GUILLAUME COUSTOU.MARIE LECZINSKA
I Musée du Louvre )
Histoire de 1 Art .VU. P1I
Librairie Armand Colin Pans.
LA SCULPTURK FRA.N'ÇAISK W
marbres de Covsevox. La fougue des coursiers cabrés, l'effort des palefreniers ou des écuyers qui les maintiennent sont dessinés et modelés avec une verve puissante, et les deux groupes dressent dans le plein air, sur les fonds de verdures, leurs fières silhouettes hardiment mouvementées. Cochin, qui défendit toujours Coustou contre ses détracteurs, observe très justement que « les chevaux qui sont à Mari y sont de la plus grande beauté, mais de plus ont le mérite, qui manquait AM. Bouchardon et dont peut-être il ne sentait pas la valeur, d’être achevés, précisément ce qu'il faut pour bien faire leur effet en place ». Aussi la mauvaise humeur de Mariette et de Bouchardon lui-même a-t-elle été définitivement impuissante contre eux. Dargenville, décrivant ces groupes dans ses Environs de Paris, dit que les chevaux qui se cabrent « sont domptés par deux écuyers, l'un français, l'autre américain ». C’est sans doute celui qui porte un carquois en bandoulière qui est « l'américain »?
Au lendemain de la mort de Gui 11 aume Coustou, l'auteur de la Métromanie. Alexis Piron, qui patronnait la candidature de son ami François Boucher au logement laissé vacant >au Louvre par le statuaire défunt, adressait à Lenormand de Tournehem, oncle de la Pompadour, surintendant des bâtiments, une requête qui débutait ainsi :
Coustou qui donnait à la pierre
Et la vie et le sentiment
Vient de quitter le logement
Dont le Roi t’honorait sur terre
Pour passer vraisemblablement
Dans le céleste appartement
Qu’aux gens de bien ouvre saint Pierre,
Le Tournehem du firmament! ..
Robert Le Lorrain. — La vie et le sentiment, c’est, on 1 a vu, ce que se “plurent à chercher et à exprimer, chacun à sa manière, les statuaires qui participèrent aux travaux de la chapelle de \ ersailles, des jardins royaux et à la décoration des hôtels et parcs seigneuriaux des
T. VII
d'Antin, des Rohan, des Souhise ou des cours étrangères, fous — ou presque tous — élèves île Coysevox et de Girardon. 11 en est un qui compta parmi les plus chers élèves de Girardon et qu une de ses œuvres a mis au premier rang : Robert Le Lorrain (1660-1745 .
Il avait, dit Mariette, « la supériorité sur son maître de bien manier le marbre ». Girardon « le regardait comme son bras droit » et l'avait même associé à ses travaux. Il aurait participé à l’exécution des figures du mausolée de Richelieu, et c'est lui surtout qui avait collaboré au tombeau que Girardon avait préparé pour sa femme et pour lui-même. C’était , ajoute Mariette, toujours en défiance contre la virtuosité de ces grands « manieurs» de marbre, c'était un «praticien dont le malheur fut de n’avoir pas
assez étudié la nature Tous ses ouvrages sont maniérés et sentent le
terroir. Le goût français s’y fait trop apercevoir Avec cela, il est gra-
cieux. mais de cette grâce gui n'a rien d'imposant et qui devient insipide pour ceux qui ont goûté le vrai beau dans l'antique ». De pareils jugements jetés, à celle date, au courant de la plume deviennent pour l’histoire des documents entre tous révélateurs sur les mouvements d’opinion et les évolutions du goût. Contre ces appréciations de sentiment prévaut le témoignage de Pigalle déclarant qu il devait à peu près tout à Le Lorrain,
Les contemporains se sont accordés à célébrer non seulement le « grand praticien » qu’était Robert Le Lorrain, mais aussi l’observateur curieux des mouvements de la vie, « tou jours le crayon à la main », prompt à noter les expressions prises au vol. « M. Le Lorrain, écrit l’abbé Gougenot dans son Eloge à l’Académie, avait des mœurs très pures, mais cela ne l’empêchait pas de faire un cas infini de la beauté. On le chargea de choisir les modèles de femmes. Dans le choix qu'il fit, ajoute le bon et
indulgent abbé, l’homme vertueux n’oublia point l’artiste » 11 parlait
avec éloquence de ce qu'il avait su bien voir; « sa conversation était si agréable que tout ce qu’il y avait de plus grand cherchait à s'instruire avec lui ». Et ce qu'il avait su bien voir, il l’exprimait avec allégresse ; « l’imagination vivement frappée d’un caractère, il le démêlait dans le bloc même ». Coustou disait que « son ciseau était conduit par Corrège et par le Parmesan ». Il excellait à modeler de belles têtes de caractère, dont beaucoup ont passé dans les cabinets d’amateurs, surtout des têtes de femmes et dé jeunes gens.... \ son retour d’Italie, où il avait visité après Rome, d’où la maladie l'avait chassé, Naples, Venise, Florence, Gênes, Pologne, il s'était arrêté à Marseille on même il aurait « fini quelques figures de Puget » — bd celte indication trop vague mériterait d’être examinée plus attentivement. Enfin, ajoute le biographe, ce qui surprenait encore plus « ceux qui le voyaient opérer, c’est qui* quelquefois eu exprimant sur son propre visage certains caractères qu il voulait rendre sans emprunter le secours d'aucun miroir... il lui suffisait pour exécuter ce
LA SCULPTURE FRANÇAISE
caractère de se tâter la physionomie, semblable en cela à ce sculpteur aveugle qu'on nous représente les yeux au bout des doigts.... »
Voilà un signalement de sculpteur qui est pour faire amèrement regretter la disparition de la plupart des œuvres de Robert Le Lorrain. Heureusement, il nous reste de lui l'un des plus grands et significatifs morceaux de la sculpture monumentale de la première moitié du xvine siècle.
A Marly, aux Invalides, à la chapelle de Versailles, où la statue de
Phot. (iiiaudon.
Fig. '26. — La Foi. par S. Slodtz ; la Justice, par Granier; la Charité, par Le Lorrain;
la Religion, par Barrois.
(Chapelle du Château de Versailles.)
la Charité , à la balustrade extérieure, et les bas-reliefs de la Libéralité et du Zèle sont de sa main 1709-1711 , nous avons signalé sa présence. Mais rien n’a été sauvé de ce qu'il avait fait pour des amateurs, notamment pour Crozat, qui lui avait commandé, pour son château de Clichy-la- Garenne, une Andromède et seize bas-reliefs en pierre sur ce thème qui semble assurément plus convenable à la peinture qu à la sculpture : Les Vents enveloppés de nuages, mais où 1 on devine tout ce que sa verve put se plaire à modeler de souple, de léger et de mouvant,... plus, des tètes de Fleuves de différents caractères , qu il dut taire tout ruisselants d algues, de joncs et d’eaux courantes. Jean-Baptiste Lemoyne, écrivant a 1 abbé Le Lorrain, fils du sculpteur, pour lui exprimer ses doléances après la mort de son père, insistait sur la dette que les statuaires avaient contrac-
IIISTOIHK I)K L’A HT
lée envers lui. Il a, disait-il, cherché l'harmonie dans les modelés comme un
habile peintre la cherche dans les tableaux Il le louait aussi d'avoir traité
les draperies « au sens des parties du corps par des jets amples développant le mouvement des ligures, les soutenant et accompagnant sans les charger, surtout dans les endroits qui doivent agir»; enfin, d'avoir su mieux que personne « distribuer de belles masses de lumière et d’ombre par touches franches. .. et appliquer ces principes qui font notre union avec la savante peinture »
(de sont des témoignages importants à noter au passage. Nous verrons comment se lit la réaction en sens inverse et qu’un jour viendra où
ce sera la sculpture, telle (pie la comprendront et enseigneront les disciples de (Juatremère de Ouincy. qui s’imposera à la peinture l/influence de
Robert Le Lorrain fut sur ses contemporains beaucoup plus grande qu’on ne l’a dit. Il trouva, dans la famille des Rohan, des clients pleins de complaisance et de compréhension.
Rien n’a subsisté de ce qu'il lit pour eux à Saverne. Mais on voit encore au palais épiscopal de Strasbourg, aux clefs des fenêtres de la façade, des tètes de prophètes, et, aux frontons, des armes du roi, des trophées et une Charité (achevée avant I TÔT) qui sont bien du style animé et pittoresque des figures de l’hôtel de Soubise.
C’est là, aux murs du palais que les princes de Soubise avaient fait réédilier par Dclamaire sur l’emplacement de L'ancien hôtel de Guise et où le génie décorateur de BofTrand multiplia les enchantements de l’art le plus élégant et le plus ingénieux, que les sculpteurs et les peintres du premier tiers du siècle allaient trouver l'occasion des plus charmantes inventions. Le meilleur du génie du temps s'y exprima en claires et souriantes images. Nous allons y trouver, dans les appartements, les Slodtz et les Adam; c’est aux murs des façades que Robert Le Lorrain eut a sculpter les statues des Saisons , la Prudence et la Renommée couchées sur les rampants du fronton de la façade principale, des groupes d'enfants avec des trophées, au second étage, et surtout, pour la porte des
Phol. Giraudon.
Fie,. 27. — Les chevaux du Soleil, par Le Lorrain. Hôtel de Rohan. Paris.
