‹ Histoire de l'art (volume 2)Chapitre 22 sur 79 · SUCCESSEURS DE MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

SUCCESSEURS DE MICHEL-ANGE

Les tombeaux de Miciiel-Ange et du pape Paul III. — Baccio Bandinelli mourut quatre ans avant son grand « ennemi » Michel-Ange, el celle mort anticipée lui épargna d'assister à la pompe funéraire que les artistes organisèrent en l’honneur du grand disparu. Après la cérémonie triomphale de San Lorenzo, le corps fut déposé à Santa Croee, el \ asari fut chargé de fournir le dessin du tombeau.

Trois statues en deuil, l 'Architecture, la Sculpture et la Peinture , se lamentent au pied du monument. IÀ 1 les sont l’œuvre, la première, de ce Giovanni < 1 e 1 1 ( )pera que nous avons vu continuer à la cathédrale de Florence les travaux de Bandinelli, et qui prit de sa longue participation à l'œuvre du Dôme ce surnom dell Opéra, son nom patronymique étant en réalité Bandini. La Sculpture fut l’œuvre de Valerio Gioli , et la Peinture d’Antonio Lorenzi. Ce tombeau de Michel-Ange, avec ses trois statues allégoriques assises autour du sarcophage que surmonte le buste du grand homme, son large parti d’architecture clairement composé, et le motif des putti soulevant à grand effort la lourde draperie de marbre qui l’encadre, est une excellente composition, et comme une transition entre le type du tombeau de la Renaissance proprement dite et celui du « Baroque ».

Le buste de Michel-Ange lui-même, qui est de Lorenzi, rappelle

Phot. Alinari.

Fig. 40». — Tombeau de Michel-Ange, à Santa Croee. Dessiné par Yasari, sculpté par Giovanni dell’ Opéra, Cioli et Lorenzi.

de très près ceux qui sont attribués à Daniel <le \ olterre, plus célèbre assurément comme peintre que comme sculpteur, mais dont le nom doit figurer aussi dans une histoire de la sculpture, Michel-Ange lui-même l avant désigné à Catherine de Médicis pour exécuter la statue équestre du roi Henri II, dont son grand âge l'empêchait d’accepter la commande. Daniel de \ olterre ne put d’ailleurs pousser l'œuvre plus loin que la fonte du cheval de bronze, qui ne reçut jamais son cavalier, et (pie, au

xvue siècle, on utilisa pour la statue équestre de Louis XIII sur la place Royale, détruite à la Révolution. L ait ribut ion qui lui fut faite par Renoir d'un bas-relief de la Mise nu lambeau , provenant de Saint-Eustache et passé du Musée des monuments français au Louvre, est fort hypothétique.

Un sculpteur, Milanais d origine, et dont les premières œuvres à Gènes sont encore sous lin fluence du style lombard tel qu'il avait évolué dans la chapelle Saint-Jean-Raptiste de la Cathédrale au temps de Mateo Civitale, Guglielmo délia Porta mort eu 1577), fut appelé à Rome, remarqué par Michel-Ange, et il y a laissé une œuvre d importance capitale dans le chœur de Saint-Pierre : le tombeau du pape Paul 111. Le monument, tel qu’on le voit aujourd’hui, n’est en réalité qu’un démembrement de l’œuvre originale. L’admirable statue du pape, un des plus beaux bronzes du x\ T siècle, assise sur le socle triomphal, dominait jadis quatre ligures couchées à ses pieds. Deux ont été enlevées au moment du déplacement du tombeau et déposées au palais Farnèse ; celles qui sont restées en place la Vérité surtout) ont été sottement alourdies par l’adjonction de draperies en zinc destinées à voiler leur nudité. Bernini reprendra eu thème de tombeau à grandes figures symboliques, procédant en réalité de Michel-Ange;... mais les tombeaux pontificaux allaient dès

Fig. 110. — Tombeau de Paul III, à Saint-Pierre de Rome, par Guglielmo délia Porta.

