Par M. Emile Bertaux
Nouveau-Monde, comme un fleuve qui aurait coulé à travers l'Océan. La possession d’une fortune en apparence inépuisable assurait au roi la souveraineté même dans le domaine de l’art, où seigneurs et prélats, jusqu’au cardinal Ximénès, s’étalent fait une part royale. Un art officiel se constitue en Espagne. Le royaume, après avoir été uni à un empire, conserve, jusqu’à la fin de Philippe 11, toutes ses possessions de Flandre et d'Italie; il se mêle aux affaires cl aux guerres européennes. De même, l’art officiel, plus flamand ou italien tpi espagnol, devient « européen ». C'est à peine si, dans cet art d importation et d’imitation, quelques détails trahiront un souvenir des traditions locales et un reste des forces vives qui devaient donner à la monarchie, dans le siècle de sa décadence, l’art tout ensemble officiel el national d’un Velasquez.
L'art flamand et italien au service de Charles-Quint et de Philippe 11. — Dans le trésor artistique dont les premiers Habsbourg ont doté I Espagne, il faut mettre à part de magnifiques séries d’œuvres d’art qui ont été commandées et exécutées à l étranger. Charles de Garni, comme l'appelaient les Castillans, n'eut qu’à parcourir ses propres domaines pour être un plus grand voyageur qu’aucun des rois dont les chroniqueurs s'étaienl essoufflés à dresser les itinéraires. 11 rappelait à Bruxelles, le jour de son abdication, qu’il avait été dix fois en Flandre, neuf en Allemagne, sept en Italie, six en Espagne, où il ne revenait une septième fois que pour disparaître. Chemin faisant, il acquit des merveilles d’art ou d’industrié qui, de son vivant ou après lui, passèrent en Espagne. Les armures de l’Empereur, à Y Armer ici de Madrid, sont des chefs-d’œuvre de Milan ou d’Augsbourg. Les tentures bruxelloises achetées ou commandées par Charles-Quint el par sa tante Marguerite et sa sœur Marie, gouvernantes des Pays-Bas, composent le fonds de la célèbre collection de tapisseries de la Couronne d’Espagne, où l’on retrouve le dais de l'abdication el les panas de ara, dont le tissu d’or mué a paré la retraite de Yuste. Ce sont des peintres de Bruxelles qui donnèrent aux tapissiers les cartons des grands tableaux de bataille sur lesquels se déroulent la victoire de Pavie et l’expédition de Tunis.
Le souverain, qui avait hérité des goûts somptueux de ses ancêtres bourguignons aussi bien que de leur prognathisme, se montra un vrai prince de la Renaissance par le soin qu'il eut de son immortalité. Au temps où le nouveau César se taillait un rôle dans la politique italienne, Venise mettait au service des ambitions généreuses un bureau de gloire tenu par trois associés : l’Arétin, le sculpteur Leone Leoni, natif, lui aussi, d’Arezzo, et Titien. Charles-Quint accepta l’encens du pamphlétaire cl prit à son service les deux artistes. Il donna à Titien, dès 1535, à Leone, vingt ans plus tard, lus éperons d’or de chevalier; il lit du peintre qui
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Tito
était le premier de son temps un comte palatin et un conseiller aulique, qui eut le pouvoir demanciper les esclaves, de légitimer les bâtards, de donner aux notaires impériaux l'investiture par la plume el lecritoire. En 1551, Leone et Titien se trouvaient réunis à Augsbourg, où ils signèrent tous deux une même lettre adressée à Milan; alors le maître vénitien
avait déjà peint plusieurs portraits de portrait équestre pour lequel Charles-Ouint avait revêtu l'armure qu'il portait à Mühlberg; le sculpteur, qui était orfèvre el inédailleur, avait exécuté une série de médailles où les efligies de l’empereur, de l’impératrice défunte, de l’infant Philippe voisinent avec les profils de Titien et du divin Arétin,
« fléau des princes ».
Quand le sculpteur el le peintre se séparèrent, ils se rendirent, l’un à Venise, l'autre à Milan, pour travailler à deux œuvres qui, réunies aujourd’hui à Madrid, y personnifient, dans leur contraste, les deux sentiments qui se disputaient Charles-Ouint vieillissant : 1 orgueil païen de la toute-puissance et la lassitude de cette même
empereur, entre autres le
Fig. 496. — Leone Leoni : Charles-Ouint domptant la Fureur Groupe en bronze (sans la cuirasse). D’après Serrano Fatigati, Eacullura en Madrid , Hauser y Menet, Madrid, 1912.
