‹ Histoire de l'art (volume 2)Chapitre 30 sur 79 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LA SCI LPT1 RE EX FRANCE SOIS HENRI IV1

Entre la Renaissance proprement dite et l’apogée de l’art monarchique, entre Germain Pilon et Coyzevox, la sculpture française reflète, avec plus d'honnête fidélité que d’éclat, tout ce qui s’élabora et s’ordonna dans l’esthétique nationale au temps de Henri IVetde Louis XIII. Réalisme traditionnel toujours efficace, qui trouva dans les effigies funéraires une ample matière et un sur appui et qui devait inspirera nos méda il leurs dès chefs-d’œuvre que les sculpteurs n égalèrent pas toujours, — apports mêlés de Flandre et d’Italie, — tendances sentimentales et pathétiques de la « contre-réforme », qui fut, en France comme de l’autre côté des monts, une réaction contre le paganisme triomphant et où se rencontrèrent dans un même sentiment de grave et probe bon sens « papistes » et « huguenots », enfin pacifiés sinon réconciliés, quand Henri eut

... Aux vaines fureurs leurs armes arrachées El rangé l'insolence aux pieds de la raison,

— élaboration dans la langue plastique comme dans la langue littéraire d’une rhétorique plus pompeuse et grandiloquente dont Malherbe, de 1605 à 1627, constatera les progrès, vantera « la façon brave et la mine assurée », et, dans un vers qui semble écrit pour mainte statue contemporaine, admirera de quelle fîère allure

Elle fait richement son armure étoffer...,

tels sont les caractères essentiels de cette période.

Le présent chapitre sera uniquement consacré aux sculptures du

E Par M André Michel.

HISTOIRE DE I/AR'l

règne de Henri IV et des débuts du règne de Louis XIII. Nous réservons pour la seconde partie de notre tome YI l’étude d'ensemble de la sculpture française au xvne siècle.

Barthélemy Prieur. — Le 6 juin 1594, le Conseil d’Etat institua un concours entre les compétiteurs à la succession de Germain Pilon dans la charge de sculpteur ordinaire du roi. Le 17 septembre, la charge était partagée entre Barthélemy Prieur et Pierre Biard, « qui l'ont tous deux emporté sur Germain Pilon tils ». Ces deux noms sont les plus caractéristiques de la sculpture française sous le règne de Henri IV.

Nous sommes très imparfaitement renseignés sur Barthélemy Prieur. Les recherches de Jal nous ont révélé la date de sa mort (octobre 1 fi 1 1 ) , sa qualité de « huguenot » qui pourrait expliquer la faveur dont il jouit auprès de Henri IV. le nom de ses quatre enfants, dont l’une, Madeleine, devint la femme du sculpteur-médailleur Guillaume Dupré, son coreligionnaire. Les vraisemblances sont qu’il naquit aux environs de 1540. Barbet de Jouy a recueilli une tradition qui fait de lui l'élève de Germain Pilon, sans qu’aucun texte permette d’appuyer celte hypothèse, d’ailleurs plausible. On serait tenté de rechercher quels liens purent aussi le rattacher à son coreligionnaire Pierre Bontemps. On le voit figurer déjà sur les états de la maison de Henri 111 avec le titre de « sculpteur de Sa Majesté » aux gages de 50 livres t. Il travaille à la décoration de la Petite Galerie du Louvre, commencée dès 1566, reprise en 1595, et Sauvai signale, au milieu d'une des faces de cette Petite Galerie, celle qui est ornée d'incrustations de marbre, les sculptures de sa façon. « Les gens du métier disent qu'il n’a jamais rien fait de si bien et estiment entre autres deux Renommées couchées sur les reins de l’arcade de la porte et deux anges qu’il a élevés au-dessus, près de la dernière corniche. » 11 apparaît là comme un continuateur un peu lourd et un peu prosaïque de Goujon et de Pilon; les petits génies aux formes potelées, porteurs des attributs de l’agriculture, l’astronomie, la musique, l'architecture, sont d’ailleurs composés et dessinés avec beaucoup d'ingéniosité.

On ne saurait dire comment B. Prieur entra au service des Montmorency. Sauvai, ordinairement bien informé, a recueilli une légende d’après laquelle Prieur aurait dû à la protection du connétable d’échapper au massacre de la Saint-Barthélemy. Anne de Montmorency, ayant été tué en 4567 à la bataille de Saint-Denis, ne saurait revendiquer cette bonne action; mais il est bien certain que quelque intervention toute-puissante dut préserver en 157*2 les jours du sculpteur « religionnaire ». Peut-être avait-il dès lors commencé de travailler aux monuments qui, aux Célestins de Paris et à Saint-Martin de Montmorency, furent consacrés au connétable et à sa femme. « La colonne torse qui porte sur

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV

un chapiteau le cœur d’Anne de Montmorency, dit Sauvai, est de l’ordonnance de Jean Bullant et de la façon de Barthélemy. Elle semble un peu courte aux yeux de quelques critiques (Piganiol de la Force reprit à son compte leurs objections) ; mais, dans son ordonnance, aux yeux des connaisseurs, très juste et très accomplie. C’est un morceau des plus beaux de Paris en son espèce ».

Lenoir, qui avait recueilli et reconstitué les débris de ce monument au Musée des Monuments français, a écrit, sans indiquer ses sources, que Prieur y avait travaillé vingt ans. Le Louvre le conserve aujourd’hui avec les effigies funéraires du mausolée de Saint-Martin de Montmorency, commencé sur les dessins de Bullant par les ordres de François de Montmorency après la mort du connétable.

Les trois Vertus ou allégories, debout sur le piédestal de marbre du monument des Célestins, la Paix, Y Abondance el la Justice, sont d’une correction grave et un peu ligée. Le' mausolée de Saint- Martin comportait un ensemble de colonnes de marbres polychromes, de figures de bronze agenouillées et de gisants de marbre. Les gisants seuls ont survécu. Le connétable revêtu de son armure, Madeleine de Savoie dans ses voiles de veuve, joignent les mains en une fervente oraison.

Piganiol île la Force, décrivant le monument funéraire de l’historien Jacques-Auguste de Thou à Saint-André-des-Arts, mentionne que la statue de sa première femme, Marie de Barbançon-Cani, morte en pleine jeunesse en 1601, fut sculptée par Barthélemy Prieur, « ainsi que M. de Thou nous l'apprend lui-même ». C’est une œuvre d’une grâce mélancolique, délicate et un peu froide. Sur une même affirmation repose la très vraisemblable attribution du monument de Christophe de 1 hou, mort en 1582. Le buste du défunt était entouré d’un encadrement d’architecture dont le médaillon central, accosté de cariatides et de colonnes, posait sur un soubassement décoré de deux figurines de bronze, h demi couchées sur les rampants d’un fronton, vaguement inspirées du tombeau des Médicis, et traitées avec une élégance plus

Phot. C.i raudon.

