‹ Histoire de l'art (volume 3)Chapitre 6 sur 84 · ARCHITECTURE CIVILE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE CIVILE

Il n’y a presque pas de style Régence dans ( architecture privée, qui du reste ne l’est, qu’à demi, puisqu'il s’agit presque toujours de demeures de gens de qualité. Les formes générales du grand Siècle se perpétuent longtemps. Cependant l’analyse commence à percevoir plus d’élégance dans les profils, de sobriété dans les saillies et d’aisance dans la composition des masses. La « columnaison » ne paraît qu’aux demeures très nobles. Blondel a soin de préciser qu elle convient aux palais, non aux hôtels des particuliers ou des riches négociants. Elle est d’ailleurs sans exactitude canonique, et réservée à l’avant-corps. Le pilastre, léger et discret, suffit à marquer le rythme ; et souvent il disparaît lui-même pour laisser agir, dans l’élégante simplicité de l'ensemble, la justesse et l’harmonie des proportions bien prises.

Là en effet est l'originalité la plus précieuse, presque inanalysable, de la plupart des demeures. Si les formes traditionnelles restent, elles sont traitées dans un esprit de jeunesse. Les ailes d habitation en retour

d’équerre se rétractent : la demeure, en se resserrant autour de la lamille, se dégage et se concentre, au fond de la cour d honneur. Plus de tortes saccades. Il n'est parfois de vraie saillie qu’au milieu, avec ou sans péristyle, (d montée sur perron comme une statue sur un socle. I n fronton ou amortissement sculpté couronne cet avant-corps. Pour achever son « air de supériorité », comme dit Blondel, puisqu il est 1 axe de la construction, un balcon s’avance au « bel étage », porté sur des consoles chantournées. Les méandres du fer forgé, qui se ploie alors en chefsd’œuvre de fantaisie souple, s’y détachent en noir et or. Des refends au rez-de-chaussée et aux montants angulaires donnent volontiers à cette façade l’assiette et le cadre. Elle se coiffe d’un comble à la française, le plus souvent tronqué et bas, dont la teinte gris bleu amortit l’éclat de la pierre. J. -Fr. Blondel dit bien que les combles apparents sont contraires à la « bienséance »; mais la tradition nationale reste encore la plus forte. Rare est la terrasse à l’italienne, pourtant glorifiée déjà par le Versailles de Le Vau et de Mansart. Du reste, une balustrade atténue presque toujours « l’indécence ».

Lumière et gaieté sont prodiguées par de grandes baies, en cintre ou segment de cercle, ornées, «à la clef, de fines agrafes : feuillages, masques de fantaisie, figures féminines surtout, jolies et souriantes. Le vitrage va miroiter de petits carreaux. Sur le jardin, le parti décoratif est plus amène encore. Partout les vides tendent à l’emporter sur les pleins. L’aisance et la légèreté cherchent à s’allier avec la noblesse du passé.

Dès lors qu’on ne vit plus pour la représentation, mais pour soi, selon l’exemple du Régent au Palais Royal, on veut une demeure commode, toujours à double profondeur entre cour et jardin. Plus de bâtiments simples comme à I hôtel Carnavalet ou au Palais du Luxembourg. Hygiène et agrément veulent désormais qu’on respire et qu’on voie des deux côtés. Le délicat hôtel de Sens et de Noirmoutiers est, entre autres, un témoin de cet art nouveau épris d’air et d’aises, sur lequel J. -Fr. Blondel a publié (mi 17. >7 deux volumes décisifs. Appartements de parade au rez-de-chaussée, de « commodité » au premier étage, avec la plus belle chambre en face des arbres du jardin : c’est la séparation, toute moderne, de la sociabilité et de 1 intimité. Les enfilades d’autrefois, hostiles aux meubles et propices aux courants d air, disparaissent. Plusieurs issues ménagent aux pièces, (pii se commandaient jusqu’alors, l’indépendance. Des escaliers, plus nombreux et moins monumentaux, les dégagent mieux. Ils montent en volées droites accompagnées de rampes légères en fer forgé, dont les départs s’incurvent gracieusement. Sauf quelques cas, plus (h* \ asti te solennelle : les pièces se rapetissent. La « galerie » devient le salon, salon de compagnie ou de musique, salon d’hiver, salon d’été. La < humble a coucher peut maintenant se dispenser de la ruelle soleil-