(Musée du Prado, Madrid.)
puissance poussée jusqu au désir de la paix suprême, dans la mort du chrétien. Le groupe de Leone, l’une des fontes les plus parfaites de la Renaissance, donne à Charles-Ouint l’attitude d'un vainqueur, qui écrase « la Fureur ». La cuirasse de bronze, que le sculpteur a ajustée au torse de l’empereur, est une véritable armure de Milan, qui peu t, comme le note un inventaire de I (>08 , « se retirer et se remettre » avec le haut-de-chausses; cette carapace enlevée, le dieu se montre nu el tel que Canova devait représenter un autre César. Le tableau de Titien, dont l’empereur avait donné le sujet à Augsbourg, est appelé,
dans les inventaires espagnols, la Gloire de Cliarles-Quint. Gloire est ici un mot théologique. Dans le ciel, au-dessus de rassemblée des géants de la Bible, l'empereur comparaît devant la lumière de la Trinité; il est à genoux sur une nuée, accompagné des siens, qui sont, comme lui, couverts de leur suaire. Le tableau fut placé dans le monastère de Yuste, en face du lit de l’empereur. C’est devant cette vision que Charles-Ouint a fermé les yeux.
Le jeune prince, à (pii l'abdication de son père transmit la couronne royale d’Espagne, ne quitta plus son royaume, après la mort de l’empereur; mais il se souvint toujours du voyage triomphal qu’il avait fait en Italie et en Flandre à vingt et un ans. Il avait hérité de son père le goût des arts, sans celui du faste « bourguignon »; il ne prit point pour historiens les tapissiers de Bruxelles, qui racontèrent pour le duc d Albe ses dernières victoires de Hollande et pour le Parlement d Angleterre la désastreuse navigation de 1 Invincible Armada.
Pacheco, au début du xvne siècle, fait de Philippe II un souverain artiste, qui dessinait lui-même et maniait le pinceau. Peintre ou non, ce roi lut l’amateur le plus éclectique de son temps. Sa collection d’anciens panneaux flamands dépassa, pour l’importance, sinon pour le nombre, celle d Isabelle la Catholique (t. I\, 2e partie, p. 892). Elle fut enrichie non seulement par l’héritage de la tante du roi. Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, mais encore par les violences des iconoclastes, (pii arrachèrent les tableaux des églises. Le roi lui-même, au moment de quitter pour jamais la Flandre, avait songé à enlever de Gand le retable des frères Van Eyck ; il se contenta d'une copie, pour laquelle il paya, à Michel Van Coxcie, 2000 ducats. La suite des œuvres de Jérôme Bosch, qui fut réunie en Espagne par le noble humaniste D.. Felipe de Guevara et, après lui. par Philippe 11, naturalisa Castillan le peintre de Bois-le-Duc, que Jusepe Martinez dit originaire de Tolède ; sans doute le roi, dévot et connaisseur, fut-il attiré vers ces étranges et précieux tableaux, non seulement parleurs diableries et leurs moralités édifiantes, mais aussi par l’émail cristallin de leurs couleurs et de leurs ciels.
Le visionnaire qui avait paré de poésie les proverbes flamands et les hallucinations du Moyen Age était, au temps de Philippe II, le représentant d'un passé déjà lointain. L’art présent et vivant était, pour le roi d’Espagne, l arl italien. Il I honora d’abord dans la personne des maîtres qui avaient servi Charles-Quint. Lui-même, pendant son voyage de jeunesse en Italie, avait posé en armure, devant Leone, pour une statue de bronze, et en satin blanc, devant Titien, pour le portrait dont MaryTudor devint amoureuse. Son père, après l'abdication, avait emporté en Espagne tous les bustes et statues de sa personne et de sa famille que Leone avait envoyés à Bruxelles. Il avait emmené à sa suite le lils de Leone,
LA FIN DE LA RENAISSANCE EN ESPAGNE
Pompeo, (pii s’occupa à Madrid de ciseler les fontes de son père el (pii les signa de leurs deux noms : Léo i\ ( pater ) Pomper s f. (filius). Le 30 janvier 1539, Philippe II envoyait à Leone lui-même l'ordre de tout laisser pour le rejoindre en Espagne; un mois plus tôt, il avait écrit au gouverneur de Milan pour faire payer à Titien l’arriéré de ses pensions. Le vieux peintre envoya à Milan son (ils Orazio; celui-ci logea chez Leone, l'ami de son père : un beau soir, le sculpteur frappa de deux coups de poignard le fils de Titien, qui put s’échapper. De Venise, le père demanda justice au roi d Espagne contre un guet-apens digne de Cellini. Leone s’en tira avec une amende. A Rome, où il fut accueilli par h1 pape Pie IV, il regagna sans peine la faveur de Philippe II en s’offrant à demandera Michel-Ange un projet de tombeau pour Charles- Quint. L « homme divin » avait assez souffert du mausolée d'un pape pour ne pas entamer, dans sa quatre-vingt-cinquième année, celui d'un empereur. A défaut d'une œuvre de Michel-Ange, Philippe 11 reçut du grand-duc (h; Médicis un marbre signé en 1562 par Cellini, un Christ en croix, dont le corps d’Apollon était entièrement nu (à l'Escorial .
