Par M. Jean Babelon
I n Pisanello, du modelé d'un j >ro fi 1 et du symbolisme mystérieux d'un tableau créé par sa fantaisie, composait les éléments indissociables d’un couple d images où la virlû d’un personnage trouvait son expression la plus concentrée. Art subtil, aux amples résonnances et dont la concision (Hait ricbc d’une vie à demi manifestée. Sans égaler celte puissance, à la magistrale sobriété d’un tel style, Guillaume Dupré substitua la générosité d’une imagination tout entière déployée, et tant d’ardeur naïve anime ses plus théâtrales allégories que leur saine exubérance fait oublier leur peu de naturel. Ht maintenant voici les médailles de Louis XIV. La joie profonde en est absente, l’allégresse en est superficielle comme le sourire de complaisance d’un courtisan. Le sens même de l’allégorie, la signification quasi mystique et hermétique que le Pisan avait su lui donner sont ici absolument méconnus.
II faut au roi des louanges précises littéralement rédigées en des compositions sans mystère; il ne s'agit pas de faire pressentir une âme ou deviner un caractère ; il faut raconter des faits et donner des portraits. Or, pour h; portrait, il n’est qu’un idéal : la figure de majesté; pour les faits, il n’est qu’un mot d'ordre : glorifier. Si nous ajoutons que, non même Paris, mais la cour accaparant à peu près toutes les activités, il n’était d'autre salut pour un artiste «pie de s’embrigader parmi les graveurs du roi, nous aurons, je crois, assez rendu raison de la relative médiocrité de la médaille française dans la seconde moitié du xvir siècle : elle devint avant tout un document d’histoire officielle et un procèsverbal. et ce n’est guère qu’à ce titre qu elle attire notre intérêt.
Il est malaisé de caractériser l'art de chacun des médailleurs qui immobilisèrent dans le métal la Majesté royale, parce que toutes leurs œuvres tentent de réaliser le même type, sans qu'il soit guère possible de nuancer l’expression ou de varier le rythme. Très rares sont les tempéraments originaux qu’on puisse distinguer parmi la foule, et c'est à peine si parfois on trouve quelque fantaisie dans le talent de ceux que je vais énumérer. Ce qu'il faut par contre souligner, c’est la haute tenue de l’ensemble, si l'on examine seulement la technique. Ces graveurs enrégimentés et dûment stylés furent presque toujours d impeccables artisans.
Bgrthinet. — La grandiloquence des médailles de Berthinet (Francesco Bcrtinetti, j 1086), cerclées de tores et de guirlandes, la magnificence toute superficielle de ces portraits du roi aux abondantes et mousseuses perruques, dénoncent l'origine italienne de ce tumultueux artiste. Il était né à Ostie, « il étoit très bien fait de sa personne, [avoit] un nez aquilain, les cheveux noirs et frisez, le visage très blanc, quoique Italien, une tête tout à fait romaine, et surtout un grand front qui pronostiquoit, dès ce temps là, un grand fond d’esprit ». C’était un adroit sculpteur : « il
avoit un génie tout particulier pour représenter en cire, au naturel, suide petits morceaux d’ardoise, et pour faire des moules avec du plâtre, dans lesquels, fondant différents métaux, il en tiroit toutes sortes de ligures »; ainsi s’exprime son biographe anonyme. Avec cela, excellent musicien, qui jouait fort bien du luth, de la guitare et de la basse de viole.
L’histoire de sa vie est un roman d’aventures des plus divertissants qui soient. Attaché en h rance au surintendant Fouquet, il fut employé à de secrètes missions diplomatiques, et finit par être enfermé «à la Concierge! ie. La, ses huit années de détention furent employées à peindre, à travaillei en médaille et en cire, et ce ne fut point temps perdu, car son talent, qui plut en haut lieu, lui valut la grâce du roi. Ses médaillons sont le j » 1 u s souvent entourés de prolixes inscriptions où s’épanche la faconde de ce méridional.
Il faut encore citer, de sa main, les médaillons de Michel LeTellier, deMarie- Thérèse, celui qu'il fit, de mémoire, de son protecteur Fouquet, en 1065, admiré par toute la cour, et enfin, d’après l’abbé Porée, le portrait d’un « abbé commen data ire ».