Fig. 455. — Statués tombales d'Anne de Montmorency el de Madeleine de Savoie, par Barthélemy Prieur.

(Musée du Louvre.)

nerveuse, où l'on pourrait peut-être relever quelque influence de Pierre Biard.

< le sont là les œuvres maîtresses de Prieur arrivées jusqu’à nous. Courajod a proposé de reconnaître son monogramme dans les initiales B. P. gravées au-dessus de la date 1602 (?) sur un des accessoires de la Diane en bronze provenant de la fontaine qui se dressait au milieu du jardin de la Reine à Fontainebleau. C’était une fonte de la Diane de marbre transportée à Paris dans la salle des Antiques et que Prieur avait été chargé de restaurer. Ouatre chiens de bronze décoraient les

quatre coins du piédestal. La Diane , après une série de déplacements à Paris au jardin de l’Infante, puis à la Malmaison, esl entrée au Louvre, où elle a retrouvé les beaux chiens au repos, d'un réalisme si intelligent, revenus de Saint-Cloud.

Prieur n euf aucune part, en dépit d'une tradition erronée, à l’exécution de la colonne funéraire de Henri 111, aujourd’hui à Saint-Denis el jadis à Saint-Cloud, où Lenoir l'acheta pour son musée. Cette colonne fut commandée par le duc d’Epernon, ancien mignon du Roi, à « Jean Pageot, sculpteur, bourgeois de Cadillac ».

Barthélemy Prieur figura jusqu’en 1611 sur les états des artistes de la maison du Roi, employés au Louvre et aux Tuileries; en 1608, il recevait 600 livres, tandis que Dupré el Tremblay n’en touchaient que 500.

Le 20 octobre 1611, il était enterré au cimetière des protestants.

Pierre Biard. — B. Prieur avait copié et restauré des antiques, mais aucun texte n indique qu’il ait jamais fait le voyage d Italie. On lisait au contraire sur l’épitaphe de Pierre Biard, qui, au Louvre, à Ecouen et à Montmorency, travailla à ses côtés : « Cy gist Pierre Biard, en son vivant maistre sculpteur et architecte, lequel, âgé de cinquante ans, est trespassé le dix-septième jour de septembre 1600. Priez Dieu pour son âme. »

Sculpteur, peintre, architecte en mon vivant je fus,

Digne, s'il en fut un, d’un second Alexandre.

Après avoir vu Rome, en France je revins,

Pour faire ma fortune avecque mon ouvrage.

l’hot. G i raudon.

Fig. loi. — Un des chiens du piédestal de la Diane de Fontainebleau, par Rarthélemy Prieur.

(Musée du Louvre.)

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV

Il est dillicile de préciser le rôle de Biard comme architecte, mais un texte publié par M. Guiffrey prouve qu'il dut être important puisque, en 1590, « Charles de Lorraine, duc de Mayenne, lieutenant-général de l'Estat et couronne de France, » lui conférait « l'estai et office d’archi- « tecte et superintendant ordonnateur de la despence des bâtiments du « Roy », vacant par la mort de Baptiste Androuët du Cerceau, « pour la parfaite et entière confiance en sa personne et de ses sens, suffisance, loyauté, preudhomie, expérience et bonne diligence en l’art d’architecture. » La Cour des Comptes ayant refusé de reconnaître cette nomination, le duc lui adressait, le 26 août 1592, de nouvelles lettres pour lui mander d’avoir à procéder à la réception « dudit Byard audict estât et office », considérant « le peu de personnes (pii se trouvent à présent capables d'exercer ledit estât à cause de la misère des temps et estant duement certain de la... capacité et grande expérience que ledict Byart a en l’art de peinture, sculpture et architecture par tant de preuves qu'il en a faictes et faict par chacun jour. »

On ne sait s'il descendait du Colin Biard d’Amboise qui travailla au Pont Notre-Dame, à Caillou et à Blois. Son père, Noël Biart, avait, en tout cas, été employé comme menuisier à Fontainebleau et au Louvre, où Sauvai le signale avec Rolland Maillard, les Itardouyns, Francisque et maître Ponce, parmi ceux qui « contribuèrent à la perfection de la Chambre de parade, cette chambre vraiment royale, la plus belle chambre du monde ». La première mention que nous ayons de Pierre L" (son fils ayant été désigné comme Pierre 11 concerne le modèle d un vaisseau . en cire qui devait être envoyé à Notre-Dame de Lorette par la ville de Paris, en exécution d’un vœu fait pendant le siège de 1590.

Sauvai a parlé avec une grande admiration des captifs sculptés par ce « Praxitelle de son temps » sur l’une des portes de la Petite Galerie du Louvre et (pii furent détruits pour éclairer le nouvel appartement de

Fig. 455. — La Renommée de Cadillac, par Pierre Biard.

(Musée du Louvre.)

la Reine. Il n'a pas assez de mots pour célébrer « l’abandonnement fort

naturel qui marquait l’excès de leur affliction On ne pouvait pas voir

un abattement si extraordinaire, ni mieux conçu, ni exprimé plus naïvement. L’anatomie était si bien entendue... qu’on y remarquait toutes ces différentes passions que la nature donne à ceux qui sont véritablement

affligés » Ce témoignage vaut la peine d’être recueilli au passage et

l’on en peut conclure que Biard n’avait pas négligé en Italie d’étudier l’œuvre de Michel-Ange.

