‹ Histoire de l'art (volume 2)Chapitre 8 sur 79 · GUI · texte numérisé non relu

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même année que \ éronèse, il lui survécut vingt-quatre ans; on le croirait d’un siècle plus jeune, et le contemporain, sinon tout à fait l’égal, d’un Murillo. Gette jeunesse inconnue, cette modernité, ce charme frais et tendre, un peu langoureux, qui procède de Corrège en l’amollissant, surprirent et enthousiasmèrent. Le rénovateur (un peu corrupteur aussi) de la peinture venait de la patrie de Raphaël; il eut pour un temps une gloire presque aussi vive; déchu aujourd'hui et dédaigné, il mériterait que l’on rallumât, mais avec modération, les feux de son ancienne gloire.

Il descendait d’une bonne souche d’artistes et d artisans; son arrière-grand-père avait sculpté, au siècle précédent, pour le palais des ducs; son grandpère et son père étaient horlogers, et il commença lui-même, nous apprend Baldinucci, par faire des astrolabes. Son oncle, Bartolommeo Genga, intendant des bâtiments du duc, le fit entrer dans l’atelier du peintre vénitien Battista

Franco, qui peignait alors dans la cathédrale; ce fut, pour le jeune garçon, l’initiation, qu’il n’oublia point, aux mystères du coloris.

A vingt ans, Baroche part pour Borne, où il a pour patron le cardinal •Iules de la Rovère; il travaille avec Taddeo Zuccaro, qui le présente à Michel-Ange; il admire, sans être conquis, la sublimité du maître de la Sixtine; mais il reste l’enfant d'Urbin, avec un peu de la candeur et de la tendresse des premiers temps de Raphaël. G’cst après ce premier séjour à Rome qu’il a enfin la révélation de Corrège, etque toute sa vie se trouve orientée vers cette lumière et cette suavité dont il va faire, trop souvent,

Phot. Alinan.

?ig. 557. — La Madone du Peuple, par Baroche.

(Musée des Offices, Florence.)

hélas! de la fadeur. Peintre religieux, il est célèbre à trente ans; lorsqu’il retourne à Rome, en 1500, le pape Pie IV l’emploie, avec Federigo Zuccaro, à la décoration de sa villa des jardins du \ atican. Son succès provoque la jalousie de ses rivaux, au point que l’on tente de l'empoisonner, et que, malade pour longtemps, craignant pour sa vie, il s'enfuit en hâte et ne respire que rentré dans sa chère patrie, d’où il n'a plus désormais la moindre envie de s’éloigner. Telle est du moins la légende, assez plausible en somme, que nous devons à Baldinucci.

l ue de ses premières' et j >1 n s célèbres peintures est la Déposition de Croix qui lui fut commandée pour San Lorenzo, la cathédrale de Pérouse, composition non moins pathétique et tourmentée que la fresque de Daniel de Yolterre, mais qui se ressent toutefois de l'art de Raphaël, et surtout de .Iules Romain, plus que de celui de Michel-Ange. La gesticulation un peu forcée des acteurs qui déclouent et descendent le Christ fait un contraste saisissant avec 1 harmonieuse ligne de ce corps qui fléchit dans la lumière et l’ombre, et dont les pieds, par une trouvaille dont Rubens se souviendra, viennent se poser sur le bras amoureusement tendu de Madeleine.

La Madone <ln Peuple , dont le succès fut encore plus grand, fut peinte en 157!) pour la « Fraternité » d’Arezzo. Elle est aujourd’hui au Musée des Offices, usée, restaurée, charmante cependant dans sa franche et parfaite originalité (fig. 557). C'est l'idée, mais toute transformée par un réalisme délicat, de ces L ier<jes protectrices dont l’art ombrien multipliait jadis les images. La \ ierge, dont le vêtement et le geste font déjà songer à Rubens et à Yan Dyck, s’agenouille, sur un nuage que portent des angelots potelés, aux pieds de son Fils, qui bénit d’un geste de miséricorde affectueuse. Devant lui rayonne la colombe -du Saint- Esprit, et le peuple d’f rbin, rassemblé sur la place de la ville, assiste à la vision miraculeuse, mais sans trop s’émouvoir. Il y a là des figures de l’observation la plus franche, mendiants, paysans et paysannes avec leurs enfants, vieillards et jeunes femmes montrant ou regardant le ciel. Les figures de tout jeunes enfants aux mains jointes sont d’une grâce bien naïve et délicieuse, et le petit ange assis sur son nuage, dont le sourire ingénu, doucement malicieux, rappelle un peu Corrège, n en est pas moins une des créations les plus délicates de Baroche. 11 faut en somme reconnaître dans cette œuvre-là le premier monument, et tout à lait significatif, de l'art chrétien nouveau. Qu'on l’admire comme autrefois, qu’on la critique ou la méprise comme on ne s’en est pas fait faute, on ne peut nier son importance. Ce ne sont pas les Carrache, c’est Baroche < i u i apparaît comme le rénovateur de l'art chrétien selon la formule du Concile de I rente; après de si longues années de discrédit, -il faut du moins lui restituer cet honneur.

