LES ARCHITECTES
Api es la mort de Mansart tout concourt à les maintenir dans le respect dr ( e qu ont lait le maître, Perrault, et leurs contemporains. Tous ont été les témoins de leur gloire; plusieurs, les collaborateurs de Mansart. Presque tous : de Cotte, Boffrand, J. Cailleteau, J. Gabriel, J. -Fr. Blondel, app.u I iennent a des dynasties qui remontent souvent au début du siècle pu ce d< nt, pa i lois meme au x\T siecle, comme elles se prolongeront parfois jusqu’à la Révolution. On conçoit tout ce que peut devoir le traditionalisme du style à cette transmission héréditaire delà profession. Le sens personnel, principe de nouveauté, ne s’exerce que dans l’orthodoxie-reçue des prédécesseurs. Les Ordres sacro-saints, l’autorité de
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Vitruve, de Vignole et de Palladio, de l’Académie d’architecture, les mesures de Desgodets eu sont les principaux articles de foi. Mais le sens personnel garde ses droits. Même dans leurs traités, BofTrand et Blondel demeurent des esprits très libres, modernes, parfois hardis. A chaque instant J. -Fr. Blondel pose la question des anciens et des modernes, et ne se défend pas de tendresse pour ceux-ci, ni ne se défend d’être lui-même de son temps. Ces traditionalistes sont ceux qui doucement font l’architecture Louis XV, plus dégagée, plus sobre, élégante et line.
De plus en plus les maîtres dessinent des projets, sans diriger les travaux. Certains, comme Oppenord, sont même presque exclusivement des dessinateurs. Cette séparation de l’architecte et du constructeur sera propice à la liberté du dessin, à la grâce aisée de l’architecture privée, et à bien des audaces. Plans et dessins voyagent beaucoup en province et à l’étranger. De leur cabinet, sur un simple relevé du terrain éloigné, les architectes les tracent et les envoient, laissant à un autre la construction, qui n’en devient pas plus facile. De Cotte n’est jamais allé à Strasbourg. L’Alsace, la Lorraine, les Etats allemands, la Bavière surtout, sont en architecture de glorieuses provinces françaises, annexées de loin par lui, par BofTrand, par J. -Fr. Blondel et leurs successeurs.
Les collaborateurs et élèves de Mansart. — L’ombre du Surintendant, qui venait de mourir en 1708, s’étend sur la première moitié du siècle. Aussi, dans l’art complexe de ses disciples, est-il malaisé parfois de discerner leur initiative propre, complice de l’esprit nouveau, et ce qu’ils doivent aux puissantes leçons du maître.
Bobert de Cotte (1056-1735), après la mort de Mansart, son beau-frqre, laisse s’épanouir sa personnalité. Ce n’est point dans l’invention des formes qu’elle se complaît. Traditionnels, les nombreux hôtels élevés à Paris pour la clientèle privée, dont il est l’architecte favori : hôtels du Lude (1710), d’Estrées (1713), du Maine (I 716), etc... ; traditionnels, le Château-d’Eau (1710), aujourd’hui détruit, la façade de Saint-Roch, les palais épiscopaux de Verdun (1725-1732) et de Strasbourg (1728), et le château de Schleissheim. Ses qualités sont l'esprit et l’ingéniosité, mais c’est dans la décoration et la distribution qu’elles se révèlent le mieux. Sa première œuvre, l’achèvement de la chapelle de Versailles (1708-1710), est significative. Sur les formes toutes faites que lui a léguées Mansart, c’est lui probablement qui a fait exécuter par une équipe d'excellents ornemanistes, sur ses propres dessins, l’ensemble de cette décoration si souple, où les trophées et les anges donnent de la vie aux parois, une grâce pimpante au christianisme officiel. Le buffet d'orgue tut-il dessiné par lui ? Il célèbre entre ses palmes montantes l’avènement du pur style
Louis XV. Même ingéniosité (s'il y est pour quelque chose) dans le chœur de Notre-Dame (1708-1714), dont la gravure de Herisset nous a conservé l’aspect fringant. Pour les hôtels privés son dessin se tait plus léger encore. On lui attribuait, sans preuves, 1 idée de poser, sur les cheminées, des glaces, qui dissolvent en reflets les nobles formes architectoniques héritées du passé. Il flatte la commodité par la recherche des aménagements pratiques. La société l’a choyé : elle a deviné dans cet artiste brillant, <pii reste pourtant fidèle pour les dehors a la grandeur classique, un des initiateurs du style où elle cherchait à s’exprimer.
