de récens désastres. Les alliés, sur le point d'être acculés dans la haute Silésie, allaient se trouver dans une position des plus critiques. Aussi, ne prévoyant que nouveaux désastres, les deux souverains ennemis songèrent à appeler l'Autriche comme médiatrice pour obtenir un armistice. Leur but était de gagner du temps. Le 29 au matin, deux parlementaire, le général russe Schouvalof et le général prussien Kleist, se présentèrent aux avant-postes. Le duc de Vicencc fut chargé de les recevoir. Ces premiers pourparlers n'eurent aucun résultat. Nous avancions toujours pressant l'ennemi. Une seconde conférence eut lieu au village de Goebersdorf, et eut pour maigre résultat une suspension d'armes de trente-six heures. Pendant la conférence, nos canons chargés roulaient mèche allumée. Enfin, une convention moins dérisoire, résultat d'une troisième entrevue des commissaires à Plesswilz, le k juin, fut ratifiée le lendemain même par le prince de Neufchàlel et le général Barclay

de Tolly. L'armistice signé, l'Empereur partit pour Dresde. En réalité, cet armistice ne pouvait être profitable qu'aux ennemis. Il leur permettait de se rallier et de rectifier la mauvaise position où ils s'étaient jetés; il arrêtait l'élan de notre marche victorieuse; il aggravait le sort de nos garnisons bloquées, et que nous étions sur le point de secourir; il donnait enfin aux Russes et aux Prussiens le temps d'appeler à eux de nombreux renforts et de nouveaux alliés. Cependant, bien que contraire à la France par ces divers motifs, Napoléon était si désireux de la paix, qu'il l'accorda comme y étant un acheminement.

L'Empereur, toutefois, ne s'endormit point sur sa longanimité. Sachant à quels ennemis il avait affaire, il fit tous ses préparatifs pour être prêt à reprendre avantageusement la campagne si les négociations qui allaient s'entamer lui semblaient conclues d'une façon nuisible aux intérêts de l'empire français.

Napoléon se livra à Dresde à toutes les études de prévoyance que motivaient ses trop justes défiances. Il fit mettre en état de défense la ligne de l'Elbe; un camp retranché fut établi à Pyrna, de façon à fermer les débouchés de la Bohême. Il compléta enfin, sur une vaste échelle, la défense de Dresde, destinée, dans ses plans, à devenir le centre de ses opérations. « Dresde, disait-il à ses généraux, est le pivot sur lequel je veux manœuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont j'occupe le centre; les moindres communications s'allongent pour lui de tous les cantons qu'il doit suivre, et moi, en quelques marches, je puis arriver partout où ma présence et mes réserves sont nécessaires. »

Aux défiances exprimées par quelques-uns de ses plus vieux généraux, relativement à la hardiesse de la position choisie, Napoléon ajoutait :

a Vous craignez que je ne sois aventuré, si l'ennemi vient se placer entre mes lignes fortifiées de l'Elbe et du Rhin; mais, s'il a cette audace, j'entre alors en Bohême, et c'est moi qui le prends de revers. Rappelez-vous Arcolc, Marengo, Austcrlitz et Wagram... N'étais-je pas alors dans des positions plus hasardées? C'est dans les plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit maintenant se décider. Je vous le répèle , lu position que je prends m'offre des chances telles, que l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur le Rhin; tandis qu'une seule bataille gagnée me suffit pour rentrer dans ses capitales, débloquer les places de l'Oder et de la Vistule, et forcer enfin les alliés à la paix. »

Cependant l'Autriche n'avançait point dans son rôle de médiatrice, et son envoyé, le comte de Bubna, faisait comme a plaisir naître des difficultés aux propositions des plénipotentiaires français. Napoléon crut pouvoir s'en plaindre à son beau-père François, vieillard qui possédait, cette justice lui est àuef un fonds de loyauté qui déroutait parfois les traditions de son cabinet. Le prince de Metternich, comprenant bien que la comédie ne pourrait pas trop attarder son dénoûment, prit le parti d'aller lui-même trouver Napoléon, afin de mettre

au service de sa ruse tout le prestige de sa personne. L'Empereur le reçut en lui prouvant qu'il était déjà pénétré, o Si vous voulez la paix, qu'attendezvous? Nous avons déjà perdu un mois, et votre médiation devient hostile à force d'être inaclive... 11 ne vous convient pas, dites- vous, de garantir l'intégrité de l'empire français; si vous me l'aviez déclaré plus tôt, j'aurais été à temps de modifier mes plans, peut-être ne serais-je pas entré en campagne... Vous m'avez laissé m'épuiser par de nouveaux efforts... Mais la victoire vient de les couronner, ces efforts... Soudain yous me parlez d'armistice et de médiation puis, tout s'embrouille Sans vous la paix serait faite aujourd'hui »

L'Empereur continua assez longtemps sur ce ton vif et amer. Le prince de Metternich se défendit à l aide de tout l'arsenal des phrases diplomatiques. On pourrait résumer ses réponses à ceci : à savoir que l'Autriche voulait établir un ordre de choses qui, par une sage répartition de forces, plaçât la garantie de la paix sous l'égide d'une association d'États indépendants.

Au fait, ce que voulait secrètement l'Autriche, c'était l'Italie, comme la Russie voulait la Pologne, comme la Suède voulait la Norwége, comme la Prusse voulait la Saxe, comme enfin l'Angleterre convoitait la Hollande et la Belgique; en un mot, chacun rêvait le démembrement de l'empire français, chacun songeait à nous refouler derrière le Rhin, les Pyrénées et les Alpes, et contraindre la France à capituler. Et c'est au moment où nos drapeaux flottaient encore aux bouches de la Vistule et sur les rives de l'Oder, quand nous arrivions vainqueurs aux portes de Berlin et deBreslau, quand enfin la France

disposait encore de plus de 500,000 hommes Assurément, il était insensé

de croire que l'Empereur, dans les conditions militaires où il venait de se replacer, consentît à la moindre transaction, et, pour lui arracher une lieue de terrain, il fallait recourir aux seules armes.

Le prince de Metternich proposa un congrès à Prague. Il fut accepté. Le duc de Vicence fut désigné par l'Empereur pour l'y représenter. Les prétentions formulées par les puissances étaient ce que Napoléon avait prévu : révoltantes et inacceptables. Les principales exigences portaient sur l'abandon des provinces illyriennes à l'Autriche, avec une frontière ouverte sur l'Italie, le grandduché de Varsovie, la renonciation de l'Empereur au protectorat de la confédération du Rhin, à la médiation de la confédération suisse, et à la possession de la 32» division militaire, du département de la Hollande. Tant d'exigences n'avaieut évidemment pour but que d'indigner Napoléon, de le pousser à tout rejeter, et pouvoir ainsi, par une alliance immédiate contre lui, obtenir plus encore de la puissance des armes réunies. L'Empereur se montra infiniment plus accommodant qu'on n'eût été tenté de le supposer. Ainsi, il concéda les provinces d'Illyrie bornées sur l'Italie par l'Izonzo, ainsi que le grand-duché de Varsovie, et fit abandon de ses titres de protecteur et de médiateur des peuples qui tenaient pour lui. Mais il se montra d'abord moins facile relativement à la Hollande et aux villes anséatiques; pourtant il finit par en consentir aussi la remise, une fois la paix définitivement conclue, désirant jusque-là s'en faire

unmoyendecompensationpourobtenirderAngleterrelarestitutionde nos colonies. Mais lorsque le plénipotentiaire chargé de transmettre ces dernières concessionsarriva au congrès,rarmisticeétailexpirédcpuisquelque8 heures.. .L'Autriche s'empressa de déclarer qu'il était trop tard et qu'elle adhérait à la coalition !

Les hostilités durent donc, malgré les désirs bien manifestes de Napoléon, recommencer sur-le-champ. La déclaration de guerre de l'Autriche coalisée fut remise, le 12 août, au duc de Bassano. L'armistice avait été dénoncé deux jours auparavant.

L'initiative du cabinet viennois compromettait notre ligne d'opération dans les environs de Dresde, ville que l'Empereur avait voulu couvrir du côté de la Bohême; il avait construit d'importans travaux près de Pyrna et sur l'Elbe, et s'était fortifié partout où flottaient nos couleurs. Son armée était ainsi distribuée : les 4", 7» et 12* corps, ainsi que le 3e de cavalerie, étaient concentrés dans les environs de Dahme. Cette armée était destinée à agir contre le prince royal de Suède. Les 3% 5* et 11* corps, présentant un effectif de 100,000 hommes placés sous le commandement de Ney, occupaient la Silésie, opposés à 130,000 alliés qui s'y étaient réunis. Les 1", et 8* corps, les in et 4« de cavalerie, ensemble 70,000 hommes, occupaient les environs de Zitlau. Le 14* corps, fort de 17,000, et commandé par le maréchal Gouvion Saint-Cyr, campait à Pyrna, couvrant ainsi Dresde. La garde était dans cette ville avec l'Empereur.

L'armée autrichienne avait son quartier général à Prague, où l'empereur d'Autriche arriva le 15, bientôt rejoint par le roi de Prusse. La coalition, qui préparait ses trames de longue date, était parvenue à mettre sous les armes plus de 800,000 combattants. L'Angleterre fournissait des subsides et des munitions de toute espèce. Bernadotte était armé par elle; les landwehrs allemandes en avaient reçu 400,000 fusils et 100,000 sabres.

Les forces que l'Empereur avait à opposer à ces masses ne s'élevaient pas au-delà de 312,000 hommes prêts à marcher, et à 400,000, si l'on comptait les garnisons des places fortes, et quelques contingents d'alliés qui n'offraient déjà plus qu'un concours douteux. Les Polonais seuls semblaient inébranlables dans leur fidélité, assez mal récompensée plus tard, il faut tout dire (1).

(1) Voici, suivant les documents ofttciel», quelle était la composition de celte armée : Infanterie : 1" corps sous les ordres du général Vandamme, 80,000 hommes.

8« corps maréchal Victor, 80,000

3« corps maréchal Ney, «5,000

4e corps général Bertrand, 80,000

5* corps général Lauriston, 80,000

S* corps maréchal Marroont, 15,000

7« corps général Reynicr, 80,000

8« cor|« prince Poniatowsky, 10,000

9« corps maréchal Augercau, \ ils devaient rejoindre

10e corps général Rapp, J plus tard.

11* corps maréchal Macdonald, 30,000 hommes.

18' corps maréchal Oudinol , 80,000

Les coalises entrèrent en campagne dès le U août. Le général Sacken occupa sur-le-champ Breslau, le maréchal Blûcher s'empara des territoires neu-

13« corps maréchal Davoust, 30,000

14* corps marée. Gourion St.-Cjr, 17,000

La garde impériale, 05,000 Cavalerie : 1" corps gen.Latour-Maubourg, 10,000

*• corps géoéral Sébastian!, 5,000

8* corps général Artfghl, 0,000

4* corps général Kellermann, 4,000

S* corps général Mlhaud (devait rejoindre plus lard).

La garde impériale commandée par le général Nansouty, 5,000 1 Cavaleiie légère attachée aui dire» corps de l'armée, 110.C Réserve de l'artillerie, troupes du génie, etc., 10,000 hommes.

Le tout formant un effectif de 319,000 hommes.

L'armée avait en outre :

! ,S50 bouches à feu, dont 300 appartenant à la garde impériale. Il est bon de meure en regard de cet effectif l'état des forces dont disposai t la coalition : Armée rutte : Général en chef Barclay de Tolly; 5 corps d'armée. 1" corps commandé par le général WHlgenstein, 10,000 lantassins et 5,000 cavaliers, ••corps général Mlloradowilx, 18,000 fantassins, 10,000 cavaliers.

9* corps général Langeron , 50,000 fantassins, 10,000 cavaliers.

4* corps général Sacken, 18,000 fantassins, 5,000 cavaliers.

5» corps général Winringerode, 9,000 fantassins, 10,000 cavaliers.

Total de l'armée russe : 115,000 hommes d'iufanlerio et 40,000 de cavalerie. Armét pruteienne: Commandée en chef par le maréchal Blucher; 4 corps d'armée et une réserve.

1« corps commandé par le général York, 36,000 fantassins, 6,500 cavaliers. * corps général Kleist, 30,000 fantassins, 3,500 cavaliers. ]

3« corps général Bulow, 04,000 fantassins, 0,500 cavaliers.

4« corps général Faueatzieo, 44,000 fantassins, 8,000 cavaliers.

La réserve de cavalerie, aux ordres du général Rœderer, était de 5,000 hommes, plus 6,000 hommes de gardes.

Total de l'armée prussienne : 150,000 hommes d'infanterie, 09,500 de cavalerie. Armée suédoise : Commandée eu chef par le maréchal Stedinck; îo,ooo hommes d'infanterie et 5,000 de cavalerie.

Corps allemand à la solde de l'Angleterre, commandé par le général Walmoden, 95,000 fan-

Armée autrichienne : 4 corps et one réserve.

l«r corps commandé par le général Colloredo, formant SO.OOO fantassins, 9,000 cavaliers.

t* corps, d'abord aux ordres du général Chasteler, puis a ceux du général Merfeld; 15,ooo fantassins, 0,000 cavaliers.

3* corps commandé par le général Giulay, 90,000 fantassins, 9,500 cavaliers.

4« corps général Klenau, 95,000 fantassins, 3,000 cavaliers.

Réserve gén. Hesse-Hombourg, 30,000 fanUssins, 8,000 cavaliers.

Le corps détaché aux ordres du général Bubna offrait 10,000 fanlassius, 3,000 cavaliers.

Total : 110,000 hommes d'infanterie et 90,500 de cavalerie. Le total général des alliés était donc de 590,000 hommes, dont 100,000 cavaliers de troupes régulières, auxquels il faut joindre 3oo,ooo hommes de landwbcr qui furent successivement organisés.

A ces norobrmx soldais les alliés joignaient 1,000 pièces de canon.

très. De noire côté, nous commencions nos mouvements. L'Empereur se porta avec toute sa garde à Gorlitz, où il arriva le 18. Il apprit que les rois alliés étaient encore à Prague avec la garde impériale russe, les corps des généraux Barclay de Tolly et Wiltgenstein , et la réserve. Il pensa donc opportun de profiter de cette dispersion des forces ennemies pour essayer de faire accepter le combat à Blûcher, et, dans ce but, il dirigea sur Lobau la garde et le i" corps de cavalerie commandé par le général Latour-Mau bourg. Arrivé de sa personne à Lowenberg, le 21 août, il ne voulut pas perdre un instant pour reprendre l'offensive. Son initiative fut couronnée d'un premier succès, car nos soldats ayant trouvé, sur la route de Goldberg, le corps du général York, ils le culbutèrent et lui tuèrent beaucoup de monde. On se souvient que ce York fut le premier allié qui nous fit défection, au nom de la Prusse, dans un moment solennel. Le général Sacken, rencontré plus loin, fut ainsi complètement battu.

Blûcher était trouvé. Les premiers succès des nôtres l'affaiblissaient. H comprit combien sa situation était critique, et se retira derrière la petite rivière de Hainau, au-delà de Graditzberg. Lauriston ayant débouché son aile gauche, tandis que Macdonald l'atteignait de front, Blûcher recula encore, et passa la Katzbacb. Vaine retraite ! Nous le rejoignîmes corps à corps, et les généraux Latour-Maubourg, Gérard et Rochambeau, le battirent lui et ses lieutenants, les généraux Sacken et York, avec lesquels se trouvait le prince de Mecklembourg, qui se défendit fort bien. Blûcher se rejeta en toute hâte sur Jauer. Les journées des 21 , 22 et 23 lui coûtaient 7,000 tués, blessés ou prisonniers.

Napoléon, satisfait de ce premier succès, et comprenant qu'il serait difficile de le prolonger, retourna à Dresde avec Ney, laissant à Macdonald le commandement de ce corps d'armée, sélevant, infanterie et cavalerie, à 75,000 hommes.

L'Empereur avait envoyé contre Bernadottc, devenu l'ennemi de la France, les A', 7e et 12* corps, réunis sous les ordres du maréchal Oudinot. Le maréchal Saiut-Cyr se trouvait donc seul charge de la défense de Dresde. Les coalisés jugèrent le moment opportun pour entreprendre l'attaque de la capitale de la Saxe. 200,000 hommes débouchèrent, le 22 août, de la Bohême. Cette armée était placée de fait sous le commandement du prince de Schwartzemberg; mais le véritable général de l'armée, si l'on peut dire, c'était une sorte de comité aulique de guerre, placé à Vienne, et composé des rois et princes coalisés, de l'ambassadeur d'Angleterre lord Cathcart, des autres principaux ambassadeurs, des généraux Moreau, Barclay de Tolly, Diebitsch, Jomini (le général transfuge et historien), Knesebeck, etc., qui discutaient les opérations projetées et se prononçaient sur les plans. Des intérêts privés avaient empêché de confier ce commandement à l'archiduc Charles, qui avait fait ses preuves. L'empereur Alexandre était, d'une façon occulte et irresponsable, l'âme de ces délibérations.

11 faut dire que Schwartzemberg, qui n'avait pas les hautes capacités militaires indispensables pour faire tête à un jouteur de la force de Napoléon,

n'était pas non plus entouré de généraux fort distingués. Les principaux, qui, tous deux ont, dans ces temps derniers, joué des rôles, fatal pour l'un, retentissant pour l'autre, étaient le général Latour, tombé sous les coups du peuple insurrectionné, et le général Kadetzky, depuis si terrible aux Italiens du Nord (1). Le général Langueneau, officier saxon, était encore un traître à Napoléon, qui fut adjoint aux généraux déjà cités. Gouvion Saint-Cyr se trouvait dans une fâcheuse position, car il n'avait que 17,000 hommes à opposer à une aussi formidable masse d'assaillants. Il se retira derrière ses retranchements. Le 25, les coalisés prirent position sur la rive gauche de l'Elbe et cernèrent la ville. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr crut être attaqué sur-le-champ, pensant bien que l'ennemi ne laisserait pas à l'Empereur le temps d'approcher. Aussi fut-il fort étonné de voir Schwartzcmberg inactif, attendant encore des renforts, et se bornant à prendre des dispositions stratégiques. L'Empereur, inquiet de la position de Dresde, qu'il désirait voir tenir d'elle-même jusqu'au 25, voulut savoir précisément à quoi s'en tenir, dans son projet de se porter sur Pyrna, afin de faire une énergique diversion sur les derrières de l'ennemi, entreprise qui eût dû avoir de grands résultats. En conséquence, il expédia vers Dresde le colonel Gourgaud, un de ses officiers d'ordonnance, qui revint dans la nuit avec une connaissance parfaite des choses. Voici quel fut son rapport oral à Napoléon :

a La situation du maréchal Saint-Cyr est des plus critiques. On se dispose à évacuer le grand jardin. En rn'éloignant de Dresde, j'ai vu les feux de l'ennemi qui éclairaient tout l'horizon. Un village en flammes jetait des lueurs si' nistres sur toute la ville. — Eh bienl dit l'Empereur, quel est l'avis du duc de Bassano? — Sire, M. de Bassano ne pense pas qu'on tienne encore vingt-quatre heures. — Et vous? — Moi, sire, je pense que Dresde sera enlevée demain, si votre Majesté n'est pas là. — Puis-je compter sur ce que vous me dites? — 8ire, j'en réponds sur ma têtel » Après avoir entendu Gourgaud, l'Empereur manda auprès de lui le général Haxo, ingénieur habile, et, le doigt appuyé sur la carte, il lui montra ce qu'il attendait de son intelligence et de son dévouement, lui parlant en ces termes : « Voilà Vandamme qui s'avance au-delà de l'Elbe, par Pyrna, il s'y trouvera sur les derrières de l'ennemi, dont l'empressement pour s'enfoncer jusqu'à Dresde a été extrême. Mon projet était de soutenir ce mouvement avec toute l'armée, et c'était peut-être le moyeu d'en finir une bonne fois avec mes ennemis; mais le sort de Dresde m'inquiète, je ne veux pas sacrifier cette ville. Il ne me faut plus que quelques heures pour m'y rendre, et je me décide, non sans regret, à changer de plan pour marcher à son secours. Vandamme est encore en forces suffisantes pour suppléer à ce mouvement général, et faire un grand mal à l'ennemi. Que de Pyrna il

(1) Badeliky ne se forma que depuis; on l'a vu, dans sa dernière campagne contre le malheureux Charles-Albert, en 1818, à Tage de 83 ans, se faire mettre à cheval le malin, cl ne s'en faire déposer que le soir, et cela pendant 11 ou 15 jour» consécutif». Alors ce n'était qu'un officier de courage et rien de plu*.

se porte sur Gieshubel, qu'il gagne les hauteurs de Pelerwalde, et qu'il «'y tienne;... qu'il en occupe tous les défilés, et que, de ce poste inexpugnable, il attende l'issue des événements qui vont avoir lieu sous les murs de Dresde. C'est à lui qu'est réservé le soin de ramasser l'épée des vaincus. Mais il faut du sang-froid; il faut surtout ne pas se laisser imposer par la cohue des fuyards. Expliquez bien mes intentions à Vandamme, et dites-lui tout ce que j'attends de lui. Jamais il n'aura eu une plus belle occasion de gagner le bâton de ma* réchal! »

Le générai Haxo ayant tout compris, descendit aussitôt des hauteurs de Stolpen dans les gorges de Lilienstein, rejoignit le général Vandamme, et ne quitta plus ses pas.

A peine le général Haxo était-il parti, que l'Empereur fit rentrer Gourgaud : « Prenez un cheval frais, lui dit-il, retournez sur-le-champ à Dresde, dites qu'il faut tenir... que j'arrive. Vous trouverez en chemin la division Teste; faites-la revenir sur Dresde. Vous trouverez aussi Lefèvre-Desnouettes; diteslui de tenir ses escadrons prêts sur mon passage. La vieille garde partira d'ici à la petite pointe du jour, je serai moi-même de bonne heure à Dresde. Faites en sorte que je vous trouve à mon entrée dans Neustadt... Partez. » Et Gourgaud reprit aussitôt au galop le chemin de Dresde.

Le 26, à la pointe du jour, un changement de direction s'opéra. L'Empereur était à cheval, et ses troupes avaient déjà pris la route qui ramène de Stolpen sur Dresde (1).

L'Empereur arriva à Dresde le 26 au matin, accompagné de la garde et du i" corps de cavalerie. Le même jour, à quatre heures après midi, les coalisés, qui ignoraient le retour de Napoléon , commencèrent résolument l'attaque, persuadés d'avoir affaire à un très-faible ennemi. Nous subîmes encore là une défection. Deux régiments de hussards westphaliens, dont la confiance était ébranlée, passèrent à l'ennemi. Chaque colonne des coalisés marchait précédée de cinquante pièces de canon, qui ouvrirent un feu nourri sur la ville. Le combat débuta d'une façon fougueuse et acharnée. Nos batteries de redoutes avancées eurent peine à ralentir la marche des colonnes ennemies qui, pleines d'ardeur, arrivèrent jusqu'aux palissades. Nos affaires allaient mal. Au centre, les Hongrois de Colloredo avaient déjà enlevé la redoute de la barrière de Dippodiswalde; sur la droite, à la porte de Freyberg, nos batteries étaient éteintes par le feu supérieur de l'artillerie autrichienne, et, sur la gauche enfin, Russes et Prussiens pénétraient dans le faubourg de Pyrna... les habitants fuyaient l'ennemi pouvait se croire sur de la victoire; partout, dans

son délire, il criait : A Paris! à Paris! Une porte restait à forcer, celle de Planen; l'ennemi s'y précipite Mais tout à coup cette porte s'ouvre, et les assaillants s'arrêtent pour ainsi dire médusés. Ce fut comme l'irruption d'un volcan ! Qu'on s'imagine les bataillonsde la vieille garde commandés par Cambronne, Tyndall et Dumoustier, qui s'élancent, couverts par le feu foudroyant

(I) Fain.— Jomm.

des mars crénelés. Prises à reYers par celui des redoutes, les colonnes autrichiennes reculent épouvantées. Leurs pièces sont abandonnées, quand leurs canonnière ne sont pas massacrés sur leurs affûts, et cette irruption s'est répétée à chaque porte de la ville, d'où des sorties simultanées nous firent en un clin d'oeil reprendre l'offensive. Nous reprîmes toutes les positions que l'ennemi avait déjà réussi à conquérir. L'Empereur, à la tête dé la cavalerie, parcourut la plaine au milieu d'une grêle de mitraille et de boulets qui abattaient à ses côtés ses aides-de-camp. Sa présence causa sur toute la ligne une sensation électrique. Scbwartzemberg était stupéfait et éperdu. La présence de l'Empereur à Dresde lui semblait un rêve, rêve terrible, qui changeait sa facile victoire en une sanglante défaite. 11 rallia de son mieux son armée, à l'abri de ses batteries qui, continuant leur feu jusqu'au soir, protégèrent la retraite des coalisés se réfugiant en désordre sur les collines. L'ennemi perdait, dans cette première journée, en outre de plus de 2,000 prisonniers, 4,000 hommes tués ou blessés. Notre perte fut aussi assez sensible; elle s'éleva à environ 3,000 hommes, et cinq généraux : Gros, Boyeldieu, Combelles, Dumouslier et Tyndall, tous de la garde, étaient parmi les blessés. Si l'Empereur ne fut ni blessé ni tué, la chose peut être considérée comme un miracle.

Le lendemain de cette journée au dénoùment si imprévu, l'Empereur prit ses dispositions pour attaquer l'ennemi sur ses hauteurs. Les coalisés comptaient 70,000 hommes de plus que nous, et devaient espérer une revanche. Les 2* et 6' corps de cavalerie nous rejoignirent, ce qui améliora les plans de Napoléon. L'aile droite fut confiée à Murât, qui venait de rejoindre l'Empereur. La gauche, commandée par le maréchal Ney, et le centre par sa Majesté en personne, constituaient un des plus forts commandements de nos batailles. Les coalisés s'avouaient-ils en secret que la présence de Napoléon, à cheval au milieu des boulets, valait leurs 70,000 hommes d'avantage numérique? On ne sait! mais toujours est-il que Schwartzemberg ne parut jamais aussi sombre à son état-major, la veille si sûr de son fait, qu'on y parlait beaucoup de Paris. L'armée combinée se partagea dans les positions qu'elle prit, entre les collines sur lesquelles elle s'était réfugiée la veille et la plaine où nous étions développés.

L'Empereur reconnut, le 27 de grand matin, que la gauche ennemie ne touchait point à l'Elbe; afin de l'empêcher de s'y appuyer, il précipita sur ce point une attaque de tirailleurs; peu à peu la canonnade s'engagea sur toute la ligne, et, à neuf heures, l'Empereur donna l'ordre d'attaque générale, malgré une pluie fort gênante qui prit bientôt les proportions d'un déluge et détrempa tout le terrain; pourtant l'ardeur de nos soldats n'en fut point ralentie. Partout l'ennemi nous reçut avec résolution. Notre centre immobile vit ses ailes se développer pour contourner l'ennemi. La réserve était formée de la vieille garde, l'héroïne de la veille. L'Empereur, impétueux et insouciant de ses dangers, était partout.