Fig. 358. — la circoncision, par baroche. (Musée du Louvre.)

Phot Alinan.

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B a roche alla lui-même installer son tableau dans l'église d’Arezzo, et ce lui fut une occasion de pousser jusqu'à Florence, pour céder enfin aux instances du duc François-Marie de Médicis, qui ne réussit cependant pas à le garder; il regagna bien vite son cher atelier. Les églises, les couvents d’Urbin, de Pesaro, de Ravenne, de Sinigaglia, de Fossombrone, le harcelaient de commandes, il acceptait avec bonheur, et cette joie se traduit dans ses oeuvres. La Circoncision , du Louvre, a été peinte

en 1580 pour la confrérie du Saint Nom de Dieu, à Pesaro; on peut la regarder comme le chef-d'œuvre de l’artiste. L’arrangement est d’un esprit gracieux et moderne au possible (fig. 358) :

ce petit Enfant si parfaitement candide, que le grandprêtre tient assis sur ses genoux, tandis que le sacrificateur, vu de dos, s’approche respectueusement; la dévotion touchante de saint Joseph, de la jeune Vierge agenouillée, des pâtres vers qui se retourne l’enfant de chœur; les anges qui planent dans les airs, et, pour meubler le premier plan, cet agneau aux pattes liées, ce bassin de cuivre, ces linges, ces aiguières; un Murillo n’eût pas mieux inventé. Et quelle douce merveille de coloris! Le gris bleu chatoyant et velouté de la robe du grand-prêtre, le jaune paille de celle du sacrificateur dominent toute l’harmonie du tableau, où se jouent des bleus, des roses et des verts infiniment délicats. Ce choix de nuances, qui annonce le goût d’un Tiepolo aussi bien que d’un Murillo, n’a rien encore de la préciosité et de la fadeur que l’on reproche au peintre, et c’est à tort (pie Paul Mantz, critiquant notre tableau, cite à son propos la jolie remarque de Reynolds : « En cherchant le brillant des couleurs, Baroche a dépassé la mesure, et il a mérité le blâme adressé à un ancien peintre de qui I on disait que scs figures semblaient être nourries de roses».

Que I on traite de la sorte la trop ingénieuse peinture de la galerie

Phot. Alinari

Fig. 359. — Jésus et Madeleine, par Baroche. (Galerie Corsini, Rome.)

LA PEINTURE ITALIENNE

Corsini, Y Apparition du Christ à Madeleine (fîg. 359), il se peut. Et pourtant ne trouverait-on pas exactement les mêmes défauts dans Rubens? Ne sera-t-il pas permis d’admirer ce beau décor de la grande baie lumineuse ouvrant sur un paysage où l'on reconnaît la ville et le château d’Urbin, et l’attitude charmante de la jeune femme agenouillée dans un manteau de brocart d’or, qui porte la main à sa tête et regarde, avec une expression de stupeur joyeuse, ce Christ lumineux aux blonds cheveux bouclés, à la barbe légère, retenant autour de son corps les plis d’une grande draperie bleue et posant avec une sécurité ferme son pied nu sur la dalle de son tombeau? Mais aussi que l’on 11e songe pas un instant à ce que la simplicité des primitifs a fait de cette émouvante rencontre, au Noli me tangere d’un Giotto ou d’un Angelico; car cette fausse ingénuité, ces grâces maniérées, ce piquant et ce charme d’amusement paraîtraient de l irrévérence peutêtre, et sûrement et uniquement de la frivolité.