Il venait à peine de finir ces captifs, quand l’ancien mignon de Henri III. le puissant duc d’Epernon, entreprit, dans l’église Saint-Biaise, à Cadillac en Guienne, l’édification d'un magnifique mausolée à la mémoire de feue Marguerite de Foix, sa femme, en même temps qu’il jetait les fondements de son château de Cadillac, dont on a par erreur attribué la construction à Biard. La chapelle funéraire de Saint-Biaise était achevée en 1 608, et l'on a pu — d’après le plan du soubassement visible encore, en 1874, sur le sol, les textes contemporains et les débris conservés à Cadillac et au musée de Bordeaux — reconstituer par le dessin le magnifique mausolée qui reçut les restes du duc avec ceux de sa femme. On a le contrat signé à Bordeaux, le 5 septembre 1507, par « Pierre Biard, architecte et sculpteur du Roy, habitant de la x i 1 le de Paris, rue de la Serisaye, paroisse de Saint-Pol, près l’archenac des poldres... ». La statue en marbre blanc du duc, casque en tête, revêtu d une riche armure, et celle de la duchesse, couronnée de sa parure de Cour, étaient couchées sur un sarcophage de marbre noir, dont les faces verticales étaient décorées d’écussons et trophées en marbre blanc. A chaque angle s’élevaient deux colonnes géminées en marbre rouge veiné de blanc avec bases et chapiteaux ioniques de bronze, supportant un entablement de marbre rouge dont la frise en pierre était couverte d’incrustations polychromes. Les statues orantes du duc et de la duchesse, en marbre blanc, de grandeur naturelle, étaient placées sur deux acrotères au-dessus de la corniche, du côté de l’autel. La statue de la Renommée (aujourd'hui au Louvre), sur une forte boule de bronze supportée par un socle ovale en marbre mouluré, dominait tout le monument sous un baldaquin doré. — Le marché stipulait que les marbres devaient être « les plus beaux qui se pourront trouver au mont Pyrénée » et que la sépulture serait en tout conforme au modèle fourni par Biard. Biard devait exécuter les figures dans son atelier de Paris et il s'engageait à les faire transporter à Cadillac, à ses frais et dépens.

La tante de la duchesse d'Epernon, Marie de Foix-Candale, avait, quelques jours auparavant, passé un autre marché avec Biard pour le monument qu elle désirait élever à son frère François de Foix, prince de Caudale, évêque d’Aire, mort en 1594. Ce monument fut érigé dans le

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI 1

chœur de l’église des Augustins et la description que le contrat nous en a conservée n'est pas moins minutieuse et magnifique que celle du mausolée du duc et de la duchesse d Epernon.

Les deux monuments furent détruits en 1792. Les Vertus qui escortaient l’évêque d Aire furent envoyées à Rochefort pour être fondues à l’arsenal ; les statues I liront brisées et I on n'en a plus que les têtes mutilées à Cadillac et à Bordeaux, avec les fragments des trophées qui décoraient les sarcophages. Les colonnes, qui servirent à édifier un autel de la patrie, sont conservées à Bordeaux. Quant à la Renommée, d un mouvement si hardi et si svelte en dépit de ses proport ions ramassées et ràldées, préservée « en raison de sa beauté » et de son caractère laïque et païen, elle fut remise au district; en 1804, on la retira d’une des salles du château pour la dresser sur une colonne dans le jardin de la Préfecture de Bor- Fig- 4o6deaux ; en 1834, les administrateurs du domaine la firent transporter à Paris et au mois d’octobre de la même année, elle était inscrite sur les registres du musée du Louvre. Elle avait perdu la trompette quelle tenait à la main; les ailes de bois, détruites par l’humidité, avaient été remplacées par des ailes de bronze. C’est un beau morceau de sculpture, d’un naturalisme savoureux, d'une exécution pleine de verve.

Le tombeau du maréchal d'Ornano, dont la statue principale est conservée au musée de Bordeaux, n'avait été commandé qu’au milieu de l'année BilO, c’est-à-dire un an après la mort de Biard.

Le 22 juin 1600, Biard passait, avec les marguilliers de Saint-Etiennedu-Mont, un marché pour l’achèvement de la décoration du jubé, et, à

Phot. de la Connu, des M. IL

Jubé de Saint-Étienne-du-Mont, par Pierre Biard. (Côté méridional.)

la même date, il entrait au service du duc Henri de Montmorency pour l’entretien de ses résidences de Paris, Ecouen et Chantilly, et pour l’exécution d’une statue équestre en bronze, qui s’éleva, jusqu'à la Révolution, sur la terrasse de Chantilly. La statue n’ayant été érigée qu’en 16P2, il est possible, mais il n'est pas certain, que Biard ait eu le temps de la terminer avant sa mort.

Le jubé de Saint-Etienne-du-Mont, dont le Christ crucifié, qui passait pour une merveille, au dire de Sauvai, a malheureusement disparu, excita l’admiration pour ses « degrés fort ingénieusement el hardiment sus-

Phot. de la Comin. des M.H

Fig. 457. — Détail du jubé de Saint-Étienne-du-Mont, par Pierre Biard.

pendus » ; mais Sauvai le jugeait « un peu trop chargé d’ouvrage ». Les deux anges placés au-dessus des portes à l'entrée du déambulatoire et les figures porteuses de palmes couchées (comme les \ ictoires de la petite galerie) sur l’arcade centrale, sans avoir la saveur de la Renommée de Cadillac, sont — les anges surtout, aux draperies amples et vivantes, au visage maigre et ardent sous l’épaisse chevelure — d’excellents témoins de la sculpture du temps, intermédiaire entre la Renaissance et l’art moderne.

Pour la porte de lTIôtel de Ville, les échevins de Paris lui demandèrent, en 1605, une statue équestre du Roi, et ils écrivirent à cet effet aux officiers municipaux de Tonnerre pour les prier de faciliter au sculpteur Biard le choix de la pierre destinée au monument. La statue (qui fut, en lin de compte, taillée dans la pierre de Tracy) fut mise en place en

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV

1608. « C’est le meilleur portrait que nous ayons de ce prince », écrivait Piganiol de la Force. « C'est un chef-d’œuvre, témoignait Sauvai. La tête du cheval est d’une beauté incomparable et son attitude d’une fierté qu’on ne saurait exprimer. Henri IV, qui le monte, est si bien assis, son visage si ressemblant et si plein de vie, son action remplie de tant de douceur et de majesté, que c’est peut-être le seul excellent portrait qui nous reste de ce grand prince. »

Biard éprouva-t-il quelques déboires à la lin de sa vie? Faut-il supposer que Henri IV montra quelque froideur au protégé du duc de Mayenne et du mignon de Henri 111? L’épitaphe inscrite sur la sépulture de Saint-Paul semble avoir retenu le souvenir de quelques griefs du statuaire, devenu « citoyen des villes éternelles »,

Où le sang de Jésus (lui) fit avoir un bien.

Je travaillerais là selon mon ordinaire,

Si tout ce qui ressent l’inconstance lunaire

Ne me desplaisait point autant que me plaist Dieu. ..

Après avoir veu Rome en France je revins,

Pour faire ma fortune avecque mon ouvrage;

Mais son ingratitude abaissa mon courage;

Tous biens aux ignorants, rien aux hommes divins!...

Son lils, Pierre IL « qui avait servi sous le sieur Franqueville, d’où il avait été en Italie pour continuer ses études et se rendre capable de servir sa majesté en sculpture », lui succéda dans sa charge de sculpteur du Boi et vécut jusqu’en 1661.