LA SCI LPT1 HK FRANÇAISE
(‘curies, le haut-relief des Chevaux du soleil à l'abreuvoir , < | ne 1<“ temps a revêtu d'une belle patine. Il y prodigua ce lyrisme <|ui va fort au delà de la virtuosité d’un simple praticien, <|uc Mariette voulait Lien lui concéder comme incontestable, mais unique et dangereux mérite, l u espril inventif et bien équilibré, un sens plastique aussi solide que brillant s'y déploient et s'imposent. Au milieu des nuages (où quelque chose est resté sans doute de ces Vents enveloppés de nuées qu'il avait sculptés pour Crozat s'ébattent dans l’empyrée les ruades et eabrades des divins coursiers que des palefreniers musclés à la demande d'une telle écurie essaient de maîtriser vers la conque que leur tend l'un d’entre eux ht c’est bien, avec
une plus nerveuse élégance encore, la belle race chevaline dont Coysevox aimait à caresser les croupes et les encolures dans les haras royaux
Les Lemoyne. — Quoique les derniers venus de ces fécondes familles de sculpteurs aient continué leur activité jusqu'à une époque avancée du règne de Louis \\ et même (Jean-Baptiste Lemoyne ayant vécu jusqu’en 1 778) jusqu'au début de celui de Louis XVI, c’est bien à l'histoire de la première moitié du siècle, où parurent leurs œuvres les plus significatives et dont ils continuèrent l'esprit, alors même que la « réaction » avait commencé de se manifester contre eux, qu'il convient de les rattacher.
Des trois Lemoyne, c’est Jean-Baptiste qui occupe dans la sculpture française du xvme siècle la place prépondérante. Son père, Jean-Louis (1665-1755), a peu produit, malgré son extrême longévité. La cécité, qui fit à son fils un devoir de renoncer (en 1725) au voyage de Borne pour ne pas le quitter, avait déjà interrompu son œuvre. 11 est probable que h* buste de Largillière. qu'il exposait en 1757, à la reprise du Salon, avait été exécuté quelques années plus tôt, ou fut terminé par Jean-Baptiste. C’est à l’enseignement et à la tradition de Coysevox, dont il a laissé un beau buste, conservé à Nicole des Beaux-Arts, que Jean-Louis se rattache. Le buste de Mansart, qu'il présenta en 1705 comme morceau de réception à l'Académie, est encore tout à fait dans la donnée et l’esprit du plus pur style Louis XIV; mais, à la chapelle de Versailles, — où il eut à faire pour la balustrade extérieure les statues de Saint Siinéou et de Saint Jude et, pour le pourtour intérieur, les bas-reliefs de la Piété et de Y Obéissance, — il prit contact avec l'esprit nouveau. Les quelques bustes qui nous sont restés de sa façon le maintiennent plutôt, si on les compare à ceux de son fils, dans la famille spirituelle du grand siècle, quelquesuns d’ailleurs avec une si vivante autorité qu'ils y peuvent soutenir les I > 1 u s illustres voisinages. Le Itégent Philippe d'Orléans date des débuts mêmes de la Régence (1715). Celui de Fénelon Musée de Cambrai est un débris de son tombeau: celui de l'architecte Duplessis Musée de Bordeaux) est peut-être son chef-d'œuvre. Il l’avait signé en 1 694, c'est-à-dire
a 1 âge de vingt-neuf ans, et jamais, autant qu’on en peut juger, il ne mit dans l'observation et l’expression des traits physionomiques d’une ressemblance plus d’acuité et dans les modelés autant de souplesse.
Son frère Jean- Baptiste (1 679- 1 751 ), qui, par son morceau de réception, la Mort d'Ilippolyle 1715), s’était révélé comme un fringant tailleur de marbre, produisit peu et mourut sans avoir achevé le groupe du H apte me du Christ, destiné à Saint-Jean-en-Grève, qui est aujourd’hui à Saint-Roch et que son neveu termina. L’œuvre et le nom de l’oncle ont disparu dans le rayonnement de la renommée de ce neveu.
Jean-Baptiste, (ils de Jean-Louis Lemoyne, était né à Paris le
15 janvier 1704. Il y mourut en 1778. Plus encore (pie de son père, il fut l’élève de Robert Le Lorrain. On a vu dans quels termes d’admiration et d’intense compréhension il en parlait. Ce fut son vrai maître. A vingt et un ans, il obtenait le premier prix de sculpture sur ce sujet : Moïse eu font fait en jouant tomber la couronne royale de dessus la tète de Pharaon ; mais il obtint du duc d’Anlin l’autorisation de rester près de son père, déjà aveugle, et, trois ans plus tard, il était agréé à l'Académie, avec, comme morceau de réception, le Sacrifice de Polyxène sur le tombeau d Achille. Kn 1751, il achevait et signait le groupe du Ihiptème du Christ, commencé par son oncle. D'après une tradition, difficile à contrôler, la tète du Christ serait le portrait d'un acteur de 1 Opéra, « distingué par la beauté de la voix (d la noblesse de la figure ». Bile sent en tout cas le théâtre; chez le Baptiste comme chez le néophyte (pii vient de plier le genou pour recevoir l’eau lustrale, le geste et l’expression ont bien l’élégance et la sentimentalité apprises pour la scène, et c’est bien un perruquier de comédiens (pii, d’un peigne savant, a fait onduler et tour à tour a disposé sur leur front, déroulé sur leurs épaules les longues boucles de leur chevelure. L'exécution est d ailleurs d’une souplesse fort adroite. Si Jean- Baptiste n’avait attaché son nom qu'à des morceaux de ce genre, le jugement (h; Mariette serait plus explicable. « Il a été chargé, écrivait-il, d'une infinité de grands ouvrages... (pii, tous, sont composés de façon à
Phot. (lirait ilou.
Fn;. '28. — I.a Mort d’Hippolyte, par J. -B. Lemoyne.
LA SCULPTURE FRANÇAISE
en imposer aux gens qui se contentent de la satisfaction (pie leur procure un premier coup d'œil — Le brillant de l'imagination est un piège dangereux cl qui, trop souvent, a couvert le vice de ce qu'on appelle la manière. » Et il va de soi que l’ami de Bouchardon insistait sur « le manque de cette correction et de cette pureté qui font le charme de l'antique ». Et Diderot ajoutait : « Ou il s’en tienne à ses portraits; lorsqu'il lente une grande machine... il a beau se frapper le front, il n'y a plus personne. » Les « grands ouvrages » dont fut chargé Jean-Baptiste Lemoyne ont été plus durement traités encore par la destinée que par Mariette luimême, qui d’ailleurs ne contestait pas à l'auteur « d'être un habile homme, et, ce qui est préférable encore, un galant homme aimé de tous ceux < 1 11 i le connaissent — »
Sur ce point tous les témoignages s’accordent, et Pajou 11e faisait que les enregistrer dans le quatrain, dont l’intention vaut mieux que le style, gravé sur le socle du bronze tout pétillant de vie où il fixa le regard aigu, le grand front, le maigre et ardent visage de son maître....
Nul n’enseigna son art avec plus d’éloquence...
Fig. 29.
Phot. Atgel .
Le Baptême du Christ, par J. -B. Lemovne.
(Église Saint-Roch, Paris.)
Ce fut l’éloquence de
l'exemple plus que de la parole. Marmontel et tous les contemporains témoignent qu'il parlait peu, était d'une modestie et presque d'une timidité extrêmes Mais tous ses élèves, et d'abord Falconet, avaient gardé
à leur maître une profonde reconnaissance.
11 gagna dès la première rencontre la faveur de Louis X\ . Dandré Bardou a écrit dans son Éloge que, de 17ô0 à 1773, il lit tous Jes ans trois ou quatre bustes du roi, sans parler des statues. L'exagération est évidente. Mais il est certain qu'il fut le portraitiste préféré du Bien-Aimé.
Bordeaux, Bennes, Bouen et Paris voulurent avoir de sa main des monuments à la gloire de Louis XV. La Bévolution les a tous détruits. Nous ne les connaissons que par les textes des conventions passées entre les villes et le statuaire, par les modèles en réduction qui en ont été conservés ou par les gravures contemporaines. L'architecte Patte leur consacra un grand ouvrage accompagné de belles planches qui permet-
IIISTOIKK DK L A BT
.Mi
I «mi I de les restituer dans leur aspect général, leur coiuposilion el leur cadre d’architecture. A Bordeaux, c’étail une statu<‘ <’*questre I74ô) en bronze, érigée sur la place Boval»*. Le roi. liahillé à la romaine, mais coiffe à la mode du temps, et son catogan retombant sur le court manteau ajusté à son épaule, chevauche à l'amble. On avait dit «pie Lemoyne
avait représenté le roi.« t «* 1 qu'on voit Marc-Aurèle au Capitole ».
