‹ Histoire de l'art (volume 2)Chapitre 5 sur 79 · LES VÉNITIENS- VÉRONÈSE ET TINTORET · texte numérisé non relu

LES VÉNITIENS- VÉRONÈSE ET TINTORET

Elèves et imitateurs de Titien. — On peut dire que toute la peinture vénitienne, dès le second tiers du xvie siècle, se rattache à Titien; élèves ou imitateurs, des plus grands aux plus médiocres, les artistes affluent de toutes parts vers batelier célèbre. Un de ces élèves, Giovanni Calcar, ou plus exactement Johann Stephan von Calcker, car il esl Allemand, du duché de Clèves, est l’auteur de ce beau portrait qu’on voit au Louvre, d'un homme jeune, en pourpoint noir à manches violettes, qui s’accoude au socle d'une colonne; ce n’est pas, comme on l’a cru, le savant André Vesale, auteur d’un Traité d Anatomie dont Calcar a dessiné les planches, mais un membre de la famille del Buono de Venise; la peinture porte l'inscription : anno 1540, aetatis XXVI. Joachim Sandrart a également attribué à Calcar, mais ce n’est nullement démontré, les très beaux portraits gravés sur bois qui illustrent, en 1568, la deuxième édition des Vite de Vasari. Ce Calcar, né vers 1500, meurt à Naples en 1546. Un autre élève, Andrea Meldolla, surnommé Schiavone, né à Sebenico en 1522, a orné les façades des palais vénitiens de fresques aujourd’hui détruites; mais il reste de lui un assez grand nombre de petits tableaux, répartis en divers Musées (Vienne n’en possède pas moins de dix-neuf), où il a traité

indifféremment, à l'exemple de son maître, tous les sujets de la mythologie ou de la Bible. Il meurt en 1 58*2, toujours actif, mais incliné vers une mièvrerie on l'on reconnaît l'influence du Parmesan. Des peintres comme Polidoro Lan/.iani, portraitiste A Isabelle d Este (collection de Mrs. Gardner, à Boston) et de la famille Morosini (Musée Jacquemart- \ndré, à Paris), auteur de gracieuses Madones, d Adorât ions des Mages (d des Bergers, de Saintes Familles et de tant d’autres sujets pieux (il meurt en 1565). Domenico Caprioli, portraitiste de Titien et des Grimani il meurt en 1560), Francesco Beccaruzzi, bien d’autres encore, dont les noms ont à peine survécu, n'imitent pas seulement l ilien, mais Bonifazio, Pordenone et, pour finir, Véronèse. V \ érone, la dynastie des Bonifa/.io continue d’être féconde; Bonifazio le jeune (1494-la53) et Bonifazio \ eneziano travaillent à emplir 1rs églises de grandes compositions lumineuses et faciles, d ailleurs aussi dénuées que possible de sentiment ou même d’esprit.

Paris Bordone. — Cependant, parmi ces disciples de Titien, il en est un, le plus fidèle de tous, qui mérite mieux qu’une rapide louange. Paris Bordone naît en 1500, dans la jolie ville de T révise, où toute une tribu de peintres, les Pennacchi, continue les traditions des Bellini (le dernier, Girolamo, doit voyager et modifier sa manière à Bologne). Il va se former à Venise dans l'atelier de Titien, mais ne s interdit point de regarder 1rs œuvres de Giorgione, de Palma, de Tintoret; il se les assimile même assez bien pour que de trop nombreuses réminiscences, involontaires ou non, aient permis plus d’une fois de confondre certaines de ses compositions avec celles de ces maîtres. Il a laissé des portraits de jeunes femmes qui rappellent singulièrement, par leur ampleur de formes. et leur vir puissante, ceux de Palma. et qui ne s’en distinguent que par un ton rougeâtre et peu agréable des chairs; son portrait d'homme en noir du Palais Brignole, à Gênes, est d’ailleurs tout à fait digne de T itien. Parmi ses tableaux religieux, il y a plusieurs Saintes Familles [h Borne, à Milan, à Londres, à Glasgow, à Dresde), une très belle Adorai ion des Bergers (au dôme de F révise), des Madones et des Saints; ses tableaux mythologiques ne sont pas moins nombreux: des Allégories (à \ ienne, à Milan), Jupiter et Antiope, Vénus et Mars (à la villa Borghèse et au Palais Doria de Borne); Apollon et Marsgas, Diane chasseresse (à Dresde); mais aucune de ces toiles im vaut celle de l'Académie de Venise, provenant de la Scinda de Saint- Marc. le Bêcheur remettant l'anneau de saint Marc au doge[i ig. 505). C’est une scène historique composée avec tout le charme pittoresque d'un tableau de genre. Le doge, entouré des membres du Conseil, est assis sous un vaste portique de marbre, dont l’escalier, orné de bas-reliefs, descend vers le quai où une gondole est amarrée. I n vieux pêcheur à demi nu, suivi

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d'un magistrat à simarre rose et fleurie, gravit les degrés, et tend au doge 1 anneau de saint Marc. Des seigneurs groupés et conversant, plus loin

l‘hot. Al mari.

Fig. 505. Un pêcheur remet l’anneau de saint Marc au Doge, par Paris Bordone.

(Académie des Beaux-Arts, Venise.)

des promeneurs, un soleil lumineux sur les dalles «pie bordent de nobles édifices de marbre entrevus sous l’arche du portique, tout cela forme une scène à la fois pompeuse et joyeuse, familière d’esprit et solennelle d’expression, que la magie d'une couleur chaude et ambrée revêt d'une poésie

profonde. L’anecdote se relie, après un demi-siècle, à celles que Carpaccio traitait avec sa délicieuse ingénuité pour la Scuola de Sainte-l isule , ici,

F ingénuité est remplacée par un sens décoratif très sûr, et auquel il ne manque, pour atteindre la perfection, qu un peu de 1 aisance et de la fantaisie merveilleuses de Véronèse. Le chef-d’œuvre de Paris Bordone, dont la date nous est inconnue, mais qui appartient évidemment a la maturité de l’artiste, mort à Venise en 1571, clôt une série que remplacent désormais les allégories triomphales.

Paul Véronèse. — Le grand et heureux rival de 1 itien, le maître le plus brillant de la peinture vénitienne au seizième siècle, celui dont l’influence s’est propagée le plus longtemps et le plus loin, n a été qu un (ils adoptif de Venise; mais il a rendu mieux que nul autre, et comme un don de sa propre nature, le génie sensuel et lumineux de la cité des eaux. La joyeuse magie des couleurs qui flotte dans I atmosphère humide des canaux, les murs incrustés de marbres pareils à des tapis, les colonnes roses et blondes et les coupoles d’argent dans le ciel bleu, ces architectures qui vivent et se meuvent aux reflets des lagunes, ont fait le décor incessamment renouvelé de ses compositions; là, dans les hautes salles ouvertes sur le ciel et sur l’eau, tout au long des escaliers dont les marches plongent dans les vagues et dont le sommet se couronne de portiques, il a introduit les dieux de l’Olympe et les saints du christianisme, et surtout la foule bigarrée, multipliée à plaisir, du peuple vénitien : nobles et riches seigneurs, belles dames et courtisanes, bouffons et nains, pêcheurs, gondoliers; tous harmonieusement, assemblés, modérément soucieux des drames de l’existence, heureux de vivre et de participer aux fêtes de la couleur; la vie, aux yeux de ce grand peintre, n’est que le plus beau des vêtements. Les jeux du* soleil sur la soie d’une robe ou sur l’or d’une chevelure, et les nuances infiniment douces de l’argent et des perles mariées aux tons superbes du rubis, du saphir et de l’émeraude suffiraient à son inspiration, s’il n’était d’abord un metteur en scène incomparable; il ordonne ces multitudes au rythme de sa musique. Aussi bien, avec quelle juste conscience de sa vraie gloire, avec quelle jouissance profonde ne s’est-il pas représenté lui-même au centre de son immense toile des Noces de Cana , assis et jouant de la viole, tandis que Titien auprès de lui, et Palma et' I intoret 1 accompagnent de leurs instruments! mais le chef de l'orchestre et le vrai maître du concert, c’est lui, le robuste et paisible et souriaul Paul Véronèse.

Lliose surprenante, cet admirable artiste, le rénovateur d’un art dont on pouvait croire qu’il avait tout dit, et l’initiateur de la peinture moderne, n’a pas encore été célébré comme il le mérite; quelques petits livres, louables sans doute, les recherches personnelles et les brillantes études

LA PEINTURE ITALIENNE

trop brèves d’Yriarte nous ont introduits dans sa familiarité; mais à qui voudrait le raconter à loisir, presque tout serait à reprendre (l’excellent article de M. Hadeln dans YAllgemeines Lexikon de Thieme établit pour la première fois des bases chronologiques solides).

Paolo Caliari naquit à Vérone, en 1528, de Gabriele di Piero Caliari. tailleur de pierres. Selon Ridolfi, il aurait eu pour maître Antonio Badile (1510-1560), dont les tableaux de sainteté (entre autres une Madone entourée de saints, de 1546, une Résurrection de Lazare et un Christ mort, de 1556, à la Pinacothèque de Vérone, et une belle Présentation au Temple, à la Pinacothèque de Turin) marquent une filiation avec les œuvres deCaroto et de

Fig. 300. L’Annonciation, par Paul Véronèse.

(Musée des Offices, Florence.)

Girolamo dai Libri. D’autres artistes véronais, comme Francesco Torbido (il Moro), qui a peint fort médiocrement la Vie de la Vierge au chœur de la cathédrale, Giambattista del Moro, élève de Torbido, et surtout Domenico Ricci, dit Brusasorci (1516-1567), ingénieux et fécond décorateur de façades de palais el d'églises, qui fond habilement les souvenirs de Jules Romain, de Parmesan et de Michel-Ange, n'ont pas été sans exercer quelque action sur le peintre à ses débuts; mais il semble bien que Paolo Caliari n’ait pas attendu de connaître Palma et Titien dans leurs chefsd’œuvre de Venise pour se faire une manière déjà très personnelle et puissante.

les premiers décors. — Elle apparaît, cette manière simple et claire du grand décorateur, dans les fresques dont, tout jeune encore, il obtint la commande en compagnie d’un camarade d’atelier, Giambattista Farinati, dit Zelotti, qui fut son associé et devint son rival. Ce Zelotti, s’il faut en croire Vasari, ayant appris de son oncle Paolo Farinati les

éléments de la peinture, devait achever son instruction à Venise auprès de Titien. L’architecte Sanmiclieli remploya avec « Paulino », c’est-àdire notre Yéronèse, dans les belles maisons de plaisance qu'il était chargé d’édilier entre \ icence el Vérone. Ils peignirent « à Thiene, dans le Yicentin, une salle du palais Portesco où ils firent un nombre infini de ligures qui leur acquirent à l'un et à l'autre crédit et réputation. Avec le même Paulino, Battista travailla moult choses à fresque dans le palais

de la Soranza à Castelfranco, y ayant été envoyés à travailler tous deux par Miclicle Sanmichele , qui les aimait comme ses lils ». Les débris des fresques de la villa Soranzo, transportés sur toile, se trouvent à la pinacothèque du séminaire de Venise (c’est une allégorie féminine, datée de 1551), el dans la sacristie du dôme de Castelfranco (ce soid les figures de la Tempérance, de la Justice, de la Renommée et du Temps, avec quatre enfants; un cinquième enfant est au Musée Civique de à icence). Les sujets de l’histoire romaine (pie l'on voit encore dans une salle du palais Porto-Colleoni de Thiene ne paraissent pas provenir, quoi qu’en dise Vasari, de Zelotti non plus <pie de Yéronèse.

En 1552, le cardinal Hercule Gonzague commande un retable pour le dôme de Mantoue à Paolo Caliari, Paolo Farinati, Brusasorci et Battista del Moro; la partie traitée par Véronèse, et livrée en 1555, une Tentation de saint Antoine, est au musée de Caen. Dès l'année suivante, Paolo Caliari était a \ (mise où il travaillait, avec Ponchino et Zelotti, au plafond de la salle du Conseil des Dix, dans le palais des Doges.

