TURIN
A côté de Rome, au début du siècle, c'est Turin qui tient la première place en Italie, par suite de l'importance prise à ce moment par la Maison de Savoie ; c’est elle qui attire et retient le plus grand architecte du temps : Juvara.
Juvara est né à Messine et a passé la plus grande partie de sa vie à Turin; mais il a été élevé à Rome, et, pendant tout le temps qu’il habita Turin, il ne cessa jamais de venir passer les hivers à Rome. Juvara est un pur Romain, et, pour préciser davantage, c’est un disciple du Bernin. 11 fut l’élève de Carlo Fontana qui lui transmit l’enseignement de ce grand maître. Au xvme siècle, à côté de l’école des audacieux novateurs qui se rattachaient à Borrominiet à Guarini, Juvara appartient à une école plus classique dérivant du Bernin, et c’est ce qui explique le caractère de son art, et notamment ses deux plus belles œuvres : la Superga de Turin et le Palais Royal de Madrid.
Mais, quel que soit le caractère classique de cet art, on ne peut le considérer comme étant le point de départ du style néo-classique. Il faut y voir l’aboutissant, le point culminant de l’art du xvne siècle, le style baroque dans toute sa majesté triomphale, évoluant sans trop se laisser séduire par les mièvreries du style rococo, et sans rechercher encore la simplicité néo-classique1.
La Superga est le chef-d’œuvre de l’architecture italienne au xviii6 siècle. Elle a toute cette beauté des grandes œuvres inspirées par un puissant souffle national. C’est une église, et c’est un monument de triomphe fait pour célébrer une des grandes victoires de la patrie italienne. Et, par la place qu’elle occupe sur une colline dominant toute la plaine de Turin, comme le Parthénon du haut de l’Acropole domine Athènes, elle semble bien être non plus une simple église, mais le monument sublime de la grande âme italienne.
Essentiellement, la Superga se compose d’une coupole, et non pas d’une coupole basse à, la Bramante, mais d’une coupole s’élevant audessus d'un haut tambour, se prolongeant par une lanterne aiguë qui monte dans les airs comme la flèche d’un clocher gothique. C’est toujours une suite de la coupole de Michel-Ange; mais l’esprit du xvme siècle se manifeste par des modifications tendant toutes à rendre l’œuvre plus légère et plus gracieuse : ce sont par exemple des ouvertures plus multipliées, une lanterne plus fine; et il faut remarquer aussi l’effort pour
1. Milizia l’a bien compris et ne réclame pas Juvara comme un des siens; il lui reproche de n’avoir ni la simplicité, ni l’unité, ni la correction.
remédier à ce qui manque à la coupole de Michel-Ange, par suite de la non-exéculion des statues projetées sur les piliers du tambour. Mais, quelque éloge que l’on puisse faire de la coupole de Juvara ou de celles de Madernc ou Pierre de Cortone à Rome, rien ne peut être comparé en beauté à l’œuvre sublime de Saint-Pierre.
En avant de l’église, qui n’est ni une croix latine, ni une croix grecque, mais une rotonde comme le Panthéon, se développe, comme au Panthéon, un portique grec. C’est le motif qui, depuis Bramante, hante tous les architectes romains; c’est le motif que Michel-Ange avait voulu
pour Saint-Pierre, et que Juvara parvient le premier à réaliser dans toute sa beauté. Comme l église est isolée sur une colline et faite pour être vue de loin, un portique plaqué sur sa façade, ou ne se détachant qu’en faible saillie, n'aurait pas été mis <m valeur suffisante, et c’est pourquoi Juvara l’allonge, lui donne une ampleur telle qu’il ressemble non plus seulement à un portique, mais à un véritable temple grec placé en avant de l’église.
En arrière de ce
portique, deux liants et minces clochers encadrent le dôme de leurs flèches aiguës. 11 se trouve ainsi que Juvara, élevé à Rome et vivant à burin, a fait de son église comme un résumé de toutes les créations italiennes, unissant les formes du temple antique et celles de la coupole de la Renaissance aux clochers du moyen Age.