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nelle. Le dessin en ovale, ou aux « angles circulaires », répand partout la grâce de ses courbes. Le cabinet apparaît pour la lecture ou la méditation, le boudoir, pour le retrait féminin. « L’entresol », petit et tiède, commence à faire fureur. A partir de de Cotte, ou plutôt de l’hôtel de Bourbon (1722), comme Patte l’assure, l’effort des architectes vise à satisfaire la femme, qui veut partout un « arrangement naturel » ; c’est, elle dont l’influence fait de ces demeures, non plus à l'italienne, mais modernes et bien françaises, des « séjours délicieux et enchantés ».

Mais la plus décisive nouveauté est la décoration. C’est ici surtout qu’il y a un style Régence ou Louis XV, où l’esprit de l’époque est lisible comme dans une écriture. A l’intérieur, presque plus de colonnes, de grosses corniches, de saillies pesantes. La décoration n’est plus particulièrement architectonique; rapportée, elle court à la surface. Il y avait bien déjà sous Louis XI Y le placage de marbres précieux, à la romaine; mais il était encore monumental, et cette majesté paraît pour la dernière fois au Salon d’Hercule à Versailles (1722-1755). Désormais plâtre et stuc, matières souples, font de riches voussures en gorge, des méandres déliés au plafond. La boiserie sculptée recouvre de panneaux les parois. La menuiserie française a donné là des merveilles de grâce onduleuse et spirituelle, de relief délicat, relevé d’or ou animé de teintes légères sur fond blanc, vert d’eau, jonquille ou gris de lin. Sur les cheminées rapetissées, les lourds bas-reliefs de l âge antérieur font place, on ne sait sur quelle initiative, à des glaces. « Par leurs répétitions avec celles qu’on leur oppose, dit Patte, elles forment des tableaux mouvants, qui grandissent et animent les appartements et leur donnent un air de gaieté et de magnificence. » Anomalie pourtant, puisqu’elles trouent l’architecture et dérangent l’équilibre des masses. Plusieurs des contemporains ont protesté contre ces mirages instables, mais la mode est restée la plus forte. Elle dure toujours.

Dans cette décoration pimpante entrent la crossette, le buccin ondé, la valve ou coquille, la palmette droite, le palmier surtout à la tige enguirlandée et aux palmes onduleuses. En plein règne de Louis XV, des guirlandes enlacent torches d’hyménée, attributs rustiques, littéraires ou musicaux, dauphins et colombes, Amours. Dans ce foisonnement, particulièrement dans les courbes et contre-courbes, dans l’arc en accolade dessiné par des palmes, dans le contour en S ou violoné, on a voulu voir comme un retour des thèmes du gothique flamboyant. A la fréquence de la coquille et des pétrifications, qui ont suggéré plus tard le nom de rocaille, d’autres historiens ont cru reconnaître une origine italienne. Les dragons et le déchiquetage ont même rappelé les caprices eliirtois. Il est acquis, en tout cas, que certains de ces éléments étaient déjà dans 1 art baroque, dans le dessin des Marot, Le Pautre, Mansart et Bérain.

