‹ Histoire de l'art (volume 3)Chapitre 36 sur 84 · VALLE. L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

VALLE. L'ANNONCIATION

( église Saint-Ignace . Rome )

Histoire de l'Art VI] PI. III .

Librairie Armand Colin. Paris

L’ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EN ITALIE

marbre peut devenir entre les mains d'un habile sculpteur, comment il sait balancer les lignes, créer d’imprévues silhouettes, opposer des contrastes d’ombre et de lumière, fixer le mouvement dans la pierre inanimée, associer les nus graciles d’un petit enfant à la robe de bure du Chartreux, faire de toute son œuvre une surprise et un régal pour les yeux.

L ue autre œuvre admirable de Slodtz est le tombeau du marquis Capponi, à Saint-Jean-des-Florcn- I i ns, avec une exquise figure de femme, debout, accoudée sur le tombeau.

On aurait pu s’attendre à voir le caractère de grâce se développer surtout - dans les tombeaux de femmes. Il n’en fut pas ainsi : si ces tombeaux sont très nombreux au xvme siècle, on peut dire qu’il n’y en eut pas d’une réussite parfaite.

L'urne contenant le cœur de Marie-Clémentine Sobieski Stuart, à l’église des Saints- Apôtres, est, il est vrai, un morceau charmant, mais d’une importance secondaire. Le tombeau de cette reine, à Saint- Pierre, est une œuvre beaucoup plus considérable, mais d’une réussite moindre. Plus pittoresque est le tombeau de la princesse Odescalchi Chigi, à Sainte-Marie-du-Peuple, où l'on voit le portrait de la princesse se détacher sur une riche tenture en marbre rouge antique, frangée d’or, autour de laquelle sont habilement groupés les rochers, l'arbre et les étoiles des Chigi, avec le lion et l’aigle des Odescalchi.

Une forme nouvelle apparaît et se répète fréquemment dans ces tombeaux : c’est, la figure du défunt, représentée dans un tableau avec son cadre; on en trouve de nombreux exemples, notamment dans le monument du marquis Capponi et dans celui des Falconnieri, à Saint-Jeandes-Florentins, 0(1 l'on en voit jusqu’à cinq.

Cette forme du tableau encadré plut, aux artistes du xvin1' siècle, qui

Phot. Alinari.

Fig. 99. — Saint Bruno, par M.-A. Slodtz.

(Église Saint-Pierre de Rome.)

ITT,

remployèrent non seulement dans les tombeaux, mais dans les grands ensembles architecturaux, tels «pie les façades d’église; la façade de Saint-Marcel en esl un exemple, et il semble même que ce soit sur une façade, celle de Saint-Charles-aux-Ouatre-Fontaines de Borromini, que ce motif ait apparu pour la première fois. On trouve encore des

tableaux dans la décoration des portes, et notamment à la porte de Sainte - Marie - de - la - Passion à Gènes.

Le décor des portes a préoccupé beaucoup les architectes du xvme siècle : ils ont voulu rompre avec les formes classiques qu'ils trouvent monotones et inexpressives, et ils ont recherché des nouveautés très audacieuses. On peut citer dans ce genre la porte de l'église de la Trinité (N ia Condotti), où un groupe de trois grandes ligures rappelle la Libéral ion (1rs esclaves; colle, très originale et très séduisante, de Sainte-Marie de Montserrat, où un artiste inconnu a mis, sur l'architecture classique de Daniel de Volterre, une porte dont le sommet représente la Vierge qui lient le petit Enfant Jésus sciant une montagne, allusion au miracle dont le nom de l'église rappelle le souvenir; et enfin l’une des plus belles, une des réussites les plus complètes, celle de Sainte- Marie-de-Carignan à Gènes, où Schiaffino a représenté Y Assomption de la Vierge dans un magnifique cadre de fleurs.

La production sculpturale au xviue siècle est si considérable que 1 on ne peu t essayer d en dresser un inventaire même approximatif. Avant de terminer ce chapitre, je veux cependant attirer l'attention sur les statues si nombreuses qui décorent les façades d’églises, et qui sont souvent très intéressantes. N Sainte-Marie-Majeure, par exemple, nous trouvons les noms des meilleurs sculpteurs de l’époque : les groupes d’enfants sont de

Fig. 100. — Tombeau de la princesse Odescalchi Chigi.

Kfîlise SainteMnrie-du-lVuple, Rome.)