Ces peintures sont demeurées dans leurs anciens encadrements dorés, à 1 exception des deux plus belles, que remplacent des copies; les originaux de Véronèse, enlevés en 1 71)7, sont au Louvre et au Musée de Bruxelles. La grande toile ovale du Louvre, Jupiter foudroyant les Vices, dont on décora, en 1810, le plafond de la chambre de Louis XIV, à Versailles, nous montre, avec des raccourcis d’une hardiesse surprenante, un sens incomparable de la perspective aérienne; c’est la première fois qu’un peintre se joue avec cette aisance au milieu des plus difficiles problèmes du plafonnement. La toile de Bruxelles, Junon versant ses trésors sur

Pliot. Hanfbtaengl.

Fin. 307. Vision do sainte Hélène, p.ar Paul Véronèse.

(National Gallery, Londres).

LA PEINTURE ITALIENNE

Venise , ne comprend que deux figures; mais quelle souplesse, même auprès de Palma et de Titien, dans le dessin tle ces musculatures jeunes et puissantes, dans les plis de ces draperies dont les tons blancs et mauves, bleus et roses répondent si harmonieusement à la note blonde des chairs, sur le gris délicat des nuages! Véronèse est tout entier déjà dans ces larges peintures. La troisième toile du maître, l'Age mûr et la

Jeunesse, offre, comme les précédentes, les plus magnifiques modèles à l’étude des artistes; pourrait-on se douter que le créateur de ces figures où se résument tous les enseignements du dessin et de la couleur est un jeune homme de vingt-six ans à peine ! Auprès de lui, Ponchino, avec sa Venise sur un lion et son Neptune sur un char, paraît insignifiant ; seules, les deux toiles de Zelotti, Jupiter et J unon, Neptune, Mars et Venise, peuvent soutenir la comparaison, sans toutefois atteindre cette facilité prodigieuse de composition aérienne.

LE PEINTRE de Venise. — les Eglises. — La supériorité de Véronèse sur ses associés éclatait trop manifestement dans ces premiers travaux vénitiens pour qu’on ne lui demandât point désormais d’exécuter à lui seid et

Fig. 308. — Sainte Famille, par Paul Véronèse (Musée du Louvre.)

Phot. Alinari

d’organiser de grandes décorations d églises et de palais. Au temps même où il achevai! les panneaux dont nous venons de parler, le \ éronais Bernard Torlioni, prieur du couvent des Gérolamites, 1 invitait à venir peindre dans l’église nouvellement construite de Saint-Sébastien. Ses premiers

décors y furent accueillis avec enthousiasme, et en firent solliciter de nouveaux; si bien que peu à peu, en une douzaine d'années, le vaste et

somptueux vaisseau de cette église située presque aux contins de la ville se trouva être l’atelier d’élection du grand peintre, et que sa dépouille mortelle y demeure encore aujourd’hui conservée.

Le plafond de la sa-, cristie de Saint-Sébastien fut terminé le 10 novembre 1555. Il se compose d’un grand panneau rectangulaire, où est représenté le Couronnement de la Vierge, entre quatre ovales, où sont les figures des Évangélistes, accompagnés de leurs attributs, et huit anges, répartis deux par deux. Le motif central est fort ingénieusement équilibré par les deux figures assises du Père et du Fils, entre

aux spectateurs, la Vierge s'agenouille sur les nues. La colombe de l’Esprit Saint plane dans un rayonnement d'or, et des angelots potelés, pareils à ceux que Titien avait déjà employés plus d’une fois, s'agitent joyeusement parmi les vapeurs du ciel. Il y a là un renouvellement fort curieux de l'iconographie sacrée, un arrangement mystique tout ensemble et plastique bien fait pour se perpétuer dans l’art moderne. 11 fut agréé, et presque aussitôt, dès le Lr décembre 1555, Paolo recevait la commande du grand plafond de 1 église, où il peignit, en trois vastes panneaux, un carré entre deux ovales, les scènes principales de {'histoire d' Est lier sa liencontre avec \ssuérus , son Couronnement , et le Triomphe de Mardocliée.

lesquels, faisant face

Piiui. Aiinan.

Fig. 309. — Saint Antoine abbé et deux Saints, par Paul Véronèse.

(Musée Brera, Milan.)

LA PEINTURE ITALIENNE

Il s’y montre charmant et habile, trop habile déjà peut-être. Voici qu’apparaissent les figures meublantes, si l'on peut dire, d’hommes el d’animaux dont il fera un si grand et si commode usage: hommes couchés au premier plan, dans l’attitude des Fleuves antiques, serviteurs, femmes au balcon, lévriers élégants et indolents; nous les reverrons cent fois, mais qu importe, si c’est pour la joie des yeux? D ailleurs la reine, dans sa robe de soie verte, est d’une grâce ravissante, et le cheval blanc de Mardochée se cabre avec une allure toute triomphale. « Quand cetle voûte fut découverte, écrit Ridolfi, on vint de toutes parts l'admirer, non seule-

Phot. Alinari.

Fig. 510. Les Disciples d’Emmaüs, par Paul Véronèse.

(Musée du Louvre.)

ment pour la nouveauté des arrangements, mais pour le rare talent de Paolo (jamais on n’avait vu pareilles beautés au ciel des églises). C’est pourquoi les Pères, sans plus attendre, voulurent qu il continuât de peindre la voûte de la chapelle principale. »

En 1558, Paolo avait terminé les fresques, aujourd hui détruites, de la coupole du chœur, el celles de la nef, très endommagées, qui représentent Y Annonciation, des figures de Prophètes et de Sibylles, et le Martyre de saint Sébastien', puis, dans le second chœur, la Comparution du saint devant Dioclétien, et son second Martyre. En 1560, il décorait les volets de l’orgue de deux vastes compositions : à l’extérieur, la Purification de la Vierge , à l intérieur, la Piscine probatique. 11 peignait encore pour un des autels un Crucifiement assez solennel el terne; puis, en 1565, il revenait une dernière fois dans sa chère église pour lui donner trois chefs-d'œuvre :

la Vierge glorieuse , entourée d'anges musiciens, apparaissant à saint Sébastien, autour duquel sont réunis saint Pierre, saint François, saint Jean- Baptiste, sainte Catherine et sainte Elisabeth; c’est le tableau du maître-autel; il est accompagné, à gauche et à droite, de deux autres grandes toiles, Saint Sébastien exhortant à la mort les saints Marcel et Marcellin, et, une fois encore, le Martyre du saint. Ces derniers tableaux, et tout spécialement Y Exhortation des saints Marcel et Marcellin, pourraient passer pour des merveilles de la peinture (« ce tableau, écrit Th. Gautier, doit prendre place parmi les sept merveilles du génie humain »), si le drame intimé: s'y exprimait plus clairement, si l’émotion n’y était étouffée

Phot. Alinari.

Eig. 511. L’Été et l’Automne, par Paul Véronèse.

(Villa Giacometii, Maser.)

sous h lux< des art hitectuics, la richesse des vetements, le pittoresque des anecdotes, mais peut-etre que ces belles femmes blondes sur les marches du temple, et ce mendiant et ce chien, et ce singe qui joue avec des négrillons, et ce jaune, ce violet, ce gris el ce rose des robes et des manteaux donnent à l'œil une telle jouissance qu’il ne reste plus rien pour le cœur. C’est que, aujourd'hui comme plus tard, Véronèse ne voit et ne verra dans un sujet dramatique qu’un beau prétexte aux jeux de la couleur et de la lumière. Et Rubens sans doute en fera autant; mais Rubens foui de môme, qui n’atteindra pas à la plénitude harmonieuse de Véronèse, saura mieux exprimer les cris de la passion et de la douleur.

Las travaux commencés dans les églises vénitiennes furent interrompus, vers 1560, suppose-t-on, sur la demande de Daniel Barbaro, le patriarche d Aquilée, et de son frère Marc-Antoine, qui voulaient confier à l’artiste déjà célèbre, et leur ami, la décoration d'une grande villa qu'ils

(Musée du Louvre.

venaient de faire construire et orner à Maser, près de I révise, par 1 architecte Palladio et le sculpteur Vittoria. Toute liberté y fut laissée à sa fantaisie, et rien n'est plus gai, plus séduisant et plus vivant encore, dans la solitude de ce palais des champs, que les allégories dont il a peuplé 1rs murs et les plafonds. L’ample escalier gravi, on entre d’abord dans une galerie décorée de niches, où de grandes figures de jeunes femmes, en costumes demi-modernes, demi-antiques, les pieds nus en des sandales, des fleurs ou des bijoux dans les cheveux, jouent de toutes sortes d’instruments de musique. Une coupole où les huit Planètes, représentées par huit divinités de l’Olympe, sont assemblées autour de la Terre radieuse de lumière et de jeunesse, s’encadre d écoinçons où les quatre Eléments sont svmbolisés par les autres divinités classiques, Junon, qui est 1 Air, Cybèle, qui est la Terre, Vulcain le Feu et Neptune l 'Eau. Des rectangles en grisaille, imitant des bas-reliefs, relient ces écoinçons; et, à la retombée des voûtes, deux lunettes opposent le Printemps, sous les traits de Vénus entourée d’amours et de servantes qui apportent des roses, à Y Été et a Y Automne, moissonneuses et vendangeuses divines réunies, parmi lesnuages, auprès d’un Bacchus triomphant (tig. 511). C’est le grand décorateur de la Farnésine qui est ici le maître de Yéronèse, et ces dernières compositions pourraient porter le litre plus moderne d’ « hommage à Raphaël ». Mais, avec un peu moins de style, quelle souplesse infinie et quel rayonnement de joie plus libre 1 Au-dessous de cette coupole, des fenêtres sont peintes en trompe-l’œil, et, penchée à un balcon, une jolie patricienne apparaît souriante, tandis qu’une vieille lui montre un jeune homme en pourpoint retenant son chien prêt à s’élancer sur un page. Yéronèse, qui avait peint à Mantoue, n’oubliait point les grandes leçons de Mantegna, et c'est par lui que la tradition s’en maintiendra jusqu'à Tiepolo dans les palais vénitiens. Ailleurs, un chasseur et une dame se font face; puis, ce sont des allégories encore, l'Amour maternel , la Gloire couronnant le Mérite, le Temps et /' Histoire, la Parce domptée par l'Amour, la Vertu repoussant le Vice, le triomphe de /’ Amour conjugal ; quatre chambres et un salon, autour de la longue galerie, sont emplis des inventions riantes et fraîches dont Yéronèse s’est fait un jeu.

A la date de 1505, le maître est en pleine possession de son génie et de sa gloire, il a peint et il va peindre quelques toiles dont les dimensions dépassent de beaucoup ce que l’on a osé entreprendre jusqu’alors. La première et la plus colossale de toutes est celle qui, ravie à Venise en 1707, est demeurée un des trésors du Louvre, les Noces de Cana fti<>-. 5L> . Commandé le 6 juin 1562 pour le réfectoire du couvent de Saint-Georges- Majeur, h‘ tableau était achevé dès le 6 octobre de l’année suivante. 11 mesure près de 7 mètres sur 10. Il fut payé 342 ducats, c’est-à-dire moins dr .)00(i lianes. Leut-être n’est-ce point le chef-d’œuvre de Yéronèse : la

Phot Giraudoa

VÉRONE SE, __ LES NOCES DE CANA.l détail)

Musée du Louvre

Histoire de l'Art .V. PI. Vil

Librairie Armand CoLnParis

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grande balustrade de pierre qui borde la scène en arrière des convives divise un peu sèchement le tableau en deux zones, dont chacune a sa perspective; et le Christ, bien que placé au centre, n'apparaît point au premier abord comme la figure dominante, autour de qui tout doit s’ordonner; cet échanson, ces serviteurs occupés à verser le vin, ces musiciens qui accordent leurs instruments, ces nains, ces bouffons, ces chiens superbes, ces cuisiniers dont la silhouette se détache sur le ciel, l'éclat et la richesse des vêtements, la joie épanouie sur les visages des patriciens de Venise, tout cela emporte et disperse l’attention; mais le peintre a-t-il voulu autre chose qu'amuser les regards en leur offrant la fête la plus illustre, la plus splendide? Il y a rassemblé la beauté solennelle des archi-

Phot. Alinari

Fig. 313. — Le Repas chez Simon, par Paul Véronèse.

