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LE « GENRE » ET LA PEINTURE DE MŒURS

L’école, toutefois, ne s italianise pas tout entière. Tandis que la peinture d « histoire » <d le grand art se voient envahir et se transforment par les influences étrangères, le génie indigène se sauve dans des genres plus abrités, plus humbles ; c’est un second courant qui double le premier, le limite, et absorbe le meilleur de l’esprit national.

Pieter Aertsen, dit Lange Pier ( Amsterdam, 1507 ou 1508; y 1575). — Au premier rang des maîtres qui suivent la tradition de Metzvs et de

LA PEINTURE DANS LES PAYS-BAS A LA FIN DU XVIe SIÈCLE

Hemessen, il faut nommer Pieter Aertsen, le père d une famille d’artistes qui dure quaire générations et compte quatorze peintres. C’était le fils d'un ma relia nd de bas d A msterdam . "N isi ta-l - i 1 I Italie ? C’est proba b le, puisque \ asari parle de lui. En 1542, il obtient droit de bourgeoisie à Anvers et s y marie. Il retourne à Amsterdam en 1557 et y meurt en 1575, inconsolable, dit \ an Mander, de la destruction de ses œuvres par les iconoclastes.

L’artiste, en effet, soit ambition, soil nécessité, fut un fécond peintre d église. Mais la partie neuve de son œuvre esl celle où il détache, pour les traiter à part, les ligures populaires qu’il aimait à placer dans ses tableaux d’autel. Son premier tableau conservé, la Marchande de légumes

Phot. Hanfstaengl.

Fig. 552. — Pieter Aertsen : La Danse des œufs.

(Musée d’Amsterdam.)

de Lille (1543), est à cet égard remarquable. Depuis les bergers de Van der Gœs, on n’avait pas revu en Flandre un pareil réalisme. La physionomie est vulgaire, mais d'un accent presque sauvage. L’auteur de ce dur morceau prépare, à son insu, la voie aux merveilles de Hais, la Bohémienne du Louvre ou la Utile Bobbe de Berlin.

L'oeuvre la plus célèbre de Pieter, la Danse des œufs d’Amsterdam 1557), a l'importance d’une date: c’est le premier exemple d’une scène de mœurs traitée dans ce format, et où la vie réelle devient l'objet suffisant et la matière de l’art. Cette tentative paraît être restée isolée. L'artiste, la plupart du temps, est obligé (c'était l’usage) de déguiser ses recherches sous un litre biblique. Son Christ dans la maison de Lazare, au musée de Bruxelles (1559), est le meilleur exemple de celle classe d’ouvrages. Les éludes sont bien supérieures au tableau. Celles que le peintre a faites pour la figure de Marthe, les deux inoubliables Cuisinières de Bruxelles (1559), sont d'un grand caractère. La Cuisinière debout, la plus belle des deux, est d’une conviction, d une gravité émouvantes.

C’était un homme timide et probe, un peu gauche, voûté sous cette taille trop haute <pii n’en finissait pas, et (pii lui a valu son sobriquet de « Lange Lier » ; scrupuleux, mécontent, gêné dans son art comme dans sa vie ; peintre très original, < pi i n’a pu que deux ou trois fois montrer son originalité; un réaliste, qui découvrait la poésie du inonde réel, un inventeur qui, le premier, nous montrait au foyer, dans la vie

familière, des trésors de sérieux et comme d humble grandeur.

Joachim Buekelaer ou Beukelaer (Anvers, 1550?

•j- 1575). — Joachim Buekelaer, neveu de Pieter, par la femme de celui-ci, Catherine Buekelaer, est encore son meilleur élève et sa doublure.

On a de lui une trentaine de tableaux, dont Naples et Stockholm se partagent la moitié. L auteur y adopte une formule à peu près invariable :

derrière un premier plan encombré de victuailles, que président de grandes ligures de bouchers ou de maraîchères, on voit dans le lointain des personnages microscopiques représentant Jésus chez Lazare ou même VEcce lioino. Il est clair que l’Evangile n’est plus ici qu’une éti-

I’hot Lévy (ils et C".

1 ig. 535. — Joachim Buekelaer : Les Pourvoyeurs. (Musée de Lille.)

quelle, et que l'essentiel est la nature-morte.

