‹ Histoire de l'art (volume 3)Chapitre 42 sur 84 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Nous terminerons cette revue des villes italiennes par Venise, où nous pourrons voir exprimées, peut -être mieux que partout ailleurs, les idées opposées qui ont dirigé Part au début et à la lin du xvi n'1 siècle. S il y avait une ville au monde (jui semblait plus que toute autre destinée à devenir la cité idéale du rococo, c’était bien vraiment Venise, celte ville où la nature a mis toutes les fêles de la couleur, tous les sourires de la lumière se jouant dans le ciel et sur l’eau. Certes Venise, la Venise orientale el la Venise gothique, la Venise de Saint-Marc et du palais des Doges, eût pu créer facilement, comme un fruit naturel de son génie, une splendide architecture rococo : elle y eût été' incomparable. Mais, hélas! Venise au xviu° siècle a perdu sa puissance; elle ne tient plus la place < 1 1 1 i était la sienne depuis tant de siècles; sa déchéance commence au moment où «'lie aurait pu être le plus belle. File est grande

Phot Alinari

l ie. I2">. — Eglise des Jésuites, à Venise. Intérieur, par Domenico Itossi.

L'ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EN ITALIE

encore ; mais elle n’est plus assez riche pour construire de somptueux monuments, et, surtout, il n'y a plus chez elle une grande pensée religieuse ou sociale, condition indispensable d'une grande architecture.

Toutefois, elle a fait une œuvre très belle et très significative : l’église des Jésuites, construite de 1715 à 1728 par Domenico Rossi. C'est une œuvre qu'on ne saurait trop analyser et admirer : les murs semblent s’être transformés en tentures de soie et d'or; partout des matériaux rares, et non des stucs, composent ce décor de fines broderies vertes incrustées dans la douceur de marbres blancs. Les pilastres, les colonnes, les frises, la chaire, tout en est revêtu; et la voûte, par l’éclat de ses peintures, complète cet admirable ensemble. Seul peut-être le baldaquin de l'autel doit être critiqué : il est l'œuvre de Giuseppe Pozzo, frère du grand Andrea Pozzo ; trop influencé par les idées romaines, avec la complication de ses colonnes et surtout la lourdeur de son couronnement, il n'a pas la légèreté qu'il faudrait pour une telle église. L admirable sculpture de l'autel, de pur esprit vénitien, qui représente la Trinité sur le globe terrestre porté par des anges, serait plus belle, débarrassée de cet encadrement.

La façade des Jésuites n'est pas aussi intéressante et novatrice «pie I intérieur : c'est du baroque romain, avec cette surcharge de statues qui ne fait que croître au xvinu siècle. Dans le même style, on peut encore citer à Venise la riche façade de Santo Staè, sur le Grand Canal, et celle des Gesuati, qui, avec son grand ordre de colonnes, domine si majestueusement la Giudecca.

L’église Saint-Jérémie est la plus considérable qui ait été construite à Venise au xvme siècle : elle est singulière par sa complication; c’est une grande église à croix grecque avec coupole; l'une des branches de la croix étant flanquée de basses nefs divisées en chapelles.

Venise fut embarrassée pour créer cette unité de décor (pie Rome réalisa si facilement. Asservie à l’art do Palladio, elle construit générale-

Fio. 124.

Phot. Sopcrint Monum.Vcnezia.

Minerve couronnant Neptune, par Bonazza.

Fragment du tombeau des doges Valier.

(Église SS. Giovanni e l’aolo, Venise.)

mont des églises sans couleurs et sans marbres, et, lorsqu’elle peint ses plafonds, elle est impuissante à unir la vivacité des peintures à la blanche nudité des murs. Aux Gesuati, le plafond de Tiepolo ne se raccorde à rien; seule, avec l'église des Jésuites, celle des Scalzi est conçue comme une église de Home, dans un décor polychrome ; mais la réussite dans cette dernière est loin d être parfaite. 11 est vrai que les peintures de Tiepolo suffisent à faire des églises vénitiennes du xvnL siècle des œuvres sans prix.