(Musée du Louvre.)

lectures blondes sous les nuages légers du ciel, il y a fait chanter l'harmonie rose, bleue et verte des étoffes de brocart ; il y a convié tous les grands de Venise et du monde. Le marquis d’Avalos est assis auprès d’Eléonore d’Autriche, reine de France; François Ie1 a pour voisine Marie d’Angleterre; la marquise de Pescaire est entre Soliman Ier et Charles- Ouint. Et l’orchestre qui joue pour les souverains de l’Europe se compose des plus grands musiciens de la couleur, où se font face Véronèse avec la viole et Titien avec le violoncelle; Benedetto Caliari, le frère et l'aide du maître, est l’échanson qui admire dans sa coupe levée la couleur du vin nouveau.

Trois autres grandes toiles de banquets que Véronèse peignit peu après celle-là, de 1570 à 1575, marquent le sommet de son art. C’est le Repas chez Simon, peint pour le couvent des Servites, et donné par la République, en 1665, à Louis XIV, qui le mit à Versailles; une colonnade magnifique en ordonne et en relève de la façon la plus heureuse les

diverses parties (fig. 515); — un autre Repas chez Simon , peint pour le réfectoire de Saint-Sébastien, et maintenant au Musée Brera de Milan; ici le Christ, aux pieds < 1 « * <pu Madeleine est agenoudlée, se trouve relégué tout à l'extrémité de la composition, dont le centre est occupé par les jeux d'un chien et d'un singe avec un chat (la Pinacothèque de Turin possède un troisième Repas chez Simon, antérieur aux deux autres d'une douzaine d'années peut-être, et peint pour le réfectoire des Saints-Nazaire-et- Celse); — et enfin, le plus habilement construit et distribué de tous ces vastes tableaux, le Repas chez Lévi, exécuté en 1572 pour le couvent des Saints-Jean-et-Paul, où il devait remplacer une Cène du Titien détruite par un incendie, et maintenant exposé à l'Académie de Venise (fig. 314).

Phot. Al ina ri

Fig. ."IL Le Repas chez Lévi, par Paul Véronèse.

(Académie des Beaux-Arts, Venise.)

Cette dernière œuvre attira sur \ éronèse les foudres de l'Inquisition. L'interrogatoire, qui nous a été conservé (publié par Armand Baschet) et dont voici quelques fragments, est un des plus précieux documents pour I histoire du peintre et de son époque. « Ce jour de samedi, 18 du mois de juillet 1575, appelé au Saint Office par le tribunal sacré, Paolo Caliari, \ '•rouais, demeurant en la paroisse de Saint-Samuel, et interrogé sur ses noms et prénoms, a répondu comme ci-dessous : « Avez-vous connaissance des raisons sur lesquelles vous avez été appelé? — Je pense que c est au sujet de ce qui a clé dit par les Révérends Pères, ou plutôt par le prieur du couvent des Saints-Jean-et-Paul, prieur de qui j ignorais le nom, lequel m a déclaré qu il était venu ici, et que vos Seigneuries Illustrissimes lui avaient commandé de devoir faire exécuter dans le tableau une Madeleine au lieu d un chien, et je lui répondis que fort volontiers je ferais tout ce qu il faudrait faire pour mon honneur et l’honneur du tableau; mais que je ne comprenais pas que cette ligure de la Madeleine put bien taire ici — — Dans cette Cène de Notre-Seigneur. .., que signifie

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la figure de celui à qui le sang sort par le nez? — C’est un serviteur qu'un accident quelconque fait saigner du nez. — Que signifient ces gens armés et habillés à la mode d’Allemagne, tenant une hallebarde à la main?

— Il est ici nécessaire que je dise une vingtaine de paroles Nous autres

peintres, nous prenons de ces licences que prennent les poètes el les fous, et j ai représenté ces hallebardiers, l’un buvant, l’autre mangeant au bas

Phot. Alinari .

Fig. 315. — Le Calvaire, par Paul Véronèse.

(Musée (lu Louvre.)

d’un escalier, tout prêts d’ailleurs à s’acquitter de leur service, car il me parut convenable et possible que le maître de la maison, riche et magnifique, selon ce qu’on m’a dit, dût avoir de tels serviteurs — — - Quelles sont vraiment les personnes que vous admettez avoir été à cette Cène?

— Je crois qu’il n’y eut que le Christ et ses Apôtres; mais lorsque, dans un tableau, il me reste un peu d’espace, je l’orne de figures d invention.

— Est-ce que les ornements que vous, peintre, avez coutume de fairedans les tableaux, ne doivent pas être en convenance et en rapport direct avec le sujet, ou bien sont-ils ainsi laissés à votre fantaisie, sans discussion aucune et sans raison? — .le fais des peintures avec toutes les considéra-

lions qui sont propres à mon esprit et selon qu'il les entend. — Est-ce qu il vous paraît convenable, dans la dernière Cène de Notre-Seigneur, de représenter des bouffons, des Allemands ivres, des nains et autres niaiseries? — Mais non. — Pourquoi l avez-vous donc fait? — Je l’ai tait en supposant que ces gens sont en dehors du lieu où se passe la Cène. — Ne savez-vous pas qu’en Allemagne et autres lieux infestés d hérésie, ils ont coutume, avec leurs peintures pleines de niaiseries, d avilir et de tourner en ridicule les choses de la sainte Église catholique, pour enseigner la fausse doctrine aux gens ignorants ou dépourvus de hon sens? » Et Véronèse de convenir que c’est mal, et d'invoquer, pour se disculper,

l’exemple de ses maîtres, de Michel-Ange qui, à Rome, dans la chapelle du pape, a représenté Notre-Seigneur, sa Mère, saint Jean, saint Pierre et la cour céleste, « et il a représenté nus tous les person-

nages... et dans des attitudes diverses

I’hot. Alinari.

Fig. 316. — Portrait de la femme de l’artiste par Paul Véronèse.

(Galerie Pitti, Florence.)

que la plus grande religion n'a pas inspirées. » Mais on lui répond que les vêtements n'ont rien à faire avec le Jugement Dernier, et que Michel-Ange n’a peint ni bouffons, ni chiens, ni armes, ni autres plaisanteries; et lui de dire qu'il n’avait point pris tant de choses en considération, et qu’il avait été loin d’imaginer un si grand désordre.... « Ces choses étant dites, les juges ont prononcé que le susdit Paolo serait tenu de corriger et d’amender son tableau dans l’espace de trois mois à partir du jour de la réprimande, et cela selon l'arbitre et la décision du tribunal sacré, et le tout aux dépens dudit Paolo. »

Ces réprimandes, reçues d’un esprit allègre, sinon un peu provocant, par l’illustre peintre, le déterminèrent-elles à modifier les thèmes de ses compositions religieuses? Peut-être ; toujours est-il qu après cette date nous ne rencontrons plus parmi ses œuvres ces somptueuses inventions d un Évangile mondain, qui demeurent vraiment uniques dans l’histpire de 1 art; mais, dans la période de dix années qui se termine en 1575, que de travaux pour les églises! En 1565, l’année même où il termine ses grands décors de Saint-Sébastien, Véronèse est appelé à donner des cartons pour les mosaïques de Saint-Marc. En 1566 (c'est alors qu il a épousé, a \ éronc, une amie d’enfance, Hélène, la fille de son premier maître, Antonio Badile), il peint un Uaplcme du Clirisl pour le maître-autel de San Ciovanni in Latisana; vers h* même temps, il donne à l’église de

LA PEINTURE ITALIENNE

Sainte-Catherine l'admirable tableau du Mariage de la sainte, que l'on y voit encore, fête vraiment royale, mais où les anges ont remplacé les grands du monde; puis, à la chapelle des Tisseurs de soie de l’église des Crocicchieri, Y Adoration des Bergers qui a été transportée aux Saints-Jeanet-Paul. Deux de ses plus belles toiles, à Vérone, la Madone de la famille Marogna et surtout le grand Martyre de saint Georges (à San Giorgio in Braida), sont peut-être contemporaines de son mariage. Les morceaux du plafond qu'il peignit, avant 1570, pour l'église de l'Lmiltà de Venise, une Annonciation , une Xalivité , une Assomption , ont émigré depuis longtemps au Musée de Vienne. En 1572, au temps même où il prépare son fameux

Phot Hanfstaengl

Fie. Ô17. La Famille de Darius aux pieds d’Alexandre, par Paul Véronèse.

(National Gallcry, Londres.)

Bepas chez Lévi , il installe dans le réfectoire du couvent du Monte Berico, à Vicence, un Festin de saint Grégoire qui est presque identique de composition et de dimensions. En 1575, il promène au mur de Saint-Sylvestre de Venise le triomphal cortège de Y Adoration des Bois (achetée par la National Gallery de Londres); en 1575 enfin, il se rend à Padoue avec son frère Benedetto, et il y peint pour le maître-autel de Sainte-Justine le grand Martyre de la sainte, œuvre brillante et sans conviction, où le mendiant et le lévrier indispensables au premier plan ne tiennent pas moins de place que la jeune martyre, où le chœur des musiciens célestes fait songer à la Sainte Cécile de Raphaël, mais où cependant encore il y a une chose délicieuse, l'avalanche des petits anges qui descendent du ciel avec des palmes et des roses. Comme Véronèse achevait cette toile, les magistrats lui demandèrent d'aller peindre le plafond de leur salle du Conseil; mais il n’eut pas le temps d'accepter; voici que tout à la fois lui arrivait une ambassade instante de la Seigneurie de Venise, l'appelant à travailler

au Palais des Doges; il s'y rendit, et désormais sa propre gloire va s enrichir encore des splendeurs qu il célèbre et qu il crée pour sa ville d adoption.

i.E palais DES DOGES. — I. incendie qui, en 1574, avait ravagé les étages hauts du Palais, sans rien détruire de bien précieux, laissait libre un nouveau champ pour le décor. Dans la salle du Collège, où 1 on recevait les ambassadeurs étrangers, Véronèse célébra allégoriquement la Victoire de Lépcinte. Il lit descendre des nues, parmi d'innombrables anges, le Christ qui porte le globe du monde et bénit, tandis qu à ses pieds s’agenouille, auprès de la Foi élevant un calice, le doge Sébastien \ enier,

Phot. Uanfstaengl.

Fig. 318. L’Adoration îles Rois, par Paul Véronèse. (Musée de Dresde.)

qu’entourent saint Marc et sainte Justine; le provéditeur Agostino Barbarigo tient le drapeau de la République, et Venise 1 escorte; dans le fond, sur une mer tumultueuse, s’entrechoquent les galères vénitiennes et musulmanes; c’est d’un effet imprévu et magnifique. Et cette beauté si originale se continue au plafond, qui, par une fortune exceptionnelle, se compose entièrement de toiles de Véronèse, serties, comme des joyaux, dans les puissants cadres dorés dont Antonio da Ponte a donné les dessins.

Au centre (tig. 519), sur un trône d'or que domine un dais de brocart,

I cuise , jeune, blonde, souriante, heureuse, vêtue de soie blanche et d'he rmine, est assise, le sceptre en main; son trône domine la rondeur du globe terrestre, et, sur les marches où est couché le lion de saint Marc, deux femmes, la Justice et la Paix , l'une en robe argentée et manteau rose, tenant la balance et l’épée, l’autre en robe dorée et manteau vert, tenant deux rameaux d’olivier, s’avancent pour lui porter leur hommage; et sur cette harmonie ravissante de calme et de joie luit le ciel le plus léger, le

LA PEINTURE ITALIENNE

plus immatériel. De part et d autre, en deux panneaux un peu moins grands, la Foi triomphante apparaît dans le ciel, tandis que, sur les marches d’un autel, des fidèles en prière accompagnent un prêtre; puis Neptune et Mars, parmi des trophées, semblent protéger le lion vénitien et le campanile dressé à 1 horizon. Symbolisme peu compliqué assurément, mais auquel 1 artiste et ses admirateurs ne demandaient qu’un prétexte à d heureux arrangements de couleurs et de lignes; et la formule la plus simple et la plus parfaite en est exprimée par les délicieuses ligures isolées qui ornent les écoinçons des grands cadres.

