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l'espace, — c’est toute la torpeur de l'hiver, le vide, l'inertie, le silence devenus visibles.
Des motifs comme celui des chasseurs tendaient, par leur importance même, à se séparer de l’ensemble et à se détacher. Dans son évolution suprême, Brueghel en arrive en effet à concevoir la formule du petit tableau «hollandais». Il réduit le nombre de ses personnages, simplifie les décors, élimine les derniers vestiges romantiques, se borne de plus en plus à la réalité. Dans le Berger fuyant le loup, de la collection Johnson, le Dénicheur , de Vienne, la Pie sur le gibet, de Darmstadt 1568), — son chefd'œuvre, disait-il, — il abjure tout vain pittoresque., toute recherche
Phot. Alinari
Fig. 557. — Pierre Brueghel le Vieux : La Parabole des Aveugles.
(Musée de Naples.)
étrangère à l imitation de la vie. L’esprit, le goût plus mûrs corrigent les premières turbulences. L’émail esl plus précieux, le ton plus délicat, l'enveloppe plus line. De la somme de ses expériences, l'artiste a dégagé la notion d'un « art ».
Ce sont ses œuvres les plus calmes, les plus sages et les plus fleuries, celles où directement il annonce deniers. Mais ces pages charmantes contiennent-elles son dernier mot? Van Mander nous apprend que, sur son lit de mort, il fit détruire un las d’esquisses compromettantes. Mais peut-être qu'une œuvre par bonheur conservée, la Parabole des Aveugles du musée de Naples 1568), jette quelque lueur sur ces œuvres perdues.
C’est la parabole de l’Evangile, un sujet familier au théâtre des Chambres de rhétorique; Bosch l’avait traité plus d’une fois. Brueghel revient hardiment à ce thème classique et puise une nouvelle force dans la tradition. La peinture esl de toute beauté. Le paysage, d’abord, peutêtre le premier où la campagne flamande fasse à elle seule les frais d’un
si vaste décor; et puis, sur ce fond paisible, c'est le défilé des ridicules et lamentables personnages. Comiques et pitoyables, avec leurs gros yeux blancs et leurs visages stupides, ils vont, branlants et trébuchants, d’une allure mécanique; déjà le chef de file a culbuté dans la rivière, le suivant, inquiet, chancelle, roule à son tour; mais la queue suit h1 mouvement et. sans se douter de rien, avance vers le gouffre. Les tètes sont merveilleuses. Chaque physionomie est un type. Les formes agrandies communiquent à l’œuvre une portée générale, si bien que ce monôme de pauvres niais, allant à l’aveuglette à la ruine, à la mort, devient une vision de l'humaine folie.
Ce chef-d’œuvre navrant est le testament de l'auteur. Est-ce la conclusion où il se serait tenu, s’il avait vécu davantage? Entre l’optimisme des Kermesses et le désenchantement du Misanthrope et des Aveupies, lequel finalement 1 emporte? La Flandre n’a voulu voir en lui que le maître « Drôle » ; les modernes voient plutôt le côté âpre et triste. Quoi qu’il en soit, peu d’hommes ont exercé sur l'art une plus grande influencée Lorsqu'il mourut, en pleine force, à quarante ans, il laissait la formule et les modèles d’un art (pii n’avait pas d’exemples, et qui devait être dans la suite l’art national des Pays-Bas; il inaugure Téniers, Brouwer et leurs émules, (pii ne seront que sa monnaie. Rubens lui rend hommage et recherche ses tableaux. 11 est le père et le roi du « genre ». En regard des écoles théologiques ou héroïques, soumises à des conceptions idéales et absolues, il crée la plus vivante des écoles modernes, une sorte d’école occidentale (b « Okijo-yé », — celle (pii, renonçant à peindre les héros et les dieux, se consacre aux « figures de ce monde (pii passe ».