Jacquet dit Grenoble, G. Dupré et B. Tremblay. — 11 nous est impossible dé juger aujourd’hui si le Henri IV équestre de l’Hôtel de Ville était, comme l’affirmait Sauvai, le meilleur portrait du Boi. Après les destructions du temps et des hommes, les sculpteurs officiels de la ressemblance du Béarnais sont, pour la postérité, Jacquet dit Grenoble, Guillaume Dupré et B. Tremblay. Mais il importe de distinguer entre les différentes effigies qu’ils nous en ont laissées.

La statue équestre de Jacquet dit Grenoble est un des portraits les [dus physionomiques et des plus vivants qui nous soient parvenus. Mathieu Jacquet dit Grenoble appartenait à une famille de sculpteurs, originaire du Dauphiné (voir tome IV, p. 644), qui travailla en France de Charles IX à Louis XIV. Il figure sur la liste de la maison du Boi dès 1590; en 1597, il y est inscrit sous le double titre de « sculpteur et de valet de chambre du Boy », et, en 1602, comme « garde de ses antiques », à propos d une commande de quatre petites tables en marbre enchâssées dans du bois, pour le service de la Heine. Nicolas et Germain, ses fils, y seront également portés en 1612, et le second sous le titre de « garde des

antiques ». Mathieu était probablement le lils d'Antoine, « imagier », que l’on voit occupé à Fontainebleau sous Henri 11, Charles IX et Henri 111. C’est en 1599 qu'il exécuta pour la « belle cheminée de la grande salle », en même temps que les jolis bas-reliefs représentant la bataille d’Ivry et la reddition de Nantes, le haut-relief de la figure équestre du Roi. « Dans le milieu de cette cheminée, enlre les colonnes, écrit le père Dan, est une grande table de marbre noir sur laquelle est la figure et statue à cheval du roi Henri le Grand à demi-relief et grand comme le naturel...; audessous de ses pieds esl un casque de marbre blanc, et, plus bas, dans

Phot. (iiraudon.

Fig. 458. — Bas-relief de la bataille d’Ivry, provenant de la belle cheminée de Fontainebleau, par Mathieu Jacquet.

un cadre de même matière de couleur, est une basse taille où est représentée la bataille d’Ivry — L’œuvre est du sieur Jacquet dit Grenoble, sculpteur fort excellent — » Cette magnifique cheminée, ajoute l’abbé Guilbert, « avait 25 pieds de haut sur 20 de large el étail formée et comme soutenue par quatre colonnes d'ordre de Corinthe d’un très beau marbre

brocatelle Deux grandes statues en marbre blanc, représentant l’une

l'Obéissance, qui tenait en main un joug et une dépouille de lion; l'autre, la Paix, qui mettait le feu à un amas d’armes, répondaient à la statue du Roy el ornaient le milieu des colonnes de chaque côté. » Au-dessus du haul-rèlief, on lisait une inscription avec la date 1599.

Le Henri IV sculpté par Jacquet est revêtu de son armure de parade, la tête laurée, le sceptre en main, la double écharpe flottant derrière lui par-dessus son épaule. La figure est encore maigre, la barbe

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV

même certaines traces

carrée en éventail, la moustache retroussée sur la lèvre sardonique, le nez fortement aquilin et descendant jusqu'à la moustache, la tête légèrement inclinée, le regard aigu et direct. Dans le has-relief de la bataille d’Ivry, le Roi, casque et haut panache en tète, armé à la romaine, foule ses ennemis sous les pieds de son cheval, cependant (pie Jupiter lui-même lui tend, du haut du ciel, la couronne de lauriers. Des victoires et des génies potelés portent des palmes et des couronnes royales avec le chiffre de Henri.

Toutes ces sculptures, où la Renaissance e d’archaïsme dans les fonds des has-reliefs se reconnaissent encore, annoncent bien pourtant le xvne siècle. On ne saurait trouver entre les deux époques de transition plus caractéristique.

La belle cheminée fut détruite en 17 là, et, dans celle composée de pièces et de morceaux d'époques différentes qui, au temps de Louis-Philippe, la remplaça, l'effigie équestre de Henri IV fui laissée de côté, et c’est un buste colossal du Roi, costumé à l’antique (qui ornait sans doute aul refois le dôme de la volière), œuvre probable de l’un des Jacquet, qui y fut substitué. Le type n'est pas sans analogie avec celui de la ligure équestre, mais de qualité assez inférieure. C'est le beau buste de bronze conservé au Louvre qui rappelle de plus près l’œuvre de Mathieu Jacquet et doit lui être attribué.

Mathieu Jacquet mourut en 1610; son tils Germain lui succéda dans toutes ses charges el eut d’abord à collaborer à la pompe funèbre du roi. Le 16 juin 1610, Malherbe écrivait à Peiresc : « Il se lit (pour la pompe funèbre) deux effigies par commandement. Duprez ^Guillaume Dupré) en lit une et Grenoble l’autre. Celle de Grenoble l'emporta parce qu'il avait des amis; elle ressemblait fort à la vérité, mais elle était trop rouge... ». Cette eftigie est-elle la cire aujourd'hui conservée à Chantilly? celle de Jacquet, ayant servi à la cérémonie, fut sans doute détruite. On peut supposer que le buste du musée Coudé est bien celui (pii fut commandé à Dupré. On le voit figurer en 1740 dans l'appartement de Louis-Henri de Bourbon, avec sa gaine actuelle; en 1795, il est expédié à Paris

Fig. ioO.

Phot. Giraudon.

Buste en cire de Henri IV, attribué à G. Dupré.

(Musée Condé à Chantillv.)

avec les statues <le Chantilly, porté au dépôt de la rue de Beaune, puis au Conservatoire des Arts et Métiers. Restitué au duc de Bourbon en 1 8 72 5 , il fut conservé au palais Bourbon jusqu'à la mort du dernier prince de Coudé. Il passa alors en Angleterre où le duc d’Aumale le racheta eu 1872.

Un autre buste en cire de l’ancienne collection Desmottes est attribué à Bourdin, et un troisième, signalé par M. Paul Ait ry au musée de Cassel, envoyé sans doute en 1610 au landgrave de liesse, est d une exécution moins fine. Après l’assassinat du roi, plusieurs bustes furent promenés de ville en ville, reproduisant l’effigie royale telle qu’elle avait été portée à Saint-Denis.