Une circonstance singulière est celle-ci; le doigt de la Providence y semble empreint. Une de nos batteries s'était tue, faute à ses coups de porter. L'Em-

perear s'en aperçoit, et lai ordonne de reprendre son feU, afin de faire diversion cheB l'ennemi, trop sur la défensive ailleurs. À la première salve, on peut reconnaître qu'une grande agitation se manifeste sur la hauteur occupée par les alliés. Sans doute, un des principaux chefs de l'armée coalisée a été

frappé mais lequel (!)? On ne tarda point à reconnaître que ce n'était ni

Schwartcemhcrg ni aucun des princes alliés. La Providence voulut que celui qu'un boulet français alla ainsi renverser au milieu de l'état-major russe,

fût un de nos illustres traîtres, le vainqueur de Hohenlinden

Sur la droite, le canon témoignait de l'avantage que prenait notre cavalerie sous le roi de Naples. L'Empereur se porta de sa personne sur la gauche, afin d'en diriger les mouvements correspondants. Le centre soutenait le fort de la bataille. L'Empereur trouva le duc de Trévise qui rejetait l'ennemi sur la route de Donna. Content de notre attitude sur ce point, il revint au centre. L'aile gauche ennemie commençait à se voir écrasée par le général Latour-Maubourg etleducdeBellune, non moins heureux que l'était Murât contre leur aile droite. Ce dernier s'était avancé sur la route de Frezbergjusqu'àGrumbach, où il avait coupé l'avant-garde de Klenau. Le roi de Naples avait pris une part de soldat à ce mouvement tout à fait opportun et décisif. Le sabre à la main, remarquable par sa stature et l'éclat théâtral de son costume (2), il avait fondu comme un lion sur les carrés autrichiens mis en déroute. Le terrain, tout baigné de pluie, était plus défavorable à l'ennemi qu'à nos soldats, attendu qu'il avait à se soutenir sur la déclivité des collines où la cavalerie ne fut d'aucun usage, de sorte que des colonnes entières se rendirent prisonnières

(1) Une circonstance singulière vint le faire deviner. Après le bataille, on trouva à Hottniu un chien qui avait été perdu par le général qu'avait blesse la décharge ordonnée par Napoléon, et sur le collier de ce chien on lut : J'appartiens au général Moreau. Bientôt après on eut la preuve que c'était en effet Moreau qui, revenu récemment d'Amérique, accompagnait l'empereur Alexandre à titre de conseil. Il venait de communiquer à Alexaudrc quelques observations lorsqu'un boulet lui fracassa les deux jambes, qu'il fallut ensuite couper. Il ne survécut point aux suites de celle double opération. Étrange coïncidence! c'est l'homme qu'il a trahi, qui ordonne par hasard à une batterie muette de Urer... et le boulet qui tue le traître est, pour ainsi dire, lancé par la main même de Napoléon 1 —Moreau fut enterré dans une église de Saint-Pétersbourg.

Murât attirait l'attention, dit un historien allemand, et fixait tous les regards par sa taille, par son costume brillant et par les riches harnais de son cheval. Sa figure, ses beaux yeux bleus, ses gros favoris, ses cheveux noirs bouclés qui tombaient sur le collet d'un kurtka (habit polonais) dont les manches étroites avaient une ouverture au-dessus de l'épaule, excitaient l'attention. Le collet de son habit était richement brodé en or; l'habit était serré par une ceinture dorée à laquelle pendait un sabre léger, à lame droite, à la manière des anciens Romains, sans tranche ni garde. Ce prince portait ordinairement un pantalon large, couleur amarante, dont les coutures étaient brodées en or, et des bottines de peau jaune ou de nankin. L'éclat de ce costume était encore rehaussé par un grauc! chapeau garni de plumes blanches, avec une large bordure d'or, et un grand plumet composé de quatre grandes plumes d'autruche retombantes, au milieu desquelles s'élevait une magnifique aigrette de héron. La selle et les é tri ers dorés étaient de forme hongroise ou turque. Le cheval était couvert d'une housse traînante, bleu de ciel, richement brodée en or; la bride était magnifique. »

sans faire usage de leurs armes. Les régiments de Lusignan et Reynier se livrèrent ainsi} ceux de Beaulieu, Nugent et Colloredo furent, pour ainsi dire, détruits, tant les morts, les blessés et les prisonniers les réduisirent. A midi, les généraux autrichiens Andrassy etMilesino étaient tués, les généraux Mariassy, Giulay et Fieremberger étaient blessés, et parmi les prisonniers on notait le feld-inaréchal-lieutenant Met/ko ainsi que le général-major Seckensky. Une heure plus tard, tout un corps de 15,000 hommes mettait bas les armes. A trois heures, la victoire était décidée et l'ennemi battait en retraite de toutes parts.

Le prince de Schwarfcemberg fut obligé de se réfugier, à travers des chemins impraticables, en Bohême. Les pertes ennemies, pour cette seconde journée, atteignirent le chiffre peu commun de 40,000 hommes, dont 18,000 prisonniers, la majeure partie Autrichiens. 130 pièces de canon, 130 caissons et 18 drapeaux formèrent notre butin.

Plein d'espoir de développer encore sa victoire, l'Empereur s'élança à la poursuite des ennemis, pensant les cerner entre lui et Vandamme, qu'il supposait formidablement placé, par ses ordres, sur les hauteurs de Pyrna. La ruine des coalisés pouvait être consommée... mais l'instant semblait venu où les fautes de ses lieutenants devaient compromettre tous les succès que luimême remportait avec tant de génie et d'éclat. Vandamme, au moment où l'Empereur triomphait si glorieusement de la coalition des empereurs et des rois, Vandamme, disons-nous, aventuré dans la vallée de Tœplitz, s'y faisait battre, tandis que Macdonald, en Silésie, éprouvait un échec sur la Katebach, et que le maréchal Oudinot, ayant rencontré Bwnadotte et Bulow dans la plaine de Gross-Beeren, était forcé de plier sous le nombre et se retirait sur Wittemberg, alors que Napoléon le croyait entré à Berlin... Ainsi s'annulait, sur divers points, la victoire de l'Empereur dans la plaine ensanglantée de Dresde!

Tœplitz était le point de réunion indiqué par le prince de Schwartremberg aux débris de son armée. Les généraux Cbasteler, Radetzky, de Colloredo et Barclay de Tolly se retirèrent par des routes diverses, sans pouvoir trop choisir. L'Empereur accompagna jusqu'à Pyrna nos colonnes en chasse des vaincus. Mais à Pyrna, Vandamme manqua. La suite à donner à la victoire du champ de bataille était donc désormais impossible. Harassé par les fatigues de ces cinq journées dévorantes, toujours à cheval, transpercé jusqu'aux os, Napoléon fut pris d'une indisposition que des vomissements répétés tournaient au sérieux. Son entourage le supplia de revenir à Dresde; il céda, et quelques jours de repos le rétablirent.

11 nous reste à indiquer rapidement les différentes opérations, toutes néfastes par leurs résultats, qui furent l'œuvre des lieutenants de l'empereur Napoléon, et qui atténuèrent par leur réunion le puissant effet qu'eût dû opérer, dans nos affaires militaires, le grand succès des deux journées de Dresde. Nous finirons par un examen de la situation.

Trois désastres presque simultanés nous frappaient donc au moment même

où Napoléon triomphait sous les remparts de la capitale de la Saxe. La défaite de Yandamme a été l'objet de discussions passionnées où ce général qui avait, disait Napoléon au général Haxo, une si belle occasion de saisir son bâton de maréchal de France, est jugé diversement. Les écrivains qui lui sont le plus favorables, établissent les faits de la façon que nous allons analyser. Tœplitz, où se trouvaient le corps diplomatique, le cabinet des souverains alliés et le dépôt du quartier général allemand, s'était effrayée de l'approche du 1" corps. Tout fuyait. Déjà Yandamme avait chassé des hauteurs de Peterswalde le général Oslermann, envoyé pour s'opposer à sa marche. 11 lui avait tué 2,000 hommes. Ostermann, qni espérait des renforts de Schwartzemberg, reprit la défensive, se battit énergiquement de sa personne, perdit un bras et parvint à couvrir Tœplitz. Des renforts arrivèrent, et Vandamme fut contraint de se retirer à Korwitz et à Kulm. Isolé dans la plaine, Yandamme ne prévoyait pas sitôt Schwartzemberg, qui voulut profiter de son isolement; mais Vandamme ayant reçu le jour même l'ordre de continuer sa marche sur Tœplitz, il espéra être soutenu et s'abandonna à sa fortune. Schwartzemberg ne perdit pas un instant et attaqua. Les Français se battirent héroïquement; mais le nombre est la plus - vulgaire des conditions de victoire. Écrasé par les masses, le 4" corps perdit dans cette journée fatale plus de 10,000 hommes et 7,000 prisonniers. Le malheureux général en chef, les généraux Haxo et Guyot partagèrent son sort : Haxo était de plus assez grièvement blessé. Les débris du 4" corps rejoignirent l'armée à Dirsterdorf le 4" septembre.

Le combat de Gross-Beeren n'avait pas pour le maréchal Oudinot une issue plus heureuse. Le duc de Reggio n'avait pu gagner Berlin aussi rapidement que l'Empereur l avait supposé. Changeant sa direction, ce fut par la route de Wittemberg qu'il s'approcha. Mais Bernadotte était avisé de notre approche. Il avait à la hâte quitté Postdam et plante son quartier général dans la plaine même de Berlin. Débouchant, le 22, de Trebbin, Oudinot se trouva devant 4 00,000 hommes. Le duc de Reggio n'était point homme à reculer. Songeant combien une victoire serait plus avantageuse que ne serait nuisible une défaite, il accepta la bataille. Elle eut lieu le 23 août. Le général Bertrand, à la tête du 4* corps, fut toute la journée aux prises avec les Prussiens; le général Régnier réussit à faire reculer ses adversaires et à leur prendre un village. Le général Guilleminot ne fut pas moins heureux d'abord, l'affaire s'engageait sous d'cxcellens auspices; mais Bulow, NVorouzof et >Vintzingerode reprirent peu à peu l'avantage et, vers le soir, nos pertes étaient assez sensibles pour que le duede Reggio crût devoir se retirer, le combat cessant d'ailleurs devant la nuit, n prit la route de Wittemberg, disputant pied à pied le terrain à l'ennemi.

Macdonald n'était pas plus heureux sur la Katzbach. Blûcher, tout étonné de n'être pas attaqué, comprit que, partant pour Dresde, l'Empereur avait emmené presque toutes ses forces avec lui. Cette persuasion le décida à prendre sur-le-champ l'offensive. H se mit en mouvement le 26 pour passer la Katzbach, avec Sacken et York. Les Français, de leur côté, commençaient leur

marche, le maréchal Macdonald ayant aussi décidé l'attaque; mais nous fûmes rejoints avant d'avoir pu choisir nos positions. Le général Sébastiani eut beaucoup à souffrir de l'immense supériorité numérique de la cavalerie ennemie, tandis qu'on s'attaquait énergiquement sur tous les points. La journée nous fut pénible. Le général Tarayre vit sa colonne écrasée par le corps tout entier de Sacken. Macdonald, le soir, jugea devoir se retirer par Pransnitz. Le 4, continuant notre retraite, nous repassions le Zobaner-Wasser.

Ney, enfin , le soldat heureux, avait été substitué à Oudinot dans le commandement des troupes qui , à Gross-Beeren , venaient de combattre sous les ordres du maréchal. L'intention du prince de la Moskowa était de se placer le plus vite possible entre Dresde et Berlin. Mais Ney ne commandait qu'à 45,000 hommes, et le prince royal de Suède couvrait Berlin avec 400,000 Russes, Prussiens et Suédois. L'ennemi fut rencontré à Dennevitz et le combat s'engagea vivement. Les généraux Bertrand, Lorge, Morand et Fontanclli, firent vigoureusement tête aux Prussiens de Tauenzien. L'arrivée de Bulow fut même assez opportune pour ce dernier qui pliait. Bertrand se vit le plus particulièrement pressé. Le général Guillcminot, excellent officier, s'empara du village de Golsdorf; la division Pactbod s'engagea avec le 42' corps. Alors on se battit partout. Nous gagnions peu à peu du terrain, lorsque Bernadotte, accourant avec ses réserves de 40,000 hommes frais et 450 bouches à feu, nous enleva nos avantages. Les divisions saxonnes qui combattaient dans nos rangs lâchèrent pied les premières. L'ennemi, renforcé, rafraîchi, profita de notre épuisement, reprit les divers villages que nous lui avions enlevés. Macdonald, ne voulant pas multiplier nos perles, ordonna la retraite sur Gorgau. Le maréchal Oudinot, reste au commandement des 7* et 42* corps, et qui avait accompli mainte charge brillante, se retira vers Schweidnitz.

« Je me suis un peu étendu sur nos désastres, « fait dire à l'empereur Napoléon le général Jomini, dans un ouvrage où, à la façon antique, il met son héros en scène et racontant lui-même sa vie à d'illustres capitaines des temps anciens, » parce qu'ils eurent une notable influence sur les résultats delà campagne. Ces échecs multipliés ont fait concevoir des doutes sur l'habileté de mon plan et sur la solidité des principes sur lesquels il reposait. Rien n'est plus injuste. Pour réussir, il ne m'a manqué que des troupes un peu plus aguerries et rompues aux fatigues, mais principalement une plus grande quantité de bonne cavalerie. Un plan basé sur l'emploi alternatif d'une masse supérieure, au point décisif, exige que les armées secondaires, qui restent sur la défensive, soient organisées de manière à battre en retraite pour ne pas se laisser entamer; or, les retraites ne s'effectuent pas sans une bonne cavalerie, surtout avec de l'infanterie peu expérimentée. Pour juger si le système des lignes centrales est défectueux, il importe d'établir parité de moyens, c'est-àdire qu'il faudrait voir ce que j'eusse fait entre l'Elbe et la Katsbach, si j'avais eu, comme les alliés, des soldats robustes et 80,000 chevaux.

« Je ne dissimule pas néanmoins que le système des lignes centrales ne soit

plus avantageux avec une ligne de 100,000 hommes contre trois corps de 33,000 hommes, qu'avec une masse de 40,000 hommes contre trois armées de 120,000 hommes. D'abord, la difficulté des vivres devient extrême avec des armées aussi énormes, surtout dès qu'on réussit à les concentrer dans un espace étroit. Ensuite, il est plus aisé de manœuvrer contre des fractions de 30,000 hommes et de se porter des coups mortels, qu'il ne l est d'entamer 120,000 combattants. Plus les masses sont grandes, plus l'action du génie est soumise au caprice des accidents, et plus les événements secondaires ont de réaction.

« Malgré ces vérités, ce n'était pas le système qui péchait, mais bien les mesures d'exécution. Pouvais-je prévoir que Macdonald s'exposerait à un revers sanglant, en agissant en sens contraire de mes instructions? Peut-être eusséjc mieux fait de l'attirer derrière la Queiss, à l'instant même où la question allait se décider à Dresde. Oui, je le crois, il eût été plus sage d'attendre l'issue de la bataille pour attaquer Blûcher; car, si nous avions été vaincus à Dresde, tout succès en Silésie aurait été éphémère, pour ne pas dire calamiteux.

« On peut appliquer les mêmes reproches aux opérations d'Oudinot et de Ney contre le prince de Suède. En un mol, il aurait fallu frapper au point décisif, avec la masse de nos forces que j'aurais conduites en personne, et rester en observation, sur la défensive, partout où je ne serais pas. La première conséquence de ce système eût été de faire replier Macdonald sur Gœrlitz, quand je marchais vers Dresde, ce qui m'eût permis d'emmener le 3*'corps avec moi sur l'Elbe, et d'y frapper à coup sûr avec des forces plus considérables, soit sur Prague, soit sur Dresde. Si je déviai de ces maximes, c'était dans l'espoir de diminuer les chances défavorables résultant de mon infériorité en nombre, prenant partout l'initiative, et le non-succès de la campagne dépendit probablement d'un excès de confiance puisé dans l'application d'une règle si incontestable. Il en eût été autrement si j'avais pu me multiplier, car j'aurais bien su remédier, par de bonnes manœuvres, à une infériorité locale momentanée. Frédéric avait triomphé à Leuthen contre des forces triples; Macdonald ne pouvait-il pas lutter avec 80,000 hommes contre 95,000?

a Au fait, ce qui m'a le plus manqué dans cette campagne, ce sont deux lieutenants qui entendissent bien la grande guerre. Je n'étais sûr de rien là où je ne me trouvais pas en personne. Si jamais j'eus lieu d'éprouver que mon système d'état-major était vicieux, ce fut dans ces opérations mémorables.

a J'aurais eu mauvaise grâce d'attendre de mes lieutenants tout ce que j'aurais pu faire moi-même; cela était impossible. Arbitre des réputations comme grand capitaine, maître de la fortune de mes officiers comme souverain , je tenais en mes mains les deux grands mobiles qui dominent les hommes. Dès que je paraissais sur un point, la confiance, l'enthousiasme, l'ambition, la crainte, toutes ces passions se réunissaient autour de moi; mes subordonnés leur déguisaient ou aplanissaient toutes les difficultés et leur faisaient opérer des prodiges. Mes lieutenants, au contraire, rencontraient partout des riva-

lités, des défiances à égalité de talent; ils n'eussent pu m'égaler dans leurs opérations, à plus forte raison lorsqu'il n'y avait pas plus de similitude de caractère et de génie que de moyens d'action. »

Tant de combats s'étaient accomplis durant le mois d'août, que les armées des coalisés, épuisées de fatigue, passèrent tout le mois de septembre autour de Dresde, sans autre événement que quelques engngements sans portée. Schwartzemberg désirait rentrer en Saxe et agissait en conséquence. L'empereur Napoléon ne quittait guère Dresde, s'y ingéniant à frapper quelque grand coup; l'armée était campée aux alentours. Mais le signal de la reprise des grandes opérations ne tarda pas à être en quelque sorte donné par l'arrivée de l'armée de Pologne, forte de 60,000 hommes, et arrivant de par-delà Moscou. Ces soldats portaient une sorte de casque carré, surmonté de la croix grecque et du chiffre impérial. Dans la cavalerie, on voyait avec étonnement des hommes armés d'arcs et de flèches : c'étaient des Tartares et des Baskirs. Cette armée était commandée par le général Benningsen.

L'Empereur tenait à retenir sur l'Elbe les armées alliées, et, pour y réussir, il songea de leur faire naître des craintes sur Berlin. Dans les divers mouvements qu'effectuèrent nos troupes, les communications de Blùcher et de Bernadotte se trouvèrent interceptées. Mais un contre-temps nouveau était réservé à nos armes : Napoléon apprit que le roi de Bavière lui faisait à son tour défection. A cette nouvelle inattendue, lit-on dans les Mémoires de Napoléon, l'Empereur crut devoir changer le plan de campagne qu'il avait médité depuis deux mois, et pour lequel on avait disposé les forteresses et les magasins. Ce plan consistait à jeter les alliés entre l'Elbe et la Saale, et, manœuvrant sous la protection des places et des magasins de Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg, d'établir la guerre entre l'Elbe et l'Oder (l'armée française possédait sur l'Oder les places de Glogau, Custrin et Stettin), puis, selon les circonstances, de débloquer les places de la Vistule, Dantzick, Thorn et Modlin. Il y avait à espérer un tel succès de ce vaste plan, que la coalition en eût été désorganisée, et tous les princes de l'Allemagne confirmés dans leur fidélité et dans l'alliance de la France. Si, comme on avait dû le penser, la Bavière eût tardé quinze jours à changer de parti, on eût été assuré qu'elle n'en eût plus changé.

Notre armée continuait à se concentrer autour de Leipsick, sur laquelle le prince Schwartzemberg se dirigeait aussi. L'Empereur y arriva le 1 3 au matin; il y trouva Marmont et Augereau. L'ancienne Leipsick est renfermée dans une enceinte étroite, irrégulière, et qui, dans son ensemble, se rapproche du carré. Une vieille chemise de maçonnerie, garnie d'un fossé sans contrescarpe et plantée d'arbres, forme cette enceinte. La ville communique avec ses faubourgs par quatre portes; voici leur désignation : au nord , les portes de Halle et de Randstadt, qui conduisent à l'Elster; à l'est, la porte Grimma; au sud, la porte de Saint-Pierre. Les faubourgs sont neufs et vastes. Ceux du midi et de l'est sont ceints de murs; ceux du nord sont protégés par la Partha. Enfin, le fau-

bourg de Randstadt, qui est dans la direction de Lutzen , conduit à un long défilé resserré entre les marais de l'Elster.

L'empereur Napoléon passa la journée du 15 à reconnaître les positions de l'armée ennemie; les vedettes des deux armées n'étaient qu'à quelques portées de fusil de distance. Dans sa tournée, il rencontra le corps du duc de Castiglione, qui arrivait de France et qu'il voyait pour la première fois. Trois régiments de ce corps, récemment organisés à Wurtbourg, n'avaient pu encore inaugurer leurs aigles. L'Empereur, qui ne laissait jamais échapper une occasion d'agir sur le moral de ses troupes, voulut procéder sur-le-champ à cette cérémonie; le prince de Neufchâtel , en qualité de vice-connétable, l'organisa rapidement. Les bannières qui se développaient sous les aigles encore enveloppées furent déployées, et l'Empereur, après un chaleureux exorde de circonstance, fit faire le serment de fidélité. Toute cette cérémonie s'accomplit avec un grand enthousiasme.

Voici quel était l'état des forces des deux armées :

Nous avions dû laisser Gouvion Saint-Cyr avec 25,000 hommes à Dresde, ce qui réduisait à 156,000 notre effectif, dont suit la division : — Aile droite, 27,000 hommes, commandés par le roi de Naples; — aile gauche, 44,000 hommes, commandés par le prince de la Moskowa; — le centre, 46,000 hommes : l'Empereur s'y tenait;— corps détaché derrière Leipsick, 15,000 hommes, commandés par le général Bertrand; — réserve, vieille et jeune garde, commandée par le général Nansouty, 24,000 hommes. La cavalerie ne figurait que pour 22,000 hommes dans cet ensemble. Outre les chers de chaque grande division de l'armée qui viennent d'être désignés, celte armée était commandée par les maréchaux Victor, Oudinot, Augereau, Hacdonald, Marmont, et par les généraux Lauriston, Poniatowsky, Michaud, Latour-Haubourg, Drouot, Maison, Sébastiani, Souham , Arrighi , Régnier, Bertrand, etc.

Les forces des alliés étaient plus que doubles des nôtres, puisqu'elles se montaient à 350,000 hommes, dont 54,000 de cavalerie, divisés ainsi : — Y armée dite de Bohême, 145,500 Russes, Autrichiens et Prussiens, commandés par le prince de Schwartzemberg; — l'armée du Nord, 82,500 Suédois, Russes et Prussiens, commandés par le prince royal de Suède, Bernadotte; — formée de Pologne, 35,000 Russes et Autrichiens, commandés par le général Benningscn; — l'armée de Silésie, 94,000 Russes et Prussiens, sous les ordres du général Blùcher.

Le 16 octobre, au point du jour, l'Empereur étudiait les premiers mouvements des colonnes ennemies, lorsque les batteries prussiennes donnèrent le signal de l'attaque. Presque au même moment l'armée s'ébranla sur tous les points, et le feu s'engagea ardemment de part et d'autre. Notre droite fut entreprise par le général Kleist et rencontra les Polonais. Les villages que nous occupions furent simultanément attaqués sans succès. Le duc de Tarante prit en flanc le général Klenau, et nous obtînmes dès le début divers succès partiels. Napoléon, jugeant le moment arrivé de tenter quelque manœuvre propre

à dessiner nettement les chances de lu journée, résolut d'occuper vers ses extrémités un ennemi que sa force numérique l'empêchait d'entreprendre par son centre sans quelque ruse propre à y faire diversion. Le duc de Reggio partit avec deux divisions de la jeune garde, en même temps que le duc de Trévise volait à l'exécution des ordres reçus. Le corps du prince de Wurtemberg ne larda pas à être mis dans la plus complète déroute. Sur d'autres points, à Liebertwolkowith particulièrement, le maréchal Macdonald culbuta l'ennemi et s'empara du bois de Gross-Possna. Le général Maison y fut blessé. Sébastiani fit aussi un grand ravage dans la cavalerie du général Klenau. Schwartzemberg jugea qu'il était grand temps d'appeler ses réserves pour refaire sa ligne rompue. Du reste, il faut dire que, malgré nos divers succès partiels, à trois heures de l'après-midi nous n'étions point encore dans une de ces situations décidées qui présagent une victoire. Une charge de cavalerie que nous tentâmes sur Wacbau ne nous fut point favorable dans l'issue, malgré l'élan qu'y mirent Kellermann et Latour-Maubourg. Cependant Murât battait le prince de Wurtemberg, lui enlevant 26 canons, et le centre de l'armée ennemie finissait par plier, lorsque l'empereur de Russie jugea que le moment était venu de faire donner la cavalerie de sa garde. Dans le désordre qui suit toujours une charge à fond, Latour-Maubourg ne put conserver, devant ces troupes fraîches, la totalité des canons qu'il venait de prendre, et ce brave général eut la cuisse emportée. Toutes les réserves de l'ennemi , en prenant part à l'action, n'avaient guère fait que la rendre plus indécise.

Sur l'extrême droite, le corps autrichien du général Merfeldt (qui plus tard fut fait prisonnier) avait vainement lutté contre Poniatowsky. Ce général s'était, durant ce jour, couvert de gloire, et l'Empereur le créa le soir maréchal de France, ne prévoyant point combien peu de temps le prince jouirait de cette glorieuse dignité. Bertrand avait été assez heureux, de son côté, pour conserver contre les vives attaques du général Giulay le village de Lindenau, poste dont la conservation , vu sa position sur l'Elster, pouvait devenir le salut de l'armée. Ney s'était, vers le soir, replié sous Leipsick, se bornant à défendre le faubourg de Halle contre Blûcher. Raguse et les généraux Compans et Fricderich furent blessés dans leurs luttes, balancées d'avantages, avec l'armée de Silésie. En résumé, celle première journée laissa la victoire indéterminée.

Le lendemain , il y eut comme une sorte de trêve. Les coalisés espéraient voir arriver l'armée de Pologne pour les renforcer; Napoléon, qui savait cela, essaya de négocier.

Ce fut le général Merfeldt, que l'empereur connaissait comme ancien négociateur de Campo-Formio et comme porteur de la tentative d'armistice à la fameuse journée d'Austerlitz, qu'il voulut charger de présentera l'empereur d'Autriche des offres de conciliation. On rend au général son épée, et il va être renvoyé sur parole. Le moment est grave, — dit Napoléon au général autrichien,—et la journée de demain peut rendre irrévocable un avenir encore inconnu, peut-être terrible. L'Empereur aime à se souvenir qu'il y a entre l'empe-

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

renr François et lui une antre alliance, qui n'est pas rompue comme l'alliance politique. C'est sur celle-là qu'il s'appuie pour tenter de tout concilier encore. 11 a toujours désiré la paix, et, en ce moment, il le prouve encore. Ici comme à Prague, il renonce à la Pologne, à l'IHyrie, à la confédération du Rhin. H consent à rendre l'indépendance à la Hollande, aux villes Anséatiqucs, à l'Espagne, n ne mettra quelque retard à ces dernières concessions qu'à cause des compensations coloniales à obtenir de l'Angleterre. Il demande l'indépendance et l'intégrité de celte Italie, dont il sortira. Enfin, en échange d'un armistice à signer dans les vingt-quatre heures, il consent à retirer son armée derrière le Rhin....

Les alliés répondirent à l'Empereur en reprenant l'attaque, le 18, dès la pointe du jour.

Bientôt l'artillerie commença à tonner sur la Pleisse. Notre cavalerie, qui était fort incommodée des boulets, se retrancha derrière les divisions du duc de Rellune, tandis que les 8* et 8* corps opéraient leur mouvement sur la gauche de Statteritz. L'Empereur fit former la vieille garde en quatre fortes masses destinées à faire tête aux points les plus vigoureusement attaqués. Le duc de Reggio reçut ordre d'aller porter aide au prince Poniatowsky, qui défendait le bois de Lossings qu'attaquait, avec des forces nombreuses, le général Colloredo. Au centre, le général Drouot luttait contre Barclay de Tolly et le prince Auguste de Prusse. Macdonald avait pour adversaire Benningsen. Derrière Leipsick, enfin, le général Bertrand attaquait Lichtenstein à Klein-Zschocher; il résultait de l'ensemble de ces engagements que notre armée était avantageusement échelonnée.

Mais le point où la bataille grondait avec le plus de fureur, c'était le plateau de Leipsick; là l'explosion des détonations était littéralement sans intervalle. Notre avantage se dessinait déjà sur plus d'un point où combattaient les généraux Bourdesoulle, Decouz, Poniatowsky et le maréchal Oudinot. Les cuirassiers russes culbutés virent les cavaleries russe et prussienne, accourues à leur secours, partager leur sort. Nos cavaliers poursuivaient leurs adversaires jusqu'à la bouche de l'artillerie tonnante. Schwartzemberg, voyant le danger, appela ses réserves et les corps disséminés. A l'arrivée de ces nouvelles troupes, ajoutant leur nombre à un nombre déjà si supérieur, la physionomie de la bataille se modifia. Par ailleurs, le prince Constantin accourut et parcourut les rangs accessibles, en excitant l'ardeur des soldats, tandis que les souverains alliés, gravissant les hauteurs, cherchaient, par leur présence, à enflammer cette ardeur... et pourtant l'avantage continua à se déterminer pour les Français! Partout l'ennemi dut reculer devant l'impétuosité de nos armes, et céder à la rare supériorité de nos mouvements.

