‹ Histoire de l'art (volume 3)Chapitre 50 sur 84 · Par M. Louis Réau · texte numérisé non relu

Par M. Louis Réau

2. Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Brandebourcj .

T. vu. — 3k2

des grands hommes qui illustraient son règne, voulait imiter la France qu'elle admirait. Toute l'Allemagne y voyageait : un jeune homme passait pour un imbécile s’il n’avait séjourné quelque temps à la cour de Versailles. Le goût des Français régla nos cuisines, nos meubles, nos habillements et toutes ces bagatelles sur lesquelles la tyrannie de la mode exerce son empire : cette passion portée à l’excès dégénéra en fureur. »

Faute de pouvoir venir à Paris, le grand Frédéric se contenta de mander Voltaire à Berlin. Mais son frère, le prince Henri de Prusse, <jui affichait une prédilection encore plus décidée pour la France, y lit deux séjours en 1784 et en 1780, et il s'y serait définitivement fixé sans la Révolution. C’est lui qui disait en faisant ses adieux à Paris ce mot charmant : « J’ai passé la moitié de ma vie à désirer voir la France; je vais passer l’autre moitié à la regretter. »

Le tsar Pierre le Grand, en 1717, le roi de Danemark Christian VII, en 1708, firent des visites officielles à la cour de Versailles. L’empereur d’Autriche Joseph II. frère de Marie-Antoinette, qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein, le roi de Suède Gustave III. travesti en comte de Haga, le tsarévitch Paul Pctrovitch, le futur Paul Ier, qui avait adopté le pseudonyme transparent de comte du Nord, furent reçus plus ou moins incognito par Louis XVI. A la suite de ces souverains, tous les grands seigneurs d’Allemagne, de Scandinavie et de Russie venaient demander à Paris un brevet d’élégance et le vernis qui manquait à leurs manières.

Les fautes de Louis XIV contribuèrent peut-être autant que l’éclat de son règne à répandre à l’étranger le nom français. La révocation de l’Édit de Nantes jeta hors de France des centaines d’artistes et d'artisans huguenots qui se répandirent à travers l'Europe protestante. Ces colonies de réfugiés français furent renforcées à la finduxvm6 siècle par les émigrés que la Révolution sema aux quatre coins de l'Europe.

Jamais les artistes français n’ont été plus nombreux hors de France. Tous les souverains étrangers tenaient à honneur d’avoir comme premiers peintres, premiers sculpteurs, premiers architectes des Français.

« Parcourez la Russie, la Prusse, le Danemark, le Wurtemberg, le Palatinat..., écrit en 1705 Pierre Patte1, architecte du duc de Deux- Ponts, vous trouverez partout des architectes français qui occupent les premières places, indépendamment de nos peintres et de nos sculpteurs. Paris est à l’Europe ce qu’était la Grèce lorsque les arts y triomphaient; il fournit des artistes à tout le reste du monde.

« A Pétersbourg, M. La Mothe est le premier architecte; à Berlin,

I. Patti.. Monuments érigés en France à lu gloire de l.ouis .Vf'.

L’ART EN ALLEMAGNE

M. Le Geay; à Copenhague, M. Jardin; à Munich, M. Cuvilliers; à Stuttgard, M. La Guépière; à Mannheim, M. Pigage.

« Nos sculpteurs sont également répandus partout : M. Saly, à Copenhague, M. Hutin, à Dresde, M. Larchevêque, à Stockholm, M. Gillet, à Pétersbourg.... Mrs. Le Lorrain, Tocqué, Lagrenée, peintres de notre Académie, ont été successivement appelés en Russie. »

C’est à des artistes français que les souverains étrangers confient la direction des Académies créées à Dresde (1097), à Berlin (1099), à Vienne ( 1 7 *2 6 ) , à Copenhague (1754), à Pétersbourg (1758), sur le modèle de l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée à Paris en 1048.

Jamais non plus les artistes étrangers n’avaient été aussi nombreux à Paris. Car, après avoir reçu dans ces Académies un enseignement tout français, les meilleurs sujets étaient gratifiés de bourses de voyage pour venir compléter leurs études en France. A la fin du xvme siècle, on calculait que l’Académie avait reçu comme élèves étrangers soixanteseize Allemands, neuf Danois, huit Suédois, une quarantaine de Russes. Quelques-uns de ces artistes, comme le graveur allemand Wille, le peintre suédois Roslin, se fixaient définitivement à Paris ; les autres revenaient dans leur pays plus ou moins francisés.

Ainsi, grâce au prestige incomparable du goût français, à renseignement des Académies qui reconnaissaient toutes l’Académie de Paris comme leur maison mère, à l'exode de nos artistes dans les cours étrangères, à l'afflux des artistes étrangers à Paris, l’art français s’imposait à l'Europe entière. Cette hégémonie a-t-elle été un bien ou un mal?

On reproche aux Français d'avoir « uniformisé » l’art européen, d'avoir étouffé les traditions nationales. En réalité, ces « précepteurs de t l’Europe », en mettant entre les mains de leurs élèves étrangers les moyens d’expression qui leur manquaient, leur ont rendu grand service. Tenons pour certain que ceux d'entre leurs disciples qui se sont laissé « dénationaliser » sans résistance n’avaient pas grand'chose à dire.

D’ailleurs, l’enseignement français n’a pas empêché l’art baroque et rococo de prendre en Allemagne comme en Russie un caractère original. Certains historiens allemands et russes vont même jusqu'à prétendre que c’est dans leur pays que ce style a atteint son apogée. Cette réaction est évidemment tout aussi exagérée que la doctrine ancienne qui ne voyait partout que des pastiches ou des reflets de l’art français. Nous nous efforcerons de tenir la balance égale entre ces deux thèses et de mettre en lumière, en même temps que l’importance des emprunts à 1 art français, les éléments spécifiquement allemands, Scandinaves ou russes qui différencient ces styles dans l’Europe du Nord et de l’Est.

ALLEMAGNE

La guerre de Trente ans marque dans la civilisation allemande, si vivace au xve et au xvie siècle, un temps d’arrêt. Entre I Allemagne de Luther et l’Allemagne de Goethe, il semble qu'il y ail un grand vide. D’autres pays, comme la France à la lin du moyen âge, avaient traversé des crises aussi terribles. Mais, pendant son duel de cent ans contre l’Anglais, la France avait pris conscience d’elle-même : elle était devenue une patrie. La guerre de Trente ans au contraire laissait l’Allemagne non seulement dépeuplée et appauvrie, mais sans conscience nationale et presque sans âme. Cette ruine économique, ce désarroi politique, cette abdication morale étaient peu propices à la reconstitution d’un art national.

Pendant la longue période qui s’étend de Peter Vischer à Schadow, d’Elsheimer à Mengs, l'Allemagne a été sevrée de grands sculpteurs et de grands peintres. Dans cette universelle décadence des arts plastiques, l’architecture est le seul qui fasse exception : c’est en tout cas celui qui a eu le développement le plus remarquable. Les seuls noms d’artistes que l’Allemagne de cette époque puisse opposer à ses musiciens de génie : Bach ou IlændeL sont des noms d’architectes : Neumann et Fischer von Erlaeh, Pôppelmann et Schlüter.

ARCHITECTURE

L’architecture baroque a certainement produit dans les pays de langue allemande des œuvres plus puissantes et plus originales que la Renaissance. Cette supériorité s’explique aisément.

Nous avons vu «pie le style baroque était déjà latent dans le style gothique tardif du xve siècle et qu'il persiste sous ce qu'on appelle improprement la Renaissance allemande. Les Allemands, plus épris de force (pie d’harmonie, de grandeur que de proportion, de pittoresque que de logique, n’étaient pas capables de comprendre et de s’assimiler la discipline rigoureuse de Leone Battista Albert i ou de Palladio, qui subordonnent résolument le décor à la structure des édifices : sous le man-

L'ART EN ALLEMAGNE

tenu Renaissance dont ils s affublaient, pour se conformer à la mode du jour, ils restaient des gothiques impénitents. Le style baroque, qui se développe par réaction contre le style de la Renaissance et qui est caractérisé essentiellement par le goût du contraste et du mouvement', par l’appétit du colossal, par la recherche théâtrale de l’effet, par l’arbitraire dans le traitement et la combinaison des formes, était beaucoup plus dans la tradition allemande, et c’est pourquoi il fut adopté sans résistance el n’eut pas de peine à devenir un style national.

Dans l’architecture religieuse, c’est l’influence italienne qui prédomine. Saint-Pierre de Rome et l’église du Gesù sont les prototypes des innombrables églises à coupoles qui se multiplient en Allemagne. En revanche, c’est la France qui donne le ton à l’architecture civile. Déjà, au xvie siècle, le plan du château français, avec sa basse-cour et sa cour d’honneur, ses escaliers à vis, avait été imité dans les pays germaniques. Mais, à partir du xvne siècle, le modèle que prétendent imiter tous les princes est le château de Versailles. Des pastiches du palais de Louis XIV, entourés de jardins à la Le Nôtre, s’élèvent dans toutes les résidences princières. Pendant plusieurs siècles, Versailles impose à l’Europe entière le type idéal du château royal.