Buekelaer manque de goût. Il en « remet » toujours. Il réussissait mal. C est pourtant un peintre d'importance. En isolant la nature morte, en préludant au genre des Snvders et des Fyt, il appelait l’attention sur les accessoires, le côté matériel de la vie. Et puis, au point de vue technique, il enseignait aux peintres le prix de l’exécution. Et enfin, un tableau comme les Pourvoyeurs de Lille est d'un homme qui déjà n’a plus rien à apprendre, et qui sait composer avec quelques éléments naturels, une casaque de laine rouge et le pelage d'un chevreuil, — un étonnant chef-d’œuvre d’harmonie somptueuse.

LA PEINTURE DANS LES PAYS-BAS A LA FIN DU XVI SIÈCLE

Pierre Brueghel, dit le Vieux ou le « Drôle » (Brueghel, près Bréda, vers 1528; -j- Bruxelles, 1564). — Mais les maîtres de ce premier groupe pâlissent devant le groupe suivant, où se continue cette fois la tradition de Jérôme Bosch. C’était un genre mieux adapté aux conditions locales, et surtout il s'y rencontra un homme de génie.

Ce maître, Pierre Bruegel ou Brueghel, comme il signait habiluellement, esl I ancêtre d une dynastie; l'histoire d’une branche de Part pendant un siècle est celle de sa famille. Ses origines sont assez obscures.

l'hot. Hanfslaengl

Fig. 534. — Pierre Brueghel le Vieux : Les Jeux d’Enfants.

(Musée de Vienne.)

Son nom est celui d’un village, voisin de Bréda, en Hollande, ou de Bree, dans la Campine liinbourgeoise. Bien ne prouve d ailleurs que 1 artiste fût un rural. Élève de Pierre Coeck, d’AIost, cel aventureux « reporter » qui lui jusqu à Constantinople en quête de pittoresque, on le trouve, en 1551, embauché dans la boutique de Jérôme Cock, aux Qualre-Vents , et reçu la même année à la guilde d’Anvers. Puis il lait, comme un autre, son tour en Italie, en passant par la France, le Iyrol, Venise, Messine. Il était de retour en 1555, puisque son estampe des Patineurs à la porte d'Anvers porte la date de celte année.

Mais c’était un indépendant, un franc autodidacte, fort peu intéressé par l’art (au moins par l’art des autres), beaucoup plus par la vie. En Italie, il n’a guère vu que le paysage. « On eùl dil, écrit Van Mander,-

qu'il avail avalé montagnes et glaciers, afin de les rejeter au retour sur le papier. » De là ces beaux dessins que nous avons au Louvre, et que Mariette égale à ceux du maître de Cadore. Il rhabillait aussi, pour le compte de Cock, des dessins de Jérôme Bosch, dont cinquante ans n'avaient pas épuisé le succès, et dut à ces pastiches le surnom de Brueghel le Drôle et celui d'un « nouveau Bosch ».

11 y avait pourtant en lui une force immense, qui perce de jour en jour sous les imitations. C’était d’abord un don prodigieux de vie, une mémoire d’observateur dont à peine trouverait-on l’égale dans la peinture. Comme dit Van Mander, il « avale » et il « rend ». Ce naturalisme profond distingue déjà Brueghel du romantisme de Jérôme Bosch : il n'en diffère pas moins par la qualité de son humour. Il n’a que peu de goût pour les diableries, les sabbats, pour ces rêves bizarres où le Moyen Age s’accouple en grimaçant à l’Age Moderne. Il a son fantastique à lui, qui sort, non du caprice, mais d’une sensation directe et visionnaire de la vie.

Ce double sentiment, cette étrange puissance réaliste et hallucinée, se dessinent déjà dans les estampes du maître; le peintre se dégage du graveur. En attendant, ce long stage dans la boutique des Qualre-Vents u aura pas été inutile. L artiste y prend conscience des besoins du public. Il se mêle franchement aux idées de son temps. Il s’amuse aux spectacles des « chambres de rhétorique », à ce théâtre de soties, de farces, de « revues », où passent à mesure les événements du jour. Mais à la comédie des planches, il préfère déjà la comédie humaine. Avec l'inséparable Franckert, l’amateur et le marchand d’Anvers, il se plaît à courir, sous des habits de paysan, les foires, les kermesses, les noces de campagne. Ainsi s’accumulait en lui la matière de son œuvre; et il va « rendre » maintenant, en dix ans, ce qu'il avail englouti dans-les années précédentes.

