I. ‘Invention de la sainte Croix, par (î. B. Tiepolo
(Académie de Venise.)
LA PEINTURE EN ITALIE
ccs mêmes sujets une interprétation plus parfaite encore, s'il est possible, et qu’eût enviée Fragonard (fig. 142).
Revenons à la villa Valmarana, où Tiepolo s’amuse encore à des inventions nouvelles, (de sont des Chinoiseries, comme on aimait, depuis longtemps déjà, à les représenter en France, la porcelaine chinoise ayant partout introduit une vogue qui pénètre jusqu'à la Com media dell'arte : que l'on songe à la Princesse Turandot de Gozzi. Mais ce sont aussi des Scènes champêtres, où éclate, de la façon la jdus inattendue du monde, parmi tout ce théâtre, un sentiment de la nature d’une fraîcheur, d'un calme délicieux :
paysans au repos, qui mangent sous la feuillée, paysannes qui se rendent au marché sur la route qui fuit, bordée d'arbres, comme dans un paysage hollandais, fûts magnifiques de ces arbres dressés sur un ciel immense, et dont les branches claires luisent au soleil parmi la verdure touffue; que nous sommes donc loin de l’apprêté et du maniéré, si ravissants qu'ils soient, où Tiepolo vient de nous conduire !
En celte même année 1737, Tiepolo était appelé à travailler dans 1 église des Gesuati, Sainte-Marie-du- Rosaire. Le plafond qu’il y peignit deux ans plus tard, une de ses œuvres capitales, Saint Dominique distribuant le rosaire, rassemble, en les compliquant encore, les tours de force de perspective chers à Véronèse : escaliers, balustrades, colonnes de palais qui se perdent dans un ciel tout chatoyant du vol des anges. En 1740, il accepte de décorer la Seuola del Carminé : il y représente dans un tableau central le Bienheureux Simon Stocli recevant de la Vierge le scapulaire, et, dans les huit toiles qui l'accompagnent, les allégories des Vertus; toute une religion, il n'est guère besoin de le dire, plus aimablement profane que jamais.
Le beau plafond de l'Académie de Venise, Sainte Hélène découvrant la croix (fig. I 13), qui provient de l’église des Capucins de Castello, date aussi de 1740, ainsi que les deux vastes toiles de l’église pré vô taie de
Phol. Anderson.
Fig. 144. — La Vierge et trois saintes, par G. B. Tiepolo.
(Église des Gesuati, Venise.)
IIISTOIRK DK F/ART
\ erolanuova peut-être exécutées par un élève . le Miracle «le la mamie (‘I le Sacrifice de Melcliisédecli. A Montecchio Maggiore, près de \ icence, la villa Cordellina, à demi ruinée, conserve deux fresques de 17'dl. où il est visible < | ut' Tiepolo a voulu rivaliser avec \ éronèse et Sebastiano Ricci : la Famille de Parias aux pieds d Alexandre, et la Continence de Scipion.
Trois ans plus tard, Tiepolo revient aux Scalzi pour y exécuter à
IMiol. Aimai i.
Kir.. I i.‘». — La Montée au Calvaire, par G. B. Tiepolo. Eglise de Sant'Alvise, Venise.)
Tresipie le célèbre plafond qu'une bombe autrichienne a réduit en poussière. ( >n v voyait 1rs Anges transportant la Maison de Lurette, et des jambes nues s'v agitaient éperdument au milieu des vapeurs grises et roses, sur l'azur du c i « * I .
De beaux tableaux datent de celle même période : le Saint Patrie!,, eréipie d'Irlande, du Musée civique de Padoue, le Miracle de saint Antoine, dans l'église de Mirano. la Vierge glorieuse arec sainte llose de Lima, sainte Catherine de Sienne et sainte Agnès de Monlepnlciano. aux Gesuali. peut-être la plus parfaite des peintures religieuses de Tiepolo lig. l id), el la Communion de sainte Lucie, aux SS. Apostoli de \ enise. Les peintures de ( église de Saul' \lvise : le Couronnement d épines, la Flagellation, la Montre
T. VII
Phot. timidermann.
au Calvaire surtout, un chef-d'œuvre (ig. 145), sont des morceaux d’une Via Crucis <|ue Jean-Dominique gravera, en continuant les compositions de son père.