Les tombeaux des doges tiennent dans l’art vénitien une place analogue à celle des tombeaux des papes dans l’art romain. Au début du xvnie siècle se construit le dernier et le plus important des monuments funéraires élevés par \ (mise à ses doges : le tombeau des \ alier ( 1 7UN). La princesse Ouirini, femme du doge Silvestre Valier, lit élever ce monument, et. — fait digne d’être souligné, — pour la première fois une figure de femme apparaît sur un tombeau (d prend une part de

la gloire réservée aux

doges. Le monument surpasse en ampleur tout ce «pii a été fait jusqu'alors à Venise, même la tombe Pesaro. 11 ne

convient pas de le critiquer : c’est une très belle œuvre, d'une ordon-

nance nouvelle et très savante. On remarquera la noblesse de l’architecture, due à Andrea Tirât i, le beau parti des colonnes accouplées laissant au centre du monument la place nécessaire pour glorifier le?' trois personnages de la famille \ alier, qui se dressent solennellement dans tout leur orgueil.

Parmi les sculpteurs qui ont travaillé à ce tombeau, citons Pietro Baratta, un des meilleurs sculpteurs vénitiens du début du xvme siècle, qu'il ne faut pas confondre avec Fr. Baratta, élève et collaborateur du Bernin, mort en 1066. Il sculpta la statue du doge Bertuccio \ alier, celles de la Paix, de Y Humilité, de la Charité. Au centre du monument, à la partie inférieure, un très intéressant bas-relief, signé Marino Gropellj, glorifie la Victoire des Dardanelles, rendue d'une façon pittoresque par la lutte du Lion de Venise contre le Dragon turc. On remarquera

Phot. Alinaii

F ic.. 1*25. — L’Adoration dos Mages (fragment ), par Bonazza.

(Église SS Giovanni e Paolo, Venise.)

L’ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EN ITALIE

l’élégante silhouette et la brillante facture de l’ange portant la couronne et la palme de la victoire.

Mais le plus beau morceau de sculpture du monument Yalier est le groupe central : Minerve couronnant Neptune, par Giov. Bonazza. Il faut louer sans réserves cette figure de Minerve, l’élégance de sa silhouette, la vivacité de son attitude,

et l'habileté avec laquelle sont traitées la cuirasse et les draperies.

Nous retrouvons Bonazza dans la même église dos SS. Giovanni e Paolo, à la chapelle du Rosaire, élevée en souvenir de la victoire de Lépante, chapelle qui fut si malheureusement endommagée par l’incendie de 1807. Giov.

Bonazza a laissé là son chef-d’œuvre dans deux bas-reliefs représentant

Y Adoration des Bergers et

Y Adoration des Mages (1 752), créant avec eux une sculpture qui ne pouvait vraiment apparaître qu’à Venise, sculpture qui tente d’imiter, et qui parvient à le faire, les grandes compositions décoratives, les longs déroulements de cortèges d’un Paul Véronèse.

Des fragments suffisants ont été conservés pour qu’on ait pu reconstituer l’ensemble de ces belles compositions; mais, plutôt que de reproduire une de ces reconstitutions, que l'on pourra voir en place dans la chapelle, nous reproduisons un des fragments originaux. 11 ne peut donner une idée de la somptuosité de l’ensemble, mais il suffit à dire l'exceptionnelle beauté des moindres parties : on y admirera la tendresse de la Vierge et la noblesse de saint Joseph, s’opposant au réalisme du pauvre groupe de loqueteux qui s'approchent craintivement de la crèche. Tout fait de ce morceau mutilé une des œuvres les plus précieuses de l’art moderne.

Phot. Naya.

F î g . T26. — Descente de Croix, par Cabianca. (Église dei Frari, Venise.)

