II. — LA MONNAIE DES MÉDAILLES ET L’HISTOIRE MÉTALLIQUE
La dernière partie du règne de Louis XIV, en ce qui concerne l'histoire de la médaille, fut marquée par un fait nouveau, sinon imprévu : c’est l’apparition de la médaille officielle. Je veux dire par là non pas seulement le portrait d’apparat, fastueux et grandiose, commandé par le souverain ou quelque personnage princier, mais la suite régulière, exécutée par ordre du roi, de médailles uniformes destinées à commémorer l’un après l’autre les événements glorieux du règne.
Sans faire l’historique d’une semblable conception, je rappellerai toutefois (jue jadis un érudit célèbre, Bascas de Bagarris, avait adressé un rapport à Henri IV pour attirer son attention sur Futilité qu'il y aurait
à frapper une suite de médailles illustrant l’histoire contemporaine. Nulle suite ne fut donnée à ce projet. Il était réservé à Louis XIV de le faire sien.
L imagination du Roi-Soleil, dès longtemps « préoccupé de sa propre grandeur », selon l’expression de l'abbé Maury, s’étail éveillée augoût de l’antiquité et des séries monétaires, surtout à l'occasion du legs que lui lil Gaston d'Orléans, en 1660, des curiosités par lui rassemblées à grands frais. Ces collections furent, comme on sait, le noyau du futur Cabinet des Médailles, où il paraît que le roi, héritier en cela des goûts de son oncle, trouva plus de vrai et sérieux plaisir qu’un monarque n’en puise d’ordinaire aux amusements préparés à son usage.
Le « Cabinet du roi », qui avait été d'abord à Fontainebleau, fut transféré au Louvre, puis, en 1666, dans une aile de l'IIôtel de Colbert, rue Vivienne. C’est pour l'avoir à sa portée, et pouvoir à loisir consulter ses médailliers,
(pie Louis XIV le tit installer à Versailles, en 1684. Au milieu du xvme siècle, le Cabinet émigra dans l'hôtel de la marquise de Lambert, rue Richelieu. On sait qu’il a été récemment reconstitué à la Bibliothèque Nationale.
Pratiquement, la création de
1 Histoire métallique fut rendue possible par I intelligente activité de Jean Warin, mort seulement en 1072, qui, réunissant en sa personne les trois oftices jusque-là séparés de Directeur du Balancier du Louvre, de Contrôleur des effigies et de Graveur général des monnaies, put en toute indépendance donner une unité de direction à une entreprise aussi considérable. Il rassembla autour de lui une école de graveurs disciplinés, rompus à certaines méthodes de travail et disposés à prêter leur talent à l’exécution d'un plan général. Les questions de technique purent être résolues également de manière à faciliter la réalisation de ce plan. Warin était le partisan décidé de tous les perfectionnements mécaniques qui, dès l’origine, sous Henri II, avaient vu surgir contre eux l’opposition forcenée des gens de la Cour des Monnaies attachés à l’ancienne routine.
Quant à la direction que devait nécessairement recevoir la brigade d’artistes ainsi réunis, c’est Y Académie des Inscriptions, d’abord nommée
Fia. 256. — II. Roussel : Médaille de Louis XIV. Série uniforme de l 'Histoire métallique.
Petite Académie et composée de quatre membres, qui devait l'exercer, eu déterminant le sujet des médailles, en inventant les allégories qui devaient poétiquement les désigner, et entin en composant les inscriptions d'un style antique et lapidaire qui devaient en dégager la portée et en immortaliser la gloire par une formule concise et inoubliable.
C’est en 1605 que l’Académie des Inscriptions fut fondée par Colbert. Vers la lin de l’année 1 06*2, ce ministre, dit Charles Perrault dans ses Mémoires, « prévit qu il faudroit faire battre quantité de médailles pour consacrer à la postérité la mémoire des grandes actions que le roi avoit déjà faites et qu'il croyoit devoir être suivies d’autres encore plus grandes et considérables ». A cet effet, il décida de réunir chez lui « une espèce de petit conseil qu'il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments et où il peut entrer de l’esprit et de l'érudition ». Perrault fut le secrétaire de la compagnie naissante, dont la première œuvre fut d’établir un projet de médaille pour l’alliance (pie la France allait renouveler avec les Suisses. M. l’abbé de Bourseis en composa la légende en un vers latin qui est tout de lui :
Nulla (lies sub me natoque haec fœdera rumpel.
Plus tard, une médaille fut frappée pour commémorer la fondation de l'Académie. Je ne puis la passer sous silence. « Un y voit Mercure écrivant avec un stile à l'antique sur une table d’airain : il s'appuye du bras gauche sur une urne d’où sortent des médailles, et il y en a une tablette rangée à ses pieds. La légende, RERYM GESTARVM Fl DES, signifie monuments jidelles de grandes actions, et l’exergue, ACA- DEMIA REGIA LXSCBIPTIONVM ET NVMISMATVM IN SUT VT A.