On verra plus loin quels furent l’œuvre, le rôle et le mérite de Dupré médailleur et, à vrai dire, c’est à ce titre surtout qu'il occupe une place éminente dans l'histoire de l’art français. Le médaillon de Nicolas Brulard de Sillery, chancelier de France, conserve dans le traitement du marbre toutes les qualités caractéristiques du graveur en médailles, et le buste' en marbre, très précieux quoique un peu froid, de Dominique de \ ic, vicomte d’Ermenonville, sergent et compagnon d’armes d'Henri IA”, a, dans la précision un peu tendue du modelé, dans la finesse du dessin et la douceur du relief estompé, les qualités d une cire préparée pour la fonte. Dussieux, d’après Caroletti, lui attribue, un peu hypothétiquement, la statue équestre en bronze de Victor-Amédée Ier de Savoie, conservée au palais de Turin, ne collaboration avec Adrien de \ ries qui aurait fait le cheval de marbre. Dupré vécut jusqu’en 1647; mais ses sculptures les plus belles et les plus significatives se rapportent surtout au règne de Henri IV. Une statuette du Dauphin « en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté », mentionnée par J. Héroard, est aujourd’hui perdue.

Barthélemy Tremblay, né à Louvres, près Paris, en 1568, qui épousa, le 16 mai 1596, à Saint-Pierre-d Avon de Fontainebleau, Madeleine, sœur du peintre Toussaint du Breuil, vécut aussi au delà des années de Henri; mais c’est comme portraitiste du Roi qu'il est surtout connu. Un beau buste de bronze, aujourd’hui au musée Jacquemard-André, porte l'inscription souvent citée :

Voicy l’invincible monarque Par qui l’univers a tremblé Et qui revit, malgré la Parque,

En cet ouvrage de Tremblay.

Gomme l'inscription 1 indique, il fut exécuté après la mort du Roi, dont il fixa la ressemblance en quelque sorte officielle, la figure épanouie, avec une expression de gaillardise et de bonhomie, moins sardonique «pie dans les effigies plus anciennes. Ce buste fut souvent reproduit, copié et

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV

imité. Le Louvre en possède une réplique en marbre, de qualité assez médiocre, el Windsor une autre en bronze. Tremblay avait aussi commencé une statue en pied du roi, qu'il laissa inachevée et que son uendre Henry de Gissey termina après sa mort : il touchait, en janvier 1659, 609 livres comme paiement partiel de ce travail. Cette statue — faussement attribuée à B. Prieur, — d abord au château de Château-Thierry chez les d’Orléans, fut transportée par eux à Saint-Cloud, puis à Montceaux au xvni0 siècle. Saisie le 22 vendémiaire an iv et réservée pour le Musée des Monuments français, elle fut rendue au duc d’Orléans en 1816, placée par Louis- Philippe à Versailles et ramenée au Louvre par Courajod qui en a reconstitué l’histoire.

Elle présente les mêmes caractères physionomiques que lè buste de la collection André.

En dehors de ces morceaux, il est difficile de dire quelle fut l'œuvre de Tremblay.

En 1608, il est porté sur les étals comme travaillant au Louvre avec Dupré et Prieur; en 1618. 1 625, il reçoit 506 livres de gages annuels; il fut enfin l'auteur d’un des cinq basreliefs qui décoraient le socle de la statue de Henri IV par Francheville.

Il mourut le 15 août 1629 et fut enterré à Sainl-Eustaclu près de lui.

C'est entre ces effigies de Jacquet et de Tremblay que se classent tous les portraits sculptés (pii nous sont restés de Henri IV. Le médaillon du musée de Pau, faussement attribué à Germain Pilon, se rapproche plutôt du type de Jacquet.

Phot. C.iraudon.

Fig. 460. — Statue en marbre de Henri IV, par Barthélemy Tremblay et Henry de Gissey. (Musée du Louvre.)

Son gendre Henry de Gissey reposait

Statues funéraires et sculptures religieuses. — Il serait difficile de garantir l'attribution qui a été faite à Michel Bourdin d Orléans du buste

en cire de Henri IV de l’ancienne collection Desmottes. Il nous est surtout connu aujourd’hui par une statue de la Vierge dans la cathédrale d’Orléans, signée Aureliensis Michael Bourdin, et par des statues funéraires (Amador de la Porte, grand prieur de France, autrefois à l’église du Temple, aujourd’hui au Louvre; Jean Bardeau, trésorier général de France, à Xogent-des-A ierges ; Pierre Fauvet, à Saint- Valérien dans l'Yonne, sans parler du Louis XI de Cléry, fortement restauré par Beauvallet, qui avait remplacé le premier tombeau détruit en 1562) (voir tome IV, p. 588 ).

toutes postérieuresau règne de Henri IV, mais appartenant encore à cette série de graves effigies, un peu lourdes, engoncées dans leur armure ou leur haute fraise empesée, remarquables moins par la beauté propre de l'art que pour leur honnête réalisme et leur recueillement dans loraison. Il semble qu elles témoignent en faveurde ces générations et deces années où, au sortir des discordes civiles et confessionnelles, la piété, allégée de la haine sectaire par le bienfait de

Pliot. Doulhenville.

Fig. 461. — Jeanne de Vivonne, dame de Dampierre. ^ paix icligieuse, sembla (Musée du Louvre.) prendre plus de sérénité et

de profondeur. Il avait été aussi chargé d’exécuter, à Saint-Gervais où il avait travaillé à côté de Guillain et de Guérin, les statues de saint Gervais et de saint Protais et le retable du maître-autel que Sauvai déclarait être le premier retable de Paris bâti à la moderne. Il était encore fidèle au type de ces innombrables retables qui, depuis le xve siècle, animaient les autels de leurs figurines grouillantes et où la Renaissance n’avait guère ajouté, dans le décor et les costumes, que ses modes nouvelles. Ce sont, avec les mises au tombeau, les plus fidèles témoins du vieil art populaire. De Bumillyles-Vaudes à Solesmes, et surtout dans les provinces du nord de la France, les ateliers du xvie siècle les multiplièrent.

Le même esprit se continue dans les clôtures de chapelles et de chœurs. Comme les jubés, elles ont eu particulièrement à souffrir des dévastations résultant de la malignité des hommes ou du goût changeant

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV 749

des chanoines. Il 11e nous reste rien de celle qu’un élève de Dominique Bachelier, Artus, avait sculptée vers 1610, en collaboration avec Guépin le Tourangeau, pour Saint-Etienne de Toulouse, pas plus que de celles qu'Antoine Blassel à Nantes et Philippe Blassel d’Amiens s’étaient engagés à sculpter en 1604-1 61 ‘J pour Saint-Pierre de Solaincourt,

l’abbaye de Gorbie, les Carmélites de Pontoise, la cathédrale de Saint- Quentin et Saint-Martin de Noyon. L’abbaye de Saint-Denis et le Louvre ont recueilli les bas-reliefs de François Marchand qui décoraient la clôture du chœur de Saint-Père de Chartres.