Malgré l’évidence de ces emprunts français et italiens, l’originalité des architectes allemands se révèle dans certains détails de construction et dans l’esprit général de leurs édifices. Pour les églises protestantes ou catholiques, ils imaginent des plans circulaires ou des plans en ellipse, qui concilient très ingénieusement le plan basilical et le plan central. Dans les châteaux, qui présentent généralement un corps de logis réuni par des galeries à des pavillons bas, une importance spéciale est donnée à l'escalier de parade, qui devient, pour ainsi dire, le noyau de toute la construction : rien n’égale la magnificence des escaliers monumentaux dans les grands châteaux baroques allemands de Pommersfelden, Würzbourg, Bruchsal et Brühl. L’architecture française est supérieure par la logique et le goût; en revanche, l’allemande a souvent plus d’ampleur, moins de froideur et de sécheresse; son principal défaut est à nos yeux une tendance à la surcharge qui choque nos habitudes de sobriété et de mesure.

Si ces quelques traits suffisent à différencier l’architecture allemande de ce temps des autres formes du style baroque, il faut se garder cependant d’en exagérer l'importance. 11 ne saurait être question d’une grande école nationale d’architecture avec des caractères très tranchés dans un pays où les architectes étrangers abondent et où leur influence est partout visible. D’ailleurs, comment une architecture nationale aurait-elle pu se

1. Wôlfflin, Renaissance und Barock, München, 1888; Schmarsovv, Barock und Rokoko , Leipzig, 1897; Riegl, Die Entsteliung der Barockkunst in Rom , Wien, 1908.

développer dans un pays aussi morcelé (pie le Saint-Empire romain germanique qui se composait à la paix de Westphalie de plus de trois cents Etats enchevêtrés les uns dans les autres? Le particularisme artistique est la conséquence fatale de cet émiettement politique.

Cependant cette poussière d'Etats s’organise peu à peu. Si T Allemagne occidentale, où dominent les princes ecclésiastiques, est morcelée à l’infini, des Etats plus compacts se forment à l’Est de l'Empire, dans les anciennes « marches » : cesoid, au Sud, la Bavière et l'Autriche; au Nord, la Saxe et le Brandebourg. Pendant que l’Electeur de Saxe se convertit au catholicisme pour monter sur le trône de Pologne, l’Electeur de Brandebourg se fait couronner en 1701 roi de Prusse sous le nom de Frédéric Ier. Sous Frédéric II, la Prusse acquiert par la guerre de Sept ans le renom d’une grande puissance militaire et la suprématie effective.

Ce remaniement de la carte politique de l’Allemagne a pour conséquence un déplacement des centres d'art. Les vieilles villes de bourgeoisie de l’Allemagne occidentale, qui avaient été au xve siècle et au xvie siècle les centres de l'activité artistique, s’effacent devant les capitales des Etats danubiens et transelbiens. Cologne, Nuremberg, Augsbourg sont détrônées par quatre puissantes parvenues : Munich, Vienne, Dresde et Berlin.

I. — Allemagne rhénane. — Depuis le traité de Westphalie jusqu'à la Révolution, le Bhin resta ce qu’il était au moyen âge : la rue des Prêtres. Presque toute l’Allemagne occidentale était terre (l'Eglise. Les trois électorats ecclésiastiques de Cologne, de Trêves et de Mayence rejoignaient les possessions des évêques de Munster et de Würzbourg, qui englobaient la Westphalie et la Franconie. Un margrave de Bade, un duc de Wurtemberg étaient de pauvres sires à côté de ces princesévêques.

De par sa situation géographique, cette région était particulièrement exposée aux influences françaises. Presque tous les princes rhénans font appel au talent d’architectes français.

Le plus réputé était Robert de Colle, beau-frère et successeur de Mansart, qui construisit à Strasbourg pour les Rohan le palais de l’Evêché, chef-d’œuvre d’élégance mesurée. De même qu'au siècle précédent, à l'époque où l'art italien faisait loi, le cavalier Bernin avait été consulté pour la construction du Louvre, R. de Cotte faisait autorité dans toute l'Allemagne. C’est à lui que l’Électeur de Cologne, Joseph- Clément, grand admirateur de Louis NI Y, s’adressa dès 1704 pour dessiner ses bâtiments de Bonn, de Poppelsdorf et de Brühl1. Robert de

1. Ses dessins sont conservés au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale : •• Projets pour Leurs Altesses Électorales Messieurs de Bavière et de Cologne à Schleissheim et à Bonn ».

L’ART EX ALLEMAGNE

Cotte, qui ne pouvait lui-même surveiller ces travaux, envoya de Paris à Bonn toute une colonie d’artistes français chargés d’exécuter ses plans sous la direction de Benoît de Portier, Guillaume Hauberat et Michel Leveilly. Le 25 mai 1715, l'Electeur lui écrit que tous les ouvriers qui travaillent à ses bâtiments ont ordre de se servir du pied de France et qu'il a fait attacher à la porte de son palais une verge d’une toise pour qu’ils se règlent là-dessus; en sorte que dorénavant toutes les dimensions qu’on lui enverra seront en mesures françaises.

L’immense palais électoral de Bonn, qui est aujourd'hui affecté à l'Université, et le petit château de Poppelsdorf ont été' trop remaniés pour offrir de grandes jouissances artistiques. En revanche le Château de Brühl, autre résidence des Electeurs de Cologne, passe à bon droit pour l’œuvre la plus remarquable de style rococo qui subsiste en pays rhénan.

La construction, commencée en 1725 sous l’Electeur Clément-Auguste, se prolongea jusqu’en 1770 : de sorte qu'on peut y étudier mieux que partout ailleurs l’évolution du style depuis ses origines jusqu'au début du classicisme. Les historiens allemands ont exagéré la part de collaboration de l'architecte Johann Conrad Schlaun, à qui est dû le palais épiscopal de Münster, et de Balthasar Neumann, le célèbre auteur de la résidence épiscopale de Wurzbourg, auquel ils attribuent sans preuves le plan du magnifique escalier. Mais les documents démontrent que le mérite d’avoir conçu et exécuté ce chef-d’œuvre de l’architecture rhénane revient en majeure partie à des artistes français. C'est à Bobert de Cotte que, par une lettre du 4 mai 1715, l’Electeur Joseph- Clément avait demandé les plans du nouveau château. Nous savons que les travaux de construction furent dirigés par Michel Leveilly et Etienne Dupuis, que de nombreux artistes français : l’architecte Cuvilliès, les

sculpteurs Radoux et Le Clerc, le peintre Roussaux, participèrent à la décoration, que le parc fut dessiné par Girard, élève de Le Nôtre. Brühl est donc un monument du goût français en Rhénanie.

L’Electeur de Trêves Clément-Wenceslas, oncle du roi Louis XVI, n’était pas moins féru d'art français que les Electeurs de Cologne. Lorsqu'il voulut en 1777 se faire construire une nouvelle résidence électorale à Coblence1, il s’adressa au Minois Michel dlxnard qui s’était fait connaître en Allemagne par sa reconstruction de l’abbaye bénédictine de Saint-Biaise, dans la Forêt-Noire. Les plans trop ambitieux et tro j» dispendieux de Michel d lxnard furent modifiés par Peyre le jeune qui, sur

Fig. 158. — Michel d’Ixnard : Projet pour le Palais électoral de Coblence. 1777.

la demande de l’Electeur, fui délégué par l’Académie d’architecture de Paris et (pii dirigea effectivement les travaux de 1770 à 1786. Le Palais électoral de Coblence n’a pas une moindre valeur historique que le château rococo de Brühl : c’est le premier édifice de style classique en pays rhénan.

De toutes ces dynasties de Mécènes ecclésiastiques, la plus célèbre était la famille des Schônborn, qui joignait à l’électorat de Mayence les évêchés de Spire, de Bamberg et de Wurzbourg. Les « Schônbornsche Lande » englobaient donc toute la région du Rhin moyen et toute la Franconie. C’est à des membres de cette puissante famille que nous devons trois des plus magnifiques châteaux de cette époque : Pommersfelden I 71 1-1 718 , Wurzbourg 1720-1744) et Rruchsal (1720-1 752 .

Le Château de Pommersfelden en Franconie, construit pour Lothar Franz von Schônborn, archevêque de Mayence et évêque de Bamberg,

I. Le palais électoral de Trêves avait été construit par Joli. Seiz, élève de B. Neumann.

L’ART EX ALLEMAGNE

est le prototype des châteaux allemands du xvnr siècle. Il affecte la forme d'un fer à cheval, avec des ailes en saillie terminées par des pavillons; un escalier grandiose à double révolution conduit à la salle des fêtes du bel étage. On 1 attribue à Johann Dienlzenhofer, qui venait de construire dans le style de Saint-Pierre de Home la cathédrale de Fulda et appartient à une véritable dynastie d architectes, scindée en deux branches dont l une s’établit en Franconie et l’autre en Bohême.