Les alliés inquiets résolurent une attaque générale sur un de nos points du centre, Probstheyda, pivot de nos opérations. Les généraux Wimpfen, Klenau, Kleist et Witlgenstein, accoururent à la téte de leurs divisions pour prendre part à cette attaque. Les réserves russes et prussiennes et des escadrons compactes de cavalerie formaient la seconde ligne de combat. Ces masses énormes

s'écroulèrent, pour ainsi dire, sur les Français, qui les reçurent à la baïonnette, et les contraignirent à reculer. Deux fois l'ennemi fit un effort stérile, et, reconnaissant l'impuissance de sa rage, il se retira, laissant tout le circuit de Probstheyda couvert de ses morts. Cette glorieuse résistance nous coûta deux généraux, Vial et Rochambeau. Le général Belliard eut le bras cassé par une balle.

Sacken échouait à la même heure dans une attaque contre Pfaffeadorf et le faubourg de Halle, que défendait héroïquement le général Dombrowsky à la tête de ses Polonais, bientôt renforcés de la division Pacthod de la jeune garde.

Enfin, vers une heure, on vit apparaître l'avantrgarde du prince royal de Suède, et Ney s'avança à sa rencontre. Mais là une odieuse défection allait compromettre le sort de nos armes déjà victorieuses. Les Saxons, apercevant dans la plaine de Paunsdorf les drapeaux de Bulow, y coururent au pas de course. Un moment le général Régnier crut que cette division s'élançait ainsi ardemment à l'attaque; mais le volte-face de ces traîtres et le feu immédiat de toute leur artillerie démontrèrent bientôt toute leur infamie. Cette odieuse défection causa un vide funeste entre notre 6' et notre 1 1* corps, et, le pire peut-être, elle fut d'un grand effet moral sur les alliés. A ce premier malheur ne tarda pas à en succéder un second : la cavalerie wurtembergeoise céda à l'exemple de la cavalerie saxonne. Bernadotte accueillit avec empressement dans ses rangs les traîtres qui, comme lui, se tournaient contre la France (1). Le prince de Suède avait auprès de lui l'ambassadeur anglais, Charles Stewart, qui, dirigeant les raquetiers anglais, espèces d'artilleurs spéciaux pour les fusées à la congrève, ne dédaigna pas de lancer de ses diplomatiques mains plusieurs de ces infernaux projectiles des mœurs militaires les plus barbares, et dont l'effet fut désastreux.

La défection des Saxons laissa le général Durutte livré à toute la supériorité numérique de Bulow, tandis que Probstheyda était de nouveau devenue le théâtre d'un combat furieux, mais où les Français conservaient leur avantage. Par ailleurs, vers la gauche de Probstheyda, le maréchal Macdonald et le général Sébastian! repoussaient avec éclat les Cosaques et les Baskirs, dont les flèches tuaient tous ceux qu'elles blessaient, si légèrement qu'il parût. Enfin» l'Empereur, par des mouvements habiles, ayant dégagé Durutte, fit à son tour écraser Bulow par les divisions Delmas et Nansouty. Le premier fut tué dans une charge; Bulow battit en retraite. L'Empereur, encore vainqueur sur ce point et rassuré sur Probstheyda, se mit à constater l'état général de la bataille; il fut surpris de reconnaître que l'ennemi, modifiant ses positions, sem-

(1) Les fastes militaires sont à jamais souillés par l'action des Saxons su retournant contre nous pour nous égorger. Et, pour comble de douleur, c'est un Français, un homme à qui le sang français a procuré une couronne, qui nous porte ce coup de grâce! Au milieu de la déloyauté générale, le roi de Wurtemberg présente une exception bien honorable. Ce prince, bien que déjà en guerre avec nous, cassa Ut brigade de cavalerie et les corps d'infanterie de ses troupes qui passèrent à l'ennemi, et retira à leurs officiers la décoration de sou ordre, o

(Las CM.)

blait replier ses colonnes, tandis que la seule artillerie soutenait encore l'action. L'Empereur, opposant ses batteries à ce feu, ce fut comme un immense duel au canon. Douze des pièces de la garde furent démontées sur le point même où l'Empereur étudiait témérairement la situation. Lorsque Tint la nuit, les deux armées ennemies se trouvaient dans les mêmes positions que le matin, et l'armée française avait victorieusement repoussé quatre armées d'un chiffre écrasant, dont aucune n'avait réussi à entamer ses" positions!

Un témoin oculaire, dont à coup sûr l'opinion ne saurait être soupçonnée de partialité en notre faveur, un Anglais, sir Robert Wilson, commissaire britannique, écrivit à son gouvernement à propos de cette bataille : « Malgré la défection de l'armée saxonne au milieu du combat, malgré le courage ardent et persévérant des troupes alliées, on ne put enlever aux Français un seul des villages qu'ils s'étaient proposé de conserver comme essentiels à leur position. La nuit termina l'action, laissant aux défenseurs de Probstheyda la gloire d'avoir inspiré à leurs ennemis une généreuse envie. »

Le soir, retiré dans sa tente, où il dictait des ordres, l'Empereur apprit tout à coup une fatale nouvelle : les munitions manquaient. On avait tiré dans cette seule seconde journée quatre-vingt-quinze mille coups de canon, et depuis cinq jours plus de 220 mille. Les réserves ne contenaient plus qu'environ 46 mille coups de canon : deux heures de combat à peine! Les dépôts les plus voisins de réapprovisionnement étaient Erfurth et Magdebourg.

Il n'y avait, devant cette fatale nouvelle, qu'un seul parti à prendre: la retraite. L'Empereur, abattu, en donna les ordres immédiats. Le soir même il se relira dans la ville de Leipsick. Là, il appela auprès de lui les ducs de Bassano et de Vicence, et, en l'absence de ses secrétaires déjà partis avec les équipages à Lindenau, il leur dicta tousses ordres. Par un jeu du hasard, l'auberge où l'Empereur passa ainsi la nuit avait pour enseigne : Aux armes de Prusse.

La retraite commença immédiatement. Elle débuta par les corps des maréchaux Augereau et Victor, tandis que le prince de la Moskowa se repliait par les faubourgs de l'est. Les corps Macdonald, Lauriston etPoniatowsky. destinés à former l'arrière-garde, rentrèrent à Leipsick, où se trouvaient déjà ceux de Ney et de Marmont. Tout y fut disposé pour une résistance opiniâtre en cas d'attaque. Au reste, l'Empereur voulait à tout prix éviter à Leipsick les souffrances, et parfois aussi les horreurs d'un siège; aussi permit-il aux magistrats de faire remettre une supplique au prince de Schwartzemberg. On s'imagine, du reste, quelle fut la joie des alliés, qui, durant les journées précédentes, avaient perdu 60,000 hommes, lorsqu'ils comprirent que, par des motifs encore inconnus, l'empereur Napoléon n'accepterait pas un troisième combat, et commençait la retraite. Le vieux roi de Saxe envoya de ses officiers aux souverains alliés, et des parlementaires passèrent des faubourgs de Leipsick aux avant-postes ennemis. Ces divers messagers rencontrèrent les souverains alliés accourant de Roda, où ils s'étaient réfugiés, et brûlant de Caire leur entrée dans la ville. Us ne voulurent donc rien entendre. Napoléon, voyant que tous ses

efforts pour épargner à Leipsick un assaut sanglant étaient restés stériles devant le parti pris de ces sauveurs de l'Allemagne, avait évidemment le droit de ne plus garder de ménagements, en résistant dans les murs qu'il occupait encore à la tète de forces respectables, jusqu'au moment de sacrifier les faubourgs pour assurer sa retraite vers la Saale. Mais l'Empereur hésite à perdre ainsi, sous les yeux de sou souverain qu'il vient d'y reconduire, une des belles capitales de l'Allemagne. Il finit par adopter le parti de la vraie grandeur, il n'ensanglantera point volontairement Leipsick. 11 va délier de son serment de fidélité le plus loyal de ses alliés, ne lui demandant, comme dernière preuve de sympathie, que de veiller sur les blessés français qui restent dans la ville et dans les environs... Tout à coup une vive fusillade se fait entendre dans la direction des faubourgs de Grimma et de Pégau. On s'informe : c'est Bernadotte qui vient de forcer l'entrée du faubourg de Taucha, tandis que Schwartzemberg se présente à celui du midi, et que Blùcher et Benningsen se divisent l'attaque sur deux autres points... C'était la guerre des rues !

La reine de Saxe et la princesse Augusta supplièrent l'empereur Napoléon de quitter la ville pendant qu'il était temps encore; il céda, et gagna le faubourg par lequel s'écoulait déjà l'armée! tandis que Blûcher échouait dans son attaque du côté de Halle, point défendu par Marmont. Dans le même moment, le général Reynier, Macdonald, Ney, Poniatowsky et Lauriston défendaient énergiquement les autres faubourgs, ne cédant que pied à pied le terrain aux masses écrasantes de l'ennemi. L'Empereur démontra en ce moment si critique combien étaient puissantes les ressources de son génie. Il multiplia les ordres et les instructions à tous ses généraux, et s'occupa avec l'instinct le plus rare des moindres prévisions, des moyens d'assurer la retraite complète de l'armée. Parmi les ordres dont il pressa le plus l'exécution, fut celui de miner le grand pont de l'Elster, afin de le faire sauter immédiatement après le passage du dernier peloton, laissant ainsi derrière soi un obstacle à la poursuite des alliés. Mais il était dit que les destins adverses seraient plus forts que toutes les prévisions de Napoléon : tout à coup le grand pont de l'Elster sauta, jetant ainsi à une forte partie de l'armée française l'obstacle qu'elle devait placer entre elle et ses ennemis. On ne put deviner la cause de ce désastreux accident. Fut-il fortuit? fut-ce l'œuvre de la trahison? On ne le sut que plus tard. L'Empereur dut prendre la route d'Erfurth; le soir, il arriva à Marckrandstadt, où il passa la nuit. Dès le point du jour, il repartit, conduisant l'armée dans les plaines de Lutzen. Ce fut en franchissant le défilé de Poserna qu'on apprit la mort déplorable de l'héroïque prince Poniatowsky, qui s'était noyé sur un cheval vicieux, en voulant traverser l'Elster. On répandit aussi le bruit de la mort du général Lauriston, mais le fait fut bientôt démenti. Macdonald avait été plus heureux que l'illustre chef polonais; il avait réussi à traverser le fleuve à la nage. On apprit en même temps la cause de la catastrophe du pont de l'Elster. Un combat très-vif s'était engagé dans le voisinage du pont, et un bataillon badois venait de nous faire défection, en livrant à l'ennemi une des portesde la ville. Ces traîtres, parvenus sur les hauts murs m. bi

i02 HISTOIRE DE L'ARMÉE

de la vieille enceinte de Leipsick, tiraient sur nous. Trompé par la vue de nos alliés de la veille tirant en bas, le sapeur placé à la mine crut que c'était l'ennemi qui s'approchait; pour l'arrêter, il mit le feu à la mine. Cette déplorable erreur devait causer la perte des soldats de Macdonald, de Reynier, de Lauriston et de Poniatowsky, qui étaient encore dans la ville, avec plus de 200 pièces de canon.

a Après s'être convaincus de leur malheur, dit l'auteur du Manuscrit de 1813, les plus braves parmi nos soldats n'ont songé qu'à vendre chèrement leur vie. Les uns se sont enfermés dans les maisons voisines et se sont ensevelis sous leurs décombres; les autres ont tenté de traverser la Pleiss et l'Elster. Mais ces rivières, encaissées dans un lit bourbeux et profond, ont englouti tout ce qui n'a pu nager. Le carnage de Leipsick ne cessa que fort tard. Alors les souverains alliés étaient parvenus à la grande place, et s'y tenaient au milieu de leurs nombreux états-majors, savourant les premières fumées d'une victoire désirée depuis vingt ans. Bientôt après, Bernadotte est venu pour prendre place au cercle des rois. A sa vue, un souvenir involontaire de Lubeck a troublé le roi de Prusse. L'empereur d'Autriche n'a pu cacher le malaise qu'il éprouvait en retrouvant à ses côtés l'auteur de la scène républicaine du drapeau (1). L'empereur Alexandre lui-même, à travers la générosité d'un premier accueil, dissimulait à peine combien les promesses d'Albo devenaient importunes. Il a fallu tout l'entraînement d'un moment aussi heureux pour affaiblir la gêne de cette première émotion, et le reste de la journée s'est passé à faire le recensement des trophées et des prisonniers que l'accident du pont de l'Elster venait de faire tomber dans les mains des alliés. — On porte à 23,000 hommes le nombre des prisonniers et à 250 celui des pièces d'artillerie; mais parmi les prisonniers se trouvaient les blessés et les malades dispersés dans les maisons de Leipsick. Les combattants qni ont déposé leurs baïonnettes sur les débris du pont ne peuvent pas être évalués à plus de 42,000 hommes. Quant à l'artillerie, ce n'est pas sur le champ de bataille, c'est en désencombrant les boulevards de Leipsick que les alliés s'en sont rendus maîtres.

«Au total, ces journées coûtent à l'année française 50,000 braves, tant tués que prisonniers; mais elles ne coûtaient pas moins de 80,000 tués à la coalition. Les funérailles de Poniatowsky ont terminé ce grand drame. On les a célébrées avec pompe; les vainqueurs et les vaincus réunis y représentaient l'Europe entière pleurant sur la tombe du dernier des Polonais. »

Le général Bertrand supplia l'Empereur de ne pas s'arrêter dans sa marche et de mettre promptement la Saale entre lui et ses ennemis. Il lui représenta que sa personne résumait à elle seule toute la fortune, tout le salut de la

(1) Ambassadeur de la République française à Vienne en 1798, Bernadotte avait arboré sur son hôtel un drapeau tricolore dont la vue causa une émeute populaire qui faillit rompre l'état de paix qui unissait en ce moment la France et l'Autriche. Quinze ans s'étaient écoules, et c'était la première fois que l'ambassadeur républicain, devenu héritier élu d'un trône héréditaire, se trouvait en présence de l'empereur d'Autriche.

France, et que l'armée ne serait que plus libre dans ses mouvements lorsqu'elle pourrait être sans inquiétudes sur son Empereur. Mais Napoléon ne voulut rien entendre, et, décidé à ne pas quitter l'armée, il lui assigna un rendezvous général à Erfurth. La Saale fut franchie, tandis que ces alliés, enivrés d'un succès qui avait dépassé toutes leurs espérances, étaient restés à Leipsick pour y concerter leurs prochaines opérations. En attendant, divers corps d'armée sont lancés sur toutes les routes.

L'Empereur trouva à Erfurth des dépêches de Paris. Elles étaient de nature à rendre quelque confiance à son âme ébranlée par des revers aussi immérités. L'impératrice Marie-Louise, régente, avait proclamé au sénat le danger commun et l'invasion imminente de la France, o Sénateurs, dit-elle d'une voix émue, les alliés veulent se venger des triomphes qui ont porté vos aigles au milieu de leurs capitales, et je sais mieux que personne ce que nos peuples auraient à redouter, s'ils se laissaient jamais vaincre. Français! votre Empereur, la patrie et l'honneur vous appellent! » Le sénat accueillit cette déclaration par le vote d'une levée extraordinaire de 280,000 hommes; et Paris et la France entière répondent avec un nouvel enthousiasme à cet appel; le pays entier se montre unanime à fournir à l'Empereur tous les moyens possibles de conjurer des dangers grandissants. C'est avec une sorte d'attendrissement que, dans le silence de son cabinet d'Erfurth ( ce même cabinet où quatre ans auparavant l'empereur Alexandre se montrait si heureux d'obtenir de longues entrevues de Napoléon), il lit et relit les rapports et les procès-verbaux qui lui témoignent de l'enthousiasme que la nation entière met encore et toujours à sa cause. Il passa le reste de la nuit à répondre à toutes ces dépêches. Il dicte le bulletin de Leipsick, il rassure l'impératrice, il convoque le corps législatif, il distribue de l'avancement et des récompenses, et s'occupe enfin des dispositions générales qui restent à prendre pour la prompte évacuation de l'Allemagne.

Nos soldats trouvèrent à Erfurth les approvisionnements qui, s'ils n'eussent manqué à Leipsick, nous eussent peut-être donné une victoire dont les suites eussent été incalculables. C'est ainsi que les destins d'un empire peuvent parfois dépendre du plus infime détail matériel; l'erreur d'un sapeur du génie coûta à la France, par l'explosion du pont de l'Elster, 30,000 hommes et 200 pièces d'artillerie. L'Empereur ramenait les corps suivants : le 2e (Bellune), le 3« (Ney), le 4e (Bertrand), le 6« (Marmont) et le H • (Macdonald); le 12* (Oudinot) était dissous. Les corps perdus à Leipsick étaient les 5% 7» et 8% qui devaient tant manquer à cette campagne.

On laissait à Dresde les i« et 14e (Gouvion Saint-Cyr); à Hambourg, le 13» (d'Eckmuld), et des garnisons singulièrement accrues de tous les blessés et malades qui n'avaient pu suivre les derniers mouvements de l'armée, dans les places de Torgau, Wittemberg et Magdebourg. Certes, l'abandon de ces braves était une des circonstances les plus profondément pénibles de notre retraite du territoire allemand. Mais l'Empereur espérait que ces diverses masses de 10, t5 et de 20,000 hommes, formant ensemble un total de près de 80,000 sol-

gieuse France, et plue ils se persuadaient que Napoléon les laissait à dessein s'engager dans le pays, pour les écraser dans un soulèvement général des populations Il est enfin acquis à l'histoire que les deux empereurs allaient

arrêter leurs armées au revers des chaînes des Vosges et du Morvan, lorsqu'un incident vint inopinément leur rendre une confiance perdue. Un agent de M. de Talleyrand arriva auprès de l'empereur Alexandre, dont il avait été l'un des précepteurs. Ce qu'il rapporta à son impérial élève est resté l'objet de conjectures, mais un fait domine tout, c'est que l'armée des alliés, un moment indécise, prête à rétrograder même... reprit sur-le-champ son mouvement d'invasion.

L'armée ennemie s'élevait à plus de 1,200,000 hommes. La moitié de cette masse sans pareille de soldats venait de franchir le Rhin, en partie à Bàle, sans respect pour la neutralité de la Suisse, circonstance dont il est juste de dire que l'empereur Alexandre se montra fort mécontent, o La confédération du Rhin tourna contre moi l'énergie que je lui avais imprimée, fait dire à Napoléon le général Jomini; son contingent en troupes de ligne fut fixé à 145,000 hommes; les landwhers montaient à pareil nombre; c'était donc plus de 200,000 ennemis sur lesquels je n'avais pas compté. On laissa aux milices le soin de bloquer nos garnisons, trop faibles pour les attaquer, et les masses armées de l'Europe purent ainsi pénétrer en France, plus nombreuses que je ne le supposais. Si aux 810,000 hommes dont il a été parlé, on ajoute 290,000 Allemands et 50,000 Russes de milices, amenés par le prince Labanof, on trouvera un total de plus de 1,162,000 hommes lancés contre moi, depuis le mois d'août jusqu'à la fin de janvier »

Les troupes qui envahirent la France étaient divisées en trois armées. Schwartzemberg commandait la grande armée formée de trois corps, et, comme il a été dit plus haut, les armées de Silésie et de l'Est avaient pour chefs Bhïcher et Bubna. L'Empereur n'avait guère à opposer à cette invasion formidable que 120,000 hommes. Sans doute il comptait voir les populations se lever en masse devant l'arrivée des alliés; mais cet élan national ne se manifesta réellement que sur les points menacés par l'ennemi. L'espoir de voir Murât s'unir à Eugène pour prendre les ennemis à dos, tandis qu'il les attaquerait de front, dut s'évanouir lorsqu'il reconnut que le vice-roi seul était disposé à accomplir cette habile manœuvre, qui, réalisée le lendemain d une journée comme celle de Craonne ou de Vauxchamps, pouvait, non-seulement sauver la France, l'empire, l'Empereur, mais encore détruire une grande partie de l'armée coalisée, qui eût eu toutes les peines du monde à regagner le Rhin. Napoléon réorganisa en hâte la garde nationale de Paris, et, après avoir présenté à Marie-Louise les chefs des légions, il leur dit : a Messieurs, je pars avec confiance combattre l'ennemi, et je confie à votre garde ce que j'ai de plus cher au monde. »

Dans la nuit du 24 au 25 janvier, il quitta Paris, laissant la régence à Marie- Louise et à son frère Joseph. En partant, il embrassa sa femme et son fils

pour la dernière fois!

Et les coalisés continuaient leur marche. Bubna et l'armée de l'Est étaient entrés en France par Genève, et marchaient sur Lyon. Schwartzemberg et les Austro-Russes s'avançaient par Langres vers la Champagne, afin de rejoindre surl'Aube l'armée de Silésie, à laquelle Blùcher avait fait passer le Rhin de ManheimàCoblentz, leier janvier. Le 24, le prince de Schwartzemberg et sa grande armée rencontrèrent, devant Bar-sur-Aube, le maréchal duc de Trévise, à la tôle d'un petit corps de 10,000 hommes, dont 2,000 cavaliers. La division du général comte Michel couvrait Fontaines, et le général Letort, à la tête de 2,000 fantassins et 400 cavaliers, gardait la route de Chaumont, tandis que le général Friant couvrait en bataille les hauteurs de Bar. De cette position élevée, notre artillerie put causer de grandes pertes à l'ennemi. Le général Michel eut une inspiration heureuse; voyant les Autrichiens ébranlés, il se hâta de faire franchir l'Aube à sa première brigade, à la tète de laquelle il tomba sur l'ennemi et le contraignitjà reculer. Pourtant, des renforts étant arrivés aui Autrichiens, ils se rallièrent et attaquèrent le village de Fontaines. Par deui fois ils y pénétrèrent, et, par deux fois, les vélites de la garde et les fusiliers les en jetèrent dehors. Dans le même moment, les généraux Letort et Friant contraignaient à la retraite le prince royal de Wurtemberg, qui tentait d'attirer le duc de Trévise par une fausse attaque sur Colombey. Dans ces divers engagements, les pertes de l'ennemi, comparées aux nôtres, furent dans la proportion de 3 à 1. Le duc de Trévise jugea cependant devoir centraliser ses forces sur Troyes, tandis que, de son côté, cl à la suite de divers combats des divisions sous ses ordres, le maréchal Victor, craignant d'être bloqué dans les Vosges par le flot toujours croissant des ennemis, opérait sa jonction à Nancy avec le maréchal Ney, d'où les deux chefs se retirèrent ensuite sur Châ lons-sur- Marne, où l'Empereur ne devait pas tarder à les rejoindre.

En outre des corps qu'y amenaient Victor et Ney, les maréchaux Macdonald et Marmont s'étaient déjà concentrés sur cette ville. Le général Alix occupait Auxerre sur la droite, et le maréchal Mortier, Vandœuvre sur la gauche. L'Empereur se trouvait ainsi à la tête de 70,000 hommes réunis dans un étroit rayonnement. Voici quelles étaient alors les diverses positions des deux principaux corps alliés. La tête de l'armée de Silésie (Blùcher) arrivait à Brienne, ayant encore son centre à Saint-Dizier. La grande armée austro-russe (Schwartzemberg) gagnait Troyes; son avant-garde touchait Bar-sur-Aube, de sorte qu'en moins de deux jours, ces deux corps d'armée pouvaient opérer leur jonction. Napoléon saisit rapidement le danger de la situation, et se décida à une manœuvre décisive : traverser l'armée de Silésie en plein centre, sur Saint-Dizier, et, tournant sur Langres par Joinville et Chaumont, tomber sur la tète de l'armée de Schwartzemberg. Cette opération devait présenter des difficultés imprévues par la marche rapide de ce dernier, qui, au lieu de n'offrir à l'Empereur que des tètes de colonnes, allait le mettre aux prises avec le gros des corps d'armée.

Nos soldats se mirent en mouvement le 27 janvier, et débutèrent par chasser de Saint-Dizier la division russe de Landskoy, qui se retira sur Brienne. Dans

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. *lf la nuit du 28 au 29, l'Empereur établit son quartier général à Montiérender, d'où il fit pousser des reconnaissances. Apprenant par les paysans qu'une arméo ennemie était passée la veille sur la direction de Troyes, il ne voulut pas perdre un instant, et, cavalerie en tête, il marcha sur-le-champ sur Brienne. Blûcher y était déjà. Apprenant la marche de l'Empereur à la tête du gros de ses forces, il se hâta d'appeler Schwartzemberg à son aide, et se fortifia dans Brienne. Dès le lendemain, Schwartzemberg lui envoyait le corps de Wiltgenstein.

Nous avancions toujours. Le 29, notre avant-garde (cavalerie), commandée par le général Piré, eut un premier engagement avec la queue ennemie. Hais bientôt les alliésse mirenten bataille sous Brienne. Le mauvais état des chemins retardait notre infanterie. Pourtant, vers trois heures, parut, harassé de fatigue, le corps du maréchal Victor, qui entra immédiatement en ligne. Le feu commença, sans déterminer d'avantage ni d'un côté ni de l'autre. Vers le soir, arrivèrent les troupes du maréchal Ney; l'Empereur, les renforçant de la division Ducouz , leur fit prendre le chemin de Hézières.

Le général Dnhesme fit une pointe audacieuse sur Brienne, où il pénétra et enleva deux canons. Mais Blûcher lança 40 escadrons sur notre petite division et la ramena. Presque au même moment, le général Château, mettant à profit l'imprudence de l'ennemi, qui, s'y croyant inexpugnable, avait négligé de garantir le parc et les terrasses, s'y élança avec audace, et, à la suite d'un vif, mais rapide combat, s'empara du château, qui nous resta. Ce coup de main audacieux et habile décida en notre faveur du sort de cette journée. Blûcher faillit être pris par nos grenadiers, qui surgirent des fenêtres au moment où il allait se mettre à table; l'obscurité seule le sauva. Le brave général Château voulant profiter de ce premier succès, se précipitait déjà dans la ville; mais Blûcher, revenu de sa surprise, réunit les corps Sacken et d'Alzufief , et fit assaillir le château dans une attaque combinée. L'ennemi se vit trois fois repoussé, et la position nous resta.

La division Meunier était entrée dans la ville, tandis que nous défendions le château. Malgré l'obscurité de la nuit, on se battit avec un acharnement incroyable. Bientôt l'incendie vint éclairer l'horrible boucherie d'une mêlée où plus d'une fois on tira sur les siens. A minuit, nous étions maîtres de la plus grande partie de la ville, nous gardions le château, et les Russes, exténués de fatigue, opérèrent leur retraite par la route de Bar-sur-Aubc. Les pertes de ces combats furent notables; 4,000 hommes chez nous, 6,000 pour l'ennemi, témoignèrent d'un égal courage. Le général Caste fut tué, les généraux Forestier et Ducouz reçurent des blessures mortelles. Mais un événement plus grave faillit frapper l'armée. L'Empereur, se trouvant vers le soir avec son étatmajor sur une route voisine de la ville, fut avisé qu'une colonne de cavalerie accourait ventre à terre. En effet, quelques instants après, quelques Cosaques tombèrent dans le groupe qui entourait l'Empereur. Tous les officiers mirent le sabre à la main , et Napoléon lui-môme tira son épée. Le colonel Gourgaud, qui se trouvait le plus près de lui, tua deux de ces Cosaques, qui s'élançaient

sur l'Empereur. Un coup de lance traversa le chapeau du prince de Neufchàtel. Le 5S corps de cavalerie arriva, et ces Cosaques furent massacrés.