Mais une fantaisie plus légère et plus spontanée les recompose. L’horreur ch' l’angle droit chantourne les lignes à leur rencontre. Flexuosité et dissymétrie sont les règles; mais un sûr instinct de l’harmonie inspire à tous ces caprices une logique secrète. Il y eut bien quelques excès sous la Régence; mais, si parfois le maniérisme, tout comme dans le gothique flamboyant et notre modern-stylo, tord celte « chicorée », par exemple chez Oppenord, qui publie comme modèles pour orfèvres un Livre de Légumes inventées et dessinées, et chez Meissonnier, qui exaspère le borrominisme de son pays, le rythme parfait avait déjà été fixé dès la fin du règne de Louis XIV et les premières années de la Régence par Robert de Cotte, Lassurance, Leroux, Roffrand, tous élèves de Mansart, et surtout par Nicolas Pineau. Il durera, de plus en plus réservé, jusqu’aux environs de 1760. Jamais le goût décoratif français n’est tombé dans les excès du rococo flamand, italien ou allemand. En France, la rocaille même est classique, par la mesure. La plupart des dessinateurs sont du reste des architectes, et les autres se plaisent souvent à exécuter eux-mêmes : tels Jacques Verberckt, le plus grand ornemaniste sous Louis XV pour la boiserie sculptée, et Jean Lamour pour la ferronnerie. Grâce à ces maîtres et à leurs confrères, il y a dans l’art de cette période un sourire général de l’esprit français, « un air de gayeté » qui a rayonné sur l’Europe.

Les Châteaux. — A Versailles, jusqu’à l’arrivée de J. -A. Gabriel, en 1742, on ne construit plus. On se contente de remanier et de décorer. De Cotte dresse aux parois du Salon d’Hercule une superbe décoration architectonique, à laquelle les riches marbres plaqués donnent une majesté romaine. C’est le dernier exemple de ce décor, désormais périmé, et une des dernières œuvres de de Cotte. Dans le cadre solennel érigé par Le Vau et Mansart s’ouvrent pour Louis XV et Marie Leczinska, qui viennent s’installer en 172*2 et 1725, les petits appartements du roi, les petits cabinets de la reine, les cabinets de l’attique, tous coquets sous le plafond plus bas, séjour d’intimité, « nids à rats », disait de Cotte le fils, en parlant surtout des retraits discrets sous les combles. La chambre de la reine, malgré le décor nouveau (1755), garde encore dans l’enfilade des anciens salons beaucoup de grandeur. Mais la nouvelle chambre du roi (1 738), le cabinet de la Pendule, à la même date, le cabinet d’angle (17. >3), les appartements du dauphin, au rez-de-chaussée, sont de dimensions plus restreintes, ornés de sculptures sur panneaux, principalement par J. \ erberckt à partir de 1735, avec une grâce spontanée qui pétille d esprit, et toujours disciplinée par un rythme secret qui règle le mouvement souple des palmes et les jeux d’Amours. Dans cette rocaille fine et sobre il y a peut-être 1 inspiration mesurée du premier architecte du roi,

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Jacques Gabriel, qui préside jusqu’en 1742 aux aménagements nouveaux. Bientôt (1752) son fils fera détruire le solennel et opulent Escalier des Ambassadeurs, désaccordé dans le Versailles nouveau, pour faire place au délicat appartement de Madame Adélaïde, dont une jolie pièce nous reste, décorée aussi par Verberckt (1753-1767).

A Chantilly, le fastueux duc de Bourbon exerça sa folie de bâtir (1710-1740). Les « merveilles» dont parle Saint-Simon, c’est Aubert qui les a faites. La façade d’entrée du château, masse assez pesante, et la souple cli apel le ovale ont disparu. Mais les somptueuses Écuries (1710-1755)

Phot. Neurdein.

Fig. 4. — Aubert : Les Grandes Écuries de Chantilly (1719-1735).

sont restées. Pur chef-d’œuvre. C'est un énorme quadrilatère, dont la longue façade horizontale s'accorde avec l’étendue de la « pelouse ». C’est le seuil d’une immensité. Il est d'ailleurs fièrement assis sur le plateau, tandis que l’actuel château des Condé disparaît dans un vallon. Les trois pavillons, surmontés de combles tronqués, dont celui du centre prend la forme d’un dôme, ennoblissent la silhouette. Un seul étage, animé de refends, couronné d’un balcon à balustres palladiens, et surmonté de mansardes. C’est la majesté d’un palais classique, pour loger chiens et chevaux. Le cintre monumental de la porte est un arc de triomphe à la gloire des chevaux, sculptés en relief au tympan. Aubert n’a oublié ni l’entrée des Invalides ni celle des Grandes Écuries de Versailles. Aucune ordonnance : ce n’était point de mise pour le logis des bêtes, fussent-elles nobles. Sauf cependant à l’extrémité, vers le château. H y a là un manège circulaire à ciel ouvert, auquel des arcades