Si remarquable qu il soit, le château de Pommersfelden n est, pour ainsi dire, (pie la préface de la Résidence <le Wurzboury, ( pii devait glorifier

Phot. Neue Phot. Gesellschaft.

Fir,. 159. — B. Neumann et Boffrand : Château de Wur/.bourg.

avec encore plus d’éclat la puissance de la maison des Schônborn et éclipser toutes les autres résidences princières de l’Allemagne occidentale. Ce palais colossal, commencé en 1720 par le prince-évêque Philipp Franz von Schônborn, et achevé en 1744, est le chef-d’œuvre le plus grandiose du style b a roque allemand.

L’architecte à qui revient l’honneur de l'avoir conçu est Balthasar Neumann (1687-1755), né à Eger en Bohême, mais élevé en Franconie. Avant d'adopter définitivement les plans du jeune artiste, le princeévêque voulut prendre l avis des architectes qui faisaient autorité : il consulta d’abord Maximilien von Welscli, l’architecte de son oncle, le prince-évêque Lothar Franz, (jui avait construit dans le plus pur goût français le charmant pavillon de La Favorite , près de Mayence, reflet du château de Marly. Puis en 1725 il expédia Neumann à Paris, muni d’une recommandation du cardinal de Bohan qui, en sa qualité d’évêque de

T. VII

Strasbourg, était sufTragant de Mayence; tout en étudiant l'architecture et la décoration française « allerneyester Fasson », Neumann avait ordre de soumettre ses plans à Robert de Cotte et à BofTrand De Cotte déclara « qu’il y avait là beaucoup de la manière italienne, mais avec quelque chose d’allemand s », et proposa certaines modifications. BotTrand prétend de son côté dans son Livre d' Architecture que « le projet général de 1 édi lice fut formé en premier lieu par l’évêque de \\ urz-

bourg et par M. Neumann, habile architecte, sur lequel projet le prince lui proposa d’aller en 1724 sur les lieux où il rédigea et lit les plans, élévations et profils de ce palais ». Il est difficile de préciser la part de collaboration des deux architectes parisiens. Mais, quel que soit le profit que Neumann ait pu retirer de son voyage d’études à Paris, il semble bien qu'il n'ait apporté à ses plans que des corrections de détail.

En effet, bien (pie limitation de \ ci sailles soit flagrante dans le plan de la majestueuse cour d'honneur et l’ordonnance du corps de logis principal en retrait entre deux avantcorps symétriques, la Résidence de Würzbourg est plus foncièrement allemande qu'on ne le croit généralement. Tandis que Versailles est un amalgame d'architectures diverses où l'on discerne l’apport successif de Le Vau, de Mansart, de Gabriel, Würzbourg est une œuvre d'une merveilleuse unité de style, construite d un seul jet par un seul artiste à la fois architecte, sculpteur cl stucateur, qui fit exécuter d'après ses dessins toute la décoration des façades et des appartements. L’avant-corps arrondi de la façade du jardin et surtout le grand escalier, que Tiepolo décora (Mi 1 77*0 de fresques splendides, n'ont pas d’équivalents à \ ersailles. Enfin le goût de la décoration n’a rien de français; la forme

1. K. Lohmeyer, Die Driefe 11. Xemnanns vonseiner l‘ari$er Stiulienreise, Düsseldorf, 1911.

2. « Dass es viel auf die italienisch Manier und etwas teutsches dabey wâre. »

Phot. Neue Phot. Gescllschaft.

Fig. 160. — B. Neumann : Château du Wurzbourg. Façade sur le jardin.

L’ART EX ALLEMAGNE

sinueuse des frontons, la profusion des ornements, <pii d ailleurs n empêche pas 1 édifice de conserver, grâce à la beauté de l'ordonnance et à la justesse des proportions, toute sa majesté, confèrent à ce Versailles fran-

conien un caractère original.

Le Château de Bruchsal , construit dans le pays de Bade par un autre membre de la famille Schônborn, Damien Hugo, évêque de Spire, forme un ensemble aussi gigantesque, dont l'achèvement ne demanda pas moins de trente-deux ans (1720-1752). Le plan d’une sévère unité, qui présente un corps de logis relié à des ailes par des galeries, serait dû, selon Lohmeyer, à Maximilien von Welsch, suivant Hirsch, au baron Anselm von Ritter zu Grünstein : architectes mayençais, tous les deux imprégnés d'influences françaises *.

Cest en 1731 que B.

Neumann livra le modèle du magnifique escalier <jui est peut-être le chef-d’œuvre des escaliers de style baroque en Allemagne.

Moins vaste que celui de Wurzbourg, moins richement décoré que

celui de Brühl, il les surpasse tous les deux par l'ingéniosité du tracé. D'abord étroit et obscur, il devient progressivement plus large et plus clair en s’élevant jusqu’à la plate-forme circulaire du sommet, qu’une coupole inonde de lumière.

Bien que ces princes-évêques aient dépensé beaucoup plus d argent pour leurs propres maisons que pour celles de Dieu, on peut cependant citer dans les domaines des Schônborn deux églises très caractéristiques du style baroque, avec une façade bombée cantonnée de deux tours :

Fk;. Mil. — Escalier du

Phot. Gundermann.

au de Wurzbourg.

1. Leurs œuvres les plus typiques sont l’Orangerie de Fulda (1722) et la Commanderie de l’Ordre Teutonique (Deutschordenhaus) à Mayence (1720-1737).

'J(il)

VI: g lise de llanz 1710-1718 . remarquable par son plan en ellipse et l'ingéniosité de son éclairage provenant de fenêtres invisibles, comme dans nn décor de théâtre, et l'église de pèlerinage de Vierzehnheiligen ou des Quatorze Intercesseurs, commencée en 1743 sur lesplansde B. Neumann. Citons encore, dans la région de la Sarre, qui dépendait de l'électoral de Trêves, V Église Saint-Louis de Sarrebrück, par Stengel, et surtout la grandiose abbaye bénédictine de Mettlach 1 7 '28- 1771 , que Lohmeyer attribue à l'architecte saxon Christian Kretschmar.

Le style classique (h* Gabriel fut introduit en Rhénanie par l’excellent architecte J. -Ch. Mangin qui, après avoir édifié près de brèves le ravissant Châtrait de Mon aise f 1 770 . éleva à Mayence Y Hôtel de la Grande

Prévoie ( I 782 - 1 7 SC» i, que Goethe considérait comme « un petit paradis architectural ».

1 1 ne subsiste malheureusement rien de cet édifice, qui fut incendié par les Prussiens lors du bombardement de 1 71)3.

Chez les princes laïques de l'Allemagne occidentale comme chez les princes ecclésiastiques, nous retrouvons partout l'influence française. De 1613 à 1620 I ingénieur français Salomon de Caus fut attaché' au service de L L lecteur palatin et chargé de dessiner les jardins du château de Heidelberg, le célèbre llorlus I lalatinus , dont les parterres à broderie et les fontaines annoncent h' chefd'œuvre de Le Nôtre à Versailles. Après les ravages de la guerre du Palatinat, les architectes français furent chargés de réparer le mal causé par les armées de Louis XIV. Des villes neuves furent tracées, comme les bastides du moyen âge, sur un plan géométrique : Carlsruhe en éventail1, Mannheim en damier.

Jean-Clément Froimont amorça la construction de l’énorme Château électoral de Mannheim. Les travaux furent continués par Nicolas de Pigage, architecte lorrain, élève de 1 Académie de Paris, qui reçut en 1748 le litre de directeur général des bâtiments et jardins de S. A. l'Electeur palatin Charles-Théodore. C’est lui (pii traça les célèbres jardins de Selnvetzingen, près de Mannheim, conçus dans le goût de Versailles, avec I. Ee plein radial est évidemment emprunté à Versailles.

L’ART EX ALLEMAGNE

un grand hémicycle et une allée majestueuse dans l’axe du château ; il sema dans les bosquets du parc de charmants pavillons : le Badehaus 1769), le Temple d'Apollon 1774). Pi *ès de la seconde résidence des Electeurs palatins à Düsseldorf, il dirigea la construction du petit château de plaisance de Benrath (1756-1760) : pavillon à un étage, d'une gracieuse simplicité, type charmant du « Gartenscliloss » à la française.

A Darmstadt, Jérémie de la Fosse élabore des plans pour la reconstruction du château grand-ducal. Pierre Patte est architecte de S. A. S. Mgr le prince Palatin, duc régnant de Deux-Ponts.

Le pays de Bade et le Wurtemberg n’échappent pas davantage à l'influence française. Le margrave de Bade-Durlach s’adresse à Louis- Philippe de la Guêpière 1715-1775 pour tracer les plans du château de Carlsruhe 1 et consulte Louis, l’architecte du théâtre de Bordeaux, « sur la manière de fermer la cour de ce château ». Le château de Stuttgart, commencé par Betti, est continué à partir de 1752 par L.-Ph. de la Guêpière qui dans les pavillons de Monrepos et de La Solitude crée des modèles charmants d’architecture parisienne.