Leurs intentions allégoriques nous ramènent aux simplifications à la fois savantes et naïves dont, près de trois siècles auparavant, Giolto revêtait les Vertus et les Vices dans sa petite chapelle padouane. La Modération, drapée de vert et de rouge, menace un aigle avec des plumes; Y Industrie, en blanc et en vert, observe attentivement une toile d’araignée qu’elle tient tendue entre ses mains (fig. ”>20); la Vigilance, vêtue de violet, tient une pique et une corde;

Y Abondance, en rose et en jaune, s’appuie sur une corde et porte un caducée; la Douceur, vêtue comme Y Abondance, caresse un agneau, et la Fidélité caresse un chien; la Simplicité a un manteau blanc sur une robe rouge et cache dans son sein une colombe; la Fortune, enfin, en brocart rouge et blanc, tient un dé d’une main, et de l'autre un vase où la tiare, la mitre, la couronne et le sceptre résument l’histoire des grandeurs et des vanités du monde.

Tout près de là, dans la petite salle de l’Anticollège, brille d’un charme tout mondain et raffiné le tableau le plus moderne de Véronèse, celui où il nous apparaît non plus comme le précurseur, mais comme le contemporain déjà des plus aimables maîtres du dix-huitième siècle, en France aussi bien, sinon mieux, qu’en Italie, car, plus encore que Tiepolo, c'est Detroy, Lemoyne et Boucher que l'on reconnaîtrait dans les galantes figures et dans les étoffes si mollement chiffonnées de Y Enlèvement d'Europe (fig. 522). Gomment dire l'accord merveilleux de ces tons jaunes, roses et

Fhot. Al ina ii

Fto. 319. — Venise entre la Justice et la Paix, par Paul Véronèse.

(Palais Ducal, Venise.)

lilas sur le bleu des feuillages et sur l'or du ciel? et, eu même temps, la volupté d’une composition qui semble attendre la gravure d’Eisen? C est tout un art nouveau, et qu’un abîme déjà sépare des fortes et chaudes créations de Giorgione et de 1 itien.

Cependant un nouvel incendie, celui de 1577, abolissait les chefsd’œuvre où tout l’art de Venise, de Gentile da Fabriano et do Pisanello aux Fellini, à Titien et à Véronèse lui-même, s’était résumé aux murs de la salle du Grand Conseil. Il était bien tard pour recommencer un aussi

l’hot. Al mari.

Fig. 520. — L’Industrie, par Paul Véronèse.

(Palais Ducal, Venise.)

colossal décor; et pourtant la Seigneurie n hésita point. Deux nobles lettrés, Jacopo Contarini et Jacopo Marcello, désignèrent aux peintres leur tâche; et Véronèse obtint, comme il était séant, la plus large part. Aussi bien 1 allégorie solennelle dont il orna le premier grand ovale du plafond est-elle, en même temps que le Triomphe r/c Venise , le triomphe de I art de ce parfait et sublime décorateur (tig. 521 ). Tous les efforts tentés, depuis un siècle, dans 1 art de la perspective aérienne aboutissent à cette merveille, et I on ne peut aller plus loin. Le balcon où, au centre de la toile, se pressent les femmes les plus charmantes et les plus galants seigneurs de la cité des eaux, nous donne tout Watteau déjà; et le nuage qui. plus haut, porte Venise parmi des \erlus et des Gloires de féerie, nous résume tout liepolo; la science semble un jeu aux mains de ce

LA PEINTURE ITALIENNE

magicien sans rival. Et ce n est point aux Noces de Caria , ni au lie pas chez

Phot. Alinari.

Fig. 521. Le Triomphe de Venise, par Paul Véronèse.

(Palais Ducal, Venise.)

Lévi, mais seulement en ce plafond qu'il faut chercher toute la joie et la poésie de Véronèse; joie et poésie sans profondeur assurément et sans

üôO

mystère, brillantes, chatoyantes, théâtrales, mais enivrantes à jamais par le rythme des lignes et la musique des couleurs.

Quelle que soit la beauté des pages historiques dont Véronèse a encadré sa grande allégorie, on a peine il s’y arrêter: la Prise de Smyrne par le doge Mocenigo, la Défense de Scutari par le doge Loredano, puis, aux murs de la salle, le Iietour du doge Contarini après la victoire de Chioggia et le Départ des envoyés du pape Alexandre lit pour Parie (cette dernière

IMiot. Al inan

Fig. 322. — L’Enlèvement d’Europe, par Paul Véronèse.

(Palais Ducal, Venise.)

peinture entièrement exécutée par des élèves), oui été pour lui des tâches graves et un peu fastidieuses peut-être, dont il s’est acquitté avec sa facilité souveraine. 11 s’apprêtait à créer une œuvre immense, à laquelle d’ailleurs il était mal préparé; il avait la commande d'une peinture du Paradis, qu'il n’avait pu encore entreprendre, lorsque la mort, à l'improviste, le terrassa, le 19 avril 1588; il n’avait que soixante ans. Une simple dalle recouvre sa tombe, au milieu de ses chefs-d’œuvre, dans l'église de Saint-Sébastien.

PEINTURES dispersées DANS LES MUSÉES. — Si l’on pouvait grouper ensemble les nombreux tableaux de Véronèse épars dans les grands Musées d’Europe, on serait frappé de leur variété extraordinaire. Depuis

LA PEINTURE ITALIENNE 551

les œuvres de la jeunesse, comme le Martyre de sainte Justine et la charmante Annonciation des Uffïzi fig. 506), ou la Vision de sainte Hélène, cette merveille de la National Gallerv de Londres (fig. 507), jusqu’aux œuvres de la maturité, comme les splendides Disciples d Emniaüs du Louvre (fig. 510), le Christ mort, héroïque et poignant, de l’Ermitage, ou la Famille de Darius aux pieds d' Alexandre , de Londres encore (fig. 517), ou la Vénus avec Adonis, du Prado, ou certains portraits, peu nombreux, mais d’un réalisme surprenant (fig. 516), on ne sait qu’admirer le plus, et il faut bien reconnaître que ce décorateur, qui semble n’avoir jamais d’espaces

Phot Hanfstaengl.

Fig. 323. — Moïse sauvé du Nil, par Paul Véronèse.

(Musée de Dresde.)

assez vastes devant ses pinceaux, sait mettre dans les plus menues toiles de chevalet tout un monde de nuances. Le petit Calvaire du Louvre, où il s'est inspiré assez fidèlement d'une peinture de Tintoret à San Cassiano de Venise, demeure un peu à part dans son œuvre, par le sentiment tragique qu’y expriment les couleurs (fig. 515); il y a là un drap éblouissant, le manteau jaune clair d’une sainte Femme, dont la note vibrante esl inoubliable, sur le ciel lugubre, envahi de nuages verdâtres; et le paysage du Sermon aux poissons de la galerie Borghèse, à Borne, surprend par des nuances mourantes que l'on croirait d’un Turner ou même d’un Whistler. Véronèse a tout compris et tout annoncé; imitateur et rival de Titien, mais inférieur à lui, dans certaines de ses Madones , il l’égale en volupté dans ses Vénus du Prado ou de l’Ermitage, dans sa Suzanne de Dresde. En même temps, il nous fait songer au grave et délicat Moretto, lorsque,-

dans une délicieuse toile du Prado, il nous montre la Verlu, austèrement drapée, qui entraîne d’une main ferme le jeune écolier loin des séductions de la courtisane Monde, à la gorge nue et à l'œil attirant, assise au seuil d’un palais de marbre tout décoré de statues et de rideaux somptueux. Mais ce sont les nobles et riches assemblées qu'il lui faut par-dessus tout : ses Noces de Caria , ses Adorations des Bois, dont il y a de si beaux exemplaires à Dresde (fig. 518) et à Vienne, le Centurion de Capliarnaiim de Munich, YEstlier des Uffizi, sont dignes, par leur ordonnance triomphale, de faire escorte aux plus beaux décors d’églises et de palais. Enfin et toujours, il est le peintre des chairs blondes et des étoffes merveilleuses, et son Moïse sauvé du Nil, de Madrid, ou, mieux encore, celui de Dresde lig. 525), non moins que son Enlèvement d'Europe, nous le montrent aussi spirituel et doucement léger (avec un charme moins sensuel) que le seront en France, un siècle et demi plus tard, les peintres des fêtes galantes.

Tintoret. — A côté de ce virtuose, h; plus merveilleux (pie la peinture italienne ait connu jusqu’à Tiepolo, auprès du glorieux Titien et de la phalange toujours grandissante de ses élèves, un génie solitaire et sauvage avait surgi, dont les premières œuvres portaient déjà une empreinte personnelle et vraiment nouvelle. Longtemps méconnu à l'étranger, presque oublié même de ses compatriotes, Tintoret, à la différence de Titien et de Véronèse, ne peut être apprécié qu’à Venise; mais on doit croire qu'il l est maintenant plus qu’aucun de ses puissants rivaux ; et les jeunes peintres qui vont en pèlerinage pieux analyser le travail de sa main et démêler le secret de sa grande âme, le vénèrent d’un culte qui ne craint pas l’excès.

On a beaucoup écrit, même en France, sur Tintoret; des poètes, des prosateurs illustres, Théophile Gautier, Taine surtout, l’ont célébré avec émotion et magnificence. Il est certain (pie sa peinture peut satisfaire le lettré en même temps que l’artiste; elle n’a pas que la science du dessin et de la couleur, elle traduit les douleurs avec les joies, et la mort avec la vie. Fus autres sont occupés à orchestrer le grand concert sensuel (pie nous donne la Venise du xvie siècle; mais Tintoret veut davantage; il est le dramaturge de la lumière et de l’ombre, comme Rembrandt un siècle plus tard; et sa tantaisie tourmentée, comme celle de Michel-Ange, nous conduit par delà les réalités humaines, hors du monde.

G’est au peintre vénitien Carlo Ridolfi, qui reçut les leçons, au xv if siècle, d un des principaux élèves du maître, que nous devons presque tout ce que nous savons de la vie de Jacopo (ou Giacomo) Robusti, (ils du teinturier luitore) Baltista Rolmsti; la profession du père explique le surnom du fils. Il naquit à Venise, en 1512, selon Ridolfi, mais plutôt, d apres des documents d archives, en 1518. Très jeune encore, son père le

LA PEINTURE ITALIENNE

mil en apprentissage chez Titien; mais son génie précoce, et peut-être aussi son humeur indépendante, ayant provoqué le mécontentement, sinon la jalousie, du prince des peintres (son aîné de plus de quarante ans), il fut congédié de l’atelier. Ouelui importait? Venise, par ses églises et ses palais, n était-elle point un atelier immense, où Titien, qu’il le voulût ou non, continuait son enseignement ? Le jeune homme s'installa donc chez lui, sur quelle colle, au bord de quel canal, nous 1 ignorons; mais Ridolfi nous apprend qu'il inscrivit tout d abord à son mur, comme loi de son œuvre à venir :

« Le dessin de Michel-Ange et la couleur de Tilien ». Il connaissait le tombeau des Médicis par les modèles réduits de Daniel de Yolterre; il peignit à fresque, d’après ces modèles, les figures de 1 Aurore et du Crépuscule, au palais Gussoni, sur le grand Canal ; quant au plafond de la Sixtine et surtout au Jugement Dernier, il 11e put les connaître qu’à Rome, où nous savons qu’il se rendit, mais sans pouvoir détermi ■

11er exactement la date du voyage ; tout au moins devonsnous fixer cette date entre 1541, qui marque l’achèvement de la formidable fresque de Michel-Ange, et 1546, où Tintoret peignit lui-même le Jugement Dernier de Santa Maria deU’Orto.