LA SCULPTURE EN ITALIE

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ce moment, et pour toute la période à laquelle on a donné le nom de Contre-Réforme, revêtir une forme et une expression nouvelles. Au lieu des grandes statues accompagnant la ligure assise ou accoudée du pape, une série de bas-reliefs encadrés d’architectures serviront à la décoration et surtout raconteront, glorifieront l’histoire du pontife qui y dort son dernier sommeil.

Clément \ III 1592-1605'), dont le tombeau sera, avec ceux de Rie Y (-J- 1572), de Sixte- Ouint (f 1590) et de Paul Y y 1021 , à Santa Maria Maggiore, l’un des plus caractéristiques de cette série, avait pourtant fait élever à ses ancêtres, les Aldobrandini, à Santa Maria sopra Minerva, dos monuments où les statues allégoriques accompagnant la figure tombale restent, dans la grande décoration architecturale, le motif essentiel. Et si Guglielmo délia Porta n’y travailla pas luimême, sa manière et quelques-unes de ses qualités, dans les gran-

des statues de Luisa l‘hot Moscioni

. , , . ... . , Fig. 411. — Tombeau de Luisa Aldobrandini, à Santa Maria

Aldobrandini et de sopra Minerva.

son mari, y restent

reconnaissables ; Giacomo, son frère, en ayant dressé les projets.

C’est probablement aussi à Giacomo délia Porta qu’il faut faire honneur des jardins de la villa Aldobrandini à Frascati, qui, avec leurs hautes terrasses, leurs rampes majestueuses, leur imposant Teatro, décoré de bas-reliefs et de statues, leurs grottes, leurs fontaines et leurs cascades coulant entre des chênes, est le chef-d’œuvre de cet art des jardins arrivé dès lors à la plénitude de sa forme classique.

Un autre Lombard, profondément influencé lui aussi par Michel-Ange, Prospero Clementi, plus connu sous le nom de Spani, mort en 1584, a laissé dans la cathédrale de Reggio un beau tombeau, celui de l’évêque

Ego Bangoni ; et, dans une chapelle voisine, on peut voir sa propre sépulture érigée en 1588, avec son buste, par son élève, Bacchione.

L intervention de ces maîtres lombards dans l'Ecole romaine, qui n’était elle-même à vrai dire qu’une ramification de l’Ecole florentine, n’est pas un fait nouveau à cette date. Mais d’autres importations vont s v faire sentir plus nombreuses; des maîtres venus de Lorraine, de

Fiiot Alinari.

Fig. 4P2. — Teatro de la villa Aldobrandini, à Frascati, par Giacorno délia Porta.

Flandre Ou de France marqueront bientôt leur place dans l’histoire de la sculpture romaine et italienne au xvne siècle.

Bartolomeo Ammanati. — Bartolomeo Ammanati (1511-1592) est le dernier grand nom, grand par la renommée plus (pie par le génie, proprement florentin. Il avait fait ses premières armes sous Baccio Bandinelli, mais il ne put s’adapter à un pareil maître et le quitta bientôt. C’est auprès de Jacopo Sansovino, à Venise, qu’il se réfugia, et avec Danese Caltaneo, Alessandro A i t toria , Girolamo Cainpagna, Tiziano Aspetti ( 1 565- 1 607 J et le groupe de sculpteurs rangés autour du maître dont nous avons déjà parlé (voir Tome IV, p. 201-205), il travailla à la décoration de la bibliothèque Saint-Marc.

En rentrant à Florence, il eut l’occasion de se faire connaître du duc d I rbin, Guidobaldo, par une Léâa (perdue) et reçut la commande, pour 1 église de Santa Chiara, du tombeau du duc Francesco Maria, aujourd’hui

LA SCULPTURE EN ITALIE

détruit. Mais surtout il eut à Padoue la bonne fortune de rencontrer l'humaniste jurisconsulte Marco Benavides, lequel, plein pour lui d'une admiration qui nous parait aujourd’hui excessive, lui commanda pour son palais et ses jardins des statues décoratives, entre autres un llercuhj colossal <pii, s’il est bien celui dont les restes mutilés sont conservés dans les

Phot. Alinari

Fig. 4 1 A . — Fontaine de Neptune, place de la Seigneurie, à Florence, par Bart. Anunanati.

jardins de la Casa Venazzi, n’est pas pour justifier l’enthousiasme des contemporains.