Le vandalisme imbécile d’un dos propriétaires du palais Cornaro, proche de Trévise, a supprimé, en même temps qu'un Sacrifice d' Iphigénie, des Scènes chinoises sur fond d’or, dont il est permis de croire que la légèreté n’avait rien d’outrageant, (le décor datait de 1750; c'est le moment où le prince-évêque de \\ ürzbourg appelle Tiepolo pour achever le décor du luxueux palais que vient de lui construire l’architecte Jean Balthazar Neumann.
tiepolo A wÜHZHOinc,. — l u immense espace libre s'ouvrait à la fantaisie du maître vénitien. Partout des stucs blancs et dorés, des feuillages, des Ileurs, des rubans, tout un rococo joyeux que compléteront les peintures. Il s'agissait de raconter l'histoire de Frédéric liarberousse à Il wrîbourg, ses fiançailles avec Béatrixde Bourgogne, la bénédiction solennelle des époux, et l'investiture du duché de Franconie donnée à l'évêque de Hochheim. Que pouvait-on bien mettre au plafond, sinon le dieu de la lumière? L empereur est assis sur son trône, parmi les étendards que le vent déploie; il tend les bras, et voici le char étincelant sur lequel Apollon lui amène sa fiancée. Le dieu a sorti de ses écuries les chevaux que lui avait donnés Guerchin au casino Ludovisi, et l'Aurore, qui le précède, chasse devant elle, comme elle faisait là-bas, les dernières vapeurs de la nuit. Les blancs éclatants forment le centre de la fresque, mêlés à un bleu d une transparence extraordinaire; le brocart jaune dont est vêtu Barberousse, la draperie orange qui descend du trône sur les gradins, les costumes du groupe des courtisans, qui répond à celui des dieux et des déesses, les plis Ilottants du large manteau bleu dont s’enveloppe le lleuve du Mein, tout cela forme une polychromie infiniment réjouissante et vive.
Cependant, à droite et à gauche, deux grands rideaux de stuc à fleurs d’or composent l'un et l'autre un dais qui se relève sur des scènes historiques. Les Xoces, dans une basilique aux colonnes et aux architraves classiques, déploient un luxe prodigieux lig. 146); Bubens n’a rien inventé de plus magnifique, et la silhouette de l’évêque debout sur les marches de l'autel, avec la mitre cl la crosse, le manteau bleu de l'épousée, les pages qui portent la traîne, le cortège des princes cl des cardinaux, jusqu'au groupe des curieux qui se pressent derrière les colonnes, c'est uni. vie, une harmonie solennelle, une fête de lignes et de couleurs où triomphe la grande tradition de Venise.
L'autre composition, Vlnrcslilurc , plus grave, moins abondante, comme il seyait d’ailleurs, est coupée par la crête horizontale d'un arc de triomphe, issu des compositions de Véronèsc ; un chien, et c est
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encore une fantaisie (|iii vieil I «lu même maître, est accroupi au premier plan ; et la signature enfin : (lia. Bail. Tic polo , I7.V2, marque la satisfaction du peintre à l'achèvement de sa grande lâche. La satisfaction de l'évêque ne fut pas moindre; mais elle le conduisit à demander davantage, et l’exil volontaire du peintre s’accrut de toute une année, pour qu’il pùt couvrir de ses fresques l’énorme voûte de l’escalier du palais.
( 7e t le voûte mesure trente mètres environ sur dix-huit, c’est-à-dire une surface de cinq cent quarante mètres carrés, bien à portée du regard.
Phol. Gundcrniann
Fin. 147. — L’Afrique, détail du plafond de l’escalier de Würzbourg, par G. IL Tiepolo.
