LA DERNIÈRE COMMUNION DE SAINT JÉRÔME
. Rome; Musée du Vatican
Histoire de l'Art V. PI ViIIt“
Librairie Armand ColmParis
LA PEINTURE ITALIENNE
lorte part, et il n’hésite pas, pour s’en montrer digne, à reprendre, en 1 (> 1 4 , un sujet déjà traité avec grand succès par Augustin Carrache, la Communion de suint Jérôme (fi g. 569). 11 est fort intéressant de comparer les deux œuvres. Celle du Dominiquin semble au premier abord n’être guère autre chose qu’un décalque en contre-partie de la toile d’Augustin; mais si l’on examine plus attentivement cette grande composition que Poussin proclamait « l'un des trois plus beaux tableaux de Rome » (les deux autres étant la Trcins fie/ ovation de Raphaël et la Descente de croix de Daniel de Volterre), on y trouve une beauté de sentiment et une plénitude harmonieuse (jui lui confèrent malgré tout une réelle personnalité. La distribution plus claire et lumineuse du sujet, la noblesse et la piété attentive des figures, l’équilibre parfait des deux groupes qui se partagent la composition, d’un côté le prêtre en dalmatique d’or, qui descend les marches de l'autel, escorté du diacre et de l’enfant de chœur, et tend l’hostie d’une main tremblante ; de l’autre, ce magnifique vieillard au corps tout ridé el parcheminé, à la tète auréolée d'intelligence et de foi, qui se soulève péniblement d’entre les bras de ses disciples, le paysage qui s’encadre dans l'arcade du portique, le groupe de petits anges suspendus dans les airs (peut-être est-ce la seule partie contestable du tableau), tout cela en vérité se trouve indiqué déjà avec précision, mais sans accent, dans la peinture d’Augustin; le Dominiquin l’a créé à nouveau, en y infusant l’âme qui manquait. C’est la force conquérante et durable de ce trop fidèle disciple, par où il égale et surpasse même ses maîtres, en ajoutant à leur art ce que la pédagogie la [tins savante est impuissante à créer, le sentiment.
Il apparaît, ce sentiment délicat et pur, dans l'une des plus gra-
cieuses œuvres du peintre, 1 Ange gardien , de l’année 1(315 (au musée de Naples, fîg. 388). Ce n’est guère plus qu’une image de dévotion, mais bien faite, celle-là, pour répondre aux recommandations des théologiens de Trente. Assurément l’ange gracieux aux jambes nues, aux cheveux blonds si régulièrement bouclés, à la tunique flottante, qui montre du doigt le ciel et protège de ses ailes ouvertes et de son bouclier le petit enfant commis à sa garde, a déjà paru plus d’une fois dans les peintures des Carrache, et l’on a remarqué justement que l’autel antique, si abondamment orné de mascarons, d'amours, de chiens et de guirlandes, qui meuble tout un côté du lahleau.se voyait déjà dans V Assomption d’Annibal (galerie Doria); mais l’élan si ingénu et confiant de ce petit garçon aux mains jointes, et la basse el hideuse figure du démon accroupi qui le guette, sont d’heureuses et délicieuses trouvailles de notre peintre. La vocation est là ; seulement il est timide, modeste, content de peu, et si convaincu de la supériorité des Carrache, qu’il ne songe pour l'instant encore qu’à les reproduire.
Il les copie une fois de plus au plafond du palais Costaguti, dans un arrangement architectural inspiré de Pellegrino Tibaldi. Le motif central représente le Char d’Apollon (dans un style déjà tout versaillais) ; et c’est le Bacchus de la galerie Farnèse; des Amours, en quatre groupes, jouent, chantent et dansent autour de lui.
Voici pourtant, vers l’année 1616, qu'il parait s’affranchir de la tyrannie bolonaise. Un retable de Saint Pierre Martgr est le premier indice de sa conversion, due à l’influence lointaine de Titien, sans doute, mais aussi à celle plus proche de Caravage, dont la fougue réaliste et la puissance tragique émeuvent à ce moment les pâles disciples d’Annibal. Il y a donc, on peut le croire, dans l’âme délicate et mobile du Dominiquin, un conflit d’impressions, de désirs, de troubles, qui cherchent l’apaisement dans une clarté, une certitude plus entières.