La tombe triomphale de Benavides, dans l’église des Eremitani, avec son cortège de figures allégoriques, la Science, le Travail, la Gloire, l'Honneur et l’Immortalité, pour être de qualité meilleure, est loin cependant de pouvoir prétendre au rangdes chefs-d’œuvre.

A Florence, l'œuvre capitale d’Ammanati, comme sculpteur, fut la fontaine monumentale de la place de la Seigneurie, avec son Neptune, aussi colossal cl déplaisant que sont délicates, élégantes et gracieuses les statues de bronze qui lui font cortège sur la margelle de marbre. 11 la termina en 1571, après un concours auquel avaient pris part Cellini, Yincenzo Danti l’élève de Sansovino, l’auteur de la Décollation de saint Jean-Baptiste du Baptistère, l'un des sculpteurs le mieux doué de cette géné-

ration et qui mourut à 56 ans, en 1576, sans avoir rempli toul soninérite), Bandiuelli et ce Franco-Flamand que les Italiens ont appelé Gian Bologna.

C’est comme décorateur des jardins Boboli, de Pratolino et de ( Pastel lo qu’Ammanati esl surtout digne d’attention (voir plus haut lig. 402). Fléonore de Tolède le chargea d'achever le cortile du palais Pitti ; on a vu quels lurent, comme architecte, son rôle et son importance.

Michel-Ange l’avait recommandé au pape Jules 111 qui lui lit élever,

dans l’église San Pietro in Montorio, les tombeaux de ses parents, l'un et l’autre Irès directement inspirés de ceux d’Andrea Sansovino, à Santa Maria del Popolo.

Ammanati, qui avait épousé une femme de mérite éminent, Laura Battiferi, célèbre par ses poésies mystiques, se convertit, dans la deuxième partie de sa vie, sous l’inlluenee des Jésuites, pour lesquels il construisit à Borne le Collegio Bomano. En

1582, il adressait aux

Bas-relief du tombeau de Grégoire XI à Santa Francesca

Humana, par Pietro Paolo Olivieri. membres de 1 Académie

florentine de dessin une lettre par- laquelle il s’accusait publiquement d’avoir abusé dans son œuvre des nudités condamnées par l’Eglise, faisait amende honorable pour tous les satyres, faunes, géants et nymphes qu’il regrettait de ne pouvoir détruire et dont il déplorait 1’inlluence funeste. 11 conjurait lies artistes de se mettre à l’abri de pareils remords, d’éviter dans l’ornementation des églises l'emploi de toute ligure inconvenante à la sainteté du lieu, et il rappelait, en terminant et en invoquant sur eux la bénédiction de Dieu, le mot de Michel-Ange, dont le véritable sens d’ailleurs lui échappait complètement : « Che i buoni Cristinni sempre facevano le buone e belle figure. » 11 mourut en 1592 et fut enterré avec sa femme dans l'église Saint-Jean, qu’il avait embellie à ses frais. I ne inscription y rappelle encore les mérites et les vertus des deux époux.

Un autre Florentin, mort deux ans après lui 1594), Taddeo Landini, orna d’une statue de \ Hiver le Ponte délia T ri n i I a , qui esl sans doute le chef-d’œuvre d’Ainmanati comme architecte. Le même Landini fit à

I’hot. Moscioni.

Fig. 414. — Le Retour de la Papauté à Rome.

LA SCULPTURE EN ITALIE

Rome, peut-être sur les dessins de Giacomo délia Porta, la charmante fontaine des Tortues, 1 à 8 à.

Baglione nous a renseignés sur l’œuvre et la vie d’un sculpteur <pii a signé, en 1574, le tombeau ou du moins 1 un des bas-reliefs du tombeau qui fut élevéà Santa Francesca Homana par l’ordre de Grégoire XIII >j 1585) ;i Grégoire XI.

sous lequel le siège pontifical avait été réintégré d’Avignon à Rome : Pie- Iro.Paolo Olivieri! 1551- 1599).