Au premier abord il n’est pas facile de se reconnaître dans celte immensité de ciel mêlé de nuages où flottent d’innombrables figures; mais tout s’ordonne peu à peu, dès que l’on vient à comprendre le rôle que joue dans cet Olympe le portrait du prince-évêque, protecteur des arts. Les divinités du paganisme lui apportent leur tribut d’hommages, dans une apothéose où sont convoquées les quatre parties du monde. Ce mélange réjouissant, bien qu’un peu scabreux, de mythologie au service de la foi catholique devient plus clair si l’on s’attache aux quatre cimaises où se développe avec une verve inaltérable tout un symbolisme géographique conforme à la tradition.
L’Europe, appuyée à son taureau, est assise sur un trône de marbre, entouré par les Arts et les Sciences, el deux pages, l’un blanc et I autre
H1ST01 ME DK l/ART
rouge, portent devant elle les insignes de I Lglise: la mitre et la crosse; la Peinture, la Musique, la Politique, l'Histoire et la Géographie ont chacune les emblèmes qui leur conviennent. L Amérique lui fait face, symbolisée pur une belle Indienne assise sur un crocodile, et qui donne des ordres aux sauvages; un peu de comédie se mêle à la solennité. L Asie, en robe jaune, couchée sur un éléphant, s avance parmi des hommes enturbannés, aux vêtements bariolés ; une pyramide représente l'Cgypte, près de laquelle est une élégante Cléopâtre en robe jaune relevée de fourrure l'Lgypte passait alors pour une région de l'Asie, séparée de 1 Afrique par le Nil). Ouant à l'Afrique, assise sur un chameau âge-
Pliot Itul loZ -
Fie.. 148. — Henri III reçu par les Contarini. (Musée Jacquemart-André. Paris.)
nouille, «die reçoit les hommages d un sultan qui s'abrite d'un parasol ; des marchands, des esclaves arrivent avec une caravane, et toutes sortes d’animaux et d'oiseaux se mêlent, dans un désordre pittoresque, aux ballots que l’on décharge (lig. I il).
Tl E polo EX ITALIE ET EN ESPAGNE. — Tout animé encore des inventions de \\ ürzbourg, Ticpolo. à peine rentré à Venise, se mit à décorer le palais Hezzonico. Il y peignit un plafond, Y Apothéose de Jean-Baptiste Bezzonico le père du pape Clément XIII , et, cinq ans plus tard, un autre plafond, les A oces de Ludovic liezzonico arec Pauline Savon/nan. Il n'y lit pas grand effort d'invention; et le char d'Apollon, qui, à Würzbourg, avait conduit à l’empereur sa lianeée, fut, une fois de plus, avec les chevaux cabrés du Gucrchin, au service d une jeune épouse.
Les fresques de la villa Soderini, à Nervesa près Trévise, sont de
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l'année 1754. Aux murs du grand salon sont représentées, avec une gravité solennelle, Y Entrée à Florence , en 1502, du gonfalonnier Pierre Soderini , et Y Ambassade (le Nicolas Soderini , en 1465, auprès du Sénat (le Home ; mais toute la joie et le lyrisme plaisant de l'artiste s'épanouissent dans la fresque du plafond, avec Y Apothéose de la famille Soderini.
La même verve a inspiré les célèbres peintures qui, après avoir décoré les murs du salon de la villa Contarini, à la Mira, sur les bords de la Brenta, transportées à Paris, font partie du Musée .1 a cquemart - A n d r é .
C’est à la Mira que les Contarini avaient reçu, en 1574, la visite du roi de France Henri III, à qui les seigneurs vénitiens offraient la fastueuse hospitalité de leurs palais ; et les Pisani, héritiers des Contarini, confièrent à Tiepolo, vers 1755, le soin d immortaliser ce glorieux souvenir. La fresque charmante a perdu le brillant de ses couleurs aériennes (tig. 148) ; cependant, les figures de seigneurs et de dames qui s’appuient aux balcons pour contempler l'arrivée du roi ont toujours une vie et un naturel parfaits; et. le plafond surtout, avec sa grande balustrade de pierre d’où se penchent les personnages les plus divers, est d'un esprit incomparable. L'idée en est prise à Mantegna : mais quelle fantaisie éblouissante et nouvelle!