A la cathédrale de Chartres, on peut voir encore en place toute la clôture sur le déambulatoire, et y suivre, à travers tout le xvU siècle depuis Jean Texier de Beauce et F. Marchand, la lente transformation du style et de l’iconographie religieuse. En 1610, Thomas Boudin vint

Phot de la Comm. des M. Il

Fr;. 46'2. — Calvaire de Saint-Thégonnec.

insérer, dans un cadre préparé depuis près d’un siècle, des scènes de la vie du Christ, très caractéristiques du style du xvne siècle commençant, pour compléter les travées où Jean Soûlas et ses continuateurs avaient sculpté l’histoire de la Vierge.

Dans les provinces, les croix et les calvaires, surtout en Bretagne, furent comme le dernier refuge de l'art populaire de plus en plus refoulé. Les croix, sculptées sur les deux laces, présentent souvent au revers du Christ crucifié la Vierge couronnée et quelquefois sur le fût une figure de saint (croix de Saint-Léger de Troyes, au Louvre, datant de la première moitié du xvie siècle et remaniée au début du xvii‘‘). En 159!), François Gargault de Bourges s’engageait à faire « une croix de pierre de Charly qui sera de hauteur de quatorze pieds... de l’ordre de Tuscane, garnie de son croisillon, ung crucifix qui se tiendra dans le dit croisillon, avec une teste de mort et ossements dessoubs le pied d’icelluy du costé de la ville et de l’autre costé une Nostre-Dame applicquée au dit croisillon... ».

Les calvaires, composés tantôt d’un grand massif de maçonnerie' dont les faces sont chargées de sculptures en bas-relief représentant des scènes de l'enfance, de la vie et de la passion du Christ, tantôt de personnages sculptés en haut-relief sur la plate-forme, tantôt plus simplement des trois croix avec quelques personnages isolés, sont traités dans un style généralement sommaire et même grossier, de sentiment naïf. Le plus ancien des calvaires bretons est celui de Notre-Dame de Tronoën 1470-1490) qui a plus ou moins servi de modèle aux autres. On y voit, de l’Annonciation au Noli me langere, une illustration presque complète des principaux faits de l'histoire évangélique. Sur la plate-forme sont les trois croix. Quatre anges recueillent dans des calices le sang des plaies du Sauveur. Au pied de la croix de Jésus, la Vierge et saint Jean; derrière, une Pie là ; au pied de la croix du bon larron, un moine en prière, et derrière lui Véronique tient la Sainte Face; devant la croix du mauvais larron, saint Jacques en costume de pèlerin.

L’exécution du calvaire de Plougonven (1554) est de qualité un peu meilleure. La statue de saint Yves, patron de la paroisse, a été ajoutée à l’iconographie.

A Guimiliau, les bas et hauts-reliefs sont répartis sur les faces et sur la plate-forme du massif octogone. La statue de saiid Bol de Léon surmonte un petit autel et, sur chacun des contreforts, un Evangéliste, coiffé du bonnet de docteur, est assis à un pupitre. On y lit l'inscription : Ad gloriam iJornini, 1581.

A Plougastel-Daoulas, la disposition générale est la même, mais l’exécution est moins vivante. Les statues des saints Pierre et Sébastien sont placées sur l’autel. On y lit les dates 1602 et 1604.

Le calvaire de Saint-Thégonnec (1610), moins important, est entouré

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV

de plusieurs monuments, arcs de triomphe couronnés de lanternons, ossuaires, porches avec clochers. Au-dessus de l'autel, une statue de saint Thégonnec avec un chariot. On lit sur la face orientale du calvaire de Pleyben : fait a Brest par M. V. Ozanne, architecte , et sous le Lavement des pieds : Tu mihi lavas pedes.

D’autres calvaires moins importants sont conservés en Bretagne : celui de Briec (1556), avec les statues des douze Apôtres, repose sur des cariatides formées de bustes humains ; celui de Gléden-Poher est de 1575; ceux de la Forêt-Fouesnan, Landrevarzec, de la tin du siècle. A Locmélar, une très belle croix de cimetière, haute de plus de K mètres, avec les anges recueillant le sang des plaies du Christ, porte sur le premier croisillon des cavaliers et une Pietà ; sur le deuxième croisillon, la Vierge, saint Jean, saint Mellan, saint Pierre et sainte Madeleine.

A Mellac, à Saint-Servais, d’autres croix de cimetière sont sculptées avec un grand accent de vérité et de vie ; le Christ est représenté avec saiid Michel terrassant le dragon. Sur la croix de Plomodiern, on lit cette inscription :

.Jehan (le Aleder Fabricque feist reste croix faire , et la date 1544. En 1619,

Charlet de Reims exécutait un calvaire à Craonne (Aisne). — On ne cite plus de calvaires après 1650.

Toutes les statues funéraires ne sont pas non plus, il s’en faut de beaucoup, des chefs-d’œuvre, et l’on ne trouverait pas, parmi celles dont nous aurons à parler, l’équivalent du Birague de Germain Pilon. Aucune pourtant n’est tout a fait indifférente; l’accent de vérité y reste presque toujours reconnaissable et persuasif. Il n’y a pas lieu, — tant le caractère de l’époque, le respect de la réalité et, si I on peut dire, l’adaptation morale et plastique à leur destination funéraire ont fortement marqué toutes ces statues, — d’essayer de les classer par ateliers. On retrouve dans les plus anciennes, celles qui remontent au dernier tiers du xvie siècle, des survivances de l’atelier de Germain Pilon. Parmi les meilleurs portraits relevant de cette influence, il faut citer le précieux buste en terre cuite lauré de Ronsard, qui était placé sur le tombeau du poète dans l’église du prieuré de Saint-Gosme, près Tours, et qui a disparu depuis l’an X. Un moulage, pris au début du xixu siècle, nous a heureusement conservé la reproduction fidèle de cette glorieuse effigie.

Phot. de la Comm. des M. II.

I' ig. 163. — Tète de la statue de Louise de Coligny. (Eglise de Thennelières.)