Pierjre Bruegiiel IL dit le Jeune ou Brueghel d Enfer Bruxelles, 1564; Anvers, 1657 ou 1658). — Deux des fils de Brueghel furent peintres à leur tour et contribuèrent pour leur part à la gloire de la famille. L’aîné n’est guère en tout que le reflet de son père. Son surnom de Brueghel d’Enfer, il le doit aux lueurs, aux rougeurs d’incendie (pii empourprent souvent ses horizons, et que le vieux Pierre Ier avait allumés lui-même au fond de ses tableaux. Son œuvre, (pii se confond avec l’œuvre paternelle, ne consiste qu’en copies et en répétitions. La plupart des répliques qu’on trouve dans les musées de certains Brueghels célèbres, sont de sa main. Ainsi nous conservons le souvenir d’originaux perdus. A ce litre la Prédication de saint demi, à Dresde, la Procession de Bruxelles, les Paysans attaqués de I I Diversité de Stockholm, sont des œuvres qui complètent le catalogue du grand Brueghel. Et puis, elles nous prouvent le succès de son genre, puisque soixante ans après lui, ses compositions ne cessaient pas d’ètre demandées.
LA PEINTURE DANS LES PAYS-BAS A LA FIA DU XY1 SIÈCLE
Jax Brueghel I, dit Brueghel de Velours (Bruxelles, 15(15 ; Anvers, 13 janvier 162a). — Le cadel des Brueghel se créa au contraire un genre particulier, grâce auquel il se lit un nom considérable. Dans un séjour de trois années à Borne et à Milan (1593-1596), il noua des relations étroites avec le cardinal Frédéric Borromée et toujours demeura le favori des grands. Membre de « la \ iolette », propriétaire, peintre de Leurs Altesses, I archiduchesse daigne, avec le cardinal, tenir sur les fonts une de ses filles. Et son goût de la toilette, des étoffes coûteuses, le fait surnommer Brueghel « de Velours ».
Formé par sa grand’mère Maria Verhulst, la femme du vieux Pierre Coeck, il lui resta toujours des traces de son éducation de miniaturiste, quelque chose de féminin. Ses œuvres à personnages, la Prédication de saint Norbert 1 Bruxelles) ou la Bataille d'Arbelles, au Louvre, sont sans solidité. L’artiste est beaucoup plus à l'aise dans ses petits paysages, comme le Pont de Talavera de la collection La Gaze (1610), d’un détail infini dans leurs dimensions minuscules. Mais son besoin de précision le poussant à détailler encore, il finit par nqplus voir dans la nature que les herbes, les fleurs, les animaux. G’esl là qu’il est supérieur. II avait des instincts de botaniste et d’entomologiste, un scrupule d’enlumineur ou de joaillier pour exprimer le tissu d’un pétale, le corselet d'un scarabée, le velours d’une chenille. 11 faisait le voyage de Bruxelles pour se procurer des plantes rares. 11 parvenait à rendre toutes ces menues choses dans une peinture singulièrement précise el émaillée, dont l’étonnant « fini » faisait l’enchantement des. amateurs. 11 réunissait ces études dans des cadres ingénieux, formant habituellement des «séries», les Cinq sens, les Quatre saisons, les Quatre âges ou les Quatre éléments, agrémentés d’un petit sujet mythologique pour animer la nature morte. Ce genre terriblement factice, avec sa peinture acérée, sèche, égale, fatigante, ravissait le public. On trouve de ces séries partout, à Madrid, à Dresde, au Louvre; les plus anciennes sont celles de l’Ambrosienne de Milan (1595). Les plus grands maîtres ne dédaignaient pas d’associer leur nom aux ouvrages de Brueghel. Rubens, pour .enguirlander sa Madone du Louvre, recourt au merveilleux « fleuriste »; et le plus perlé peut-être de ses nus féminins, sa plus séduisante figure d’Eve, il l’a faite pour orner un paysage de son ami, le Paradis terrestre de La Haye. Jan Brueghel de Velours mourut du choléra en 1625. Sa tille Anne épousa Téniers en 1638. et Rubens assista comme témoin au mariage.
