GÊNES. BOLOGNE. FLORENCE. MILAN. BRESCIA
Gènes. — La puissance de Gênes est aussi grande et la ville aussi florissante qu'aux deux siècles précédents : c’est la reine de la Méditerranée. Les grandes familles de la noblesse militaire et de La haute bourgeoisie mettent un point d’honneur à dépenser des sommes énormes en construction de palais et d’églises; et les décors se font toujours de plus en plus riches et somptueux.
D’une manière générale, Gênes est beaucoup moins avancée que Turin dans les nouveautés architecturales; elle ne connaît rien des recherches de Guarini et. continue les traditions classiques du style créé chez elle par Alessi. La caractéristique essentielle de son art continue à être l'importance de l’emploi des colonnes : par là elle se sépare de la majorité des écoles italiennes où domine le pilier. C'est de A enise plus que de Rome ou de Turin qu'il faut la rapprocher.
Parmi les églises qui, autour de l’Annunziata, montrent le développement de cet art brillant et gracieux, citons tout particulièrement la petite église des Pères de l'Oratoire, Saint-Philippe-de-Neri, dans laquelle se trouve la Conception de la Vierge, ce chef-d'œuvre de Puget.
(Test une église très originale qui n'a rien des lourdeurs du style romain créé par Yignole, ni rien des caprices du style de Guarini; elle retrouve la délicatesse, la simplicité florentines du Quattrocento, en leur associant le décor brillant que le xvin" siècle savait si bien imaginer. L’église, de petites dimensions, est à une nef bordée de chapelles très peu profondes et très largement ouvertes de façon que le décor des murs intervienne
dans l’aspect général. Les chapelles sont séparées par de légers pilastres et s’ouvrent sur la nef par un motif de trois arcs d un effet ravissant, qui, je crois, n’a jamais été reproduit ailleurs. Sur les murs des chapelles s élèvent des autels brillamment décorés, et sur les voûtes un admirable ensemble de peintures aux teintes claires se raccorde à 1 architecture el achève de faire de cette église une œuvre du plus haut prix.
En architecture civile, la préférence marquée par toute l ltalie du xvm® siècle pour le développement et l'embellissement des portiques d’entrée, des escaliers, des vestibules qui accueillent le visiteur et le préparent au luxe des appartements, trouva à Gènes un terrain particulièrement bien préparé pour se développer.
Le Palais Ducal, détruit par un incendie en 1777, est reconstruit par Penone qui y fait un magnifique escalier. La façade, par Cantone, est une nouveauté, une anomalie dans l’art génois : ses colonnes accouplées séparant chaque fenêtre et formant le motif principal sont une véritable importation vénitienne. Gênes, qui pourtant aime tant les colonnes, les réserve pour les portiques, les cortile, les intérieurs, et les emploie peu sur ses façades.
Le palais Serra, construit au xvic siècle par Alessi pour les Spinola,
Plioi. vlinari.
Fig. 109. — Tobie et l’Ange. Ecole génoise.
(Église Santo Spirito, Florence.)
L’ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EX ITALIE
est complètement remanié en 1775 par de Wailly, architecte français, et Tagliafico. Une grande salle (pie décorent vingt colonnes corinthiennes a, par sa splendeur, mérité le nom de Salle du Soleil.
Le palais Durazzo Pallavicini, construit par Bianco au xvne siècle, a été enrichi à la fin du xvme par Tagliafico d’un escalier qui, par l’ampleur des paliers et des vestibules, le développement des rampes, la profusion des colonnes et le goût classique de l’ordonnance, peut se classer parmi les plus beaux d'Italie.
Nous avons rapproché Gènes de Venise; ce qui achève de compléter cette analogie et ce qui la sépare complètement de Turin, c’est sa richesse en sculpteurs. Ce fait peut s’expliquer, entre autres causes, par le voisinage de Carrare. Au xvne siècle, Puget, Philippo Parodi lui avaient fait connaître l'art de l’Algarde et du Bernin. Au xviii* siècle, toute une génération de brillants sculpteurs leur succède.
Domenico Parodi, fils de Philippo, aida sans doute beaucoup son père dans ses travaux à Padoue, dont nous parlerons plus loin à propos de Venise. A Gênes nous pouvons voir de lui, dans l’église de Saint-Philippe-de-Neri, deux statues : Y Amour Divin et la Mansuétude , un peu chargées, un peu contournées, mais charmantes. Son Baptême du Christ, à Sainte-Marie-des-Vignes, est un grand relief d’un caractère très spécial et très pittoresque, d’un effet très scénique, avec représentations d’arbres et de perspectives de paysages : c’est une forme originale et intéressante de l’art rococo. En pendant, dans la même église, la Consigne des clés, par Andrea Casaregi (1741-1799), est une œuvre analogue. Un autre exemple du même style est un* Tobie à Santo Spirito à Flo-
Fig. 110. — L’Enlèvement de Proserpine, par Francesco SchiafTino.
