Le Musée de Berlin possède une réplique de ce portrait
T. VII
râbles modèles de ce genre. Dans son Portrait de fa ni il le de la Collection Lacaze, l'artiste se représente lui-même en costume de chasseur, assis en face de sa femme en robe d’apparat et de sa fille debout qui, un papier de musique à la main, roucoule langoureusement une romance. Rien de plus vivant et de plus lumineux (pie ce triple portrait de plein air, qui, se détachant en vigueur sur un fond de paysage, annonce et égale les plus beaux portraits anglais de Gainsborough.
Largillierre avait peint pour le Corps de Ville de Paris cinq vastes compositions d'une ampleur bien plus considérable, groupant des dizaines de portraits de grandeur naturelle. Quatre de ces tableaux étaient destinés à l’Hôtel de Ville: ils commémoraient le Festin offert par la Municipalité à Louis XIV, en l(i<S7, le Mariage du duc de Bourgogne (1G97), V Avènement du duc d'Anjou à la couronne d'Espagne (1702), V Arrivée de l'infante d'Espagne, en 1722. Le cinquième était un tableau votif dédié à sainte Geneviève, patronne de Paris.
Dans toute cette série de tableaux municipaux, l’événement qui a provoqué la commande n’a qu’une importance secondaire. C’est ainsique le festin offert à Louis XIV et l’avènement du duc d’Anjou sont rejetés à l’arrière-plan sur des tapisseries qui servent de fond. Les allégories matrimoniales, dont Largillierre emprunte sans vergogne les éléments à la Galerie Médicis de Rubens, de même que l’apparition de sainte Geneviève, annonciatrice de la pluie, dans l’ex-voto de 1696, sont des horsd'œuvre encombrants et ennuyeux que l'artiste a ajustés tant bien (pic mal dans l'ensemble de sa composition. Le véritable sujet de ces peintures, c’est le groupe des donateurs : le prévôt des marchands et les quatre échevins en charge qui se pavanent au premier plan, avec leurs visages épanouis encadrés de perruques in-folio, dans l’éclat de leurs robes de satin mi-parties rouge et tanné où rutile l’écarlate. L'habileté de l’artiste consiste à ne sacrifier aucun des modèles, à les représenter autant (pie possible tous de face et en belle lumière, afin de flatter la vanité naïve de ces riches bourgeois qui voulaient en avoir pour leur argent.
Malheureusement, sauf l’ex-voto à sainte Geneviève, transféré de Saint-Kticnne-du-Mont au Musée dr la Ville de Paris (Petit Palais), tous ces tableaux, qui devaient éterniser dans la grande salle de l llôtel de \ ille la magnificence de nos édiles, ont disparu à la Révolution. Vous ne pouvons plus en juger (pie par les descriptions de Florent le Comte et de d’Argenville, par les gravures de \ée et de Chenu, dans les cas les plus favorables par des fragments ou des esquisses1. C’est une des pertes
I. I.o Festin offert à Louis XII- nous osl connu par trois esquisses : l’une à Pétersbourg. au Musée de l'Ermitage, l’autre, plus petite, au Louvre, la troisième à Amiens. Le Musée Carnavalet possède une petite esquisse «le l .lîTÙ'ée île l'infante d Espagne.
LA PEINTURE FRANÇAISE
les plus irréparables de la peinture française : le vandalisme révolutionnaire a privé Paris d’un cycle de chefs-d’œuvre qui auraient rivalisé avec les Frans liais de Haarlem.
Hyacinthe Rigaud (1659-1743). — Né à Perpignan peu de temps après l’annexion du Roussillon à la France, le Catalan Hyacinthe Rigau y Ros, dit Rigaud, semblait devoir rester à l’écart des influences néerlandaises. Il n’en fut rien. Comme tous ses contemporains, il se mit à l'école des maîtres d'Anvers et d’Amsterdam. Son biographe, Van llulsl. affirme que « Van Dyck fut pendant quelque temps son guide unique », et un inventaire de son atelier nous révèle qu'il possédait en 1703 huit tableaux de Van Dyck et sept de Rembrandt.
Venu à Paris en 1680, il commença par peindre, pour quelques livres, de simples bourgeois. Mais, dès l’année 1688, il se classe hors de pair avec les effigies du duc d' Orléans et de, son / ils le futur Régent. En 1694, il peint un premier portrait de Louis XIV (conservé au Musée du Prado). En 1696, note Saint-Simon dans ses Mémoires, « il est déjà le premier peintre de l’Europe pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et durable ».