Falconet, «pii professait pour son maître l'admiration la plus vive, a défendu Lemoyne contre cette allégation qui était à s«*s yeux une manière de crilnpie ou de reproche! « Il lia pas vu plus que moi l'Italie; il ne connaissait le cheval du Capitole <pn* par d«*s ouï-dire et par d«*s dessins. » Et c'est un témoignage direct qu'il prétendait apporter : « J'étais là quand il étudiai! sou modèle «pii ne ressemble
pas au cheval antique Enfin,
M. Lemoyne n'avait «pu* faire de l'antique pour lui enseigner ce qu'il voyait et ce que sou organisation vive l'a toujours porté à chercher dans le naturel. » A Bennes, les Etats de Bretagne, pour fêter la guérison du roi 17 if»), avaient commandé à Lemoyne la statue royale entre les ligures de la Province <l<* Bretagne et de la Santé. Le projet, très original, conçu pour Rouen, n«* fut jamais exécuté; mais une précieuse maquette de bronze nous en conserve I idée <*l la forme : l«* roi. en armure, y <*st <’'l<*\ «'* sur le pavois
« à la manière frampie » par trois guerriers qui ont mis genoux-terre
L'idée première n’appartenait d'ailleurs pas à Lemoyne; on lit derrière le socle : inventé par Matli. Le Carpentier , architecte du Hoy, modelé par J. II. Lemoyne , sculpteur ordinaire de Sa Majesté , exécuté en bronze par ■I . C. Delarche l'an MDCCL.XX II. c'est-à-dire à une époque très tardive et postérieure à celle où il fut question pour la première fois du projet «h* <•«* monument avorté, et sur un autre bronze, conservé à Windsor, on lit au eonlrnin* : « composé et modelé par .). B. Lemoyne, sculpteur ordinaire
Phût. Girattdoii.
Fig. •”>0. — Modèle en bronze du monument île Louis XV projeté pour Rouen, par J. -B. Lemoyne.
(Musée ilu Louvre.)
LA SCULPTURE FRANÇAISE
de S. M., exécuté en bronze par J. C. Delarche en l’année MDCCLXY1 ». Pour la cour de l’École militaire de Paris, enfin, Lemoyne fit une statue pédestre du roi montrant aux élèves-officiers le ruban de l’ordre de Saint- Lazare, qu’il avait créé pour récompenser le mérite et les vertus militaires. Les amateurs, d’après Bachaumont, en étaient peu contents. Enfin, à l’IIôtel de Ville de Rouen, au palier de l'escalier, se voit une statue de Louis XV, provenant du dépôt des Petits-Augustins et donnée en I8‘20 par la Restauration à la ville, pour en remplacer une autre de Ladatte, « sculpteur du roi de Sardaigne », enlevée pendant la Révolution.
Lenoir l'appréciait en ces termes qui méritent d’être notés, comme sym p to mati q ne s du go ù t vague m en t ren a i ssantpour le moyen âge :
« Louis XY vêtu à la romaine, avec les pieds en dehors, ressemble plus à un danseur qu’à un Roi. Lemoyne y prit trop de facilité et de liberté ; c'est avec raison (pie les hommes éclairés préfèrent les sculptures (pii ornent notre salle du
XIIIe siècle »
Faut-il inscrire dans la liste des monuments i c o n o g r a pli i q u e s de Louis XV un groupe galant que Jean-Raptiste sculpta, en 1700, pour la Folie Saint-James que le financier Roulard s’était fait construire à .Yeuillv? Le parc, — avec ses ponts de pierre, de bois et de briques jetés sur les eaux courantes que le comte d’Artois enviait à son voisin pour sa Folie de Bagatelle, ses îles enchantées qui abritaient au fond de leurs bosquets des temples à Jupiter et à l’Amour, à Vénus et à Diane, était en outre orné de statues de Faunes et de Satyres par Pajou et P iga lie, et, non loin d'un groupe où l'on voyait la Vénus de Pigalle sur un char traîné par des colombes et entouré par des Amours, on admirait un autre groupe de Lemoyne, la Surprise, désigné parfois aussi comme Vertumne et Pomone sous les traits de Mme de Pompailour et de Louis AF.
T. VII. — 8
Phot. A Michel.
Fk;. 51. — La Surprise, par J. -B. Lemoyne. Groupe en marbre pour la Folie Saint-James.
HISTOIBE DE l.'ABT
Los tètes des deux personnages, sans être proprement des portraits, ont un caractère individuel où I on retrouve en effet, dans la construction du visage, des traits qui évoquent la ressemblance du roi et plus encore celle de sa maîtresse. Ils en sont aux plus tendres confidences et même aux travaux d'approche assez avancés. Il a brusquement écarté le masque qui cachait son visage, et l'autre main posée sur le genou de la femme encourage un petit amour en train de soulever un pan de l'étoffe qui le recouvrait, bille, la poitrine à moitié nue, écarte l’agresseur d'un geste prêt à capituler. C’est, dans un trop grand format, un modèle pour
écrivait Dandré Bardou, la rendent, à juste droit, l'héroïne de la scène. » bit e est celte figure éplorée et un peu minaudière, agenouillée dans son èdan de repentir et de douleur, qui, violemment mobilisée aux journées révolutionnaires, a fini par trouver un asile à Sainl-Roch où elle est devenue une Marie-Madeleine au pied du calvaire! Le buste de Mignard était « accompagné de deux génies. L'un, debout, fondant en larmes, caractérise la peinture par ses principaux attributs L autre, assis, tour-
nant vers la comtesse un regard triste et affectueux, serre dans ses bras une cigogne, emblème de la piété filiale. Le symbole de l'immortalité, désigné parla pyramide, est artislemenl groupé avec la figure du Temps » qui d’une main limait la faulx et soulevait de l'autre l’ample draperie dont le sépulcre était voilé.
biscuits de Sèvres. La pierre, qui avait longtemps subi les effets du plein air, a malheureusement été soumise à de trop vigoureux lavages de grattages au moment où elle entra dans la collection Kahn.
Serv phot. des Beaux -Ails
I ig. 32. — La comtesse île I'euquières, par J .-B. Lemoyne.
Les monuments funéraires de Lemoyne n’ont pas été plus épargnés par le sort que les statues royales. Du tombeau de Mignard, aux Jacobins de la nie Saint-Honoré (174ô . le morceau principal a du moins été sauvé de la ruine, ('.'est la statue de la fille du peintre, la comtesse de b’euquières. « Les prières (pie, dans ce monument, madame de I’euquières adresse au ciel en faveur de son père.
LA SCULPTURE FRANÇAISE
Le tombeau de Grébillon, dont le Musée de Dijon conserve les restes, avait d’abord été destiné à l'église Saint-Gervais, mais on se heurta à l’opposition des marguilliers (1760): un homme de théâtre ne pouvait être admis à léglise 1 Le roi le lit placer à la Bibliothèque. D’IIuez y avait mis la dernière main. Melpomène en pleurs embrasse le médaillon du dramaturge. Des branches de cyprès, comme Robert Le Lorrain en avait mis au tombeau de Girardon et comme Gattieri en utilisa
si souvent le beau motif dans ses allégories funéraires, s’y mêlaient aux attributs scéniques.
L'histoire du tombeau du cardinal Fleury ne saurait être abordée ici dans ses détails et complications. Gochin, dans ses Mémoires , a sommairement conté les intrigues, contestations et rancunes qui s’agitèrent autour de ce projet, décidé d’abord par le roi. Bouchardon, après un concours où figurèrent Ladatte, Adam et Lemovne, en avait obtenu la commande, et les chansonniers s’en étaient mêlés quand les maquettes avaient été exposées au Salon de 174a.
Après beaucoup d’années d’attente, la famille du cardinal, désespérant de voir jamais s’accomplir la promesse royale, confia, en 1768, l’exécution du monument définitif à Lemoyne qui, dès 1 743, en avait envoyé le projet au Salon. Le livret le décrivait ainsi :
HISTOIRE DK K ART
« Le Temps, qui a détruit son Eminence, la fait revivre par les soins du Roi. Le cardinal est représenté en prières. Le Temps lève le voile qui cachait l'inscription et y montre les attentions de S. M. pour ce ministre. La Fidélité au Roy le pleure, et des génies soutiennent ses armes. Les figures sont de marbre blanc, excepté celle du Temps, dont la couleur du bronze représente la vieillesse. » Entre la description de ce projet et colle du monument telle que Dandré Bardou l'a notée, il y a plus d’une variante —
In grand bas-relief de Y Annonciation souleva par sa polychromie les plus âpres critiques. Dès 1751, Lemoyne, pour la chapelle de la Vierge, à l'église Saint-Sauveur, avait fait des essais do sculptures polychromes qui furent jugées sévèrement, et C.ochin a raconté sa visite, en compagnie de Bouchardon et de l'auteur, à Saint-Louis-du-Louvre, où se trouvait avec le tombeau du cardinal Fleury cette Annonciation en marbre: « Je cherchais tout ce que j’y pouvais trouver de louable pour en faire compliment à M. Lemoyne. M. Bouchardon parla peu; mais, en sortant, il me dit : « Que veut-il que je lui dise? Je 11e me connais qu’en sculpture. .. » Des tronçons du tombeau du cardinal gisent à l'Ecole des Beaux-Arts, dans le jardin du directeur, où M. Gaston Brière les a reconnus. (le sont les épaves du musée de Lenoir.
Lemoyne, pour qui Bouchardon se montrait si sévère, avait pourtant travaillé à ses côtés. Nous les retrouverons à Versailles, collaborant au bassin de Neptune. Lemoyne eut à exécuter pour son compte : Le Dieu Océan , assis sur un monstre marin (commencé en 1750, signé Jean-fiap. Lemoyne . l'aciebat 1740). Les doux rivaux déployèrent dans ces morceaux de bravoure une verve et une virtuosité égales, et nous verrons comment le sage Bouchardon lui-mème s'y abandonna à un lyrisme qui ne devait pas lui rester habituel.