Boffrand (1067-1754) pousse plus loin le sens personnel, et entre plus
Phot. Giraudon.
I'k;. 1. — Boffrand : Hôtel Amelot. Élévation sur la cour.
(J. -Fr. Blondel, Architecture française.)
décidément dans l’esprit du siècle. Il compose en français et en latin son admirable Livre <V Architecture (1745), qui commence par l'analyse de Y Art Poétique d'Horace, compendium des règles éternelles du goût. Neveu de Ouinaulf, musicien, aussi avide de savoir qu’un Alberti, il est fort à la mode à Paris, en province et à l’étranger. Il couvre de châteaux la Lorraine, renouvelle Nancy, et contribue avec Neumann aux dessins du palais épiscopal de Würzbourg pour le prince-évêque de Bavière. Llève lui aussi de Mansart, il a, à défaut de l'harmonie des lignes et de l’exactitude des proportions, la majesté, le souci des ordres sacro-saints et des grands effets d’ensemble. Du maître il tient encore le goût très palladien des pilastres d’ordre colossal, du péristyle à fronton et du dôme pour le motif central. Son monumental palais épiscopal de Wurzbourg, pour autant <pi il est de lui, est d'une majesté lourde. Mais sa fantaisie perce partout. Comme pavillon de chasse de l’Électeur de Bavière, il
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élève à Bouchefort, près de Bruxelles, un octogone flanqué de quatre péristyles qui s’ouvrent sur la foret de Soignes, et coiffé d’un dôme avec lanternon suraigu. Pour le château de La Malgrange, en Lorraine, il avait dessiné une rotonde centrale surmontée d’un dôme inédit et d'où partent quatre ailes vers les quatre points cardinaux: réminiscence de Palladio. A l'hôtel Amelot (1712), la façade et les communs se développent en éventail autour d'une cour en ellipse : « dispositions extraordinaires et
Phot. Giraudorif
Fig. 2. — • Boffrand : Le Pavillon de Bouchefort. (Boffrand, Livre d’architecture, 1745.)
hasardées », dit Brice. Les hôtels de Brissac, de Torcy (1714), de Guerchy, de Duras (vers 1718) sont des chefs-d’œuvre de « distributions ingénieusement inventées ». Il relève de grâce cet esprit pratique : vestibules et salons ovales, rectangles aux angles arrondis ou à pans coupés. La construction centrale, chère à l’Orient et à la Renaissance, et le dessin circulaire ont hanté cet esprit, chercheur jusque dans son traditionalisme. Surtout, c'est un incomparable décorateur : ses chefs-d’œuvre sont dans les appartements de la duchesse du Maine, à l'Arsenal (1725- 1728), et à l’hôtel de Souhise (vers 1735). Avec plus de décision qu'aucun autre, il élabore le style ornemental de la première moitié du siècle. C'est peut-être pour cela qu'il a tant protesté en 1745 contre ses licences, déchaînées par la mode.
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Jacques Gabriel (1G07-1742) est le petit-neveu de Mansart, et le (ils du Gabriel qui construisit surins plans du maître à Versailles et a Clagny. Sa vocation, c’est l'architecture publique, monumentale, c’est-à-dire le « grand». Il compose magistralement l’espace. De lui son! les plans de la place Louis XIV (Bellecour) à Lyon, en I 7 >4, des places Louis XIV et Louis XV à Rennes, où l’immense incendie de 1 7*20 lui fournit 1 occasion d'un projet général de reconstruction. De lui, le plan de la place Ro\ale à Bordeaux. Autour de ces places d’ample dessin, qui encadrent de majesté la statue du roi, il pose d’amples monuments pour les services publics de la A ille ou de la Monarchie : à Bennes, Hôtel de Ville (1734), Présidial et Palais des États transformé; à Bordeaux, face à la Gironde, Hôtels des Fermes et de la Bourse, fidèles au souvenir de la place Louisle-Grand à Paris, et achevés dans le même esprit par son tils Jacques- Ange (1747); à Paris, Hôtel des Comptes, aujourd’hui détruit (1738-1740). C’est un manieur de masses symétriques et nobles, un spécialiste du décorum administratif. Ses formes sont celles de Mansart, mais égayées par la sculpture des clefs cl l’ampleur des baies. Il n’a guère fait d’hôtels particuliers. L’hôtel de Moras ou de Biron, dont le plan est de lui (17*28), no renonce pas au « grand » jusque dans la grâce. Mais, s il a vraiment dirigé la décoration des appartements de Versailles quand il était premier architecte du roi, entre 1734 et 1742, il faudrait lui reconnaître le sens très vif du charme et de l’esprit.