Tiepolo a soixante ans, et il atteint à peine le sommet de son art. Jamais encore il n’avait donné à son invention spirituelle, au jaillissement de son feu d artifice une aussi libre carrière que dans les fresques dont, en 1757, il enrichit à Venise le palais Labia. Le tableau d’autel de l'oratoire est à l'Académie; les médaillons symboliques dont les murs
Phot. Anderson.
Fig. 149. — L’Embarquement de Cléopâtre, fresque du palais Labia (Venise), par G. B. Tiepolo.
IIISTOIKK DK L'A I !l
étaient omrs oui été vendus; mais la salle de liai est demeurée intacte. Là, parmi les colonnes et les pilastres dont le peintre Mengozzi Colonna taisait d étonnants trompe-l'œil, assises sur les portes, les archivoltes et les cartouches, des figures demi-nues écrivent les fastes de l'histoire, tandis que, derrière les balcons, des musiciens emplissent la salle de leur harmonie, et qu'au plafond le Génie s’élance, malgré la menace du Temps, vers T Immortalité.
Cléopâtre reçoit a sa table Antoine triomphant; elle lient en ses doigts la perle qu’elle va dissoudre dans le verre présenté par un esclave noir; tous la contemplent en suspens, et un nain qui se dandine s'arrête aux pieds de la reine sur les degrés de marbre fig. 140). Au mur qui fait face, Cléopâtre, la main posée sur le bras d'Antoine, dans un souple mouvement, se prépare à gravir la passerelle du navire qui portera son amant vers la défaite et la mort : mais nul présage funeste n’apparaît sous le ciel radieux qui baigne de sa lumière la foule bigarrée et splendide lig. 1 40 . L’héritage de Yéronèse s’est à peine amoindri aux mains de ce prestidigitateur; dans les jeux étincelants de sa fresque il fait paraître à tout instant les dons les plus heureux de son modèle; mais son allégresse est plus exigeante, si l’on peut dire, et il ne sacrifie rien de ses amusements à la grandeur du décor et du style.
C’est peu après son retour d’Allemagne que Tiepolo exécutait ces beaux tableaux d’autel : Sainte Grate portant à saint Loup le chef de saint Alexandre (Institut Staedel. à Francfort ). et le Martyre de sainte Agathe Musée de Berlin). La Sainte Thècle délivrant la ville <l' Este de la peste (église I)elle Grazie, à Este) est plus émouvante encore, d'un sérieux et d’un grandiose uniques dans l'œuvre du maître. Le Saint Fidèle de Sigmaringen abattant l'hérésie (Musée de Parme) demeure dans la même note austère, qui se fleurit, sans perdre de sa noblesse, au retable de l'église de Folzano, près Brescia, le Baptême de V empereur Constantin par le Cape Sylvestre.
Le grand plafond de l'église de la Pietà de Venise, commencé en 1754, ne fut terminé qu'en 1700. C'est un Triomphe de la Foi , étrange composition où les jeux d’une éblouissante lumière ne suffisent peut-être pas à racheter le manque de sérieux d’une vision de féerie; mais toute la gamme des rouges, des roses, des violets et vies bleus forme un thème musical où éclate la note centrale d'un jaune d or, dans les Ilots des nuages foisonnant d’ailes d’anges. Le plafond du palais Canossa, de Vérone, peint en 1701, rentre mieux dans les données habituelles d'un génie qui se renouvelle toujours, mais sans craindre de se répéter. Ce Triomphe d' Hercule a, bien entendu, pour motif central le char fameux du Guerchin, que le héros conduit vers le temple de la Gloire; et les raccourcis y apparaissent plus audacieux que jamais. Enfin le plafond de la
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salle d’honneur de la villa magnifique de Strà, avec la Glorification de la famille Pisani, nous montre dans la dernière œuvre italienne de Tiepolo une répartition plus sage et claire des allégories, et une maturité qui prélude à de nouvelles créations.