Frivole ou tendre seulement, Y Annonciation de la Pinacothèque Vaticane est une chose bien gracieuse (fig. 3t)0). Ce tableau, donné par le duc d’Urbin à la cathédrale de Lorette, porté à Paris en 1 797, fit partie, comme un bon nombre de ceux qui durent être restitués en RS 15, du premier fonds du Musée Vatican. La gentille Vierge agenouillée dans sa robe rose et son manteau bleu, que salue l’ange vêtu de blanc et de jaune, est celle qui tout à l’heure priait dans le tableau de la Circoncision : la bouche un peu précieuse, les yeux un peu insignifiants, l’ovale du visage un peu fade peut-être. Un chatdort sur un coussin, et le rideau rouge <pii se relève devant la fenêtre laisse voir, comme tout à l’heure, le paysage d’Urbin; c’est simple, calme, d’un joli rythme. Baroche, qui tenait évidemment cette composition pour une de ses meilleures œuvres, 1 a

Phot. Alinari*

Fig. 360. — L’Annonciation, par Baroche.

(Pinacothèque Vaticane.)

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gravée lui-même en une précieuse eau-forte. Il y a encore, dans cette même Pinacothèque Yaticane, un Repos dans la faite en Egypte dont la grâce devient presque irritante (fig. 561 ); mais que d’esprit toujours dans col arrangement delà petite N ierge assise près d’une source, où elle puise de I eau. montrant la plante de son pied tout potelé, appuyé au sol, tandis ([ne, derrière allé, saint Joseph tend à l’Enfant qui rit une branche bien garnie de cerises qu'il vient de détacher de l’arbre! et le chapeau de paille jeté à terre, près du tonnelet de vin, complète si agréablement ce tableau

d’un goûter de famille à la campagne !

Le troisième tableau du \ atican, peint à l’origine pour l'église Saint- François de Pesaro, a eu la même destinée que Y An-, nonciation. 11 représente Y Extase de sainte Micheline, agenouillée sur le Golgot lia , dans son manteau de pèlerinage, les yeux et les bras levés au ciel. Le gris de sa robe, le jaune de son manteau sont de nuances très amorties et veloutées, fort plaisantes sur le fond lumineux du ciel, où apparaissent deux chérubins.

Des tons analogues, rose, lilas el jaune tournant au gris, mettent leur caresse sur les vêtements de la sainte Lucie qui s’agenouille, dans un autre tableau du Louvre, en compagnie d un vieux saint Antoine à chape d’or, au pied des nuages où trônent la I ierge et I Enfant. Ce tableau appartenait, avant 1 7 U 7 , à l’église des Augustins de Pérouse.

Le Martyre de saint Vital, de 1585 (au Musée Brera de Milan), la I oral ion. de saint Pierre et de saint André, de 1586 (au Musée de Bruxelles), ne semblent pas avoir toute l’émotion ni toute la gravité désirables, et les charmants tons jaunes et roses y chantent toujours, comme aurait dit Paul Mant/., le même allegretto. 11 y a aussi de Baroche, avec tant d autres tableaux <pi il serait oiseux de citer, à Florence, à Gênes, à Londres, à Madrid, a Munich, à Saint-Pétersbourg, quelques très beaux portraits, et

Phot. Alinari.

Fig. 361. — Repos clans la Fuite en Égypte, par Baroche. (Pinacothèque Vaticane.)

LA PEINTURE ITALIENNE

il faut bien citer encore l’unique toile non religieuse qu’il ait consenti à peindre pour le cardinal de la Rovère, et dont il lit même une répétition pour l'empereur Rodolphe II : c’est la Fuite d'Enée pendant l'incendie de Troie; elle se trouve dans la galerie Borglièse, et Augustin Carraclie l’a gravée en 1595. Ce peintre dévot, d’une piété toujours souriante, mourut paisiblement en 1612, gagnant le ciel qu’il avait su concilier avec le monde; mais ses grâces n’ont rien des voluptés dangereuses de Corrège, et il faut leur rendre cette justice qu elles sont également loin de la fadeur sucrée d'un Carlo Dolci.