\ cuise reste au xvm' siècle ce qu'elle avait toujours été : une ville de grands sculpteurs. Mais, dans I histoire de sa sculpture, il faut noter au début du siècle un certain nombre d’œuvres qui ne sont pas purement vénitiennes et qui sont plus ou moins soumises à des influences étrangères, notamment à cette influence bolonaise qui, à la suite du concile de Trente, modifia pour un instant si brutalement ses traditions d’art. Très significatif à ce point de vue est un grand autel de b église dei Frari : sur la table de l autel est représentée la Mise au tombeau . el sur le retable, les deux motifs de la Mise en croix e t de la Descente de croix. Ces scènes, choisies parmi les plus émouvantes de 1 art chrétien, sont traitées avec une singulière gravité, et pas une note discordante ne vient, comme on le voit souvent chez les Vénitiens, et en particulier chez Paul Yéronèse. mettre une note moderne, un trait quelconque faussant l’expression de la pensée. A l’encontre du génie vénitien, on trouve là tout le programme de l’école bolonaise : on croirait voir des tableaux d’Annibal Carrache traduits en sculpture. Anormale à Venise, cette œuvre, peut-on dire, est même anormale en Italie : je ne sais pas dans la sculpture italienne, depuis la Kenaissance, une œuvre si pleinement conforme à la gravité des scènes de la Passion du Christ, une œuvre où la composition, le dessin des ligures el leur expression soient plus noblement chrétiens. L’autel est daté de 1711 et signé par Antonio Pii ton i . Les bas-reliefs sont de F. Penso, dit Cabianca 1 605- 1 TÔT .

Nous pouvons rapprocher de celte œuvre une autre qui lui est antérieure de quelques années el appartient au même style : la chapelle de Saint-Dominique à SS. Giovanni e Paolo, toute couverte de bas-reliefs de bronze. Ici, nous tenons nettement la preuve des origines de cet art. car Camillo Mazza, auteur des bas-reliefs, était un sculpteur bolonais.

Mais un tel art ne pouvait s'implanter à \ cuise, surtout aussi tardivement. Venise ne pouvait rester bolonaise, alors (pie l’art du Bernin régnait dans toute l’Italie; comme tout le monde, elle voulut se faire berninesque, et elle appela à elle celui qui était à ce moment le plus grand élève du Bernin, le Génois Philippo Parodi.

\ enu à Venise pour sculpter la tombe du doge Francesco Morosini, Parodi lit une œuvre plus importante encore dans la chapelle du Trésor, à l’église du Sanlo, à Padoue. Il la construisit avec une pompe cl un luxe de matériaux qui contrastaient également avec les traditions de Palladio et celles de l’école bolonaise. Fn bas, sur la balustrade, six statues, debout ou assises, toutes associées, comme nous l’avons vu si souvent, à des ligures de pet i I s enfants; l’une d'elles, une ligure de femme, penchée sur un crucifix qu'elle embrasse, rappelle par son altitude le Saint Jérôme du Bernin. Au-dessus, dominant h* beau motif architectural des portes du I résor, qui est conçu dans b' style classique du Bernin, un formidable

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couronnement de figures sculptées représente le saint entouré d'un concert d’anges jouant de l’orgue, de la guitare et du violon. C’est une des dernières œuvres, et l'une des plus belles que l'on ait faites en Italie dans la manière du Bernin.

Mais cela encore, ce n'est pas le véritable art vénitien: art de Bologne ou art du Bernin, c'est trop chrétien pour Venise, surtout pour la Venise du xvme siècle. Venise ne peut oublier son xvie siècle, l’art de Palladio en architecture, et l'art de Sansovino en sculpture. Les statues de la corniche de la Libreria et celles de la Loggetta qu'Antonio Gai compléta en 1750 par la porte de bronze, d’une ornementation si riche et si élégante, conservent dans les yeux vénitiens cette sensualité à laquelle Borne veut renoncer. En opposition avec Borne chrétienne, Venise est la ville païenne de l’Italie; c’est sa vie terrestre et non les espérances d’outre-tombe qui 1 intéressent.

Alors que, à Borne, la sculpture du nu disparaît, elle reste à Venise la recherche essentielle. C’est là un fait capital ; au xvne et au xvme siècle, Venise est seule en Italie à maintenir la sculpture du nu. Elle était bien la ville d'où devait sortir Canova.

L’exemple le plus significatif de cette recherche de la figure nue nous est donné à la façade de l'église des Scalzi, < jui nous montre la sculpture vénitienne redevenant maîtresse d’elle-même. Là, sur douze statues, trois seulement, celles de la Vierge et des deux saintes qui l’accompagnent, sont vêtues. Pour les autres, l’artiste a choisi des personnages que I on peut représenter nus : des vieillards, saint Jérôme et saint Barthélemi, des hommes dans la vigueur de l’âge, le Christ et Adam, et des jeunes gens, saint Sébastien et saint Laurent; et ce sont aussi des nus de femmes, deux saintes martyres, et surtout, sur le haut de la façade, une Eve si belle qu’on la prendrait pour une Vénus grecque.