C’est une œuvre de sculpture en somme assez médiocre, mais claire, expressive, on peut même dire vivante,

— si rapide et superficielle qu’en soit l exécution, — et très caractérisl iquede ces bas-reliefs historiques qui se multipliaient dès lors sur les tombeaux des papes.

Le même Olivieri, dont le Louvre conserve une statue de V Amitié (qui, de la villa Ma fie i où Richardson la vit, passa au Luxembourg), exécutait vers le même temps une statue monumentale de Grégoire XIII, aujourd’hui au Capitole.

Sur le tombeau de Pie \ , mort en 1572, et qui compte parmi les meilleurs de cette série, on représenta — autour de la statue du pape assis et bénissant dans un somptueux décorde colonnes de marbre polychrome, de cariatides et de guirlandes de marbre blanc — des épisodes de la bataille de Lépante (qui semblait avoir réveillé au cœur de la chrétienté l’enthousiasme des grandes croisades) et des victoires du duc de Santa Fiora sur les protestants. Celui de Clément \ III lut pour la plus grande

Fig. 415. — Statue de Grégoire XIII au Capitole, par Pielro Paolo Olivieri.

partie l’œuvre de Camille Mariani de Yicence ( 1 5Üà- 1 62 1 ). 11 veut pour collaborateurs des maîtres franco-flamands dont un, Gilles de Rivière (appelé par les Italiens Egidio di Rivieri), sculptait dans le chœur de Santa

Fig. 416. — Tombeau de Clément VIII à Sainte-Marie-Majeure, par Camille Mariani de Vicence.

Maria dell’Anima, pour Charles-Frédéric, duc de Clèves, mort à Rome en 1 à 7 à à l'age de R* ans, un grand bas-relief très caractéristique du style sentimental et emphatique à l élaboration duquel les sculpteurs du Nord allaient être mêlés.

LA SCULPTURE EN ITALIE

.Jean de Boulogne ou Boullongne*. — Ce fut un de ces étrangers venus du Nord qui (il aboutir, si l'on peut ainsi dire, ce qu’avaient essayé I (“s sculpteurs dont nous venons de parler. S’il est vrai (pie, à travers les boursouflures qui trop souvent déparèrent leurs œuvres, ils aient surtout collaboré à la formation de la grande sculpture décorative conçue pour l’espace et le plein air, c’est dans 1rs œuvres de celui que l’Italie illustra sous le nom de Gian Bologna, que fut réalisé avec le plus d’équilibre ce <pie lanl d’autres avaient cherché. Il était venu de Douai, où il était né entre 1525 el 1529. Il s'appelait de son vrai nom, comme l’ont établi les récentes recherches de MM. B. Bivière et Dubrulle, Jean de Boulogne ou Boullongne, et peut-être descendait-il de ces Boullongne qui travaillèrent aux châteaux d'Hesdin (“I de Saint- Omer, à ces engins d e. sbattement, célèbres au xve siècle sous le nom de merveilles d'Hesdin. (lest à Anvers, dans l 'atelier du sculpteur Jean 1 ) u brœucq, qu'il avait débuté. Il avait fait comme

Phol. Moscioni.

. — Tombeau de Charles-Frédéric, duc de Clève par Gilles le Flamand (EgidicJ di Rivieri).

tant d'autres le pèlerinage

de Borne, où il arriva à une date indéterminée entre 1544 et 1551. Il y passa deux ans, copiant infatigablement l'antique, et, s’il faut en croire Baldinucei, entra dès lors en rapport avec le vieux Michel-Ange

I. De toutes les formes anciennes de son nom nous adoptons ici — très arbitrairement, avouons-le, — celle qui s’écarte le moins de la tradition, erronée mais indéracinable, qui de Gian Bologna avait fait Jean de Bologne.