(Palais Royal, Gênes.)
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ronce; je le reproduis ici tig. |(l!l , car il se rattache à l’école génoise. A Florence, cette œuvre détonne si singulièrement qu on ne peut la comprendre.
Ponzanelli (1651-1735) est l’auteur de l’autel de Sainte-Marie-des-\ ignés. On peut voir de lui à l’Annunziata des statues splendides, et notamment une Charité aux yeux humides de joie, où l’on sent revivre toute la flamme du Bernin.
LesSchiaffîno furent peut-être à Gênes les sculpteurs les plus en vogue. L'Enlèvement (le Proserpine, au Palais Boval, par Francesco Schiaffîno, montre le motif du Bernin, repris avec un accent encore plus pittoresque, avec des variantes indiquant des recherches d’un art nouveau. Le salon tout orné de glaces, de fresques, de dorures où est placée cette statue est caractéristique du goût de décor brillant de cette époque. Bernardo Schiaffîno 1080-1725) est Fauteur de la magnifique porte de Sainte - Marie - de - Carignan, dont nous avons parlé déjà. Citons encore de lui de charmants basreliefs de madones, en forme de médaillons, notamment celui que nous reproduisons et que l’on peut voir sur une façade de maison de la place San Siro.
Nous parlerons, à propos de ses œuvres à Naples, de (Jueirolo, autre sculpteur génois, élève de; Schiaffîno.
A la fin du siècle, la sculpture revient à un goût plus classique.
Une Madone de Niccolô Ira verso, à l’église Sauf Ambrogio, montre qu’en se faisant plus simple elle a su conserver toute sa tendresse.
Phot. C. Paganini.
Fig. 111. — Madone, par Bernardo Schiaffîno.
(Place San Siro, Gènes.)
Phot. Alinari
Fin. 112. — Madone, par Niccolô Travcrso. (Église SanPAnibrogin, Gènes.)
Bologne mérite de retenir notre attention, non seulement pour avoir
L’ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EN ITALIE
été une vraie filiale de Rome pour l’architecture baroque, mais pour avoir été au xvme siècle la ville des Bibbiena, et s’être placée, grâce à cette nombreuse famille d'artistes, à la tête des constructions de théâtres, qui tiennent alors une si grande place en Italie. Déjà, au xvie siècle, nous avons vu Palladio faire dans le Théâtre de Yicence une de ses œuvres les plus célèbres; désormais, c'est parmi les villes d'Italie à qui rivalisera pour posséder le plus beau théâtre. A Naples, c'est le San Carlo, à Milan, la Scala, à Rome, l’Argentina : ce sont les théâtres de Bologne, de Parme, de Vérone, œuvres de ces Bibbiena qui semblent s’être fait de leur construction une spécialité telle, qu’on les appelle dans toutes les parties de l’Europe. Il faut signaler tout particulièrement la nature de leurs décors de scène, cette prodigieuse utilisation de leur science de la perspective, qui leur fait rechercher les formes les plus compliquées et qui leur permet, dans les représentations des palais et des villes, de réaliser avec leur pinceau les plus audacieuses fantaisies. C'est là, dans ces théâtres, que l'on peut évoquer, à la dernière minute de sa vie, cette société italienne qui semble aimer avant tout pour le plaisir de ses yeux les formes d’architecture.
Parmi les monuments du xviii® siècle à Bologne, citons la grandiose façade de la cathédrale San Pietro, l'escalier du palais Aldobrandi, construit vers 1748 par Alfredo Torrigiani, mais surtout la Madone de Saint- Luc, église construite sur une hauteur d'où l'on a une vue splendide sur la ville et sur la campagne bolonaise, et l'extraordinaire galerie cpii, sur une longueur de deux kilomètres, conduit de la plaine à l'église par une série de six cents arcades avec de nombreuses chapelles. Cet ensemble fut réalisé dans le premier quart du siècle par Carlo Dotli. L'église, ovale extérieurement, en croix grecque à l'intérieur, est d’un goût simple el classique. Au bas des -arcades, l'Arc du Meloncello, par Bibbiena, dont les courbes élégantes encadrent le croisement de Irois routes, est un
Phot. Brogi.
Fig. llâ. — Statue de Jean Lami, par Spinazzi.
(Église Santa Croce, Florence.)
HISTOIRE DK L’ART
intéressant spécimen de la grandeur et de la fantaisie de l'art baroque.
Une construction du même genre que la Madone de Saint-Luc fut faite vers 1745 à Yicence : c’est la Madone de Monte Berico, reliée à la ville par un portique de sept cents mètres de longueur.