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augustes, où s’adosse un ordre ionique, donnent une allure de stade antique. Pour équipages et meutes, Aubert a mis en œuvre quelques thèmes antiques, ses souvenirs du grand Siècle et son instinct du grand style.

Les châteaux de la vraie province ont souvent moins d’ambition, malgré leur haute tenue. Quelques souvenirs du moyen âge, tels que les douves. Mais surtout mêmes thèmes (pic sous Louis XIV, avec quelque chose de plus dégagé. Les ailes du rectangle deviennent de moins en

Fig. 5. — Chamblin : Le Château de Champs (Seine-et-Oise). (Saint-Sauveur, Châteaux de France , IV, pl. 2, Paris, Massin.)

moins saillantes. Au centre un avant-corps, peu proéminent aussi, se couronne le plus souvent d’un fronton, rarement haussé sur. péristyle. Sur les jardins la saillie se fait parfois circulaire, par aménité. Le dôme est rare. Dôme et colonnes sont en effet du grand style, qui sied moins à la campagne. Les fenêtres sont grandes et nombreuses, pour capter l'air et les beaux horizons. Cependant ces demeures, nobles presque toutes, gardent beaucoup de noblesse dans l’aspect. Le comble, bien que brisé et à mansardes, persiste : il leur impose de la gravité. Il y a une quantité de châteaux, car on aime de plus en plus les champs, mais peu sont intacts ou très typiques. A défaut de Lunéville et de La Malgrange, en Lorraine, par Boffrand, très monumentaux encore, de La Mosson en Provence, par Jean Giral(1723), de Bellevue, à Mme de Pompadour, et de bien d’autres, détruits, mutilés ou reconstruits, on peut citer Ilaroué,

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dans la Meurthe-et-Moselle, par Boffrand, Versainville, dans le Calvados, Craon, dans la Mayenne (vers 1750), par Pommereul, Villarceaux, en Seine-et-Oise (vers 1750). Deux, qui sont datés et d’auteurs connus, peuvent caractériser le début et la fin de cette moitié du siècle : Champs, en Seine-et-Oise (1720), construit par Chamblin pour Poisson de Bourvalais, et Saint-Pierre-Eglise, dans la Manche (1750), par Nicolas Blondel. Cette absence d'ordonnance, cette simplicité, à la fois élégante et robuste, rappellent que le château est une « maison de plaisance », où le

F,(;. 6. — Courtonne : Hôtel de Matignon (1721). Façade sur le jardin.

seigneur, dit J. -Fr. Blondel, « va goûter l'innocente volupté qui règne à la campagne ».

Les hôtels et les jardins. — Les hôtels sont la forme la plus française de l’architecture civile, et la plus féconde. S il y a, a proprement parler, un style architectural « Louis X\ », c’est ici qu il s est créé, très lentement d’ailleurs, et qu’il faut le chercher. Bares désormais au Marais, qui perd la vogue, ils pullulent dans les quartiers neuts Saint- Honoré et Saint-Germain, le long des r^es plus larges et régulières : rues de Varenne, Saint-Dominique, de Grenelle, qui permettaient l’effet de perspective pour la porte cochère. Sur ces terrains neufs l’architecte manie l’espace à son gré entre rue et jardin : demeures de grand air encore, mais désormais dégagées et lumineuses, et déjà si

commodes, que les plus considérables logent aujourd hui, apiès adaptation, de grands services publics : la Présidence de la République a 1 hôtel d’Évreux, la Chambre au Palais-Bourbon, méconnaissable, il est vrai, divers ministères aux hôtels de Rochechouart, de \illeroy, de Roquelaurc. Dans un autre quartier, les Archives sont logées a l’hôtel de Soubise, l’Imprimerie Nationale à l'hôtel de Rohan. Un grand nombre ont été si souvent remaniés, par exemple l’hôtel de Belle-lsle, par Bruand 1 721), que pour retrouver l’œuvre authentique, s’il en reste quelque

Phot. Giraudon.