L intérieur de l’église est d’une égale beauté, mais d’un caractère moins complexe. C’est l'esprit italien du xvne siècle dans toute sa pureté, dans son amour des riches matériaux et du charme des élégantes lignes architecturales, une œuvre digne d’être rapprochée du Saint-André-au- Uuirinal du Bernin. L’église, circulaire à l’extérieur, prend à l'intérieur la forme d’un octogone dont quatre côtés s’ouvrent avec peu de hauteur et de largeur, tandis que, sur les quatre autres, les grands arcs s’élèvent
Phot. Alinari.
Fig. 104. — Église de la Superga, par Juvara. Turin.
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isr.
jusqu’à la corniche portant le dôme. Une impression très brillante est produite par les cannelures dont sont ornés les colonnes et les pilastres, et surtout par la variété des marbres dont l’église est tout entière revêtue : l'association de marbres blancs de Carrare avec les marbres roses et gris bleuté du Piémont constitue une harmonie de la plus grande douceur. Sur les autels s’élèvent de grands bas-reliefs de marbre, comme dans l’église Sainte-Agnès, et le style baroque est encore rappelé par bien des détails, tels que les colonnes du premier étage, qui sont lisses dans leur sommet, et torses dans leur partie inférieure.
Nous n’avonsencorecité qu’une église de Juvara; il en a fait nombre d’autres dont la- plus belle est celle de Saint-Philippe-de-Neri à Turin. Cette église avait été construiteen 167!) parGuarini; lorsque la coupole fut terminée, en 1714, elle s'écroula. Guarini poussait tellement à l’extrême ses audaces constructives qu’il lui arriva, comme aux architectes gothiques, de dépasser les limites du possible.
C’est cette église que Juvara refit, en conservant le chœur de Guarini, et en s’inspirant de ses idées pour le grand vaisseau de l’église. (La façade ne date que de 1855. ) Cette église, avec la disposition de ses nombreuses tribunes privées poulies familles, est un des types les plus significatifs du rococo en Italie. Toutefois, en comparant l'église actuelle avec la primitive église dont le livre de Guarini, De architectura civile, nous a conservé les plans et les profils, on voit que Juvara, lié à l’influence du Bernin, est plus classique ([ue Guarini, et ne va pas aussi avant que lui dans les nouveautés. En style rococo, personne en Italie n’a dépassé Guarini, et les églises de San Lorenzo et de la Consolata restent les modèles du genre.
11 faut encore citer de Juvara la façade de Sainte-Christine, où, adoptant un style moins classique qu’à la Superga, il nous donne un exemple charmant de façade rococo. Si l’on compare cette façade à celle de Sainte- Suzanne, faite à Borne un siècle auparavant par Charles Maderne, on se
Phot Alinari.
Fig. 105. — Façade de l’église Sainte-Christine, par Juvara. Turin.
rend bien compte de l’évolution de l’art italien. La façade de Sainte- Christine est de forme cintrée ; de longs pinacles semblables à des cierges surmontent son fronton, et des statues, groupées dans la partie centrale, mieux placées pour attirer les regards que celles que Home disposait sur la corniche terminale, lui donnent un caractère brillant et animé.
Juvara, après avoir fait, avec la Superga, la plus belle église du xvine siècle, en a fait le plus beau palais : le Palais Royal de Madrid. La
mort l’a, il est vrai, empéché de le construire; amis il en a laissé tous les plans.
Il suffit de le regarder et de le comparer aux dessins et aux plans (jue nous avons du palais du Louvre projeté par le Bernin pour voir que le palais de Juvara en est une fidèle imitation. L’analogie apparaîtra jdus grande encore, si I on pense que, dans les projets primitifs de Juvara, le Palais de Madrid, au lieu d’être fragmenté en une série de petits étages, comme il l’est aujourd'hui par suite des modifications apportées par Sacchetli, l’élève de Juvara qui construisit le palais après sa mort, se composait seulement de deux grands étages, comme le Louvre du Bernin. Si Juvara a été conduit à reprendre ainsi les projets du Bernin, c’est parce qu’il aimait beaucoup ce maître, dont l'influence apparaît dans toutes ses œuvres, mais c’est peut-être aussi parce qu’il construisait un palais pour Philippe Y, petitfils de Louis XI Y. et que peut-être les plans du Bernin furent communiqués à Madrid par la cour de Paris.