Le roi le charge en 1700 de peindre son petit-fils, le duc d’Anjou, appelé au troue d’Espagne sous le nom de Philippe U. Le portrait de ce jeune blondin, vêtu de noir à la mode espagnole, obtient un tel succès que Louis XIV se décide en 1701 à commander à Rigaud son portrait officiel, en costume du sacre, le sceptre en main, environné de tous les regalia, la couronne et la main de justice posées sur un coussin de velours bleu fleurdelisé : ce portrait en pied, d’une incomparable majesté, est reproduit à des centaines d’exemplaires qui sont envoyés dans toutes les cours de l’Europe.
Dès lors la fortune de Rigaud est faite. Pendant quarante ans, jusqu a sa mort, il sera le peintre des rois. « Il a peint, assure d’Argenville,
Phot. Giraudon.
Fie.. 58. — Hyacinthe Rigaud : Portrait de sa mère, M)5. (Musée du Louvre.)
cinq monarques1, tous les princes du sang royal et les personnages les plus distingués de l’Europe. »
Hig aud a été dans une certaine mesure la victime de son succès. Une clientèle aussi brillante lui impose « cette grandeur et cette magnificence qui caractérisent la majesté des rois et la dignité des grands ». Le voilà condamné à être perpétuellement en représentation, à ne jamais déposer
sa perruque in-folio, ce qui ne laisse pas d'entraîner une fâcheuse monotonie. « Les Français, s'étonnait Pierre le Grand devant des portraits de Itigaud, sont donc tous des rois! »
Chose plus grave, incapable de suffire à toutes les commandes d’originaux et de copies qui s'abattent sur lui de tous les coins de l'Europe, il (Mi vient à organiser une véritable officine de portraits, une sorte (b* manufacture, avec tout un personnel de collaborateurs et de copistes dont son Livre de raison'1 nous révèle les noms et les gages. Chaque collaborateur est utilisé selon ses aptitudes. Dosportes peint les paysages, Monnoyer, les fleurs. Parrocel reçoit vingt-huit livres « pour avoir fait un fond et peint une bataille sur une copie de Monseigneur en pied ». De Launay se charge du rocliet de Monseigneur l’évêque de Fréjus, Jean Legros, du camail de l’évêque de Blois; Sevin de La Pennaye ajuste à un buste du cardinal de Rohan le cordon bleu et le rabat, et appose sa signature à côté de son patron sur les accessoires du portrait de Bossuet. Pour aller plus vite on fait resservir les mêmes attitudes et les mêmes costumes. 11 y a un modèle tout fait pour
Phot. Giraud on.
1' ig. 59. — Hyacinthe Rigaud:
Le président de Gueidan en berger, 1758.
(Musée il’Aix. )
I. Louis XIV, Louis XV, Philippe Y, Frédéric-Auguste III de Saxe, Pierre. le Grand. '1. L’exemplaire le plus complet est celui que possède la Bibliothèque de l’Institut.
LA PEINTURE FRANÇAISE
servir de patron des attitudes reposées. Le Livre de raison distingue deux sortes de portraits, avec des tarifs plus ou moins élevés suivant qu’il s’agit d’un habillement original ou d’un habillement répété. En somme, Rigaud est à partir de 1700 moins un portraitiste qu'un entrepreneur de portraits.
11 serait souverainement injuste de le juger sur ces innombrables ouvrages sortis de son atelier, auxquels il n’a pas toujours mis la main. Il faut d’abord commencer par s’assurer qu’on se trouve en présence d'un original.
Les portraits intimes sont ceux qui offrent le plus de garanties. On pourra juger par exemple du réalisme foncier de ce peintre officiel d’après le vivant portrait de sa mère, Marie Serra, dessinée sous trois aspects : de face ', de trois quarts et de profil, qui servit de modèle au sculpteur Coysevox. Rigaud a peint sa vieille mère, qu’il était allé voir en 1605 à Perpignan, en costume du pays, et l’effigie toute simple, sans artifice et sans flatterie, de cette matrone catalane coiffée d’une sorte de turban violet a la majesté d’une Maintenon de village. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que tous les portraits postérieurs à une certaine date sont nécessairement des ouvrages d’atelier. Pierre de Gueidan, le badin président à mortier au Parlement de- Provence, en habit champêtre et jouant de la musette, qui fait pendant, au Musée d’Aix, à sa femme déguisée en Flore, est, au témoignage du Livre de raison, une figure entièrement originale, bien qu’elle ait été peinte dans les dernières années de la vie de l’artiste, en 1758.