MDCLXIII, Y Académie Royale des Inscriptions et Médailles eslablie en 1063. »
Pourtant, Jean Warin mourut en 1 07 '2, ( ilaude Ballin. puis l’abbé Bizot lui succédèrent sans que le projet de Y Histoire métallique parût devoir aboutir. Après la mort de Colbert en 1683, Convois fut fait surintendant des bâtiments. Son père, le chancelier Le Tellier, « s’étoit toujours moqué de cette petite Académie; elle étoit le sujet ordinaire de ses plaisanteries, et il disoit qu’il ne trou voit pas d’argent plus mal placé que celui que M. Colbert donnoit à des faiseurs de rebus et de chansonnettes ». Mais il changea d'avis, après la lecture d un mémoire de Perrault, et poussa son fils à conserver avec grand soin cet établissement. On sait que la haine de Convois exclut Perrault lui-même du nombre des Académiciens.
Ca principale raison des lenteurs du début est que l’activité du roi s’employait alors à d’autres labeurs. Lorsque, vieilli et désabusé, Louis AIN revint à ses médailliers — transportés à Versailles en 1684 — et se complut à retirer les pièces d’or et d’argent de leurs alvéoles de maroquin fleurdelysé, pour y puiser — au sortir de la messe le plus
Fig. 257. — T. Bernard :
Excuse des Ambassadeurs d’Espagne ( 1662). Série de l 'Histoire métallique.
souvent — des enseignements, et nourrir de quelque philosophie ses réflexions, Y Histoire métallique prit un nouvel essor. A vrai dire, ce n’est que sous l'impulsion de Nicolas de Launay qu elle arriva à maturité. En 1696 avait été créé l'office de Directeur du Balancier des médailles. Nicolas Petit, d’abord titulaire, céda bientôt la place à Nicolas de Launay, élève et gendre de l’orfèvre Claude Ballin. Il fut alors décidé que les médailles de la suite historique seraient d’un module uniforme, de dix-huit lignes; on avait en effet résolu d’abord de constituer deux séries, l'une dite de la Grande Histoire, — du module de trente lignes, — et l'autre de la Petite Histoire, — du module de dix-huit lignes.
C’est pour des raisons d'économie que la seconde seule fut continuée.
Nous possédons des exemplaires de l'une et de l'autre, relatifs aux mêmes événements, avec des variantes curieuses qu'il serait intéressant d’étudier par le détail. Les médailles consacrées aux « Bevues » nous en offriront un exemple. Sur celle de grand module, qui porte pour
légende DISCIPLINA MI LIT. BES- TITVTA. MDCLXV et PROLYSIO AD VICTORIAS, signée par T. Bernard, on aperçoit, derrière les mousquetaires faisant l’exercice sous le commandement du roi. une colonnade à balustrade, surmontée d’un rang de statues. Dans la Petite Histoire, on reprit le même sujet, en supprimant la colonnade, et la devise fut simplifiée : DISCIP.
MIL1T. BEST. MDCLXV. Ces modifications, dira-t-on, sont d’un faillie intérêt artistique. Assurément, mais, rien n’étant laissé au hasard, la lecture des délibérations à la suite desquelles elles furent résolues n est point sans éveiller notre curiosité et nous renseigner sur les idées de l’époque. C est ainsi que la fameuse question des Anciens et des Modernes partagea a plu-
Fig. 258. — T. Bernard : Louis XIV commandant l’exercice de ses gardes 1665). Série de Y Histoire métallique .
sieurs reprises, au moment de l’invention d’un sujet de médailles, les membres de la docte Compagnie.
Les médailles de la Grande Histoire furent gravées par divers artistes, celles de la Petite Histoire, presque uniquement par Jean Manger, sauf quelques-unes par J. Roëttiers, Bernard et Roussel.
La Monnaie des Médailles fut définitivement établie au Louvre en 1702. Elle devait y rester jusqu’en 1804 où elle fut transférée à l’Hôtel du quai Conti érigé sous Louis XVI. .Nicolas de Launay avait su transformer les galeries du Louvre qu’on avait mises à sa disposition en un magnifique musée où les curieux et les étrangers de passage admiraient des médailles, des tableaux et des meubles parmi les plus beaux de ce temps.
Les registres des délibérations de 1 Académie des Inscriptions,
exactement tenus depuis le 15 avril 1694, ne nous laissent rien ignorer des règlements de la Compagnie el de l’ordre établi pour l’élaboration de Y Histoire métallique. On délibérait au préalable sur les sujets d’une suite de médailles à frapper.