Le voilà en Espagne, plus jeune à soixante-cinq ans, plus ardent que jamais. Le plafond de la salle des Hallebardiers, au Palais Royal de Madrid, représente Ê née conduit par Vénus au Temple de l'Immortalité; le
Phot. Brogi.
Fig. 150. — Le Triomphe du Soleil, plafond du palais Clerici (Milan), par G. B. Tiepolo.
plafond de l’antichambre royale glorifie la Monarchie espagnole; enfin l’immense voûte de la salle des Ambassadeurs fourmille d’allégories où se résume toute l'histoire. de l’Espagne. Il serait vain de tenter une description de ce monde innombrable de figures symboliques ou angéliques, planant dans un ciel radieux; en chacune d’elles Tiepolo a résumé, comme en se jouant, l'expérience d’un demi-siècle de travail. En 1767, il quitte le Palais Royal pour l’église de San Pascal d’Aranjuez ; il lui donne sept tableaux d’autel, malheureusement dispersés aujourd’hui, ou perdus.
Son lils Jean-Dominique, qui l’avait accompagné à .Madrid, revint en 1772 à Venise, où il vécut jusqu’en 1804; peintre et graveur, il con-
tinua, mais assez mollement, l'œuvre à laquelle il avait eu l’honneur d’être associé. Du second fils, Laurent, la trace s’est perdue à Madrid, où il dut mourir d assez bonne heure.
Sans Yéronèse, nous ne concevrions point Tiepolo : il doit au maître dont il avait copié de grandes œuvres dans sa jeunesse le sens décoratif, la splendeur des architectures, le luxe des costumes, la séduction de la lumière. Véronèse, dans ses fresques de la villa Maser, a tout donné par avance de ce qu'on se plaît souvent à reconnaître d’original en Tiepolo; mais le grand virtuose demeure toujours noble, au lieu que son imitateur recherche volontiers les succès de théâtre et de carnaval; il s’amuse, et nous fait partager son rire. Mais quel débordement d'imagination en cet art plus féminin, et parfois jusqu’à la mièvrerie! 11 est capable de tous les contrastes. Lutin, par l'emploi de ses tons froids et ternes pour soutenir la vivacité de ses tons lumineux, il appartient déjà à la peinture moderne; il sait jouer des reflets de la lumière du soleil ; il est, ce décorateur de plafonds, comme les grands paysagistes ses contemporains, un peintre de plein air.
Pietro et Alessandro Longue — Auprès de l'intarissable poète du plaisir toujours en éveil. \ (mise nous montre le patient et fidèle chroniqueur de son existence journalière. Pietro Longhi. né en 170:2. était (ils de l'orfèvre Alessandro Falca; il changea de nom en changeant de profession. Elève de Balestra, il alla se perfectionner à Bologne dans l’atelier de Crespi. Il y comprit, car il eut évidemment un grand bon sens, que l'art de peindre ne consiste pas uniquement à faire des raccourcis pour des plafonds, et, n’ayant pas osé refuser de décorer l'escalier du palais Sagredo, sur le Grand Canal, il s'y sentit tellement paralysé par l’énormité du sujet, la Chute des Géants, dont il retraça, il faut le reconnaître, une bien maladroite image, qu'il renonça désormais à s'aventurer sur le terrain réservé à l’enchanteur Tiepolo. Il se mit à noter la vie si amusante des salons et des cafés, et. comme le faisait en Angleterre Hogarth, l'existence de la femme à la mode, son éducation, ses goûts, ses promenades, ses travestissements, sa galanterie. Voici le Maître à danser Vcadémie de Venise; fig. LM . le Sigisbée Musée Correr). le Mariage Galerie* Oucrini-Stampalia), le Itaise-niain Académie Carrara de Bcrgamc), la Séance chez- le peintre ( Musée Correr . la Tasse de café ( Galerie Salom de Venise', (d puis des scènes populaires; Y Arracheur de dents , le Droguiste, la Visite au Itliinocéros , tout cela simple et gai. plein de bonhomie et de malice, et valant généralement mieux par l'observation « * I le dessin que par un coloris très sain, mais sans raffinement. Ce genre nouveau, qui remontait aux petits maîtres hollandais, et que la peinture française allait cultiver, sans en donner toutefois l'équivalent, eut à Venise un
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succès prodigieux; on s'arrachait les toiles de Longhi. On les imita sans en garder l'esprit : on en lit un peu la caricature. D'ailleurs ces tableautins ne faisaient pas oublier à l'artiste que la fresque était la peinture vénitienne ; et, comme Tiepolo dans ses scènes familières, il orna l'escalier du palais Grassi, sur le Grand Canal, d’une sorte de galerie en trompel’œil, où l'on voit des seigneurs et des dames, des abbés, des prélats, des magistrats, des étrangers se promener, interpeller des masques, prendre des rafraîchissements que des laquais leur présentent, se pencher au balcon, selon la tradition des maîtres, pour contempler ces vivants qui gravissent les marches sous leurs yeux. Pareil à son grand ami Goldoni, Pietro Longhi est le parfait interprète de la comédie de mœurs de son temps.
