‹ Histoire de l'art (volume 2)Chapitre 50 sur 79 · LE PAYSAGE · texte numérisé non relu

LE PAYSAGE

« Les peintres de notre pays, écrit Van Mander, ont une prédilection marquée pour le paysage. Ils sont habiles dans ce genre, au rebours des Italiens, «pii avouent que nous sommes de bons paysagistes, et qui se qualifient de maîtres en l'art des figures. »

En effet, 1 imitation de la vie devait amener celle du décor de la vie. Quelques-uns des plus beaux paysages du siècle sont de Bruegliel. Le paysage, conçu comme la « fin » de l’art, est une création originale du Nord» Michel-Ange critique avec mauvaise humeur 1<‘S petits ponts, les pet i tes rivières, les petites cabanes, les mille détails extérieurs où h's peintres flamands se noient avec délices. 11 y a là, au fond, deux idées opposées du monde et de la vie : l'une «pii subordonne tout à l'homme, lui soumet l’univers, et s'appelle l’humanisme; l'autre, pour laquelle l’homme n’est pas dans la nature « un empire dans un empire », mais une des figures multiples et périssables «pie font, défont sans cesse h*s forces de la vie.

C’est avec Blés et Patenier qu’apparaît, ou l’a vu, cette notion du paysage traité pour lui-même, comme source du plaisir esthétique. Mais ces deux maîtres fort bizarres se faisaient «l<* ce plaisir une idée singulière. Où vont-ils prendre leurs roches absurdes, leurs ciels trop bleus, leurs arbres vert-bouteille, leurs ombres d’encre? Celte fantasmagorie demeure une règle au xvie siècle. Le goût «lu paysage, dans sa forme première, est celui d«'s curiosités et des caprices de la nature, c’est-à-dire des endroits où elle est 1<‘ moins « naturelle ». L’esprit commence rarement par ce «pii est simple. Il se prend tout de suit»' aux traits saillants

des choses, ou plutôt à ceux qui l'étonnent; ce n'est que peu à peu qu'il découvre le charme des choses communes et ordinaires.

La génération de Bruegiiel : les Mostaert et les \ ai.kenborch. — L’ingénu romantisme de cette première époque n’en a pas moins sa grâce : on se promène dans la nature comme à travers une féerie, un jardin de merveilles, où le goût du rare, de l'inédit, parfois fait rencontrer des réalités fort nouvelles.

Tel est le cas pour Lucas Gassel (Helmont 150. ?-1565?), dont le tableau de 1544, au musée de Bruxelles, — un site noir, accidenté, où travaillent des mineurs, — a un cachet si personnel. Les frères François et Gilles Mostaert, de Hulst, nés en 1554, sont mal connus. François était l'élève de Blés et mourut vers 1560, âgé de trente ans à peine. On attribue à Gilles deux tableaux au musée d'Anvers. Ses seuls ouvrages incontestables sont une Fuite en Egypte du musée de Stockholm, datée de 1575, et une Kermesse à Prague, dans la galerie Nostitz, datée de 1579, très proches de la manière de Jan Mandyn, dont Gilles avait été l’élève. 11 mourut après 1598.

Hans Bol, né à Malines en 1554, mourut à Amsterdam en 1595. Son fin Panorama d Anvers au musée de Bruxelles (1572), sa petite Auberge de Berlin, donnent l'idée d'un joli talent un peu menu. Ses vrais moyens étaient la gouache et la miniature. Le cabinet de Dresde possède de lui neuf aquarelles, et la Bibliothèque Nationale, le minuscule bréviaire qu'il exécuta en 1582 pour le duc de Brabant.