A la suite de Brueghel : Denis Van Alsloot (Bruxelles v. 1570; j avant 1628). — Brueghel n’a pas laissé d’héritier de son génie, mais son influence acheva de libérer le « genre » et de constituer à part la représentation des choses de la vie.
C’est ce lien qui permet de rattacher à lui quelques artistes qu’il n’a pas connus, et qui sont exactement les contemporains de ses fils. L’un des plus curieux est Denis Van Alsloot, un Bruxellois que nous voyons, en 1590, franc-maître et peintre de la cour. C’est à ce lilre qu'il peignit, en 1616, les six tableaux de VOinmeganck ou procession annuelle à Notre- Dame-du-Sablon, série dont quatre pièces subsistent, partagées entre le Prado et le South-Kensington. L’œuvre est nulle, mais d'un vif intérêt de curiosité. Une copie partielle a été recueillie à Bruxelles.
Le même musée possède de ce maître assez rare quelques tableaux plus agréables, échelonnés de 1612 à 1620, et faits en collaboration avec
Fig. 558. — Sébastien Vrancx : L’Attaque du convoi.
(Musée du Prado.)
Phot. Hanfstaengl.
Henri de Clerck. La Fête populaire à Tervueren est une œuvre presque charmante. Ce peintre des galas officiels inaugure le genre de Van der Meulen.
Sébastien Vrancx ou Franck (Anvers, 1573-1647). — Cet élève de Van Noorl et de Borne, où il alla en 1597, était un esprit très divers, éerivassier, rhétoriqueur, el qui brocha, entre deux tableaux, une douzaine de comédies. Il était de plus capitaine de la garde civique, et Van Dyck le représente une épée au côté.
Ses œuvres, comme lui-même, sont d’une grande variété : un Combat de. s Lapithes (Parme, 1600), les Œuvres de miséricorde (Hanovre, I00<S), des vues de la Villa Médicis (Naples, 1615), des scènes de patinage et des intérieurs d’églises. Mais Vrancx aimait les chevaux, le bruit, et c'est ce qui le conduisit au genre qu'il adopta. A partir de 1620, il n’est plus à peu
LA PEINTURE DANS LES PAYS-BAS A LA FIN DU XXIe SIÈCLE
près qu un anecdotier militaire. Son Combat de Bréauté fut son plus grand succès. \ an Mander dit que personne ne rendait mieux que lui la fumée du canon. Ce pelil « batailliste » agile et pétulant prélude à Wouvvermann et à K. Dujardin.
David \ inckboons (Malines, 1578; Amsterdam, 1629). — David \ inckboons joua toutefois un rôle plus important. D Anvers, où se passa son enfance, il vint de bonne heure à Amsterdam, où ou le trouve établi en 1 591 . Cet émigré introduisit en Hollande le « genre ».
Il y avait des précurseurs, comme ce Gilles Congniet, d’Anvers, fixé à Amsterdam dès 1586, et qui meurt à Hambourg dans la dernière année du siècle. Il nous reste fort peu d’ouvrages de Congniet. (A Anvers, une page superbe : le portrait de Pierson la llues , tambour du Vieux Serment de 1 Arc, 1581 . Yan Mander goûte ses effets de nuit : c’en est un justement que la Loterie tirée au « Ru stand » au profil de l hôpital des fous (Amsterdam, 1592). Et c’est un « nocturne » du même genre, placé à l’hospice des Vieillards, qui se trouve èire la première œuvre conservée de \ inckboons ( 1605). Cette classe d’ouvrages est d’un goût bien « hollandais » : il est remarquable que l’auteur soit étranger.
Dans le même sentiment de réalisme pittoresque, \ inckboons faisait des scènes de chasse, des Attaques de brigands , des Kermesses , des sujets relig ieux traités en scènes populaires. Tout cela est de troisième ordre, mais c’était neuf pour la Hollande, et certaines séries, comme les Misères du paysan , ou les deux « pendants » d’Amsterdam, le Fléau des paysans et la Revanche des paysans, sont des documents importants, sous leur aspect un peu « chromo », sur l'état des campagnes à la fin de la guerre. C’était le premier fonds de la peinture de mœurs « j ne ce Flamand importait ainsi à Amsterdam, y faisant, avec une rare entente de 1 « actualité», fructifier la tradition du vieux Brueghel.