Puis on laissait à un dessinateur réputé le soin d’interpréter lesdils sujets. Les dessins une fois exécutés, qu’il s’agît de la maladie du roi en 1685, de la prise de Luxembourg, du retour du roi à la santé, de l’achèvement du canal de Languedoc, etc., étaient soumis à l’approbation de l’Académie, qui les « réformait ». Ainsi le 10 mars 1699, à propos de la médaille du combat de Tabago : « Comme il y manquait quelques principales circonstances, on a prié M. l’abbé Renaudot, mieux instruit, de prendre la peine de la réformer. »
La place me manque ici pour suivre .dans le détail les séances de l’Académie ou apprécier le rôle joué par chacun des membres de la Compagnie. Ce sont d ailleurs discussions plutôt littéraires que proprement artistiques. Leur intérêt s'accroît du fait que Racine et Boileau, historiographes du Roi, y prirent une part active, depuis 1694, à côté de Charpentier, de l’abbé de Tallemant, de Tourreil, de l'abbé Renaudot. de Dacier. Le compte rendu île la séance du ‘28 avril 1699 porte la note suivante : « La mort de M. Racine arrivée après une longue maladie le *20' de ce mois a extrêmement affligé la compagnie. Il esloit grand poète, excellent orateur, et très bien instruit en toute sorte de genre de littérature. Il estoit d’un grand secours à l’Académie tant par la vivacité
Fie. ‘259. — Mauger: Prise de Coude cl de Maubeuge (1049).
Série de la l'etile histoire métallique.
de son esprit que par la connoissance certaine qu'il avoit de tout ce qui regarde l’IIistoire du Roy. Monsieur l’abbé Bignon a dit que Monsieur de Pontchartrain luy avoit fait sçavoir que le Roy avoit donné la place de M. Racine à M. Pavillon, de l'Académie Françoise... » C'est en effet à Pontchartrain, qui avait « le goust délicat, le sens exquis et une ardeur toujours égale pour tout ce qui peut avoir le moindre rapport à la personne du Roy », que le « soin des Académies incomba, après la mort de Louvois, lui-même successeur de Colbert ».
Tout cela n’allait point sans quelque persiflage et quelque fâcherie; le 15 juin 1693^ Boileau écrit à Racine : « Nous voilà revenus à Heidelberg [Heidelberg, le 22 mai, avait été prise par le maréchal de Lorges]. Je propose pour mot : ffeidelberga deleta; et nous verrons ce soir si on l'acceptera, ou les deux vers latins que propose M. Charpentier, et qu'il trouve d'un goût merveilleux pour la médaille. Les voici : Servare potui, perdere an possirn rogas. Or, comment cela vient à Heidelberg, c’est à vous à le deviner; car ni moi, ni même, je crois M. Charpentier, n’en savons rien. »
Le numismate Rainssant était aussi de la Compagnie. Racine est l'auteur des descriptions et des explications de cinq médailles : celles de la Prise de Marsal, de la ville d Erfurt rendue à l’archevêque de Mayence, de Dunkerque fortifiée, de Woërden secouru, et de la Trêve de 1G84. Les jetons de 1 Ordinaire et de 1 Extraordinaire des (pierres étaient également l'œuvre de la docte assemblée.
On me pardonnera d’avoir multiplié des citations tirées soit des recueils imprimés parus à cette époque sur YHistoire métallique , soit des registres de l’Académie. Elles permettent de se rendre compte du caractère de l’institution et de ses irrémédiables défauts. En effet, il est sans cesse question de « se former des principes », de « lixer des règles soit pour l'inscription qu'on nomme légende, soit pour le dessein, qu’on nomme tgpe »; on disserte sur tel passage d'Ovide ou d'Horace, on cite les auteurs, on discute le choix d’un sujet, l’opportunité de tel accessoire, le symbolisme de telle allégorie ; jamais place n’est faite au sentiment d’un homme du métier, d'un médailleur, sur une question de technique ou de plastique. Les • dessinateurs et les graveurs étaient entièrement subordonnés à ce comité de lettrés qui leur dictaient leur volonté, persuadés qu'il n’est point de règles différentes pour l'exécution d'une médaille et pour la composition d’une Ode sur la prise de Namur. Tel était, pour reprendre 1 expression d’E. Lavisse, le « Gouvernement de 1 Intelligence ». C’est ainsi qu’Antoine Coypel (1661-1722), fds du peintre Noël Coypel, exécuta plus de deux cents dessins de médailles et jetons pour la suite historique. Ces dessins, sauf peut-être ceux des jetons, qui, largement tracés, laissaient une certaine liberté d’interprétation au gra-
veur, sont très poussés, et finis comme des miniatures. En les comparant aux médailles signées par Mauger, par exemple, on se rend compte <jue le graveur a suivi trait pour trait son modèle, sans prendre la moindre licence. Assurément la fécondité de l'imagination, la sûreté et la délicatesse du crayon de Coypel sont d'une qualité telle qu'on ne songe point en les voyant à blâmer un système si rigide de collaboration. 11 est vrai (pie c’est presque une critique que je viens d’exprimer, et c’est à peine si l’on peut compter au nombre des « médailleurs » les ouvriers d’art, dont on ne trouve à louer que les modèles.