II. — Munich. — La capitale des Electeurs de Bavière, qui, à partir du xvip siècle, évince Augsbourg et Nuremberg, était prédestinée par sa situation géographique à être la porte de l'Italie. L’influence toute-puissante du catholicisme et notamment des Jésuites devait y introduire l’art ultramontain de la Contre-réforme. Nous avons déjà vu que V Eglise Saint- Michel, construite par Guillaume le Pieux pour les Jésuites 1582-1597), n’était, avec sa nef unique voûtée en berceau, qu’une variante du Gesù de Borne. Au xvne siècle, le mariage de l’Electeur Ferdinand-Marie (1651- 1679) avec une princesse de la maison de Savoie favorisa l’invasion des Italiens. Le monument le plus typique de son règne est V Eglise Saint- Gaétan ou des Théatins, construite en 1665 par Agostino Barelli de Bologne sur le modèle d’une église de Borne, Saut' Andrea délia Yalle. Le plan primitif ne comportait pas les deux tours latérales de la façade, qui furent ajoutées après coup en 1765 par Guvilliès.

Le goût italien s’affirme encore dans l’œuvre des frères Cosme Damien et Egid Quirin Asam, architectes, stucateurs et peintres d'une incroyable fécondité, qui se formèrent à Borne de 1711 à 1714. La petite Eglise Saint - Jean-. Xépomucène, bâtie à leurs frais à côté de leur maison 1755-1740), est une bonbonnière où s’affiche effrontément, comme dans une salle de spectacle, le rococo le plus dévergondé.

Mais ce feu d’artifice marque le suprême effort de l'italianisme bava-

1. C,f. Papiers et manuscrits de la margrave Caroline-Louise de Bade-Durlach. — Dans sa monographie du château de Carlsruhe (191 1 . Gutmann reproduit en appendice le projet de l’architecte L.-Ph. de la Guêpière.

rois. Avec l’Électeur Max-Emmanuel 1079-1726), 1 allié fidèle de

Louis XIV . le beau-frère du dauphin, le goût français pénètre à Munich : il triomphe pendant tout le xvmc siècle sous les Electeurs Carl-Albert 1726-1745) et Max-Joseph III (1745-1777).

La Résidence électorale de Munich avait été en grande partie achevée au xvic siècle. C’est dans les environs de leur capitale que les Électeurs, à l'exemple du Roi Soleil, se construisent de nouveaux châteaux. Schleissheim et Xymphenburg , les deux constructions les plus importantes de l’époque, sont deux pastiches de \ ersailles. On sait qu au XIXe siècle le roi Louis II éprouva le besoin de doter la Bavière d’une troisième contrefaçon de Versailles, qui se dresse mélancoliquement dans une île du lac marécageux d’IIerrenchiemsee.

Joseph Effiler, le principal architecte du château de Schleissheim, était d’origine bavaroise, mais d’éducation toute française. Il avait été envoyé en 1706 à Paris, et collabora sous la direction de Boffrand au palais que l’Electeur de Bavière Max-Emmanuel, qui vivait alors en France, se (il construire à Saint-Cloud.

Pour décorer Schleissheim dans le goût français, l’Électeur avait songé dès 1704 à l’architecte Alexis Delamaire. Pendant son séjour à Paris, il s’adressa à Robert de Cotte, l’architecte à la mode, avec qui son frère Joseph-Clément, le prince-évêque de Cologne, était en étroites relations. L" Inventaire des desseins et autres papiers renfermés dans les portefeuilles de Monsieur de Cotte , conservé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, ne renferme pas moins de vingt et un projets se rapportant au château de Schleissheim1.

L’état des finances bavaroises ne permit pas d’exécuter ces projets. Mais il est certain qu Effners’en inspira, lorsqu'on 1719 il prit la direction des travaux amorcés en 1701 par Enrico Zuccali. La décoration de Schleissheim est, avec l’ornementation des riches appartements (Reiche Zimmer) de la Résidence de Munich, son œuvre capitale.

Effner travailla également au château de Nymphenburg commencé par Agostino Rarelli. Deux charmants pavillons disséminés dans le parc : Pagodenburg (1716) et Radenburg 1 7 1 S ; , mollirent à quel point ce Bavarois s’était assimilé Part français. Son rôle cesse au moment où apparaît Cuvilliès.

François Cuvilliès1, né à Soignies dans le Hainaut en 1695, vint à Munich à la suite de l’Électeur Max-Emmanuel après la paix de 1715.

1. Haittmann, Hic Entwiirfe Robert de Cottes fiir Schloss Schleissheim, Miinchner Jahrbuch, 1911.

‘2. L’orthographe de son nom est flottante. Dans certains documents, il est appelé « le nain Couvillier à cause de sa petite taille.

Son tils, François Cuvilliès le jeune ( 1 731-1 777), formé à Paris sous Blondel, est surtout connu par son projet de - Vitruve bavarois ».

Ce prince l’envoya à Paris en 1720 pour étudier l’architecture sous la direction de François Blondel.

Il débuta sous les auspices de l’Electeur de Cologne, Clément- Auguste, fils de Max-Emmanuel, qui l'appela en 1728 à Bonn pour décorer avec Leveilly le château de Brühl. Dans le parc du château, il construisit dans le plus pur goût français le pavillon de chasse de Fnlkenlust. A Munich, où il reçut le titre de « Ilofbaumeister », il collabora en 1727 à la décoration des chambres de parade de la Résidence.

Mais ses deux réussites les plus heureuses, véritables chefs-d’œuvre du rococo bavarois, sont le Pavillon de chasse d' Amalienburg (1734-1739) dans le parc de Nymphenburg : charmant édicule circulaire à coupole surbaissée, d’une ornementation ravissante, et le Residenztheater de Munich (1751-1753), dont la petite salle blanc et or est le cadre idéal pour les opéras de Mozart. C’est le rococo français qu’il importe en Allemagne, mais il l’adapte adroitement à ce milieu provincial, non sans lui faire perdre un peu de sa finesse et de sa légèreté.

L’architecture religieuse a produit «à cette époque en Bavière et en Souabe, comme dans les pays limitrophes : la Suisse et l’Autriche, des œuvres de grande valeur. Cuvilliès collabora avec Joli. Midi. Fischer à Y Eglise Sainl-Micliel de Berg am Laim (1758-1744), fondation de l’Electeur de Cologne. C’est l'époque des grandes abbayes bénédictines de Weingarten, près de Ravensburg (1715-1722), dont l’église à coupole construite par Franz Beer devait dépasser en grandeur toutes les églises de l’Allemagne, d Otiobeuren, près de Memmingen (1757-1766), chef-d’œuvre de J.-M. Fischer, l'édifice de style rococo le plus important de l’Allemagne du Sud, de Wiblingen, près d’Ulm (1772-1 781), le dernier des grands édifices religieux de la Souabe, encore baroque par son plan, mais trahissant déjà par ie détail des formes une recherche de simplicité classique. Dans les trois églises de pèlerinage de Steinhausen, de Günzburg (1755) et de Wies, Dominique Zimmermann rivalise avec Fischer pour la hardiesse d’invention et l'ingéniosité du plan.

En Suisse, il faut citer les deux célèbres abbayes bénédictines d Einsiedeln (Notre-Dame-des-Ermites), reconstruite après un incendie (1704-1720), et de Saint-Gall, dont l'église de style rococo a été bâtie de 1 756 à 1 765.

III. — Vienne. — L’architecture baroque a marqué de son empreinte la plupart des villes de la monarchie danubienne, mais avant tout la capitale : Vienne, la ville « baroque » par excellence.

Cet épanouissement du style baroque s’explique par des affinités psychologiques et par des circonstances historiques. Par son côté théâtral, l’art baroque convient à merveille au caractère viennois. D’autre

part, l’année 1 (>87» , date du siège de Vienne, (pii pour la seconde fois arrêta l’invasion des Turcs, marque le début d'une ère nouvelle dans l’histoire artistique de la capitale. Avec la Renaissance, les architectes italiens avaient pénétré en Autriche comme en Bavière, et la Contreréforme, dirigée par les Jésuites, avait favorisé leur invasion. Après 1685, c’en est fait de la prépondérance des Italiens.

L’exaltation de lorgueil national, la nécessité d’effacer les dévastations commises par les Turcs font alors surgir des ruines accumulées une ville neuve, véritablement impériale.

C’est sous le règne des empereurs Léopold Ier 11)57 - 1705 , Joseph 1er 1705-1711 et Charles VI 1711-1740) que le style baroque parvint à

Vienne à son apogée, grâce au génie de deux grands architectes : Fischer von Erlach et 1 1 i Idebrandt.

Johann Bernhard Fischer von Erlach était né à Graz; en 1050. Après avoir été formé à Rome à l’école de Carlo Fontana et d’Antonio del Grande, il til ses débuts comme sculpteur en collaborant à la décoration de la colonne du Graben et du mausolée de 1 empereur Ferdinand 11, à Graz.

