WATTEAU . LE S AMUSEMENTS CHAMPÊTRES
LA PEINTURE FRANÇAISE
La musique est, avec l’amour, la principale occupation deces personnages de féerie. Watteau fut de tous nos peintres le plus sensible aux sortilèges de la musique. En feuilletant son œuvre, on croit entendre un concert en sourdine de flûtes, de guitares et de luths. Parmi les plaisirs de la vie, il n a garde d oublier la noble consolatrice et inspiratrice. Son pinceau s'accordait spontanément, comme dans le tableau où il s’est représenté près de son ami jouant de la basse de viole, avec l’archet des musiciens.
Ces Champs-Elysées , ces Amusements champêtres , où reparaissent avec
Fie;. 71. — Antoine Watteau : Assemblée dans un parc.
(Musée tlu Louvre.)
quelques variantes les mêmes figures empruntées aux cahiers de dessins, risqueraient de paraître un peu monotones sans les verdures qui forment un décor toujours changeant. Tout en étant « composés », ces paysages ne sont pas de pure fantaisie. Bien (pie Watteau ne nous ait pas laissé, comme Desportes et Oudry, des études directes faites d'après nature, nous savons en effet qu'il profita de son apprentissage chez Audran non seulement pour étudier les Rubens de la Galerie Médieis, mais pour dessiner les arbres du jardin du Luxembourg « qui, brut et moins peigné que ceux des autres maisons royales, lui fournissait des points de vue infinis ». Plus tard il s'inspira du parc de la maison de plaisance que Crozat avait achetée aux héritiers de Le Brun à Montmorency.
T. VII
IIISTOJIŒ DK FAUT
La somme de toutes ces études, de toutes ces rêveries, la quintessence des Fêtes galantes, c'est Y Embarquement pour Cijthère. Grâce aux pénétrantes recherches de Louis de Fourcaud, qui s’est ingénié à trouver des rapprochements entre l’œuvre de Watteau et la littérature dramatique du temps, nous connaissons la genèse de ce chef-d'œuvre. Le germe e^l une comédie de Daneourt: Les Trois Cousines, qui faisait fureur en I 70:2 . L un des épisodes de cette pièce mêlée de chansons était précisément un
Phot. G ira ml on.
Fig. 7‘2. — Antoine Watteau : L’Embarquement pour Cythère, 1717.
pèlerinage à Cythère, où trois jouvencelles se laissent entraîner par leurs galants qui les encouragent en chantant:
Venez dans l'île de Cythère En pèlerinage avec nous.
Jeune fille n’en revient guère Ou sans amant ou sans époux.
Séduit par la grâce rieuse de Charlotte Desmares, la nièce de la Champmeslé, qui jouait un rôle de pèlerine, Watteau crayonna son portrait. Peu à peu sa pensée se cristallisa. La première phase est marquée par 1 Ile de Cythère (Collection lleugel , qui n’est guère que l'illustration de la comédie; la seconde, par le Bon Voyage résumé par un seul couple : la jeune femme qui hésite et le pèlerin suppliant, mais où la scène est déjà transposée dans le mode lyrique. L'esquisse du Louvre, présentée à 1 Académie en 1717, serait la troisième étape. I ne quatrième fois, dans
LA PEINTURE FRANÇAISE
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le tableau de Berlin, peint pour Jullienne et vendu plus tard à Frédéric II, Watteau reprit ce thème en l’étoffant, en l’amplifiant encore, mais peut-être au détriment de son charme poétique.
Le rythme adorable de cette composition lentement mûrie est un enchantement. Comme l’a très bien noté Bodin dans ses Entretiens sur l'art , Watteau nous fait assister au déroulement d’une action qui part du premier plan à droite pour aboutir au fond à gauche. La première jeune femme, qu’un petit Amour tire par le bas de sa robe pour l'inviter à être moins insensible, semble rebelle aux implorations de son adorateur agenouillé; la seconde, déjà à demi conquise, accepte la main qu’on lui tend pour se relever; la troisième, debout, se laisse emmener par son amant qui la prend par la taille. Les autres couples, descendus sur la grève, se poussent en riant vers la nef dorée autour de laquelle voltige un essaim d’Amours. Ainsi la peinture, qui semble condamnée à ne représenter qu’un moment de la durée, nous donne l’illusion d'un mouvement continu.