C’est Raphaël qui la donnera; dans la chapelle de sainte Cécile, à Saint-Louis-des-Français, il est le « dura e maestro ». Pour le maître-autel, le Guide a peint une copie de la Sainte Cécile de Bologne, noble et musicale image qui semble diriger le Ion et l’esprit des fresques voisines. Le Dominiquin y a représenté, en tableaux superposés, à gauche, la sainte distribuant des aumônes et des vêtements aux pauvres , puis couronnée , avec saint Valérien, par les anges ; à droite, se refusant à sacrifier aux dieux et subissant le martyre ; au plafond, montant au ciel. Tout cela est jeune, délicat et pur; et si I on y peut noter encore quelques réminiscences des tableaux d’Annibal, on y sent un autre souille, celui qui anime les majes- I lieuses composit ions des tapisseries de Raphaël ; ainsi lorsque le Dominiquin nous montre, dans h' temple de Jupiter, la gracieuse sainte, vêtue de blanc, qui se détourne du trépied fumant, le gouverneur assis sur son
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trône, et les deux sacrificateurs qui amènent un bœuf et un bélier; ainsi encore, dans la scène du martyre, lorsque la sainte s’affaisse, la gorge tranchée, devant l’évêque qui la bénit, et au milieu des pauvres qu elle a secourus; et l’on sent aussi comme une fraîcheur ombrienne dans cette Distribution dus aumônes, où les enfants qui rient si joliment, en drapant leurs petits corps de vêtements trop larges, ont la simplicité et l’innocence que l’on a vues déjà dans Y Ange gardien de Naples; un réalisme franc et candide s’v épanouit librement, comme aux fresques d'un Angelico et d’un Gozzoli.
11 demeure un souvenir de cette grâce et de cette naïveté, sous un travail d’une* application un peu lente et pénible (comme c’est le cas souvent pour les tableaux de chevalet du Dominiquin), dans la Sainte Cécile du Louvre, qui fut peinte vers ce même temps pour le cardinal Ludovisi (fig. 589). L invention du petit lutrin vivant, l’angelot nu qui tient des deux mains le cahier de musique bien ouvert et posé sur sa tête, est d’ailleurs des plus heureuses. Dans un tableau de la galerie Bospigliosi, à Rome, Sainte Cécile chante, les yeux au ciel, et trois anges l’accompagnent de leurs instruments de musique. Le lioi David , qui appartint à Mazarin avant de venir à Versailles, a, dans son austérité, une certaine flamme profonde que n’ont point connue les Carrache; et le sentiment frais et raphaélesque de 1 enfance transparaît aux figures des anges de Y Assomption de la Madeleine (musée de l’Ermitage) et de Y Assomption de la I ierge, qui décore le centre du plafond de Sainte-Marie-du-Transtévère à Rome.
Avec quel charme conquérant et quelle réserve tout à la fois ce sentiment juvénile ne triomphe-t-il point dans la célèbre toile de la galerie Borghèse, la Chasse de Diane, qui a fait les délices du xvne siècle ( fig. 590) ! Ce poème païen, qui, sous le pinceau des Carrache, se fût animé d’une
Pliot. Alinari
Fig. 589. — Sainte Cécile, par le Dominiquin.
(Musée du Louvre.)
ardeur sensuelle et trouble, esl devenu, par la vertu gentille de celte âme vraiment rare, l'hymne de la fraîche jeunesse, des rires innocents, de l’aube humide et rougissante. Le peintre a choisi le moment où la déesse avec ses nymphes s’exerce au tir à la cible. Les jolies tilles, debout, à genoux, animées à tirer, suivent de l’oeil les traits qui volent; l un s’est fiché au mât, l’autre a rompu la corde où l’oiseauétait pendu, le troisième, prompt à merveille, a saisi l’oiseau avant sa chute et lui a traversé la tête. C’est la belle nymphe aux bras dressés encore, à la poitrine palpitante, qui a gagné, et ses compagnes admirent, et Diane brandit joyeusement, avec son arc et son carquois, la couronne dont elle va la récompenser. Les corps jeunes et pudiques, à demi vêtus, brillent doucement sur le fond vert sombre des arbres ; à droite une échappée laisse voir un vallon qui tourne, où passent des nymphes courant, ou luttant, ou portant le chevreuil qu’elles viennent d’abattre ; mais, plus près de nous, Actéon, caché dans le feuillage, contemple d’un œil avide et impudent de plus intimes ébats. Une source emplit un creux de sa fraîcheur limpide, et une nymphe, assise sur le rocher, se déchausse avant le bain ; une autre, les bras plongés dans l’eau, soulève en riant tout son corps ; des fillettes rient et jouent ; et Actéon regarde, pour la dernière fois; car un des molosses l’a senti, et, retenu à grand’peine par sa gardienne, se raidit tout debout avec un aboiement furieux.