Les architectes d’origine étrangère. — Leur nombre et leur influence sont des faits que l’histoire doit noter. Gilles-Marie Oppenord (1072-1742), né à Paris, mais d'un Hollandais ébéniste, est fait do contrastes. Voué par son ascendance à l’exubérance amenuisée, il est d’autre part élève de l’Académie de Rome, où il étudie à la fois les monuments antiques et ceux de Borromini, et élève de Mansart. Quand il réalise, il subit la loi de la stabilité et les formes léguées par la tradition : son portail sud de Saint-Sulpice (1719) est du bon baroque selon la formule du xviP siècle, et très admiré par Blondel. Mais, quand il dessine, il ne connaît plus que sa fougue. A vrai dire, ce virtuose du dessin, dessinateur du Cabinet du roi, « l’un des plus grands de notre temps », dit Blondel, donne simplement des modèles à interpréter, par exemple pour l’hôtel de M® de Gaudion, au Marais. Au praticien de redresser et de définir. Ce surintendant îles bâtiments du duc d’Orléans a peu construit. Ses compositions à la plume, d'imagination capricieuse et souvent désordonnée, sont surtout des modèles décoratifs de consoles, baldaquins, autels, tombeaux et gloires. C’est du pittoresque plutôt que de l’architectonique. Ce fils d’ébéniste traite la pierre et le métal comme le bois tourné; il a exercé plus de prestige sur le meuble et l'orfèvrerie
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<[ue sur l’architecture, et, en architecture, plus sur le décor que sur les formes générales.
11 en est de même de Juste-Aurèle Meissonnier (1095-1750), Italien de Turin, « dessinateur de la Chambre et du Cabinet du lloi ». Lui aussi dessine des modèles pour artisans. Quand il dresse sur le papier un monument, un hôtel, voire une église, il le traite comme un surtout de table. Ses projets pour la façade de Saint-Sulpice (1726), pour le cabinet du comte Bielensky (1754) sont une folie de chantournement, même dans les lignes maîtresses, qui toutes dansent. Heureusement ce dévergondage étranger reste chez nous une exception, même dans le décor.
Deux vrais architectes, Girardini et Servandoni, Italiens tous deux, étalent à Paris le goût italien de l’effet.
Girardini est peu connu :
il n’a fait sans doute <[ue commencer le Palais-Bourbon (1 722), qm ) Pliot. Giraudon.
tout le siècle disait être « à l’italienne ». C’est peut-être ici que la commodité des distributions intérieures a fait non sou premier essai, mais, selon Patte et Cochin, son premier chef-d’œuvre. — Quant à Servandoni (1695-1766), il nous vient de Florence et de Rome, où il a peut-être été l’élève non seulement de l’architecte de Rossi, mais de Panini, c’est-à-dire d’un peintre qui composait des architectures de paysage. Fixé en France en 1724, il renouvelle le décor théâtral dans ses châssis pour l’Académie royale de musique, fait aussi des dioramas, effets
’ig. ». — ,J. -A. Meissonnier : Cabinet du comte Bielensky (1734).
(Œuvre de J. -A. Meissonnier, s. d.)
lumineux dans des perspectives architecturales, et organise des fêtes publiques, comme celle de la Paix en 1739, où les feux d'artifice transformèrent en mirages les rives de la Seine et leurs édifices. Pour la place Louis XV, qu’il destinait à ce genre de fêtes, il dessine encore des perspectives innombrables de portiques. Même en architecture il restera donc décorateur, peintre et perspectiviste. Son projet de grand escalier pour l’hôtel d'Auvergne, à Paris, ménage savamment les effets de gradins et de paliers, en ascension vers un fond de théâtre. Son œuvre maîtresse, la monumentale façade de Saint-Sulpice (1733-1745), est bien dans ce goût. Aussi est-il de l’Académie de peinture (1731), sans appartenir à l’autre. Les contemporains discutent son talent, mais subissent sa séduction italienne. Le pondéré Blondel l’admire et s’en explique à plaisir. On a conscience qu'il ramenait à Saint-Sulpice, en les frelatant, quelques-unes des traditions antiques, toujours vivaces sur le sol de sa patrie.
