L’ÉCOLE DE WATTEAU
Son influence a été prodigieuse. On peut dire qu'il donne le coup de grâce à l’école italianisante de Versailles, au style solennel et emphatique de Le Brun, et qu'il imprime à la peinture française une orientation nouvelle. Jusqu à la réaction classique de David, il restera l’inspirateur de l'école française.
Parmi les artistes de sa lignée, il y a lieu de distinguer ses élèves ou imitateurs directs, — ses disciples du second degré, — et enfin les étrangers.
I. — Elèves et imitateurs oe Watteau. — Au premier rang des petits maîtres qu’on appelle avec quelque malignité1 « les singes de Watteau » se détachent Pater et Lancret.
Jean-Baptiste Pater 1096-1 756) est le seul qui mérite à proprement parler le litre d’élève de Watteau. Fils du sculpteur valenciennois Antoine Pater, il fut de bonne heure confié à son illustre compatriote. Mais celui-ci était d’un caractère trop impatient « pour se pouvoir prêter à la faiblesse et à l'avancement d'un élève ». Bebulé, le jeune apprenti revint à Valenciennes, où il eut maille à partir avec le prévôt et les échevins pour avoir « fraudé l’art des peintres », c’est-à-dire pour avoir exercé son métier sans l’agrément de la corporation.
Sur la fin de ses jours, W atteau si' fil scrupule de n’avoir pas rendu justice aux dispositions do Pater. « Il le lil venir à Nogent pour réparer le tort qu’il lui avait fait en le négligeant et pour qu'il pùt profiter des instructions qu'il était encore en étal de lui donner. Il le lil travailler devant lui et lui abandonna les derniers jours de sa vie. Mais Pater ne put profiter que pendant un mois de celle occasion si favorable : la mort enleva Watteau trop promptement. Il m a avoué depuis, ajoute Gersaint, qu'il devait tout ce qu'il savait à ce peu de temps qu'il avait mis à profit. »
De W atteau il s'approprie tout ce qui est communicable, des recettes de métier, mais non pas l'âme. Les strophes lyriques du peintre-poète deviennent chez, lui de vulgaires couplets d’opéra-comiquc; sa volupté mélancolique dégénère en grivoiserie. Plus terre à terre, il s’accroche à l'anecdote, à des textes littéraires comme le Iioman comique de Scarron ou les Coules de La Fontaine, qu'il illustre plaisamment dans une suite «h* dessins.
Nicolas Lancret (1090-1 745), plus âgé que Pater de quelques années, commença par être l’élève de Gillot qu’il quitta sur les conseils de
LA PEINTURE FRANÇAISE
Watteau. Reçu en 171!) à l’Académie au titre de peintre de Fêtes galantes, il n'a ni l’élégance ni la poésie de son modèle; il est étranger au monde du rêve et de la fantaisie; son dessin, lourd et rond, n'a pas l’aigu de Watteau; il se répète sans vergogne, et beaucoup de ses ouvrages sont peints de pratique. Au demeurant, c’est un des meilleurs illustrateurs des mœurs du xvme siècle. Le Déjeuner de jambon (Chantilly), (pii faisait pendant, dans la salle à manger des petits cabinets de Versailles où l'on servait les soupers de retours de chasse, au Déjeuner d'huîtres de J. -F. de Troy, reste un des modèles de ce genre.
Il avait un goût très marqué pour le théâtre el pour la danse. Il ne nous a pas laissé moins de quatre portraits de la Camargo , la célèbre ballerine aux jambes de sylphide, qui « osa la première faire raccourcir les jupes » et que le prince de Ligne appelait « la tille des fées ». Dans les exemplaires de la Wallace Collection, de l’Ermitage et du Musée de Nantes 1 , elle danse seule dans le décor d'un parc entre un petit musicien jouant du flageolet et un groupe de symphonistes à demi cachés dans la verdure. Dans le tableau de Potsdam au contraire, elle esquisse un pas de deux avec un cavalier au milieu d'un cercle de spectateurs.
Le Mercure de France (juillet 1731) a pour le louer un mot charmant : « Il a si bien su saisir ce qu'un aussi excellent modèle a d’inimitable que jamais figure n'a paru plus dansante. »
C’est d’elle et de sa rivale Mlle Sallé, dont le portrait a malheureusement disparu, que Voltaire disait :
Les Nymphes sautent comme vous Et les Grâces dansent comme elle.