L’œuvre, en vérité, est toujours digne des éloges qu elle a reçus, depuis que le cardinal Scipion Borghèse, désespérant de l’obtenir du peintre, la fit enlever presque brutalement de son atelier. Ce même cardinal avait obtenu déjà de fauteur de la Sainte Cécile une Sibylle de Cumes, précieusement habillée et coiffée d’un turban rehaussé de pierreries, que l’on appelait autrefois, et plus justement peut-être, la Musique, car sa main, qui tient une partition, s’appuie au manche d’un violoncelle (une autre Sibylle, tenant un parchemin déroulé, se voit au Musée du Capitole). Dans la galerie Rospigliosi deux grands tableaux se font pendant : l’un, le Péché originel , serait une œuvre parfaitement banale, avec ses réminiscences trop fidèles de Michel-Ange, si le paysage riant et lumineux, où des animaux se meuvent et jouent parmi les arbres et les prairies, ne nous apportait un nouveau témoignage de ce sentiment de la nature que le Dominiquiu partagea avec son maître Annibal; l’autre, le Triomphe de David, satisfait l’œil et l’esprit par l’arrangement heureux de la scène, les belles proportions des figures, l’air de fête répandu sur toute la composition; les trois jeunes musiciennes qui accueillent le héros ont un charme virginal que depuis trop longtemps l’art italien avait désappris; dernière fleur de sincérité délicieuse, et qui va disparaître à jamais.
Cet homme au cœur honnête et tendre s’était marié en 1619, à Bologne; il fut, il devait être malheureux; la coquetterie, la méchanceté
d’une femme trop jeune et fort belle renouvelèrent pour lui les tortures d’Andrea del Sarto. A ces douleurs intimes se joignait la persécution incessante dont le harcelaient ses rivaux, Lanfranco tout le premier, furieux d’avoir à partager, sinon à céder, un terrain où il se croyait le seul maître, à Sant’ Andrea délia Valle : une haine inexpiable en était sortie, qui poursuivit le pauvre artiste jusqu’au tombeau.
Il était né pour la fresque, il le savait, et ne cessait de solliciter des travaux. Peu avant son mariage, il avait peint la Vie de In Vierge dans la
Phot . Alinari
Fig. 390. — La Chasse de Diane, par le Dominiquin.
(Galerie Borghèse, Home.)
cathédrale de Fano; installé de nouveau à Rome, et pour toujours, du moins il le croyait, il obtint du cardinal Alessandro Montalto, au détriment de Giovanni Lanfranco, de diriger tout l’immense décor de la nouvelle église de Saint-André. Les réclamations de Lanfranco lui firent restituer la coupole, où il composa, dans la tradition de Corrège, un Paradis étincelant de fleurs et de draperies aériennes; cependant que le Dominiquin peignait, aux quatre pendentifs, les figures colossales des Évangélistes , inspirées des figures analogues de Corrège, mais plus nobles, plus expressives, et mêlées, dans leur suavité, d’un grandiose michelangélesque. Les Romains se passionnèrent pour cette rivalité de deux maîtres si différents; mais Lanfranco, malgré son habileté prodigieuse, ne sut pas convaincre le cardinal Montalto, qui confia au
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Dominiquin les fresques de l’abside. Là, dans des encadrements de stucs blancs et dorés d’une richesse merveilleuse, le descendant de Raphaël glorifia l’apôtre en quatre tableaux d’une émouvante beauté : Saint Jean-Baptiste montrant Jésus à Pierre et à André , la Vocation des deux Apôtres , la Flagellation de saint André, Saint André conduit au supplice (fig. 5!) I . Ce ne sont plus les Carrache et leur rhétorique, c’est bien Raphaël, le maître parfait des Chambres et des cartons de tapisseries, dont on retrouve ici la tradition et l’esprit, avec un souffle de la douceur corrégienne. Ces jeunes gens qui, de la barque amarrée au sol par un pécheur, s’élancent avec tant de joie et de confiance vers le Christ qui les appelle, ce groupe des femmes qu’un soldat repousse, et cette belle figure du saint agenouillé devant la croix que dressent les bourreaux, et prononçant l'invocation si touchante que la liturgie nous a transmise, il y a là tout un art très pur, presque oublié, qui ressuscite et nous ravit. Déjà, en ll>08, dans l’église de Saint-Grégoire au