à qui il aurait, tout tremblant, soumis un de ces premiers essais. Ses ressources épuisées, il prit congé des frères Floris, qui b avaient accompagné; mais, avant de rentrer au pays, il voulut voir Florence. « Le Ciel, dit Baldinucci, qui l'avait destiné à embellir de ses œuvres

notre chère Italie, lui inspira sans doute ce désir » Et, en effet, il

ne devait plus quitter cette Italie qui allait consacrer la gloire du « Fiamingo », et c’est dans cette Florence, pleine de ses œuvres et de sa renommée, qu’il devait trouver sa sépulture. Un riche Florentin, grand amateur et connaisseur, Bernardo Vecchietti, s’intéressa à lui, le reçut dans sa villa de Biposo, dont il avait fait, à cinq kilomètres de la ville, un délicieux séjour et rendez-vous de lettrés et d’artistes, et lui offrit même de l’entretenir à ses frais, « perche alla povertn del figliuolo abbisognavanoaiuti piucheconsigli...». Cinq ans après, dès 1558, Baldinucci nous apprend qu i 1 était très honorablement connu parmi les artistes pour le beau modelé de ses ouvrages en terre ou en cire et la qualité de ses ébauches. Une Vénus de marbre — « vna Venere », « una statua di marmo bellissima », assure Vasari, qui, témoin de ses débuts, lui voua tout d’abord une affectueuse et efficace admiration, — consacra bientôt celle réputation naissante.

Son protecteur le présenta à François île Médicis, qui acheta immédiatement la Vénus de marbre, sans doute celle qui se trouve aujourd’hui dans une des grottes du jardin Boboli.

En 1559, il exécutait pour une fontaine du Casino des Médicis, à Saint-Marc, deux enfants en bronze, pêchant à l'hameçon, et un groupe représentant Samson terrassant un Philistin, aujourd’hui disparu, mais dont il semble bien qu’on peut reconnaître la maquette ou du moins l’un des projets dans la jolie terre cuite conservée au Musée de Douai. Le morceau eut grand succès, et Vasari prophétisait : « Para i telle opéré molto belle nell' avvenire ».

C’est alors qu’eut lieu le concours pour la fontaine monumentale de la place de la Seigneurie, dont nous avons parlé. « Giovanni Bologna » y prit part, et, au témoignage de Baldinucci, son projet eût été classé le premier, si le jeune âge de l'artiste n'avait fail craindre qu’il ne restât insuffisant dans l’exécution. Il est probable qu’il utilisa, trois ans plus tard , les éludes qu’il avait faites en vue de ce concours, pour la Fontaine de Neptune que le pape Pie IV lit élever à Bologne, et dont le jeune artiste eut cette fois la commande. 11 y mil la dernière main en 1567. Audessus d un socle, à la base duquel des Néréides accroupies font jaillir I eau de leurs seins pressés entre leurs doigts et où des putti jouent avec des monstres marins, Neptune se dresse, le pied sur un dauphin, le trident dans la main droite, la gauche tendue dans un geste d’apaisement et de commandement. C’est assurément une œuvre de construction et de

LA SCULPTURE EN ITALIE

silhouette mieux entendues que celle d’Ammanati à Florence. Il y avait eu pour collaborateur le peintre architecte Tominaso Lauretti de Païenne. Entre temps il avait dû exécuter pour le duc François un groupe destiné à servir de pendant, dans la grande salle du palais ducal, à la Victoire de Michel-Ange, et qui est aujourd’hui placé eu face, dans la cour du Bargello : la Vertu enchaînant le Vice. C'est une de ses œuvres les plus molles et les plus négligeables.

Sa renommée était dès lors universelle. Le 25 mars 1507, Catherine

Phot. Bi ogi.

Fig. 418. — Persée et Pégase (bassin du jardin Boboli), par Jean de Boulogne.

de Médicis adressait à son cousin François une lettre pressante pour le prier de permettre à « Jehan Boullongne, sculpteur qui est à son service, de s’en aller à Borne », mettre la main à la statue équestre du défunt roi Henri II. Mais le duc François ne voulut pas détourner de ses travaux un si rare sculpteur. 11 s’agissait alors de compléter à la fois la décoration îles villas di Castello et de Pratolino, édifiées en 1569 pour Bianca Capello par Bernardo Buontalenti, et où François de Médicis faisait dessiner, pour la belle Vénitienne devenue sa maîtresse, les merveilleux jardins que le Tasse a chantés.