Il mourut en 1785.
Son fils Alessandro (1 733- 1813), formé dans batelier de Nogari, fut surtout un beau peintre de portraits, auxquels il se plaisait à donner une allure somptueuse.
Phot. Anderson.
Les PAYSAGISTES. — Fig. loi. — Le Maître à danser, par P. Longhi.
Il eût été surprenant qu’a- (Académie de Venise.)
près avoir prêté son cadre
vivant et si varié aux plus somptueux décors du monde, après avoir inspiré, des Bellini jusqu'aux Tiepolo, les plus parfaites inventions de l'art religieux et de la féerie théâtrale, Venise ne trouvât point, parmi ses artistes, des hommes assez épris de sa beauté pour en retracer la fidèle image sous la clarté d'un ciel mobile dont les couleurs se reflètent au miroir de ses canaux. C’est au xvm* siècle seulement que les peintres virent enfin dans ce miracle de la lumière autre chose qu'un élément de décor, et qu’ils s'essayèrent ta en traduire les aspects changeants avec la conscience dont jadis un Van Goyen. un Ruysdaël, un Hobbema, un Vermeer avaient, eux aussi, rendu les jeux de la lumière du Nord.
Le premier de ces portraitistes de la cité des eaux, Luca Carlevaris,
T. vu. — 51
d’Udine (1665-1 731), commença par dessiner à Rome des ruines et des fabriques; puis il fut peintre de marines et de grands paysages, imitant Salvator Rosa et Locatelli: enfin, s’installant à Venise, il y trouva sa voie et le grand succès, avec ses tableaux pittoresques de fêtes, de réceplions solennelles, de régates sur le Grand Canal : il grava à l’eau-forte une série de vues de Venise, au nombre de cent vingt. Ce précurseur n'est pas un beau coloriste; Michèle Marieschi vaut mieux. Vénitien de naissance, il alla composer en Allemagne des décors de théâtre; et, comme Carlevaris, ch; retour à Venise, il peignit les canaux et les palais, abusant
Phot. Al inan.
Fig. Ià‘2. — L’Église de la Salute, à Venise, par A. Canal.
(Musée du Louvre.)
parfois des contrastes de la lumière et d’une ombre trop poussée au noir. Il a laissé aussi un recueil de vues de Venise à l'eau-forte; et de même Antonio Vicentini (1683-1782), peintre et graveur, professeur d’architecture à l'Académie vénitienne.