Fig. 253. — Berthinet : Médaille de Louis XIV (1671).
Du Four, Keller. —
Les médailles de Jean-Baptiste du Four (-{- 1686) sont d'un style plus sec, sans ampleur et dénué d’esprit; une des meilleures est celle de 1672, où l’effigie du roi est devenue pourtant presque vulgaire. Du Four était tailleur de la Monnaie de Paris, de 1669 à 1075; il est l'auteur d une médaille de Jean Warin et de nombreux jetons.
Du Suisse Jean-Balthasar Keller (j- 1702), fondeur de canons et de statues, on possède un grand médaillon à l'image de Guillaume Dupré, qui témoigne de l’habileté de l’auteur et aussi d'une remarquable pénétration. Ce sont les Keller qui exécutèrent la statue de Louis XIV érigée sur la place Bellecour, à Lyon, et celle de la place Vendôme, à Paris, qui disparut pendant la Révolution.
Chéron. — Chéron (f 1698) était graveur de médailles à la cour
pontificale, où il avait travaillé pour Clément IX et Innocent X, lorsque, en I (i 7 5 , sur la recommandation de Colbert el de Le Brun, Louis XIV l'attacha à son service et le lit venir à Paris. Lorsqu il fut reçu à l’Académie de peinture, en 1070, il exécuta plusieurs médailles en l'honneur de Charles Le Brun et d’autres personnages en vue. Pendant douze ans il
devait fournir à la Monnaie des Médailles un labeur consciencieux. Son portrait du Grand Dauphin ne manque pas de noblesse et de grandeur. Il faut peut-être lui préférer la médaille de Le Brun, plus caractéristique et plus fouillée et dont le revers est froidement, mais savamment composé, ou la curieuse effigie d’Armand de Bancé, abbé de la Trappe, d’un art plus vivant encore et plus direct. Je ne puis omettre non pins les médailles du grand Coudé, de la princesse de Conti, de la reine Christine de Suède, de Mignard, et celle du Père Oliva, général des Jésuites, d’une sobre et nette vigueur.
Bernard, Boussel. — Une autre médaille de Le Brun, qui ne vaut pas celle de Chéron, est signée par Bernard, encore un maître ouvrier. Le même Thomas Bernard i-j- 17 15) a gravé une médaille de Turenne, dont le revers est d'un symbolisme presque ridicule, mais dont l’efligie austère mérite toute estime. Les portraits de Colbert (1685 , du cardinal de Bérulle (1677), du chancelier Le lellier 1684), de Philippe V d'Espagne (1701 , tout en participant de cette élégance un peu figée qui est de cette époque, nous retiennent par la science de l'ordonnance et la vérité flagrante du portrait.
L’art de Jérôme Boussel (-J* 1715 est d une fougueuse correction; sa médaille de Maximilien T i ton n’est point ennuyeuse. M. Demole a prouvé qu il grava à Genève une suite de jetons illustrant les Métamorphoses <1 Ovide, et destinés au « jeu de l'hombre ». Pour sa réception à l'Académie, dit M. GuifTrey, il présenta, le ‘25 mars 1700, un carré en creux
lu;. 254. — F. Chéron : Médaille de Charles Le Brun.
représentant le duc d Antin et destiné à servir de sceau à la Compagnie.
Mauger, Molard. — La médaille commémorant la guerre de Hollande, gravée en 1072, donne une juste idée du talent de Mauger, d’une élégance plus souple et de plus d’envolée que celui de ses confrères ; le revers esl modelé avec une adresse et une sûreté de main qui font oublier le conventionnel de l’allégorie; il y a dans le dessin de la femme en pleurs une grâce et un frémissement de vie qu'on trouve trop rarement dans les œuvres officielles de l’époque, notamment dans celles de Molard, plus compassé et plus artificiel, mais d'une non moins remarquable habileté. On peut comparer la médaille du Grand Dauphin, par Molard, à celle de Chéron : le profil en est moins nettement accusé, la courbe en est plus molle et plus alanguie, l’édifice de la perruque est plus mousseux et construit d'une manière non moins solide. Au demeurant, c’est une œuvre élégante, sans beaucoup de caractère.