C’est pour les jardins Boboli que Jean de Boulogne eut à exécuter, sur les dessins d’ensemble fournis par Tribolo, la célèbre Fontaine fie l'Isoletto, qui ne fut achevée qu’en 1576. La figure de l’Océan la domine,

CSS

haute de 5 m. 40 environ. Ce n'est plus une répétition, mais c'est une imitation du Neptune de Bologne. Le dieu lient à la main le bâton de commandement; son pied droit s'appuie sur un dauphin; trois figures, accroupies sur des consoles de inarbre et hardiment détachées du piédestal, personnifient le Nil, l'Euphrate et le Gange. Dans les deux parties latérales du grand bassin, surgissent à Heur d’eau, d’un côté Persée chevauchant Pégase, de l'autre Andromède enchaînée. Derrière la grande grotte, qui si* voit presque à l’entrée du jardin, une grot lice la abrite une Vénus, ou plutôt, comme dit Baldinucci, « una bella fétnina », debout sur une vasque. « De quelque côté qu’on la considère, elle se trouve dans une attitude si gracieuse qu’on ne peut se lasser de l'admirer. » Deux faunes, à grand renfort de biceps, se hissent au bord de la vasque pour contempler la gracieuse apparition. On a également déposé dans le jardin Boholi un buste colossal de Jupiter , inspiré de l’antique, dont Jean de Boulogne avait fait présent à Vittorio Soderini, et qui, passé en la possession des Martelli, fut enfin acquis par les grands-ducs.

Pour la villa de Pratoliuo, dont il ne reste malheureusement aujour- <1 hui <pie des ruines, il avait exécuté le Colosse de l’Apennin, appelé aussi le Jupiter pluvieux. Il subsiste encore à l’extrémité d un Lapis de gazon, au milieu d'un massif d’arbres adossé à une grotte artificielle. La statue accroupie mesure plus de 20 mètres; dressée sur ses pieds, elle en aurait plus de Ô2. Dans ces jardins de Pralolino, les Médicis s’étaient plu à multiplier ces jeux d’eaux à surprises qui, jaillissant brusquement,

Phot. Alinan.

Fig. 419. — Fontaine de Vénus (villa de la Pelraja), par Tribolo et Jean de Boulogne.

hl-

JEAN BOLOGNE L' OCÉAN, LE NIL , L EUPHRATE ET LE GANGE Fontaine de lTsoletto. Jardin de Boboli , Florence

Histoire de l’Art, V. PI IX

Librairie Armand ColmPans

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tantôt < l«i la conque marine d’un triton, tantôt de la bouche d une sirène, inondaient les curieux, pour le plus grand amusement des spectateurs; et ces fantaisies ne sont pas, comme l a remarqué M. Dubrulle, sans rappeler étrangement celles des jardins d Hesdin et de Saint- Omer, où bon voyait, tantôt « un ermite qui fait pleuvoir tout partout, comme l’eau qui vient du ciel », tantôt « trois personnages vuidant l’eau et mouillant les gens quand l’on veut », ou encore << ung engien pour mouiller les dames en marchant par-dessus. » Iüntin, pour les villas de Oastello et de la Petraja, .où nous avons vu (rombien grande fut la part de Tribolo.

Jean de Boulogne eut à couronner une des fontaines laissées inachevées, (d c'est alors qu'il sculpta la lia igné use coiffant ses longs cheveux, en même temps qu \minanali exécutait pour l'autre fontaine le groupe d Hercule et [niée voir (ig. 402 1. Dans la grotte de l’Orangerie, au fond du jardin do la villa de Oastello, les oiseaux du bronze, perchés sur les saillies d’une roche artificielle, sont aussi l'œuvre du Jean de Boulogne, (l’est, semble-t-il, vers 1574, au retour d'un voyage à Borne, au cours duquel Yasari, le présentant au pape, avait écrit qu’il le tenait pour « le prince des sculpteurs de Florence », que Jean de Boulogne exécuta sa fameuse statue de Mercure volant , « molli) inyegniosa

eosa e certe tanta rarissima », qui excita aussitôt une universelle admiration, et dont on se disputa les répliques.