L'Empereur, qui avait espéré empêcher à Brienne la jonction des deux armées, échoua par suite de l'imprévu du rapide mouvement de l'armée austrorusse. Notre victoire de Brienne fut donc plus glorieuse que vraiment utile. Blucher se retira vers Bar-sur-Aube, et réussit à se tenir en communication avec Schwartzemberg par la route de Langres. Sûr d'être secouru , il marcha sur Trannes, à l'extrémité de la plaine de Brienne, se préparant pour un nouveau combat. Désespérant de pouvoir surprendre une des deux armées isolées de l'autre, l'Empereur se disposa également pour une affaire générale. Notre armée occupait en ce mbment les villages de la Rothière, de Dienville, de la Giberie, de la Chaise, de Petit-Mesnil et de Morvilliers. La trahison, qui était entrée en France avec les alliés, si même elle ne les y attendait pas d'avance, fit croire à l'Empereur que la grande armée ennemie s'avançait sur la route d'Auxerre, ce qui lui rendit l'espoir de pouvoir entamer l'armée de Silésie. Reconnaissant que nul mouvement ne s'opérait contre lui, il soupçonna la vraie direction prise par Blucher, et il retourna en toute hâte rejoindre le duc de Trévise à Troyes. Là il trouva la réalisation de ses soupçons. Voyant que c'était sur ce point que Blucher s'était décidé à prendre l'offensive, il appela près de lui le prince de la Moskowa et fit aussi rejoindre la division Rothembourg, restée sur les hauteurs de Brienne. En ce moment, l'Empereur n'avait pas sous ses ordres plus de 36,000 hommes à opposer à 406,000 combattants, résultant de la jonction ennemie. L'action s'engagea vers midi, entre ces forces si inégales; le comte Giulay, avec ses Autrichiens, attaqua noire droite, où commandait le général Gérard. Ce dernier repoussa l'ennemi, î l'aide de jeunes recrues qui allaient au feu pour la première fois. Toute l'ardeur de l'action devait se concentrer sur le village de la Rothière, qu'attaquait vigoureusement Sacken , et que défendaient les généraux Piré, Guyot, Colbcrt et Duhesme. Sur la gauche, le prince royal de Wurtemberg était aux prises avec le maréchal Victor. A Morvilliers, le duc de Raguse dut céder à des forces quintuples des siennes. Le comte de Wrède et ses Austro-Bavarois triomphèrent aussi par leur nombre à Chaumesnil, malgré les vaillants efforts de la brigade Joubert. L'Empereur, voyant la journée compromise, tout en donnant ordre au maréchal Oudinot de chercher à rentrer dans la Rothière, se disposa à la retraite Cette diversion sur la Rothière, qui débuta d'une manière heureuse, finit par nous être fatale, par suite des écrasants renforts qui vinrent, sous les ordres du prince royal de Wurtemberg, soutenir les troupes qui défendaient ce village. Toutefois, le duc de Reggio ne se retira qu'après avoir vu la Rothière en flammes.

Le duc de Raguse commença le mouvement de retraite, qui se fit avec un ordre imprévu chez des soldats exténués de fatigue et de faim. Ce fut précisément celte circonstance qui fit douter à Blucher si les Français abandonnaient réellement la bataille. Il n'osa nous poursuivre. Pourtant c'était une journée falale: nous perdions 6,000 hommes, dont 2,400 prisonniers, et 54 bouches à

feu. Le général Morguet était tué et le général Forestier blessé grièvement. Les alliés perdaient 8,000 hommes, perte qui se dissimulait dans leurs masses.

L'Empereur, dépassant Brienne, ne crut pas devoir s'arrêter avant d'avoir atteint Lermont. U s'y reposa quelques heures nécessaires, et le lendemain il gagna Troyes, où était déjà parvenu le corps aux ordres du duc de Trévise.

La poursuite de l'ennemi était indécise. Marmont seul eut quelque peine à se soustraire au comte de Wrède, qu'il arrêta en coupant les ponts de la Voire. Mais cette opération, trop hâtivement exécutée, n'empêcha point diverses fortes colonnes de Bavarois et de hulans de gagner la rive opposée. U y eut quelques engagements partiels, mais une forte brume survint, et le duc de Raguse en profita pour se retirer sur Rameru. Le général prussien York, déjà souvent nommé, avait été détaché de l'armée de Silésie pour marcher sur Châlons, que couvrait Macdonald, tandis que Blûcher suivait l'Empereur sur Troyes. Le 3 février, York déboucha sur Aulnay. Macdonald , avisé de l'approche de forces trop supérieures à celles dont il disposait, se renferma dans Châlons, malgré le peu de résistance que pouvait offrir une place défendue par un simple mur en ruine. L'ennemi reconnut la place, et, découvrant entre les portes de Verdun et de Reims une large brèche de maçonnerie éboulée, il plaça une batterie en face et ouvrit le feu. Peu à peu l'action s'étendit sur toute la ligne ennemie, et se soutint sans avantage marqué pour l'un ou l'autre adversaire jusqu'au soir. Mais à la nuit, le feu put être mis au faubourg Saint-Memmie, et la population s'épouvanta; les magistrats furent poussés à engager le duc de Tarente à capituler. Celui-ci avait si bien épuisé tous ses moyens de défense durant le jour, qu'il laissa la dépulalion libre dans sa démarche vers le général ennemi. Une suspension d'armes fut réglée à l'instant, et dans la nuit la ville fut évacuée; l'ennemi entra à Châlons à midi, tandis que Macdonald se retirait sur Château-Thierry. L'empereur Napoléon , voulant rester à Troyes jusqu'au moment où il aurait pu se rendre un compte exact des mouvements de l'en-, nemi, expédia le général Michel , avec une brigade de la garde, à la rencontre des Autrichiens de Colloredo et de Lichtenstein, qui quittaient les hauteurs de Saint-Thiébault. Le général Michel repoussa l'ennemi, fort supérieur en nombre, jusqu'à Saint-Parre-les-Vaudres. Dans la nuit, une escarmouche tourna aussi à notre avantage; les Autrichiens perdirent 300 hommes, tant tués que prisonniers.

Mais l'événement le plus grave de la situation, c'était la jonction, enfin opérée à Bar-sur-Aube, entre la grande armée austro-russe et celle de Silésie. Pourtant l'ennemi ne sembla point en état de tirer un parti immédiat des avantages qu'il eût pu obtenir du désordre que l'affaire de la Rothière avait jeté dans notre armée. Si les alliés avaient eu à leur tête un homme en état de juger de haut la situation, nous pouvions être immédiatement écrasés sous ses masses formidables; mais, au lieu d'agir, les princes étrangers tinrent des conseils. U fut décidé que les deux armées se sépareraient de nouveau, que celle aux ordres de Schwartzemberg opérerait sur les rives de la Seine, tan-

dis que Bliicher, reprenant par Cuàlons, se dirigerait sur Paris par la Marne.

L'Empereur s'étonnait à bon droit de tant d'inhabileté. Voyant Schwartzemberg se reporter sur Troyes, il se décida à livrer une nouvelle bataille sous cette ville. Toutefois, apprenant que Macdonald avait dû abandonner Chàlons, il modifia son plan, et pensa plus opportun de se jeter, au contraire, sur Blûcher, dont la marche lui semblait imprudente. Le 6 février, et alors que les alliés entraient à Troyes, il se dirigea sur Nogent, position d'où il commandait aux opérations du chef de l'armée de Silésie.

L'Angleterre avait eu soin d'envoyer un de ses agents au congrès qui s'ouvrait à Châtillon. Ce fut pour témoigner quelque reconnaissance à cette nation de son concours, soit avéré, soit occulte, durant toutes les dernières guerres, qu'il fut signifié à notre plénipotentiaire, le duc de Vicence, que la France aurait à abandonner le Rhin et les Alpes, pour se resserrer dans les limites de 4792. L'Angleterre convoitait Anvers, et dictait son désir. C'était annuler, dés le début, les premières bases des négociations de ce congrès. La nouvelle de ce nouveau manque de foi des alliés tomba au quartier général de l'Empereur à Nogent, au milieu du découragement qui naissait déjà des tristes auspices sous lesquels avait débuté la campagne. Les alliés imposaient fort impérativement leurs conditions; l'entourage de l'Empereur désirait qu'il acceptât la paix n'importe à quel prix. On lui fit quelques insinuations à cet égard, et il y répondit par ces nobles et touchantes paroles : a Eh quoi ! vous voudriez que je signasse un pareil traité, et que je foulasse aux pieds mon serment! Des revers inouïs ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai faites, mais que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant moi; que je viole le dépôt qui m'a été remis avec tant de confiance; que, pour prix de tant d'efforts, de sang, de victoires, je laisse la France plus petite que je l'ai trouvée!... Si nous renonçons à la limite du Rhin, ce n'est pas seulement la France qui recule, c'est l'Autriche et la Prusse qui avancent!... La France a besoin de la paix; mais celle qu'on veut lui imposer entraînera plus de malheurs que la guerre la plus acharnée!... Répondez à Caulaincourt, puisque vous le voulez, mais dites-lui que je rejette ce traité : je préfère courir les chances les plus rigoureuses de la guerre;... je préfère, à l'accepter, qu'un boulet de canon m'emporte la tète! »

Ce premier mouvement d'indignation se calma dans le sommeil. Le duc de Bassano, qui passa la nuit au chevet du lit de camp de l'Empereur, sut profiter de la réaction qui devait naturellement se produire dans une aussi ardente nature, pour obtenir de pouvoir écrire au duc de Vicence de poursuivre les négociations'.

Cependant Paris commençait à s'alarmer de l'approche de Blûcher, qui s'avançait h marches forcées par la Brie champenoise.

a Cette audacieuse incursion de l'ennemi, lit-on dans Fain, ranime Napoléon. Il veut du moins faire payer cher aux Prussiens leur témérité; il prend la résolution de tomber sur leur ûanc à l improviste. »

Le duc de Bassano, qui avait passé la nuit à préparer des dépêches pour expédier à Caulaincourt au congrès de Châtillon, trouva l'Empereur complètement changé de dispositions et revenu à son élan du soir. « Il s'agit maintenant de bien autre chose! s'écrie-t-il. Blûcher se perd dans l'ivresse d'un succès inespéré; mais, s'il s'avance par la route de Montmirail, je le battrai demain et après demain, et cela peut changer entièrement la face des choses... Que Caulaincourt se borne aux premières instructions qu'il a reçues! »

Aucune route de poste, continue l'historien cité, n'établit de communication entre la grand'route de Troyes, où se trouve l'armée française, et celle de Cbâlons, que les troupes du maréchal Blûcher parcourent avec tant d'assurance. Les vastes plaines de la Brie champenoise séparent ces deux avenues de la capitale, et de Nogent à Montmirail, par Sézanne, ou ne compte pas moins de douze grandes lieues de traverse, que les gens du pays s'accordent à regarder comme très-difûciles à franchir en cette saison. Mais un tel obstacle n'est pas de nature à arrêter Napoléon. Il laisse à Nogent le général Bourmont sous les ordres du duc de Bellune; il laisse au pont de Bra y-sur-Seine le duc de Reggio, il leur recommande de retenir les Autrichiens le plus longtemps qu'ils pourront au passage de la Seine, et aussitôt, se dérobant avec l'élite de l'armée, derrière le rideau que forme notre arrière-garde, il entreprend sa seconde expédition contre l'armée prussienne. Dès le 8 au soir, la garde impériale avait fait une marche vers Villenoxej le 9, Napoléon part de Nogent, et va coucher avec le gros de ses troupes à Sézanne.

Les nouvelles des habitants sont que le duc de Tarente est en retraite sur Meaux, que les Prussiens couvrent les routes depuis Chàlons jusqu'à la Ferté. Nous n'avons plus que quatre lieues a faire pour les surprendre. Mais l'escarpement de la vallée du Petit-Morin, les marais de Saint-Gaud, les bois et les déûlés qui s'y trouvent, vont peut-être offrir de grands obstacles à une armée embourbée, que l'artillerie ne peut rejoindre... La vivacité et la hardiesse de notre mouvement maîtrisent les hasards qui auraient pu nous être défavorables. Nous touchons à la journée de Champaubert.

Blûcher commandait à 90,000 combattants; mais, occupées à batailler sur divers points, ces forces n'étaient pas concentrées, et une journée de marche au moins les empêchait de se prêter un mutuel secours. Le général en chef de l'armée de Silésie apprit brusquement par le général Pahlen, qui battait la campagne avec un corps de cavalerie légère, que Napoléon s'avançait rapidement vers Sézanne. Blûcher jugea bien qu'il n'aurait pas le temps de réunir ses forces disséminées pour les opposer au choc, et, bien qu'il eût pu être encore en mesure d'appeler à lui les corps de Sacken, d'York et d'AIzuflef, qui étaient à sa proximité, ce qui nous eût opposé trois corps d'armée, il resta à son quartier général des Vertus, laissant à Champaubert les forces d'AIzuflef, et se bornant à transmettre à York l'ordre de franchir la Marne pour opérer sa jonction avec Sacken à Montmirail. Nous insistons sur ces faits, parce qu'ils démontrent devant quels stratégistes, devant quels génies mili-

taires le sort contraignit Napoléon, dans une épreuve solennelle et invincible, à abaisser sa fortune et sa gloire !

Blûcher, se trouvant apparemment encore trop fort pour faire téte à Napoléon, prit soin de diriger sur La Fère champenoise les corps Kleist et Kapzewich, qui se ralliaient à lui.

Ce fut le 10 février, au matin, que le corps du maréchal Marmont, précédé par la cavalerie du général Doumerc, déboucha devant la division russe d' Alzufief, qui campait sur la rivière du petit Moulin, au pont de Saint-Prix. L'Empereur, qui suivait Marmont avec le gros de son armée, ordonna sur-lechamp l'attaque.

L'ennemi, vigoureusement assailli par le duc de Raguse, le maréchal Ney et les généraux Ricard, Lagrange et Girardin, se retira en désordre surChampaubert. Mais la division Ricard le prévint et lui coupa la retraite sur Épernay. Le général Alzufief s'efforça alors de gagner Montmirail. Alors les cuirassiers du général Bordesoulle tombèrent sur les carrés russes, et y tirent un carnage qui mit le corps entier dans la plus épouvantable déroute. De la division ennemie, il ne s'échappa qu'environ 1,200 hommes, à la faveur des bois voisins. Nous fîmes 2,300 prisonniers, le reste fut massacré. Le général Alzufief tomba en notre pouvoir avec deux autres généraux. 21 canons sur 24 restèrent en notre possession. Nous n'eûmes pas plus de 600 hommes hors de combat. Il fallait cette brillante journée pour ranimer le courage de nos jeunes recrues. Mais le présomptueux Blûcher n'en était encore qu'au prélude des revers qui attendaient son armée de Silésie.

Cette armée venait d'être fractionnée en deux par noire victoire. L'Empereur fit transmettre à Macdonald, resté à Meaux, l'ordre de reprendre l'offensive: puis il laissa le duc de Raguse avec la cavalerie du général Grouchy à Étoges, pour observer l'ennemi, et il se mit en route pour Montmirail, point où Blûcher avait ordonné à Sacken et à York de se réunir. Sacken, arrivé le premier au rendez-vous, y trouva Napoléon au lieu d'York. A la téte de 16,000 hommes, il crut pouvoir affronter le combat, qui s'engagea bientôt sur les hauteurs, près de la ferme dite des Grcnaux, entre Vieux-Maison et Montmirail. La division de la garde que commandait le général Michel donna une des premières, et détermina dès l'abord un avantage marqué sur les Russes. Un piège stratégique, une fausse attaque, dont Sacken fut dupe, lui causa un échec notable. Nos généraux Michel, Friant, Ricard, Meunier, Bertrand, firent des prodiges, et les gardes d'honneur en particulier se montrèrent dignes de nos plus vieux soldats. Ce fut pour les Russes une déroute complète, et la nuit seule sauva le corps de Sacken d'une complète destruction. Ce général prit, en fuyant débandé, la route de Château-Thierry, dans l'espoir d'opérer sa jonction avec le général York. Ngtre victoire nous laissa pour preuve 1,500 prisonniers, 26 canons, 6 drapeaux et 200 voitures de bagages. Les morts ennemis dépassèrent 4,000.

Alzufief et Sacken battus, restait York. Le 42, de bon matin, l'Empereur

prit la roule de Château-Thierry pour le rejoindre, espérant trouver ensuite Blûcher lui-même, pour lui faire partager le sort de ses lieutenants. Nous fîmes de nouveau butin sur la trace de l'ennemi en fuite. Nous atteignîmes Yorck entre Montmirail et Château-Thierry; le feu s'ouvrit sur-le-champ. A peine l'action fut-elle engagée, que déjà les deux premières lignes des Prussiens furent culbutées par le maréchal Ney et les généraux Golbert, de France, Lefebvre-Desnouettes et Laferrière. Dans le même moment, le général Belliard, atde-major-général de la cavalerie de l'armée, enfonçait les carrés ennemis. La bataille tourna, comme la précédente, tout à notre avantage; le prince Guillaume de Prusse fut battu par les grenadiers dirigés par Napoléon, et, la nuit venue, les corps débandés de Sacken et d'Yorck cherchèrent leur salut dans la fuite vers Soissons. Mais, en partant, l'ennemi, exaspéré de ses défaites successives, eut la barbarie de mettre à sac la malheureuse ville

dè Château-Thierry, où les plus atroces horreurs furent commises

Mortier poursuivit l'ennemi, et lui fit encore 500 prisonniers. Perdus dans les bois, plus de 2,000 Eusses furent à leur tour immolés par les paysans, vengeurs des victimes de Château-Thierry. Les alliés perdirent ainsi plus de 9,000 hommes. Vainqueur des corps détaches de l'armée de Silésie, Napoléon ne songea plus qu'à trouver Blûcher, qu'entourait encore le gros de cette armée.

Ce général avait fini par s'inquiéter du sort de ses lieutenants; il se décida à bouger de son quartier général pour aller à leur découverte. 11 avait avec lui 30,000 hommes, des corps de Kleist et de Kapzewicth. L'Empereur, avisé de ce mouvement, laissa à Château-Thierry le maréchal Mortier, pour surveiller Yorck et Sacken, et, accompagné de Ney et de la garde impériale, il marcha sur Montmirail, où il trouva Raguse, lequel était contraint de se retirer devant l' avant-garde prussienne; Napoléon attaqua aussitôt.

Nos forces s'élevaient à 18,000 hommes; nous avons dit que Blûcher en avait 30,000. Grouchy et Marmont commencèrent l'action , et firent tout d'abord un millier de prisonniers. Le combat prit bientôt une tournure telle, que Blûcher, sans attendre d'être complètement battu , céda le terrain et commença sa retraite. Grouchy tomba sur ses derrières avec sa cavalerie et lui fit 1,800 prisonniers, en lui enlevant 4 pièces de canon. Le général Laferrière n'était pas moins heureux sur un autre point : il battit une partie de l'arrièrcgarde et fit mettre bas les armes à 2 bataillons. Blûcher tenta d'opérer sa retraite en échiquier; Napoléon fit avancer et mettre en batterie 50 bouches à feu de la garde, qui accablèrent les fuyards en les décimant. Mais Grouchy préparait à l'ennemi un plus grand désastre encore. Prévoyant qu'il allait s'efforcer de continuer sa retraite sur Éloges, il fit un détour et vint l'attendre en travers de la grande route qui conduit à Champaubert. 42 bouches à feu dont il voulut se faire suivre furent malheureusement entravées par le mauvais état des chemins; leur concours eût pu entraîner la ruine complète de l'armée de Silésie. Ce fut au tomber du jour que Blûcher, qui se retirait péniblement, tomba tout à coup devant les divisions Bordesoulle, Saint-Germain

et Doumerc, qui, sur l'ordre de Grouchy, tombèrent sur ses colonnes par une de ces charges à fond, à la française, auxquelles rien ne résiste. L'ennemi éperdu fut bientôt pris en queue par la cavalerie de la garde, qui répandit dans ses colonnes débandées la terreur et la mort.

On assure que dans cette confusion extrême, le prince Auguste de Prusse, Blûcher et ses lieutenants Kleist et Kapzewicth furent renversés, foulés aux pieds, et restaient nos prisonniers si , à la faveur de la nuit et de ce grand désordre, ils n'avaient réussi à se remettre sur pied et à s'échapper. L'ardeur de nos soldats était telle, et la déroute si complète chez l'ennemi , que pas un peut-être n'eût échappé si, craignant que les Français ne s'égarassent dans les bois voisins, le maréchal Ney n'eût fait sonner le ralliement. Ajoutons, pour clore le tableau de ce désastre, que Raguse, échelonné vers Étoges, reçut les fuyards, leur prit 8 pièces de canon et leur flt 1,300 prisonniers, parmi lesquels se trouva le prince Uwarow. Exténués de fatigue, nos soldats s'arrêtèrent, tandis que ce qui restait de l'armée de Silésie, se traînant sur les chemins qu'elle ensanglantait et jalonnait de ses blessés, gagnait péniblement la Marne, se réunissant, le 46, avec d'autres débris, ceux des corps d'Yorck et de Sacken.

On ne saurait trop faire ressortir l'inhabile et présomptueuse conduite du général Blûcher durant ces journées où il accumula faute sur faute. Les pertes énormes en hommes et en matériel, ainsi que le profond échec politique qui assortaient de ses étranges opérations, lui méritaient le retrait immédiat de tout commandement. Si la France avait, elle aussi, soudoyé des traîtres, il y eût eu lieu de croire que Blûcher lui était vendu Mais Waterloo! Par contre, Grouchy qui, dans toutes ces affaires, s'était conduit avec la plus valeureuse habileté, devait, plus tard, dicter à l'histoire une page regrettable, mais sur laquelle il y aurait peut-être encore à revenir.

L'armée de Silésie en quelque sorte exterminée, l'Empereur, laissant Marmont à Étoges, revint avec Ney et la garde impériale vers la Seine, afin de s'opposer aux mouvements des Austro-Russes sur la capitale. En cinq jours de campagne, Napoléon avait affaibli les alliés d'une perte de 32,000 morts, blessés ou prisonniers; il leur avait en plus enlevé 67 bouches à feu. Nos pertes n'excédaient pas 3,000 hommes.

Occupons-nous de la marche sur Paris du général Schwartzemberg, commandant en chef de la grande armée alliée, contre les progrès de laquelle l'Empereur avait laissé les maréchaux Oudinot et Victor.

Ce dernier avait pris position sur la rive droite de la Seine, laissant la défense de Nogent au général Bourmont, lequel, à défaut de fortifications régulières, s'y barricada et flt créneler les maisons d'enceinte. Le général russe Pahlen se présenta le 11 pour pénétrer dans cette ville : d'abord repoussé, il alla cherclier du renfort, et revint à la charge, mais sans plus de succès. On ne peut prévoir ce qui fût résulté de cette attaque et de cette défense, si le maréchal Victor, apprenant le passage de la Seine, à Bray, par les Bavarois, n'eût envoyé à Bourmont l'ordre d'évacuer Nogent. Pahlen avait déjà perdu

4,800 hommes, tandis que notre perte était à peu près du quart Bourmont gagna à cette défense le grade de général de division.

Scbwartzemberg avait franchi Montereau; Wrède et ses Bavarois, Wittgenstein et ses Russes formaient son avantrgarde. Sur l'autre rive de la Seine, le général Alix, après s'être héroïquement défendu, avait dû abandonner Sens. Les Autrichiens de Bianchi s'avançaient sur Fontainebleau, et les hideux Cosaques de Platof ravageaient l'Yonne et la Loire. L'Empereur quitta Heaux le 16, prenant le chemin de Guignes par Crécy et Fontenay. Les paysans accoururent de toutes parts avec tous les véhicules possibles, afin de doubler les étapes de nos soldats; l'artillerie courait la poste.

Déjà Ton se battait dans la plaine de Guignes. C'étaient les ducs de Belluije et de Reggio qui s'opposaient de tous leurs efforts au passage de l'ennemi, afin de conserver à l'Empereur la route de Chaulnes, par laquelle il avait annoncé qu'il arriverait. La jonction de nos soldats eût été compromise par une heure de relard. Cette jonction de Napoléon avec Victor et Oudinot enflamma le moral des nôtres, et chacun désirait la bataille qui pouvait sauver Paris. Toute la nuit se passa en préparatifs; des courriers furent expédiés à la capitale pour lui rendre la conllance. Le 17 au matin, l'énergie des dispositions prises purent apprendre à Schwartzcmberg avec quel adversaire il allait avoir à se mesurer.

Le premier contact entre l'ennemi et les nôtres eut lieu par le 2* corps, commandé par le duc de Bellune, lequel rencontra prèsdeHormant 8,000 Russes, qui se replièrent sans accepter le combat. Presqu'en même temps, le chef de bataillon Gérard entrait au pas de charge dans la ville, et Drouot, ouvrant le feu de 90 pièces sur les masses russes, les mettait en déroute. L'infanterie ennemie mit bas les armes devant Kellermann et Milhaud; les fuyards furent poursuivis dans toutes les directions. Le général Piré surprit les débris de la cavalerie russe près des bois de Nangis, lui fit un grand nombre de prisonniers et lui prit 6 canons. Ailleurs, sur Villeneuve et Bonnemarie, le général Gérard culbuta les Bavarois. Par malheur, le duc de Bellune, qui craignait l'extrême fatigue de nos soldats, empêcha Gérard de tirer tout le fruit qu'eût offert sa victoire, s'il eût poursuivi l'ennemi débandé. En laissant aux Bavarois le temps de se rallier, on leur permit d'arriver à Montereau avant les nôtres.

Lorsque l'Empereur apprit l'ordre regrettable donné par Victor, il se décida à attaquer le lendemain. L'ennemi devait être pris par ses flancs entre les généraux Pajol et Gérard. Pendant ce temps, le duc de Bellune gagnait tardivement Montereau, et y trouvait le prince de Schwartzeraberg en position de défense. Le général Château fut blessé mortellement dans l'attaque, qui fut sans effet. Gérard arriva, plaça habilement ses batteries, et fit un feu terrible sur les Wurtembourgeois. Napoléon pointa lui-même quelques pièces; comme l'ennemi ripostait énergiquement et que la mitraille pleuvait autour de l'impérial canonnier, il répondit aux appréhensions pour sa personne par cette phrase connue : « Allez, mes amis, ne craignez rien : le boulet qui me tuera n'est pas encore fondu ! »

Un coup de feu ayant renversé le prince de Hohenlohe, le désordre que nos charges vigoureuses avaient déjà déterminé dans les rangs ennemis ne tarda pas à être à son comble. Pour se sauver plus vite, les Wurtembourgeois n'eurent d'autre parti à prendre que de se précipiter par les chemins et ponts mêmes que battait notre artillerie. Nous pénétrâmes dans la ville, où les habitants, maltraités par l'ennemi, prenaient part au combat en lançant par les fenêtres des pierres et des décombres sur la tète des fuyards. Le soir, l'Empereur établit à Surville son quartier-général, tandis que les troupes cantonnèrent dans la ville et sur la rive gauche de la Seine. L'ennemi perdit ce soir-là 8,000 hommes, dont 5,000 prisonniers, plus 6 canons et 4 drapeaux. Nous eûmes 2,500 hommes hors de combat. Le général Château, gendre du duc de Bellune, mourut de sa blessure.

Témoin fidèle des sentiments de Napoléon, qu'il ne quitta point durant ces journées à la fois glorieuses et pénibles, l'auteur du Manuscrit de 1814 est, selon nous, l'autorité historique chez laquelle il y ait à puiser les appréciations à la fois les plus justes et les plus curieuses de la situation. Nous ne saurions donc mieux faire que d'introduire ses pages dans les nôtres. Elles indiquent avec vérité les causes occultes qui conspiraient contre la France, en ne voulant peut-êlre conspirer que contre Napoléon.

« L'Empereur eut à se plaindre des plus braves. Au combat de Nangis, un mouvement de cavalerie qui eût été fatal aux Bavarois a manqné, et on en a fait un reproche à un général connu par son intrépidité, le général L'Héritier. — La nuit dernière, l'ennemi nous a surpris quelques pièces d'artillerie au bivouac, et elles étaient sous la garde du brave général Guyot, commandant les chasseurs à cheval de la garde ! — A Surville, au moment le plus chaud de l'action, les batteries ont manqué de munitions, et cette négligence, qui est un crime selon les lois rigoureuses de l'artillerie, semble retomber sur un de nos officiers d'artillerie les plus distingués, sur le général Digeon ! — La forêt de Fontainebleau vient d'être abandonnée sans résistance aux Cosaques, et le général qu'on accuse de n'avoir tiré aucun avantage, ni d'une pareille position, ni de tels adversaires, c'est Monbruu ! — Enfin, peut-être le combat de Montereau n'aurait-il pas été nécessaire, et tant de sang répandu aurait été épargné, si la veille on eût marché assez vite pour surprendre le pont; mais la fatigue a empêché d'arriver, et c'est le duc de Bellune, autrefois l'infatigable Victor, qui a le malheur d'avoir à donner cette excuse I

a Napoléon ne peut plus contenir son mécontentement. Rencontrant en route le général Guyot, il lui reproche, à la face des troupes, d'avoir si mal gardé son artillerie. Non moins violent envers le général d'artillerie Digeon, il ordonne qu'on le fasse juger par un conseil de guerre; enfin, il envoie au duc de Bellune la permission de se retirer chez lui, et il donne ensuite son commandement au général Gérard, dont l'activité sait surmonter toutes les difficultés de celte pénible campagne. C'est ainsi que Napoléon s'abandonne à une sévérité qui l'étonné lui-même, mais qu'il croit nécessaire dans des circonstances aussi impérieuses.