Rigaud a eu la chance de trouver un interprète idéal dans la personne du graveur Pierre Drevet, qui a contribué plus que quiconque à
Phot. Bulloz.
Kir.. 00. — Hyacinthe Higaud :
Le graveur Pierre Drevet.
(Musée de Lyon.)
I. Le portrait de face a disparu et ne nous est plus connu «pie par une gravure de Drevet.
populariser son œuvre. Les noms du peintre et du graveur sont devenus aussi inséparables que ceux de Rubens et de \ orstermann, de Le Brun et de Gérard Audran, de Bouclier et de Gilles Demarteau*. Drevet n’a pas gravé moins de quarante et un portraits de Rigaud, dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre : Marie Serra, La duchesse de Nemours, Louis Al I . Vers la tin de sa vie il se (il souvent aider par son lils, Pierre-Imbert, qui à vingt-six ans gravait le portrait de Bossuet, dont un bon juge, Mariette, a écrit : « L’on ne peut désirer rien de plus accompli que cette admirable estampe. »
Les autres portraitistes de la génération intermédiaire entre Le Brun et Watteau ne sont guère que la monnaie ou le reflet des trois grands maîtres que nous venons d’étudier. Le Gantois De Lyen, élève de Largillierre, le Parisien Jean Legros, élève de Rigaud, qui sont représentés au Louvre par les portraits des sculpteurs Guillaume et Nicolas Coustou, ne font que répéter des formules apprises. 11 y a lieu d’insister davantage sur deux catégories de peintres presque toujours sacriliées dans les histoires de l’art français : les provinciaux et les émigrés.
Peintres provinciaux. — En tète de ce groupe nous rangerons le Normand Robert Le Vrac, dit Tournières (1668-1752), bien qu'il se soit formé à Paris dans l’atelier de Bon Boullongne : car il se retira sur la fin de sa vie dans sa ville natale de Caen, et on ne peut guère l'étudier que dans les musées de province. C'est une sorte de Largillierre in-douze <pii se plaît à grouper dans de menus cadres plusieurs petits personnages peints avec un fini précieux et des effets d’éclairage à la Gérard Dou. L imitation des petits maîtres hollandais est flagrante : elle n’échappait pas aux contemporains. « La France, déclame d’Argenville avec une comique grandiloquence, eut dans Le Sueur son Raphaël, dans Blanchard son Titien, dans Rigaud son Van Dyck. Il lui manquait encore un Scalque (Schalcken) : elle l'a trouvé dans la personne de Robert Tournières. » Sans exagérer le mérite de Tournières, on peut dire qu'il approche de très près d'un Metsu ou d’un Terborch, ou plutôt d’un Thomas de lveyser et d'un Gonzalès Coques, dans son Bat trait de magistrat du Musée de Caen et dans scs deux chefs-d'œuvre du Musée de Nantes, qui représentent des ltéunions de famille dans un paysage et dans un salon ouvrant sur un jardin.
Gabriel Revel (1645-1712) s’était fixé à Dijon, qui a conservé son portrait du sculpteur bourguignon Jean Dubois.
A Marseille, Michel Serra ou Serre (1658-1755), Espagnol de naissance, originaire de Tarragone, peuple les églises de scs ouvrages;
1. La Bibliothèque de l’Ecole des Beaux-Arts possède un magnifique exemplaire de l'Œuvre gravé de Itigaud. qui aurait été formé par le peintre lui-mème.
LA PEINTURE FRANÇAISE
nommé dessinateur des galères, il présente pour sa réception à l’Académie <( une tête dans la manière de Rimbrant ». Son tableau de la Peste de Marseille (1720), dont il fut le témoin, serait plus célèbre, si Jean-François de Troy n’avait repris plus tard le même sujet.
De tous ces centres d’art provinciaux le plus actif est Toulouse dont l'école avait été illustrée au xvnc siècle par les miniaturistes Chalette et Hilaire Pader et par le dessinateur Raymond La Page. Antoine Rival/. (J (507-1 75b) y fonda à son retour de Rome la première Académie provin-
Phot. Impt . armoricaine.