(l’est à la même époque que, dans h' salon ovale, au rez-de-chaussée de l’hôtel de Soubise, Lemoyne — avec les Slodlz et les Adam — avait collaboré au décor le plus élégant, le plus délicieux et alors le plus nouveau 1755-1740). Ses groupes en stuc du Drame et de la Comédie, de la Navigation et de Y Astronomie y voisinent avec, la Musique, la Ceinture et la Poésie, 1 Histoire et la Dénommée . de Lamberl-Sigisbert Adam, et c’est dans le rythme voluptueux des lignes souples et des tons clairs — le cadre le mieux fait pour les propos d’une société spirituelle où les femmes liront bientôt la Pluralité des mondes de Fontenelle et les Contes de \ ollaire, tandis qu'avec 1 autorité d'un futur prince de l'Eglise l'abbé de Bernis implorera le ciel de leur accorder :
Pour l’heure présente Toujours un plaisir.
Pour l’heure suivante Toujours un désir.
LA SCCLPTIRE FRANÇAISE
De ce monde, si vivant et charmant, Jean-Baptiste Lemoyne tut, avant Houdon, — et à un moment d’ailleurs sensiblement different de la vie sociale, le portraitiste le plus qualifié. De l’architecte .Jacques Gabriel (1750)1 et de la Princesse de Rohan (1737) à Mesdames Victoire et Adélaïde 1775), il a vu poser devant lui toutes les tètes illustres ou charmantes et, suivant l’expression d’un contemporain, « fait prendre au marbre et à la terre cuite l’esprit et le caractère de nos grands
hommes » Diderot, si sévère, concédait : « 11 fait bien le portrait ».
Sans parler des bustesde LouisXN , dont il multiplia l'image à tous les âges de sa vie, Fonlenelle (1745),
Voltaire (1 748), l.atour, le Maréchal de Lowendal , 1750 , Réaumur (1 757),
Florent de Vallières (buste admirable du Musée de Tours (1755), merveilleux portrait où tout est noté de la plus intime ressemblance), Antoine- Armand de la Rriffe (de l’ancienne collection Peyre, 1754), le Chirurgien Lecat, la Marquise de Pompadour (1701), Créhillon, Restout,
Mlle Clairon (1700, personnifiant Melpomène invoquant Apollon),
Montesquieu (1761), la Comtesse de lirionne ( I 705 , la Marquise de Gléon,
La Tour <V Auvergne, Garik, Trudaine (1707), Herbier, M“e liandon de Mal- 1 "" lu)issière( 1708), le Chevalier Maupeou (1708) — (« Il y a de Lemoyne,
écrivait Diderot, un buste en marbre du chevalier de Maupeou. Le chevalier est beau ; c'est de la chair. Arrachez-moi de dessus les épaules ce vêtement barbare et gothique, et je me tais! »... et l’on a là, dans cette protestation contre le costume , un des symptômes, nombreux dès lors, qui annonçaient la réaction antiquisante)..., M,u Dangeville (à la Comédie- Française), son élève Pajou (1771), le Duc de Vrillières, M"'e du Rarry, le Maréchal de Saxe, Paris-Duverney, Jean-Jacques Rousseau, le Président de Rrosses (dont on n’a plus, hélas! qu'une copie par Debay, à Dijon), J/"'e de la Popelinière (Musée tle Toulouse) et combien d’autres posèrent devant lui. — Devant le buste de Mme de Gléon (Salon de 1765), Diderot, oubliant toutes ses habituelles et injustes sévérités, s’arrêtait dans le charme de cette présence réelle: « Quelle est belle! Elle vit. Elle intéresse; elle sourit mélancoliquement. On est tenté de lui demander pour qui le
Buste de Jean-Florent de Vallières, par J .-B. Lemoyne.
(Musée de Tours.)
HISTOIRE DK L’ART
bonheur est fait, puisqu'elle n'est pas heureuse » Et c'est à ces bustes
<le son maître que Ealconet pensait, sans doute, quand il écrivait que « le sentiment est l’âme de la sculpture ». Mais beaucoup n’étaient qu’ébauchés au moment de sa mort, et « l’on va travailler à finir ceux qui sont destinés à l'être », écrivait Bachaumonl . . . . Indication troublante!
Ses élèves furent unanimes à célébrer la bonté de ce maître et « tout ce qu'ils lui devaient ». Depuis le jour où Ealconet, tout tremblant, vint sonner à sa porte et vit venir à lui un petit homme, couvert de plâtre ,
aux yeux étincelants, au grand front découvert, il lui resta attaché et reconnaissant. Et c'est le témoignage unanime de tous ceux qui passèrent par son atelier : Falco-
net, Pajou, Caffîeri, d iluez que
Pajou grava sur le piédouche du beau bronze évocateur où il fixa les traits de son maître :
Tu vois ici Lemoine; on connaît son cizeau.
Nul n’enseigna son art avec plus d’éloquence.
L’amitié, la nature et la reconnaissance Ont, avec la vertu, pleuré sur son tombeau.
Les Sloütz et les Adam. — La sculpture funéraire. — Parmi les noms de sculpteurs voués aux ' " • 35 - B,,sle ,,,■ Montesquieu, par .1 -B. Lo.no.vnc. gémonies par |es docteurs du Beau
(Musée de Bordeaux.) ,
absolu, d n en est pas de plus honnis que ceux des Slodlz et des Adam. Les premiers ont encore trouvé dans Cochin un défenseur convaincu et un ami fidèle : mais personne n’osa prendre la défense des Adam. « Abominable, exécrable Adam ! je ne parle pas du plus ancien des sots maris, mais d’un sculpteur de son nom... », invectivait Diderot en 1705. fit l’indulgent et compréhensif Cochin lui-même n'a pu prendre son parti de leur goût maniéré : « La postérité ne comprendra pas comment il a été possible que, pendant plusieurs années, le public ail comparé Adam l’aîné avec Bouchardon.... » Il faut, pour le comprendre, se placer dans le milieu et revivre, autant qu'on le peut, parmi les contemporains.
L illustration de leur nom a été impartialement répartie entre tous les membres de ces familles fécondes en artistes et en œuvres; mais elle est due surtout ; chez les Adam, à Lambert-Sigisbert ; chez les Slodlz, à
LA SCULPTURE FRANÇAISE
tir»
celui (jue sou temps appela Michel-Ange. — au grand scandale de ceux qui ne l'aimaient pas malgré l'intervention équitable et amicale de Cochin. Chez les Adam, le fondateur de la dynastie est Jacob-Sigisberl
1670-1747), fondeur renommé et sculpteur du duc de Lorraine, dont les trois fils, Lambert-Sigisbert. Nicolas-Sébastien et François-Gaspard, furent des statuaires célèbres. Une de ses tilles, Anne, fut la mère de Michel Clodion. — Chez les Slodtz.
I' « ancêtre » fut Sébastien, originaire d'Anvers (1655-1710, venu à Paris pour travailler dans l'atelier de Girardon. Comme organisateur et décorateur des grandes cérémonies et des pompes funèbres (anniversaire de la dauphine à Saint-Denis, pompes funèbres de Monsieur, de Henri de Coudé, bout de l'an de Louis NIA...), il avait acquis une réputation dont ses fils bénéficièrent et (pii valut aux siens, dans cet art des décorations éphémères, une sorte de spécialité dont les recueils d’estampes nous ont conservé de nombreux spécimens.
Quelques-uns des thèmes qui vinrent enrichir la sculpture funéraire et firent gesticuler, sur les tombeaux du xvmc siècle, tant d'allégories de bronze et de marbre, prirent naissance dans ces grands décors de carton pâte et de charpentes légères. Ou'on en juge.
Sur le catafalque d’Élisabeth- Claire de Lorraine, à Notre-Dame,
« au-dessus du pavillon, sortait une Mort, sa faux à l'épaule, (pii semblait s’envoler, contemplant, dans son vol, sa dernière conquête — » 1 741 Sur celui de la reine de Sardaigne 1755 , on voyait « la figure du I’emps. une faux à la main et debout sur un globe terrestre, et autour étaient
répandus des trophées et attributs renversés » Sur les degrés, devant
l'autel, « paraissait la .Mort sous les traits d'une belle femme, portant sur
PhoL Giraudon.
Fig. 36. — Annibal foulant aux pieds le butin de la victoire de Cannes, par Sébastien-Antoine Slodtz (provenant de Marly).
(Musée du Louvre.)
sa tète une couronne royale. Son col, son estomac et les extrémités de
ses mains étaient desséchés et ses pieds étaient de squelette. »
Sébastien Slodtz, qui avait épousé Madeleine Cucci. eut quatre fils,
IIISTOIHK DK L’A HT
dont trois furent sculpteurs : Sébastien-René, Paul-Ambroise et René- Michel Michel-Ange . le plus célèbre. Il fut d'ailleurs sculpteur, lui aussi, et sculpteur réputé. \ppelé aux travaux des Invalides, de Sainl-Gerinaindes-Prés, de Marly, de la chapelle de Nersailles la Foi . sur la balustrade extérieure, les reliefs de la (lie meure et de la Miséricorde, au pourtour intérieur', il signait, en 1720, VAnnibal comptant les anneaux des chevaliers romains lues à la bataille de ('.aunes, qui, fait pour Marly, a fini par entrer au Louvre, et, en 1 725 : « S. Slodtz, natif d'Anvers ». le groupe d'Aristée et Protée, pour N ersailles, d’après un modèle laissé par son maître Girardon.