Sa première construction monumentale à \ ienne est le Palais Scliwarzenberg 1097-1705), dont le beau jardin tut dessine par Jean Trehet : c’est le premier des nouveaux palais de 1 aristocratie viennoise. Au palais Scliwarzenberg succédèrent le Palais Scliônborn , le Palais Trautson, I llôtel du prince Eugène de Savoie Ministère des finances, la Chancellerie de Bohême (Ministère de I Intérieur et, a Prague, le Palais ( .lain- Gallas 1707 . Le parti qu'il adopte dans la plupart de ces hôtels est d un effet grandiose : le rez-de-chaussée en ordre rustique forme soubassement et sert, pour ainsi dire, de socle à un ordre colossal de pilastres, «pii réunit le bel étage et les mezzanines. Un avant-corps lait généralement saillie sur la façade pour l’animer du vigoureux contraste des ombres et des lumières. Les portails, flanqués parfois d’atlantes «pii soutiennent un balcon, forment le principal motif décoratif.

Ses vastes projets pour la Ilofburg impériale et le château de plai-

Phot.Xévy lils cl C"

Fig. 165. — J. 15. Fischer von Erlach :

Palais Schwarzenbersr, à Vienne.

L’ART EN ALLEMAGNE

sauce de Schônbrunn ne reçurent qu’un commencement d’exécution. Mais ils furent continués par son fils, Josef Emanuel Fischer von Erlach 1(395-1742), qui, après un voyage d'études à l’étranger, acheva la Bibliothèque de la Cour Hofbibliothek , dont la grande salle ovale passe à juste titre pour la plus belle « librairie » du monde, et la Chancellerie Impériale. Le style de ces édifices est un mélange de sévérité française et de luxuriance italienne.

Vienne doit encore à Fischer Y Eqlise votive Saint-Charles- Borromée, élevée par l'empereur Charles VI en commémoration de la grande peste de 1715. Les travaux qui lui furent confiés, à la suite d’un concours auquel prirent part Ilildebrandt et le décorateur G a 1 1 i Bibiena, durèrent de 1716 à 1757. L’église, sur plan elliptique, est surmontée d’une puissante coupole. La façade, purement décorative, présente un péristyle d'ordre corinthien, avec deux ailes percées de portes pour le passage des voitures. En guise de tours se dressent de part et d’autre deux colonnes triomphales ornées, — à l’instar de la colonne Trajane, — de bas-reliefs en spirale. Ces

Phot. J. \\ hla.

Fig. 164.

Escalier du palais Kinsky.

à Vienne.

deux colonnes forment avec la coupole qu’elles encadrent une combinaison plus pittoresque qu'organique.

Le grand rival de Fischer, Johann Lukas von Hildebrandt 1668-1745), né à Gènes, de parents allemands, avait, lui aussi, étudié à Rome sous Carlo Fontana. Dans ses trois œuvres capitales : le palais Kinsky et le Belvédère de Vienne, le château Mirabell à Salzbourg, il se distingue par une fantaisie plus gracieuse, un goût plus marqué pour l'ornementation.

Le Palais kinsky, construit de 1709 à 1715 pour le feld-maréchal Daun, et le petit Palais Mirabell à Salzbourg, « folie » charmante des

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princes-évêques, ont tous les deux des escaliers monumentaux sur la balustrade desquels batifolent d'espiègles putti. Le Belvédère lG94l72i , palais d'été du prince Eugène de Savoie, situé jadis hors de la vieille ville sur une éminence d'où la vue s’étendait jusqu’au Danube, aujourd'hui englobé, comme le palais de Schonbrunn, dans les quartiers neufs de Vienne, se compose de deux pittoresques batiments, reliés par un magnifique jardin à la française : le petit Belvédère, qui servait d’habitation au prince, et le haut Belvédère, destiné aux réceptions et aux fêles. La décoration, à laquelle participèrent Claude Le Fort du Plessv, Dorigny, Ignace Parrocel, reflète les goûts français du prince Eugène.

Phot. Lévy fils cl C“.

Fig. 165. — Lukas von Hildebrandt : Palais du Belvédère ( 1094- 1724). à Vienne.

Avec Charles VI finit la période d’éclat du style baroque viennois. Les grands projets restent en suspens. La Hofburg ne devait être achevée dans le style de Fischer von Erlacli qu'en 1890. .Marie-Thérèse s’intéressa surtout au Balais de Schonbrunn , le Versailles autrichien, commencé en 1695 par Fischer. Simple pavillon de chasse à l'origine, ce palais lut transformé en résidence d’été par l'architecte Nicolas de Pacassi, qui y travailla depuis 1714. Tout en haut du parc, dessiné dans le goût français par Jean Trehet, Ferdinand von Ilohenberg dressa en 1775 la Glorielte.

L'architecte le plus remarquable de cette époque est le Français Jean-Nicolas Jadot, qui avait accompagné en Autriche François Pr de Lorraine, époux de Marie-Thérèse. C’est à lui qu’est dû h' Balais de I Académie des Sciences 1755-1755), l'ancienne Université, dont on a pu dire qu'elle était « le plus noble monument du style rococo en Autriche ».

Dans les provinces de Haute et Basse-Autriche, des couvents gigantesques rivalisent avec les couvents de Souabe et de Suisse, avec

L’ART EN ALLEMAGNE

Weingarten et Saint-Gall. Les Carlone bâtissent Saint-Florian. Donato Felice d'Allio reconstruit, en 1729, le couvent de Klosterneuburg. Mais le chef-d'œuvre de cette architecture monastique est le Couvent de Melle, sur le Danube, conçu par Jakob Prandauer : l'église, avec ses deux tours et sa coupole dominant la masse imposante des bâtiments conventuels, se dresse sur une crête surplombant le lleuve comme sur un haut piédestal. C’est le plus grandiose et le mieux conservé des couvents bénédictins de style baroque.

A Prague, qui est après Vienne la ville de l’Europe centrale la plus

Phüt. .1- Whla.

Fig. 160. — Jakob Prandauer : Couvent de Melk, sur le Danube.

riche en monuments d'architecture baroque, nous retrouvons la dynastie dos Dientzenhofer, famille d’architectes franconiens, dont une branche émigra en Bohême. Ivilian Ignaz Dientzenhofer (1689-1751) achève YEylise Saint-Nicolas, puissant édifice à coupole dans le style de Borromini, commencé par son père Christophe : outre de nombreuses églises, il construit le majestueux Calais Piccolomini, qui continue la série des magnifiques résidences de l’aristocratie bohémienne : palais Nostitz, palais Czernin, élevés à la fin du xvne siècle dans le style des palazzi italiens.

La Silésie, qui, à cette époque, faisait encore partie des possessions autrichiennes, se rattache à l'école viennoise, comme le prouvent l'église des Jésuites et l’Université de Breslau.

HISTOIRE DK L’ART

IV. — Dresde. — Dresde était restée jusqu'au xvi* siècle une ville insignifiante. A l'époque de la Réforme, le centre artistique et intellectuel de la Saxe était Wittenberg, où Frédéric le Sage avait appelé Luther et Cranach. Mais, en 1098, l'Electeur Frédéric-Auguste se lit élire roi de Pologne sous le nom d'Auguste II Auguste le Fort ; sous son règne et sous celui d’Auguste III, la chétive capitale des bords de l'Elbe se mua en résidence royale. Malgré les ravages du bombardement que les Prussiens lui firent subir en 1760, aucune ville allemande n'a mieux gardé l’empreinte du style rococo. Les vedule d'une exactitude documen-

Phot. Lévy fils cl C".

I ic.. lin. — Daniel Poppelinann: Le Zwinger (171 1-1722), à Dresde.

taire de Bernardo Bellotto, dit Canaletto, permettent de reconstituer 1 aspect qu elle présentait au xvme siècle.

Auguste h* Fort avait été en 1087 à la cour de Louis XI\ . Dès son avènement, en 1698, il chargea l'architecte français Raymond Le Plat, son « premier architecte », de transformer dans le goût de \ ersailles une série de pièces de la vieille Burg électorale.

A l’occasion de la visite du roi de Danemark, en 1709, il eut l’idée de faire élever, sur un terrain compris dans un bastion des fortifications et appelé pour cette raison Z wiiujev , un amphithéâtre en bois avec des tribunes permettant d'assister commodément aux carrousels, tournois et divertissements de toute sorte (pii constituaient le programme des fêtes. C’est ce décor provisoire que le génie (h* Matthaus Daniel Poppelinann cristallisa en matériaux durables de 1711 à 1722.

L 'architecture à la fois pompeuse et légère du Zwinger est bien une architecture de fêtes; elle n'a rien de commun avec la lourdeur massive

du château royal de Berlin, qui s’élevait à peu près à la même époque. C’est déjà le style rococo qui s’épanouit dans foule sa grâce.