Fig. CI. — Robert Tournières : Réunion de famille dans un paysage, 1724.
(Musée de Nantes.)
ciale. En sa qualité de peintre de la ville, il devait présenter chaque année trois portraits de capitouls. Son Portrait par lui-même , au Musée de Toulouse, donne une haute idée de son talent. C’est à son école que se forma le Languedocien Pierre Subleyras.
Peintres français a l’étranger. — La concurrence était trop grande entre les portraitistes parisiens pour leur permettre à tous de subsister : par suite de la détresse financière de la fin du règne de Louis XIV, de la banqueroute de Law, qui engloutit les économies de beaucoup d’artistes, plusieurs d’entre eux se virent réduits à chercher fortune à l’étranger. Toutes les cours de l’Europe se peuplèrent de peintres français.
L’une des plus accueillantes était la cour d’Espagne, où régnait un
petit-fils de Louis XIV. Sur le refus de Raoux, Rigaud fit envoyer «à Madrid son neveu, Jean Ranc de Montpellier. Il y fit plusieurs portraits de Philippe I et de sa femme, Élisabeth Farnèse. Après sa mort en 1755 la charge de premier peintre passa à un autre Français, Louis-Michel van Loo.
Les nombreuses petites cours allemandes absorbèrent la majeure partie de cette émigration. Le Lyonnais Joseph Vivien (1657-1755), qui
portraits au pastel de Hubert de Colle et de Grrardon on sait que les règlements exigeaient des portraitistes deux morceaux de réception). Son portrait de Fénelon en mozette de soie violette devint immédiatement aussi célèbre que celui de Bossuet par Rigaud : il lut gravé par Drevet le (ils et servit de modèle au sculpteur Jean-Louis Lemoyne pour le monument funéraire du prélat dans la cathédrale de Cambrai.
Il semble que le mérite de Vivien et sa spécialité de pastelliste auraient dû lui assurer à Paris une place enviée à côté de Largillierre et de Rigaud. Mais on le sacrifia à la Vénitienne Rosalba Carriera qui fut reçue à Paris en triomphe et dont les amateurs se disputèrent les douceâtres pastels. Ulcéré par cette injustice, Vivien passa en Allemagne au service de l’Électeur de Bavière Max-Emmanuel et de son frère,
Fig. 62. — Joseph Vivien :
Le financier Samuel Bernard. Pastel. 1699.
(Musée de Uouen.
devint premier peintre des Electeurs de Bavière et de Cologne, est, avec Antoine Pesne, peintre du roi de Plusse, celui qui mériterait l’étude la plus approfondie.
« Il fut le premier à peindre en pastel des portraits en pied grands comme nature. » Sans cire l'inventeur de ce procédé qui avait déjà été timidement pratiqué avant lui par Robert Nanteuil, il est sans contredit le précurseur le plus remarquable de La Tour. Témoin son chef-d’œuvre du Musée de Rouen : le portrait du financier Samuel Bernard (1699), drapé dans un manteau violet qui forme avec le fond lilas un accord exquis.
En 1701 il présente pour sa réception à l’Académie les
LA PEINTURE FRANÇAISE
l'Électeur de Cologne Joseph-Clément, qui le comblèrent de faveurs. 11 mourut au château électoral de Bonn en 1755.
A Vienne, l’école française de portrait est représentée sans grand éclat par Jacques van Schuppen (1069-1751), élève de Largillierre. Nommé en 1726 premier peintre de l’empereur Charles VI, il fonda à l'instar de Paris une Académie de peinture dont il fut le premier directeur. « C’était, dit Mariette, un esprit pesant, et son pinceau n’était pas plus léger. »
Louis de Silvestre (1675-1760) transplante à Dresde, où il fut appelé en 1716 par le roi de Pologne Auguste II, la pédagogie de Le Brun et de Bon Boullongne. Il ne revint à Paris qu’en 1748, après avoir dirigé pendant plus de vingt ans l’Académie de peinture.
Antoine Pesne (1685-1757), neveu et élève de Ch. de La Fosse, fut entièrement perdu pour la France. Nommé en 1711 premier peintre du roi de Prusse, il n’interrompit son séjour à Berlin que pour faire de courtes apparitions à Paris en 1718 et en 1725. Il n’est représenté au Louvre que par un portrait du peintre Nicolas Wleughels. Toute son œuvre est concentrée dans le Brandebourg et fait partie intégrante de l’art allemand, sur lequel il a exercé une profonde influence1.