La part que ces familles d'artistes eurent dans la décoration des chapelles, des palais et des parcs fui importante, certes, et il faudrait, dans une monographie, les isoler de la production contemporaine. L'ensemble de statues et de groupes (la Pèche , la ('.liasse, avec leurs complications de cordes, de filets où grouillent le poisson et le gibier qui décorent les jardins el palais île Potsdam, après avoir été commandés pour les jardins do la Muette 1750 , y figurerait en bonne place. Sa virtuosité, dès ses jeunes années, avait mis Lambert-Sigisbert assez, en vue pour qu il ait été question de lui confier l'exécution de la fontaine do Trevi, au temps où, avec ses frères, il travaillait à Rome à restaurer les antiques du cardinal de Polignae 1720-1750 et sculptait, pour Saint-Jean-de-Latran, le haut-relief de Saint André Corsini refusant l'épiscopat et la Sainte Vierge lui apparaissant pour le lui faire accepter 1752 . A cette époque, les noms de Boucbardon et d'Adam sont souvent unis dans les éloges distribués par le directeur de l'Académie de France à Rome, et le duc d Antin insistait pour que des talents si remarquables et sur lesquels on pouvait fonder de si belles espérances ne fussent pas accaparés par l'étranger, au détriment de la France.
Quand il arriva à Paris, Adam l'aîné, qui y précédait de quelques mois son frère Nicolas-Sébastien, trouvait les chantiers ol ateliers en grande activité. Le roi et les financiers, les favorites et les princes du sang, les grands seigneurs, les fermiers généraux, les grands parlementaires, les tilles d’opéra occupaient les architectes el les sculpteurs : Clagny, Saint-Cloud, Compïègne, la Muette, Meudon, Bellevue, Feouen, Fontainebleau, Saint-Germain, Saint-Hubert, Fréjus, Livry, Maisons, Sceaux, Chantilly, Montmorency, Brunoy, Bagnolet. Arnouville, Asnières voyaient s’élever ou se renouveler des résidences, palais ou maisons de plaisance, châteaux ou « Folies », qui o (Traient aux artistes une ample et enviable matière à inventions décoratives. Le duc d’Orléans confie à Lambert-Sigisbert le groupe central de la cascade de Saint- Cloud 1755-1751 , que le Mercure de France signalait comme un « fort beau morceau de sculpture, universellement applaudi el admiré ». Les ligures
LA SCULPTURE FRANÇAISE
or»
colossales de la Seine et de la Marne, divinités complaisantes, que l’art des xvii® et xvme siècles associa si souvent en groupe fraternel, enlacées ou penchées sur des urnes, en forment les motifs principaux, et le Mercure louait fort la figure de la Marne « dans une attitude suppliante pour obtenir que la Seine veuille bien recevoir ses eaux ». C’est au même moment qu'il exécutait, pour l’Académie, le Neptune calmant les flots , enjambant un Triton renversé et brandissant, de ses mains nerveuses, un trident.
Les trois frères s’étaient réunis et, en quelque sorte, associés, Lambert-Sigisbert étant le chef actif et remuant de l’association; le
Phot. L. P.
Fig. r,7. — Neptune et Amphitrite, par Adam l’Aîné. Groupe central du bassin de Neptune.
(Parc de Versailles.)
second, Nicolas-Sébastien, « aussi bien, sinon mieux doué du côté des talents », au dire de d’Argenville, et de talents « relevés par une simplicité, une droiture et une douceur qui lui ont toujours concilié l’amitié de ses confrères », que rebutaient les allures et le caractère de l’aîné. De 1735 à 1750, la fécondité de cet atelier fut vraiment surprenante. La pièce principale qui en sortit lui le Groupe central pour le bassin de Neptune, dont le projet avait été mis au concours. Le travail ne fut terminé qu’en 1740.
Entre temps Nicolas-Sébastien avait été agréé à l’Académie, sur un bas-relief du Sacrifice d'Iphigénie, dont on peut retrouver le style dans le Martyre de sainte Victoire, qu'il modelait pour la chapelle de Versailles, exposé en 1757 et fondu en 1740. Barbe et draperies du grand prêtre, pâmoison de la victime devaient présenter de l’un à l’autre morceau de grandes analogies. Il n’exposa que beaucoup plus tard le marbre du Pro-
T. VU. — o
üti
méthée enchaîné dont un vautour déchire le foie , qui lui avait été assigné comme morceau de réception.
Sur le chemin de Rome à Paris, Nicolas-Sébastien s’était arrêté à Montpellier où s’élevaient alors pour les parlementaires et l'aristocratie locale des hôtels et des maisons de plaisance qui font encore la principale parure de la vieille ville et de scs environs. Les d’Aviler et la lignée d’architectes qui porte le nom très montpelliérain de Giral les construisirent, el c’est à Jean Giral que l'on doit le beau château de la Mosson 1725-1729), où Nicolas-Sébastien fut chargé du décor sculptural. Les parcs des châteaux de la Mogère, de Lengaran, du château d’O, que fil édifier un peu plus tard l’intendant de Saint-Priest, ont conservé de ce temps les vestiges mutilés de leur charmant décor. Des quatre frontons que Nicolas-Sébastien sculpta 1724-1720), un seul subsiste encore, avec, à l intérieur des appartements (devenus des celliers), des basreliefs (Y Aurore et Céphale et de Diane et Endyniion, qui semblent annoncer ceux de l’hôtel de Soubise, où Nicolas-Sébastien eut pour sa part, dans la pièce qui précédait la chambre à coucher du prince, I émis et Mars, Diane et Fndymion, Dallas et Mercure, Bacclius et Ariane, tandis que, dans le salon ovale, Lambert-Sigisbert modelait, en stuc, les charmants reliefs de la Justice, de Y Histoire et la Renommée, de la Musique, de la Peinture et la Poésie 1 755- 1 750) .
« Le 11 août 1741, le Roi étant sorti à 5 h. 1/2 en calèche, mit pied à terre au dragon pour aller admirer le Triomphe de Neptune et (T Ampliitrite, groupés dans une vaste coquille de vingt-trois pieds d’étendue sur quatorze de haut, richement variés de rocailles et autres ornements.... Le font ensemble présente à la vue une espèce de trône maritime composé avec beaucoup d’art. » C’est en ces termes que le Mercure de France (octobre 17 41 ) commençait une minutieuse et longue description de l'œuvre qui venait de consacrer et d illustrer le nom des Adam. « L'attitude el le caractère de Neptune expriment son courroux : il est dans I action de lancer son trident contre les vents impétueux; à sa gauche, est assise la déesse des mers, penchée en arrière et appuyée sur son bras droit, tenant son sceptre sur la façade el regardant une Néréide à laquelle elle semble donner des ordres. » Et rien n’est oublié « (b‘s bouillons d’eaux parmi les enroulements des Néréides », des tritons sonnant de la conque marine el des dauphins d’où partent des jets d eau en arc de cercle — Et le chroniqueur achevait : « Ce grand ouvrage, qui est parfaitement au gré de tous les connaisseurs et dont le Roi a paru satisfait, est de la main de M. Sigisberl Adam, l’aîné, sculpteur ordinaire du Roi. » 11 n’eùt été (pie juste d'y associer le nom de ses frères et plus particulièrement de Nicolas-Sébastien. François-Gaspard Adam, si l'on en juge par les plaeels qu’il adressait au surintendant,
LA SCULPTURE FRANÇAISE
pour être acheminé vers Rome, avait eu aussi sa part de collaboration. C’est dans les jardins de Potsdam que sont ses statues décoratives généralement assez fades. Devenu premier sculpteur du roi de Prusse, il propagea en Allemagne l’enseignement de l’art français et forma pour les manufactures de porcelaines de Berlin et de Meissen des maîtres modeleurs.
Nicolas-Sébastien était dès lors assez célèbre pour que, malgré la peu fraternelle concurrence de son aîné, le roi Stanislas le choisît pour élever, dans l'église de Bonsecours, le tombeau de sa femme, Catherine Opalinska, morte au mois de mars 1717 : « travaillez avec cœur pour votre souverain », lui avait dit Stanislas après avoir approuvé ses dessins, et l'Esquisse du mausolée de Catherine Opalinska était exposée quatre mois après au Salon par Adam le cadet, avec cette mention :
« doit être exécuté en marbre pour être exposé à Bonsecours, proche Nancy ».
Moins de deux ans après, le tombeau pouvait être mis en place. La reine agenouillée, les mains jointes, lève la tête vers le ciel que lui montre du doigt un ange aux ailes éployées et qui n est pas sans rappeler celui qui assiste le marquis de La \ rillière (-J- 1 08 1 ) sur son tombeau a Chàteauneuf-sur-Loire.