Jacques-François Blondel (1705-1774). — Il a assez peu construit. L’Hôtel de \ i I le de Metz (1 704-1771), son œuvre principale, révèle un architecte qui combine les masses avec une certaine pesanteur, cherche les effets de gravité et de force. C'est de l’architecture de professeur. Sa vraie vocation, en effet, c’est la théorie et l'enseignement. En 1739 il ouvre à Paris une Ecole d’architecture vite achalandée, devient, après 1756, professeur à l’Académie, et mène ses élèves étudier sur place les monuments archétypes. Après la publication, en 1737, de la Distribution des maisons de plaisance , ces leçons nous ont valu Y Architecture française (1752- 1756), riche répertoire dé renseignements et de formes, très précieux pour I histoire, et le Cours d'architecture civile, (pie Patte a continué (1771). Lest le Du Cerceau de nos deux siècles classiques. L antiquité romaine interprétée par Vitruve, Palladio, Vignole, et surtout Scamozzi, reste pour lui une autorité sainte. Mais nulle superstition. Il faut avant lout être de son temps et de son pays. Mais son temps, à lui, c est celui du « fameux Mansart », de Perrault et de Le Pautre, « les classiques modernes », el son pays, c est le Paris des Invalides, de la colonnade du Louvre et du \ al-de-Grâce, c est Versailles et Glagny. Sur leurs principes il faut fonder une « Ecole française », où la « mâle simplicité » de l’ensemble refuse tout aparté au détail. I rès attentif à la distribution, il pratique aussi le joli décor a la mode, mais il l’épure, lui impose la discipline de I architecture, et s’élève dès 1737 contre la licence de la Régence.
Divers. Quelques artistes de moindre envergure méritent < e pendant une mention. Spécialistes des hôtels particuliers, ils contri- Imrul a. renouveler un type d architecture, tout en conservant la vocation
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du monumental. C’est Jean Cailleteau, dit Lassurance Ier (f 1723), qui disparaît presque dans le sillage de Mansart. Pourtant Saint-Simon assure qu’il fournissait de plans, de dessins, de lumières, de Cotte et Mansart, qui le « tenaient sous clefs ». L’hôtel de Neufchâtel et d’Auvergne (1708), avec son péristyle à fronton sur huit colonnes, imposait par sa grandeur. Delamaire (ï 1745) est connu par l’hôtel de Rohan, et surtout par l’hôtel de Souhise, qui est un magistral effet de « columnaison ». Courtonne (1671-1739) est aussi un architecte de grand style à l’extérieur, comme le prouve l'hotel de Matignon (1721), « un des plus beaux de Paris », selon Blondel, et se préoccupe au dedans des commodités, ainsi qu’en témoigne l’ingénieux et délicat hôtel de Noirmoutiers ou de Sens ( 1 724). Une double originalité recommande Claude Mollet (f 1742). Descendant du célèbre jardinier de Henri IV, il fut, après son père, « maître des jardins du Louvre », et il est l’auteur de l’hôtel d’Evreux (1 718). Aujourd’hui Présidence de la République, très altéré, cet hôtel fut renommé alors pour le profit tiré de la situation entre le faubourg Saint-Honoré et les Champs-Elysées, qui prolongeaient la perspective des jardins, pour l’agencement propice aux aises de la vie et le décor des appartements, que des glaces multipliaient. Aubert (f 1741) est un grand artiste, qu’il faut remettre à sa vraie place. Il a eu d’ailleurs la bonne fortune d’être au service des Coudé. Pour le plus fastueux d’entre eux il édifie à Chantilly les Grandes Ecuries (1719-1735), palais digne d’un roi par l’ampleur, la noblesse des lignes et la beauté de la décoration sculptée.