Mauger était né à Dieppe, où il commença par sculpter des objets en ivoire : d'après Benjamin Duvivier, qui lui succéda à sa mort, survenue en 1722, dans son appartement officiel des galeries du Louvre, il aurait été l’élève de Warin. Il grava un nombre considérable de médailles, la plupart appartenant à V Histoire métallique , dont il sera question plus loin.
On compte qu'environ quatre cents poinçons sont ainsi sortis de son atelier, sans d’ailleurs, comme nous le verrons, que cette fécondité soit due le moins du monde à la fertilité de son imagination. L’œuvre de Molard (f 1714) est à peine moins considérable et fut exécutée dans les mêmes conditions.
François Warin. — François Warin, fils du grand Jean Warin, d’abord tailleur général des monnaies, devint « Maître et garde-conducteur des engins de la monnaie au moulin de France » en 1672, à la mort de son père. Outre les nombreuses pièces dont il tailla les coins, on lui doit la grande médaille de 1674, où il a figuré Louis XIV cuirassé, les boucles de sa perruque ruisselant comme un fleuve hors d’un casque ciselé et empanaché. Bien de plus indigent que le revers accolé à cette effigie d'une majesté théâtrale, et rien ne dénonce davantage l’impuissance de ces médailleurs trop domestiqués. On y cherche en vain un reste de la belle vigueur de Jean Warin ou de Guillaume Dupré.
Glérion. — Clérion travailla à la Monnaie des médailles de 1674 à 1678; il était sculpteur du roi, et fit plusieurs statues pour les jardins de Versailles. Au cours d’un voyage en Italie, en 1671, il exécuta plusieurs médailles à Borne; de lui également nous avons une médaille du Père
ion
Lachaise 1699), mais sa meilleure œuvre est sans doute son portrait d’Hyacinthe Serroni, archevêque d’Albi (1678), d’un style sobre et spirituel et dont le revers n’est point déplaisant, malgré un dessin assez incertain.
Belle. — I. Belle (-f-1656) est l’auteur d'intéressantes médailles coulées, parmi lesquelles celle de Pierre de Maridat, conseiller au Grand Conseil 1656), celle du conseiller Cl. Picard, au fin profil dessiné avec pénétration. Peut-être faut-il encore attribuer à Belle une médaille non signée de Charles de Laubespine, garde des sceaux (1655), qui est bien près d’être un chef-d’œuvre; le portrait est modelé dans un style large et simple qui peut être comparé à celui de n’importe quel grand maître; il n'est pas jusqu’à l'agencement des cheveux, de la barbiche ou des moustaches <jui ne contribue à donner une étonnante vivacité à ce masque allongé, osseux, au grand nez, dont l’œil pétille. Le revers est moins satisfaisant : c’est une composition décousue et peu harmonieuse. En somme, de telles œuvres sont d'un haut intérêt et montrent bien quelles étaient encore les ressources des médailleurs français, lorsque, livrés à eux-mêmes, ils n’étaient point soumis aux disciplines officielles.
Les Roettiers. — Une famille flamande, celle des Roëttiers, donna non seulement à la France, mais aux pays voisins, à la fin du xvii“ et au xvine siècle, toute une suite de bons graveurs. Non pas qu’aucun d’entre eux ait eu un génie original ni un style qu'on puisse nettement définir. Leur imagination personnelle eut, en somme, peu de part dans l’exécution de leurs pièces les plus connues, puisque souvent ils travaillaient d’après les dessins qu’on leur fournissait; néanmoins, il est fort instructif d’examiner de près leur œuvre, à cause des hautes qualités techniques qu'ils y manifestent et qui semblent s’être transmises comme une tradition dans la famille.
Philippe-Jacques-Joseph Roëttiers, mort en 1718, fils de Philippe Roëttiers, graveur et orfèvre anversois, le fondateur de la dynastie, fut graveur général des monnaies de Charles II d’Angleterre, et de Philippe V d'Espagne pour les Pays-Bas. Ce n'esf pas le plus habile artiste de la lignée; il suffit de voir sa médaille de Charles II. de 1672, à la Liberté de conscience, pour remarquer les insuffisances do son talent, la gaucherie incorrecte de son dessin et la platitude de son modelé.
