G. ")8Ô. — LA MORT RE LA VIERGE, PAR CARAVAGE
(Musée du Louvre.)
rouge sombre Hotte, à demi tiré. La jolie paysanne qui a déjà posé pour Madeleine est assise au premier plan sur une chaise, le visage dans son mouchoir. Les Apôtres sont entrés par le fond, et s’approchent el s'inclinent; un grand rayon de lumière oblique entre avec eux, fait luire les crânes chauves, se pose sur le visage el les mains de la morte, s arrête sur la nuque dorée de la charmante lille; et c esl tout. « Celle œuvre », écrivait Watelet au xvme siècle, « est indigne de la majesté du temple. » Disons, plus simplement, qu’elle repousse la prière; et contentons-nous de la garder au rang des grands modèles que l’on consultera toujours.
Le problème de la répartition de l'ombre el de la lumière est vite devenu pour Garavage, comme pour Tintoret, la préoccupation principale. Lui aussi a cherché un système art i liciel d’éclairage qui lui donnât les effets demandés ; il l a trouvé dans une clôture hermétique de son atelier, où une lampe à réflecteur, suspendue au plafond, projette de haut des rayons qui se heurtent aux figures enfoncées dans l’épaisseur des ombres. Ce système, dans certains tableaux, est [toussé aussi loin que possible; ainsi dans le Crucifiement de saint Pierre , du Musée d-e l’Ermitage, où tout le corps du sainl attaché à la croix, la tête en bas, ressort en pleine lumière, tandis que les figures, d’ailleurs bien médiocres, des bourreaux s’enfoncent à demi dans l’ombre opaque, presque palpable, où sont comme ensevelis des soldats que l’on devine seulement au scintillement d’un rellet sur leurs casques. Un autre Crucifiement de saint Pierre , qui fait pendant à une Conversion de saint Paul , se trouve dans la chapelle Cerasi de Sainte-Marie-du-Peuple, à Rome.
Il y a là un excès d’artifice qui rend pénible l’aspect d’une composition par ailleurs si puissante. Un effet presque aussi intense, mais plus acceptable par le sujet même, se rencontre dans les Disciples d Emmaüs de la National Gallery de Londres, et dans le Saint Jean Evangéliste de la collection Spada, à Rome, figure inspirée, d’une noblesse exceptionnelle dans l’œuvre de ce grand réaliste, qui pousse à l’exlrême son mépris des convenances mystiques dans un autre tableau de la même collection, V Education de la I ierge. Ce sont deux paysannes, la mère et la lille,
Phot. Alinari.
Fig. 584. — La Bohémienne, par Garavage. (Musée du Capitole, Rome.)
LA PEINTURE ITALIENNE
ii J "V.
assises près d’un rouet, <pii dévident de la laine et cousent. La mère regarde comment sa lille, bien appliquée, la tête penchée, avec une moue attentive, se tire de son travail; et, sans le fil d’auréole suspendu sur ces pauvres cheveux à la grosse natte relevée, on n’imaginerait pas un instant que cet intérieur si hollandais est un tableau religieux italien.
On devait attendre d’un peintre ardent et presque effréné dans tous les désirs comme le fut Caravage, des toiles où se traduisît sa vision de la vie réelle. Et certes il n’y a point manqué, et là encore il l a emporté, et de haut, sur ces chercheurs de volupté vulgaire et parfois obscène que furent les Carrache. 11 a peint les cabarets, les tripots, les pauvres lilles vendues par de vieilles et hideuses créatures, mais avec un certain accent tragique ou plaintif qui nous éloigne des mêmes scènes bientôt peintes avec une dépravation spirituelle par les petits maîtres hollandais; ses Joueurs de caries ou de dés , ses Buveurs , ses Diseuses de bonne aventure (au Louvre et au Capitole, tig. 584), ses belles lilles
qui, sous des noms de saintes, chantent ou jouent d’instruments divers, sont, tous et toutes, des types fidèlement observés du monde où il vécut, heureux et misérable, turbulent, passionné, jamais banal.
Ainsi doué, ce Caravage ne pouvait être qu'un grand portraitiste, et il le fut, ou plutôt il l’aurait été si son humeur vagabonde et les inimitiés qui ne lâchèrent jamais prise lui avaient permis de rechercher davantage la faveur des grands. Son portrait, par lui-même, au Musée de Budapest, nous montre un visage intelligent, à l’œil observateur, à la narine mobile, à la moustache batailleuse, avec un mouchoir noué sur le large front, d’où les Ilots de cheveux noirs s’épanchent sur les épaules. Un portrait plus tardif est aux Lffi/.i. A Borne, dans la collection du prince Scipion.
Phot. Alinari.
Fig. 585. — Portrait d’Alof de Wignacourt, par Caravage.
(Musée du Louvre.)
Borghèse, il y a une énergique image de Paul V, et c’est au Louvre enfin <|iie se trouve la fameuse effigie du grand-maître de Malte, Alof de Wignacourl , qu’il peignit en 1607. Cette figure en pied, campée avec tant d’énergie et d’autorité, est-elle bien celle qui fut peinte à Malte? Maurice Maindron a exprimé des doutes sur 1 identité du personnage, doutes fondés sur l’étude de l’armure; et il a signalé en même temps un autre portrait du grand-maître, authentique celui-là, mais d’une parfaite médiocrité, conservé à l’arsenal de Malte. Bien qu’on ne puisse expliquer avec certitude comment le portrait du Louvre a été exécuté, soit à Malte, soit en Italie, il n'en semble pas moins devoir être attribué à Caravage, dont il porte la puissante empreinte (fig. 585). Parmi les images d’hommes de guerre d'autrefois, héros solides que ne fait point fléchir le poids de leur dure carapace d’acier, celle d’Alof de Wignacourt, digne de la main d'un Titien, forme un chaînon brillant dans la lignée d’Italie qui commence aux fresques d’Andrea del Castagno et (pie continuera l’Espagne par la main de Velasquez.
