III — LA MÉDAILLE EN FRANCE DE 1715 A
« Beaucoup de médailles, disait Diderot du Salon de 1705. Prenez l'inauguration de la statue de Louis XV, l’ambassadeur turc présentant ses lettres de créance, le buste de la princesse Trubelzkoï avec le revers,
son tombeau environné de cyprès, et envoyez le reste à la mitraille. » C est là un jugement d une sévérité bien outrée. Pourtant, appliqué à la période que nous allons examiner, il ne manque pas de fondement. Le xvme siècle est un siècle de « beaucoup de médailles », et pourtant relativement peu de grands noms et de belles œuvres émergent de la foule.
Toutefois, si la décadence avait déjà commencé au siècle précédent, il semble qu’elle subit un temps d'arrêt avant de s’acheminer de nouveau vers un académisme sans chaleur. Plus de liberté, une recherche psychologique plus attentive et plus perspicace, plus de variété aussi et d’indépendance mutuelle rendent les médailleurs de ce temps plus attrayants que leurs aînés.
L’évolution des idées a modifié au cours des âges la production artistique à l’insu même de ceux qui en furent les auteurs, et c’est un curieux sujet d’étude que d’observer ce changement progressif dans un domaine nettement circonscrit tel que celui-ci. La médaille officielle, la médaille de majesté subsiste durant tout le xvme siècle; cependant, en laissant même de côté tout ce qui est goût ou mode et dont l’expression est trop évidemment variable d’une époque à l’autre, quelle différence foncière entre une effigie de Louis XIY et une effigie de Louis XV ou de Louis X\ I ! Alors que le profil hiératique du Roi-Soleil est sans cesse conforme à un type immuable et comme divinisé, quel que soit l’artiste qui en a gravé les traits inflexibles, les figures royales que nous avons maintenant sous les yeux semblent revenues du ciel sur la terre, et chaque médailleur, même le plus dépourvu de talent, a du moins tenté d’en exprimer les caractères humains. Il n’est presque plus de vénération dans la manière d un Duvivier ou d’un Roëttiers gravant les belles médailles des rois de France : de sang froid et d’un œil perspicace, ils ont analysé leur modèle en le dépouillant pour un instant du faste des attributs royaux.
Autre fait connexe à relever : le roi cesse d’être le centre de toute préoccupation et l’objet presque exclusif de l’art. Les portraits métalliques de particuliers deviennent plus nombreux, et non plus de courtisans en habit de cour, mais de simples bourgeois, de savants, de philosophes dont le vêtement est le plus souvent stylisé de façon que l'attention du spectateur soit tout entière dirigée sur l’expression de la physionomie. Recherche psychologique et préoccupations intellectuelles prennent la place de l’amour du décor et du sentiment du respect.
Saint-Urbain. — Un des meilleurs graveurs de la fin du xvne et du début du xvme siècle est Ferdinand de Saint-Urbain; né en 1058 à Nancy, il y mourut en 1758 après un séjour d une trentaine d années à Rome où il fut le graveur de la Monnaie pontificale. L'écu d’innocent XII. qui est de sa main, est une manière de chef-d’œuvre de l’art monétaire. On lui
avait attribué une série de jetons représentant les Métamorphoses d'Ovide. M. Demole les a rendus à leur véritable auteur: Jérôme Roussel. Mais nous avons de nombreuses médailles gravées par Saint-Urbain. L’une des plus belles est celle de John Friend (1728), excellent ouvrage dont il n’est pas jusqu au revers (pii ne nous séduise par son aisance et sa souplesse, cl la légèreté de touche de 1 artiste. Ferdinand de Saint-Urbain eut pour collaborateur son (ils, Claude-Augustin, mort à Vienne en 1761. Sa fille,
Marie-Anne, est surtout connue comme auteur de médaillons de cire.
Les Dassier. — L’art des I Lissier échappe, en partie du moins, à l’emprise du style officiel. Ils nous ouvrent un domaine nouveau : il semble que l’individualisme de Jean-Jacques, l’esprit raisonneur de Voltaire ou de Montesquieu se fassent jour, avec eux, jusque dans la médaille, qu’on serait tenté d'appeler la médaille « philosophique ». Jean Dassier (1676-1763) était suisse, fils d'un graveur; il fut lui-même graveur de la Monnaie de Genève, puis passa à Paris où il fut élève de Mauger ; en 1728 il fit un voyage en Angleterre. Ses œuvres sont très nombreuses et se classent d'ellesmêmes en séries. Il suffit d’en citer les titres pour se rendre compte de l’esprit systématique qui les anime : Série des réformateurs, comprenant des médailles de Jean lluss, Luther, Calvin, saint Pierre martyr, etc.; Série des théologiens de Genève ; Série des rois et reines d’Angleterre ; Série de l’histoire romaine; Série des grands hommes français; Série des grands hommes; Série des souverains français. Sa médaille de Shakespeare donne une idée assez complète de sa manière sèchement analytique; au revers est gravé une sorte de paysage chaotique, — un chaos assez sage, — qui n’aide certes point à pénétrer au plus profond de l'ame du grand \\ ill. Au demeurant, c'est là l’œuvre d’un très habile et très probe artiste. Un détail permettra d’entrevoir sa physionomie morale et intellectuelle : il fit paraître, une Explication des médailles (pavées par J. Dassier et par son fils, représentant une suite de sujets tirés de l'histoire romaine. Voilà qui est bien didactique. Une
l'a;. 262. — J. -A. Dassier:
Médaille île Montesquieu (1753).
inspiration plus fervente nous en dirait bien plus que V Explication.