Mais comment exprimer la poésie qui se dégage de cette vivante arabesque d’amoureux enlacés? C'est un mélange de réalité et de rêverie, de volupté et. de mélancolie. Ces pèlerins savourent lentement la délicieuse ivresse du désir, comme s’ils redoutaient les inévitables déceptions de l'amour satisfait. Cette île enchantée vers laquelle ils se dirigent deux par deux, l'atteindront-ils jamais? Ces rivages vaporeux, inconsistants, ne vont-ils pas se dérober, s'évanouir devant eux comme les nuages irisés qu'un coup de vent dissipe? N'importe, ces passagers chimériques auront connu au moins l'illusion du bonheur, plus enviables mille fois que les solitaires qui, comme Watteau lui-même, demeurent sur la rive et ne s’embarquent pas.
L’ ENSEIGNE DE GERSAINT. — Avec Y Enseigne de Gersaint nous retombons du rêve dans la réalité. L'on sait dans quelles conditions Watteau peignit ce suprême chef-d’œuvre. 11 rentrait de Londres, où il était allé se soigner et peut-être gagner quelque argent, plus malade que jamais, les poumons rongés par « le mauvais air » et « la vapeur du charbon de terre, fort dangereuse pour les poitrinaires ». A son retour, il demanda au marchand, de tableaux Gersaint, (pii tenait boutique sur le Pont Notre-Dame, à l’enseigne du Grand Monarque, de peindre le platfond de son magasin, c’est-à-dire un tableau destiné à être accroché sous l’auvent. Il le brossa de verve en quelques séances « pour se dégourdir les doigts ».
Le sujet était tout indiqué. C’est une vue de la boutique de Gersaint. Une grande pièce carrée, toute tapissée de tableaux: à droite, des vendeuses (pii, debout derrière leur comptoir, font l’article aux clients; à gauche, des emballeurs qui « encaissent » soigneusement avec des bottes
IMS TOI UK DE L’ART
de paille un portrait de Louis XI Y; d'un côté, la vente, de l'autre, l'expédition.
« L'on sçait, raconte Gersaint, la réussite qu'eut ce morceau; le tout était fait d’après nature; les attitudes on étaient si vraies et si aisées, l’ordonnance si naturelle, les groupes si Iden entendus qu'il attirait les yeux des passants et même les plus habiles peintres vinrent à plusieurs fois pour l’admirer. »
Cette enseigne était trop tentante pour rester longtemps sur le Pont Notre-Dame. Elle passa entre les mains de Jullienne, qui s'en dessaisit vers I7f7 en faveur du roi de Prusse Frédéric II : un document la signale en 1760 au château de Charlottenhurg, coupée en deux morceaux formant pendants. Elle est aujourd'hui au Musée de Berlin, mais non exposée jusqu à ce qu’on ait tranché la question de savoir si elle appartient à l’Etat prussien ou s'il faut la considérer comme propriété personnelle de l’ex-empereur Guillaume 11.
Quelques critiques ont prétendu que l’exemplaire de Berlin n'était qu’une copie et que l’original — ou plutôt un fragment de l'original — se trouvait à Paris, dans la collection do M. Léon-Michel Lévy. Le meilleur moyen de trancher cette querelle serait de confronter les deux répliques qu’on a pu voir l’une à l'Exposition de Paris en 1000, l’autre à l'Exposition de Berlin en 1010, mais jamais ensemble. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que l'exemplaire de Berlin est d une telle qualité d exécution, d’une telle franchise de facture que l'hypothèse d'une copie par Lancret ou Ph. Mercier ne paraît guère admissible. Comme l’écrit très justement M. Alfassa, qui a soumis ce problème à une critique serrée, ce tableau merveilleux tient dans l'œuvre de Watteau une place analogue à celle qu'occupent dans l'œuvre de Rembrandt et de Yélàzquez le Portrait de famille d<* Brunswick ou les Ménines.
Après avoir langui encore quelques mois, le grand artiste s’éteignit le 1<S juillet I7'2I à Nogent-sur-Marne: il avait trente-sept ans. Que de chefs-d’œuvre il aurait pu créer encore après h* Pierrot , V Embarquement, P Enseigne !
Sa mort prématurée est peut-être la perte la plus irréparable qu’ait subie l’art français. Eugène Delacroix, ce Rubens liévreux avec lequel il présente tant d’affinités et à qui la destinée laissa heureusement plus de temps pour se réaliser, définissait en deux mois l'œuvre de Watteau : « \ (mise et la Flandre s'y trouvent réunies ». Rien de plus vrai, mais à condition d'ajouter que, de ces éléments empruntés à Rubens et à Yéronèse, il a extrait un art essentiellement français, avec tout ce que ce mot comporte d’élégance spirituelle et de séduction.
Antoine Wattkau : L’Enseigne de Gkiisaint, 17*20.
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