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Slodtz, V Esprit Saint, de Valle, les Vertus, de Maini et de Bracci, les Saints, de Ludovisi, de Monaldi et de Marchionni, et la belle Vierge qui surmonte le fronton, de Lironi.

La fin du siècle. — Si nous abordons maintenant la troisième partie du siècle, que nous avons indiquée au début de cette étude comme celle du néo-classicisme, nous constaterons un fait sur lequel il importe d’insister. Rome sera le centre et le foyer de cet art néo-classique qui va se répandre sur toute l’Europe, et, pourtant, l'art romain restera pour ainsi dire indépendant de lui. De même que la première Renaissance s’était faite à Rome non par des Romains, mais par des Florentins, de même, après toute la période du xvue et du xvme siècle, où l’esprit chrétien avait fait oublier un peu l’art antique, le néo-classicisme fut à Rome l'œuvre d'étrangers, et particulièrement de Français.

Venant à Rome avec l’esprit de libre pensée de leurs philosophes, pour étudier exclusivement les œuvres de l'antiquité, fermant les yeux devant tout ce qui avait été fait par l'art chrétien moderne, ne voyant en lui qu'une condamnable altération des règles de l'art antique, les Français furent les véritables créateurs de l'art néo-classique. Ils furent suivis par les Allemands du Nord, par des esprits qui n’ont jamais compris la sensualité méridionale et qui sont tout préparés à prendre la simplicité comme base de toute beauté artistique, et à invoquer la simplicité de l'art grec, qu'ils exagèrent d'ailleurs, pour condamner toutes les nouveautés de l’art moderne.

Ce fut à ce moment pour les antiques un engouement auquel personne ne songea à résister. Jamais cet art ne fut étudié avec plus de passion; on ne pense qu’à fouiller le sol, à déterrer tous les trésors qu'il

Phot. Mario Labo.

Fig. 101. — Porte de l’église Sainte-Mariede-Carignan, par Bernardo ScliialTino. Gènes.

t. vu. — 2 3

renferme et à les installer magnifiquement : c'est 1 âge d or des archéologues et des musées. On voit le cardinal Alexandre Albani, neveu du pape Clément XI. construire aux portes de Rome une villa magnifique faite pour être peuplée de statues bien plus que pour loger des hommes, et les collections qu'il y installe sont les (dus belles de Rome. Pour les conserver et les étudier, il s'attache le plus éminent des archéologues de l'Europe : Winckelmann. A côté de lui, les Borghèse rivalisent d'amour pour l’antiquité, et, en 1785, font transformer en musée leur villa du Pincio. De même, depuis le début du siècle, les papes s’intéressent à créer des musées, et leur organisation, au Capitole, au Vatican, au Latran, est une de leurs principales préoccupations.

A ce moment, l'artiste qui lient la plus grande place à Rome est Piranèse. L’étude des pensées de ce grand génie nous transportera en plein cœur de cette lutte (pii agite tous les esprits et nous fera comprendre tout ce qui sépare alors si profondément l ame italienne de l ame française du xvme siècle. Rien n’est à ce point de vue d'un intérêt plus primordial que les discussions de Piranèse avec Mariette. Mariette, c’est l’homme (pii incarne l'esprit classique, la pensée réagissant contre les excès du rococo, contre la complication de ses formes et l'excessive surcharge de son décor, c'est le défenseur de la doctrine (pii, dans les arts comme dans les lettres et la philosophie, prêche le retour à la simplicité, et (pii prend comme code de cette simplicité les formes de l'art grec. Piranèse, au contraire, c'est l’ennemi acharné de cette simplicité si en désaccord avec tous les désirs de beauté des hommes. Piranèse n'hésite pas à considérer l'art grec comme un art primitif, et à faire appel de sa simplicité aux splendeurs créées par l'art romain. C'est l'art du grand Empire de Rome que Piranèse oppose à l'art des petites Républiques grecques ; et toute sa vie, il la passe à étudier et à faire connaître par ses admirables gravures les éblouissantes merveilles de la Rome des Césars.

Si la vraie définition du rococo est celle d’un style où prédominent avant tout les recherches décoratives, la passion de l'ornement poussée à tous ses excès, on peut dire que Piranèse fut le dernier représentant de cet art, créant un rococo de style tout particulier, un rococo purement romain. Piranèse néo-classique? Ah! certes non. Amoureux de l’antique, oui, mais comme l’avaient été les grands maîtres du baroque : il l aimail dans sa grandeur, dans sa richesse, dans son ardeur décorative qu'il exagérait encore. Les néo-classiques, eux, l’appauvrissaient, le congelaient, lui enlevaient toute sa fougue, tout son éclat, toute sa liberté.