Florence, grande encore au xvn® siècle, ne compte pour ainsi dire plus au xvme. Un instant elle s’éveille avec l’espoir qu’un duc de Lorraine
pourra lui rendre sa prospérité, et elle dit ses espérances dans un arc de triomphe tout chargé de sculptures, somptueux comme une œuvre de Piranèse.
Pourtant, dans la deuxième partie du siècle, elle eut un grand sculpteur. Elle, qui avait tant donné à Home, reçut à son tour un artiste romain qui lui rapporta sa grâce du Quattrocento, cette grâce que la Renaissance lui avait fait perdre et que le xvme siècle avait su retrouver à Rome. Spinazzi est un très grand artiste. Citons sa tombe de Machiavel, se composant d une urne ciselée comme un coffret à bijoux, surmontée par une gracieuse figure de femme.
L'Ange par lequel il compléta le Baptême du Christ d’Andrea Sansovino sur une des portes du Raptistère de Florence est tout finesse et distinction. Si nous n’étions hypnotisés par notre admiration pour les œuvres de la Renaissance, qui de nous ne préférerait la vérité expres- 1 IG. 114. — La Foi, par Spinazzi. sjve (]e Cet ange aux attitudes COUven-
(Eglise Saintc-Marie-Madeleine des Pazzi, Florence.) . .. . r. , ,,
tionnelles des figures de Sansovino:
A côté de ces œuvres si gracieuses, la tombe de Jean Lami à Santa Croce révèle des qualités plus viriles. Par la simplicité et la noblesse de l’attitude, la statue de Jean Lami peut se classer parmi les plus belles statues d’homme du xviii® siècle.
Dans une œuvre moins connue, jusqu’ici inédite, la statue de la Foi , à Sainte-Marie-Madeleine des Pazzi, Spinazzi fit preuve de sa virtuosité en sculptant une statue de femme entièrement voilée. Nous reviendrons, en parlant de la sculpture à Naples, sur les œuvres de ce genre.
Milan, sous la domination autrichienne, ne joue qu'un rôle secondaire
L’ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EN I TALIE
dans le développement artistique de l'Italie. Il s’y fait pourtant quelques beaux palais dans le style rococo, parmi lesquels nous citerons les palais Litta et Poldo-Pezzoli. Un peu plus tard, Piermarini (1756-1808), élève et collaborateur de Vanvitelli, construisit, dans un goût plus simple et d’une distinction rare, le Palais Royal, où l’on admire particulièrement l'escalier, les salons décorés de glaces ou de tentures de soie, et la grande salle des caryatides. Piermarini est aussi l'auteur du palais Belgiojoso et du théâtre de la Scala.
Mais le principal effort de Milan se porte toujours sur sa cathédrale. Au xvnT’ siècle, Francesco Croce achève très habilement le Tiburio dans le style qui convenait et qui peut se résumer d’un mot : la légèreté. La construction est ainsi à peu près achevée, sauf la façade; mais le décor extérieur, ce formidable décor de statues, qui dépasse de beaucoup tout ce qui a été fait dans les autres églises italiennes, était encore peu avancé, et le plus grand nombre de ces statues date du xvme siècle. .Je donne une de celles qui m’ont paru le plus belles, une statue de la Charité, remarquable par le charme lombard de son sourire.
Brescia. — -Ce sourire, legs de Léonard et du Corrège, que personne ne peut oublier dans le Nord de l'Italie, nous allons le trouver chez un maître qui fut un des grands sculpteurs de ce siècle, Antonio Calegari, dont les œuvres son! nombreuses à Brescia el dans les villes de la haute Italie, notamment à Crémone et à Bologne, œuvres
remarquables par la science de l’exécution, le goût du pittoresque, l’élégance de la composition, la souplesse des lignes, le charme du sentiment. Citons, parmi les plus réussies de ses statues, la Foi, à 1 église Saint-Alexandre, et la Sainte Aynès, au Dôme de Brescia.
Calegari avait trouvé à Brescia un puissant protecteur dans la personne du cardinal Quirino, dont il lit le buste pour le Dôme. Nous avons dit déjà (voir tome VI, lre partie, p. "21) les travaux considérables que ce cardinal fit faire dans cette église dont le plan et tout 1 extérieur, sauf la partie centrale de la façade, sont du début du xvif siècle.
Phot. Lissoni.
Fig. 115. — La Charité. Décor extérieur du Dôme de Milan.
T. VII
Le* cardinal Oui ri no (il exécuter tout l'aménagement intérieur, et c'est un magnifique exemple du style du xvme siècle, où, dans une harmonie blanche, la richesse décorative est obtenue par les cannelures des pilastres cl des colonnes, et par l'abondante ornementation sculptée* qui couvre la Irise, la corniche, les arcs-doubleaux, les pendentifs. La façade, un peu plus tardive que l’intérieur, montre les puissants effets auxquels peut atteindre l'art baroque par l'accumulation des colonnes, la brisure des corniches et les grandes niasses des statues surmontant les frontons.