Son premier tableau conservé est la série des douze Proverbes de la collection Van den Bergh, à Anvers (1558). L’auteur se ressent encore de l'influence de Jérôme Bosch. En 1562, la Chute des Anges, de Bruxelles, passerait, sans la signature, pour un tableau de Bosch lui-même. Deux tableaux antérieurs, de 1550 et de 1560, le Duel de Mardi-Gras et de Carême- Prenant et les admirables Jeux d'enfants, l'un et l’autre au musée de Vienne le seul musée du monde pour connaître Brueghel), manifestent en revanche une personnalité de premier ordre. Ce sont des collections de faits, un déballage d instantanés peut-être un peu décousus, mais d’un mouvement forcené, d’une trépidation, d'une frénésie de vie — C’est alors que l’artiste, conscient de sa force, se décide à secouer ses chaînes. Il achève de rompre avec batelier de Cock; il liquide une vieille liaison qui lui restait de son passé, se marie, et s'installe à Bruxelles avec sa femme et sa belle-mère (1565).

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Cetle période de sérénité, de bonheur domestique est marquée, chose curieuse ! par des œuvres d'un caractère étrangement pessimiste. L’œuvre type de cette époque est le fameux Tondo de Naples, le sombré Misanthrope 1565) :

« Oiu dot de werell is fol ougetreu Darr om gha ik in den ru. »

« A cause des perfidies du monde, voilà pourquoi je suis en deuil — » Sans doute, gardons-nous de prendre l’artiste pour un d penseur ». Nul ne sail ce qu’il a mis dans son art de lui-même.

Et . pourtant !... Ni le tumultueux Triomphe de la mort du Prado, ni l'affreuse Furie, la sorcière Dalle Cadet, de la collection \ a n d en Bergh (1565), ne sont des conceptions tranquilles et de sang-froid.

Un y seid l’obsession du mal, quelque chose d « apocalyptique ».

Et, si loin que l’artiste regarde dans le passé, c’est partout le même

spectacle de drames et de folies. C'est la Tour de Babel et la Bataille des

Philistins (Vienne, 1565), prodigieuses visions épiques en miniature

C'est le tragique Portement de croix (Vienne, 1565), traité en lail divers, avec sa populace pour qui la mort d’un homme est toujours une fête; — c’est le Dénombrement de Bethléem (Bruxelles, 1566) et son « pendant » viennois, le Massacre des Innocents, deux œuvres d’un prix unique, avec leurs admirables paysages d’hiver, leurs décors de villages flamands aux loits coiffés de neige, — et on ne sait quel accent de rage concentrée, qui fait deviner ici quelque chose comme les pages lacérées, les lambeaux d'un journal des « misères de la guerre ».

A partir de ce moment, le calme paraît renaître. Lassitude ou prudence, l’artiste supprime toute allusion aux choses contemporaines. Il ne peint plus la vie que dans ses Iraits éternels. Les trois paysages de

Oiu.ûHr Dr 'ilirrrlr ia for oiijjpni Soir mu o(io fr mùrnru

Phot. Alinari.

Fig. 535. Pierre Brueghel le Vieux : Le Misanthrope.

(Musée de Naples.)

\ ienne, auxquels se joint c< * 1 1 1 i de la collection Lobkowilz, comptent parmi les plus beaux qu il y ait dans aucune école. Ce sont sans doute les restes d une série des « Mois », et depuis les Limbourg, rien n’égale en ce genre limportance de ces chefs-d œuvre.

Ce sont des paysages de formes composites, où l’artiste associe des Ira gm eut s empruntés à diverses natures. Bruegliel a dégagé une émotion profonde de ces vastes symphonies de choses. L’immense scène de fond,

Phol Bruckniann

Fig. 556. — Pierre Brueghel le Vieux :

Paysage d’hiver. Février. Les Chasseurs dans la neige. (Musée Impérial de Vienne.)

le développement des lointains ajoutent une majesté aux épisodes des premiers plans, aux petits tableaux rustiques des occupations de chaque saison; les « gestes » des paysans, la fenaison, la greffe, la rentrée des troupeaux, participent au rythme de la vie universelle. L impression générale est triste. Une mélancolie résignée s’exprime dans les ciels sourds, la lumière soucieuse, les nuages, les brumes. Nulle fadeur pastorale, aucune convention d idylle. On s’explique le goût de Millet pour ce sérieux ancêtre. La Journée sombre, les Chasseurs dans la neige sont sublimes. Ce petit groupe de chiens, de chasseurs harassés, se détachant en silhouettes sombres sur le blanc terne du paysage; 1 immense horizon pâle sous l'immense ciel gris; ces deux grandes valeurs atones, se déployant sans accident jusqu’à perte de vue, remplissant tout

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