« Le général Sorbier, commandant l'artillerie de l'armée, laisse passer le premier mouvement de vivacité, et vient ensuite rappeler les bons et anciens services du général Digeon. Napoléon l'écoute, et déchire lui-même l'ordre qu'il avait dicté pour le jugement par un conseil de guerre. — Le duc de Bellune a reçu avec la plus vive douleur la permission de quitter l'armée. Il monte à Surville, et, les larmes aux yeux, il vient réclamer contre cette décision. En le voyant, Napoléon donne un libre cours à son mécontentement, et il en accable le malheureux maréchal. Il lui reproche de servir de mauvaise grâce, de fuir le quartier impérial, de ne pas même dissimuler une feinte opposition qui sied mal dans un camp. Les plaintes s'adressent à la maréchale elle-même : elle est dame du palais, et elle s'éloigne de l'impératrice, que la nouvelle cour semble abandonner. En vain le duc de Bellune veut répliquer, la vivacité de Napoléon lui en ôte les moyens. Cependant le maréchal parvient à élever la voix pour protester de sa fidélité. Il rappelle à l'Empereur qu'il est un de ses plus anciens compagnons, et qu'à ce titre il ne peut quitter l'armée sans déshonneur. Les souvenirs d'Italie ne sont pas évoqués en vain; la conversation se radoucit. Napoléon ne parle plus au duc que des besoins qu'il semble avoir d'un peu de repos; mais c'est inutilement que Napoléon entreprend de déterminer le maréchal à se retirer. S'il a commis une faute militaire, il la paie bien chèrement par le coup qui a frappé son malheureux gendre.... A ce nom, l'Empereur s'attendrit; Victor proteste de nouveau qu'il ne quittera point l'armée, a Je vais prendre un fusil, dit-il; je n'ai pas oublié a mon ancien métier : Victor se placera dans les rangs de la garde 1 » Il faut abréger ce récit, le seul vrai au milieu de tous les libelles dont ces scènes ont été le fâcheux prétexte, a Restez, dit Napoléon vaincu; je ne puis vous rendre « votre corps d'armée, puisque je l'ai donné à Gérard, mais je vous donne deux a divisions de ma garde... Qu'il ne soit plus question de rien entre nousl »

La division Boyer, qui faisait partie du corps Oudinot, se porta le 22 février, après le combat de Montereau, sur Méry-sur-Seine, où était réfugiée l'armée de Silésie, qui, pour se venger de ses défaites, à l'approche des nôtres mit le feu à la ville. L'Empereur s'était avancé sur Châtres. Ce fut là, dans l'humble maison d'un charron, qu'il reçut l'envoyé de Schwartzemberg , le prince Wenszel-Lichtenstein. Cet officier avoue combien les plans des alliés viennent d'être compromis, « et, — dit M. Fain, — c'est de la bouche même de cet ennemi que sortent les premiers éloges, peut-être les seuls, que cette mémorable campagne ait valus personnellement à son auteur. » Il s'agissait d'un armistice. Mais, d'un autre côté, M. de Saint-Aignan arrive de Paris, chargé de transmettre à l'Empereur l'expression du désir qu'émettait la capitale d'une transaction prompte avec l'ennemi, a Sire, — dit l'envoyé en terminant, — la paix, quelles qu'en soient les conditions, sera assez bonne si elle est assez prompte... — Elle arrivera trop tôt si elle est honteuse! » réplique Napoléon; et M. de Saint-Aignan est brusquement congédié. L'armée prend le chemin de Troyes, où se réfugiaient les Austro-Russes défaits à Montereau.

Quelques escarmouches eurent bientôt lieu, et l'Empereur espérait que

l'ennemi accepterait la bataille. Mais Schwartzemberg, rendu prudent par la déroute de Blûcher, jugea devoir continuer son mouvement de retraite derrière la Seine, nous abandonnant Troyes, où il laissait environ 1,000 de ses blessés. Une charge du général Nansouty sur l'arrière -garde des Bavarois nous Ht faire quelques centaines de prisonniers; Kellermann, dans un mouvement analogue, sur la route de Bar-sor-Seine, enleva un parc et 800 hommes aux Autrichiens. L'Empereur reçut à Troyes un accueil enthousiaste. Ce fut là, au milieu des clameurs du peuple et des discours de quelques-uns des prû> cipaux habitants, que Napoléon apprit que les princes de la maison de Bourbon, poussés par l'Angleterre, foulaient déjà sur plusieurs points ce sol disputé de la France.... En effet, le comte d'Artois venait de pénétrer en Franche- Comté, ses fils s'avançaient sous la tutelle de l'armée alliée, et celui qui allait bientôt s'appeler Louis XVIII répandait dans Paris ses pardons et ses promesses, écrivant de Hartwel aux principaux fonctionnaires de l'Empire et aux sénateurs pour plaider sa cause et celle de sa famille. Ces appels, on le sait, trouvèrent un rapide écho chez les hommes que Napoléon avait le plus comblés...

Schwartzemberg avait, on l'a vu, demandé un armistice, offrant Lusigny pour les conférences. Au lieu d'une simple suspension d'armes, l'Empereur eût désiré traiter de la paix définitive, gardant seulement Anvers et les côtes de Belgique comme prix de ses derniers succès. Mais l'Angleterre pouvait-elle consentir à nous laisser la navigation de l'Escaut? Cette fois, ce fut le tour de Napoléon de proclamer que les conférences diplomatiques ne suspendraient pas le cours des opérations militaires, bien que les alliés eussent proposé le êtatu quo des deux armées. Les souverains confédérés s'étaient retirés à Chaumont en Bassigny; la garde russe était en retraite sur Langres, le corps de Lichtenstein cherchait à gagner Dijon , et le quartier général ennemi rétrogradait vers Colombey. Nous nous emparâmes de Lusigny, bien que cette ville fut le siège des conférences où le général Flahaut représentait l'Empereur. Mais les discussions relatives aux limites territoriales ayant nécessité, chez les plénipotentiaires, le secours de nouvelles instructions, les événements, en s'accumulant, vinrent brusquement ajouter aux embarras déjà si sérieux de la double action militaire et diplomatique.

La fortune, un moment inconstante aux alliés, et, pour ainsi dire, maîtrisée par l'ascendant du génie militaire de Napoléon , ne devait pas tarder à se retourner vers eux. Blûcher, battu comme ses lieutenants, les rallia et se vit bientôt renforcé, au milieu de ses débris, par les corps prussiens de Bulow et les divisions russes de Wintzingerode et de Woronzoff, qui venaient de prendre possession de la Belgique. Ainsi renforcé, et le moral de ses soldats ranimé, il résolut de se retourner sur Paris, tandis que le gros de l'armée française était groupé sur Troyes. L'empereur Napoléon apprit ce revirement des choses le Î7, et changea instantanément tous ses plans. 11 laissa Oudinot, Macdonald et Gérard en observation devant les Austro-Russes , auxquels il renonçait à faire accepter la bataille, et se mit en marche pour rejoindre Blûcher. Schwartzemberg, profitant de ce mouvement des Français, prit de son côté l'offensive.

Oudinot sur l'Aube, le général Gérard dans la Tille de Bar, furent attaqués avec des forces écrasantes et durent plier. Les alliés étaient 50,000 contre 15,000, et nous nous trouvions sans artillerie. Schwartzemberg fut blessé. Macdonald se décida à céder Troyes à l'ennemi, quatre fois supérieur en nombre.

Le 27 février, l'Empereur et le gros de l'armée bivouaquaient sur les confins de l'Aube et de la Marne. Mais Blûcher s'obstinait à nous fuir. L'Empereur, ardent à sa poursuite, s'avançait sur Soissons pour prendre l'ennemi en flanc, tandis que Raguse le serrait sur la gauche. Soissons, reprise par nous aux Russes, était commandée par le général Moreau, à la tête de 1 ,400 Polonais seulement. Ce général, n'appréciant sans doute pas toute l'importance du point militaire qu'il gardait, et voyant arriver en forces Woronzoff et Bulow, capitula, sauf retraite des siens sur l'armée française. A peine Woronzoff fut-il dans la place, que Blûcher parut, traqué par Napoléon; Soissons ouverte le sauva, en lui livrant le passage de l'Aisne. Si Soissons avait tenu deux ou trois jours, il est presque certain que Blûcher se serait vu contraint, comme cela lui était déjà arrivé en 1806, à Schwartau , de mettre bas les armes en rase campagne!

Par ses diverses jonctions, l'armée de Blûcher se trouva bientôt portée à 100,000 hommes. Réuni à Marmont et à Mortier, Napoléon ne comptait que 35,000 combattants. Cette grande infériorité ne l'empêcha point de songer à donner une nouvelle leçon de tactique au général Blûcher. Le 7 mars, il reconnut la position des alliés. Le corps russe du général Woronzoff s'offrait le premier, doublé de celui du général Sacken. Kleist, Yorck et Langeron occupaient les flancs.

L'attaque principale fut confiée par l'Empereur au prince de la Moskowa. Celle de droite devait être soutenue par Victor et Mortier. Ney, emporté par son ardeur, ne les attendit pas, et trouva une vive résistance. L'Empereur, voyant le combat engagé avec trop de précipitation, appela une partie du corps du duc de Bellune pour y concourir, ce qui fit plier les Russes. Une balle mit le maréchal hors de combat au moment où il plaçait son artillerie; mais cette artillerie était novice, et son feu causa peu de mal à l'ennemi. Le général Drouot, pour la diriger, s'exposa avec un sang-froid et un courage qu'il faillit vingt fois payer de sa vie.

Notre attaque principale réussissait peu. L'Empereur ordonna à Grouchy de s'y porter, au moment même où ce général fut blessé. Woronzoff mit habilement la circonstance à profit, et nous fit, à l'aide de ses masses, un sensible mal. L'Empereur lui opposa le corps de Bellune blessé, passé sous les ordres du général Charpentier, et la division Friant de la vieille garde. Ces troupes, arrivant impétueuses sur le plateau de Craonne, rétablirent le combat. Le général Colbert fit des prodiges; le général Charpentier culbuta tout ce qui lai résistait. Woronzoff se vit contraint à commencer un mouvement de retraite, pendant lequel il fut harcelé par les divisions Excelmans et Laferrièrc, et par la brigade de Nansouty. La nuit nous surprit poursuivant les Russes débandés. On bivouaqua entre Filain et Ostel. Sacken et Woronzoff se retirèrent sur

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

Laon. Cette victoire de Craonne nous coûta cher : nous eûmes plus de 5,000 hommes hors de combat, nombre égal aux pertes ennemies, mais rendu plus sensible chez les Français à cause du chiffre inférieur de leurs forces. L'armée ne perdit point de temps, et se mit en marche sur Laon.

L'armée de Silésie, ayant réuni ses divers débris épars, s'apprêtait, de son côté, à y recevoir une seconde bataille. En effet, les nôtres trouvèrent l'ennemi étendant, sur les positions que lui présentaient les collines de Neuville et de Tbierret, une ligne encore forte de 90,000 hommes, que dous allions attaquer avec un effectif deux fois moins nombreux. La journée commença par diverses attaques et ripostes partielles. Mais, dès que Rlûcher eut pu constater la faiblesse de notre armée, il prit activement l'offensive. Jusque vers quatre heures, les chances semblèrent balancées entre les adversaires. On avait passé presque toute la journée à se prendre et à se reprendre des villages, car l'Empereur avait fini par reconnaître que Laon était inexpugnable par une simple attaque de front. Impatient d'un dénoûment, il décida, vers le soir, une nouvelle attaque générale. Mais la nuit suspendit ses nouvelles opérations, et, espérant voir arriver le duc de Raguse qui avait pris la route de Reims pour aborder l'extrême gauche ennemie, l'Empereur, remettant au lendemain l'exécution de ses projets, fit bivouaquer sur le champ de bataille même. Raguse avait rencontré le corps prussien de Yorck, et l'avait battu. Blûcher, qui ne supposait pas que si peu en forces l'Empereur voulût attaquer Laon de front, crut à une fausse attaque, et porta son attention sur les mouvements du maréchal Marmont, qu'il supposait les seuls sérieux. Aussi envoya-t-il les corps russes de Sacken et Langeron pour soutenir Yorck. Le corps de Raguse fut surpris durant la nuit; nous essuyâmes quelques pertes. L'Empereur, instruit de cet échec, qui n'était dû qu'à l'affaiblissement de Blûcher pour renforcer ses lieutenants, voulut reprendre l'offensive, bien qu'il n'eût que 17 à 48,000 hommes à opposer aux 40,000 qui entouraient encore Blûcher. Il fit sur Laon une tentative demeurée sans effet. Le nombre et les avantages des positions de l'ennemi ne présageant qu'une défaite, l'Empereur, la lutte tentée, préféra se retirer. L'armée coucha à Chayignon.

Reims, que gardaient à peine quelques centaines d'hommes, était tombé au pouvoir des alliés. L'Empereur, comprenant que la possession de cette ville pouvait faciliter la jonction de Blûcher et de Schwartzemberg, voulut la reprendre. L'ennemi en fut chassé avec grande perte, et Napoléon entra à Reims dans la nuit. On illumina la ville, on lui Ût un accueil enthousiaste. Nous avions fait 3,000 prisonniers aux Russes, et leur avions pris plus de 100 chariots de munitions. L'armée se reposa trois jours à Reims, après quoi l'Empereur se remit en marche vers la Seine pour rencontrer Schwartzemberg.

Généralissime de la coalition et commandant spécial de la grande armée austro-russe, Schwartzemberg marchait sur Paris, lorsqu'il fut avisé par Blûcher de l'approche de Napoléon. Le prince, pensant avoir affaire à un ennemi fort affaibli, et disposant de 100,000 hommes qui jusque-là n'avaient guère

combattu, se concentra sur Arcis-sur-Aube dans l'intention d'y attendre l'Empereur. Différents rapports ayant fait supposer à celui-ci que l'ennemi se retirait, il voulut le pousser à outrance, bien que les corps laisses sur l'Aisne et la Marne ne lui permissent guère de disposer que de 16,000 hommes. Au reste, il comptait sur 20,000 hommes du duc de Tarente, qui, posté entre Villenoxe et Provins, pouvaient le rejoindre en douze heures. Il marcha donc sur Arcis.

Mais, au lieu de trouver une armée se retirant comme la peignaient les rapports, l'Empereur trouva 100,000 hommes qui lui firent brusquement volteface. La cavalerie ennemie, décuple de la nôtre, entama nos rangs. Il y eut un moment où 20,000 Russes attaquèrent 5,000 Français, au village de Forcy, sans réussir à les faire plier! Le général Sébastiani, plus heureux encore, culbuta la gauche austro-russe, et écharpa les Cosaques, à ce point que cet exploit eût pu avoir un résultat décisif, si toute la cavalerie alliée n'était accourue rétablir l'avantage chez les siens. La nuit contraignit à suspendre la lutte; l'Empereur continuait à croire que cet engagement n'était qu'un effort de Schvarlzemberg pour couvrir sa retraite. Le lendemain, l'action reprit; mais, ayant gravi un plateau, l'Empereur ne tarda pas à découvrir toute l'armée ennemie en ligne de bataille, son front protégé par une formidable artillerie. L'énorme disproportion qui existait entre les forces ennemies et les nôtres n'intimida point les Français, et l'action s'engagea vaillamment; mais Ney et Sébastiani représentèrent à l'Empereur combien il y avait peu d'espoir à fonder devant une aussi énorme disproportion de forces, et, sur leurs instances, il se décida à ordonner la retraite, qui s'opéra en échiquier sur l'Aube, Sébastiani en arrièregarde.

On se demande comment Scbwartzemberg n'eut pas l'idée de poursuivre notre petite armée, qui eût pu être écrasée dans sa retraite lente et difficile par les pays à franchir. Mais les généraux autrichiens et prussiens en étaient encore, en ce temps-là, à la guerre méthodique, théorique, et, pour la moindre opération d'initiative, on assemblait un conseil de guerre pour déterminer le mode d'agir. On discutait encore que l'Empereur était déjà loin!

Napoléon courut de grands dangers personnels au combat d' Arcis-sur-Aube. Plus d une fois, engagé dans des tourbillons de cavalerie ennemie, il dut, pour se faire jour, mettre l'épée à la main et combattre à la tête de son escorte. Un obus éclata dans les jambes de son cheval... Il fut couvert de poussière et de fumée; mais la mort du champ de bataille le respectait, le réservant à celle du martyre!

Il était désormais prouvé que nous n'étions pas en force pour lutter contre l'ennemi. L'Empereur abandonna la route de Paris, et se dirigea vers la Lorraine, afin de menacer les principales communications des alliés, et jeter l'alarme sur leurs derrières, ce qui pouvait encore sauver Paris. Vains efforts! les ennemis n'étaient pas seulement sous les ordres de Blùcher et de Schwartzemberg... Dans le salon même qui touche son cabinet, à Saint-Dizier, où il

s'est arrêté quelques heures, l'Empereur entend certains chefs de l'année se plaindre et tenir des propos d'ingratitude et d'égoïsrae...

L'Empereur envoie des reconnaissances dans toutes les directions, et principalement sur les lignes d'opérations des alliés. Le duc de Reggio va vers la Lorraine, le général Piré se dirige vers Chaumont. La position de l'armée, entre Bar et Saint-Dizier, est centrale, et nous laisse prêts à obéir aux avis qu'on recueillera.

Mais, tandis que Schwartzemberg forçait le passage à Arcis-sur-Aube, Blûcher arrivait sur les bords de la Marne, de sorte que la jonction des deux armées était opérée, u Jamais, s'écrie Jomini, depuis Attila, l'immense plaine qui s'étend eulre Cuâlons et Arcis n'avait contenu tant de soldats! » Les alliés étaient indécis s'ils continueraient leur marche sur Paris, ou Vils se retourneraient pour combattre Napoléon. Mais, ayant su de Paris que là un puissant parti attendait les alliés comme des libérateurs, en se voyant la trahison pour appui, les généraux ennemis n'hésitèrent plus; les négociations de Châtillou furent déclarées rompues, et la marche sur Paris fut décidée.

Les corps des ducs de Ragusc et de Trévise pouvaient, barrant le passage, reculer peu à peu sur la capitale, se renforcer chaque jour des impériaux, ou, pour mieux dire, des vrais Français, qui seraient venus de Paris grossir leurs rangs, et clore ainsi, par une résistance digne de leurs brillantes carrières, cette admirable chaîne d'efforts qui firent de la campagne de France une des plus glorieuses pour le génie de Napoléon. Mais ses maréchaux, n'ayant reçu aucun avis sur les intentions et la marche de l'Empereur, et supposant qu'il faisait retraite sur eux, crurent bien faire en marchant vers lui. Rencontrant les masses alliées à La Fcre Champenoise, ils avaient été écrasés.. . L'ennemi put désormais s'avancer sur Paris saus obstacle.

L'Empereur, instruit de ces événements, semble encore grandir avec les revers qui l'accablent, o Rallions les garnisons î s'écrie-t-il; fermons les routes, puisque nous sommes maîtres de nos mouvements, et faisons payer cher l'audace avec laquelle cette foule d'étrangers s'aventure au cœur de nos provinces! Que la capitale suive ses destinées; mais que l'ennemi y trouve sou tombeau ! »

Mais cette inspiration d'un héroïque désespoir va bientôt être étouffée sous les plaintes de ceux qui l'entourent; on lui représente les malheurs que sa résolution fera fondre sur Paris... U cède, et toutes les ressources dont U dispose encore vont être sacrifiées à l'espoir de sauver la capitale du pays.

Les forces alliées s'élevaient encore alors à 150,000 hommes. Le corps russe de Wintzingerode avait été détaché pour suivre les mouvemeuts de l'Empereur. Les deux armées austro-russe et de Silésie, qui formaient une masse énorme, eussent peut-être occupé la capitale, privée de troupes, sans coup férir, si les corps des maréchaux Mortier et Marmonl ne s'étaient repliés sur Paris, où ils prirent position le 20 mars. L'impératrice Marie-Louise crut devoir se retirer sur Blois avec son fils, le roi de Rome. Les ministres, les grands

dignitaires, les membres du conseil de régence, reçurent ordre de la suivre. Le prince de Taljeyrand, déjà en rapport avec les souverains alliés, joua la comédie d'aller jusqu'à la barrière, jd'y faire arrêter sa chaise de poste, et de revenir, comme violenté, à son hôtel. Le roi Joseph, lieutenant général de l'Empereur, le duc de Feltre, ministre de la guerre, le général Dejcan et le maréchal Moncey, qui commandait la garde nationale de Paris, restèrent pour veiller à la défense de la capitale.

Paris, que nulle fortilication ne protégeait, avait pour toute défense 26,000 hommes distancés de Neuilly sur la Seine jusqu'à Charenlon sur la Marne. Sur un appel du maréchal Moncey, 6,000 gardes nationaux parisiens vinrent prendre poste sur les hauteurs voisines. Le reste de la garde nationale se distribua la défense des barrières et la surveillance de l'ordre intérieur. L'artillerie citoyenne, servie par les plus valides de nos invalides et par l'École polytechnique, se rangea aussi sous les ordres du duc de Conégliano.

Le roi Joseph plaça le corps de Raguse dans la position de Romainville. La cavalerie du général Ornano et l'infanterie du général Compans occupèrent Pantin, les prés Saint-Gervais et les hauteurs de l'Ourcq. Le doc de Trévise prit position entre le canal et Montmartre; la cavalerie du général Belliard, enûn, se déploya entre l'avenue de la i>orte Maillot et Saint-Denis.

Le 30 mars, le tambour appela dès le matin tous les défenseurs de la capitale aux postes assignés. Joseph se plaça snr la butte Montmartre avec tout son état-major. Dès six heures, on entendit les premières décharges d'une lutte qui allait décider du sort de la France assaillie par l'Europe coalisée...

L'attaque, commencée au centre, s'étendit bientôt aux ailes. Les Russes, commandés par Rayefski, eurent pour adversaires les généraux Boyer et Michel, qui tenaieut la gauche du duc de Raguse. L'ennemi, arrivant en nombre, attaqua bientôt la butte de Romainville, d'où le repoussa le général Compans. L'ennemi se renforça, revint encore à la charge de cette importante position, dont dépendait Pantin, et fut de nouveau repoussé. Barclay de Tolly, qui commandait les forces agressives de Paris, rebuté par la résistance désespérée qu'il trouvait chez une poignée d'hommes, voulut attendre les renforts de l'armée de Silésie pour reprendre l'attaque. Blûcher et cette armée arrivaient par la plaine Saint-Denis, en même temps que les Austro-Wurlembourgeois entraient aussi en ligne. Dès ce moment il devint impossible de ne pas prévoir la malheureuse issue d'une lutte aussi formidablement disproportionnée, et qui ne laisserait évidemment point à l'Empereur le temps d'arriver au secours de sa capitale. Tout le haut personnel officiel, les généraux qui entouraient le roi Joseph, le pressèrent, devant un tel état de choses, d'envoyer aux ducs de Raguse et de Trévise les pouvoirs nécessaires pour capituler, et, par ailleurs, ils lo conjurèrent de songer à l'évacuation de Paris. Le roi conlia au général Hullin, gouverneur de Paris, l'exécution des mesures relatives à ce dernier acte, et ordonna aux ministres et hauts fonctionnaires qui se trouvaient encore sur les lieux de partir pour rejoindre l'impératrice. Lui-même crut avoir assez

fait pour justifier la confiance qu'avait mise en lui l'Empereur, et pouvoir gagner la route d'Orléans, qui était encore libre...

Qu'ajouter à ces faits qui paralysaient la résistance dans son début, et qui imposaient aux braves défenseurs de Paris l'abandon d'une gloire qui est d'autant plus chère aux nobles cœurs, qu'elle s'attache à une cause désespérée? Cette cause, c'était celle de la France entière, de l'Empire et de l'Empereur; c'était la cause sainte de la famille et du foyer, qu'il fallait disputer pied à pied aux hordes barbares, aux Cosaques abrutis, qui y apportaient le pillage et le viol! Aussi, sur bien des points, les ordres de capitulation ne furent-ils pas écoutés, et la défense ardente, désespérée, fit-elle voir à l'ennemi ce qu'il eût trouvé de résistance et probablement de défaites honteuses, s'il n'avait eu dans ses camps... et dans les nôtres... la trahison pour auxiliaire. Les officiers français qui prolongèrent leur noble résistance au-delà de ce que nous appellerons les illusions permises, furent de tous grades et suivant le poste que la départition de nos forces insuffisantes leur avait fait confier. Nous aimons à citer quelques-uns de ces braves, dans ces lignes d'où la pudeur et l'amourpropre national nous ont fait bannir plus d'un nom de traître. Si l'histoire est un pilori, qu'un autre que nous remplisse ici les fonctions de bourreau. D'ailleurs, pour flétrir des infâmes, n'éclabousse-t-on pas toute une nation?

Le major Évain, de l'artillerie de la garde nationale, se mit glorieusement en travers du passage de la cavalerie russe du général Pahlen. — Le colonel Ordener fit des prodiges de résistance contre les Russes. — Le colonel Ghéneser, à la tête d'une poignée d'hommes, fit un carnage affreux dans les rangs des grenadiers russes. — Le chef de bataillon Saint-Romain et le capitaine Calmer repoussèrent la cavalerie ennemie de la barrière du Trône. — Le duc de Padoue, les généraux Charlel et Bordesoulle défendirent héroïquement Bagnolet, Charonnc et les hauteurs du Père-Lachaise. — Le duc de Raguse, à la tête de 0,000 hommes seulement, résistait avec ce courage bien connu, mais qui fut parfois malheureux, contre les masses énormes qui l'accablaient de toutes parts; il eut un cheval tué sous lui; une balle lui causa une forte contusion; un moment il reprit Belleville au formidable ennemi qui l'occupait. Ce ne fut que réduit à la nécessité la plus extrême, qu'il se décida à faire usage de l'autorisation que Joseph lui avait donnée.

Au reste, les Russes avaient déjà, par ailleurs, dépassé le village de Clichy, nonobstant la belle résistance du général Belliard. La position du duc de Trévise était désespérée, et pourtant, sommé de la part de l'empereur de Russie, qui lui envoya le comte Orloff, de mettre bas les armes (il ignorait les mesures de capitulation prises par le roi Joseph), il allait continuer la résistance; mais le parti qu'avait pris Marmont dicta sa conduite. Les deux maréchaux se rendirent à la Villette, où les attendaient les commissaires chargés des négociations, tandis que l'ennemi dirigeait sur tous les points des officiers d'état-major pour faire cesser les hostilités. Les derniers coups de feu, tirés dans cette journée funèbre, le furent par la garde nationale de Paris, qui, sous les ordres de

Moncey, duc de Conégliano, défendait héroïquement contre les Russes la barrière de Clichy.

Les clauses de la capitulation laissaient l'armée française se retirer dans la nuit avec son matériel, c'est-à-dire avant l'entrée des alliés dans Paris. Nos soldats, vaincus par l'immaltrisable poids du nombre et par les armes secrètes de la trahison, se retirèrent péniblement par la barrière de Fontainebleau.

C'est par cette route que l'Empereur arrive, espérant, s'il ne peut sauver sa capitale de la profanation étrangère, de pouvoir, en troquant contre la plumedes traités son épée désormais inutile, discuter en personne les conditions de la paix. Il accourt donc à marches forcées; puis, les avisqui lui parviennent l'instruisent de l'imminence du danger : il devance son armée, dont le concours lui paraît déjà devoir être inutile, et se jette en chaise de poste. A cinq lieues de Paris, relayant à Fromenteau, il apprend que tout est dit... Paris a capitulé! Bientôt il rencontre l'avant-garde de l'évacuation, et le général Belliard lui donne tous les détails des événements. Le duc de Vicence est expédié en hâte à Paris, pour voir s'il n'est pas temps encore d'intervenir au traité; mais dans la nuit le duc de Vicence lui fait savoir que les destinées de l'Empire sont consommées...

Napoléon retourne à Fontainebleau.

Tout l'intérêt de ce grand drame militaire étant désormais enfermé dans Paris et dans la personne de Napoléon, nous épuiserons cette partie du récit, pour n'en pas couper la marche par des digressions relatives aux diverses opérations de la résistance française sur divers points du sol envahi.