Peintres de Gênes, de Milan, de Crémone. — Le sac de Rome de 1527, en décidant l’exil de Perino del Vaga, donna un essor nouveau à l'école, timide encore et incertaine, de Gênes. André Doria, le « Père de la patrie », l’illustre amiral de Charles-Quint, employa l’élève de Raphaël au dééor du vaste palais < j ne la ville reconnaissante venait de lui donner, et dont il faisait remanier la construction par l’élève de Michel-Ange, l’architecte et sculpteur Fra Giovanni Angelo Montorsoli. Perino del Yaga s’y inspira de la Farnésine, en ornant de délicieuses figurines de stuc, et de grotesques, qui encadrent de solennelles ou délicates compositions, destinées à être complétées par des tapisseries, le vestibule monumental, l’escalier, la galerie d’honneur et les chambres; le Triomphe de Scipion, les lléros de la maison Doria , le Combat des Géants , les Amours de Jupiter et Y Histoire de Psyrhé sont d’un maître qui vaut et à certains moments surpasse même .Iules Romain.

Ses élèves, les Semini, les Calvi, qui ornent de frises en camaïeu la façade du palais Doria, le continuent en le diminuant. Mais bientôt apparaît un grand artiste, que l’on a pu comparer à Moretto, et qui par sa verve et sa sincérité, unies à un sentiment souvent profond de la beauté religieuse ou naturelle, mérite une place à part au milieu de la décadence commençante. Luca Cambiaso (que l’on appelle en France, au xvii® siècle, le Cangiage, par corruption de son nom en Cangiaso, et que l’on appelait tout familièrement à Gênes il Luchetto ) naquit en 1517 à Moneglia, sur la Rivière de Gênes, du peintre Giovanni Cambiaso, qui le forma par la copie de dessins des maîtres et l’étude des fresques décoratives du palais Doria. Dès l'âge de quinze ans il aidait son père; à dix-sept ans, il fut chargé de peindre seul la voûte de la grande salle du palais Doria- Spinelli; lus tableaux de Y Iliade qu'il y amoncela comme en se jouant excitèrent la stupeur; peut-être eussent-ils plutôt mérité le blâme pour le vide et le boursouflé des compositions. Mais déjà, grâce à l’amitié de l’excellent architecte Alessi, le jeune prodige devenait sage; et l’arrivée à Gênes, vers 1555, de l’architecte, sculpteur et peintre hergamasque Giambattisla Castello, avec qui Luchetto ne tarda pas à se lier, détermina

l’évolution définitive de son talent vers line composition riche et pondérée à la fois, et un coloris que l’on croirait inspiré de \ enise.

Cette heureuse période de l’activité de Canihiaso dure jusqu’en 1567, date du départ de son grand ami et collaborateur pour l’Espagne, ou plutôt elle continue jusqu’en 1585, date où le maître lui-même se décide à quitter Gènes. Sa Mort de Cléopâtre , au palais Imperiali, son Enlèvement des Saisines, dans la villa Imperiali (près de San Fruttuoso), sa

charmante fresque du Parnasse au palais Pallavicini, son Massacre des prétendants par Ulysse au palais Grimaldi (aujourd’hui I)e Mari), ses retables d’églises, la Résurrection, la Transfigurai ion et le Baptême du Christ (de 1559, 1561 el 1567) à Saint-Barthélemy des Arméniens, la toute gracieuse Madone aux anges de Santa Maria délia Cella à Sampierdarena, Y Annonciation et 1 Adoration des Mages de l’Annunziata, la Madone de l’autel Fieschi à San Lorenzo (fîg. 562), et, dans la même église, la somptueuse Présentât ion au Temple, vraiment digne de Véronèse, ses fresques mythologiques du palais Giorgio Doria, et tant d’autres, et d innombrables œuvres à Gênes et aux environs témoignent de la géniale facilité du peintre qui stupéfia un jour l’honnête Armenini, auteur des « Vrais préceptes de la Peinture », en s’escrimant devant lui, sur une fresque, des deux mains à la fois. La tendre intimité de certaines petites Madones lui fera pardonner ces fantaisies de matamore. 11 sera parlé plus loin des travaux de Cambiaso pour Philippe II, à l’Escurial. Veuf, éperdument amoureux de sa belle-sœur, et ne pouvant obtenir du pape la dispense nécessaire pour l’épouser, il mourut dans le désespoir à Madrid, en 1585. Son fils Orazio, Lazzaro Tavarone, Niccolô Granello et Fabrizio Castello continuèrent ses travaux espagnols.

Giambattista Paggi (1554-1627), le meilleur élève de Cambiaso, parmi le grand nombre de toiles qu’il peignit à Gênes, se rendit illustre

Phot. Alinari.

Fig. 562.' — Vierge et Saints, par Cambiaso.

(San Lorenzo, Gênes.)

LA PEINTURE ITALIENNE

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