L’attention a été attirée récemment sur un autre peintre français de cette époque : Pierre Goudreaux (1694-1751), (pii fut attaché à l’Électeur palatin Charles-Philippe, et mourut tout jeune à Mannheim. Les musées bavarois, héritiers des collections palatines, possèdent ses œuvres les plus remarquables : à Schleissheim, le Portrait d'un jeune prince , signé Goudreaux Parisiensis pinxit et invertit 1725; à la Pinacothèque de Munich, le grand portrait de 1 Electeur Charles-Philippe , signé P. Goudreaux pinxit 1724.
La Bussie devient, à partir du voyage de Pierre le Grand à Paris en 1717, un des principaux débouchés de nos artistes. Le Marseillais Louis Caravaque, totalement inconnu en France, a peint à Pétersbourg d’innombrables effigies de la famille impériale, dont le principal mérite semble avoir été la ressemblance. Le frère de Jean Jouvenet, François Jouvenet, qui s’était spécialisé dans le portrait, et qui a signé le beau Portrait équestre de Pierre le Grand conservé au château deGatchina, émigra en Bussie vers 1718 et y séjourna plusieurs années.
1, Voir le chapitre sur VArt allemand,
T. VII
ANIMALIERS
S'ils n’avaient été contemporains de F. de Troy, de Rigaud et de Largil lierre, les deux grands animaliers Desportes et Oudry,qui acclimatèrent en France le genre de Snyders et d’Hondekoeter, seraient restés
probablement des portraitistes : c’est par là qu'ils débutèrent. Mais comme ils n’osaient rivaliser avec leurs maîtres et qu'ils répugnaient à s’expatrier, force leur fut de chercher une autre spécialité : ils se firent peintres de chiens. Le goût passionné des rois de France et notamment de Louis XV pour la chasse leur était une sûre garantie qu'ils ne manqueraient jamais d’ouvrage.
François Desportes (1661-1743). — Simple paysan champenois, il fit son apprentissage à Paris, chez un Flamand, élève de Snyders, Nicaise Bernaert, dit Nicasius, qui avait collaboré à la décoration de la Ménagerie de Versailles. C’était un piètre professeur. Devenu vieux et infirme, il avait presque totalement oublié l’art de peindre et n’avait conservé que la science de boire, dans laquelle il excellait encore.
Desportes ne dut pas s'attarder longtemps chez ce bohème. En 1695, il se laissa persuader par l’abbé de Polignac, alors ambassadeur de France, de passer en Pologne pour peindre le roi Jean Sobieski cl sa famille. La reine Marie-Casimire, qui était Française, fut très contente de lui : « Enfin, dit-elle, je peux me vanter d’avoir été peinte une fois dans ma vie. » L’artiste fit également le portrait de son père, le Marquis il' Arquien, qui venait de recevoir le chapeau de car-
Phot. Al mari.
Fig. Cm. — François Desportes :
Portrait de l’artiste en chasseur.
(Musée du Louvre.)
LA PEINTURE FRANÇAISE
dînai, et de plusieurs magnats de sa cour. Mais à la mort de Sobiëski, <jui survint l’année suivante, en 1690, il fut rappelé par Louis XIV.
l)e retour à Paris, craignant de ne pouvoir égaler « son grand ami » de Troy, il renonça au portrait et reprit son ancien métier de peintre d’animaux. Toutefois il lit, en 1699, une dernière incursion dans le genre qui lui avait valu de si grands succès à Varsovie, en présentant à l’Aca-
Phot. Giraudon.
Fig. 04. — François Desportes : Les deux Taureaux.
Tenture des Nouvelles Indes.
(Mobilier national, Paris.)
démie, comme morceau de réception, son propre porlrait en costume de chasseur. Ce très beau morceau de peinture, moins solennel que le tableau de Largillierre qui chassait en perruque, est d’autant plus précieux que ses portraits polonais nous échappent.