Un portrait d’Aubry le Jeune nous a conservé la ressemblance de Nicolas Adam à ce momént de sa vie, gagné par 1 embonpoint, la masse à la main et encore à demi penché sur le travail qu il vient d interrompre. La douceur, que ses contemporains aimaient dans son caractère, éclaire son honnête (igure déjà alourdie et marquée par les années. Dans le portrait de Perronneau, le visage aigu, spirituel et un peu aigre de Lambert- Sigisbert, représenté aussi ses outils à la main, tait avec celui de son cadet un contraste qui est comme le vivant commentaire de tous les témoignages contemporains sur les deux frères. Il en était alors a assaillir
Phot. Xeurdein
Fig. 08. — Tombeau de la reine de Pologne, par Nic.-Sébastien Adam.
(Église de Bonsecours, Nancy.)
<le ses réclamations les bureaux de Lenormand de Tournehem et Mme de Pompadour qui laissaient impayée la Poésie lyrique, pour le château de Bellevue, et il se rattrapait sur les petits sujets, les esquisses en terre cuite : Y Amour aveugle guidé par la Folie, Faune portant un enfant . Minerve sous la figure de Mentor se fait connaître à Télémaque, etc.
Des frères Slodtz, Sébastien-Antoine (1695-1754), Paul-Ambroise (1702-1758) et René-Michel, dit Michel-Ange (1705-1764), c’est le plus jeune qui fit la gloire de la famille; mais Cochin faisait grand cas aussi
du talent des aînés. Des bas-reliefs que Paul-Ambroise avait modelés pour l’autel de Saint-Louis à la chapelle de Versailles, un seul a été conservé (1745) et justifie l’estime de Cochin René-Michel, dit
Michel-Ange, s’était fait connaître pendant son séjour à Rome, où il arriva en 1728 comme pensionnaire de l’Académie, par de nombreux travaux (parmi lesquels le Saint Primo refusant les honneurs de l'épiscopat, à Saint-Pierre...). 11 n’en revint qu’en 1747. Sa réputation l’avait devancé à Paris. Tous les pensionnaires, dit Cochin, « chantaient les louanges de ses talents et de son caractère ». Et il ajoute, avec un scrupule de justice et d’impartialité dont le comte de Caylus ne fit jamais l’effort vis-à-vis de celui en qui il détesta, dès le premier jour, le rival de Bouchardon : « On annonçait en lui l’émule de Bouchardon. Ces assertions étaient un peu exagérées. Bouchardon lui était supérieur pour la science des formes... C'était un plus grand sculpteur, mais Slodtz avait plus de grâce dans sa composition, plus de noblesse et de richesse en ses ajustements; il exécutait beaucoup plus délicatement ses draperies »
Pendant son séjour prolongé à Rome, il y avait sculpté un buste du directeur de l Académie, le peintre Nicolas Wleughels, dont il fit le tombeau à Saint-Louis-des-Français (1757). On y voit h; génie de la mort ou de la peinture, la palette à la main, soulevant une draperie qui découvre le médaillon (h* Wleughels. Le buste du Musée Jacquemart- André est une belle et vivante effigie, qui atteste qu’il n’eùt tenu qu’à
Phot. Bulloz.
Fig. .”>!). — Buste de Wleughels, par Michel-Ange Slodtz.
(Musée Jacquemart-André, Paris.)
LA SCULPTURE FRANÇAISE
Slodtzde réussir brillamment dans ce genre. Quand on a lu la correspondance du brave homme que fut Wleughels, goûté son bon sens un peu traînant, sa bonhomie souriante et un peu lourde, on le voit vraiment revivre et respirer dans ce marbre, dont la fermeté de dessin et de construction égale la souplesse des modelés. Le chiffonnement de la chemise largement ouverte sur sa robuste poitrine, du ruban de l’ordre, qui pend à la boutonnière de l’habit négligemment déboutonné, quelques remous du linge tirebouchonné où s’est amusé le ciseau du sculpteur (et que Caylus ne pouvait approuver) n’enlèvent rien à cette effigie de sa solidité.
Depuis le dessin des lèvres épaisses et du menton volontaire jusqu’aux sourcils broussailleux et au front sans génie largement modelé dans l’encadrement de la perruque, tout a été noté par un observateur attentif et intelligent, tout jusqu’à la verrue que les théoriciens de l’idéal proscriront plus tard comme une insulte à la dignité humaine.
Et pourtant rien n’est mesquin dans la facture ni inutilement anecdotique dans l’observation.
Un pareil morceau suffit à justifier la grande estime et la con-
fiance dont Wleughels a souvent témoigné dans sa correspondance à I égard de son pensionnaire. « Il a envie de bien faire »,. écrivait-il le 50 juillet 1750. Et plus tard (24 janvier 1752) : « Celui-ci a du génie pour son métier. 11 a besoin de travailler pour se perfectionner, et, pour se perfectionner, il prend de la peine. »
« 11 arrivait à Paris, écrivait Cochin dans ses Mémoires, précédé de la réputation des belles choses qu’il avait faites à Vienne... » Ces belles choses, c’était le tombeau des deux archevêques, M. de Montmorin et le cardinal d'Auvergne. On y lit la signature : Midi. Ang. Slodlz inv. fecit. lia ma. Posuil anno MDCCXLV1I. 11 en avait reçu la commande à Rome du
Serv. phol. des Beaux-Arts.
Fig. 40. — Tombeau de Montmorin et de La Tour d’Auvergne, par Michel-Ange Slodtz. (Eglise Saint-Maurice, Vienne.)
cardinal d’Auvergne (sans doute sur les indications du cardinal de Polignac?). Un contrat avait été signé le Ur octobre 1740. Le travail était achevé en 1744. (d’est un des plus beaux monuments funéraires du xvme siècle, et qu’on peut dire unique. Une longue inscription, gravée sur une draperie accrochée au soubassement de marbre, en explique le thème; en voici le résumé : Le prince Oswald de la Tour d' Auvergne, actuel cardinal et archevêque de Vienne, qui fut vicaire-général du très grand prélat qui Ta désigné comme l'héritier spirituel formé par sa parole et son exemple au sacré ministère, a fait élever cet éternel monument de sa gratitude en attendant qu'il lui soit donné de rejoindre les cendres chéries de son éminent prédécesseur. Le cardinal défunt, assis sur le sarcophage, adossé à une haute pyramide de marbre violacé, la crosse et la mitre posées à sa droite, tourne légèrement la tête pour regarder, avec un geste d’accueil, s'avancer vers lui celui qu’il a désigné pour lui succéder et qui achève de franchir les degrés où s’élève le sarcophage. La cape cardinalice de l’arrivant déploie sa longue traîne sur le soubassement. Il tient de la main gauche abaissée sa barrette et, les yeux lixés sur celui qui l’a appelé, semble dire simplement et gravement : « Me voilà ». Le tête-à-tête de ces deux prélats, l'expression si naturelle et vraisemblable de leurs visages, pour lesquels le sculpteur dut disposer de documents singulièrement précis et évocateurs, car l’accent individuel y est vivement inscrit, sont d’une simple et forte beauté. De l’autre côté «lu soubassement, et pour équilibrer la composition, un angelot, soutenant les armoiries ducales des La Tour d’Auvergne, se hâte vers un grand registre aux feuillets froissés pour y inscrire, dans les Annales de T archevêché de Vienne, le procès-verbal de cet événement.
On lisait au livret du Salon de 1745, où avaient paru quelques-uns des projets présentés au concours institué pour le monument du cardinal Fleury : « Comme les tombeaux sont des monuments qui ne sont érigés que pour faire connaître à la postérité les bonnes qualités de ceux pour lesquels ils sont élevés, on doit prendre les moments les plus intéressants de la vie de l'homme el par lesquels il s es! le mieux fait connaître— » Ce n’est ici qu'une sorte d'entrevue, de conversation, entre le mort et le vif, mais d’une originalité et l'on peut dire d un réalisme saisissants — Si Bouchardon avait vu cet admirable morceau, il n’aurait pas osé proférer le mot noté par Cochin à propos du tombeau de l’abbé Languet de Cergy : « Allez à Saint-Sulpice : vous rirez bien! »
Ce tombeau de Saint-Sulpice est, il est vrai, d’une «agitation» plus turbulente que celui de \ ienne. 11 fut érigé en 1755 (trois ans après la mort du curé;, et Slodtz s’y abandonne à sa verve et au goût du temps, tel qu il se déployait, comme on l’a vu, dans les figurations des catafalques <d pompes funèbres, où sa famille excellait et où lui-même s’exerçait.
LA SCULPTURE FRANÇAISE
L’ange de la résurrection soulève le voile lourd et sombre où la mort avait enseveli le bon curé et lui ouvre la route de l'immortalité. Le squelette vaincu est renversé, sa faux à la main, et l’abbé, — dont la tête, vivant et charmant portrait, exprime si bien la bonté et la foi, — lève les veux, tend ses mains ouvertes dans un élan d’adoration, tout illuminé de la vision de l’au-delà.... Le mélange du bronze el des marbres polychromes compose un ensemble pittoresquement berninesque; le clapotement des draperies soulevées par un grand coup de vent enveloppe
le groupe Tout considéré, il
n’est pas si « risible » qu’à ce moment de l'histoire des monuments de cet ordre aient pu être conçus el exécutés avec celte étincelante virtuosité
Us étaient dans le goût du temps. On a vu ce que Peru et Bernus avaient fait dans ce genre en Provence,
Marc Arcis pour le tombeau du maréchal d’ Ambres à Lavaur. Et, certes, le thème prêtait à la déclamation, au bavardage grandiloquent, et l’on s’en est assez avisé. Mais quelle vie tout de même anime ces tombeaux, quand on les compare à ceux des temps de « réaction » qui suivirent, et il manquerait quelque chose à l’histoire de la sculpture, s’ils n’avaient pas été exécutés — en attendant le monument du maréchal de Saxe, de Pigalle — par de pareils sculpteurs.