Jeanne de Vivonne, dame de Dampierre (morte en 1585), dont la statue funéraire provenant du couvent de l’Ave-Maria à Paris est aujourd’hui au Louvre, agenouillée dans son ample robe, son austère visage recueilli dans une grave oraison (flg. 461 , — Antoinette de Brives, dame de Jouv, morte en 1580, enterrée avec son mari dans 1 église de Jouy-en- Josas Musée de Versailles), se rattacheraient au même atelier. Et après elles, à la fin du xvie et au début du xvne siècle, Louise de Coligny,

morte en 1580 (église de Thennelières) ; Marguerite de Mandelot, accoudée sur son tombeau, un livre à la main, comme Valentine Balbiani, morte en 1593 (Musée archéologique de Laon), enterrée à l’abbaye de Maubuisson, et faussement désignée au xixe siècle comme Gabrielle d'Estrées; Pierre Donadieu, sénéchal d’Anjou, mort en 1605 et enterré aux Jacobins d’Angers (Musée archéologique d'Angers); Pomponne de Belièvre, chancelier de France 1607) (Musée de Versailles) ; Claude de Laubespin, morte en 1615, enterrée aux Feuillants Saint-Honoré de Paris, et dont la statue est aujourd’hui au Musée archéologique de Poitiers; Antoine de Lestangf ICI 7 ) , agenouillé, dans l’église cathédrale de Toulouse, dont la statue de marbres polychromes rappelle le buste de Christophe de Thon ; René du Bellay, baron de Lande, prince d’Yvetot, mort en 1611, dont l’admirable tête, en fervente oraison, est un émouvant portrait, qui repose avec sa femme, dans l'église de Gizeux, — témoignent de la probité, sinon du génie, des sculpteurs inconnus qui les taillèrent dans le marbre.

On a attribué, non sans vraisemblance, à Nicolas Guillain de Cambrai, établi à Paris, maître de Simon Guillain et de Jacques Sarrazin, qui signa les belles statues du président Jeannin (mort en 1622) et de sa femme, à la cathédrale d’Autun, les deux effigies de Gizeux. Il ne reste malheureusement rien du tombeau qu’il s’était édifié à Saint-Merry, sa paroisse. Louise de Lorraine, abbesse de Notre-Dame de Soissons,

Phol. (le la Comm. des M. H.

Fig. 464. — Louise de Lorraine, abbesse de Notre-Dame de Soissons, par Nicolas Guillain. (Église Notre-Dame de Soissons.)

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV 755

morte en 1645, quatre ans après lui, avait dû lui commander de son vivant la statue en marbre blanc et noir, destinée à son tombeau, que l'on voit aujourd’hui, avec la signature : Nicolas Guillain, à Notre- Dame de Soissons. Les œuvres de Barthélemy Boudin, tils de Thomas Boudin, l’auteur du tour du chœur de Chartres (tombeau du duc et de la duchesse de Sully à Nogent-le-Botrou), dépassent de beaucoup les

Phot de la Comm. des M. H.

Fig. 465. — Statues tombales des Villeroy.

(Église de Magny-en-Vexin.)

années du règne de Henri IV, mais peuvent se rattacher encore à la même tradition et à la même inspiration.

Lenoir attribuait à Germain Pilon les statues des Villeroy qu'il avait fait venir de Magny-en-Vexin au Musée des Monuments français et qui furent reprises en 1 8*20 par la ville de Magny. L’attribution était de pure fantaisie. Les trois statues sont celles de Nicolas III de Maupré, seigneur de Villeroy, mort en 1598 ; de Nicolas IV de Neufville, secrétaire d’Etat, mort en 1617, et de Madeleine de Laubespine, sa femme, morte en 1596. Elles étaient adossées au mur sud de la chapelle seigneuriale qui fut construite en 1647 par Nicolas V de Neufville, duc de Villeroy, maréchal de France. La première passe pour avoir été faite au début du \vii° siècle,

HISTOIRE DE L'AR'l

comme celle de Madeleine de Laubespine, femme de Nicolas IV, le tombeau de celui-ci n’ayant été édifié que plus tard par les soins de son lils. Une tradition locale, que rien ne confirme, fait remonter l’exécution des deux plus anciennes statues à un voyage (pie Charles de Neufville lit à Rome comme chargé de mission auprès du pape Clément \ 1 1 1 . Avec une nuance nouvelle de pompe, elles se rattachent encore à la série dont nous venons d analyser les caractères, mais annoncent déjà la statuaire d’apparat que nous verrons se développer, avec l’œuvre de Gilles Guérin, au

xvue siècle. Il ne reste que quelques débris des somptueux mausolées dont elles faisaient partie.

Parmi les ateliers provinciaux on pourrait, mais sans être en état de caractériser leur activité, mentionner ceux des Berthier qui travaillaient à Lyon de 1586 à 1609, de Nicolas et Philippe Blassel à Amiens, «h1 Jean Lafrimpe à Bourges, des Le Berruyer et Lourdel à Rouen, de Le Bonhomme à Lisieux, de Gédéon Coillot, collaborateur d I lugues Sambin à 1 ' hôtel de ville de Besançon, de Gervais Delabarre au Mans et à Angers, de Jean et Gérôme Dannolle à Cambrai, de Pierre Boucher qui exécutait à Grenoble, vers h; milieu du xvie siècle, dans sa maison de la rue de la Brocherie, une de ces cheminées monumentales qui furent un des motifs où les sculpteurs provinciaux s’exercèrent avec le plus d’éclat le musée de Cluny en a recueilli plusieurs, provenant de broyés, de Châlons-sur-Marne, par IL Lallement, de Rouen, etc*.). Celles

de Cadillac comptèrent parmi les plus somptueuses

Deux petits-tils de Ligier Richier, Jean et Jacob, vinrent à Grenoble, sous la protection et au service des Lesdiguières. Le 8 juin 1604, le maître d’hôtel de « Mgr Desdiguyères » baillait à prix fait à « maître Jehan Richier, de Saint-Myel en Lhorreynne, maître sculpteur, présent et stipulant, quatre écussons de marbre et d’albâtre des armoiries du dict seigneur ». Jehan ne resta pas à Grenoble; en 1607, il était de retour à Metz et offrait l’année suivante un buste du roi, qui fut érigé sur la galerie du corps de garde; mais Jacob se fixa dans le Dauphiné. Depuis 1611,

l’hot. G. Brière

Fig. 466.* — Portail du château de Vizille, avec la statue équestre du connétable de Lesdiguières, par J. Richier.

