II. VENISE
Toute la grâce et toute l’aisance créatrice de l’art italien se rassemblent à Venise. La délicieuse Venise, engourdie dans la paix et la facilité du plaisir, régie par une politique d’isolement et de corruption, est devenue l’auberge des rois et des grands seigneurs ambulants, le rendezvous de l'esprit et de la richesse en quête de toutes les voluptés. Son art se retrempe dans cette joie de vivre; ce n’est plus l’ardeur profonde d’un T itien ni la sérénité heureuse d’un Véronèse ; la peinture qui va s’épanouir sous les caresses de la lumière la plus fine cl la plus mobile traduira l’amusement du théâtre, la surprise des masques, la bouffonnerie et la féerie; tandis que les acteurs aimables de la Conimedia delïarte passent de la scène de Gohloni à l’atelier de Longhi, les héros de l’Arioste et du l asse vont renaître sous les pinceaux de Tiepolo.
Peintres religieux. — La tradition des grandes peintures d’église se continue avec Gregorio Lazzarini (1GG5T740), auteur de la Charité de Lorenzo Giustiniani, à San Pietro di Castello, du Mariage de sainte Catherine et delà Chute de la manne , aux SS. Giovanni c Paolo.qui a pour élèves Silvestro Mainago, Francesco et Angiolo Trevisani, Jacopo Amigoni et Gian Battista Pittoni IG87-17G7). Le Triomphe de l'Armée sainte, d’Antonio Molinari, à la Libreria, se rattache encore, par l’allure héroïque, aux œuvres grandioses du xvi" siècle. Un maître habile et fécond, Sebastiano Bicci (1G60-1734), né à Bellune, propage au loin les leçons et la gloire de Venise; de Bologne, de Florence et de Borne, il passe en Allemagne, en France, en Flandre, en Angleterre; Schœnbrunn et Ilampton Court ont de lui de fastueux décors, cl la grande mosaïque de la façade de Saint- Mare, « 1 1 1 i représente les Magistrats de Venise vénérant le corps de leur saint patron , a été exécutée d'après un carton de sa main. Le Louvre possède quelques tableaux de Bicci, dont une Allégorie à la gloire de la France , qu il composa en 1718 pour sa réception à 1 Académie royale de peinture de Paris (fig. 154). Ses principaux élèves furent son neveu Marco Bicci 1G80-1750), Gasparo Diziani 1690-17G3), Francesco Fontebasso et \ntonio Pellegrini. D’autres peintres religieux, tels que Giuseppe Angeli 1 7 09- 1 708) , le Dalmate Federico Bencovich, enfin Domenico Maggiotto
LA PEINTURE EN ITALIE
( 1 7"29- 1 798), se rattachent encore à la vieille tradition, tout en subissant les nouvelles influences de Piazzetta et de Tiepolo.
Presque aussi renommé que Sebastiano Ricci, Antonio Balestra, de \ érone (1660-1740), vint s’établir à Venise, où il eut de nombreux élèves, parmi lesquels nous citerons Giambcttino Cignaroli, Giuseppe Nogari et Rosalba Carriera; il reçut des commandes de toute la Vénétie et de la Lombardie, de l’Allemagne, de la Hollande et du Danemark.
Les portraitistes. —
Dans la seconde moitié du xvne siècle, Sebastiano Bombelli, d’Udine (1655- 1695), ayant étudié Véronèse et Tintoret, alla recevoir à Rome les leçons du Gucrcliin, et, après un séjour à Florence, se fixa en 1665 à Venise, où il fut occupé par les commandes de portraits que lui firent les cours princières de Vienne, de Munich, de Florence, de Mantoue, de Parme.
C’est à l'école de Bombelli que se forme un maître depuis peu remis en honneur, Fra Vittore Ghislandi, que l’Exposition des portraits italiens à Florence, avec vingt-quatre de ses toiles, révéla en 191 I aux historiens d'art. Né à Bergame en 1655, Giuseppe Ghislandi, qui avait appris la peinture dans les ateliers de Giacomo Cotta et île Bartolommeo Bianchini, se rendit à Venise, où il commença par se faire moine, à vingt ans, prenant le nom de Fra Galgario, du couvent où il avait été élevé dans son pays. Joignant aux leçons de Bombelli l’étude des grands maîtres vénitiens, observateur pénétrant et spirituel, il excelle à rendre aussi bien l'expression incisive d’un vieux magistrat sous sa haute perruque blanche (Collection Beltrami, de Milan) que la grâce fraîche et ingénue d'un apprenti artiste devant la nature morte qu'il va peindre fig. 155). Barto-
Phol. Giraudon.
Fig. 134. — Allégorie à la gloire de la France, par Seb. Ricci.
(Musée du Louvre.)
lonimeo Xazzari, autre Bergamasque ( 1 689-1 751)) , compléta les leçons de Ghislandi par celles d'Angelo Trcvisani, à Venise, et de Luli, à Borne, et lit aussi de fort bons portraits.