Fontainebleau devint en peu d'heures le quartier-général de notre désastre; Ragnse couvrait ce refuge de l'Empereur par Essonne, et Trévise par Mennecy. Les souverains alliés étaient établis dans les palais de Paris. L'entrée des alliés dans la capitale de l'Empire croulant fut signalée par un déluge de lâches et odieux pamphlets contre l'impérial guerrier que l'Europe n'avait vaincu qu'en s'unissant toute contre lui. Ce débordement de toutes les passions basses fut ou provoqué ou au moins favorisé par les agents anglais, qui se hâtaient de consommer la déconsidération, après la perte, du héros dont elle connaissait trop le génie pour n'en pas redouter encore, si l'on peut dire, le galvanisme. En t793, les Français, dans un patriotisme cruel, envoyèrent à la mort les jeunes vierges de Verdun,. coupables d'avoir complimenté le roi de Prusse... En 481 4, ces mêmes Français (non : ne généralisons pas dans ce pénible aveu! disons quelques-uns seulement) portaient des bonnets à la BlUcher. lorsque l'ennemi était encore loin de Paris. Ou vit (et l'hisloire s'ennoblit par ces aveux d'un pénible éclectisme) les hôtels, les boutiques fermés à l'approche de nos soldats épuisés, s'ouvrir pour les Cosaques et les Pandours; de même que, dans les récentes luttes de l'infortuné Charles-Albert contre Radetzki, dans les plaines lombardes, les paysans gardaient pour le Croate immonde et l'Autrichien oppresseur le pain et l'asile déniés aux Piémontais imprudemment engagés dans une guerre chevaleresque !

Pourtant l'armée tenait toujours fidèlement pour Napoléon, et répugnait à

considérer comme l'expression du vœu national les ardentes démonstrations de quelques partisans des Bourbons. Talleyrand, inquiet de cet état de l'esprit militaire, et sachant combien son génie faisait de Napoléon l'homme de l'imprévu, se hâta de faire proclamer par la minorité du sénat la déchéance de l'Empereur et la nomination d'un gouvernement provisoire. En l'absence de l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et Alexandre, habilement circonvenus, et qui, du reste, ne durent pas être infiniment difficiles à persuader, s'engagèrent à ne plus traiter avec Napoléon.

Ces faits réalisés, et les pièces en main à leur appui, des émissaires s'efforcèrent d'arracher ses derniers soutiens à la cause de Napoléon. On agit le plus particulièrement sur les généraux qui avaient les corps d'armée sous leurs ordres. Un seul se laissa entraîner. Taire son nom, que de nouveaux faits ont achevé de dépopulariser et ont déshérité de sa première gloire, serait une indulgence inutile, môme envers un vieillard exilé; d'ailleurs ce silence, venant après tant d'anathèmes et d'accusations accablantes émanant d'historiens réputés, ne cacherait rien, et ce nom flétri serait lu à la place même d'où nous l'aurions soustrait. Et puis ce nom, auquel la gloire d'abord, puis une accusation foudroyante ont acquis la célébrité, ne se dérobe pas à l'histoire aussi aisément qu'on l'efface des tables lapidaires de cet Arc de triomphe qui symbolise nos grandeurs militaires. Donc, répétons-le à notre tour, le traître et l'ingrat, ce fut Marmont, duc de Raguse (1).

(1) Celui qui écrit ces ligues, fidèle en cela à la tradition trouvée dans l'écrivain qu'il a accepté de continuer ici, se croit consciencieusement à l'abri de toutes les passions fâcheuses chez les historiens, ot ne s'en reconnaît d'autre qu'un amour ardent pour son pays et pour ses gloires. Il n'a pu s'affranchir de la nécessité de flétrir Marmont (sur le compte duquel son jugement Tient, du reste, après Uni d'autres sévérités émanées des plus hautes notabilités bistoriques), bien que, précédemment, il ail respecté dans le fds vivant l'irresponsabilité de la défection du père, plus ingrat encore envers l'Empereur, si les circonstances, alors moins graves que (Uns le foi( de Marmont, semblent rendre moins coupable ce que la France, Paris, ont, dans une circonstance solennelle, paru oublier. Mais après nous être rangé à ce que nous appellerons aussi la tradition publique, a propos du duc de Raguse, nous apporterons ici uno restriction au nouvel écho que nous sommes de ces accusations, citant, en nous excusant de cette invasion de notre personnalité dans ces pages, un fait que des circonstances particulières ont apporté a notre connaissance. En 1840, le duc de Haguse menant, dans les états autrichiens la vie errante que sustente, dil-on, une pénible pension de l'Autriche, déclara un soir, à Venise,

chez le consul de France, M. de Fr qu'il laisserait des Mêmoirox dans lesquels sa conduite

à Essonne serait si irréfragablemenl jusliliéc que la flétrissure de sa vie serait lavée par les réparations offertes à sa mémoire. Celle déclaration, faite avec l'apparence de la plus complète explosion de la conscience, nous Vorons entnulue.

Mais il reste au second plan de la vie du maréchal certains laits, conséquences de son ardent dévouement à la cause bourbonnienne, dont il sejusliliera plus diliicilcmenl; nous voulons parler du rôle plus digne d'un sbire que d'un soldat qu'il parait avoir joué aux dernières années du règne de Louis XVIII dans un procès miliuire jugé par la cour des pairs, procès généralement connu sous le nom de son principal personnage, le capitaine Natilil. Pour l'autre fait, s'il fut un crime aux yeux des uns, ce (ut une vertu à ceux des autres. Sans doute, en 1830, Raguse voulut prouver qu'il avait pour un nouveau maître celle fidélité qui lui avait manqué pour Napoléon. Quant à l'affaire d'Kaaonne, que le maréchal Marmont se décide à jouir de son vivant de

Ce maréchal, dont les troupes occupaient l'importante position d'Essonne, qui couvrait Fontainebleau où s'était retiré l'Empereur pour aviser sur ses désastres, Marmont, disons-nous, traita avec Scliwartzemberg, et cette partie de notre armée Ht sa soumission au gouvernement provisoire. Ce fait eut les plus déplorables conséquences pour l'Empire et l'Empereur; car, jugeant que l'armée abandonnait son chef, la cause de Napoléon fut complètement perdue dans les conseil^ des souverains alliés.

11 est certain que Napoléon était décidé à tenter encore une fois le sort des armes : une victoire pouvait tout changer; la défection de Marmont l'accabla, a L'ingrat! s'écria-t-il, il sera plus malheureux que moi! » Ceux qui ont vu le duc de Raguse à l'étranger, ne puisant quelque triste considération que daus l'appui que lui prête l'Autriche, peuvent dire si le terni» s'est chargé de réaliser la prédiction de Napoléon!

Ces faits provoquèrent de sa part deux publications, dont la citation est indispensable. La première, remise, le 4 avril, à son plénipotentiaire à Paris, le duc de Vicence, était une mesure tendante à sauver ses droits dynastiques : « Les puissances alliées, disait-il, ayant proclamé que l'empereur Napoléon « était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, fidèle à son « serment, l'empereur Napoléon déclare qu'il est prêt à descendre du trône, à 0 quitter la France et même la vie pour le bien de la patrie, inséparable des « droits de son fils, de ceux de la régence de l'impératrice et du maintien des « lois de l'Empire. »

Cette pièce précéda la défection de Marmont. Ce fait emportant ses dernières espérances, il rédigea pour l'armée un ordre du jour tout empreint de ses douloureux sentiments. Cette défense d'une conscience résignée est à la fois éloquente et digne; l'effet en fut profond :

c L'Empereur remercie l'armée de l'attachement qu'elle lui témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et l'infortune de son général, sou honneur et sa religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ce sentiment à ses compagnons d'armes : il a passé aux alliés. L'Empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a fait cette démarche : il ne peut accepter la vie et la liberté de la main d'un sujet Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement français; il a oublié qu'il doit à l'Empereur le pouvoir dont il abuse maintenant; que c'est l'Empereur qui a sauvé une partie de ses membres des orages de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les articles de la Constitution pour la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches à l'Empereur, sans remarquer que, comme premier corps de l'Etat, il a pris part à tous les événements. U est allé si loin qu'il a osé accuser l'Empereur d'avoir changé les

la réhabilitation qu'il affirme devoir ressentir des secrets de ses Mémoire*, et assurément nul plus que bous ne sera heureux de rechercher l'occasion d'avoir à contribuer pour sa part à effacer un nom coupable de la biographie nuliUin de la Franco.

actes dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices. Un signe était un ordre pour le sénat, qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui... Le bonheur de la France paraissait être dans la destinée de l'Empereur; aujourd'hui que la fortune s'est décidée contre lui, la rolouté de la nation seule pourrait le persuader de rester plus longtemps sur le trône. S'il se doit considérer comme le seul obstacle à la paix, il fait volontiers le dernier sacrifice à la France. Il a en conséquence envoyé le prince de la Moskowa et les ducs de Yicence et de Tarente à Paris pour entamer les négociations. L'armée peut être certaine que l'honneur de l'Empereur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur de la France. »

Mais il était déjà trop tard... Les souverains alliés exigent même l'abandon des droits du roi de Rome. Napoléon en éprouva un moment d'indignation, qui le porta à vouloir tirer une fois encore l'épée. Voici les forces dont il eût rigoureusement pu disposer encore : à Fontainebleau, 25,000 hommes de la garde; armée de Lyon, 25,000 hommes; 18,000 revenant d'Italie, 15,000 revenant de Catalogne, 40,000 aux ordres de Soult; total environ : 120,000 hommes. De plus, il était encore maître de toutes les places fortes de France et d'Italie... Mais, ses ennemis déclarant à l'Europe qu'il était le seul obstacle a la paix, il voulut achever la grandeur de son sacrifice, et son dernier acte fut celui-ci :

o Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le « seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur, fidèle à « son serment, déclare qu'il renonce pour lui et sos enfants aux trônes de o France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu'il o ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. »

Napoléon repoussa les dispositions pécuniaires qu'on voulut prendre pour sa personne, les considérant comme humiliantes après tant de grandeur. II voulait vivre en simple particulier.

Ce fut dans ces heures de découragement extrême qu'eut lieu, paratt-il, cette tentative de suicide, qui n'est pas un fait irréfragablement acquis à l'histoire.

Par un reste d'égards auxquels l'empereur Alexandre ne fut pas, dit-on, étranger, on laissa à Napoléon le choix de sa retraite. Il désigna l'île d'Elbe, voisine de la Corse et de cette Italie, théâtre de ses premières gloires. Il put emmener avec lui environ 400 personnes de son choix.

L'impératrice et le roi de Rome furent conduits à Vienne. La mère de l'Empereur et son oncle, le cardinal Fesch, se réfugièrent à Rome. Joseph, Louis et Jérôme se retirèrent en Suisse. L'Empereur ne put revoir aucun d'eux!

11 est juste de citer les noms des hommes qui, résistant à une contagion déplorable, ne quittèrent leur Empereur qu'au moment extrême où il fut contraint de leur faire ses adieux. Ces derniers représentants d'une cour qui fut la plus nombreuse et la plus brillante de l'Europe étaient le loyal duc de Bassano; le général Belliard, si admirable dans cette dernière campagne; les colonels de Bussy et Anatole de Monlesquiou. le comte de Turenne, le général

Fonler, le baron Mesgrigny; le colonel Gourgaud et le baron Fain, qui plus tard allèrent tous deux à Sainte-Hélène; le lieutenant-colonel Àthalin, le baron de La Place, le baron Lelorgne d'Ideville, le chevalier Jouanne, le général Kosakowski, le colonel Vonsowick, et enfin le brave général Petit, illustré par l'accolade historique. Après de touchants adieux, Napoléon s'arracha à cette scène déchirante et s'élança dans la calèche où l'attendait Bertrand. C'était le 20 avril i8U.

Un fait important domine nos défenses du nord, de l'est et du midi de la France : ce fut la bataille de Toulouse. Nous décrirons rapidement cette bataille, que la chronologie nous impose, comme ayant précédé de peu de jours l'abdication de Fontainebleau. Puis nous reprendrons notre récit de la chute définitive de l'Empereur, après la grande épreuve de Waterloo.

Notre déplorable campagne d'Espagne, où nous luttions pied à pied avec les Anglais, devait puiser sa fin dans les événements dont les frontières du nord de la France étaient le théâtre. Le duc d'Angoulême entrait, le 42 mars, à Bordeaux, au milieu du corps d'armée du maréchal Beresford. La population se prononça pour les Bourbons, tandis qiïfe Napoléon se battait encore pour sauver la France des douleurs d'une invasion. Wellington suivit notre armée, qui se concentrait sur l'ancienne capitale du Languedoc; là devait s'accomplir le dénoûment des opérations de retraite de notre armée des Pyrénées. En effet, la bataille de Toulouse peut être considérée comme le plus admirable des efforts tentés par une poignée de braves pour défendre le sol de la patrie contre les masses envahissantes. Deux mots sur la position de la ville.

Située sur la rive droite de la Garonne, cette ville communique par un pont de pierres avec le faubourg Saint-Cyprien. Toulouse a environ une lieue et demie de circuit; à cette époque, une enceinte de vieilles, mais fortes murailles, protégeait la ville, peuplée de 50,000 habitants. Une garde urbaine y avait été organisée par le conseiller d'État Caffarelli, aide-de-camp des généraux Travot et Barthier-Saint-Hilaire. En y plaçant son quartier général, le duc de Dalmatie s'empressa de faire payer et rhabiller ses troupes. Quelques colonnes dispersées, des recrues de la classe de 1815, rejoignirent l'armée. L'ensemble de ces troupes pouvait monter à 27,000 hommes, commandés par les généraux d'Erlon, Reille, Clausel, Taupin, Maransin, Harispe, Villate, Darmagnac, Darricau, etc.

Le duc de Dalmatie prit, dans la ville et dans ses faubourgs et environs, toutes les mesures de défense imposées à la prudence militaire. Rien ne fut négligé en fait de travaux de fortification et de distributions des approvisionnements. Lorsque Wellington et Beresford eurent opéré leur jonction pour l'attaque, Soult avait tiré de sa position tout le parti qu'y pouvait puiser le génie d'un habile soldat.

Nous ne saurions suivre dans tous ses détails les nombreuses péripéties de ces journées inscrites parmi les plus belles de nos fastes militaires. La place va nous manquer, et ce volume doit voir s'abîmer les dernières épaves de l'empire. Suivons de haut l'ensemble des opérations de la bataille, devenue m. W

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

décisive à la suite de diverses escarmouches et des progrès faits par l'ennemi par son passage de la Garonne.

Celte bataille était désirée par les deux armées, lasses d'un système d'hostilités partielles dont les longueurs s'accordaient mal avec la rapidité des événements qui s'accomplissaient autour de la capitale. Aussi le 10 avril semblat-il le jour réservé à une lutte définitive. Le plan de l'ennemi parut être de tenter une fausse attaque sur les ouvrages du faubourg Saint-Cyprien, pour contraindre le duc de Dalmatie à dégarnir sa ligne de défense, qu'on espérait pouvoir ensuite prendre à revers. Ce fut sir Rowland Hill qui, à la tête de 25,000 hommes, commença le feu à six heures du matin contre 4,000 hommes seulément commandés par le général Reille, qui se défendirent pied à pied. Sur un autre point, les troupes du général Darricau furent attaquées par celles du lieutenant général Picton, presque toutes anglaises, et furent contraintes de franchir le canal des Deux-Mers, issu de la Garonne. Trois attaques successives et très-vigoureuses sur le faubourg de Brienne furent repoussées, tandis que le lieutenant général don Manuel Frayre réussissait à occuper les hauteurs de Pujade, ce qui leur permettait d'agir contre nos ouvrages du nord de la place. Sur un autre point, au pont de Matabiau, les assaillants, trompés par te silence qui régnait dans nos fortificalions, se hasardèrent a l'approche et furent foudroyés par le double feu de notre mousrpieterie et de notre artillerie. Ce succès partiel, qui mit le désordre dans les colonnes ennemies, décida le maréchal Soult à reprendre plus généralement l'offensive; il lança le général Darmagnac avec quatre régiments sur le flanc gauche des Espagnols, qui furent culbutés, tandis que nos batteries les foudroyaient en face. En moins d'une demi-heure, l'ennemi perdit 2,000 hommes sur ce point.

L'ensemble des choses faisait présager que les résultats de la journée seraient en notre faveur. Une colonne de 20,000 hommes de troupes écossaises d'élite dont l'ennemi fut renforcé (divisions Cole et Clinton) fut d'un grand secours à Wellington pour rétablir l'honneur de ses armes. Un fait assez commun dans l'hisloirc de nos combats est cité par un historien militaire, comme ayant nui, malgré ce qu'il eût de méritant pour son auteur, au succès que nous devions obtenir contre sir William Beresford, à la défense des fortifications du nord de Toulouse. Nous citons : « La brigade Rey, conduite par le général Taupin, commençait son mouvement, lorsque celui-ci, emporté par son courage et par l'espoir de mettre fin à une entreprise si importante, n'attendit pas d'avoir déployé sa brigade, et, au lieu de laisser arriver sur lui les assaillants, il s'élança à leur rencontre, et se trouva ainsi placé entre la redoute française et les Anglais, de sorte que nos batteries durent cesser leur feu, de crainte que leurs projectiles ne devinssent plus funestes au* Français que nuisibles à l'ennemi. »

Les Anglo-Écossais reprirent courage, en voyant le désastreux effet de leurs fusées à la congrève, tandis que nos colonnes agglomérées recevaient en plein le feu dirigé sur elles. Le général Taupin fut tué en voulant ranimer nos soldats, au milieu desquels la mort frappait coup sur coup. L'ennemi put

gagner la redoute, ce qui détermina en sa faveur un avantage qu'on ne pouvait guère prévoir deux heures auparavant. Sa grande supériorité numérique permit à l'ennemi de multiplier ses avantages sur divers points, malgré les efforts des généraux Rey et Berlier. Le corps de Beresford ayant pu prendre position sur une hauteur, dirigea un feu actif sur les ouvrages des points appelés le Colombier et les Augustins, qu'il entama, tandis qu'une masse ennemie s'attaquait au pont dit des Demoiselles, où notre artillerie réussit, après une lutte terrible, à réduire au silence les canons ennemis.

D'un autre côté, nous réussissions à réquilibrer nos avantages en détruisant presque totalement le corps d'armée du général espagnol Frayre, qui , plus brave qu'expérimenté, dut nous céder le mamelon de la Pujade. Picton et ses Anglais voulurent renouveler une attaque contre les Ponts-Jumeaux que défendait Berlier, bien inférieur en forces. Le brave général Berlier paya de la vie sa victoire partielle sur le général anglais, qu'il repoussa. Mais l'ensemble des opérations était cependant en faveur du plus fort en nombre de combattants, et ce n'était que par des prodiges de résistance que les nôtres avaient réussi à maintenir la victoire indécise jusqu'à neuf heures du soir.

Un conseil de guerre tenu durant la nuit, en raison des nouvelles venues de Paris, démontra la nécessite de l'évacuation de la ville et de son territoire. La retraite fixée, les alliés purent, le 12 avril, occuper Toulouse. On perdait de part et d'autre environ 12,000 hommes, dont 8,000 pour l'ennemi. Les coalisés avaient parmi leurs morts trois généraux, un Anglais et deux Espagnols. Nous perdîmes, comme on l'a dit, le général Taupin. L'armée française se retira vers Avignon , où elle prit position. Le lendemain , on sut au quartier général la capitulation de Paris et ses conséquences. Soult se refusa à accepter, par les intermédiaires anglais, la nouvelle des événements, et de la paix, qui en était la conséquence. 11 ne voulut point déposer les armes, et ne consentit qu'à un armistice. Mais, le 14, la garnison de Rayonne lirait, dans un combat glorieux, le dernier coup de canon de cette fatale, mais mémorable campagne de 18U. Le 19, Soult dut adhérer aux actes du sénat et du gouvernement provisoire.

Nous n'avons pas à dire ici combien les premières mesures gouvernementales prises par le roi Louis XVIII répondirent peu à l'attente de ceux même qui avaient acclamé au retour des Bourbons. L'entourage d'émigrés incorrigibles et de courtisans âpres à la curée nouvelle qu'offrait la France, sut annuler les bonnes dispositions que semblait avoir le roi, rendu prudent par ses malheurs. L'armée fut traitée avec une sorte de mépris; les officiers d'antichambre reparurent pour humilier les glorieux débris de nos pins mémorables campagnes....

Depuis un an déjà à l'île d'Elbe, Napoléon était occupé d'améliorations locales, comme refuge à son immense activité, et nulle des sommes stipulées pour sa dépense n'avait été versée. Il apprit bientôt que le congrès de Vienne parlait de le transporter à Sainte-Hélène... Ce fut alors qu'il conçut l'idée de prévenir cette trahison par la plus audacieuse expédition qu'aura jamais à enregistrer l'histoire. On sait comment son vaste génie sut prévoir et deviner comment s'accompliraient ce périlleux voyage et ses conséquences. Le 26 février, accompagné des généraux Drouot, Cambronne et Bertrand, et des autres officiers supérieurs qui l avaient suivi dans son exil, il s'embarqua sur le brick ï Inconstant; les 400 hommes de sa garde montèrent trois autres bâtiments. Il fit voile pour Cannes, où il ne débarqua que le 4" mars, ayant subi l'hostilité des vents. Son voyage jusqu'à Paris fut une marche triomphale. Partout les soldats envoyés pour le combattre se rangèrent sous son drapeau, et pas un

coup de fusil ne fut tiré; partout, au contraire, l'enthousiasme des villes accompagna ce retour audacieux et béni. La France était en retard d'un an dans son dévouement à l'Empereur...

Le 20 au soir, Napoléon couchaitaux Tuileries, résidence abandonnée la veille par Louis XVI II; il avait répandu sur son passage une proclamation électrisante, que suivit bientôt une seconde tout aussi magique, dès son arrivée à Paris. Dans ces deux documents, que nous regrettons de ne pouvoir citer, l'Empereur résume ce qu'est devenu l'esprit français, vers quoi ont tendu les besoins de la nation depuis vingt ans, et combien ce nouvel état de choses diffère du régime décrépit qu'on voudrait imposer de nouveau à la France. U montre ses héroïques soldats d'Eylau et d'Austerlitz humiliés par ces Bourbons vers lesquels la trahison et un moment de délire, qu'il oublie, semblaient avoir reporté la nation, et combien ces mêmes Bourbons ont peu répondu aux espérances qu'on avait fait naître en leur nom. Enfin, il rappelle aux Français qu'ils ont à effacer la souillure du passage de l'étranger, et il électrise les âmes par l'élan de son patriotisme et la grandeur de son pardon.

Mais le duc d'Angoulême, qui se trouvait à Bordeaux, en plein foyer bourbonnien, au moment du débarquement de l'Empereur dans le golfe Juan, ayant reçu les pleins pouvoirs de Louis XVIII, ne se résigna point à la fuite. U souleva les villes et établit à Toulouse, qui naguère résistait pour sauver l'Empire, un gouvernement provisoire, une sorte de régence, pour suppléer au gouvernement dissous de Louis XVIII et lutter contre le gouvernement de fait de • Napoléon. Use hâta d'organiser une armée dont les divers commandements furent distribués aux généraux Rey, Compans, Ernouf, Lovcrdo, Gardanne, Peyremond, Gilly, etc. Le maréchal Pérignon eut la 40» division militaire (Toulouse); les personnages les plus agissants autour du duc, en dehors de l'armée, étaient le comte de Damas-Crux, M. de Vitrolles et le vicomte d'Escars.

Le duc d'Angoulême débuta par quelques succès contre les garnisons impériales, dans les villes du midi. Mais l'Empereur ne laissa point ce danger se développer. D fit partir le maréchal Grouchy avec les instructions les plus énergiques, et Lyon, mis en état de siège, fut le centre du mouvement des troupes impériales. Instruit de ces faits et du départ pour l'Angleterre de la duchesse d'Angoulême, qui s'était vue abandonnée par les troupes, le prince se décida à la retraite. Peu de jours après, il put s'embarquer à Marseille pour l'Espagne, et la garde royale fut licenciée.

Mais Napoléon ne tarda pas à voir les espérances qui avaient accompagné son retour, affaiblies par l'examen pratique de la situation. U avait espéré que l'audace heureuse de ce retour déciderait les souverains alliés à ne se plus occuper des affaires de la France; mais le congrès de Vienne n'était pas encore dissous... etTallcyrand s'y trouvait. La guerre fut de nouveau décidée.

L'Europe coalisée n'avait pas encore désarmé, dans la prévision où chaque souverain so voyait d'avoir à appuyer par une attitude guerrière ses prétentions daos le partage des pays et provinces, enjeux des dernières luttes.

800,000 hommes étaient donc encore sous les armes. Le retour de Napoléon Ayant fait rapidement conclure tous les partages, ces masses énormes, échelonnées en Allemagne, furent de nouveau dirigées vers la France.

« On dira quelque jour, dit un historien, comment l'Autriche, malgré la décision des rois alliés, fut au moment de rendre à l'Empereur et sa femme et son fils. Cette partie de notre histoire, encore couverte d'un voile épais, sera sans doute éclaircie, et l'on goura quelles raisons, autres peut-être que des motifs politiques, empêchèrent le retour en France de l'impératrice et du roi de Rome, retour qui eût assuré à Napoléon la neutralité, sinon l'alliance do l'Autriche, et qui, certainement, eût empêché la reprise des hostilités, le désastre de Waterloo, et la seconde chute du gouvernent impérial. »

Ce voile épais, à qui de le soulever? Est-ce à celui qui sait, est-ce à celui qui oser Oui, les raisons qui empêchèrent Marie-Louise de venir rejoindre l'Empereur son époux, remonté sur son trône, et de lui ramener son fils, furent autres que celles de la politique

Lorsqu'elle quitta, devant l'approche des alliés, Paris, où elle était régente, pour se retirer à Blois, l'impératrice ne rejoignit pas l'Empereur, son époux, à Fontainebleau : sur un appel de François d'Autriche, son père, elle courut à lui, et Napoléon n'était pas encore à l'île d'Elbe, que déjà elle était à Vienne avec son fils...

Pute, quelques semaines après, eHe partait pour les eaux d'Aix en Savoie. La, elle fut rejointe par le chevalier d'honneur que la cour d'Autriche venait de lui désigner, et qui n'était autre que le fameux comte Gustaf Neipperg, général et diplomate, qui ne la quitta plus... et que plus tard elle épousa morganatiquement à Parme...

Le voile n'est-il pas levé par la simple mention de ce voyage et de ce séjour, loin de la surveillante étiquette de la cour, aux eaux d'Aix (où Marie- Louise était encore en août 1814), pendant que son impérial époux se trouvait isolé à l'Ue d'Elbe, qu'il ne quitta que le 36 février suivant?...

Est-ce assez en dire?... n'est-ce pas plutôt en avoir déjà trop dit (4)?...

Ce fut au moment même où la capitulation du duc d* Angouléme et la soumission des diverses villes encore opposantes pacifiaient l'intérieur, que Murât, dans son désir de racheter sa conduite précédente envers l'Empereur, prenant intempestivement les armes, fut trahi par le courage de ses soldats, et, perdant brusquement son royaume, enlevait à Napoléon l'appui de l'Italie I

Les discords qui accumulèrent les difficultés autour de Napoléon, dans ses conseils et dans les divers pouvoirs au milieu desquels son merveilleux retour jeta l'épouvante, rendaient aussi compliquée au dedans, qu'elle devenait en-

(1) Peut-être trouverait-on quelques indications de nature à mettre plus complètement sur la voie de la triste vérité, qu'il ne convient de le faire dans une œuvre de la nature de celleci, dans l'intéressant ouvrage de M. le baron Méneval, ancien secrétaire particulier de l'Empereur, ouvrage très-connu, du reste, intitulé Napoléon et Marie-Louise, et qui, nous avons des raisons particulières de le savoir, est, en toutes cboses intimes, le plus précieux qni puisse <Hre consulté.

oore une fois menaçante au dehors, une situation qu'il s'efforçait de dominer de toutes les ressources de son génie multiple. L'assemblée du Champ-de-Mai fournit à l'Empereur une solennelle occasion de faire apprécier de tous les sentiments qui l'animaient relativement aux libertés publiques exigées par les temps. A la fln de mai, il comptaitenviron i 80,000 hommes prétsàentrer en campagne, et, six semaines après, ce chiffre devait s'élever à 300,000. Juin arrivé, et ayant vainement tenté d'ouvrir des négociations avec les puissances, il eut à opter entre deux partis : le premier consistait à marcher à la rencontre des Anglo-Prussiens vers la Belgique; le second, d'attendre l'ennemi au cœur même de la France. L'un et l'autre de ces deux partis offrait ses désavantages; il adopta le premier, plus conforme à sa nature et aussi à l'esprit de détermination du soldat français. Un grand coup porté à la fois sur Wellington et Blûcber, un peu surpris sans doute de la hardiesse de l'initiative, pouvait, devait même rompre, au début d'hostilités nouvelles, la coalition en train de se réarmer. Il fallait laisser quelques troupes en France pour la garde des villes et la défense des places, et, de plus, 45,000 hommes d'élite avaient dû être consacrés à réprimer, sous le commandement du général Lamarque, les mouvements que les royalistes suscitaient en Vendée- Ainsi, l'Empereur ne disposait plus que d'environ 115,000 hommes pour son corps d'armée principal. Ces troupes furent réunies entre la Sambreet la Meuse; elles se fractionnaient ainsi : cinq corps d'infanterie commandés par les officiers suivants :1e général Drouet comte d'Erlon, le lieutenant-général comte Reille, le lieutenant-général comte Yandamme, le lieutenant-général comte Gérard et le lieutenant-général comte Lobau; plus, quatre grands corps de cavalerie, commandés par les généraux KeUermann, Pajol, Excelmans et Hilhaud. L'ennemi avait en Belgique plus de 200,000 hommes.