œuvres DE jeunesse et de maturité 1528-1560). — 11 commença par des décors à fresque ; il alla peindre près de \ icence, à Cittadella, un cadran d’horloge; à Venise, après avoir travaillé avec Schiavone, il orna une maison du Rialto de scènes d’histoire ou de fantaisie, que Titien alla voir; puis, afin d’attirer les commandes, il exposa en plein air, dans la Merceria, quelques toiles encadrées; c'était l'usage des artistes débutants de se recommander ainsi à l’attention publique : première et naïve ébauche des futurs Salons. Le jeune Tintoret montra ainsi son propre-

Phot. Hanfstaengl.

Fig. 5‘24. — Saint Georges combattant le dragon, par Tintoret.

(National Gallery, Londres.)

portrait et celui de son frère, vus de nuit, aux lumières, ce qui témoignait déjà d'une recherche d’originalité, et tout au moins d’un vif désir de ne point passer inaperçu. Il avait pris l'habitude de dessiner à la lampe, et, soit au charbon, soit au lavis, avec des rehauts de blanc, il s attachait a traduire sur le papier les plâtres et les marbres dont il avait tait collection; il modelait aussi des figurines de cire ou de terre qu'il drapait de chiffons, et les arrangeait en scènes animées dans des boîtes de carton ou

National Galien , Londres.)

de bois dont il réglait ingénieusement l’éclairage intérieur; ainsi collaboraient en lui le dramaturge et le peintre.

Ses premières commandes lui vinrent des églises. Les volets d’orgue de Santa Maria dei Servi, où il avait peint Y Annonciation avec saint Paul et saint Augustin, ont disparu, mais ceuxde San Benedetto existent encore; les ligures du C.lirisl et de la Samaritaine, qui décoraient l'extérieur, sont au Musée des l lïizi, et celles de la Vierge et de 1 Ange dans une collection romaine. La Présentation au Temple, que l’on voit sur l’un des autels de Santa Maria del Larmine, est une œuvre plus importante, de composition un peu froide et solennelle, et bien dans la manière de Schiavone, auquel

LA PEINTURE ITALIENNE

d’ailleurs on l’attribuait au temps de Ridolfi; mais que l'on y regarde, au premier plan, l’admirable femme assise qui allaite son enfant; n’y trouve-t-on point déjà tout Tintoret, « le dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien »? Le Clirisl bénissant de San Gallo, le Saint Démétrius de San Lelice rappellent Bonifazio tout autant que Schiavone. Le Lavement des pieds de Sant Ermagora, qui est passé au Musée de l'Escurial, marque un effort vers le réalisme qui s’accommode encore, tant bien que mal, d'un vague académisme d'atelier, comme il apparaît aussi dans la Femme adultère du Musée du Prado. 11 se dégage de plus en plus de toute tradi-

Phot. Alinari.

Fig. 326. — Adam et Ève, par Tintoret.

(Académie de Venise.)

lion d'école dans la belle Invention de la sainte Croix de Santa Maria Mater Domini, où les jeux de la lumière et de l'ombre sont superbes, et dans Y Assomption qui, de l’église détruite de San Stefano Prête, est passée à l'Académie de Venise; mais il a, dans cette dernière toile (très détériorée el repeinte), voulu trop visiblement lutter avec Titien, qui est demeuré vainqueur; une agitation pénible remplace l’élan majestueux et la sérénité du chef-d’œuvre que peignait Titien l'année même où naissait son rival.

D’autres peintures, exécutées avant 1548, nous montrent le jeune maître, entre vingt-cinq et trente ans, dans la plénitude déjà de la fougue créatrice, doué d’une richesse de vision et d’invention extraordinaires. A Santa Trinità on lui avait demandé d'illustrer le premier chapitre de la Genèse; sans doute ne connaissait-il pas encore le plafond de la Sixtine, ou bien voulut-il lutter avec Michel-Ange lui-même, car les deux compo-

si lions qui ont subsisté de cet ensemble, Adam et Ere et le Meurtre d'Alel là l'Académie de Venise), diffèrent essentiellement des nobles arrangements du maître florentin. On y sent un rythme nouveau. C’est la même simplicité, la même grandeur sculpturales; mais les figures de l'homme et de la femme assis, et non plus debout, au pied de l’arbre de la science, se prêtent au jeu d'une grande lumière blonde qui traverse obliquement la Iode, enveloppant les chairs d'un merveilleux clair-obscur harmonisé

Phot. Alinari.

Fig. 527. Partie inférieure du Jugement Dernier, par Tintoret.

(Santa Maria delt’ Orto, Venise.)

aux Irondaisons vertes et rousses d’un paysage digne de Titien ( fig. 326); plus grandiose encore dans le second tableau, le paysage, avec ses échappées lointaines sous un lourd ciel d'orage, ajoute au tragique des deux corps convulsés.

Il fallait à ce cerveau tout bouillonnant d’un tumulte d’images de va>tes murailles pour se satisfaire. A Santa Maria dell Orto, les parois du chœur étaient nues; leurs dimensions colossales attirèrent l’audacieux, qui solicita les couvrir, ne demandant, avec la gloire, que le remboursement de ses Irais, une pauvre somme de cent ducats; les moines, malgré 1rs clahauderies des jaloux ameutés, se risquèrent et n eurent pas à le

LA PEINTURE ITALIENNE

regretter; les deux toiles de Tintoret remplirent Venise de stupeur. D’un côté, c'est le Veau d'Or , que les Hébreux portent en procession triomphale, devant la tente où les femmes sont assises, tandis que bien plus haut, debout au sommet du Sinaï pyramidal, parmi les nuages sombres que trouent les rayons de lumière, Moïse, éperdu, voit descendre du ciel la Loi que portent les anges. Il y a des souvenirs de Raphaël dans cette

Phot. Alinari.

Fig. 328. - Présentation de la Vierge au Temple, par Tintoret.

(Santa Maria doit Orto, Venise.)

œuvre énorme et quelque peu incohérente; dans le Jugement Dernier, qui lui fait face, Michel-Ange est l’unique maître, et l’ordonnance de sa fresque terrible se retrouve, mais exaltée jusqu’au délire, surchargée jusqu'à l’écrasement (fig. 527). Où est le Christ, la Vierge? Où sont les saints. 1rs anges intercesseurs? Une avalanche de figures jaillit des nues et croule sur le sol, où d’autres furieusement se mêlent et s’entrelacent, cependant que les eaux déchaînées franchissent leurs barrages, emportant des corps sans nombre, que le nocher infernal déverse incessamment de sa barque. Il y a là comme une ivresse et comme une folie qui se

moquent délibérément de toute discipline; et Titien dut sourire, en frémissant peut-être.

Mais Tintoret, repoussé par Titien, n’hésitait pas à se proclamer son élève; et il n’en savait donner une meilleure preuve que de transposer ingénument, et comme en contre-partie, sur les volets de l’orgue de cette même église Santa Maria dell'Orto, la délicieuse Présent al ion de la Vierge «pie le maître avait composée pour la Scinda délia Carità (fig. 528). C'est le même escalier monumental en haut duquel le grand prêtre attend la jolie enfant nimbée qui gravit toute seule les marches; mais, au long de ces marches, dans l’ombre, il y a toute une théorie de mendiants à demi nus, inonotonement accroupis, et des femmes, avec leurs enfants, suivent la petite Vierge; l’œuvre de Titien est plus noble et harmonieuse. Un Saint Pierre et un Saint Christophe étaient peints à l’intérieur des volets ces trois tableaux, enlevés de la tribune de l’orgue, n’ont pas quitté l’église).

La dernière et la plus belle des peintures de Tintoret pour Santa Maria dell’Orto, le retable de la chapelle Contarini, représente un Miracle de sainte Agnes qui ressuscite le lils du préfet de Rome). Dans un vaste atrium qu’entourent des portiques en ruine (peut-être dessinés à Rome), la petite sainte, blanche et lumineuse, est à genoux, montrant à la foule qui s’empresse le jeune homme étendu sur le sol, mais qui se ranime et se soulève comme un nouveau Lazare. Des anges planent au ciel et descendent avec la couronne du prochain martyre. C’est un prélude magnifique au chef-d’œuvre que Tintoret allait peindre, en 1518, pour la Confrérie de Saint-Marc.

Cette grande peinture, le Miracle de saint Marc délivrant un esclave, est aujourd’hui à l’Académie de Venise (fig. 529). Taine l'a décrite en une page célèbre, d’un tel enthousiasme qu’on ne peut que la reproduire. « Le saint arrive du haut du ciel la tète la première, précipité, suspendu en l'air, pour sauver l’esclave du supplice; sa tête est dans l'ombre, ses pieds dans la lumière; son corps, ramassé par un raccourci extraordinaire, plonge d’un élan avec l'impétuosité d’un aigle. Personne, sauf Rubens, n’a saisi à ce point l'instantané du mouvement, la fureur du vol; devant cette fougue et cette vérité, les figures classiques semblent figées...; on est emporté, on le suit jusqu’à terre, où il n’est pas encore. Là l’esclave nu, renversé sur le dos en face du spectateur par un raccourci aussi miraculeux que l’autre, luit lumineux comme un Corrège Le bourreau en

turban, les mains levées, montre au juge sa cognée rompue, avec un geste d étonnement ()ui le soulève tout entier. Le juge, en pourpoint rouge vénitien, s’élance à demi de son siège et de son escalier. Tout à l’entour, les assistants se penchent et se pressent, les uns en armure du xvie siècle, les autres en cuirasses de cuir romaines, les autres en simarres et en tur-

bans barbaresques, les autres en toques el dalmatiques vénitiennes, quelques-uns les jambes et les bras nus, l’un nu tout entier, un manteau sur les cuisses et un mouchoir sur la tête, avec les plus splendides coupures d’ombre et de jour, avec une variété, un éclat, une séduction inexprimables de la lumière reflétée par la noirceur polie des armures, étalée sur les ramages lustrés des soies, emprisonnée dans l'ombre chaude des chairs, avivée par l’incarnat, le vert, le jaune rayé des étoffes opu-

Phot. Alinari

Fig. 529. — Saint Marc libère un esclave du supplice, par Tintoret.

(Académie des Beaux-Arts, Venise.)

lentes Dans le fond, des architectures, des hommes sur des terrasses

ou grimpant aux colonnes, ajoutent l’ampleur de l’espace à ht richesse de ht scène. On y respire, et l’air qu’on y respire est plus ardent qu’ailleurs; c’est la flamme de la vie telle qu’elle jaillit en fulguration dans un cerveau adulte et complet d’homme de génie; tout tressaille ici et palpite dans la joie de la lumière et de la beauté. »

Jamais encore Tintoret n’avait si soigneusement préparé un tableau; il nous eu reste des dessins, des croquis, une esquisse. On discuta pourtant cette merveille; on la critiqua même si bien, que le peintre tranquillement la remporta chez lui; il se fit supplier, la rendit, et on lui en commanda d’antres. La Découverte du corps de soi ut Marc (au Musée Brera de Milan), le Transport du corps du saint à Venise et le Miracle du saint.

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sauvant un Sarrasin <lu naufrage (au Palais royal de Venise) semblent, auprès de la première toile, un peu étranges et barbares, et d’un moins beau rythme.

Cependant Tintoret était appelé, lui aussi, à travailler au Palais des Doges; il fut associé à Véronèse, en 1556, pour décorer à nouveau la salle du Grand Conseil. 11 y représenta 1 e Couronnement de Frédéric Barbera usse, et son Excommunication , en deux vastes toiles fourmillantes de portraits; puis, dans la salle du Scrutin, il peignit un Jugement Dernier, composé en largeur, semble-t-il, à la différence de celui de la Madonna dell Orto; mais de tout ce puissant labeur, anéanti par l'incendie de 1577, il ne subsiste pas même une gravure.

LES DÉCORS Dé L ÉGLISE ET DÉ LA SCUOLA DÉ SALÉ T- ROC H (1560-1575).