Il serait fastidieux de dresser la liste des innombrables tableaux de chasse que Desportes exécuta pour le roi à Marly, pour le dauphin à Meudon, pour le duc d’Orléans à La Muette. Les chiennes de la meute de Louis XIV : Bonne, Nonne et Donne, Folle, Mite et Zette, trouvèrent en lui le plus fidèle des portraitistes. Il s’était fait aussi une spécialité des tableaux de buffet : arrangements pittoresques de fleurs et de fruits, de
bassins et de vases ciselés, dont on aimait à décorer les salles à manger. A ces œuvres qui sont entièrement de sa main, il faudrait ajouter celles qu'il exécuta en collaboration avec Rigaud, avec Audran,qui lui demandaient d'étoffer l'un ses portraits, l’autre les « arabesques » de ses panneaux décoratifs.
La réputation du maître animalier était devenue européenne. Sa vogue était telle en Angleterre, où il avait envoyé quatre tableaux de buffet pour milord Stanhope, qu’il se décida en 17P2 à accompagner à Londres le duc d’Aumont, ambassadeur extraordinaire auprès de la reine Anne.
Son talent trouvait également un emploi dans les manufactures de
Phot. eomm. par M. Lerhevallier-Chcvignard.
Fig. (».j — François Desportes : Paysage de la vallée de la Seine.
(Musée de Compiègne.)
tapisseries. La « Manufacture Royale des tapis de Turquie, établie à Chaillot, près de Paris », c’est-à-dire la Savonnerie, lui demanda des dessins coloriés pour des écrans et des tapis. En 1755, le roi lui ordonna de renouveler pour les Gobelins les cartons fatigués et démodés de l'ancienne tenture des Indes', que Louis XIV avait reçus en présent du prince Maurice de Nassau. Tout en conservant les sujets principaux des Anciennes Indes dessinés par des artistes hollandais, Desportes introduisit dans la tenture en basse lisse des Nouvelles Indes de très heureux changements. Le plus décoratif de ses huit cartons est peutêtre celui des Deux Taureaux traînant, dans un paysage exotique où passent deux nègres portant un palanquin, un chariot de cannes à sucre.
Un hasard heureux — l’exposition à Beauvais du fonds d'atelier de 1. Il s’agit ici des Indes occidentales, c’est-à-dire de l’Amérique et des Antilles.
LA PEINTURE FRANÇAISE
l'artiste, relégué pendant plus d’un siècle a la Manufacture de Sè\ies et transporté depuis au château de Compiègne — nous a apporté tout récemment, en 1920, la révélation inattendue d’un Desportes paysagiste. Ces petites études, exécutées d’après nature dans les environs de Paris, sont des documents d’une valeur et d une saveur exceptionnelles. Claude- François Desportes expose dans la biographie de son père, lue à l’Académie en 1748, comment il procédait : « Il portait aux champs ses pinceaux et sa palette toute chargée dans des boîtes de fer-blanc; il avait une canne avec un bout d’acier long et pointu pour la tenir ferme dans le terrain, et, dans la pomme d’acier qui s’ouvrait, s’emboîtait à vis un petit châssis de même métal, auquel il attachait le portefeuille et le papier. 11 n’allait point à la campagne chez ses amis sans porter ce léger bagage, avec lequel il ne s’ennuyait point et dont il ne manquait pas de se servir utilement. »
Ces notes sincères, auxquelles l’artiste n attachait aucune impôt tant e et qui n’étaient à ses yeux que des éléments de décor, « des tonds de paysage pour faire valoir les animaux », sont pour nous ce qu il y a de plus moderne et de plus précieux dans son œuvre. Grand paysagiste sans le savoir, il continue Van der Mculen et annonce Louis Moreau 1 aîné, qui s’est attaché après lui à traduire la grâce riante de la campagne parisienne.
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755). — Artiste non moins varié que Desportes, on lui fait tort en ne voyant en lui qu’un peintre de chiens. Il n’est pas moins attachant comme portraitiste, comme paysagiste, comme dessinateur de tapisseries, comme illustrateur.
Élève favori de Largillierre, auquel il a consacré des pages pénétrantes dans une Conférence de 1 Académie, il commença par peindie des portraits. On savait que le duc d Antin lui avait commandé, en 171/, un portrait en pied de Pierre le Grand, a la suite duquel il laillit paitii pour la Russie. Mais on ne se doutait pas du nombre consideiablc d œuvres de ce genre qu il avait à son actil. La découverte dans la bibliothèque du château de Vaux de deux petits albums qui semblent lui avoir servi de Livre de raison ou plutôt de Livre de vérité, entre 1715 et 1725, et qu'il intitule, en usant d’une orthographe très personnelle : Livre dans leguelle gé désigné tou se que gé peint, nous révèle qu il lui un des portraitistes les plus achalandés de la lin du règne de Louis XI\ et de la Régence. Les esquisses à la sépia ou au bistre de ces albums ont permis à M. Cordey d’identifier quelques-uns de ces portraits, notamment ceux
1. Engerand a publié dans son Inventaire des tableaux achetés pour le Roi , p. 611, 1 état détaillé de l’atelier de Desportes, acheté en bloc par le comte d’Angiviller pour servir de modèles aux décorateurs de la Manufacture de Sèvres.