La statue, placée d’abord dans le jardin des Acciajuoli, fut transportée à Rome avant 1598 dans la villa Médieis, où elle surmontait une vasque

F id. 420. Le Mercure volant de Jean de Boulogne.

(Musée du Bargello, Florence.)

qui occupait le centre du perron principal du palais du côté du jardin. Quand le grand-duc Léopold vendit la villa Médicis au gouvernement français, il lit rapporter à Florence les monuments d'art (pie contenaient ses palais et jardins de Rome, et le Mercure fut déposé dans le palais des Médicis à Florence. On sait qu'il est aujourd’hui au Bargello. C’est assurément un des plus charmants bronzes qui aient jamais été fondus;

svelte, élégant et vraiment aérien. — admirablement conçu comme bronze. Le Flamand s’y révélait le digne continuateur des maîtres florentins qui l’avaient adopté.

Le Musée du Louvre en conserve une belle épreuve, provenant d’une saisie révolutionnaire chez les Cossé-Brissac et que Piganiol de la Force décrivait en ces termes : « Les curieux de belle sculpture doivent voir la statue en bronze d’un dieu Mercure, tout en l'air, porté, par un seul point d’appui sous son talon. Ce qui rend la beauté de cette statue si étonnante, outre la correction admirable du dessin dans toutes les parties, c’est la difficulté presque inconcevable d'un si parfait équilibre. Il est du fameux Jean de Bologne, natif de Douai. »

Dans la loggia de’ Lanzi, entre la Judilli de Donatello et le Persée de Benvenuto Gel 1 in i , le duc François lit placer, en 1585, un groupe de marbre auquel Jean de Boulogne travaillait depuis trois ans, et qu'il avait, s'il faut en croire Baldinucci, entrepris comme une étude de mouvements si la fois concertés et compliqués, sans aucune préméditation du sujet. Le thème, qui correspondait si bien aux préoccupations dominant alors dans les ateliers florentins, comportait l’enchaînement rythmique de trois corps

Phot. Alinari-

îrcule terrassant le Centaure. Marbre, par Jean de Boulogne.

(Florence, Loggia de’ Lanzi.)

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emmêlés : une figure centrale enjambant un vaincu terrassé (‘I élevant triomphalement, clans ses bras vigoureux, une captive qui implore. Ouand il s'agit de baptiser le groupe, l'avis de Vecchietti l’emporta; on lappela : Y Enlèvement de la Sabine , et c’est alors que Jean de Boulogne modela et fondit le bas-relief' en bronze incrusté clans le piédestal, qui était destiné à ne laisser dans l'esprit du spectateur aucun cloute sur la signification des figures.

Le succès fui si prodigieux que l’on put composer un volume entier cle tous les sonnets, pièces de vers et épigrainmes improvisés par les lit-

Phot. Alinari

Fig. 422. — Le Christ renvoyé par Pilate, par Jean de Boulogne (provenant de la chapelle des Grimaldi),

(Université de Gènes.)

térateurs et les artistes florentins au lendemain de l'exposition publique de ce groupe. C’était la réalisation d'un motif dont on peut dire que, depuis la découverte du Laocoon, il hantait l'imagination des sculpteurs italiens, et qui allait, à la suite de Jean de Boulogne, se multiplier sous les noms les plus divers : Andromède, Borée et Thétis, etc... dans les jardins des xvue et xvm" siècles.

Le groupe d’ Hercule terrassant le Centaure , qui a trouvé place également dans la loggia de' Lanzi, appartient à la même inspiration. Il ne fut exécuté, comme le bronze de Y Enlèvement deDèjanire, aujourd’hui conservé au Musée de Saint-Pétersbourg, que quelques années plus tard.

En dépit cle la jalousie avec laquelle les grands-ducs s étaient réservé le monopole du talent de leur sculpteur, les Grimaldi obtinrent

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