Si l'art de Piranèse ne fut pas compris par les artistes sévères de l'époque de la Révolution française, il fut repris quelques années plus tard lorsqu Un empereur monta sur le trône de France : à Napoléon il fallait l'art somptueux des Césars romains; et c’est à Piranèse que Per-

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cier et Fontaine ont emprunté toutes les formes de l'art < [u ils ont créé pour l'Empire.

Piranèse, cet infatigable chercheur, qui donnait dans ses gravures une encyclopédie de toutes les richesses romaines, a réalisé dans l'église du Prieuré de Malte l’idéal de ses conceptions architecturales, mettant partout, sur les murs de clôture et sur la façade, sur les parois et les voûtes de l’église, toute sa récolte de trophées. Pour donner une idée du caractère de cette ornementation, nous reproduisons le décor (pii entoure l’ouverture de la petite coupolette surmontant le chœur de l'église. C’est un morceau d’un admirable sentiment décoratif, à la fois fort et élégant, remarquablement brillant, groupant agréablement les formes usuelles du décor :

guirlandes, coquilles, rubans et médaillons.

On remarquera le goût italien qui veut que partout la ligure humaine ait une place impor-

nante : ici, on la trouve dans huit médaillons où de fins bas-reliefs retracent la vie de saint Jean-Baptiste.

Cet art de Piranèse, très luxueux, très décoré, très inspiré dans tous ses détails des formes de l’antiquité, nous le retrouverons dans la plupart des œuvres romaines de la lin du siècle. Citons notamment : le palais Braschi, avec son admirable escalier, la galerie de la villa Albani, les salons de la villa Borghèse.

A côté de cette forme d’art, on peut voir à Borne quelques exemples d'une tendance un peu différente, plus simple, plus voisine du goût classique : l’église Saint-Alexis, sur le mont Aventin, à côté du Prieuré de Malte, nous montre un style très sobre et très élégant, sans sculptures, tirant tout son prix de l'ordonnance architecturale, rappelant par la finesse des profils l’art de Bramante; c’est peut-être, à Borne, le monument (pii correspond le mieux à notre style Louis XVI.

Dans tout cela, il n'y a pas l’ombre de tristesse, rien que l’on puisse rattacher au style néo-classique. A la veille de l’invasion française, l’art italien du xvme siècle, comme l’art de Bramante et de Raphaël h la veille

tante sinon prédomi

Phot. Istit. ital. d’art i grafichc.

Fig. 102. — Décor de Coupole, par Piranèse.

Église du Prieuré de Malte, à Rome. t

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des invasions du xvie siècle, s’endort dans son ivresse de beauté. Pie VI, plus malheureux encore que Clément VII, sera arraché à la ville de Rome et mourra à l’étranger. Pour un temps, sombre avec lui la fortune artistique de la papauté.

Nous ne dirons qu'un mot de la sculpture à Rome à la lin du siècle;

elle est extrêmement pauvre : tous les grands sculpteurs italiens sont morts :

Torretti en 1774, Marchiori en 1775, Calegari en 1 777, Valle en 1768, Corradini en 1752. Il est intéressant de remarquer que c’est au contraire le grand moment de la sculpture française : c’est la période de production de Pigalle, Falconet, Pajou, Clodion, Houdon.

A Rome, il semble que l'amour pour l’antiquité entrave le développement d'une sculpture moderne : ce ne sont que des œuvres antiques, ou leurs copies, que recherchent les collectionneurs et les musées.

Parmi les sculptures de cette époque, citons seulement une œuvre fort caractéristique : la statue de Piranèse faite par Angelini en 1786, à l imitation d’une statue antique de Zénon. Elle est intéressante, non pas seulement parce qu’elle est la première statue élevée à un artiste, et parce quelle nous dit ainsi la place (pie les artistes occupaient dans la société du xvmc siècle, mais aussi parce qu elle est, en Italie, la première statue où un personnage moderne est représenté vêtu à l’antique, drapé dans un ample manteau semblable à une toge, le torse et les bras nus, les pieds chaussés de cothurnes.

La voie est ouverte au néo-classicisme : Canova va entrer en scène; c’est une ère nouvelle qui commence.

l ie.. 105. — Statue de Piranèse.

par Angelini.

(Église du Prieuré de Malte, lîome.)

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