Les débuts du « genre » en Hollande. — En effet, le « genre » en Hollande est d’origine flamande. Le meilleur talent indigène, Pieter Aertsen, était mort peu connu, sans promulguer de résultats certains. Ses successeurs ne parviennent pas non plus à rien fonder.
Leyde se distingue pourtant par des essais remarquables. Son patriotisme faillit devenir le principe d’un art original. Les six curieux tableaux d’Isaac van Swanenburgh 154?. -1614), où ce peintre, maire de la ville, décrit les opérations successives de la fabrication des draps, industrie nationale, sont l’exemple de ce qu’aurait pu être cet art municipal. Par malheur Swanenburgh est un artiste médiocre; quant à Pieter van Veen (1562-1629), ce n’est qu’un amateur, et son grand tableau du musée, Y Arrivée des gueux de mer, tableau pour lequel l’auteur reçut,
en 1614, une coupe d’honneur en argent, reste une indication (pii ne tnt pas suivie.
A la tin du xvie siècle, l'influence de Brueghel est toujours dominante; elle se marque dans les œuvres anémiques d’Averkamp et d’Arent Arentsen. Hendrick Averkamp ( 1 585- 1 (»65) , le sourd-muet de Campen, n a jamais fait qu’un seul tableau, comme stéréotypé : un tableau de patineurs à personnages lilliputiens, d’une coloration aigre et marbrée. Arent Arentsen ( Amsterdam, 1586-1035), le petil-tils de l’auteur de la Danse des
Phot. Lévy fils et C,c.
Fig. 539. — Adrien van de Venne : La Pèche des âmes.
( M u sée d ’ A ms terdam . )
œufs, représente des scènes des polders, en petites grisailles -indécises, touchantes de dénuement et de simplicité.
Adrien van de Venne, de Delft (1589-1602), est une figure plus curieuse. Ce petit-maître, ami de Jacob Cats et poète lui-mème, peintre de la famille d'Orange et des princes de Danemark, est l’auteur d’un genre personnel d’actualités religieuses, morales, politiques. Son tableau de la Déclic des âmes ( Amsterdam, 1014) est tout à fait curieux. On voit un large fleuve où deux barques différentes opèrent des sauvetages : l'une, amplement munie de lignes, de filets, est montée par le pape, des moines, dos capucins; mais, en dépit de leurs amorces, les nageurs en danger ne veulent rien savoir, et s’empressent autour de l’autre barque, conduite par un équipage réformé. Deux peuples, massés sur chaque rive, assistent à la scène. Le divorce est consommé : il y a désormais deux nations au lieu d’une, et le lleuve qui les sépare va bientôt démarquer deux idéals, deux arts.
Pour le moment, les choses ne font encore que s’entrevoir. Van de
LA PEINTURE DANS LES PAYS-BAS A LA FIN I HT XVI SIÈCLE
Venue n’est pas de taille à renouveler un style. Ses deux petites toiles historiques de 1616 et de 1618, V Allégorie du Louvre sur la paix de 1600 et le Prince Maurice à la foire de Ryswick (Amsterdam), sont des pages d'un émail piquant , mais d effet bariolé, dans la manière précieuse de Bruegliel de \ elours. Dans la suite, le peintre simplifie cette palette trop vive : le moraliste, le satirique se dégagent du chroniqueur. Ses grisailles d Amsterdam, Plus yue pauvres!... Lamentable! .. . Misères finies... 1621- 1622), sont de petits drames populaires, des esquisses concises et pathétiques. L’effet se circonscrit, l’exécution se libère de la miniature : c’est 1 humour éloquent de \ inckboons et du vieux Bruegliel, mais avec un côté sentimental et « littéraire » que n’a jamais eu ce dernier.
La Hollande avait droit à un art plus « hollandais ».