L'Empereur quitta Paris le 12 juin, et porta son quartier général à Beaumont. L'ennemi était alors encore disséminé entre Charleroy, Namur, Binant et Liège. L'Empereur décida de pénétrer en Belgique par le point de jonction des Anglais et des Prussiens, afin de séparer les deux ailes des armées alliées. Ce point était voisin de Bruxelles, et l'on pouvait y arriver par les routes de Wavre et des Quatre-Bras; le 15 juin, nous franchîmes la frontière. Les Prussiens nous firent place; ils évacuèrent Charleroy après quelques coups de fusil, de sorte que l'armée put passer la Sambre à Charleroy même, au Châtelet et à Marchienne-au-Pont. Le * corps se dirigea immédiatement sur Gosselie, gros bourg voisin de Bruxelles, afin d'enlever cette retraite aux Prussiens. Le centre de l'armée se porta sur Fleurus, où l'ennemi avait pris position, tandis que le 3* corps se portait sur Namur. Une première escarmouche, qui coûta 14 à 1,500 hommes aux Prussiens, sembla d'un favorable augure, et fut du meilleur effet sur l'esprit de nos jeunes soldats.

Les Prussiens de Charleroy, battus dans leur retraite, se replièrent sur le corps central de Blûcher, qui réunissait 95,000 hommes, campés en arrière • de Fleurus. Il vit qu'il n'avait plus le temps d'opérer sa jonction avec Wellington dont l'armée était concentrée entre Genappe et Nivelle. Il se hâta donc

de se mettre en état de recevoir la bataille imminente. Le 16, dès l'aube, notre mouvement commença, et, toutes les troupes ayant pris leurs positions, à deux heures l'Empereur donna le signal de l'attaque. Le centre de la lutte fut pendant longtemps le village de Saint-Amand, tour à tour pris et repris, et où le général Girard reçut une blessure mortelle.

Le village de Ligny, qui donna son nom à cette journée, devint aussi le tbéâtre d'une lutte furieuse, où commandait pour nos armes le lieutenant-général Gérard. L'aile droite était aux prises avec l'ennemi à Sombreî; la canonnade tonnait sur toute la ligne. Des ordres et contre-ordres que l'Empereur et Ney (lequel, sentant les Anglais qui s'approchaient, voulait se renforcer pour aller a eux) envoyèrent alternativement au comte d'Erlon, lui firent perdre en marches et contre-marches cette journée durant laquelle furent ainsi inutilisés ses 18,000 hommes. Pourtant l'heure avançait, et il était temps que la fortune prononçât à qui resterait l'avantage de cette journée. Napoléon en décida par son initiative accoutumée. 11 voulut diriger tous ses efforts sur Ligny, s'y jeta impétueusement, enleva le village; nous occupâmes les hauteurs voisines, et le centre de l'armée ennemie culbuté se retira en désordre, heureux du secours de la nuit, qui sauva aussi son aile gauche dans ses ombres, sur les routes de Wavre et de Gembloux. Il paraît que le désordre de cette retraite fut tel, que, dans celte première nuit, les généraux prussiens purent à peine réunir 30,000 hommes.

Nous avons vu Ney cherchant à attirer à lui les 18,000 hommes de Drouet pour être fortifié dans sa rencontre avec la tête du corps des Anglais; le maréchal soutenait seul cette lutte, en avant de Frasne, contre des forces quadruples. La victoire de Ligny le sauva, en décidant le général anglais à évacuer les Quatre-Bras pour rejoindre les Prussiens en retraite. Nous restâmes donc \ partout maîtres du champ de bataille, ayant causé à l'ennemi des pertes considérables. Celles des Prussiens ne furent pas inférieures à 20,000 hommes, plus, 30 pièces de canon. Blûcher faillit être fait prisonnier, et ne dut son salut qu'à la nuit. Nous eûmes, de notre côté, 4,000 tués ou blessés. Ney fut plus maltraité; sa lutte contre l'armée anglaise lui causa une perte de 6,000 hommes, contre 8,000 qu'il tua à l'ennemi. 3 régiments écossais furent presque totalement détruits; le duc de Brunswick fut parmi les morts.

La façon dont nos troupes s'étaient conduites était de nature à donner les plus vives espérances dans l'issue de cette grave campagne; chaque soldat se battait comme s'il eût eu quelque injure personnelle à venger... Et chaque Français ne l'avait-il pas en effet? Ces Prussiens, toujours battus, quand ils ne furent pas nos alliés, n'élaient-ils point des envahisseurs de la patrie? Mais les Russes manquaient...

L'Empereur, désirant tirer tout le fruit possible de sa victoire, détacha Grouchy à la poursuite des Prussiens. Il lui conûa les forces qui nous firent si dé- , plorablement défaut quelques jours plus tard : les 3» et 4e corps, la division d'infanterie Teste, et la cavalerie Pajol et Excelmans, 38,000 hommes, plus 100 bouches à feu. Cette part faite, il se retourna sur les Anglais, se dirigeant

renies Quatre-Bras. L'Empereur avait avec lui legl», * et 0» corps, la garde, la cavalerie des généraux Kellermann et Milbaud, et 200 bouches à feu; en tout 56,000 mille combattants.

Une forte arrière-garde de cavalerie couvrait ou masquait le mouvement rétrograde de l'armée anglaise. La cavalerie française attaqua, mais la riposte ne fut que tout juste ce qui devait servir à protéger le passage de l'armée par un déûlé en avant de Genappe. Nous fîmes ainsi quelques prisonniers. Les Anglais ne s'arrêtèrent qu'à la forêt de Soignes. Là, ils prirent position sur un coteau qui s'étend en avant de cette forêt, la droite appuyée au village de Merbe-Braine, avec la ferme de Hougomont en avant, et en flanc des ravins profonds. Le centre ennemi se plaça en avant de Waterloo, occupant la ferme appelée de Mont-Saint-Jean; sa gauche s'adossa à une colline qui domine le village de Ter-la-Haie. La ferme de la Haie-Sainte, retranchée, crénelée, contenant un corps nombreux d'infanterie, restait sur le devant du centre. Ses côtés ne pouvaient être tournés, à cause des ravins; enfin, par l'extrême gauche, une route de traverse la mettait en communication avec les Prussiens retirés à Wavres.

Bien qu'il disposât de 120,000 Anglais, Écossais, Belges et Hanovriens, le général anglais avait encore prié Blùcher de lui envoyer deux divisions pour soutenir sa gauche, et, soigneux d'augmenter en tous points les immenses avantages qu'il possédait déjà, il passa sanuit à couvrir de redoutes formidables sa ligne de bataille.

Quant à l'armée française, exténuée, harassée par trois jours de marches à travers des chemins fangeux, marches pendant lesquelles les distributions de vivres n'avaient même pas eu la régularité voulue, elle arriva au soir devant la ligne anglaise, bivouaquant en partie autour de la petite ville de Genappe, tandis que l'Empereur plaçait son quartier général à la ferme du Caillou, sur la grande route. Nos soldats arrivaient ainsi fatigués et affaiblis devant un ennemi dont la retraite, réglée d'avance, avait eu lieu sans manquer de vivres, et à temps pour prendre du repos. Les Français durent passer la nuit à préparer leurs armes...

Napoléon croyait que les Anglais continuaient leur retraite vers Bruxelles; mais, au jour, il les vit rangés derrière leurs retranchements. De nombreuses batteries, couronnant les hauteurs, protégeaient l'étendue de la ligne, dont le centre était surtout formé de masses profondes, défendues par de fortes redoutes. Une nuit diluvienne avait tellement délayé les chemins, qu'il était impossible de faire avancer l'artillerie ailleurs que sur la grande route. Cependant, vers neuf heures, une brise s'éleva qui sécha un peu les chemins. Nos troupes purent se mettre en ligne.

Le général en chef ennemi, fier de ses excellentes dispositions, présentait donc la bataille. L'Empereur, enchanté de voir réussir ses combinaisons, qui consistaient à battre les deux armées isolément, ne déclina pointrinitiativedeson adversaire; il expédia sur-le-champ à Grouchy l'ordre d'occuper en toute hâte le défilé de Saint-Lambert, de façon à ce que, s'il ne prenait pas à la bataille

4a HISTOIRE DE L'ARMÉE

une ptrt active, en agissant sur le flanc gauche ennemi, il pût du moins ainsi préserver notre droite. La position de l'ennemi était sur l'embranchement des routes de Charleroy, Nivelle et Bruxelles, un peu en avant du village de Mont- Saint-Jean. Les dispositions du terrain, d'une douce déclivité favorable à l'artillerie, permettaient au général en chef ennemi de saisir tous nos mouvements.

H était dix heures et demie lorsque l'Empereur ordonna l'attaque sur la droite de Mont-SainWean; mais, sur une observation du maréchal Ney, relative à l'impraticabilité du terrain pour l'infanterie, à cause des bas-fonds bourbeux, il changea de dispositions, et ce fut par le centre qu'il commença à agir. L'ennemi, adossé à la forêt de Soignes, n'avait pour retraite que la chaussée de Bruxelles, de sorte que, si l'on réussissait à percer ce centre et conséquemment à se rendre maître de ce débouché, les deux ailes ennemies se trouvaient séparées, et la situation fort gravement compromise. Voici nos positions : le général Reillc, avec le 2» corps, protégeait notre extrême gauche, dans la direction de la ferme de Hougomont; le comte d'Erlon, avec le 1er corps, se tenait à cheval sur la grande route, formant le centre; le comte de Lobau, avec le 6' corps, avait la droite. La garde était placée en réserve derrière le centre, sur les hauteurs, tandis que la cavalerie était développée sur toute la ligne. Nos 200 bouches à feu devaient être distribuées en batteries devant les points les plus forts de l'ennemi.

Le prince de la Moskowa, comme commandant des iw et 2« corps, était placé au centre pour diriger les mouvements, et l'Empereur s'était porté sur uu mamelon, aussi au centre, près d'une ferme où il avait passé la nuit.

La bataille commença vers onze heures du matin. Ce fut le roi Jérôme, qui commandait une division du 2e corps, à la gauche, qui commença l'attaque, en marchant sur la ferme de Hougomont, si bien crénelée par les Anglais, qu'ils en avaient fait une petite forteresse. Cette attaque était une feinte. Le général anglais s'y laissa prendre, renforçant aussitôt ce point de ses meilleures troupes. Une demi-heure ne s'était pas écoulée que 400 bouches à feu vomissaient la mort sur toute la ligne.

Après un combat meurtrier, notre gauche, gagnant du terrain, réussit à s'emparer du bois en avant de Hougomont, mais non à débusquer l'ennemi de la ferme. Le colonel Lafitte, à la tète de quatre escadrons de la garde, détruisit tout un régiment de hussards anglais, en débarrassant notre 1" de cuirassiers, commandé par le colonel Ordener. Le maréchal Ney, à la tête de la cavalerie des généraux Lefebvre-Desnouettes et Guyot, attaqua les batteries anglaises placées entre le centre et la gauche, et les enleva. Ce terrain perdu par l'ennemi fut aussitôt occupé par notre gauche, tandis que, sur la droite, le jcomte de Lobau forçait, après un vif combat, la première ligne ennemie. Ainsi, les deux ailes anglaises étaient déjà repoussées, lorsqu'une attaque sérieuse fut dirigée au centre, sur la Haie-Sainte. Cet honneur échéait à d'Erlon, qui, appuyé de 80 canons, attaqua impétueusement l'ennemi fortifié derrière ses retranchements. Le combat devint presque corps à corps; par instants, notre ardente cavalerie arriva jusque sur les batteries ennemies; enfin, la po-

sition de la Haie-Sainte fut à son tour emportée, et le maréchal Ney, qui avait commandé cette opération avec une habileté extrême, franchit le ravin et y prit heureusement position. Il était alors deux heures et demie.

Ainsi, après moins de quatre heures de combat, notre armée, si inférieure en nombre et dans les dispositions physiques qu'on sait, occupait déjà le terrain sur lequel était développée, au matin, la première ligne anglaise... Assurément, un tel succès en promettait de plus décisifs encore. Cependant l'ennemi était loin de se décourager, l'ardeur était générale : une épouvantable canonnade tonnait sur toute la ligne...

Quelques détachements prussiens de Bulow arrivèrent par la route d'Ohain et se firent immédiatement anéantir par le corps du comte de Lobau. Ces détachements en eux-mêmes n'étaient rien, mais ils faisaient pressentir ou l'armée prussienne ou tout au moins une partie de cette armée. La contrariété née de ce fait fut diminuée par cette pensée que le mouvement des Prussiens n'avait pu avoir lieu à l'insu de Grouchy, et que par conséquent il était derrière et agissait. L'Empereur, pour maintenir l'animation de ses soldats, fit annoncer rarrivée de Grouchy,... et toute la ligne éclata en transports. Bien qu'exténués de besoins et de fatigues, nos braves reprirent la lutte avec plus d'ardeur, et le feu se ralluma avec une nouvelle violence. L'Empereur voulut utiliser cet élan des troupes pour opérer sur le centre ennemi un formidable effort : il réunit d'un bloc toute sa garde, cavalerie et artillerie, et, dans ce moment décisif, il poussa le tout, au pas de charge, sur le plateau où l'ennemi paraissait tenir ses réserves, « Ces vétérans de la gloire, dit un historien, abordent la ligne anglaise avec leur intrépidité accoutumée. Le choc est terrible et le carnage affreux. La mitraille, les charges de cavalerie et la terrible baïonnette font brèche dans les masses, qui se resserrent aussitôt (4). La fureur de nos soldats s'accroît avec la résistance qu'ils éprouvent; déjà plusieurs carrés anglais enfoncés ne trouvent plus d'appui; l'épouvante introduit le désordre dans les derrières de l'armée anglaise; la route de Bruxelles, au milieu de la forêt de Soignes, est obstruée par les ambulances, les équipages et les parcs d'artillerie, qui fuient dans la plus horrible confusion... La terreur vole bientôt jusqu'à Bruxelles, où tout annonce que le lord général en chef a perdu la bataille,... et chaque intéressé s'apprête déjà à quitter la ville où les Français vont entrer en vainqueurs (2). L'armée anglaise, pressée par ses deux ailes, horriblement

(1) Parmi les brillantes attaques qu'exécuta notre cavalerie dans ce combat à brûle-pourpoint, on remarqua la charge que fournil le 4« régiment de lanciers, commandé par le colonel Bro. La brigade des gardes anglaises venait d'enfoncer un de nos régiments d'iufanterie et de lui enlever sou aigle; Bro charge à la lêle de son régiment, tue le général anglais, reprend l'aigle et écrase cette brigade, dont 50 cavaliers seulement parvinrent à s'échapper.

(«) Plusieurs Belges, habitanls de Bruxelles, nous ont confirmé ce que les relations anglaises nous avaient appris sur celte épouvante. On nous a assuré également que le lord qui commandait en chef les Anglais croyait tellement être battu, qu'il avait déjà donné l'ordre de la retraite, et en avait fait prévenir sur toute la ligne de communication avec Bruxelles cl l'intérieur de la Belgique. Divers courriers de bauques partirent même de Bruxelles, portant la nouvelle, dan* la direction des capitales allemandes, que Na|»léon avait écrasé ses ennemis à Waterloo.

ébranlée par son centre, n'ayant pour retraite qu'une grande route obstruée et des défllés étroits à travers une forêt, est menacée d'un affreux désastre; déjà elle hésite dans ses mouvements. Il est huit heures, et tout annonce aux Français qu'ils ont gagné la bataille... lorsque les Prussiens viennent la leur arracher (t)l »

Mais, gloirestérile, inutileseffortsd'un héroïque désespoir! Blûcher survient; Blûcher, avec 30,000 Prussiens, arrive sur la droite de notre ligne 1 En vain le général Duhesme s'élance avec la jeune garde au-devant de ce secours fatal qui sauvera un ennemi vaincu... il doit se replier devant le nombre, car les 30,000 Prussiens n'arrivent que successivement. L'Empereur, qui comprend que la victoire va lui échapper, veut tenter sur le centre des Anglais un effort désespéré. Il avait encore quatre bataillons de la garde qui n'avaient pas donné... Il s'élance en avant, ayant à ses côtés le maréchal Ney, les généraux Friant, le comte Michel et Poret de Morveau ; mais le général en chef ennemi sait déjà que Blûcher est là : il a repris courage... il comprend qu'un autre peut substituer une victoire in extremis à la défaite que, malgré les incroyables avantages de ses positions fortifiées et des masses de toutes nations qu'il commande, il dut bien plus tard avouer qu'il croyait avoir essuyée. Mais un feu si ardent nous mitraille que les blessés tombent par centaines, et on croit aux extrémités que la garde faiblit... Nonl elle tombe : c'est tout. Nos ailes inquiètes cherchent à se rapprocher du centre. Les Anglais, qui se savent enfin renforcés par des troupes fraîches, sortent de leurs positions, réunissent leurs masses, en écrasent nos soldats exténués, et le ravin si glorieusement conquis quelques heures auparavant devient le tombeau de la moitié de la garde!

Ney fit de sa personne des prodiges de valeur désespérés. En ce moment, il eut un troisième cheval tué sous lui. A dater de cet instant, l'épée au poing, il soutint à pied la retraite. Le général Friant fut blessé; le général comte Michel, qui commandait, sous les ordres deNey, le fr régiment des chasseurs à pied.de la vieille garde, fut tué en chargeant vaillamment à la tête d'un carré des siens. Il est irréfragablement acquis aujourd'hui à la mémoire de ce brave que ce fut de sa bouche, et non de celle de Cambronne, que sortirent, dans ce moment solennel, où pour la première fois la garde semblait vaincue, ces sublimes paroles dignes de tenir place à côté des mots de Léonidas aux Thermopyles (2) : La garde meurt et ne se rend pas! Cet élan d'une âme vraiment française serait sa légitime épitaphe, si le brave général Michel avait un tombeau (3).

(l) Un officier général anglais, dans une relation qu'il a faite de celte bataille, s'exprime ainsi : « Les charges de notre cavalerie contribuèrent à rétablir nos affaires au moment difficile où les Français avaient atteint le sommet de notre position et où tout était perdu. » Le général en chef, dans son rapport, s'exprime ainsi : « Je dois rendre justice a l'armée prussienne en attribuant l'heureux résultat de cette terrible journée au secourt qu'elle a donné à propos, m

(S) Allons eouper ekex Pluton !

(S) Il y a quelques années, U ville de Nantes, fière, à juste titre, d'avoir donné naissance à Cambronne, voulnt, élevant une statue à ce brave, graver sur k> piédestal la cclvbre phrase qui

hictaîrr m L'ARMÉE

(a) Il y a quelques années, la ville de Nantes, fière, a juste titre, d'avoir uouue ua*»—~~ - Cambronne, voulut, élevant une statue à ce brave, graver sur le piédestal ia célèbre pbrasc qui

Et l'armée prussienne, ainsi venue nous arracher une victoire certaine, s'avançait poussant notre droite, et cherchait à nous envelopper entre elle et les Anglais (nous comprenons sous cette appellation générique les corps de nations diverses qui obéissaient au lord-général). Le danger était imminent, car notre seule issue, depuis l'arrivée du renfort ennemi, se trouvait par la grand'route de Bruxelles. Nos braves grenadiers de la vieille garde, commandés par les généraux Pelet et Petit, forcés de céder à la double pression des deux armées ennemies, ne le faisaient que pied à pied , se voyant tomber l'un après l'autre sous les feux croisés de cet ennemi accru. Le mouvement rétrograde était décidé... les débris de l'armée ne luttaient plus pour la plupart... la mort les frappait, on oserait presque dire, abrutis par un désastre aussi imprévu. «Toutes les voitures d'artillerie se précipitèrent sur la grand'route; bientôt elles s'y accumulèrent tellement qu'il fut impossible de les

lui avait été longtemps attribuée. La famille du général Michel s'émut légitimement de ce projet, et le comte Miche), alors capitaine au 45* de ligne, ainsi que son frère, le baron Miche], auditeur au conseil d'État et sous-préfet de Bar-sur-Aube, tous deux Bis du général de la garde tombé à Waterloo, s'inscrivirent contre l'ordonnance par une requête au roi. Il résulta de l'enquête laborieusement et scrupuleusement entreprise, que Cambronne lui-mime a, toute sa vie, dénié l'honneur d'avoir prononcé les mois sublimes qui furent comme l'oraison funèbre de cette garde, laquelle s'ensevelit héroïquement dans le désastre où s'abîma l'empire. D'un autre coté une foule de témoignages, de voix jusque-là disséminées, vinrent s'unir dans la constatation d'un rail qui devait enfin se faire jour, c'est-à-dire que c'était au comte Michel que revenait la gloire loyalement refusée par Cambronnc. El parmi ces témoins, ces autorités luttant par un cri de leur conscience contre une fausse tradition à laquelle la popularité donnait, à tort, la force même du fait, figurèrent des compagnons d'armes de l'illustre mort de Waterloo, le général Gérard, le général Ha rie t et divers autres noms des plus respectables, et par ailleurs aussi le duc de Bassano. Enfin, un témoignage plus haut encore est celui qui émane, on peut dire, de l'opinion même de l'empereur Napoléon, par la bouche de son grand maréchal du palais, devenu, à Sainte-Hélène, le confident de tous ses sentiments sur les hommes et sur les choses. M** la comtesse Michel possède un fragment détaché do tombeau de l'Empereur, sur lequel le général Bertrand a fait graver cet hommage, expression, peut-on dire, lapidaire des opinions qu'il avait entendu formuler à Napoléon :

« A la comtesse Michel, veuve du général Michel, tué à Waterloo, où il répondit aux sommations de l'ennemi par ces paroles sublimes : La garde meurt et ne «e rend pat ! »

Au reste, ces faits, généralement connus aujourd'hui, et qui serrent de rectification aux historiens du passé dans leurs éditions nouvelles, n'ajoutent point à la gloire du brave général qui, blessé à Monlmirail, ne put contenir son ardeur au bruit du canon des alliés menaçant Paris, et courut se battre le bras en écharpe. Blessé de nouveau, et grièvement, à la butte Saint-Cbaomont, il tombe. La giandc épreuve de Waterloo l'appelle à la tête de cette garde dout H commandait une division en face du Mont-Saint- Jean... Là, il tombe encore... et pour ne plus se relever cette fois! mais laissant après lui l'immortalité de son nom, par ce cri sublime qu'ont enregistré tous les idiomes, qu'ont célébré tous les arts. On conçoit combien la famille d'un tel homme doit être soigneuse d'une revendication aussi légitime qu'elle est glorieuse, et ceux qui peuvent j aider, comme on le fait ici, accomplissent un rigoureux devoir d'éclectisme.

Le corps du noble général n'a point été retrouvé après la bataille. De là quelques doutes sur ce glorieux trépas, doutes dissipés depuis. L'Empereur ordonna que la veuve du générai comte Michel reçût la pension des veuves des maréchaux de France : ce fut comme un bâton de maréchal placé par l'impériale main dans un tombeau, — une nomination pocsiburoel.

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

faire avancer-, la plupart furent abandonnées, les soldats en ayant dételé les chevaux. Napoléon , qui n'avait pu trouver une mort désirée au milieu de la mitraille, se retira avec le carré, réduit à quelques pelotons, que commandait le général Petit. Arrivé dans le verger de la ferme du Caillou, il y resta encore quelques instants, abîmé... mais bientôt, entraîné parle mouvement général, il s'éloigna. Il passa à Gbarleroy et rentra en France par Philippeville. Les deux armées alliées continuèrent à poursuivre les Français de front et de tlanc jusqu'à ce qu'enfin, la nuit étant venue, nos troupes purent respirer un instant. »

Blûcher, qui avait laissé 20,000 hommes pour faire tête à Grouchy, étant survenu avec son armée, poursuivit nos troupes jusqu'aux frontières. Mais disons quelques mots des opérations du corps de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens après leur défaite à Ligny.

Ce général apprit à Gembloux que les Prussiens, quittant la route de Namur, s'étaient repliés sur Wavre, de façon qu'ils couvraient Bruxelles; il marcha donc sur Wavre : c'était le 18. Vers midi, Grouchy entendit sur sa gauche retentir le canon, et la répétition des coups ne tarda pas à lui indiquer qu'une bataille était engagée. Deux partis se présentaient au chef du corps détaché : 1* rejoindre l'Empereur pour prendre part à la bataille, au milieu de laquelle il pouvait arriver en trois heures de marche, ne laissant qu'une colonne d'observation sur Wavre; 2* se contenter d'observer les mouvements de l'ennemi, afin de l'arrêter et le combattre, s'il tentait de se porter vers Mont-Saint-Jean. Groucby assembla un conseil; Gérard s'y prononça pour le départ immédiat dans la direction du canon : cet avis fut repoussé; celui qui prévalut fut l'attaque des Prussiens. Ce fut le corps du général Vandamme qui Ût le premier feu; le soir arriva sans résultats décisifs, vu les avantages de terrain où combattait l'ennemi. Le lieutenant-général Gérard (on aura remarqué que cette nomenclature nouvelle des grades était restée depuis la fuite de Louis XVIII), le lieutenant-général Gérard, disons-nous, fut dangereusement blessé à l'attaque de Bierge : une halle lui traversa la poitrine.

Et, pendant que nos soldats perdaient un temps si précieux, Bulow, qui nous amusait par ses développements de lignes sans profondeur, expédiait un corps nombreux au secours du général en chef anglais; lorsque Grouchy s'aperçut du fait, la victoire de Waterloo nous était arrachée!

Grouchy n'avait pu recevoir que le soir, à sept heures, l'appel de Napoléon. Lorsque le bruit du canon cessa de se faire entendre, il supposa la bataille gagnée, et crut entrer le lendemain à Bruxelles avec l'armée victorieuse. Pourtant, de bon matin , il attaqua Wavre et Bierge, dont il s'empara; mais bientôt il apprit notre désastre... et marcha vers la frontière.

Les pertes des diverses parties belligérantes dans ces dernières journées se divisent ainsi : armée française, à Ligny, 6,900 hommes; aux Quatre-Bras, 4,200; dans les journées des 17, 18 et 20, 25,400, y compris 7,000 prisonniers ; total, 36,500 hommes; — Anglo-Hollandais, les 16, 17 et 18, 25,000 hommesj — Prusso-Saxons, les 15 et i$, 29,000 tuer, blessés ou prisonniers; les 17 et

48, 4,000 hommes : total, 58,900. La différence en perles est de 23, 100 au détriment des alliés.