de la famille de Xoailles, dont Oudry aurait été le peintre attitré. Mais la plupart sont encore à retrouver. Il y a tout lieu de croire que nombre de tableaux qui figurent sous le nom de Rigaud et de Largillierre devront èlre restitués à ( )udry.
Pourquoi abandonna-t-il cette carrière pour devenir le peintre des meutes de Louis XV? Probablement pour les mêmes raisons que son émule Desportes. Le goût de la cour de Versailles et de nom-
Phot. Wallace Collection.
En;, (>C>. .Iran-IJaptistc Oudry : Chiens et nature morte.
(W ri 1 lace Collection, Londres.)
breux princes étrangers pour les sujets de vénerie lui permettait d’escompter des commandes plus lucratives. La Suède, l Allemagne se disputaient ses ouvrages: Vers 1752, le grand-duc de Mecklembourg, Christian-Ludwig, chasseur non moins fervent que Louis XV, lui adressa une première commande de quatre tableaux, qu il renouvela plusieurs fois par la suite. En 1750, il lui achète en bloc une suite d’animaux, qu’un client lui avait laissée pour compte, et à sa mort il prélève encore un lot de dix-huit peintures qui viennent grossir les collections de Schwerin.
En 1720, Oudry avait été nommé dessinateur et peintre de la manufacture de tapisseries de Beauvais; il s’engageait à fournir tous les ans « six tableaux de trois à quatre pieds de hauteur, finis et de composition nouvelle, pour servir de modèles à faire les patrons d une tenture de
LA PEINTURE FRANÇAISE
tapisserie de dix-huit aunes ». Eu 1733, il prit la direction de l’entreprise à laquelle il ne fournit pas moins de quarante tableaux répartis en six tentures : les Chasses nouvelles, les Amusements champêtres, les Comédies de Molière, les Métamorphoses d'Ovide, les Verdures fines et les Fables de La Fontaine. Pendant dix ans, de 1726 à 1736, la manufacture de Beauvais fut vraiment, comme disait Voltaire, « le royaume d’Oudry ». Sa contribution ne devait être dépassée que par celle de Boucher.
Les Gobelins lui demandaient également des modèles. C’est pour la Manufacture Boyale qu’il composa les cartons de la fameuse tenture des Chasses de Louis XV, tissée de 1734 à 1743. Elle se compose de neuf pièces qui, à l’exception des Bochers de Eranchard, ont toutes pour décor la foret de Compïègne. Ce sont : le Bendez-vous au Puits du Boi, la Mort du cerf aux étangs de Saint-Jean, la Chasse au cerf à la vue de Compïègne, le Limier, le Bêlais, la Mente des chiens courants, la Curée du cerf et le Forhu (curée des jeunes chiens).
Tous ces tableaux de chasse, tous ces cartons de tapisseries, auxquels il faudrait ajouter les deux cent soixante-seize dessins au crayon noir rehaussé de blanc (Ane. Coll. Louis Bœderer, Beims) qu’il exécuta pour l'illustration des Fables de La Fontaine, attestent des dons remarquables de paysagiste. « 1ms dimanches et les fêtes, raconte son biographe l’abbé Gougenot, son principal amusement était d’aller dans la forêt de Saint-Germain ou à Chantilly, étudier le paysage, les troncs d’arbres, les plantes, les horizons. Il n’allait jamais à la campagne, qu'il ne portât avec lui une petite tente sous laquelle il dessinait et même peignait des paysages. » Il nous a laissé de charmants crayons des jardins d’Arcueil et des environs de Beauvais, qui rivalisent avec les notations colorées de Desportes. C’est dans les études de ces deux grands animaliers, beaucoup plus que dans les tableaux arrangés des paysagistes professionnels, comme les Patel ou Jean Forest, qu’il faut chercher les vraies origines de l’école française de paysage.