Exclu, parla jalousie de Titien, de la troupe des peintres qui décoraient le plafond de la Bibliothèque de Saint-Marc il obtint pourtant des procurateurs la commande de quelques figures de philosophes à peindre entre les fenêtres), Tintoret, toujours en quête d’espaces où put se jouer sa fantaisie créatrice, se tourna vers la Confrérie ou Scuola de Saint-Boch. Cette Confrérie, Irès riche, vouée au soin des malades, et surtout des pestiférés, venait de faire construire un hospice neuf sous la direction de Sansovino; et elle instituait un concours entre les peintres pour l’exécution d’un plafond ovale destiné au premier étage. Tintoret n’hésita point: tandis que Schiavone, Véronèse, Salviati. Zuccaro apportaient leurs maquettes, aidé de la complicité de quelques serviteurs, il lil dévoiler le plafond même, où sa peinture, exécutée dans les dimensions voulues, était déjà lixée. Elle n’a pas quitté la place où la virent pour la première fois les membres de la Confrérie. C'esl une Glorification de saint Iiocli. En un raccourci puissant, le saint, debout au milieu d'une troupe d anges blonds el souriants, est accueilli par le Père Eternel, qui plane dans les deux d'or, les bras appuyés sur deux chérubins, dans une attitude toute michelangélesque. La verve, la spontanéité du morceau sont admirables. Du coup, le peintre fut admis dans la Scuola el eut commande de décorer tout 1 hospice, moyennant une rente de cent ducats payables chaque année; il s’engageait à livrer au moins un tableau par an. Il fut généreux, car la Scuola ne possède pas moins de soixante-deux peintures de sa main. Il travailla durant douze ans, peut-être même davantage, créant ce merveilleux ensemble qui demeure, aux yeux des artistes, un monument inégalable (h* beauté tragique et de poésie toujours neuve.

Le chœur de l’église de Saint-Boch doit être considéré comme une introduction a ce musée des ehets-d œuvre de I inloret. 11 y a peinl, avec sa fougue la plus brutale, de sombres intérieurs d hôpital et de prison, où le saint guérit les pestiférés et reçoit la visite d un ange. D autres tableaux, près de la voûte, aux volets de 1 orgue, continuent 1 histoire du saint, à

laquelle se juxtaposent les images de V Annonciation et de la Piscine probatique ; mais comment s’y arrêter, quand la Bible et l’Evangile soid tout auprès, illustrés par ce magicien ?

Bien que les scènes de la Passion, dans la salle des séances de la Scuola, aient été terminées lus premières, mieux vaut suivre dans son développement logique celte immense illustration. La Bible esl commentée aux compartiments du plafond de la Grande Salle: vastes rectangles, (pic

Fig. 530. — L’Annonciation, par Tintoret.

(Scuola de Saint-Roch, Venise.)

relient des ovales, où la science des raccourcis, dédaignée par Michel- Ange au plafond de la Sixtine, mais découverte, analysée dans toutes ses ressources par Véronèse et I intoret, s ingénie a de vrais miracles. Au centre paraît le Péché originel, avec Adam et Eve assis sous les touillages, comme Tintoret les avait déjà représentés; puis, d Abraham et de Jacob jusqu'à David et .Jouas, les patriarches et les prophètes sont figurés en une longue série de compositions, pour la plupart I rès sommaires, a 1 exception toutefois de l'histoire (b* Moïse. La Récolte de la manne et le Frappement du rocher se répondent avec éloquence, et la scène dramatique du Serpent d airain, avec l’amas des corps qui s agitent convulsivement sur le sol, tandis que d’un ciel orageux s élance impétueusement Jéhovah parmi

toute une légion d’anges aux grandes ailes, témoigne, ainsi que le faisait déjà le Jugement Dernier de la Madonna dell’Orto, mais cette fois avec une originalité plus décidée encore, d’une force créatrice extraordinaire qui s’épanche comme un torrent.

Les scènes de l’Évangile, qui couvrent presque tous les murs de la Scuola, méritent mieux encore notre attention. Tintoret s’y est résolument séparé de toute la tradition iconographique de l’Italie; il n’y a cherché uniquement que la beauté et la vie qui peuvent séduire un œil de peintre. Peut-être, dans les premiers tableaux, trouverions-nous quelques réminiscences, mais elles sont de Durer, dont les estampes ne cherchent que le pittoresque; plus loin, nous n’avons plus que la libre traduction des visions d’un grand poète.

C’est d’une des gravures sur bois de la Vie de la Vierge, de Dürer, que s’est inspiré Tintoret pour son Annonciation (fig. 330). Dans une chambre dallée de carreaux blancs et noirs, au fond de laquelle, dans la pénombre, on distingue les rideaux du lit, la Vierge est assise, un livre sur les genoux. Près d’elle une chaise de paille à demi effondrée, sur le seuil un pan de mur effrité, au dehors les charpentes et les planches de l’atelier font un décor étrange et d’un réalisme germanique. Mais le bel ange qui, avec la colombe, descend si léger parla baie largement ouverte, suivi de toute une trombe de chérubins potelés, est un fils de 1 ’I ta lie et de Venise, et l’une des plus parfaites créations de Tintoret. La Visitation a pour cadre un paysage d’arbres et de gazons, et V Adoration des bergers l’étable, divisée en deux étages, où la Sainte Famille occupe la grange au foin, au-dessus des troupeaux et des pâtres, étable qui s’élargit et scintille mystérieusement, envahie par le cortège magnifique des Mages. Que nous sommes donc loin de l’Arena de Padoue et des cellules décorées par l'Angclico! Mais dans cette fantaisie si moderne, si bizarre même parfois, que de trouvailles de génie, comme la clarté lunaire qui illumine le fenil au travers des poutres disjointes du toit, entre lesquelles les anges se penchent pour contempler le petit Enfant dont sa Mère soulève délicatement le pauvre linge!

Un grand paysage de collines et de bouquets d’arbres, d’un goût assez flamand, orne la Fuite en Égypte ; le tumulte affreux du Massacre des Innocents s’agite dans un atrium dallé, à demi coupé par une muraille basse; les souvenirs de Raphaël y sont nombreux, car on y trouve, avec ce mur bas d’où se penche une mère pour saisir son enfant, l’arrangement meme de 1 Incendie du Bourg. La Présentation au Temple, encore plus raphaélesque, s'il est possible, dans sa disposition générale au-dessus (I une porte, rappelle la Messe de Bolsène. La Circoncision ne diffère pas moins de la peinture si sage et presque archaïque de Santa Maria del Carminé, (pie le Baptême ne s’écarte du grand retable assez banal, malgré

son gracieux chœur d’anges, de Saint-Pierre de Murano. A la Scuola, c'est la foule des catéchumènes que l'on aperçoit interminablement sur la rive du Jourdain, où Jésus et Jean sont plongés; et pas un seul ange, ni sur la rive, ni dans le ciel où roulent d’épais nuages orageux. La Tentation dans le désert n’est pas moins inattendue ( fig. 351). Sous un auvent de planches délabrées, Jésus, assis parmi les rochers et les ronces, écoute bénévolement le Satan ailé au visage juvénile, qui lui tend une des pierres du chemin : ce n’est plus le démon primitif au nez crochu, aux ailes de chauve-souris, mais le séducteur moderne et déjà romantique, « le roi secret des secrètes amours ». La Multiplication des pains, la Piscine probatique, la Résurrection de Lazare continuent ce dépaysement total de la vieille iconographie, et la Cène , comme perdue dans une salle immense, dont le premier plan est occupé par des ligures accessoires, une femme assise, un mendiant, un chien qui aboie, témoigne, mieux encore que le reste, d’un prodigieux sans-gêne, et du désir d’être neuf à tout prix.

Mais, dans les tableaux de la Passion, quelle chose extraordinaire que ce Mont des Oliviers où un ange, lancé dans

une gloire de feu, se précipite vers le Christ avec le calice des douleurs, tandis que dans l’ombre, loin derrière le groupe des apôtres endormis, on voit luire les cuirasses des soldats!

Le Calvaire , une des premières peintures exécutées pour la Scuola, en est la plus grande et la plus émouvante. Elle est avoisinée, dans la salle de 1’ « albergo » dont elle occupe la paroi principale, par trois autres

Phot. Alinari.

Fig. 331. — Jésus tenté par le Démon, par Tintoret. (Scuola de Saint-Roch, Venise.)

5(ii

scènes de la Passion, Jésus devant Pilate, YEcce llomo et le Portement de croix. On ne peut oublier, quand on l’a eue devant les yeux, 1 apparition saisissante de ce Christ qui semble déjà drapé de son suaire et gravit lentement les marches du prétoire (lig. 5Ü2). Tout s’efface devant ce lumineux fantôme chargé d'une tristesse infinie. C'est ici que Tintoret se montre, pourrait-on dire, le plus grand des peintres. Les effets miraculeux d'un Rembrandt sont atteints déjà, mais avec la noblesse d'un Titien. Et quelle nouveauté, quelle simplicité, quel oubli de toute convention et même de toute tradition! 11 n’écoute que la nature et son âme. Lorsqu'il représente YEcce llomo, au-dessus d'une porte, il assied Jésus épuisé* saignant, le roseau dérisoire entre les mains,, comme l'a montré Durer, sur dos marches qui s'adaptent en perfection à l'architecture de cette porte, et le manteau taché que déploie un serviteur derrière la victime plaintive ajoute, en même temps qu'à la puissance de lumière, à l'intensité d émotion tragique. Le cortège du Portement de croix serpente au liane de la montagne et se détache sur son arête, en plein ciel , dans le rougeoiemenl du soleil couchant. Enfin nous assistons à l'achèvement du drame du Calvaire. Au centre de l'immense toile, Jésus, déjà cloué à la croix, est enveloppé d'un halo lumineux; alentour, sur le terrain que bordent des arbres et des ruines, sous une clarté fauve et lugubre, toute une foule s’agite, parmi les échelles, les cordes, 1ns vêtements épars dans l'herbe : bourreaux hissant la croix où est attaché le bon larron, liant à l’autre croix le mauvais larron qui se débat, soldats en cuirasse, juifs drapés dans leurs manteaux, officiers et seigneurs campés sur leurs chevaux et contemplant en des attitudes fîères le spectacle tragique; le regard fait le tour de celte scène surchargée et si ordonnée tout à la fois et, revenant à la figure lumineuse du Christ sur laquelle tant de grandeur et d’émotion se concentrent, il s’abaisse sur l’ homme qui, d'une échelle, trempe, au bout d'un bâton, dans le vase de vinaigre et de fiel, l'éponge qu’il va tendre au divin supplicié; entin il descend et s'arrête sur le groupe où Tintoret a mis tout le plus noble et le plus poignant de son génie, la Vierge évanouie, las saintes Femmes éplorées, accablées autour d'elle, Aicodème à genoux, lus mains croisées sur la poitrine, avec une expression du déchirement et de pitié sur son visage de vieillard, cl les jeunes figures ardentes, éperdues, de Jean H de Madeleine levées vers Jésus dans une dernière communion d'amour ( lig. bôôj.

Plus d une lois le maître a traité ce grand thème du Calvaire', il y a essayé sus jeunes forces, avant d'y épanouir sa puissante maturité. Le tableau de San Cassiano de Venise a, nous l’avons vu, servi de modèle à un petit chef-d’œuvre de \ éronèse; mais combien plus de drame Tintoret n’y a-t-il pas su condenser! n’était-ce pas une idée de génie que de profiler sur lu fond du ciel rougeoyant toute une baie de lances rigides, qui barrent

l‘hot Alinan.

Fig. 332. — jésus devant dilate, par tintoret.

(Scuola île Saint-Roch, Venise.)

impitoyablement l’horizon? Dans le Calvaire de l’Académie de Venise, peut-être l’émotion est-elle remplacée par le tumulte des gestes, le galop des chevaux, le claquement des grands étendards secoués par le vent. Mais, en d’autres toiles, ce grand poète des ombres tragiques a réussi à nous toucher plus profondément. C’est la Mise au tombeau de la chapelle des Morts de San Giorgio, moins belle, certes, que l’œuvre sublime de TU ien, plus mêlée surtout, et un peu gâtée par le groupe de l'évanouis-

Phot. Al inan.