Antonio Canal et Rellotto. — Voici qu'apparaissent enfin deux artistes de génie, auxquels rien n’échappera de la séduction de Venise. Antonio Canal, né en 1667, reçoit, pour se distinguer de son père Rernardo, décorateur de théâtre, le surnom de Canaletto. Associé' d'abord à son père, puis élève de Carlevaris, il se rend à Rome pour étudier les ruines antiques; il y connaît Rannini, et, tout jeune encore, revient dans sa ville natale pour en devenir le peintre le plus fidèle et le plus minutieux. On sait peu de chose de sa vie; elle se résume dans ses tableaux; ils sont nombreux et d une exécution surprenante. Une perspective sans
défaut , un dessin d'une observation infinie, un travail du pinceau aussi délicat et ferme que celui des grands Hollandais; là-dessus l’enveloppe de cette lumière humide où les ombres demeurent transparentes, où les reflets du ciel et de l'eau se marient harmonieusement, et voilà des tableaux de dimension moyenne, dont un bon nombre sont des chefsd’œuvre. Ici la place Saint-Marc, terminée par les coupoles de la basilique et la haute flèche du campanile, s’allonge sous un grand ciel embué d’imperceptibles vapeurs (Galerie Liechtenstein, à Vienne); là, l’église trapue de la Salute se dresse sur son quai, au bord du large canal peuplé
Phot. Hanfstaengl
Fig. 155. — Le Grand Canal de Venise, par A. Canal.
(National Gallery, Londres.)
de navires ( Louvre; lig. l.VL ; la grande église des Saints-Jean-et-Paul érige sa façade rose sur le parvis ensoleillé où s’élève, sur son haut piédestal, la statue du Colleone (Musée royal de Dresde); pour la visite solennelle d’un ambassadeur, toute une llottille de bateaux pavoisés accoste devant la muraille splendide du palais des Doges (Musée de l’Ermitage); puis, dans un calme extraordinaire, où il semble que l’on distingue le seul bruit des rames, le Grand Canal reçoit tous les reflets des palais, des frontons d’églises et des maisons les plus modestes, el renvoie ces reflets lumineux sur des murailles qui s’éclairent à contrejour (National Gallery de Londres; tig. 153); ou. du haut de sa colonne, le lion de saint Marc contemple à ses pieds la Piazzetta et la forêt de voiles et de cordages des nombreux vaisseaux ancrés près du quai (Galerie Liechtenstein); partout des promeneurs, des flâneurs qui s’attardent, des matelots qui rament et pagaient; c’est la délicieuse image de \ enise.
Le maître l’a transportée dans ses belles eaux-fortes, si ni pies, aérées, pleines de soleil, où tout est baigné d une limpidité cristalline. Tiepolo passe pour avoir peint les figures de certains de ses tableaux, entre autres de la réunion de confrérie devant la majestueuse Scuola di San Rocco (National Gallery de Londres).
Il n’est pas certain qu'Antonio Canal ait séjourné à Londres, où il s’était assuré une clientèle des plus riches et fidèles; il mourut à \ eniseen I 708, laissant à son neveu le superbe héritage de son talent et de son nom.
Bernardo Bellolto, le second Canaletto, né à Venise en 17‘20, élève
Phot. Alinari.
Fig. 154. — La Gazzada. près Varese. par B. Bellotto.
(Pinacothèque de Milan.)
de son oncle, commença par se rendre à Rome, et usa largement, dans les villes de 1 Italie du Nord où il séjourna tour à tour, de la faveur que lui valait un nom partout célèbre. 11 se rendit à Londres, d'où il gagna Vienne et Munich ; en 1717, il arrive à Dresde, où le grand Electeur de Saxe, protecteur joyeux et un peu extravagant de tous les artistes, trouve le moyen de se rattacher; il sera pendant onze ans le peintre du roi Auguste 111 et de son ministre, le comte Brühl. Ensuite il demeure à Vienne jusqu’en 1762, se rend à Varsovie, retourne à Dresde, et de nouveau se fixe (après la mort de son oncle) à Varsovie, où il sera jusqu'à sa mort, en 1780, le peintre du roi de Pologne Stanislas-Auguste. Ses tableaux, plus poussés, j >1 us détaillés, s'il est possible, que ceux de son oncle, ont une précision qui va jusqu'à la sécheresse; ce sont de merveilleux documents d’architecture, et jamais la perspective ne fut conduite
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