Fig. 7. Delamaire : Hôtel de Soubise. Façade sur la cour d’honneur.

chose, il faut une laborieuse exégèse. Par bonheur, on trouvera dans linestimable Architecture française de Jacques-Fr. Blondel, en la complétant par les indications de Piganiol et de Thiéry, le signalement précis de beaux hôtels, dont quelques-uns existent encore, surtout dans le quartier Saint- Germain : hôtels de Sens, très délicat; de Matignon (1721), naguère Ambassade d’Autriche, majestueux même sans ordonnance, tous deux par Courtonne; de Rochechouarl.de Villars, de Torcy (1714), de Duras (1718), Ainelot 1712), par Boffrand; de Lassay (1724), aujourd’hui Présidence de la Chambre, mais surélevé, et de Roquelaurc (1722), par Lassurance le fils; du Lude (1710), de Bourbon-Condé ou du Maine (1716), par Robert de Cotte; de Rohan (1712), par Delamaire; de \ illeroy (1 722), aujourd’hui Ministère de l’Agriculture, par Aubry; de Brienne (1730).

L hôtel de Soubise, rue des Archives, construit par Delamaire de 1 706

à 1714, est un excellent exemple de « transition ». Ce n’est guère qu’une cour, et une façade peu profonde plaquée sur d’anciens bâtiments. Mais précisément l’effort de l’art a été de tirer un beau parti de circonstances imposées. Le thème essentiel est encore la « columnaison ». Après l’entrée monumentale en tour creuse, l'incomparable cour d’honneur s’ouvre en ellipse, dessinée par un portique à terrasse sur colonnes couplées. A vrai dire, sous le prétexte d’une galerie couverte pour les gens sans équipage, c’est un somptueux décor et le jalonnement d’une ample perspective. Le souci de la beauté l’emporte ici sur l’esprit pratique (la galerie est trop étroite), comme au Louvre de Perrault, comme dans toute notre grande architecture classique. Pour l’unité, cette colonnade se prolonge au rezde-chaussée de la façade : pur décor, puisque les colonnes, encore couplées, ne portent que des statues. Au corps central un second ordre, de colonnes corinthiennes couplées, supporte le fronton. Encore l’accouplement, legs de Perrault! Par la noblesse de l’ordonnance sous le comble tà la française, cette façade tient encore du passé; mais, par le dégagé de I ensemble, par la gaieté des grandes baies lumineuses et la vie frémissante des sculptures de Le Lorrain, elle regarde vers l’avenir. Derrière elle se développent les jolis appartements que Boffrand décora dans le style nouveau, vers 1735, avec un goût féminin de la courbe partout multipliée et sa vivacité spirituelle du détail.

Des hôtels plus complets sont ceux qui cherchaient un double effet en vertu de leur double exposition; par exemple le Palais-Bourbon et l’hôtel d Lvreux, aujourd’hui l’Elysée. Le premier, commencé en 1722 sur les dessins de 1 italien Girardini, passa pour être « à l’italienne ». huître rue et Seine il développait en effet des rez-de-chaussée sous terrasse a balustrade. D’un côté il prenait, de l’avant-cour et de la cour d honneur, en retrait l'une sur l’autre comme à Versailles, et de son exhaussement sur sous-sol, un aspect monumental. Partout la richesse du corinthien, en colonnes on pilastres. Seule une brusque fantaisie avait coupé 1 immense fenêtre du milieu par un trumeau qu’on discuta beaucoup. I n trumeau dans 1 axe ! Mais sur la rivière c’était plutôt le caractère d un joli casino, tout en arcades sur ordonnance couplée, très légèrement mouvementé de trois saillies, et posé sur une terrasse de soixante-douze toises le long de la Seine. L’horizon de ce côté était un dément du parti architectonique. Palais vers la ville et casino vers la beige . la majesté (h; Versailles sur une lace, et sur 1 autre un sourire de Trianon et d’Italie.