Fig. 533. — Le Calvaire (détail), par Tintoret (Scuola de Saint-Hoch, Venise.)

sement de la Vierge, qui occupe assez malencontreusement tout barrière de la composition; c’est la superbe toile cintrée du Musée Brera de Milan, la Pietà (qui fut peinte pour les Procuraties de Venise), arrangée avec une sobriété classique qui rappelle Fra Bartolommeo ou Andrea del Sarto, mais dont le coloris annonce Ribera et les grands Espagnols; c’est enfin la Déposition de croix de l’Académie de Venise, dont jamais peut-être on n adépassél intensité d’effet (fig. 554). La grande clarté lunaire qui baigne b‘ visage de la \ ierge pâmée et enveloppe comme d’un nimbe le corps du Christ soutenu par saint Jean, l’ombre qu’un des bras de Madeleine projette sur le divin visage comme un bandeau douloureux laissant à découvert le Iront et surtout la bouche encore ouverte pour le dernier cri, il y a la des trouvailles d une nouveauté incomparable.

LA PEINTURE ITALIENNE

A la Scuola de Saint-Roch, le cycle de la vie du Christ se termine par une Résurrection triomphale. Quatre grands anges soulèvent la dalle qui ferme le tombeau, et voici qu’une lumière prodigieuse jaillit du rocher, en même temps que le corps glorieux du Sauveur s’enlève dans les airs. Et enfin, dans V Ascension, c’est parmi des nuages, des palmes, des rameaux d’oliviers, des ailes et des draperies flottantes que Jésus monte au ciel, bien haut au-dessus de la terre déjà lointaine où les Apôtres se pressent,

Phot. Alinari.

Fig. 534. — Déposition de croix, par Tintoret.

(Académie de Venise.)

les yeux levés, et où, plus près de nous, un Évangéliste, fils des prophètes de la Sixtine, note les dernières phases du drame de la Rédemption.

Pendant qu’il menait à bonne fin le formidable travail de la Scuola de Saint-Roch, Tintoret ne laissait pas d’accepter ou même de solliciter, avec son impétuosité ordinaire, d’autres commandes de décors. 11 trouve le moyen, vers 1560, de se substituer à Véronèse auquel la communauté des Crociferi demandait une Assomption ; il peint encore une Circoncision pour le même couvent, et, en 1561, des Noces de Caria, au lieu de la Cène dont il était de tradition de décorer le réfectoire; cette dernière toile, dont il existe auxUffizi une réplique de dimensions moindres, a été transportée dans l’église de la Sainte (fig. 555); les autres sont aux Gesuiti. Dans la

.MiS

Cène qu'il peint un peu plus lard pour l'église des Saints-Gervais-et-Protais (San Trovaso), on trouve, comme à Saint-Roch, une recherche du détail pittoresque et réaliste où disparaît tout sentiment religieux; dans la Cène deSan Polo, tout au contraire, cette meme recherche de nouveauté aboutit à un effet puissant : debout derrière la table, et les bras largement ouverts, Jésus donne la communion aux Apôtres. Et ce serait vers ce même temps qu’aurait été peinte, pour la Madonna déli t millà, l'admirable Déposition de croix dont nous parlions tout à l'heure.

les décors du PALAfS'DES doges (1 573- 1 587) . — L'humeur indépendante et un peu provocante du maître l'avait empêché pendant un temps de prendre sa part des grandes commandes officielles; au Palais des Doges, Titien régnait et n'admettait que ses élèves et amis. Mais Titien était vieux et fatigué en 157*2, lorsque le Sénat voulut commémorer, dans la salle du Scrutin, la victoire de Lépante; Tintoret s’offrit, comme il l'avait déjà fait, à travailler pour la seule gloire, et l'enthousiasme public l'installa enfin, auprès de \ éronèse, dans cette demeure illustre, qu’il allait remplir de nouvelles splendeurs.

C’est dans une modeste salle de l'immense Palais, celle de l’Anticollège, que se cachent, auprès de I Enlèvement d Europe de \ éronèse, quatre des plus purs joyaux de la peinture vénitienne, les chefs-d’œuvre païens de Tintoret. Ariane couronnée par Vénus , la Paix protégée par Minerve, Y Union des Irais Grâces et la Forge de Vulcain , ces quatre groupes mythologiques doivent célébrer symboliquement la joie, la beauté, la richesse et la gloire de Venise: mais qu importe le symbole? il nous reste des modèles éternels de la grande peinture qui enchanteront toujours les regards, et où nous ne recherchons plus désormais que l’apothéose de la beauté humaine.

Nous n’y trouvons point d’abord la séduction de matière, le charme sensuel’ de Titien et de Corrège; c’est une volupté plus haute, cl que l’on peut dire toute intellectuelle, où Tintoret demeure le vrai disciple de Michel-Ange. Il célèbre la poésie du corps humain, le libre jeu de toutes 1rs attitudes, des lignes et des reliefs. Il ne s'arrête pas à l’épiderme lumineux, dont il exprime pourtant avec une force extraordinaire tout le rayonnant éclat, mais il cherche plus profondément le secret de la vie, ranimation des muscles et la contraction des nerfs. Rien n’est délicieux comme l'accord des lignes courbes et flottantes de Y Ariane (lig. 5 5 fi ) ; le corps de Vénus, si mollement suspendu dans les airs, forme le trait d’union ch; la jeune nymphe au jeune dieu, et la coloration glauque de la mer, les feuillages et le rocher sombre soutiennent de leur sourdine la douce musique des figures blondes. La Paix (ou Y Abondance) demi-nue, loin de qui une Minerve maternelle repousse un Mars plus timide que belliqueux, oppose; à la suavité des chairs, par un contraste aimé du vieux I ilien, la lueur d acier des cuirasses; mais, dans Y Union des Irais Grâces,

LA PEINTURE ITALIENNE

derrière qui apparaît discrètement Mercure (fig. 357), le triomphe des jeunes corps féminins, souples et fleuris sous un ciel de printemps, résume vraiment toute la joie de Venise; enfin, dans la P' orge de Vvlcain , le choc cadencé des marteaux ne semble-t-il pas perceptible à l’oreille, tant le rythme des corps traduit fidèlement la vie de la nature? Titien connut ces merveilles sereines avant de mourir, comme il avait connu aussi les tempêtes déchaînées aux murailles de Saint-Roch. Il avait vu sans doute, bien

Phot. Alinari.

Fig. 355. — Les Noces de Cana, par Tintoret.

(Eglise de la Salute, Venise.)

des années auparavant, l'exquise mythologie que conserve la National Gallery de Londres, Y Origine de la Voie lactée (fig. 525). C’est un joyau de couleur en même temps que de fantaisie, où s’annonce, avec quelques réminiscences encore, le génie le plus original et naïvement audacieux. C’est à Londres aussi qu’a été fixée l'une des œuvres (de jeunesse ou de maturité) où l'on peut le mieux étudier les éléments de ce génie, le Saint Georges combattant le dragon (fig. 524), sans doute peint pour le sénateur Pietro Cornaro ; l'influence de Raima et de Titien y est grande, mais l’élan du jeune cavalier, la majesté du paysage et l’éclat fulgurant du ciel composent déjà la plus noble harmonie dramatique.

En 1574, le roi de France Henri 111 étant venu à Venise, Tintoret avec Véronèse décora un arc de triomphe élevé au Lido. Ni 1 un ni 1 autre

ne fut chargé de commémorer par une peinture cette solennelle journée; seul Andrea Vicentino eut la commande d’une toile, que l’on voit toujours au Palais des Doges; mais Tintoret fit un portrait du roi, que conserve, dans ce même Palais, le Musée archéologique; puis il revint aux décors commencés. Au plafond de la salle qui précède l’Anticollège, il peignit le Doge Priuli recevant des mains de la Justice l'épée et les balances ; en 1575, il peignit, au plafond de la salle des Quatre-Portes, Jupiter donnant à Venise

Phot. Alinari.

Fig. 536. — Ariane couronnée par Vénus, par Tintoret.

(Palais Ducal, Venise.)

l'empire du monde , composition sage et bien équilibrée, où réapparaissent les souvenirs de Raphaël et de Michel-Ange; dans la salle du Sénat et dans celle du Collège, il représenta les Doges en prière, devant le Christ et la Vierge, assistés chacun de leurs saints protecteurs; enfin, au plafond de la salle du Sénat, il célébra Venise reine des mers, allégorie un1 peu froide et sèche, où de beaux détails dans les corps de nymphes et de tritons ne suffisent pas à compenser le manque de liaison des figures.

En 1577, l'incendie détruit les salles du Grand Conseil et du Scrutin; il faut les décorer à nouveau. Au plafond de la salle du Grand Conseil, où Véronèse avait installé son merveilleux Triomphe de Venise, Tintoret compose une page grandiose, à laquelle on ne peut reprocher que d’être trop riche et chargée peut-être pour sa destination décorative, le Doge Niccolù

LA PEINTURE ITALIENNE

t la Ponte offrant à Venise V hommage de ses conquêtes (fig. 558); c’est, au long des marches du trône, derrière lequel on aperçoit la façade de Saint- Marc, un fourmillement de figures qui montent dans le chatoiement multicolore des lapis et des étendards, tandis que Venise, accompagnée du lion symbolique, descend parmi les nuages vers le Doge et les sénateurs qui l’acclament. Ce plafond somptueux dut être l'une des dernières œuvres de Tintoret au Palais des Doges; il lui donna pour escorte, dans

Phot. Alinari.

Fig. 557. — L’Union des trois Grâces, par Tintoret.

(Palais Ducal, Venise.)

les caissons voisins, quatre tableaux de batailles, d’un tumulte superbe, la Défense de Brescia, la Bataille de Biva, la Bataille dé Argenta, la Prise de Gallipoli, et, sur une des murailles, il déroula fastueusement Y Ambassade du Pape et du Doge auprès de V Empereur Barberousse, tandis que, dans la salle du Scrutin, il racontait en historien et en poète la Prise de Zara.

PORTRAITS ET TABLEAUX DE CIIEVALET; LES DERNIÈRES PEINTURES. — Depuis qu’il était devenu peintre en titre de la Seigneurie de Venise, et qu’il avait eu à représenter les Doges, ceux du passé et du présent, en des allégories ou des pompes religieuses, il était naturel que Tintoret fût appelé à tracer des vivants de plus simples effigies; et il existe, en effet, de sa main, toute une précieuse série de portraits de doges, de sénateurs,

procurateurs et nobles vénitiens.; portraits à mi-corps pour la plupart, d’une sobriété extrême, où tout l’effort de Carliste se condense dans l'expression du visage et l’acuité du regard. Ils sont assis ou debout, devant une muraille sombre, où s’ouvre parfois une baie qui laisse voir un ciel de crépuscule étincelant sur la mer. Tels apparaissent les Doges Alvise

Mocenigo (Académie de \ cnise), Marcantonio Treuisani (Institut Staedel de Francfort) et Niccolo da Ponte (Musée impérial de Vienne), Paolo Paruta et Niccolo Priuli (Palais ducal de Venise), Antonio et Andrea Capello, Carlo Morosini (Académie de Venise), Vincenzo Zcno (fig. 540) et Luigi Cornaro (Palais Pitti), l’amiral Veniero, le grand architecte el sculpteur Jacopo Sansovino (Musée des Offices), Pielro Mocenigo (Musée du Louvre), sans parler des admirables personnages inconnus que

conservent, entre autres, les Musées de Berlin et de Vienne.

Tintoret s’est peint lui-même à diverses reprises ; les portraits des Uffizi et du Louvre nous

phot AMnan. montrent, de face, une

Fig. 33S. — Le Doge offrant à Venise l’hommage .

de ses conquêtes, par Tintoret. superbe tète pensive, sous

(Palais Ducal, Venise.) les cllCVCUX blailCS et la

barbe inculte; dans le- portrait du Louvre, une de ses dernières œuvres, les yeux sont ravagés et affreusement douloureux. O11 remarquera que ce grand adorateur de la beauté humaine n’a guère tenté de portraits de femmes; à peine en subsiste-t-il quelques-uns, entre autres, celte Jeune Vénitienne du Prado, à Madrid, où l’on a voulu reconnaître sa fille chérie, Marietta, son élève et son aide, que la mort lui ravit à trente ans, en pleine beauté et en plein talent, musicienne et cantatrice dont Venise raffola.