Joseph Roëttiers, son frère, mort en 1705, dont Largillierre nous a laissé le portrait, fut un artiste de plus d’envergure. D'abord graveur de la Monnaie de Londres, puis naturalisé Français en 1674, il fut nommé en 1682 tailleur général des monnaies. La même année il entrait à l’Académie royale de peinture. Il reçut aussi le titre de « premier graveur de
l’Histoire en médailles » et collabora en cette qualité avec Mauger, Molard, Roussel et tous ceux qu’on trouvera cités plus loin. Il est, en outre, l’auteur de quantité de médailles hors série. On y chercherait en vain un accent personnel ou la moindre trace d’émotion, et le style officiel ne saurait produire rien de plus froid < pie ses revers, d'une impassible correction. Néanmoins le « métier »
qui s’y révèle les rend dignes d’attention : ce sont les œuvres d un bon ouvrier. C’est lui qui grava la médaille commémorant la fondation de l’Académie des Inscriptions. Nous retrou verons les Roëttiers au siècle suivant.
Martin, Hupière, Germain. — La médaille de l’abbé Louis Ribotty, par C. Martin, mérite d’être retenue, même au cours d’une revue aussi rapide, comme une heureuse tentative d’un portrait franc et simple, en un temps où l’on sacrifiait tant à l’apparat; à ce litre on peut la placer à côté d’une médaille de l’abbé de Rancé, restée anonyme, et qui témoigne d'un art pas très raffiné assurément, mais singulièrement intuitif, et d’un laconisme impressionnant. En passant de telles effigies à celles qu’a signées un Hupière, on se sent transporté dans un monde différent, dont l’agrément est tout superficiel : voyez sa médaille représentant la Ville de Paris qui tient une lanterne et une bourse, datée de 1669.
On ne peut attribuer à coup sûr à Pierre Germain — et cela grâce aux recherches de M. Rapst — qu’un jeton de V Extraordinaire des Guerres , de 1682. Germain, élève de Le Brun, était pourtant graveur en médailles, et il collabora à 1 Histoire métallique.
Médailleurs lyonnais. — La ville de Lyon, du point de vue spécial de l’histoire de la médaille, fut à cette époque un centre artistique très actif, sans qu’on puisse vraiment établir une étroite parenté entre les œuvres qui y furent produites. On ne peut guère parler, en effet, d une
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Fig. 255. — Médaille d’Armand de Rancé, abbé de la Trappe.
école lyonnaise, mais on peut énumérer, d'après les travaux de Natalis Rondot, les meilleurs d’entre les médailleurs de cette région. Philippe Lalvame est l’auteur des médailles de Pierre de Monconys, prévôt des marchands, de Nicolas de Lange, de .Marcel Bozon, toutes d’un art bourgeois et bonhomme qui n’est pas sans faire souvenir des médailles allemandes. Citons encore Jacques Mimerel, Martin Hendricy, sculpteur ordinaire de la ville de Lyon, Nicolas Bidau. Ce dernier mérite plus d’attention. On connaît de lui une vingtaine de médaillons coulés en plomb ou en bronze, presque tous représentant des Lyonnais : Hugues André, Pierre Bollioud 1658), Louis Dugas, Nicolas de Neufville, gouverneur de Lyon, Hugues de Pomey, prévôt des marchands (1 60*2) . Bidau était un élève consciencieux de Claude Warin, on trouve dans ses œuvres la même franchise, la même touche un peu épaisse et sans finesse, mais les mêmes qualités de solidité et de vigueur (pie dans celles de son maître.
11 est à remarquer que les Lyonnais restèrent attachés au procédé de la médaille coulée. Louis Précaire, en 1659, inventa une sorte d’alliage, ressemblant à I argent mat, qu’il appelait matière blanche , avec lequel lurent coulés certains exemplaires des médaillons dont je viens de parler.
Antoine Benoist. — Aux médailleurs proprement dits, il faut adjoindre Antoine Benoist dont je citerai, à propos de 1 Histoire métallique, les délicates miniatures. 11 est encore l’adepte d’un art aussi menu et charmant qui lui valut une vraie réputation, A la cour de France et auprès de Jacques 11. roi d Angleterre, qui l’avait fait appeler, il produisit de nombreux médaillons en cire à l’image des princes et des hauts personnages. Il était de l'Académie de peinture en 1681.