Cœlius. la Flagellation de saint André, que nous avons citée, montrait la première ébauche, un peu confuse encore, du groupe si classique des femmes et des enfants que le soldat repousse. A Sauf Andrea délia \ aile, il a simplifié et ennobli sa composition. Les six figures allégoriques de Vertus, toutes raphaélesques aussi, (pie le peintre a placées dans les intervalles des fenêtres, ne sont pas moins belles ni moins touchantes; et l’on ne peut comprendre que la cabale soulevée par Lanfranco et la clameur de scandale qui accueillit les peintures, lorsqu’elles furent découvertes (c’était vers 1050), aient failli un moment réussir et obtenir, sinon la destruction de ces chefs-d’œuvre, au moins leur retouche, on devine par quelle main. Cette incessante hostilité, si elle ne put aboutir dans l'instant même, parvint à épuiser peu à peu, par la colère et le dégoût, la belle ardeur du grand peintre; ne retrouvant plus auprès du pape la faveur qu’il était en droit d’espérer, le Dominiquin se lassa île solliciter des travaux. Il avait cependant pu peindre, pour les Capucins de Santa Maria délia Concezione, une Extase et une Mort de saint François, qui furent longtemps célèbres, et, à Santa Maria délia Yittoria (où Bernin devait placer sa sainte Thérèse), un Saint Antoine recevant T Enfant Jésus des mains de la Vierge, qui fait songer à \ an Dyck, avec une tendresse plus profonde, mais sans l'inimitable suavité de la couleur.
Le Martyre de saint Sébastien , de Santa Maria degli Angeli, de goût plus vénitien que les peintures précédentes, nous offre tout le désordre d un beau drame; le David , la Judith, Y Est lier et le Salomon de Saint- Sylvest re au Ouirinal ont un charme un peu banal; enfin, les quatre I ertus cardinales de San Carlo ai Catinari reprennent, avec une expression et une sincérité moindres, les attitudes et les symboles des Vertus de Saut’ Andrea.
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Telles sont les œuvres romaines du Dominiquin. Il y faudrait joindre une foule de petits tableaux de chevalet, mythologues, scènes bibliques, paysages surtout (le Louvre eu possède d’excellents), où il se montre le vrai précurseur et l’éducateur de notre Poussin. Il y faudrait joindre aussi les deux grands tableaux qu'il alla peindre à Bologne, la Vierge du lias aire el le Martyre (le sainte Aynès ; il y a mis ses dernières complaisances d’artiste, à la veille de renoncer pour toujours, semblait-il, aux joies d’un
Phot. Alinari.
Fig. 391. — Saint André conduit au supplice, par le Dominiquin.
(Sant’ Andrea délia Valle, Rome.)
travail fécond et glorieux; car ses dernières années romaines furent toutes d’obscurité et de mélancolie, malgré le titre d’architecte du palais apostolique, qui lui avait été donné par Grégoire XV, et qu’il conserva sous Urbain VIII.
Une chance d’échapper à ses persécuteurs lui était fournie par le roi de Naples, qui l’invitait à décorer la chapelle du Trésor, dans l'église de Saint-Janvier. Il se rendit à Naples, mais pour y retrouver l'implacable Lanfranco et une cabale plus violente que jamais, montée par les peintres Bibera et Corenzio, cabale que la mort, peut-être violente, de.l’infortuné, en 1641, ne suffit même point à apaiser, car ses ennemis n’eurent de cesse que les fresques de la chapelle du Trésor u eussent été détruites, et b? nouveau travail confié à Lanfranco.
En cette même année 1641 meurt un autre illustre élève des Carrache, le Guide, dont nous aurons à parler plus loin; son œuvre appartient entièrement au xvne siècle; celle du Dominiquin, tout au contraire, par sa candeur et sa sincérité, semble garder un peu de l’âme d'autrefois, et nous ramener au temps de Raphaël et de Corrège. Ce grand et malheureux peintre, dans la marée montante des formules spirituelles et banales dont la pédagogie bolonaise va submerger l’Italie, nous a laissé les derniers exemples d’un art sincère, généreux et personnel, autant qu'il était possible à une époque où tout conspirait à entraver les élans du génie et du cœur; désormais l'enseignement des maîtres, savamment dosé, tiendra lieu de l’inspiration, el l'habileté seule aura la parole.