Fig. 339. — la cène, pab tintoret.

Le seul catalogue des œuvres du maître, en dehors de ses grandes décorations d’églises et de palais, serait considérable. D'année en année, les demandes lui venaient plus nombreuses, et son activité semblait croître encore. En 1580, il fit pour le duc de Mantoue une douzaine de tableaux dont la trace s’est perdue; l’empereur Rodolphe II obtint de lui quatre mythologies (peut-être le Concert des Muses , l’étonnante étude de nus de la galerie de Dresde, était-il du nombre); puis le roi d’Espagne Philippe II, qui avait sollicité de Titien et de Véronèse des œuvres importantes, eut de lui tout un ensemble de compositions de l'Ancien Testament aujourd'hui encore conservées au Prado. La Femme adultère de la galerie

Corsini, à Rome, fut peinte pour Yincenzo Zeno, et une Suzanne au bain, celle de Dresde sans doute, plutôt que celle du Louvre, pour le collectionneur Niccolo Renieri.

Ses dernières œuvres furent des compositions pieuses. Les deux admirables groupes de saints ([lie l’on voit au vestibule de la chapelle du Palais des Doges ont été peints pour les magistrats du Sel; à Saint-Marc il dessine des cartons de mosaïque ; à Saint-Georges- Majeur enfin, il donne des décors presque aussi importants que ceux de Santa Maria dell'Orto, des Martyres de saints , une Mise au tombeau, une Résurrection, un Couronnement de la Vierge, et ces deux superbes toiles qui se déploient dans le chœur, la Récolte de la Manne, avec un grand paysage boisé où se meuvent, dans les attitudes les plus familières ou les plus nobles, des femmes lavant, filant, cousant, s’occupant à leur toilette, et la Cène, avec son éclairage nocturne et son atmosphère de rêve où prennent corps tout d’un coup des légions d’anges (fig. 559).

Celte dernière et grandiose vision était digne de clore le cycle des créations du maître, s’il ne s’était présenté inespérément, au Palais des Doges, un projet gigantesque, où, sans hésiter, avec une furie de conquête et de nouvelle jeunesse, à soixante-dix-sept ans, il se précipita. La fresque de Guariento, le Paradis, au mur de la salle du Grand Conseil, avait été endommagée par l’incendie, et surtout son archaïsme ne s'accordait guère avec les décors nouveaux. Le Sénat, qui s’était adressé à Véronèse et à Erancesco Rassano, se trouva surpris, en 1588, par la mort du premier de ces maîtres; le second semblait insuffisant. Tintoret obtint donc de Dieu

l’hot. Alinari.

Fig. 310. — Vincenzo Zeno, par Tintoret. (Palais Pitti, Florence.)

LA PEINTURE ITALIENNE

et des sénateurs, comme il se plaisait à le dire, « le Paradis dans cette vie, espérant bien le posséder dans l’autre; » et il s’achemina vers l’exécution de cette œuvre suprême par des esquisses successives dont la première, celle du Louvre (fîg. 341), estime pure merveille de lumière. Il établit son atelier dans l’ancienne Scuola de la Merci, divisant en plusieurs morceaux cette toile prodigieuse de vingt-deux mètres sur dix, et s’aslreignant à exécuter d'après le modèle vivant toutes les figures essentielles; quand le travail fut assez avancé, il fit tout transporter dans la salle du Conseil, et c’est là qu’aidé par son fils Domenico, il raccorda et acheva cette peinture, la plus grande qu’il y ait au monde, avec une perfection telle qu’après plus de trois cents ans rien n’y paraît altéré.

Près de cinq cents figures s’y ordonnent sans confusion. « On dit,

Phot. Aünari.

Fig. 341. — Le Paradis, par Tintoret.

(Musée du Louvre.)

écrit Ridolfi, qu’il observa dans sa disposition l’ordre des Litanies; en effet, on y voit, dans le milieu, la Vierge priant son Fils pour la république, et, autour du trône de Dieu, les anges, les archanges et la foule des esprits bienheureux. Il y plaça ensuite les Apôtres, les Evangélistes, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, remplissant de toutes parts les nuées, avec les Saints et les Saintes de l'ancienne et de la nouvelle Loi; dans le milieu, il introduisit une multitude de Bienheureux et d’anges, vêtus de charmantes façons, et des enfantclets tous nus et voilés de splendeurs, pour les séparer des groupes voisins, et établissant tout dans cet ordre et cette harmonie qui doit être au Paradis; il semble impossible qu’une intelligence humaine puisse arriver à exprimer de si vastes conceptions. »

L’art chrétien avait retrouvé sa tradition, ou plutôt il l’avait imposée, dans la dernière œuvre de Tintoret. Fatigué parce colossal effort, le héros de la peinture vénitienne et de l’art de tous les temps ne songea plus qu’à

1 1 ISTOlIîi; DE L’ART

l’élernilé. Il donna encore quelques tableaux à des confréries, mais c'esl a son cher couvent de la Madonna dell Orto qu'il voulut consacrer les derniers soirs de sa vie, et c’est sous le dallage de son église qu'il lui enseveli, lorsqu'après quinze jours de fièvre, âge de (|uatre-vingl-deux ans, le 51 mai 1594, il eut fermé les yeux.

.) \copo Bassano et ses fils. — Au moment où se termine le seizième siècle vénitien, la décadence de l'art va de pair avec la décadence politique; il ne reste plus en scène que des comparses qui, durant quelque lemps encore, tireront de l'enseignement des maîtres des jeux habiles et de brillantes déclamations. Cependant, à côté des magnificences vides et des solennités factices, la source du vieux génie de Venise n’est pas entièrement tarie encore; il y a, non plus à Venise même, mais auprès des Alpes, à Bassano, une famille d’artistes à qui le sens de la franche nature et du détail réaliste cher à Tintoret inspire des oeuvres parfois fortes et saisissantes. Jacopo da Ponte, né à Bassano en 1510, apprend de son père, élève lui-même des Bellini, les rudiments de la peinture; il achève à Venise son instruction chez Bonifazio, et retourne en son pays natal, qu’il ne doit plus quitter jusqu’à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Il y compose des tableaux simples, pieux et rustiques, dont beaucoup sont demeurés à Bassano même, dont un grand nombre aussi ont émigré à l'étranger, en Angleterre Londres et 1 lampion Court ), à Paris, en Allemagne, à Vienne surtout. Nulle mythologie parmi cette centaine de toiles; rien (pie la Bible, l’Evangile, et des portraits d’un réalisme énergique et sain, dont celui du Musée des Offices, où il s'est représenté au milieu de sa famille, esl peut-être de tous le plus curieux et le plus attachant (lig. 542). Le Bassan, comme on l’appela en France Louis XI V avait à Versailles un « cabinet des Bassans »), mérite l'attention plus encore par l'influence Irès grande qu’ont exercée ses œuvres à l’étranger que par leur valeur même, qui n’esl certes point négligeable; ses compositions champêtres et ses intérieurs, où le sujet sacré ne semble souvent qu’un prétexte, ont un goût fortement flamand, et la peinture italo-flamande, ou encore la peinture Irancaise du xvne siècle s’en esl longtemps ressentie. L Entrée des animaux dans l'arclie , les Israélites dans la Terre promise , le Frappement du rocher , le 1 oyage de Jacob , liai h el Booz, le Bon Samaritain , Y Annonce aux Bergers ,

1 Adoration des Bergers , la Nativité, la Mise au tombeau, Saint Jean ou Saint Jérôme au désert, tous ces sujets de la grande histoire biblique, de la vie de Jésus ou des saints lui donnent l'idée de peindre des animaux dans les champs, «las plaines couvertes de moissons, des auberges et des cuisines, toute la joie et la familiarité de l’existence domestique, ce qui ne l’empêche point parfois, s il vient à représenter la Cène, le Calvaire ou Y Ensevelissement de .lésas, de chercher, comme I iuloret, un effet tragique dans la lueur

LA PEINTURE ITALIENNE

vacillante des torches. Il mourut en 1592. Ses quatre fils, Francesco (1548-1598), Giambattista (1555-1615), Leandro (1558-1625) et Girolamo (1560-1622), furent de bons élèves qui continuèrent sa tradition, et qui héritèrent d’une part de sa célébrité.

P alma le Jeune et les derniers peintres vénitiens du xvie siècle. — A Venise, en apparence, rien n’était changé, mais les formules avaient remplacé le grand art. Le fils de Tintoret, Domenico, qui mourra en 1657,

Phot. Alinari.

Fig. 312. — La Famille du peintre, par Jacopo Bassano.

(Musée des Oflices, Florence.)

à soixante-cinq ans, continue, soit au Palais des Doges, soit dans les églises, avec trop de facilité et de mollesse, les traditions de son illustre père; des Flamands, Paolo Fiammingo et Martin de Vos, ou encore un Allemand, Rpttenhammer, paraissent les meilleurs interprètes, à Venise et à l’étranger, de cet esprit à jamais vivifiant; mais c’est un Grec transplanté en Espagne, Domenico Theotocopoulo, le « Greco », qui demeure le véritable descendant du maître (car celui que l'on nomme l’Aliense, Antonio Vassilachi, ne semble guère avoir été qu’un aide habile et un disciple sans personnalité).

Jacopo Negreti, dit Palma le Jeune, né en 1544 d’Antonio, neveu du grand Palma, est un décorateur infatigable et non moins ambitieux que Tintoret, mais dénué vraiment de toute originalité. 11 n'est d’ailleurs guère moins romain que vénitien, car, après avoir étudié Titien et Giorgione, il alla vivre à Rome où, durant huit années, il pratiqua les œuvres

de Raphaël el de Michel-Ange, et fréquenta chez Caravage. Revenu à Venise, associé pour un temps à Alessandro Vittoria, il gagna vite la popularité par ses grandes compositions. Sa toile énorme du Jugement dernier , dans la salle du Scrutin, au Palais des Doges, offre une mêlée terrilde d<‘ ligures, sans la moindre émotion dramatique; ses décors de la salle du Grand Conseil, où il eut pour compagnons le (ils dn grand Tintoret, Vndrea Yicentino, l'Aliense, Paolo Fiammingo, Francesco el Leandro Bassano, Girolamo Gambarato el Giulio del Moro, sans parler de Federigo Zuccaro et du grand \ éronèse, sont, en somme, d'un bon imitateur de Titien; el il ne craignit même pas de lutter avec \ éronèse en peignant, lui aussi, au plafond de cette même. salle, une solennelle Venise couronnée pur la Victoire. La plus intéressante de scs peinture® est peutêtre, à l'Académie de Venise, un Triomphe de la Mort , dont la bizarrerie macabre el germanique surprend comme un cauchemar. Il meurt en l'année 1628. Parmi ses nombreux disciples on peut citer Leonardo Corona de Murano i 1561-1605), Pietro Damini de Castelfranco 1092-165'!), Giovanni Contarini (15 49-1(506), Pietro Malombra 1556-1618), Tiberio Tinelli 1586-1658 , H encore Giovanni Battista Xovelli, .lacopo Albarelli, Camillo Ballini, Ascanio Spincda de Trévise, Matteo Ingoli de Ravenne, Michèle Parrasio el Giannantonio Fasolo, ces trois derniers se rattachant plutôt à NéroiGse; Garlo Bidolli enfin, né à Lonigo en 1602 et mort en 1658, mais (ni qui l'écrivain est singulièrement supérieur au peintre: nous devons à ce Vasari de \ «mise un recueil de Vies des peintres illustres où se reflète, dans loul son éclat mobile et chatoyant, la gloire, désormais éteinte et sans lendemain, (h* l'incomparable seizième siècle.

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