Le Domimquin. — Caravage est mort sans laisser d’élèves; ceux des Carrache sont légion. Tout ce qui va compter dans l’art de la première moitié du xviC siècle a passé par l’Académie de Bologne : le Guide et l’Albane, qui s’y sont formés, arrivent à Rome en 1600; le Dominiquin les suit à peu de distance et vient avec l'Albane s’adjoindre, dans la galerie Farnèse, aux aides d'Annibal.
Domenico Zampieri, lils d’un cordonnier de Bologne, était né en 1 58*2 . Placé par son père dans l’atelier de Denis Calvart, il se lasse bientôt de dessiner sous la férule flamande, et le maître, qui le surprend dans la contemplation d’une estampe d’Augustin, le chassé à grand vacarme: Voilà sa destinée engagée : le transfuge est accepté dans l’Académie de Louis Carrache, mais pour en devenir le souffre-douleurs. Ce pauvre petit Dominique, il Domenichino, devait pâtir toute sa vie de la méchanceté de ses camarades ou de ses rivaux.
Il n’avait pas vingt ans lorsqn’Annibal Carrache le lit venir à Rome, pour continuer les travaux laissés suspendus par le départ d’Augustin. La voûte de la galerie Farnèse était entièrement terminée; il restait les larges panneaux des extrémités, dont on peut croire que la composition, avec la Légende de Persée (fig. 580), avait été mise au carreau, puis huit petits trumeaux, au-dessus des niches faisant face aux fenêtres, et dont les sujets tout au moins étaient indiqués déjà (on y voit le Conduit <1 Hercule arec I lujdre, la Délivrance de Prométhé$'} Avion sur le dauphin , la Découverte de la faute de Calisto , Dédale et Icare , Mercure apportant la lyre d Apollon. Minerve animant les statues de Promét liée), enfin un trumeau plus grand, au-dessus de la porte du milieu de la galerie, destiné à recevoir
LA PEINTURE ITALIENNE
les armes des Farnèse. On aimerait croire que le jeune artiste, après avoir exécuté à la satisfaction du maître les décors dont les lignes étaient tracées, fut laissé libre de composer ce dernier trumeau. La fresque dont il l'orna brille parmi les autres comme un joyau d’une délicatesse rare et nouvelle. C’est la Jeune fille à la licorne , une jeune tille souriante, chaste et rêveuse, qui caresse tendrement la belle licorne blanche les armes vivantes des Farnèse), réfugiée, blottie à ses genoux (fig. 586). Elle est
Phot. Alinari.
Fig. 386. — La Jeune fille à la licorne, fresque de la Galerie Farnèse, par le Dominiquin.
(Palais Farnèse, Rome.)
assise sur un tertre qu’ombragent des arbres touffus, et derrière elle, sur la droite, se déploie un merveilleux paysage de la campagne romaine. Une petite rivière écume et glisse au premier plan; plus loin, un bouquet d’arbres projette sa noble silhouette sur le ciel rayé de nuages clairs, et la ligne ondulante d’une montagne isolée, où l’on peut reconnaître le Soracte, donne à l’horizon cette beauté divinement simple dont Poussin et Claude ne se lasseront point. Un grand paysagiste s’est révélé, dans cette œuvre-là, aux côtés des Carrache; il n’a pas, comme Annibal, étudié et copié les compositions de Titien, mais il a appris avec lui et par lui sans doute à regarder, à interpréter la riche majesté romaine.
11 continue pendant un temps à copier les tableaux de son maître et à exécuter ses projets; mais il accepte aussi des commandes : à Sant’Ono-
IVio il ]><‘inl des Episodes de la vie de saint Jérome < son Baptême , son Châtiment, son Ravissement), dans une gamine claire el blonde qui garde, sous une facture très souple et rapide, un peu de la fraîche inspiration du ( luattrocento ; à Saint-Pierre-aux-Liens, une Délivrance de saint Pierre, qui veut lutter bizarrement, par son effet de lumière bleuâtre, avec le chef-d’œuvre de Raphaël. Au château de Bassano di Sutri, où il fut appelé avec les autres disciples d’Annibal, il décora un plafond de scènes
Phot. Alinari.
F i < i . ">87. — Apparition de la Vierge à sainl Nil et à saint Barthélemy, par le Dominiquin.
Grottaferrata.)
de la chasse de Diane, sujet qu il devait reprendre un peu plus tard; enfin, à Grottaferrata, il orna les murs de la chapelle des Farnèse de fresques simples el austères, qui retracent l’histoire de la Fondation du couvent et des Miracles de saint Nil et de saint Barthélemy (fig. 587).
Les dernières fresques sont commencées en 1608, ainsi que la Flagellation de saint André, peinte à Saint-Grégoire au Cœlius, el sans doute aussi <pie la Légende d'Apollon, racontée dans une chambre de la villa Aldobrandini, à Frascati, en dix petites fresques qui ne nous sont plus connues que par des gravures.
Mais Annibal meurt, en 1609, et son héritage romain et bolonais est disputé par ses principaux disciples. Le Dominiquin en revendique la plus
Ph.otAnd.er:
DOMENK'O ZAMPIER] dit LE DOMINIQUIN