Un des traits caractéristiques de l'œuvre de Lancret, c’est que beaucoup de ses tableaux se groupent par deux ou par quatre et forment
I. D'après M. Dacier, la peinture originale gravée par L. Cars serait celle de la Wallace Collection.
ir.r.
drs pendanls ou (1rs cycles, Le Louvre a hérité des Quatre Saisons commandées pour le cabinet du roi au château de La Muette. La National Gallery possède 1rs Quatre Ages. La gravure a popularisé sa suite des Jeux : le Jeu de cache-cache mitoulas, le Jeu de Colin-Maillard, le Jeu de pied de bœuf (c’est celui que nous appelons la main chaude) et le Jeu des quatre coins. Il a également illustré avec agrément quelques contes gaillards du bon La Fontaine : Le Gascon puni, Les Gagneurs
la Collection Lacaze ;
i*hot. waiiace collection. Bonaventure de Bar Fio. 75. — Nicolas Eancret : Conversation «niante.
présenté à l'Académie une hèle champêtre dont le sujet et les personnages appartiennent au répertoire de Watteau: enfin Barthélemy 011 i vier 17P2- I78t), qui propagea son style à la cour d Fspagne, avant de devenir le peintre attitré du prince de Conti, pour lequel il peignit le charmant tableau du Louvre : b* Tlié à l'anglaise servi dans le salon des Ouatre- Claces du Temple en l’honneur d’une audition du jeune Mozart assis au clavecin. Watteau, Mozart : deux noms fraternels qu'on se plait à trouver ici accordés.
— I hscii’i.KS indirects. — Ce serait réduire injustement l'influence
(Château de Gatchina .
Pater et Lancret ont été accompagnés ou suivis de beaucoup d'épigones plus obscurs :
François ( Ictavien ( I 082- 1740), représenté au Louvre par son morceau de réception : la Taire (le Bezons ; Philippe Mercier I OS!)- 1 700), qui
vécut à Londres dans l'intimité de Watteau, grava plusieurs de ses compositions et l imita si habilement que le Catalogue du Louvre a longtemps attribué au maître de Valenciennes son Escamoteur, d’un dessin pourtant si sec, de
I 700-1 7 '20 , qui mourut tout jeune après avoir
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de Watteau que de borner son rayonnement à ses imitateurs directs. En réalité presque tous les peintres du xvm" siècle sont tributaires de son génie et gravitent autour de lui : Boucher grave aux frais de Jullienne les Chinoiseries de La Muette et les Figures de différents caractères. Ch. Coypel et J. -F. de I roy, Carie van Loo et Fragonard et tous les spirituels illustrateurs de la seconde moitié du siècle : Cochin et Saint- Aubin, Gravelot et Eisen,
Moreau le jeune et Debucourt, se réclament de lui. Charles Parrocel dans son recueil des Différentes attitudes .de la Cavalerie et de l'Infanterie, son neveu Watteau de Lille prolongent la tradition de ses petites scènes militaires. Et ses inimitables dessins aux trois crayons revivent dans les dessins à la sanguine et à la pierre noire du bonhomme Portail.
Phot. G irau don.
Fig. 76. — Nicolas Lancret : Le Déjeuner de jambon. (Musée Condé, Chantilly.)
3. — Peintres étrangers. — L’influence de Watteau déborde largement les frontières. Pli.
Mercier la propage en Angleterre, B. Ollivier, en Espagne, et Quillard, en Portugal: Norblin de la Gourdaine l’introduit jusqu’en Pologne, Jean Pillement jusqu'en Bussie.
Parmi les peintres étrangers qui ont subi son ascendant et qui parfois l’ont servilement copié, il faut citer, en Allemagne, Dietrich et Chodowiecki. en Espagne, Paret y Alcazar et Goya, en Angleterre, où il fut toujours particulièrement apprécié, Reynolds, Gainsborough, Turner qui prit pour sujet d’un de ses tableaux : Watteau peignant. En somme \\ attenu, créateur de l’école de Paris, qui succède aux écoles d’Anvers et de Venise, domine et féconde toute la peinture européenne du xvme siècle.
T. VII
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