En chef-d œuvre presque complet nous est resté: l’hôtel de Moras ou de Biron, a 1 extrémité de la rue de V arenne. Commencé en 1728 sur les dessins de Jacques Gabriel pour Peyrenc.de Moras, il a été repris pci Aubcit en I7.>8. quand la duchesse du Maine en lit l’acquisition. La

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cour d’honneur a perdu le cadre des bâtiments de service; mais entre elle et les immenses jardins, si célèbres au xvnU siècle, se développe la noble construction, rectangulaire, cette fois sans ordre de colonnes ni de pilastres, sans autre effet que l’exquise justesse des proportions, le mouvement léger des trois saillies du corps central et des pavillons, les refends des montants et la silhouette des trois combles à la française. C’est noble, mais sobre, sans solennité. Sur les jardins, la façade est plus riante, par harmonie avec l'agrément des verdures et des fleurs. Des ailes accentuent ici le mouvement et se rattachent au corps principal par des rachats flexueux. Le pavillon du milieu, entre son perron à degrés et son fronton, où le Triomphe de Flore est sculpté, porte doucement vers le parc le grand salon du bas et la grand’chambre du bel étage. Le balcon, veuf de sa grille, s’appuie sur de riches consoles en volutes, et de délicates figures féminines sont sculptées aux agrafes des baies, qui boivent largement la lumière. Les vides, de ce côté, mangent les pleins; il n’y a presque plus de murs, comme dans un édifice gothique.

Le plus souvent, autour de ces demeures, à la campagne et à la ville, s’étendent des jardins « de plaisance, de propreté ou de magnificence ». Ils ne font qu'un avec elles, d’autant plus qu’ils sont, comme elles, de conception architectonique, de dessin géométrique, et accompagnent leurs lignes, « à la française ».

Les jardins de Versailles, de Trianon, de Marly « paraissent être, dit Jacques-Fr. Blondel en 1737. la plus belle école où l'on puisse s’instruire». Du reste, ce sont encore des architectes qui dessinent: Claude Desgots, Claude Mollet, J. -Fr. Blondel lui-même. Mollet, qui éleva l’hôtel d’Evreux et fut de l’Académie d’architecture, était « maître des jardins du Louvre ». Aussi, que l’on examine, à défaut des jardins détruits ou altérés, les planches de J. -Fr. Blondel dans la Distribution des maisons de plaisance et dans Y Architecture française , celle du jardin de l’hôtel de Biron par exemple. C’est toujours une création de l'intelligence, non une accommodation de la Nature. Elle se compose sur le papier. Les thèmes en sont

Phot. Bcrthelomier.

Fig. 9. — Jacques Gabriel et Aubert :

Hôtel Peyrenc de Moras (Hôtel Biron). Façade sur le jardin.

toujours les terrasses en maçonnerie, talus de gazon, parterres de broderie, ou à compartiments, ou à l’anglaise, boulingrins, quinconces, cloîtres avec charmilles en palissade, cabinets de treillage, bosquets, salles de verdure, bassins et fontaines. La composition a pour centre des ronds-points et pour axes des perspectives rectilignes, dont la piirn ipale regarde la demeure et la fait valoir de loin. « 11 faut, dit Blondel, éviter de boucher le coup d’œil d’une promenade. » Cependant il prône déjà luimême un art plus simple, plus près de la nature familière que \ cisailles, où « l’effort de l’esprit humain est trop visible ». 11 commence à parler de « fantaisie » et déclare qu’il convient de ne révéler certaines beautés que par « surprise ». Le dessin des parterres se fait plus chantourné; on préfère déjà les parterres à l’anglaise, où domine le gazon naturel découpé, au lieu des rinceaux de buis remplis de petits cailloux de couleur. Et voici poindre, dessinés par H été, dans les bosquets classiques du château de Lunéville, kiosque chinois, trèfle, rocher déjà romantique, c’est-à-dire les fabriques des futurs jardins anglais.