Le palais affecte la forme d’un grand rectangle dont les côtés s'incurvent en hémicycle. 11 est bordé de galeries basses à toit plat, servant d’orangeries; des pavillons à un étage, formant tribunes, s’élèvent aux angles et dans les axes du décor : ils sont ornés à profusion de termes, de statues allégoriques, d’écussons. Un des côtés du rectangle, — celui qui s’étend du

côté de l’Elbe, — était resté ouvert : on en a conclu, sans preuves,

(|ue le Zwinger était destiné à former l ava n t -cou r d ’ u n nouveau palais royal. Sur cet emplacement s’élève aujourd’hui la Galerie de peinture , construite au xixu siècle par Gottfried Semper dans un style classique sévère qui s’harmonise assez mal avec la fantaisie gracieuse des pavillons de Pôppelmann.

C’est encore à Pôppelmann, assisté, il est vrai, parles architectes français Zacharie Longuelune (1669-1748) et Jean de Bodt (1670- 1745), que revient le mérite d’avoir construit le principal palais de la ville neuve (Neustadt), sur la rive droite de l'Elbe : le Palais de Hollande ou Palais Japonais (aujourd’hui Bibliothèque), qui, dans la pensée d Auguste II, devait être le palais de la porcelaine. Son appellation primitive de Palais de Hollande vient de ce qu’au xvnc siècle les amateurs de céramique faisaient venir par la Hollande les porcelaines de la Chine et du Japon. Sur le fronton de la façade, des Japonais et des Saxons font hommage au roi des porcelaines de leur pays. Toute la décoration, commandée à la manufacture de Meissen, devait être en porcelaine, depuis le revêtement mural, les meubles, l’orgue, la chaire et l’autel de la chapelle jusqu’aux statues, aux vases et aux caisses d'orangers du jar-

Fig. 168. — Daniel Pôppelmann :

à Dresde.

Phol. Lévy fils et C'°.

Pavillon du Zwinger,

din qui descendait vers l’Hlbc. I )<* cette originale fantaisie, rien ne s'est conservé.

A côté du Zwinger et du Palais .Japonais, deux églises remarquables : l’église protestante de la ville Frauenkirche} et l'église catholique de la cour Ilofkirche'', témoignent encore à Dresde de la vitalité de l'architecture baroque et rococo.

La Frauenkirche, qui / remplace une vieille église

du xivc siècle que le magistral fit jeter bas en 17‘JT.est due au maître charpentier Gcorg Bahr. C’est la tentative la plus heureuse qui ait été faite pour adapter le plan basilical au culte protestant. Une haute coupole toute en pierre, coiffée d une svelte lanterne ajourée et flanquée à sa base de quatre clochetons, s'évase comme une cloche au-dessus de l’église. L’intérieur, à sept rangs superposés de galeries, concentre et. pour ainsi dire, ramasse les fidèles autour de la chaire. L’ornementation du chœur est malheureusement trop théâtrale et conviendrait mieux aune église jésuilequ à un temple protestant.

Ce caractère théâtral s’accuse beaucoup plus dans la pimpante Itofkircln', construite de I7Ô8 à 1 7 à I par l'architecte italien Gaetano Chiaveri, qui avait travaillé à Pétcrsbourg à la fin du règne de Pierre le Grand. (>n y discerne le plus curieux mélange d’influences. La silhouette du vaisseau rappelle nettement la chapelle royale du château de Versailles; au-dessus des atliques couronnés de statues fuse une tour élancée qu'on dirait (h •ssiuée par Borromini; elle est coiffée d'une petite coupole bulbeuse, qui est peut-être un souvenir de Russie.

Phot. Lévy (ils et C,e.

I le. KM). — (ieorg Bahr : Ks^lise Notre-Dame (Frauenkirche) (l726-i7ôX). à Dresde.

L’ART EN ALLEMAGNE

La différence des deux églises rococo de Dresde esl caractéristique. Dans l’église protestante de la ville, tout est subordonné à la destination pratique; dans l'église catholique de la cour, tout est sacrifié à l’effet.

V. — Berlin et Potsdam. — Si l'hégémonie française esl au moins aussi accusée dans l'Allemagne protestante que dans l’Allemagne catholique, c’est grâce à la révocation de l’Edit de Nantes. Plusieurs milliers de huguenots français, pourchassés par les dragonnades de Louis XI Y.

cherchèrent un refuge dans l'Allemagne du Nord.

Parmi ces réfugiés se trouvaient d’excellents architectes. L’un deux,

Charles - Philippe Dieusart, a exercé moins d'influence par ses constructions que par son grand ouvrage d'architecture :

Theatrum arcliitecturæ civilis, qui eut jusqu’à trois éditions en Allemagne, de 1682 à 1696. D’autres ont laissé des traces plus palpables de leur activité.

La résidence du landgrave de liesse fut complètement transformée par une dynastie d’architectes français : la famille du Ry. Paul du Ry, appelé, en 1687, à Cassel, en qualité d’architecte de la ville et de directeur des bâtiments du landgrave, commença les travaux de construction de la Ville Neuve, bâtit l’église française et l'Orangerie (1701-171 l\ non loin du célèbre Bain de marbre (Marmorbad), qu’un autre Français, Pierre Monot, décora en 1720 de charmants bas-reliefs. Son fils Charles construit, en 1751, la Vieille Galerie de tableaux. Son petit-fils, Simon-Louis du Ry, élève le Muséum Fredericianum 1769), achève, dans le style rococo, le château de Wilhelmstal et construit le célèbre Château de Willielmslwhe (1 786-

Phot. Lévy fils el ü”

Fig. 170. — Gaetano Chiaveri : Église de la Cour (Hofkirche) (1738-1751), à Dresde.

1794), dont 1rs magnifiques jardins on terrasses furent dessinés dans le goût des jardins de la villa d'Este par le Romain Guernieri.

Berlin profita plus qu’aucune autre ville allemande de l’exode des protestants français. Le Grand Electeur 1640-1688 les accueillit à bras ouverts dans sa résidence, qui n’était guère, à la paix de Westphalie, qu'une bourgade malpropre aux maisons de bois. La petite agglomération de Berlin-Kôlln s’agrandit dequartiers nouveaux Friedrichswerder, Dorotheenstadt), tracés sur un plan régulier, à la française. La célèbre promenade « Sous les Tilleuls » relia le château électoral à la forêt giboyeuse du Tiergarten. Devant le château, le « Jardin de plaisir » Lustgarten fut dessiné dans le goût de Le Nôtre.

A vrai dire, l'influence hollandaise reste encore prépondérante. Le Grand Electeur avait passé sa jeunesse dans les Pays-Bas et y avait épousé la fille du prince d’Orange. Il fit venir à Berlin toute une colonie d’artistes hollandais, entre autres l’architecte Johann-Arnold Nering, le précurseur le plus remarquable de Scldüter, qui construit, en 1685, la Porte de Leipzig Leipziger l oi’ , ornée de trophées et de statues d'esclaves enchaînés. La plupart de ses constructions, qui avaient un caractère dé simplicité bourgeoise, ont depuis longtemps disparu.

En 1701, l'Electeur de Brandebourg, Frédéric III, devient roi de Prusse sous le nom de Frédéric Ier. C’est sons ce règne fastueux que Berlin, promu du rang de résidence électorale au rang de résidence royale, prend place dans le groupe des villes d'art de l’Allemagne. Dans son désir puéril de rivaliser avec Louis XIV, le nouveau monarque n’épargne rien pour donner plus d’éclat à sa cour et à sa capitale. Berlin lui doit ses deux plus beaux monuments : l’Arsenal et le Château.

Dès lors, l'influence hollandaise cède le pas à l’influence française. Là1 Arsenal Zeughaus) est une œuvre de caractère essentiellement français. Dans son précieux recueil gravé de 1753 : l 'ne des Palais et Maisons <le Plaisance de Sa Majesté le Boy de Prusse, J. -B. Brœbes, élève de Marot, « capitaine ingénieur et architecte de Frédéric Ie1 », attribue formellement le projet de façade de l'Arsenal à François-Blondel, le célèbre architecte de Louis XIY ’. La construction fut commencée en 1695, sous la direction de Nering; mais il mourut presque aussitôt, et c’est un Français, Jean de Bodt, protestant émigré, entré en 1790 au service du roi de Prusse, qui donna à h Arsenal son aspect définitif, en remplaçant l’attique du plan primitif par une balustrade surmontée de trophées et en accentuant la ressemblance de la façade avec la Colonnade du Louvre, de Perrault. Enfin, bien que la décoration plastique soit, en grande partie.

I. -I.a gravure de Brœbes porte cette mention : « Façade de l’Arsenal royal de Berlin, du dessin de M. Blondel -. D’après Gurlitt, Blondel serait venu lui-mème à Berlin pour élaborer ce projet.

L’ART EN ALLEMAGNE

l’œuvre de Sclilüter, c'est le Français Ilulot qui fut chargé de sculpter, au-dessus du grand portail, l’effigie du roi Frédéric Ie1'.

Néanmoins, cette construction massive, terminée en 1706, porte déjà la marque du « style berlinois ». La robustesse de ses lignes, la sobriété de sa décoration lui donnent un caractère de sévérité, d’austérité, qui convient à merveille à sa destination guerrière. N’est-il pas symbolique que la première grande œuvre d’architecture de cet Etat, essentiellement militaire, ait été non pas un palais, mais un Arsenal?