A Cavaillon, dès le début du siècle, un sculpteur provincial, Jean- Ange Maucord (167Ô-1 761), avait, sur le tombeau de l’évêque J. -B. de Sade de Mazan, évoqué l’image de la mort, abritée sous un dais, tenant la faux et le livre. Aux angles du sarcophage, l’Espérance et la Charité sont assises: au-dessus, l’écusson armorial est porté par deux figures volantes, et, dans les nuages, une Renommée sonne de la trompette. A Montpellier, Erançois Dumont i 1688-1726) avait sculpté sur le mausolée des demoiselles Bonnier (détruit) — commandé en 1719 par M. Bonnier, le Iréso-
Phet. Atget.
Fig. 4L — Mausolée du curé Languet de Gergy, par Michel-Ange Slodtz.
(Église Saint-Sulpice, Paris.)
Tl
riergénéral qui fît construire le château de la Mosson\ en souvenir des deux filles qu'il avait perdues — les deux sœurs, l'une sur le seuil du tombeau, comme pour inviter l’autre à la suivre..., et la description de Dézallier d’Argenville fait déplorer la perte d'un pareil monument.
On verra dans la seconde par l ie de ce tome ce que devint dans l’autre moitié du siècle la sculpture funéraire. Mais on 11e saurait oublier ce qu’elle dut à un élève de Nicolas Couslou, Louis-François Roubillac, né à Lyon en lli!)5,et mort à Londres en 1762. Toute sa vie se passa en Angleterre où Horace Walpole le patronna et où son œuvre est restée intacte. Il avait rapporté d’un séjour à Rome une grande admiration pour le Bernin, et, au grand scandale de Flaxman, une grande indifférence pour l’antique, qu i 1 jugeait « froid ». Ses tombeaux sont au premier rang des œuvres les plus pathétiques d'un temps où toutes les statues se démènent sur les sarcophages. Le monument de lord et de lady Nightingale, à Westminster, où le mari défend contre les approches du squelette armé d'un glaive sa femme défaillante, est un document de grand prix. Ce fut sa dernière œuvre. Ses premiers ouvrages, en Angleterre, paraissent avoir été les tombeaux du duc d’Argyll (1745), au transept Sud de Westminster, de l'évêque Hough, à Worcester (1743), que suivent ceux du maréchal Wade (1748), du major général James Fleming (1750), du général Margrave (1757), où il représenta la défaite de la Mort (squelette armé dont le Temps rompt l’arme sur son genou et la résurrection du juste au jour du jugement, enfin le monument si cordialement expressif de Haendel, à Westminster. On voit de lui au British Muséum une des meilleures statues qu’ait suscitées le culte de Shakespeare
Il a paru nécessaire d insister sur l’œuvre de Slodlz, sculpteur de tombeaux. Le temps et la Révolution ont maltraité la plupart des travaux qu’il avait exécutés pour h* château de Saint-Hubert, l’Archevêché de Paris, l'église de Choisy, et plusieurs projets qu'il avait ébauchés, soit pour l’embellissement de Paris, soit pour le roi et Mme de Pompadour, ne furent jamais exécutés. Il reste à Saint-Merry des parties de la chaire à prêcher à laquelle il collabora avec ses frères et qui aurait pu disparaître sans dommage pour sa gloire. C’est encore à Saint-Sulpice que l’on retrouve, avec le mausolée du curé, la trace de son passage. Les bas-reliefs de la Justice, la Prudence, la Charité, la Force et Y Espérance, et les médaillons des Evangélistes encastrés sous la colonnade sont d un bon style et assez « calmes » pour que Bouchardon n’ait pas eu à s’offusquer de ce voisinage. Nous savons par Cochin tout ce que le comte de Caylus fit pour écarter Slodtz de ce chantier réservé à son ami, et il n’est pas douteux qu’il réussit à réduire beaucoup sa part de collaboration. Marigny, qui avait vu à Vienne le tombeau des archevêques,
LA SCULPTURE FRANÇAISE
ne pouvait prendre son parti qu’il « négligeât la grande sculpture statuaire ». Peut-être n'v renonça-t-il que parce que les occasions ne lui furent fias offertes ou que d’autres s’arrangèrent pour les lui enlever au passage.... Il faut retenir sur lui le jugement de son ami Cocliin : « Un des meilleurs caractères, un homme de la vieille roche, incapable de mensonge, naturellement sensible. » Son dernier travail fut, en collaboration avec Coustou le fils, aux frontons du Garde-meuble élevé par
Gabriel Par son testament déposé chez le notaire Lambert, il disposait
d’un legs en faveur de son cher élève lloudon.
Ldme Bouchardon. — On dit les Coustou, les Lemoyne, les Slodtz, les Adam; Edme Bouchardon paraît seul au milieu d'eux, tel qu’il s’est représenté lui-même, dans son portrait à la sanguine, un peu bouffi de suffisance, l’œil dédaigneux sous la paupière lourde et l'arc relevé du sourcil, la lèvre épaisse, ironique et gourmande, le menton volontaire. On le voit, on croit l’entendre prononcer contre son ancien maître, Guillaume Coustou, contre J. -B. Lemoyne, contre son camarade à l’Ecole de Borne et compagnon de route et presque compatriote Lambert-Sigisbert Adam, contre Slodtz, qu'il finit par écarter du chantier de Saint-Sulpice, une de ces sentences sommaires et tranchantes, recueillies par Cochin : « Allez à Saint-Sulpice : vous rirez bien! » — « Oue veut-il que je dise? (Devant une œuvre de J. -B. Lemoyne.) Je ne me connais qu’en sculpture!... » Il n’en épargna qu’un, Pigalle, plus jeune d’ailleurs et plus
« grand » que lui, qu’il désigna comme son successeur éventuel Avec
cela, comme Cochin, l'ami de Slodtz, l’a loyalement reconnu, « grand sculpteur », dans la mesure où l’on peut être «grand » dans le domaine de l’art, quand le savoir et la raison régnent en souverains un peu despotiques sur la sensibilité. Mais il avait justement toutes les vertus solides que l’art à la mode encourageait alors le moins, et il est tout naturel que, lorsque sonna l’heure de la « réaction », c’est à lui qu’on s’adressa et sur lui qu’on s’appuya.
11 sortait, lui aussi, comme tous nos grands sculpteurs français, et on pourrait dire peut-être comme presque tous les grands sculpteurs, d’une lignée d'artisans» Son biographe, M. A. Boserot, a reconstitué l’œuvre assez importante du père, Jean-Baptiste Bouchardon, architectesculpteur, dont son fils Edme fit en 1722 le portrait, tenant à la main un plan d’architecture, et d'un autre fils, le cadet, Jacques Bouchardon, qui fut sculpteur du roi de Suède. Edme en fit aussi un joli portrait à la sanguine; on l'y voit assis devant un pupitre de musicien et très appliqué à jouer du violon.
Le travail le plus connu du père fut le grand bas-relief du tympan de Saint-Etienne de Dijon, la Lapidation de saint Étienne. « J’y travaille
T. vii. — II)
sans relâche avec mon fils », écrivait-il le 17 octobre 1719. Edme, à ce moment-là, avait vingt et un ans. Et, dans une autre lettre, postérieure de quelques mois : « C’est lui qui a travaillé ces bas-reliefs sous ma conduite; je lui en ai fait faire son étude comme son chef-d’œuvre ». On peut donc considérer ce morceau, fort important en soi, comme étant le début du jeune sculpteur qui allait fournir une si belle carrière.
Le 22 mai 1 722, il écrivait de Paris à son père : « Depuis que je suis icy, je n’aime pas trop à courir par Paris »; et Mariette ajoute qu'il fut alors contraint d'aller « chercher dans l’air natal, à Chaumont, le rétablissement de sa santé que celui de Paris détruisait ». Tout de même, le plus tôt qu'il le put, il retourna à Paris et entra pour la seconde fois chez Coustou, « qui donna en son honneur » un repas magnifique. Il va voir, avec son maître, « M. Van Clève et M. Boulongne, qui sont les premiers de l'Académie », leur montre ses esquisses, est fort encouragé par eux. On lui fait espérer d'être « envoyé à Rome aux dépens du Roy», et il concourt. « On nous a tous enfermés dans des chambres, sans sortir», avec ce sujet peu excitant : Gédéon choisissant scs soldats d'après leur manière de boire. « Je prie le Seigneur qu’il me fasse la grâce de réussir», ajoute le candidat. Et le Seigneur exauça sa prière. — Les peintres, comme il arrive alors plus d’une fois, avaient eu le même programme. Le plâtre du concours de Bouchardon est au Musée de Chaumont-en- Bassigny, sa ville natale. Le 50 juin 1725, Bouchardon, Natoire et Adam étaient agréés pour la pension du roi. Lambert-Sigisbert Adam et Bouchardon, presque « pays », firent ensemble le voyage. Celui-ci resta neuf ans à Borne. Dès son arrivée, le directeur Poerson avait fait fond sur son nouveau pensionnaire. 11 fut bientôt remplacé par Wleughels qui remit en honneur les règlements un peu négligés et veilla à ce que les élèves reprissent l’ancienne habitude de copier l’antique. Pendant qu’Adam faisait un Mars (aujourd'hui à Sans-Souci), Bouchardon copiait le Faune endormi , dit Barberini, qui est au Louvre. Il y travailla deux ans, de septembre 1728 à octobre 1750. Les amateurs romains y prirent grand intérêt; les plus illustres venaient le voir à l'atelier, et. quand le Faune arriva à Paris, il fut unanimement et justement admiré. C’est en effet un beau morceau; copie fidèle, mais intelligente, où l’original revit dans une interprétation qui a presque le caractère d’une explication. Les modelés sont d’une qualité toute moderne; l’esprit du xvni1 siècle anime, sans l’altérer, cet antique, qui vaut beaucoup mieux que le compliment décerné par Mariette à Bouchardon « d'avoir appris l’antique par cœur ». D’ailleurs, ses dessins le prouvent, il s'intéressait aussi aux œuvres de l’Algarde, de Duquesnoy, « qu’il prit pour des guides », écrit Mariette, sans s’apercevoir de la contradiction.