Mais la vogue la plus extraordinaire était réservée à une femme que son talent mit en relations avec ce que l'Europe comptait de personnages illustres en tous genres. Kosa Alba ('.arriéra, née à Venise le 7 octobre 1075, Mlle d’un capitaine de la milice du Frioul, entreprit de gagner sa vie, avec sa mère, en faisant de la dentelle; elle s’aperçut bientôt qu'il valait mieux peindre des miniatures sur tabatières. Elle avait
été initiée à cet art par un Français, Jean Stève; ce fut un Anglais, du nom de Cole, qui lui révéla le pastel, où bientôt elle excella.
Rosalba est reçue, en 1705, à l'Académie Clémentine de Bologne; en 1705, à l’Académie de Saint-Luc de Borne. En 170!) le roi de Danemark lui commande son portrait; puis c'est l’Electeur Palatin, puis l’Electeur de Saxe, Auguste III; les financiers Crozat et Law sont ses clients. Elle se fait aider, pour la préparation des pastels, par ses deux sœurs, Giovanna et Angola, cette dernière mariée au peintre Antonio Pellegrini.
En mars 1720, «âgée de quarante-cinq ans, elle entreprend, avec sa mère et ses sœurs, pour se distraire, le voyage de Paris, où Pierre Cro/.at lui offre l’hospitalité. Ce fut toute une année de travail et de fêtes, de concerts, car elle était bonne musicienne, de visites des seigneurs et des dames de la cour. Elle ne peignit pas moins d’une cinquantaine de portraits, fut agréée île l'Académie de peinture, où elle envoya de Venise, l’année suivante, comme morceau de réception, la ligure de Muse que possède le Louvre. En 1725, elle fut appelée à Modène; en 1750, à Vienne, où elle eut pour élève l impératrice régnante. Celle existence triomphale s’acheva par une dure épreuve : Bosalba devint aveugle en 1740, et se déroba désormais tristement et jalousement à la curiosité de tous, les visiteurs; elle mourut, âgée de quatre-vingt-deux ans, le 15 avril 1 757.
Phol. Alinari.
lie. l.">5. — Un jeune artiste, par V. Ghislandi.
(Galerie Carrara, Bergame.)
LA PEINTURE EN ITALIE
C’est à Dresde surtout qu’il
Pilot. Anderson.
Fir.. 136. — Rosalba Carriera, par elle-même.
(Académie de Vehise.)
guement dans son château de Pel très aimables œuvres qui rappellent les portraits de son contemporain français, Louis Tocqué (fîg. 1Ô7).
faut voir ses pastels, au nombre de soixante-dix, provenant la plupart de la collection d’Auguste III. Ils ont souvent un grand charme, une fraîcheur extrême dans les carnations; mais peut-être ne sent-on point cette grâce soutenue par un dessin, par un modelé robustes, par une science lentement acquise ; et, auprès de leur expression parfois un peu fade, on ne peut s’empêcher d’évoquer le sourire aigu de La Tour.
Le dernier des beaux portraitistes vénitiens, Pietro Rotari (1707- 1770), élève, à Vérone, de Balestra, puis, à Rome, de Trevisani, et, à Naples, de Solimène, se laissa entraîner par l’appel de Vienne, de Dresde, etenfin de Saint-Pétersbourg, où Catherine II le lit travailler lon- “rhof. Il mourut en Russie, laissant de
Piazzetta. — Charles Blanc a dit de Piazzetta que c’était un Caravage vénitien.
11 est vrai qu’on peut remarquer dans ses œuvres une recherche fréquente des éclats de lumière et des ombres fortes; mais cette lumière et ces ombres, il les colore d’une façon nouvelle, et dans un goût déjà moderne; bien loin de suivre Caravage, il est en avance sur les peintres de son temps. Fils d’un sculpteur en bois, né à Venise en
Phot. Alinari.
Fig. 137. — Élisabeth de Saxe, par P. Rotari.
(Musée de Dresde.)
I ( i 8 "2 , il reçut ses premières leçons du peintre Molinari, et entra dans l’atelier de Crespi, à Bologne, où il ne manqua point d’étudier aussi le faire du Guerchin et des maîtres les plus en renom. Parmi ses peintures d’église, une des plus anciennes, la Décollation de saint Jean Baptiste , conservée dans la basilique de Saint-Antoine, à Padoue, pousse aux extrêmes limites le contraste dramatique de l’ombre d’une prison traversée' par un rayon lumineux qui fait ressortir puissamment l’apparition
du bourreau et de la victime; dans son Crucifix, de l’Académie de Venise, c’est sur l'épaisseur insondable du ciel nocturne que se détache, dans une solitude affreuse, le corps très blanc du supplicié divin, dont la tête retombe dans l’obscurité, tandis qu’au pied de la croix luit faiblement le crâne du premier homme.