Le nom de Sclilüter (16(H-I 714), le plus glorieux des artistes berlinois, est indissolublement lié à la construction ou plutôt à la recon-

Phot. Champagne.

Fig. 171. — François Blondel et Jean de Rodt : L’Arsenal (Zeughaus), à Berlin.

struction du Château royal. La vieille Burg des margraves, dont il subsiste encore quelques pittoresques vestiges en bordure de la Sprée, ne pouvait, malgré les transformations qu'elle avait déjà subies à la Renaissance, sous la direction de Kaspar Theiss et d’un aventurier italien, le comte Bocco Guerini de Lynar, satisfaire le goût de faste de Frédéric Ier. Il demanda à Sclilüter, qui venait d’achever pour le roi de Pologne Jean Sobieski le palais d’été de Willanow (Villa nova), près de Varsovie, un plan complet de reconstruction.

Ce plan grandiose, reproduit dans le recueil de Brœbes, groupait autour d’une Place Royale, s'ouvrant sur la Sprée, tout un ensemble de constructions monumentales. Dans l’axe de la place, la Sprée était franchie par le Pont Long Lange Brücke), orné de la statue équestre du Grand Electeur. Au fond, se dressait la cathédrale (Do ni , dont la coupole, flanquée de quatre clochetons, rappelait Saint-Pierre de Rome. La place était encadrée, à gauche, par les Grandes Ecuries (Marstall , à

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droite, par le Château royal. L'ampleur de ce plan est d'autant plus remarquable que Berlin n’était, à cette époque, qu'une petite ville de vingt mille habitants. Il semble (pie Schlüter ait pressenti ses grandes destinées.

La Place Royale de Berlin est restée à l'état de projet, et le château lui-mème n'a pas l'homogénéité qu’eût souhaitée Schlüter. Néanmoins, il l'orme, malgré quelques disparates, un bloc architectural d’une puissante majesté. Les deux façades sont très adroitement différenciées. La façade principale, qui donne sur la place du Château, du côté du vieux Berlin, est d’une simplicité grandiose : un re/.-de-chaussée massif forme soubassement : deux groupes de quatre colonnes corinthiennes soulignent l'emplacement des portails. La façade qui donne sur le Lustgarten, b' jardin de plaisance, est, comme il convient, moins sévère : les colonnades sont remplacées par des caryatides qui supportent les balcons.

La partie la plus remarquable de l’édifice est la grande cour intérieure encadrée de deux rangées d’arcades. Les colonnes et les pilastres géminés, dont l'alternance est favorable aux jeux de l’ombre et de la lumière, font valoir la simplicité toute unie de l’étage supérieur couronné par une balustrade.

Qu’il y ait, dans celle conception, des souvenirs italiens et français, ce n est pas douteux. Le système de la façade procède du Palazzo Madama ; l’ordonnance de la cour doit beaucoup au Louvre de Bernini et de Perrault. Néanmoins, Schlüter a fait, en amalgamant ces réminiscences, œuvre personnelle. Sa virtuosité éclate surtout dans la décoration intérieure, pompeuse, sans surcharge . Les groupes en stuc des Quatre Parties du Monde, qui décorent les portes de la Salle des Chevaliers , font honneur aux ressources d'un talent aussi bien doué pour la sculpture que pour l’architecture.

Malheureusement, Schlüter ne put mener son œuvre jusqu’au bout. Le scandale de la Tour de la Monnaie, sorti* de château d’eau et de beffroi, dont il avait insuffisamment étudié les fondations et qui, malgrétous les travaux de consolidation, dut être finalement rasée pour éviter une catastrophe, fut habilement exploité par ses rivaux. Il dut résigner. <-n I 7 0(5, la direction des travaux du château. Brisé par celle disgrâce, il continua cependant à produire, et la Loge maçonnique Royal ï ork, sa dernière œuvre* à Berlin 1712), simple « maison des champs », bâtie pour le ministre d’Llnt von Kameke '. témoigne de la souplesse d un talent qui passe sans effort de la pompe du baroque à la grâce du rococo.

Plus tard, à la mort de Frédéric Ier, ne trouvant plus de travail à Berlin, il accepta les offres du tsar Pierre le Grand, qui le pressait de

I. ( '.et te maison <le campagne » de la Dorotheenstrasse est depuis longtemps englobée dans la ville et étouffée entre de liantes maisons de rapport.

L’ART EN ALLEMAGNE

venir à Pétersbourg ; c'est là qu'il mourut, en 1714, quelques mois à peine après son arrivée.

La constrcution du château fut continuée par un Suédois d’origine allemande : Joli. Friedrich Eosander K570-1729 , surnommé Gollie,- parce qu’il était né en Gothie. 11 prolongea les deux façades, au détriment des proportions très judicieusement calculées par Schlüter, afin d’obtenir de longues enfilades de pièces à l'instar de Versailles. Son œuvre propre est la pompeuse façade occidentale, dont le grand portail, en forme d’arc de triomphe, est imité de l'Arc de Septime Sévère. L’effet de cette façade a été complètement modifié au xixe siècle par l’architecte Stüler, qui,

en 1845, dressa, au-dessus du portail d'Eosander, une chapelle octogone, dont la coupole domine la masse du palais.

Le roi-sergent Frédéric-Guillaume lpl 1715-1740 . aussi parcimonieux (pie son père était prodigue, supprima radicalement toutes les dépenses somptuaires. 11 transforma le Lustgarten en champ de manœuvre et congédia tous les architectes du règne précédent : Schlüter, Eosander, Jean de Bodt, qui furent obligés, b un après l'autre, de quitter le service de la Prusse.

Cependant, Berlin lui doit trois places régulières : le Quarré (Pariser Platz, l’Octogone Leipziger Platz) et le Bond-point (Belle-Alliance Platz', qui s’ouvrent au débouché des trois principales artères de la ville : les Tilleuls, la Leipziger Strasse et la Friedrichstrasse. La plupart des églises, construites économiquement en bois, n’ont pas survécu, saut le charmant clocher, très effilé, de l’église paroissiale, qui a peut-être été conçu par Jean de Bodt. Les deux églises à coupole de la Mauerstrasse :

HISTOIHK DK L'ART

‘27 il

I (‘g- lise Bohémienne el 1 église de la Trinilé, simples salles de prêche (jui remplacent la net’ catholique, sont intéressantes comme types d église protestante sur plan circulaire.

Frédéric le Grand 1740-17X0), qui avait hérité des goûts de son grand-père Frédéric 1", était tout acquis à l”arl français. L artiste qui sul le mieux réaliser ses idées est Georg Wenzel von Knobelsdorff l(il)!)- 177)0, dilettante 1res bien doué qui, avant de devenir architecte, avait élé d'abord officier, puis, élève du peintre Pesne. Frédéric, qui 1 avait déjà employé, avant son avènement, à son petit château «lu Rheinsberg, décida, une fois roi, de lui faire faire un voyage d études à Paris, el, à son retour, en 1745, il le chargea de construire Y Opéra de Berlin : temple dédié à Apollon et aux .Muses, dont la sobre façade est ornée d’un péristyle de six colonnes corinthiennes. Cet éditice, malheureusement très adultéré par des remaniements, devait, dans l'esprit de Knobelsdorff, faire partie d’un grand décor architectural, le Forum Fredericianum, qui, groupant en face de l'Opéra les deux Académies des Beaux-Arts el des Sciences, aurait été le centre artistique et intellectuel de Berlin. Le Forum de Frédéric-le-Grand, conçu par Knobelsdorff, n’eut pas un sort plus heureux que la Place Royale de Frédéric Ier, rêvée par Sehliiter.

Les autres constructions du Berlin de Frédéric II sont d'un intérêt moindre. Le Hollandais J. Boumann I 700-1 77(i reproduit le schéma des hôtels parisiens : un corps de logis en retrait, dont les deux ailes encadrent une cour d’honneur, dans le Palais du prince llenri , sous les Tilleuls, affecté depuis 1810 à l’Université. Le Geay construit, d’après un dessin du roi, Y Eglise catholique Sainte-IIedivige 1 1 7 47 : éditice circulaire à coupole surbaissée, analogue aux deux églises protestantes de la Mauerstrasse, mais de dimensions plus imposantes, avec un portique imité du Panthéon de Rome. Lutin, Gontard 1751-1701 ), originaire de .Mannheim, mais formé à Paris, coiffe, en 1780, les deux chétives églises du Gendannenmarkt ', élevées sous Frédéric I" par les réfugiés français Gayart el Ouesnays. de deux coupoles monumentales : pur décor de théâtre, qui rappelle les églises jumelles de la Piazza del Popolo à Rome. Ges deux coupoles de galbe élancé, «pii s'élèvent sur des tambours ornés de colonnes corinthiennes, font de la place qu'elles dominent le centre monumental du quartier de la Friedrichsladt.