LA SCULPTURE EN FRANCE SOUS HENRI IV 7à5

on y peut suivre ses travaux, dont le plus important fut la décoration du château de Yizille. Le grand portail l'occupa de 1010 à 1624. Le beau bas-relief en bronze du connétable à cheval fut mis en place à la même époque. Le duc l’avait chargé de l’exécution du tombeau de sa première femme, Claudine Béranger, morte en 1608, et lui commanda de son vivant son propre mausolée, dont la statue, accoudée dans son armure et accolée de deux génies funéraires, aujourd'hui à la préfecture de Gap, n’est pas sans rappeler les effigies funéraires d’ Albert-Pie de Savoie et d’André Blondel de Rocquencourt attribuées à « maître Ponce », l’un des plus renommés sculpteurs de son temps, d’après Sauvai, et pour nous l un des plus insaisissables. Sous les noms de « Maître Ponce », Paul Ponce T rebâti, Ponce Jacquio, Ponzio, il est devenu presque légendaire dans l’histoire de l’art du xvie siècle. On ne peut guère lui attribuer avec certitude (pie les enfants du monument du cœur de François 11 (aujourd’hui à Saint-Denis), pour lequel Fremyn Roussel avait sculpté b* dénie de l' Histoire, inutilisé et conservé au Musée du Louvre.

Pierre Francheville ou Franqueville. — Nous avons indiqué plus haut quel fut en Italie le rôle de Pierre Franqueville ou Francheville de Cambrai. 11 avait commencé son apprentissage à Paris, mais était presque aussitôt parti pour l’Allemagne où, pendant cinq ans, il avait travaillé à Inspruck. L’archiduc Ferdinand, qui l’avait remarqué, l’envoya en Toscane en 1569, avec une recommandation pour Jean de Boulogne dont il devint, comme nous l’avons dit, l’élève et collaborateur. A Gênes, à Florence, à Pise, sa renommée fut grande; c’est à Florence que Jérôme de Gondi lui commanda, pour son jardin de Paris, la grande statue d’Orphée qu’il signa fièrement : O pus Pétri F rancavillæ belgici cameracencis Florentini academici pisanique civis, a. d. m., 1598, qui inspira tant d admiration à Henri I\ (pie le roi demanda à Gondi de faire tout ce «pii dépendrait de lui pour engager ce sculpteur à son service; ce qui lut tait, avec le consentement du grand-duc, vers 1601. Dans son maniérisme savant et alambiqué, cet Orphée (Musée du Louvre), (pii conduisait tout un troupeau d’animaux sculptés par Ferruzzi, lit de son temps figure de chef-d œuvre. Héroard a noté dans son Journal , au 50 juillet 1605, que M. le Dauphin, mis au lit, en parlait avec admiration. Le David vainqueur de Goliath est de qualité pareille, mais plus fade ou plus insignifiant, parce (pie, peut-être, moins maniéré et, pour nous, par suite, moins signifîcatil et moins, « amusant ». Pour le monument de Henri 1\ , Francheville avait eu à exécuter les quatre esclaves (pii, les mains liées derrière le dos, le pied appuyé sur des armures, — imités de ceux de Pietro lacca, mais d’un accent moins pathétique, — entouraient le piédestal de la statue sur le Pont-Neuf. Une inscription, répétée pour chacun d eux, nous

apprend qu'ils furent de l'invention de Francheville qui les commença — et que son gendre, le Florentin Bordoni, les acheva en 1018. — Ce Franco-flamand italianisé jusqu’à la moelle fut chez nous le représentant le plus authentique du maniérisme italien et de l'enflure académique. 11 mourut à Paris, le 25 août 1015, au moment où la génération des sculpteurs qui allaient préluder aux grandes œuvres de l’art monarchique français se préparait à entrer en scène.

BIBLIOGRAPHIE

Voir la bibliographie des chapitres XII et XIII, et Sauval, Histoire des Antiquités de Paris , 1724, in-f°. — Piganiol de la Force, Description historique de la Ville de Paris , édition de 1765, in-8°. — Millin, Antiquités nationales, 1793, in-8°. — Jal, Dictionnaire critique d' Histoire et de Géographie, in-8°, 1872. — L. Courajod, Alexandre Lenoir, son Journal et le Musée des Monuments français, 5 vol. in-8°, 1878-1887. — J. -J. Guiffrey, Liste des artistes... employés à l’embellissement et à l’entretien des châteaux royaux, Noua. Arch. de l'art fr., 1872. — J. Fagniez et Guiffrey, Concours ouvert... pour la charge de sculpteur du roi, Bull, de la Soc. de l'Histoire de Paris , t. IV, 1882. — J. Berty, Topographie historique du vieux Paris, , 1868, in-f°. — Clarac, Description du Louvre et des Tuileries , 1853, in-8°. — Ch. Bracquehaye, Les artistes employés par le duc d’Epernon, Réunion des Soc. des B. -A. des départements , 1886. — Documents pour servir à l'Histoire des Arts en Guyenne : I. Les artistes du duc d’Épernon, Bordeaux, 1897, in-8°. — Marionneau, Tombeau du maréchal d’Ornano, Réunion des Soc. des B. -A., 1895. — P. Vitry, Docum. inéd. sur Pierre Biard, Gaz. des B. -A., 1899. — - G. Bapst, Le masque d’Henri IV, Gaz. des B. -A., 1891. — P. Vitry, Quelques bustes et statues d’Henri IV, Gaz. des B.-A., 1898. — Dussieux, Les artistes français à l'étranger, 1876, in-8°. — A. de Montaiglon, II. de Gissey et B. Tremblay , 1851, in-8°. — J. Guiffrey, Buste île Henri IV, Revue de l'art français, 1885. — U. Robert, Quittances de peintres, sculpteurs et architectes, Nouv. Arch. de l'art français, 1876. — Herluison, Marché passé à Cléry pour la reconstitution du tombeau de Louis XI, Itéun. des Soc. des B.-A., 1888. — Abbé Abgrall, Croix et calvaires du Finistère, Bull, monum., 1992. — Feuilloley, Notice sur la ville de Magny, 1865, in- 12. — Potiquet, Quelques .tombeaux des seigneurs de Magny-en-Vexin, 1879, in-8°. — C. Port, Les artistes angevins , 1881, in-8°. — A. Durieux, Les artistes cambrésiens , 1874, in-8°. — La famille des Dannolle. Réun. des Soc. des B.-A., 1884, 1888. — Dictionnaire des artistes et ouvriers d'art de la France. La Franche-Comté , par l’abbé Brune, Paris, Bibl. d'Art et d' Archéologie, 1912, in-l°. — J. Guilhermy, Inscriptions de la France , 1875, in-f°. — X. Rondot, Les sculpteurs de Lyon. 1884, in-8°. — Baldinucci, Notizie de professori etc. Vita di P. Francavilla, 1081. — Barret de Jouy, Description des sculptures du Moyen’ Age et de la Renaissance du Louvre, 187.3. •— André Michel. Le département des sculptures du Moyen Age, de la Renaissance et des Temps modernes, Les Grandes Institutions de la France. Musée du Louvre, H. Laurens, Paris, 191.3, in-8°.

Page 1