L 'Apparition de la Vierge à saint Philippe de Neri, de l’église de la Fava de Venise, la Chaste Suzanne, du Musée des Uffizi de Florence, la Rébecca, de la Pinacothèque de Brera de Milan, ont cette même séduction hardie, qui atteint son effet suprême dans V Extase de saint François d' Assise, de la Pinacothèque civique de Vicence. Là, une fantaisie saisissante, et qui nous fait songer à l’Espagne bien plus qu’à Bologne, agite dans les vapeurs d'un nuage rosé ces chérubins et cet ange aux grandes ailes, qui serre dans ses bras le corps abandonné du saint; un sentiment de volupté, peut-on dire mystique? analogue à celui qui émane de la Sainte Thérèse de Bernin, rayonne de ce tableau de religion mondaine, où rien ne manque d'un esprit et d une facture dignes de rivaliser avec les dons merveilleux de Tiepolo.
On trouvera Piazzetta plus proche encore, s'il est possible, de liepolo, dans des compositions de fantaisie du genre de la Devineresse (Académie de Venise; lig. 158), scène assez énigmatique, où une belle campagnarde se fait ausculter, semble-t-il, par une jeune femme dont les
Phot. Alinari.
Fig. 138. — La Devineresse, par G. B. Piazzetta.
(Académie de Venise.)
LA PEINTURE EX ITALIE
cheveux noirs et le visage si bien modelé dans l’ombre répondent à ses cheveux blonds et à sa carnation splendidement épanouie au soleil. Il a composé de superbes dessins, dont un bon nombre pour la gravure, et des illustrations pour la Jérusalem délivrée. Précurseur de l'Académie de peinture vénitienne, qui n’eut son titre et son règlement qu’en 1755, il eut pour principaux élèves Antonio Manetti, Francesco Capella, Domenico Maggiotto et Giuseppe Angel i. Il mourut en 1754, à l’àge de soixantedouze ans.
Tiepolo. — Dans le ciel harmonieux, bien qu assombri, de l’art vénitien, un météore surgit tout à coup, et projette au loin l'éblouissement de ses feux multicolores. Le dernier des grands créateurs de décors, ou, si l'on veut, des grands poètes de la peinture à Venise, s'il est moins puissant, apparaît plus brillant peut-être qu’un Titien, un Tintoret ou un Véronèse. L’art de Tiepolo n’a pas la sensualité profonde, mais saine, du premier de ces maîtres, ni la passion sombre et tragique du second; il s’affilie davantage au travail heureux, à la joie et à la richesse débordante du troisième. Mais ce que ces trois maîtres immortels doivent à l’étude attentive de la nature, à la pénétration de l ame des hommes et des choses, leur descendant le reçoit d’une excitation factice de tout son génie, du goût le plus gracieux et plaisant que l’on puisse imaginer pour la vie présentée sous un aspect théâtral. La figure délicieuse qu’il donne à Venise porte un masque; c’est une princesse de féerie qui s'avance devant la rampe et nous emporte à sa suite dans un rêve merveilleux.
La vie de Tiepolo ressemble fort à celle de tous les artistes illustres du xvme siècle italien : il enrichit sa patrie de ses œuvres, et il se laisse^ attirer à l'étranger, où il s'attarde et se lixe. Giambattista Tiepolo naquit, en mars 1696, d’une famille de marchands établie à Venise, où son père commandait un navire de commerce, à San Domenico di Castello; sa mère, demeurée veuve l’année suivante, l’éleva avec cinq autres enfants, et le mit tout jeune à l école du peintre Lazzarini. En 1719, Tiepolo épouse Gecilia Guardi, sœur du peintre Francesco, une des gloires, lui aussi, de Venise; elle lui donne neuf enfants, dont deux, Jean-Dominique et Laurent, seront associés à son œuvre. Dès 1 756, il est assez célèbre pour que le comte de Tessin, ministre de Suède, tente, mais vainement, de le faire venir à Stockholm, pour y décorer le nouveau palais royal. Ce n’est qu’en 1751 qu'il consent à quitter la Vénétie, enrichie de ses peintures, et dont il avait tiré une fortune assez considérable. Le prince-évêque de la Franconie orientale, Charles-Philippe de Greiffenklau, venait de se faire édifier à Würzbourg un magnifique palais; Tiepolo y travailla durant trois années, puis, de retour à Venise, fut des fondateurs et le premier président de la nouvelle Académie de peinture et de sculpture, dont le
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règlement, nous l avons vu, date de 1755. En 1761, il est appelé à la cour d'Espagne par Charles 111; il s’y rend avec ses fils, et s’installe à Madrid en juin 176*2. Il y succédait à Jacopo Amigoni et à Corrado Giaquinto; ef, bien que la concurrence de l’Allemand Raphaël Mengs ne fût point sans danger pour lui, soutenu par la faveur royale, et toujours muni de commandes nouvelles qui l’obligeaient à différer son départ, il no quitta plus cette seconde patrie; c’est à Madrid qu'il mourut, le
‘27 mars 1770; il fut inhumé dans l'église de San Martino, d'où sa tombe a disparu.