Ce goût de la miniature et du pittoresque en petit parait propre alors à Malines, et se retrouve chez les frères Valckenborch. L’aîné, Lucas, naquit en 1540 et mourut vers 1622. Ses idées religieuses l'obligèrent à s'expatrier; on le trouve à Liège, à Francfort, à Nüremberg; à Linz, c'est un petit maître raffiné, un exécutant précieux dans ces formats réduits où il fait tenir des montagnes, et où l’exiguïté devient une surprise. Il aimait les falaises calcaires, bizarrement trouées par les eaux; par un étroit perluis de roches, comme par le trou d’une serrure, il fait apercevoir des plaines, des collines, des fleuves, des villes, des ports avec leurs fourmilières humaines; le public raffolait de ces jolis bibelots; le musée du Belvédère en conserve une douzaine, provenant de l'archiduc Mathias (datés de 1586 à 1598). Le même musée comprend onze peintures des Mois , par Martin de Valckenborch, le cadet de Luc et son élève 1 542après 1664).

Tandis que le paysage se dissipe à Malines en caprices romanesques, d'autres peintres, surtout à Anvers, le ramènent à un ton plus vrai. Jacques Grimmer i 1526-1590) a signé, en 1578, une Vue du Kiel, à Anvers (au musée d'Anvers), qui, avec son développement un peu panoramique, offre un

LA PEINTURE DANS LES PAYS-BAS A LA FIN DU XYP SIÈCLE

grand sentiment de l’espace. De Cornelis Molenaer, on ne sait presque rien. Il s inscrit à la guilde d Anvers en 1564. C 'ôta i 1 un pauvre diable, qui travaillait à la journée. « Une journée entière se payait un thaler; un fond de paysage ou un pelil terrain, sept sous. » 11 y a de lui à Berlin un morceau remarquable : un rayon de soleil glisse entre deux nuages et promène sur un coin de terre sa lueur incertaine. Première apparition de la vie lugitive de 1 atmosphère, du vague clair-obscur des campagnes.

Gilles de Comxxloo et son cercle. — En ce sens, les progrès décisifs furent l'ouvrage d'un autre Anversois, Gilles de Coninxloo (1544après 1604). Exilé pour cause de religion, il passa une dizaine d années à Francfort et dans le Frankenthal, puis vint se fixer à Amsterdam, où Van Mander l a connu.

Ses œuvres sont devenues très rares. Les plus connues sont les deux Paysages boisés de la galerie Lichtenstein, à Vienne, datés de 1598 et de 1604. Coninxloo niasse ses feuillages d’une manière toute nouvelle. « Les arbres, dit van Mander, qui étaient un peu secs et dépouillés, deviennent plus feuillus et poussent à vue d’œil. » Mais son principal titre est d’avoir formulé quelques-unes des lois de la perspective aérienne. Les paysages de Patenier et de Blés se silhouettent durement sur le ciel et ne reculent pas; les distances n’y ôtent rien à la précision des objets. Coninxloo observa que la masse d'air interposée entre l'œil et les lointains efface les contours, arrondit les arêtes, décolore les choses et les fond indistinctement dans une vapeur bleuâtre. Pour exprimer ces faits, il partage habituellement l’étendue en trois zones, en trois bandes de terrain de valeur de plus en plus faible : la plus grande force au premier plan et appuyée au cadre, plus loin les teintes moyennes, les colorations variées, qui vont se perdre enfin au bout de l’horizon dans la demi-teinte vaporeuse. Grâce à cet artifice, à ce plan intermédiaire placé entre les notes extrêmes, le paysage se construit en profondeur comme en largeur, les distances deviennent perceptibles, les lointains se mettent à fuir —

Cette formule des « Trois tons », le premier principe positif qui eût été découvert par un paysagiste, fut instantanément adoptée par les peintres. C'est une méthode qui va servir de base pour un siècle. Ce qu elle a de conventionnel apparaît toutefois dans les œuvres de l'Anversois Josse de Momper (1564-1635). Ses peintures plaisaient pourtant en Allemagne. Dresde seul en a huit.

Roelandt Savery, de Courtrai (1576-1639), esl beaucoup plus sincère et plus intéressant. Elève de Hans Bol à Amsterdam, l'empereur Rodolphe l’envoie en « mission » pittoresque dans le Tyrol. En 1616, il est de nouveau à Amsterdam, et de là se fixe à Utrecht, où il vécut encore vingt ans.

Nul n’a plus contribué à faire sortir le paysage du monde de la fiction

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