D’autres copies ou restaurations d'antiques faites par Bouchardon
LA SCULPTURE FRANÇAISE 75
pendant ces années d'étude ont trouvé, comme le Faune, asile dans des collections publiques ou royales. La renommée du jeune sculpteur était déjà grande à Rome : il fut un moment question de lui confier l'exécution du tombeau du pape Clément XI; le cardinal de Polignac l’employa pour ses collections, et, grâce à l’entremise de Wleughels, Bouchardon lit le buste du prélat (aujourd’hui au Musée de Meaux) : Melchior card. de Polignac. Æla. LXX, Bouchardon, lionia, MDCCXXX1, et celui du cardinal de Rohan, qui fut victime en 1870 du bombardement de Strasbourg.
Lin honneur plus grand encore lui était réservé : celui de faire le buste du nouveau pape, Corsini, élu le 12 juillet 1750, et qui prit le nom de Clément XII. « Ceci va faire parler bien du monde, écrivait le bon Wleughels. Voilà une fortune bien grande pour ce jeune homme; pourvu qu’il s’y sache bien comporter! Je lui ai conseillé de laisser dire, de ne rien répondre, de faire bien et que, sans parler, cela dirait assez. » Ces bustes sont d’excellents morceaux. Ils n'ont pas l’acuité d’expression de celui de W leughels lui-même par Slodtz, mais le portrait du pape surtout, par la souplesse et en même temps l'extrême sobriété de la facture, rayonne d'intelligence et de vie. Et Wleughels écrivait au duc d'Antin : « Tout le monde est content du portrait du pape; il faut qu il soit véritablement bien puisque les Italiens y donnent leur applaudissement », et Bouchardon le signait fièrement : « Edmundus Bouchardon Gallus faciebat Roma anno Domini, 1 75 I ». C'était le moment où il était question à Rome d'un concours pour la fontaine de Trevi Des dessins à la san-
guine, conservés au Louvre, prouvent que Bouchardon, comme Slodtz, s'y intéressa, sans participer d ailleurs au concours
Le succès du buste du pape lui amenait d’autres commandes; mais le duc d’Antin voulait rapatrier tous les jeunes artistes dont les talents pouvaient être utiles à Paris. Bouchardon en reprit le chemin, abandonnant la commande que le nouveau pape lui avait faite, à lui comme à Adam, pour la chapelle de Saint-Jean-de-Latran, et Wleughels écrivait le 15 novembre 1752: « Tout le monde le regrette ici. Encore hier, le meilleur peintre de l’Académie de Rome me disait, en regardant un beau buste qu'il m’a fait, que Sa Sainteté avait bien perdu à son départ. » Ce beau buste était celui de Mme Wleughels, dont Bouchardon écrivait à son père, le 15 janvier de la même année : « J'ai commencé le portrait en marbre de l’épouse de M. W leughels, directeur de l’Académie, qui s'est marié depuis peu. » M. Roserot a rapproché de ce buste (perdu) une jolie sanguine d’un profil d’aimable «bourgeoise», qui pourrait être une étude préparatoire.
Le 4 septembre 1752, Bouchardon quittait Rome et. par une faveur insigne, trouvait en arrivant à Paris un logement au Louvre. Cochin, dont le témoignage est toujours précieux et piquant, a noté, pour peindre le caractère du grand adversaire de son ami Slodtz, ce bout de dialogue.
D’Antin, qui avait pris le jeune sculpteur en amitié, voulut l’introduire lui -même dans le logement qu'il avait obtenu du roi : « Vous voilà bien logé! » Au lieu des remerciements attendus, il n’eut que cette réponse : « Monsieur, si vous m’aviez vu à Rome, vous ne penseriez pas ainsi; j’v avais un palais! »
La première commande (pie le nouveau directeur lit à son protégé ne devait pas avoir de suite et n’avait vraiment pas grand intérêt pour celui-
ci. Il s’agissait d’une statue de LouisXlV, pour remplacer à Notre-Dame celle de Coysevox. Caylus dit qu’il n’y travailla qu’à regret. On abandonna le projet.
D autres travaux plus importants lui étaient dès lors offerts. Le curé de Saint-Sulpice, celui dont le tombeau par Slodtz devait lui inspirer tant de dédain, passa marché avec lui (10 mars 1755) pour une Vierge (en argent) et un Ange devant servir de pupitre, dont Caylus admirait le svelte et la jeunesse. Les deux statues ont été fondues à la Révolution. Un second marché (22 juin 1754), dont M. Roserot a retrouvé l'original, écrit de la main du sculpteur, chez les héritiers Bouchardon, lui confiait l’exécution de vingt-quatre statues en pierre de Tonnerre, destinées tant au pourtour du chœur qu’à d’autres endroits de l’église
D assez nombreuses difficultés surgirent entre Bouchardon et le curé pour le règlement de cette commande, à laquelle Bouchardon — à cause de ces difficultés sans doute — apporta une extrême lenteur. En 1750, il conservait encore quelques-unes des statues dans son atelier. Le nombre en avait été successivement réduit à seize, puis à dix. Déménagées au moment de la Révolution, elles furent, après leur passage au Musée des Monuments français, remises en place, mais un peu au hasard. Le Clirisl tenant sa croix n’est qu’une assez fade imitation de celui de Michel-Ange. Bouchardon s’en servit pour son morceau de réception. Quant aux Apôtres , d’intérêt fort inégal, ils valent surtout par le grand parti pris des draperies, souples, largement composées et plus simples et moins tumultueuses que celles alors à la mode. Le Saint Philippe surtout et la
Poot. Giraudon.
Fig. 12. — Vierge de douleur, par Bouchardon.
(Église Saint-Sulpice, Paris.)
LA SCULPTURE FRANÇAISE
Vierge de douleur sont à ce point de vue de beaux modèles d’école.
Cochin concédait que Bouchardon « drapait supérieurement quant à la disposition et au bon choix des plis » ; mais il se reprenait aussitôt et ajoutait — confessant qu’il n’eût pas eu l’audace avant la mort de Caylus « d’avancer cette théorie épouvantable » — que, si les plis étaient beaux, la draperie proprement dite — et il entendait par là sans doute le mouvement, les froissements, les remous de l’étoffe, c’est-à-dire ce que les Adam et les Slodtz recherchaient avec une particulière complaisance — le satisfaisait moins. « On peut remarquer aux figures qui sont à Saint-Sulpice que les plis en sont travaillés... à coups de gouge, c’est-à-dire qu'au lieu de cet enchaînement moelleux des surfaces diverses qui... forment les différents mouvements des plis, on y voit des creux pratiqués aigrement et non adoucis qui ressemblent aux creux que laisserait une longue coquille en enlevant partie d’une crème cuite et bien liée, qu’on me pardonne cette comparaison «pie j’ai crue propre à faire entendre mon
Phot. L. P
Fig. 43. — Protée, par Bouchardon. Groupe du bassin de Neptune.
(Parc de Versailles.)
idée... C’est ce qui m’a
fait insinuer d’une manière couverte dans ma lettre sur la vie de M. Slodtz qu’en général celui-ci exécutait mieux ses draperies que M. Bouchardon; mais je n’ai pas osé le dire clairement; M. de Caylus vivait encore; il ne me l’aurait pas pardonné! »
Caylus avait encore admiré la Vierge comme un chef-d’œuvre pour b expression de la douleur. Peut-être est-ce surtout par le contraste du frêle visage et des pesantes draperies d'où il émerge que le morceau atteint tout son effet.
La faveur du duc d'Antin veillait toujours sur Bouchardon, et de nouvelles commandes lui arrivaient. C’étaient des sculptures — en collaboration avec Adam l'aîné — pour Grosbois que le roi voulait offrir à son garde des sceaux Cbauvelin. Adam eut pour son compte un Chasseur enveloppant un lion dans ses filets , et Bouchardon, un Athlète domptant un ours, dont la terre cuite fut exposée au Salon de 1757, mais qui étaient terminés dès 1755. Dézallier d’Argenville les signalait encore en 1779