Jamais plus affreux spectacle ne fut offert aux yeux de l'humanité que celui que présentait le champ de bataille de Waterloo le lendemain de la bataille. Un des acteurs de cette tragédie sanglante a tenté de la décrire : « Les corps mutilés et sans vie, dit-il, étaient privés de leurs vêtements; toute chose de quelque valenr avait déjà été enlevée. Le chemin de Waterloo à Bruxelles qui, pendant trois lieues, passe sous les épais ombrages de la forêt de Soignes, était encombré de bagages épars, de chariots brisés, de chevaux morts, et presque impraticable à cause des grandes pluies et du grand nombre de ceux qui s'y étaient entassés, de sorte qu'on avait beaucoup de peine à faire marcher en avant les chariots des blessés. La route était bordée de malheureux qui s'étaient traînés là du champ de bataille, et dont un grand nombre, ne pouvant aller plus loin, s'étaient couchés et étaient morts. Des trous creusés à côté du chemin furent leur tombeau, et plusieurs semaines après la bataille la route était encore couverte des débris de leurs habillemens. Dans chaque village, chaque hameau, chaque chemin, en un mot partout le pays, on trouvait errants des soldats blessés; ceux d'entre eux qui étaient Belges ou Hollandais s'efforçaient de gagner leurs maisons. Le nombre des blessés était si grand, dhVon, que, malgré les soins les plus actifs et les plus continus, les derniers ne furent amenés du champ de bataille à Bruxelles que le jeudi suivant, c'est-àdire après y être restés gisants pendaut plus de trois jours I »

a A peine la nouvelle de la victoire fut-elle parvenue à Bruxelles et aux environs, dit un autre écrivain, mais un étranger cette fois (I), que des femmes, ayant perdu tout sentiment de honte, et des hommes, aussi insensibles qu'elles, se rendirent, dans la nuit du dimanche, sur le champ de bataille. De tous côtés retentissaient les cris de l'agonie et le râle de la mort. Bien des infortunés qui, auparavant, avaient joui de toutes les aisances de la vie, eussent donné en ce moment tout ce qu'ils possédaient pour approcher de leurs lèvres expirantes un peu d'eau fraîche. Loin de compatir à ces souffrances, les misérables qui étaient répandus sur le terrain, allaient heurtant les têtes de ceux qui gisaient sans mouvement, de quelque nation qu'ils fussent, non par des motifs d'humanité, mais pour leur voler ce qu'ils pouvaient avoir sur eux. Alors ils arrachaient les épaulettes, les décorations d'honneur, les galons souillés de sang, à ces cadavres auxquels la pâle lueur de la lune donnait un aspect hideux. Ces voleurs couraient rapidement d'un mortàl'autre, et parmi eux se trouvaient des soldats anglais et hanovriens. Le sang répandu rendait le sol glissant; des chevaux boiteux erraient çà et là, cherchant, mais en vain, quelques brins d'herbe qui ne fussent pas ensanglantés. Toutes les eaux, également teintes de sang, ajoutaient à l'horreur de cette scène affreuse. Ces figures à larges mous-

(1) Il nous semble que dan* un ouvrage tout à fait spécial comme celui-ci, où les faits d • la politique générale ne doivent apparallreque comme fils conducteurs entre les prises d'arme: de nos soldat*, ce tableau du champ de bataille de Waterloo est comme une sorte d'oraison funèbre de l'armée Impériale, et par conséquent complètement à sa place.

taches, trempées de gueur, souillées de boue, de sang; ces traits qui exprimaient encore la rage et la férocité du combat, auraient épouvanté d'autres spectateurs. Partout on voyait des débris de fusils, des épées brisées, des portions de cadavre; ici un tronc sans tête, là un corps sans bras ou sans jambes, ou encore des têtes isolées. Toutes les distinctions avaient disparu : vainqueurs et vaincus, Anglais, Allemands, Hollandais, Hanovriens, Belges, Prussiens et Français, étaient entassés pôle-méle. Le brave et le lâche étaient étendus l'un près de l'autre, celui qui avait demandé qnartier et celui qui le lui avait refusé, l'homme qui bravait à la fois Dieu et Satan et celui qui avait son livre de religion dans sa poche. Dans l'espace d'un seul jour cent mille individus, qui étaient dans la vigueur de la jeunesse, étaient tombés pour ne se relever jamais.

« Quand le jour parut, ce dut être un bien affreux spectacle que celui que la rapacité, le vol, la profanation, ajoutaient aux horreurs déjà réalisées sur le champ de bataille. Ces bandes de brigands, tous à l'œuvre, continuaient à la face du soleil les spoliations immondes dont la nuit avait caché la première ardeur! Couverts du sang de ceux qu'ils dépouillaient, ils semblaient appartenir à cette race horrible des vampires, hôtes familiers des lieux de massacre. 11 en accourut beaucoup d'autres encore. Alors les recherches devinrent plus actives; on coupa les doigts, on tailla les oreilles pour saisir les anneaux, et quelquesuns de ces malheureux mutilés vivaient encore ! On voyait des femmes qui, n'ayant pu s'emparer d'un grand nombre de fusils, à cause du poids, s'en allaient chargées de faisceaux de baïonnettes suintantes...

a Puis, l'avidité ne s'arrêtant pas, on en arriva à enlever aux morts leurs vêtements, et la vue de tant de cadavres nus ne put qu'ajouter encore à l'horreur du spectacle. Et la semaine suivante, lorsque ces corps commencèrent à verdir, noircir, à se putréfier ! ... Ah ! abrégeons ce tableau ! »

Les blessés de toutes les nations furent placés dans des chariots et portés à Bruxelles. Un petit nombre d'entre eux avaient pu se tramer du champ de bataille jusqu'à la ville. Le nombre de ces victimes était si considérable, que ni les hôpitaux ni les maisons particulières ne purent suffire à les recevoir. Trop souvent on en refusa l'entrée aux Français, et on les vit mourir de faim dans les rues. La plus grande partie même des Anglais ne purent être reçus, et restèrent en plein air. Les hôpitaux se trouvaient si remplis et les chirurgiens si occupés, que les bras et les jambes séparés des corps étaient jetés sous les lits et s'y entassaient. On voyait dans une même couche un mourant à côté d'un mort... Les mêmes chariots ramenaient du champ de bataille les blessés pour les hôpitaux et les cadavres pour la sépulture...

On ne pourrait non plus décrire la désolation qui régnait dans les campagnes voisines du champ de bataille. Les blés en pleine croissance étaient renversés et tellement foulés, qu'ils formaient une sorte de boue. Les charges de cavalerie avaient presque partout comme labouré le terrain, et les pas des chevaux, profondément imprimés dans la terre, attestaient les points où les rencontres avaient été les plus meurtrières. Toute la campagne offrait d'af-

f reuses traces de guerre et de dévastation; des tètes de soldats fendues ou percées de balles et enfoncées dans la boue, des casques, des insignes brillants, des débris d'armes, des quantités innombrables de fourreaux, de ceinturon?; des savons d'uniformes, des souliers, des gibernes, des papiers de toutes sortes 6 tés des poches des morts par ceux qui les avaient dépouillés... Tout cela s'étendait, s'éparpillait à sept ou huit milles de la Haie-Sainte; on en trouvait jusqu'aux portes de Bruxelles.

Mais c'est assez nous arrêter sur ce funèbre tableau. Un dernier mot dressera le bilan des pertes qui étaient enfouies dans ce vaste sépulcre : blessés et morts de toutes les nations, 100,000 hommes; — 40,000 chevaux; — 300 pièces de canon démontées, brisées, — et tout l'encombrement enfin que présente le matériel de trois armées !

Cette journée commencée avec tant d'éclat, et qui se termina d'une façon plus funeste à la France que ne le furent jamais les batailles de Poitiers et d'Azincourt, laissait, accablé par les rigueurs de la fortune, l'homme qui y avait présidé 'sans faute militaire à se reprocher; il fut perdu par celles de ses lieutenants. On a voulu accuser l'Empereur d'avoir combattu en masses trop profondes, système condamné en face du feu meurtrier de l'infanterie et de l'artillerie anglaises. On voit cependant que vers les premières heures du soir, et malgré l'immense infériorité du nombre, il était maître du champ de bataille, et qu'il n'eût fait que compléter sa victoire, si ses ordres pour retenir les Prussiens avaient été mieux interprétés. Grouchy a affirmé n'avoir point vu l'officier que l'Empereur lui expédia pour le faire rallier, sans plus s'occuper désormais de Blùcher qu'il ne le fit de l'archiduc Jean lorsqu'à Wagram il appela à lui Eugène. Grouchy toutefois peut être accusé d'avoir manqué d'initjative; s'il avait écouté l'excellent conseil du général Gérard, l'armée, la France étaient sauvées! Mais il arriva là quelque chose d'à peu près semblable à ce qui provoqua un autre grand désastre : Trafalgar, où s'abîma notre marine. Grouchy ne se souvint pas assez de la conduite de Ney à Eylau, conduite qui nous donna la victoire.

L'Empereur rentra à Paris le 21 juin. 11 y trouva la chambre des représentants hostilement disposée. Comme autrefois la Convention nationale, elle se déclara en permanence; mais la Convention, si elle fit descendre du trône le roi Louis XVI, sut du moins vaincre la coalition : la chambre des représentants ne sut que punir Napoléon d'avoir été vaincu. 11 accepta sa sentence par l'adresse suivante au peuple :

a En commençant la guerre pour l'indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours de toutes les autorités nationales. J étais fondé à espérer le succès, et j'avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissentils être sincères dans leurs déclarations, et n'en av/nr voulu sérieusement qu'à ma personnel Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront

m HISTOIRE DE L'ARMÉE

provisoirement le conseil du gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les chambres à organiser sans délai la régence par une loi.

f/nissex-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »

Les meneurs de la chambre se montrèrent étonnés de cette prompte et touchante résignation. Une députation fut envoyée à l'Empereur, n l'accueillit par ces paroles : « Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez. Je désire que mon abdication fasse le bonheur de la France, mais je ne l'espère point. Elle laisse l'État sans chef, sans existence politique. Le temps perdu à renverser la monarchie aurait pu être employé à mettre la France en état d'écraser l'ennemi... »

Tombé comme empereur, restait le général Bonaparte, le plus grand capitaine de l'Europe. A ce titre, Napoléon offrit son épée à la patrie menacée. Cette offre noble et simple à la fois fut repoussée. Fouché, duc d'Otrante, était l'âme de toutes ces humiliations que la majorité des deux chambres infligeait au héros sous lequel elle avait tremblé, et qui d'un signe du doigt lui imposait naguère une sorte d'obéissance à la turque.

L'armée, rentrée en France, se retira sous les murs de Paris. Les divers dépôts de la capitale et les garnisons des villes du Nord la portaient encore au chiffre de 70,000 hommes, malgré les pertes des 10 et 18 juin. Chaque jour, arrivaient s'y joindre des colonnes de gardes nationales el de volontaires de nos départements, braves gens animés de toute l'ardeur d'un vif patriotisme. Nos frontières des Alpes, du Rhin et de la Moselle, étaient encore défendues pied à pied par des corps d'armée qui s'enfermaient dans les places fortes, et l'on peut dire que le désastre de Waterloo n'avait en rien abattu le courage de nos soldats, lesquels se montraient, au contraire, vivement animés du désir de » repousser l'ennemi qui, pour la seconde fois, dans un laps de temps si court, menaçait de franchir encore nos frontières. L'Empereur confia au maréchal Da- Toust, prince d'Eckmûhl, le commandement de toutes les forces réunies sous Paris, forces dans lesquelles figuraient bon nombre de gardes nationaux parisiens, rivalisant de zèle et de discipline avec les troupes régulières.

Le seul corps ennemi qui menaçait déjà la capitale, était ce qui subsistait de l'armée anglo-prussienne, si rudement maltraitée à Waterloo, et qui s'avançait sur la* rive droite de la Seine, tandis que les Russes et les Autrichiens, plus circonspects avec un ennemi comme Napoléon, se tenaient encore, pour ainsi dire, un pied sur chaque frontière. Mais les plus téméraires de tous ces ennemis, électrisés par une victoire d'autant plus précieuse qu'elle était inespérée, furent les Prussiens, qui, passant sur la rive gauche de la Seine par le pont du Pec (qui leur fut, dit-on, livré...), près Saint-Germain, lancèrent leur cavalerie dans les environs de Versailles. Cette témérité était une imprudence étourdie, car ce corps isolé, sans communications assurées, pouvait se faire écraser de flanc et de front par les porits de Ncuilly, de Saint-Cloud, de Sèvres, ou enfin de Paris. Le général Excelmans tenta de faire repentir ces Prussiens de leur audace; comme il occupait Montrouge sur la rive gauche, il profita de sa

situation pour scinder ses forces en deux. Il envoya le général Pire avec les 1" et 6* chasseurs et le 44ê d'infanterie, sur Roquencourt par Ville-d'Avray, et lui donna ordre de s'embusquer entre Marly et Versailles, aOn de couper à l'ennemi toute retraite sur Saint-Germain; puis, de sa personne, il marcha directement, avec sa cavalerie, sur Versailles, prenant la route qui conduit à Vélisy. Excelmans rencontra une colonne de 4 ,600 Prussiens près des bois de Verrières, à l'embranchement des routes de Bièvre et Versailles. Ces fous s'avançaient en hurlant à Paris là Paris! Notre tête de colonne, formée des 15« et 20* dragons, commandés par le général Burthe, tomba dessus et les mit en pièees. Le peu qui parvint à se sauver traversa Versailles au galop, et s'en fut tomber dans les chasseurs du général Piré. Les colonels Simoneau et de Faudoas achevèrent ce qui restait de ce corps. Â peine s'échappa-t-il quelques-uns de ces Prussiens pour aller raconter au général Blûcher la façon dont la colonne avait été traitée, et l'aviser du péril qu'il eût couru lui-même, si le mouvement si bien inspiré du général Excelmans avait pu se combiner avec celui de quelque autre corps sur l'autre rive de la Seine. Après ce premier fait d'armes, cet officier général continua son mouvement vers Saint-Germain; mais, arrivé dans les environs de Marly, pays boisé, coupé, et conséquemment peu propre aux évolutions de la cavalerie, il se trouva brusquement en face du gros de 1 infanterie ennemie, n jugea devoir revenir sur Montrouge. Les Prussiens, libres sur la rive gauche, commencèrent bientôt leur marche sur

Un officier, auquel ses écrits littéraires ont acquis une réputation que justifiaient également ses connaissances militaires, le colonel Carrion de Nisas, était chargé de la garde du pont de Sèvres et de Saint-Gkrad, point choisi par les Prussiens pour tenter d'avancer sur les barrières. Le général Ziethen commandait le corps d'avant-garde, et se dirigea plus particulièrement sur Sèvres. Le colonel français réunissait environ 3,000 hommes formés du 2* régiment d'infanterie de ligne (colonel Trip) et de divers autres détachements deux arches du pont étaient rompues; Carrion de Nisas attendit l'ennemi de pied ferme.

Celui-ci établit une batterie sur les hauteurs de Saint-Cloud pour battre les deux ponts de Sèvres; une seconde à Bellevue pour prendre en éebarpe l'île Séguin; la troisième, enfin, enfilant la grand'route de Paris. C'était le 2 juillet; l'affaire s'engagea à la fois par le jeu des bouches à feu et la fusillade.

Nos troupes se trouvaient abritées par quelques ondulations du terrain et par les grands arbres de l'île Séguin; elles avaient en outre crénelé les maisons et les murs d'enclos, d'où elles faisaient un feu très-vif sur les assaillants, qui étaient pleinement exposés à leurs coups dès qu'ils abandonnaient la déclivité des collines pour s'approcher des ponts. Le colonel français avait agi de ruse en dissimulant la coupe des arches du pont par des abatis adroitement disposés. L'ennemi commença à s'y engager, et ne s'aperçut de sa méprise qu'après avoir éprouvé de grandes pertes pour sortir d'étroits défilés. Le

soir Tint mettre un terme aux hostilités; elles reprenaient le lendemain, lorsqu'on apprit de part et d'autre l'armistice conclu le 3 juillet.

Le ministre des affaires étrangères, le baron Bignon (1), le lieutenant général Guilleminot, chef d'état-major de l'armée, et le préfet de la Seine, le comte de Bondy, furent chargés des pleins pouvoirs du maréchal Davoust pour conclure l'armistice avec les deux généraux en chef des armées anglaise et prussienne. Cet armistice portait en substance que notre armée évacuerait la capitale sous trois jours, et que dans huit elle serait au delà de la Loire. Tout le matériel et l'artillerie nous étaient conservés. Les diverses localités de Saint- Denis, Saint-Ouen, Neuilly et Clichy, devaient être remises le 4 à midi, le 5 Montmartre, et le 6 les barrières...

Un accord spécial fut conclu pour la protection des personnes et des propriétés; en cas de rupture, l'armistice devait être dénoncé dix jours à l'avance. Cette convention était commune a toutes les armées alliées, et, en cas de difficulté dans la mise en application, les interprétations devaient se taire en faveur de Paris et de l'armée. Le 8 juillet, Louis XVIII revint à Paris.

Mats il convient qu'avant d'accompagner les derniers pas que fit sur le sol français l'illustre chef de l'armée, vaincu par la coalition européenne, nous jetions un coup d'œil sur quelques-unes des opérations de nos soldats sur le Rhin, dans les Vosges, les Alpes et le Daupbiné. Ces combats, ces résistances furent les derniers efforts d'une armée qui allait disparaître... ou dont les débris devaient toutau moins se transformer dans l'organisation nouvelle que la restauration allait prendre soin de donner à l'état militaire pour dévoyer ses traditions, atténuer ses souvenirs. Ce fut surtout sur nos frontières de Test et dans les départements voisins] que l'esprit national se révéla avec le plus d'élan patriotique. Le général Molitor, mettant habilement à profit ces heureuses tendances, dans le mandat qu'il avait reçu d'organiser le système défensif des départements du Haut et du Bas-Rhin, y avait fait exécuter d'importants travaux. Le général Rapp, à la tête du 5* corps de la grande armée, occupa avec 13,000 hommes d'infanterie et 2,000 hommes de cavalerie toute la ligne de la Lauter. L'ennemi campait à Germesheim. Rapp se disposait à l'y attaquer, lorsqu'il apprit le désastre de Waterloo. Il changea immédiatement ses dispositions, et, se retirant derrière la Lauter, il partagea les troupes dont il disposait entre les diverses places comprises clans l'étendue de son commandement. Mais ces dispositions nouvelles ne s'effectuèrent pas sans combats partiels. Nos avant-postes, attaqués, le 24 juin, sur la Lauter par une colonne de cavalerie wurtembourgeoise, repoussèrent vigoureusement l'ennemi; dans le même temps, un des commandants des divisions de Rapp, le général Rottembourg, chargé de surveiller les bords du Rhin, fut aussi attaqué à Selz par les Autrichiens, qui furent également mis en fuite; mais, au milieu de ces enga-

(1) Auteur d'âne excellente Histoire de France sous Napolikm, ouvrage qui n'a malheureusement pas été terminé. L'Empereur légua au baron Bignon une somme, qu'il n'a probablement jamais touchée, pour l'indemniser du temps qu'il passerait à écrire cette histoire.

geraents épisodiques, Molitor, ayant appris la marche d'une nouvelle armée alliée sur Strasbourg, fit continuer notre mouvement rétrograde pour protéger cette dernière place. L'abdication de Napoléon parvint à l'armée durant cette retraite; un tel événement y jeta d'abord quelque hésitation, bientôt calmée à la voix des chefs. Le 28 juillet, l'armée dut se conformer à l'armistice.

Dans les Vosges, le général Lecourbe, à la téte d'un corps d'observation d'environ 41,000 hommes, auxquels s'étaient joints 4,500 gardes nationaux d'élite, et qui disposait d'un parc de 30 bouches à feu , défendait les défilés du Jura et des Vosges contre l'approche des alliés débouchant par la Suisse, et commandés par le général Colloredo. Ce dernier, ayant conçu l'espoir de couper la ligne française, nous attaqua à la tète de ses Autrichiens, les 26 et 97 juin. Il réussit à s'établir, malgré les efforts du général Abbé, en avant de Besoncourt; mais, sur un autre point, le général Meuzian avait chassé l'ennemi des postes de Courtelevant, Faverois et Rechelz. Vers le même temps, le général Bertrand, vigoureusement attaqué dans le poste retranché de Boulogne, alla prendre position à Montbéliard, où il retrouva la colonne du général Meuzian.

L'ennemi s'efforçait de rompre notre ligne de défense, et, dans ce but, faisait des irruptions en masses 6ur les points qui lui semblaient les plus faiblement gardés. Une de ces tentatives, la plus menaçante par le nombre, rat repoussée au pont de Sevenans, sur le Doubs, par le général Rambourg, qui culbuta les Autrichiens imprudents.

Pourtant l'ennemi faisait des progrès sur quelques points. Maître de Montbéliard, il serrait de près Béfort; le général Lecourbe accourut pour protéger cette ville. U était parvenu à la ravitailler, lorsqu'il apprit la rentrée du roi dans Parts. D fallut déposer les armes.

Quelques jours auparavant, une suspension d'hostilités avait été conclue devant Genève, entre notre armée des Alpes, que commandait le maréchal Suchet, et le général autrichien Frimont. Cet armistice, qui devait durer jusqu'an 2 juillet, rat rompu , trois jours auparavant, par un mouvement de l'ennemi. Des engagements eurent lieu, qui amenèrent les Piémontais jusque sous les murs de Grenoble. Le commandant de cette place, qui n'avait pour toute défense que 200 conscrits, essaya de se défendre avec l'aide des gardes nationaux. Sa résistance énergique amena une trêve. Le même jour, la division Dessaix repoussait les assaillants au lac de Syllant et à Ayonax.

Mais, on le conçoit, ces combats, ces efforts perdaient de leur impulsion par suite des incertitudes sur la politique. Chaque jour, les nouvelles les plus alarmantes arrivaient de l'intérieur et décourageaient nos soldats. Ce fut ainsi que le fort de l'Écluse, tombé au pouvoir de l'ennemi, lui livra un passage pour pénétrer sur notre sol. Le maréchal Suchet, maîtrisé par les grands événements qui s'accomplissaient autour de Napoléon, se vit contraint à faire une convention avec le général autrichien. Bientôt le retour de Louis XVIII

obligea l'année à abdiquer la cocarde d'Austerlitz, et, sur ce point encore, nous dûmes mettre bas les armes pour laisser passer les alliés, allant occuper Lyon et le département de l'Isère.

Un épisode notable de cette défense paralysée de nos frontières fut l'affaire d'Huningue, place comprise dans le commandement du général Rapp, et que gouvernait le général Barbanègre. D'après un plan de défense arrêté par Napoléon lui-même, cette place devait contenir une garnison de gardes nationaux d'élite. Ils étaient en chemin pour s'y rendre, lorsque la nouvelle de la triste journée de Waterloo les débanda en partie; 15 à 4,800 hommes seulement poursuivirent leur route jusqu'à Huningue, où le brave général, malgré les désastres de nos armes dans le Nord et l'abdication connue de l'Empereur, était décidé à se défendre jusqu'à la mort

Les alliés arrivèrent; Barbanègre laissa sans réponse les sommations de l'archiduc Jean. Celui-ci, pour intimider le gouverneur, lui fit savoir que, Douai, Lille, Strasbourg ayant ouvert leurs portes, sa persistance lui attirerait les traitements les plus sévères. Le général Barbanègre ne tint compte d'aucune menace. Alors l'ennemi ouvrit la tranchée, et, pendant sept jours, 476 bouches à feu de fort calibre lancèrent la destruction et la mort sur la ville obstinée. Les dégâts furent considérables; mais les édifices croulants, l'incendie allumé sur divers points, rien ne put modérer l'ardeur des soldats et des habitants. L'ennemi, surpris d'une telle défense, recourut aux plus grands moyens de guerre pour y mettre fin : de nouvelles batteries firent pleuvoir sur la ville des obus et des bombes, qui achevèrent la ruine des habitations et déterminèrent de si grands incendies, que les assiégés se virent impuissants à les éteindre. Les munitions étaient épuisées... Barbanègre comprit qu'il pouvait très-glorieusement abandonner à l'ennemi ce monceau de cendres et de ruines en flammes. Le général ennemi, frappé d'admiration devant tant d'héroïsme, laissa ces braves se retirer librement; l'héroïque général Barbanègre alla rejoindre les débris de nos armées, déjà retirés derrière la Loire.

Une singulière insurrection signala à Strasbourg le licenciement de l'armée du Rhin. Le 2 septembre, une cinquantaine d'officiers inférieur?, appartenant à différents corps, se réunirent dans un accord, duquel il résultait qu'ils ne se sépareraient qu'aux conditions suivantes, savoir : qu'ils seraient entièrement soldés, ainsi que leurs sous-officiers (au nombre de 500) et leurs soldats, de tout ce qui restait leur être dû, et que les compagnies emporteraient armes, bagages et munitions. Rapp repoussa un aussi étrange ultimatum. Alors, un sergent du 7e régiment d'infanterie légère, homme rempli d'audace, nomme Dalouzy, accepta la responsabilité de chef de l'insurrection : c Qu'on me promette de m'obéir, dit-il, et nous serons payés dans les vingt-quatre heures ! »

Aussitôt il établit sur la grande place de Strasbourg une sorte de quartier général, et créa pour les vivres et pour les finances deux commissions en

permanence. Il décréta eu même temps la peine de mort contre tout soldat qui entrerait dans un débit de boissons, ou qui commettrait le plus léger acte de pillage. Les excès ainsi préTus, Dalouzy se fit amener le receveur général du Bas-Rhin, ainsi que l'inspecteur aux revues de l'armée. Quand il eut formé les sommes nécessaires pour équilibrer la solde courante, il convoqua le conseil municipal afin de l'engager à faire au plus vite les fonds nécessaires au règlement de l'arriéré. Le général Rapp avait été arrêté. Dalouzy se rendit auprès de lui pour lui exposer ses moyens fiscaux : Rapp repoussa tout accord; mais le conseil municipal intimidé engagea les habitants à fournir les sommes exigées. La répartition put enfin avoir lieu au milieu d'une discipline incroyable établie par ce hardi personnage. L'ordre qu'il avait, comme chef temporaire de l'armée, imposé à tous les soldats, était tel qu'un corps ennemi qui campait sous les murs de la ville n'osa point mettre à profit cette crise bizarre pour attaquer Strasbourg. Le sergent Dalouzy quitta le commandement qu'il s'était si audacieusement arrogé par une proclamation à l'armée, proclamation qui lui valut peut-être une partie de l'indulgence que les agitations du moment firent apporter à cet acte de rébellion inouïe.

Le maréchal Macdonald venait d'être chargé par Louis XVIII du soin de licencier l'armée; c'était au commencement de septembre. Ce grave événement s'accomplit au milieu de la tristesse et du découragement de nos glorieux débris. Peu de temps après, le duc de Richelieu, président du conseil des ministres du roi, signa le mémorable traité (20 novembre ) par lequel la France cédait perpétuellement aux alliés les places de Landau , Sarre-Louis, Philippeville, Marienbourg et Versoix. Nous rendîmes la Savoie au Piémont, et aux Pays-Bas le territoire sauvé du premier traité de Paris. Nous dûmes raser les fortifications d'iluningue, et souffrir pendant cinq ans les alliés dans nos places de Condé, Valenciennes, Bouchain, Cambrai, Le Quesnoi, Landrecies, Avesnes, Maubeuge, Givet avec Charlemont, Rocroi, Sedan, Mézières, Montmédy, Thionville, Longwy, Bitche et la tête de pont du fort Louis. 150,000 hommes occupèrent ainsi notre pays.

En 1792, la France avait, comme aujourd'hui, quatre-vingt-six départements. Les conquêtes de la république lui donnèrent, en deux ans, le Rhin et les Alpes pour frontières. De 1794 à 1 800, le nombre des départements fut porté à cent cinq. Les traités que nous venons d'analyser nous réduisirent à nos anciennes limites de 1790; de plus, on nous enleva Marienbourg, Philippeville et Landau, que nous possédions....

Une seule bataille perdue dans des circonstances extrêmes, solennelles, nous enleva le fruit de vingt années de victoires immortelles, d'efforts héroïques, de sacrifices incommensurables : 1815 nous laissait mie France plus petite qu'en 1790.

Et qttaire millions et demi d'hommes (que de nations ne s'élèvent pas à ce

chiffre par leurs populations! ) sont tombés sur tous les champs de bataille de l'Europe pour réduire la France à cet état (1)1

Et ajoutons à ces mers de sang versé la somme de 700 millions de francs, pour indemnité de guerre, payée par la France aux puissances alliées, et qui était exigible jour par jour, par portions égales, dans le courant de cinq années, au moyen de bons au porteur sur le trésor royal; plus, 490 millions pour l'entretien de la garnison étrangère; plus, enfin, une multitude d'indemnités diverses, le tout s'élevant à près de deux milliards....

Revenons à l'Empereur.

Retiré d'abord à la Malmaison , le 25 juin il.en data, pour l'armée, une pro-

« Soldats ! je cède à la nécessité qui me force à m'éloigner de la brave armée française; j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle justifiera, par les

(1) Voici le produit net des vingt années de guerre représentées par les périodes républicaine et impériale :

AVPHLS DE 1791 A 1814.

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