Titien, qui aimait le travail et l’argent, continua de servir le roi qui avait épargné l’assassin d Orazio, en bon courtisan et eu créateur infatigable. La dernière œuvre du grand vieillard, presque centenaire, est le tableau de 1574 sur lequel Philippe II esl représenté, au lendemain de Lépante, vainqueur des Turcs et présentant à Dieu son fils Ferdinand. Pour le roi (pii passait des exercices de dévotion aux aventures galantes, Titien envoya ses « poésies », les nudités mythologiques, où sa vieillesse de patriarche semblait prolonger la jeunesse de Giorgione, et ses derniers tableaux religieux, enveloppés d'un voile funèbre que les touches lumineuses traversent par éclairs. Les résidences de Philippe II furent des musées de Titien, (pii mirent à la portée des peintres espagnols les audaces les plus fécondes de la peinture vénitienne et (pii préparèrent l'avenir, alors que les plus nobles œuvres de Léonard de \ inei demeuraient stériles dans les châteaux de François 1er.
Les résidences royales. — Les Rois Catholiques avaient réalisé 1 unité de l’Espagne sans chercher à donner à leur royaume une capitale. Ils changeaient sans cesse de palais ou de château. Charles-Quint, toujours en voyage à travers l’Europe, n’eut pas en Espagne de résidence fixe. Il ne visita jamais les travaux du palais d’été qu il s’était fait bâtir sur l’Alhambra de Grenade, au lendemain de son mariage; à Tolède, la ville (pii avait été à plusieurs reprises le siège de la royauté et qui gardait le titre officiel de Cour ( Corte ), il rebâtit un Alcazar sur l’acropole (pii avait porté la citadelle musulmane et non loin du palais ruiné des rois yotlis; il fit placer sur la façade du nouveau palais les statues des rois
Receswinthe el Récarède, connue des portraits d ancêtres. Lui-même n'acheva pas ce palais; en même temps que l’Alcazar de Tolède, il se fit bâtir un autre palais à la place d une autre forteresse musulmane, celle qui dominait la bourgade de Madrid. Cette villa , dont le nom, privé de sens, gardait une sonorité arabe, avait reçu au xve siècle la visite des rois de Castille, qui venaient y chasser dans les bois sur lesquels s’étendait au loin la vue du petit Alcazar. C’est dans une tour de cette forteresse que Charles-Ouint avait logé François Ier prisonnier, comme dans un lieu de villégiature, où 1 air passait pour salubre et où le climat était moins rude qu’à Tolède. L’empereur, après avoir commencé la reconstruction de l’ Alcazar de Madrid, établit en pleine forêt un rendez-vous de chasse, la Tour du Pardo, que ses successeurs devaient tapisser de tableaux illustres.
Tolède restait, au commencement du règne de Philippe II, la ville royale. Elle donna, en 1560, des fêtes éblouissantes pour la joyeuse entrée de la nouvelle reine, la tille de Henri II. Cependant la Cour, de plus en plus nombreuse et cosmopolite, se trouvait de plus en plus à l’étroit dans la vieille cité aux rues escarpées, où les logements étaient rares et où la noblesse locale se montrait hostile aux étrangers, qui lui faisaient la vie chère. Une épître en vers du licencié Orozco, écrite précisément en 1560, formule de la façon la plus pittoresque les doléances réciproques. Comme si le roi les avait écoutées, la Cour reçut l’ordre de partir pour Aranjuez, un des châteaux de chasse de Charles-Quint, le 19 mai 1561. bille ne revint jamais à Tolède. Le roi y reparut, pour présider à des fêtes religieuses, telles «pie les translations des reliques de saint Eugène et de sainte Léocadie; il fit continuer les travaux de l’Alcazar; mais la déchéance de Tolède était accomplie, sans avoir été prononcée.
La Cour alla d’ Aranjuez à Madrid: c’est là, dans l’Alcazar de Charles- Ouint, (pie se jouera la tragédie de don Carlos 1568) ; après la mort de son (ils, Philippe II ajouta une aile au palais. 11 ne donna cependant à Madrid aucune prérogative exceptionnelle ; peu de mois avant sa mort, il recevait encore de son médecin une supplique tendant à faire déclarer Madrid Carie perpétua. Après lui, Philippe 111 se laissa entraîner, en 1601, par son favori, le duc de Lerma, à Valladolid où il demeura cinq ans. C’est seulement après une polémique, où Cervantes dit son mol dans le « Licencié Yidriera »), que Madrid ramena à elle et retint définitivement le roi el la Cour.
L’Escorial, monument de la Renaissance. — La capitale de Philippe 11, sa résidence, h; centre de sa puissance, «pii s’étendait encore sur deux continents, avait été l'œuvre de sa volonté. Quand il lut rappelé en Espagne par la nouvelle de la mort de son père, I un de ses premiers soins fut d’accomplir le vœu qu’il avait formé au lendemain de la vie-