Puisque nous sommes amenés à parler d’œuvres italiennes à l’étranger, il nous faut signaler en passant le rôle considérable joué pendant tout le xviii® siècle à Saint-Pétersbourg par des architectes
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italiens. C’est Trezzini, architecte de Pierre le Grand, qui construit la cathédrale Pierre-et-Paul ; c’est Rastrelli, architecte d’Élisabeth, qui construit le Palais d’Hiver, les palais de Péterhof et de Tsarskoe-Selo, le couvent Smolny et de nombreux palais privés; ce sont enfin Rinaldi et Ouarenghi qui, sous Catherine II, réagissant contre le style baroque et rococo de leurs prédécesseurs, préparent le style néo-classique auquel Rossi, sous Alexandre Ier, donnera un formidable développement.
Nous trouvons une autre oeuvre de Juvara, au palais Madame à Turin. Si une grande part de la beauté du Palais Royal de Madrid est due au Rernin, il faut considérer que tout le mérite du palais Madame revient à Juvara.
Sur le vieux château du moyen âge, en avant de la sombre masse de ses murailles, il met un portique étroit qui lui permet seulement de construire, à l'intérieur, un vestibule et un grand escalier, et, à l’extérieur, une somptueuse façade. Ces deux parties sont l’une et l’autre d'admirables modèles. L’escalier nous montre cet amour des grands dégagements, des grands espaces d’entrée, qui deviennent une des formes les plus significatives des demeures seigneuriales; et la façade, avec son soubassement rustique, avec les colonnes marquant sa partie centrale et les grandioses fenêtres éclairant le vestibule, surpasse toutes celles du xvne siècle; rapprochée de celle du palais sur lequel s’appuie la fontaine deTrevi et de quelques autres, telles que celle du palais Galenga Stuart de Pérouse, elle donne la plus haute idée de l’architecture italienne du xviii6 siècle, plus grande encore dans la construction des palais que dans celle des églises.
Phot. Alinari
Fig. 107. — Plafond de la chapelle de la Reine, par Alfieri. Palais Royal, à Turin.
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Nous devons encore à Juvara le château de Stupinigi. (Test le palais de campagne des ducs de Savoie, destiné non à une habitation régulière, niais à des séjours de chasse et de fêtes. De là, cette intéressante disposition d’un bâtiment central contenant uniquement un grand salon de réunion, d’où partent quatre ailes faites pour le logement des invités, et
que complètent d’autres bâtiments pour les services de la chasse : écuries, chenils, etc. Le grand salon central, avec ses quatre absides et ses huit cheminées, avec les piliers isolés recevant les retombées de la coupole, avec les galeries faisant tout le tour du premier étage, avec la richesse de son décor, est un modèle de salle de fctes pour le palais d’un roi.
Un élève de Juvara, le comte Benedetto Alfieri, moins berninesque que son maître, sera à Turin le vrai représentant du pur style rococo. Son église de Saint-Jean-Baptiste de Carignan, en forme d’éventail, est une œuvre admirable, la plus intéressante nouveauté que l'on ait créée dans le style de Guarini, sans l imiter.
Au Palais Royal de Turin, Alfieri crée les plus beaux décors rococo faits en Italie. 11 y a là, dans le cabinet chinois, dans le cabinet de toilette de la reine, dans la chapelle privée de la reine, des modèles d’un art qui peut être rapproché non pas de ce qui se fait ailleurs en Italie, mais de ce qui se fait en France dans le style Louis XV, avec celte particularité, dans les œuvres italiennes, de la prédominance de la peinture et de l’ornementation des plafonds. Le plafond de la chapelle de la reine, (pie nous reproduisons, donnera une idée du luxe et du caractère do <-o décor.
Nous trouvons dans la même chapelle une œuvre qui est bien caractéristique do l’époque et du milieu où elle fut exécutée: e’esl la statue du Itievheureux Amédee, ancien duc de Savoie, qui vivait au \v' siècle. Il est
Phot. Aimai i
Fig. 108. — Statue du Bienheureux Amédée. par Cametti.
(Chapelle de la Heine, Palais Koyal, Turin.)
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