Edifices publics. L architecture publique est celle qui évolue le plus lentement: elle est disciplinée par nature et par destination. Hôtel de Ville, Hôtel des Fermes, Bourse, Maison des Consuls, Maison de la Présidence, Intendance.... sont en effet de l’art administratif et décoratif, où le sens personnel 11e s’exerce que sous le contrôle de la règle et de la tradition, et sous la condition de s’adapter au cadre. Quelques Hôtels de Ville essaient de garder, dans l’universel style classique, un peu du vieux style régional. A Aire-sur-la-Lys (1714-1724), par exemple, le beffroi de quatre-vingt-quatorze mètres s’enlève au-dessus du bâtiment à pilastres d’ordre colossal. C’est que nous sommes en France flamande. Souvent un lanternon garde seul le souvenir des cloches et franchises communales. Pour ces monuments « de grande composition », l’Hôtel des Fermes et la Bourse de Bordeaux peuvent servir de types. Ils ont été conçus vers 1731 par Jacques Gabriel, qui avait la vocation de cette architecture de grand effet. La Bourse 11’a d’ailleurs été construite qu’à partir de 1 747 par son fils Jacques-Ange. Pour exprimer la majesté de la chose publique, ces édifices bénéficient du « point de distance » d’une vaste place ouverte sur la Garonne, et ont l’ampleur qui répond à cet espace et à leur objet. Ils cherchent aussi la régularité et la symétrie des masses, et tournent vers un centre auguste : la statue du roi, une façade d apparat, qui se souvient des modèles du xvne siècle. Le rez-de-chaussée à arcades est strié de refends pour accentuer la robustesse d’un soubassement. De ces fortes assises s’élève un ordre colossal, de pilastres pour le bâtiment, de colonnes pour les pavillons. Béprouvé par les puristes au nom de I antique, il plaît à ces classiques, parce qu'il unifie. L’ossature

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de la masse est fortement accentuée. Un mouvement puissant lui est imprimé par l’avancée du pavillon, que couronne un fronton à l’antique, ennobli par les sculptures de Francin (vers 1748). L’effet des pleins demeure dans l’abondance des « jours ». Sauf l’importance croissante des baies et la délicatesse des agrafes sculptées, de signification aquatique et marine, c’est bien le thème majestueux que Mansart avait créé pour la place Louis-le-Grand et qui devient un lieu commun pour les places et édifices publics.

L’architecture de destination publique et de décor a créé de belles

Phot. Ncurdcin.

Fit;. 10. — Jacques Gabriel : La Place Royale (ou de la Bourse), à Bordeaux.

fontaines, dont la plus importante est la fontaine de Grenelle, de Bouchardon, achevée en 1740. Elle a ceci d'original que c’est de l’architecture de sculpteur. Simple façade en placage, rien n’y indique une fontaine, que deux maigres bouches d’eau et le symbolisme des statues. Mais celles-ci et les bas-reliefs : Fleuves, Saisons, jeux enfantins, sont des chefs-d’œuvre, auxquels la composition architectonique est pour servir de substratum et de fond. Elle-même a quelque chose de sculptural : d’un joli mouvement elle se creuse en demi-cercle pour avoir sur la rue le recul nécessaire aux sculptures, et d’autre part elle projette en très forte saillie un corps central. Des niches évident la paroi. Partout creux et saillies sont combinés pour des projections d’ombre et des surfaces de lumière : c’est bien de la plastique. Il faut noter que l’horizontalisme des lignes, l'exquis tempietto ionique où s’encadre le groupe mythologique de la Ville et des Fleuves, le parti des bas-reliefs encastrés, le style des statues elles-mêmes sont, dès 1739, un avant-goût de ce qui sera le « Louis XVI ». Bouehardon, fervent de l’antique, est ici un précurseur.

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