Les effigies figurant à l'avers des mêmes pièces étaient obtenues par le même procédé. Le Cabinet des Médailles conserve dans des cadres de bronze ciselé et doré des miniatures en grisaille, réparties en deux séries, l une représentant le roi à ses différents âges, l'autre les membres de la famille royale. Ces miniatures sont l’œuvre de Benoist; elles ont servi de modèles aux graveurs de 1 Histoire métallique, et, comme il arrive pour les sujets des revers, leur intérêt est supérieur à celui des médailles elles-mêmes.
Parmi les autres artistes qui fournirent des dessins de médailles, il faut citer Nicolas de Launay, le graveur Sébastien Leclerc (f 1714 qui grava en trente feuilles les Médailles, Jetons et Monnaies de France, et encore Antoine Coysevox 1065-1 7*20). Natalis Rondot cite à ce sujet le texte suivant : « M. de Launay représente [au duc d’Antin, surintendant des bâtiments du roi] qu'il seroit nécessaire de faire faire incessamment le Portrait du Boy de ronde bosse afin de le donner à copier aux graveurs pour les Jetons des Estrènes et que M. Coisevaux (sic) sculpteur du Roy est celui qui s'en acquittera le mieux. » Et effectivement, peu de temps après, Le Blanc et Duvivier reçurent l'ordre de « faire chacun un poinçon du portrait de Louis XV d’après le médaillon de Coysevox ».
L Histoire métallique fut poursuivie, après la mort de Louis XIV, sous la direction de Jules-Bobert de Cotte, et c’est alors qu’un grand artiste, Edme Bouchardon, devint le pourvoyeur de l’Académie. « Par sa grande connaissance de l’antiquité et l'habileté de son crayon », il se trouvait désigné pour cette charge. 11 y fut nommé en 1750, en remplacement de Chaufourier. Bouchardon exécuta en 1750 les gravures du Traité des pierres gravées, de Mariette, où il s’attache à « faire sentir les beautés piquantes de l’Ancienne Grèce », en faisant ses dessins d’après des empreintes prises sur les gemmes. Le Cabinet des Estampes conserve un registre, relié en maroquin rouge, qui nous offre les Dessins des médailles de Louis XV, contre-épreuves retouchées à la sanguine, qui servirent directement à la gravure. L’abbé Gougenot, louait en ces compositions « une science profonde des beautés de la nature, un choix noble, une correction, un goût sagace et souple qui fait le caractère de l'antique ».
Fig. 260. — Ant. Benoist : Portraits de Louis le Grand suivant ses âges. (Cabinet des Médailles, Paris.)
T. VII
Le secrétaire de l’Académie qui désignait sujets et devises était alors Gros de Boze, puis ce fut 1 abbé Barthélemy. Bouchardon se démit de ses fonctions en J 7 G *2 , et fut remplacé par Vassé qu’il avait désigné lui-même pour son successeur. Quant à Jules-Bobert de Cotte, il eut pour successeur sou fils Jules-François, en I7(‘>7.
Histoire métallique nous est parvenue en trois séries : or, argent et bronze, auxquelles il faut ajouter, pour le règne de Louis XIV, une
quatrième série en bronze doré et verni, du plus fâcheux effet, — un péché de Nicolas de Launay, — qui fut pourtant celle qu'on présenta à Pierre le Grand, lors de sa visite à la Monnaie, en 1717.
La liste des graveurs officiels a été donnée tout au long par M. GuifTrey. Les principaux furent Roussel, Bernard, Mauger, Molart, Aury, Meybuseh, .Marteau, C. Martin, Dufour, Delahaye, Le Blanc, Germain, puis les Roëttiers, Jean Duvivier. La mésintelligence survenue entre Bouchardon et Duvivier, d’abord étroitement liés d'amitié, fit que Marteau succéda à ce dernier.
Quant à la technique, on fit la part de plus en plus grande aux procédés mécaniques et expéditifs. Les graveurs en vinrent à employer des pièces de rapport toutes faites : lettres, lûtes de face et de profil, mains, pieds, etc., et à supprimer presque complètement la gravure préalable du poinçon pour y substituer la taille directe, en creux, dans les carrés. (Voyez les inventaires des ateliers de Murger el de Molard. C’est assez dire que plus on avance parmi les séries de Y Histoire métallique, plus on sent I intérêt décroître avec la vie.
Fig. ‘2(41. — Aury :
Médaille de Michel le Tellier