11 était naturel que la sensualité vénitienne fît préférer les statues de femmes aux statues d’hommes; aussi les statues de femmes sont-elles nombreuses et charmantes. Citons les quatre figures de Vérins , accompagnées de petits enfants nus, qui, sur la façade des Gesuati, nous accueillent avec la grâce de leur sourire. Mais les plus belles sont sans doute

Phot. Soperint. Monum. Venezia.

Fig. 127. — Sibylle libyque.

par Marchiori.

les Sibylles du chœur des Scal/.i, par Marchiori. Elles sont merveilleusement significatives de leur époque et de leur milieu. Fières de leur beauté, princesses précieuses, reines d'amour, ces Vénitiennes du xviii1’ siècle sont les plus aristocratiques des statues. Venise a trouvé ici son image, comme elle la trouvait dans les fresques de Tiepolo. Il faut voir quelle conscience chacune d’elles a de son importance : les autres femmes que les artistes avaient sculptées autour des autels regardaient respectueusement ces autels; elles, elles n’en ont cure, et, toutes, elles tournent vers les fidèles leurs jolis visages, disant que leur seul souci est de plaire et de se faire admirer.

Marchiori est le grand sculpteur vénitien du milieu du siècle. Parmi ses œuvres nombreuses, citons encore les statues de l église San Rocco, soit sur la façade, soit à l’intérieur de l’église. Là un David, notamment. est intéressant par l’étude des nus et le pittoresque de l’attitude. Lorsque, il y a quelques années, les sculpteurs français voulurent reprendre ce motif de David, ils le firent en se rattachant non seulement aux Florentins du xve siècle, mais aussi aux Vénitiens du xviii*. Marchiori a été le trait d’union qui rattache Sansovino à Canova et au xixc siècle. Par lui Venise, après avoir chanté les triomphes de ses guerriers, terminera son histoire en disant la beauté de ses femmes.

Mais au moment même où Marchiori créait ces œuvres délicieuses, au moment où Tiepolo couvrait églises et palais de ses fresques enchanteresses, Venise allait renoncer à cet art charmant, mais trop sensuel. Comme la France, comme l’Allemagne, comme toute l'Europe, Venise va entendre la voix des philosophes sonnant le glas de telles fêtes; Venise elle-même va comprendre que toute la vie ne peut être un carnaval, et la sévérité du néo-classicisme va succéder aux ivresses du rococo.

Ce sont des Vénitiens qui, en Italie, vont devenir les plus ardents apôtres du nouveau style: Milizia, le plus formidable accusateur du rococo et du baroque, eut une influence si grande qu'aujourd hui encore, sans nous en douter, ce sont ses arrêts <pie nous répétons lorsque nous critiquons l’art du xvne et du xviii" siècle. L u peu avant lui. à Venise, ce furent non plus seulement des théoriciens, mais des architectes, qui donnèrent les premiers exemples du néo-classicisme : Scafurotlo, dans son église Saint-Siméon, et Temanza, dans l’église de la Madeleine, ont produit deux œuvres glaciales dans leur sévérité puritaine, qui sont peutêtre les seules notes de tristesse qu’il y ait à Venise.

C’est au nom de l’Antiquité, c’est au nom de la Renaissance, au nom surtout de Palladio, dont un écrivain du temps a dit qu'il tenait dans les beaux-arts la place du soleil dans l’univers, et dont toute la \ énétie conservait des œuvres nombreuses, « j ne sr lit cette grande réaction contre le baroque el le rococo, que l’on enveloppa alors dans une ré-

L’ARCHITECTURE ET LA SCULPTURE EN ITALIE

probation commune avec l'art du moyen âge. A Venise on va condamner l’art des Jésuites, comme on condamne la façade de Saint-Marc, ce triomphe du rococo de l'art gothique. Nous arrivons à un moment où les peuples germano-latins, oubliant tout ce qu'ils doivent à l'antiquité romaine et surtout à l'art chrétien, vont, au nom de l'art grec, renier pour un instant tout ce qui était sorti de leurs veines, tout ce qui avait été l’œuvre la plus pure de leur chair et de leur sang.

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Voir tome VI, première partie, p. 72 et 160.

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