Mais la grâce du « rococo » répugnait au tempérament pratique el utilitaire des Berlinois. Aussi n'est-ce pas à Berlin, mais à Potsdam, ville sans traditions, née d'un caprice royal, que le style rococo, importé de h rance, s’épanouit avec le plus d éclat. Ge \ ersailles brandebourgeois est un des endroits du monde où l’on respire le mieux l'atmosphère du

I. C’est sur cette place <|ue se trouvaient autrefois les écuries du régiment des Gens d'armes : de là son nom.

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\viue siècle. Tout y parle de Frédéric le Grand, dont ce fut la résidence favorite.

Il commença par y faire reconstruire, sur les plans de Knobelsdorff, 1 e Château de la ville (Stadtschloss), qui datait du Grand Électeur et que Jean de Bodt avait déjà remanié en 1701 en fermant la cour d’un portique circulaire, percé d’un charmant portail. La décoration intérieure est remarquable. La salle dite des bronzes est le chef-d’œuvre de deux ornemanistes suisses, formés à l’école de l'art français: Melchior Kambly et Jean-Auguste Nabi, qui s’était fait la main à Strasbourg, en collabo-

Phot. Levy fils et C,e.

Fig. 173. — G. W. von Knobelsdorff : Sans-Souci.

rant, d’après les dessins de Robert de Cotte, aux travaux du palais Rohan. Le décor de celte pièce, du style Louis XV le plus pur, est formé d’ornements en cuivre doré, qui courent, comme une légère broderie de métal, sur la blancheur des lambris dont ils sertissent les contours et soulignent les harmonieuses proportions.

Lu peu à l’écart de la ville, au sommet déterrasses qu’il se plut à orner de statues des Adam et de Pigalle, Frédéric II voulut se ménager une retraite plus intime. Le pavillon de Sans-Souci , qu’il fit construire par Knobelsdorff d’après ses propres esquisses1, est une réplique originale du Grand Trianon. La façade est décorée d’Hermès supportant la corniche. Au centre est la salle elliptique à coupole, où le grand Frédéric

1. Le plan du pavillon et des terrasses d’après une esquisse du roi est conservé au Musée Hohenzollern de Berlin.

tenait sa « Table Ronde ». La bibliothèque, avec ses lambris en bois de cèdre, est une des plus charmantes créations du style rococo.

Le Nouveau Palais lut élevé plus tard, par bravade, au lendemain de la guerre île Sept ans, de 1705 à 1700, pour prouver que cet effort ruineux n'avait pas épuisé les ressources du trésor. Le décor est beaucoup moins soigné qu'au Stadtschloss et à Sans-Souci. Les communs, d’aspect monumental, qui comportent deux bâtiments à coupole, reliés par une colonnade demi-circulaire, ont étéconstruits par Gontard 1705-1700 , d’après un projet de Le Geay.

Ces trois palais, qui constituent un ensemble inattendu au milieu de la sablière de Brandebourg, témoignent éloquemment de l'expansion du goût français au xvme siècle.

Avec Langhans, qui construit, au bout de la perspective des Tilleuls, la Porte de Brandebourg, commence, dans l'histoire de l’architecture berlinoise, une période nouvelle : c’est le début du classicisme qui va s'affirmer au xixe siècle dans l’œuvre de Schinkel.

En somme, quel que soit le talent de certains architectes allemands de cette époque, si l'on dressait le bilan de la production artistique, en commençant par déduire les noms et les œuvres qui appartiennent à V architecture italienne et à Y architecture française, on serait surpris du peu qui reste à l’actif de l'architecture allemande proprement dite. L apparente fécondité du baroque et du rococo allemands lient à ce que les historiens doutre-Rhin confondent systématiquement l’architecture allemande avec l’architecture en Allemagne.

SCULPTURE

L’histoire de la sculpture allemande au xvue et au xviu’' siècle e>l d'uni* pauvreté qui contraste avec le magnifique épanouissement de l’architecture.

La plastique de cette époque est d'ailleurs nettement subordonnée à l'architecture. Elle offre presque partout un caractère décoratif, et c'est pourquoi elle perd tant à être détachée des ensembles : palais, églises ou jardins, pour lesquels elle a été conçue.

La « petite sculpture » présente un intérêt beaucoup plus grand que la statuaire monumentale. L'est dans la sculpture on ivoire et en porcelaine que l’idéal baroque et rococo s’est peut-être exprimé de la façon la plus vivante. Mais les figurines et 1rs groupes en porcelaine do Moisson, les biscuits dos manufactures de \ vmplienburg, de Vienne et de Berlin relèvent de l'art décoratif.

L évolution «b* la sculpture passe exactement par les mêmes phases

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que les autres arts plastiques : prédominance de 1'inlluênce italienne après la Renaissance, triomphe graduel de l’art français au xvme siècle. Nous avons déjà vu l'italianisme apparaître dans les dernières œuvres de Peter \ ischer1, s’exagérer chez les petits maîtres de Nuremberg. A la fin du xvie siècle, les décorateurs et les stucateurs italiens envahissent l’Autriche et l’Allemagne du Sud. A défaut d’Italiens authentiques, on trouve dans toutes les cours allemandes des Néerlandais italianisés. Pieter de Witte (Pietro Candido est surintendant des Beaux-Arts à Munich; Alexander Colins sculpte le mausolée de l'empereur Maximilien dans l’église des Franciscains d’Innsbrück et décore la façade d’une des ailes du château de Heidelberg; Adriaen de Vries, sculpteur favori de l'empereur Rodolphe 11 à Prague, modèle les fontaines d'Augsbourg. A Berlin, Aldus Ouellyn sculpte pour la Marienkirche le tombeau du feld-maréchal comte Sparre (16(15). '

L’inlluence de ces Italiens ou de ces Romanistes néerlandais persiste longtemps dans l’Allemagne du Sud. Mais dans le Nord l’influence française, déjà très apparente dans l’œuvre de Scblüter, triomphe à Berlin,

< I u i devient au xvme siècle le centre le plus important de la sculpture allemande.

I. — Allemagne du Sud et Autriche. — Dans toute cette vaste région, à Vienne comme à Munich, à Würzbourg comme à Dresde, la sculpture présente les mêmes caractères : c’est le goût des décorateurs italiens qui prédomine, c’est-à-dire trop souvent une habileté superficielle et la recherche de l’effet à tout prix.

La tradition des grandes fontaines décoratives d’Augsbourg survit dans la belle Fontaine de Xeptnne 1652), de Christophe Richter, qui était destinée à orner la place du Marché de Nuremberg. Vendue au tsar Paul Ier en 1799, elle orne aujourd’hui le parc de Peterhof.

Les exemples les plus typiques de cet art contourné et tarabiscoté sont la colossale Fontaine 1664-1680), de style berninesque, qu’Antonio Dario élève devant la cathédrale de Salzbourg, ou la Colonne de la Peste 1687-1695), œuvre de Burnacini : véritable pièce montée sortie de l’imagination d’un décorateur de théâtre, qui se dresse à Vienne sur le (ira ben.

Le principal représentant de celle sculpture baroque italo-allemande est Balthasar Permoser 1650-1752), qui travailla quatorze ans à Florence, à l’école de Pietro da Cortona, avant de se fixer à Dresde, où il prit une part importante à la décoration du Zwiuger et sculpta la chaire de l’église

1. Notamment dans les bas-reliefs en bronze de la grille Fugger, identifiés en 1921 par M. Buttin au château de Montrottier, en Savoie. Cf. L. Rkau, Un chef-d’œuvre de la Renaissance allemande en Savoie : les bas-reliefs du château de Montrottier. Gaz. li.-A.. 1921.

catholique de la cour. Ses œuvres les plus connues sont Y Apothéose du roi (le Pologne Au (/unie le Fort et Y Apothéose du prince Eu pêne au Belvédère de Vienne 1 72 1 .

A Vienne, Georg-Raphaol Donner 10015-1741' réagit contre les contorsions du baroque. Par l’intermédiaire de son maître Giovanni Giuliani, il sidiil I influence du baroque vénitien, très apparente dans la décoration du château Mirabell. à Salzbourg, dont la grâce est un peu afTectée I 72f> . 11 passa les années les plus fécondes (b* sa vie à Bratislava Presbourg .

au service du prince primat Emerich Esterhazy 1728-1750). (-est la <pi il créa pour la cathédrale Saint-Martin, l’ancienne église du couronnement, ses œuvres capitales : le beau groupe en plomb de Saint Martin a cheval , en costume hongrois, partageant son manteau I75i , et la Statue orantedu prince primat, agenouillé devant un crucifix, (’-’est là également qu il exécuta en grande partie les figures en plomb de la célèbre Fontaine du Marche Xeuf de Vienne 1750 . Quatre divinités fluviales, symbolisant les quatre fleuves principaux de la Basse-Autriche, sont groupées autour d un bassin au centre duquel trône sur un piédestal la figure de la Sagesse. L’ensemble, sans avoir rien de puissant, est de proportions très heureuses; les figures sveltes, très élancées, rappellent le canon de 1 écolede Fontainebleau.

L’école de Munich n'est guère qu’une dépendance de 1 école vieil-

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