Le fils en question était Jacques-Antoine Dassier 1715-1759), qui avait étudié à Paris, sous Germain. Grand voyageur, on le vit en Italie, à Londres, en Russie, et il mourut à Copenhague. Ses œuvres sont d'un style dépouillé qui leur donne un accent tout moderne. Tout y est sacrifié au portrait, et, dans ce portrait, à l’effigie même : aux précieux vêtements auxquels nous ont habitués les médailleurs du siècle précédent, Dassier substitua des draperies négligemment jetées, à la romaine, et sommairement modelées. Cette manière avait séduit Montesquieu qui, au cours d’une entrevue qu’a contée M. Mazerolle, permit au graveur de faire son portrait : « Je sais qu’on ne résiste pas au burin de Dassier, et même qu’il y aurait plus d’orgueil à refuser votre proposition qu’il n’y en a à l’accepter ».
Tout le monde connaît la médaille de Montesquieu : c’est peut-être le chef-d’œuvre de Dassier, et un chef-d'œuvre, tout simplement; mais quel ennui distille son revers, allégorie plate d'inspiration et d'un style morne! Outre sa collaboration à l’œuvre de son père, Jacques Dassier est l'auteur de séries de « grands hommes » parmi lesquels on compte le grand Frédéric, Louis XV,
Pierre Corneille, et l'Anglais Martin Folkes dont la médaille mérite d’être placée à côté de celle de Montesquieu : profil solidement construit avec une sobriété et un sérieux qui
en font une œuvre magistrale. Fig. 263. — Simon Curé:
Médaille d’André Destouches
Curé. — A Simon Curé mort en 1734) on doit aussi une série de grands hommes français : Titon du Tillet, François Maynard, J. -F. Sarrazin, Lalande, Houdard de Lamotte, Crébillon, Manière, Malherbe, Marot, Molière, Racine, Voiture, Scarron, Fontenelle, J. -R. Rousseau, etc. Il exécuta aussi une série de médailles intitulée Le l'amasse français , d’après des modèles de Louis Garnier, pour Titon du Tillet. Sa manière est bien caractéristique et très personnelle. Sur un champ grenu s’enlèvent des portraits épais, mais non sans énergie, à défaut d'une finesse toujours absente. Aux revers s'étalent des tableaux d'un art qui semble primitif et presque enfantin, grandes compositions peuplées de minuscules personnages, encombrées de menus détails épisodiques d’une naïveté sans grâce. Tel le revers
Le Blanc. — De Jean Le Blanc, mort en 1749, qui travailla à Y Histoire métallique, je retiendrai la médaille de Louis XV et de Marie-Anne- Victoire, infante d’Espagne. Les deux bustes des enfants royaux sont affrontés; leur raideur qui peut être prise pour une affectation enfantine de majesté ne nuit pas au charme de ces figurines. Le Blanc, qui n’était sans doute pas un très grand ar liste, eut ce jour-là la main heureuse, aidé par le hasard des circonstances, car le manque de naturel des deux petits fiancés est en lui-même un document qui nous est ingénument transmis.
La plupart des revers gravés par les artistes que je viens de nommer sont d'une correction glaciale, d’un manque de verve el de vie qui les rend à peu près tous insipides, malgré certaines qualités d'ordonnance et les vertus techniques du dessin ou de la gravure.
Toute la sève des médailles de ce temps s'esl réfugiée dans les effigies; il n’est rien de plus ennuyeux et de plus vide d'émotion que les compositions que des médailleurs aux abois et à bout d’expédients leur ont accolées.
Fig. 264. — Le Blanc : Médaille de Louis XV et Maric-Anne-Victoire, infante d’Espagne (10 mars 1722).
Fontaine. — Quelques-uns s’en sont dis- .. t>..~ .. , . .... ... . , , „.
1 r ig. 2od. — Fontaine : Médaillon de A.-M. de Chaumont,
pensés : c'est le cas d’un marquis de la Galaizière (1737).
artiste assez mystérieux,
sur la vie duquel je ne saurais donner de renseignements, et qui signe : Fontaine. On connaît de lui onze grands médaillons coulés, d’un style gras et plantureux, mais qui ne manquent pourtant pas de finesse. La
Delicias et ruris opes, vignette ou image d’Epinal, plutôt qu’œuvre d'un graveur en médailles.
Pesez. — Les exemplaires connus des médailles de Pesez sont au Musée de Berlin. On ignore à peu près tout de la vie de cet habile graveur, dont les œuvres, d’un module uniforme, sont les médailles de Lulli, du maréchal de Catinat, de la comtesse de Grignan, de la marquise de Pompadour, de Mme du Barry.
Fig. 266. — Ch. -N. Roëttiers Médaille de la Fondation de l’Hôtel des Monnaies (1770).
Les Boëttiers [suite). — J’ai dit plus haut que nous retrouverions, au xvme siècle, les Boëttiers. Norbert Boëttiers était fils de Jean Boëttiers dont il sera question à propos de la médaille en Angleterre. Il était né à Londres en 1065; passé en France, il s’attacha aux Stuarts, alors à Saint-Germain, puis fut employé à la Monnaie de Paris; c’était un ardent Jacobite; on lui doit des monnaies et des médailles de Jacques 111,
delà princesse Louise (1712), et un grand nombre d’autres œuvres. Il mourut en 1727.
Joseph-Charles Boëttiers (-j- 1779) fut aussi graveur à la Monnaie des médailles; il est hauteur de l’écu au bandeau de 1740 et de la médaille de la bataille de Bocoux (1746). Jacques Boëttiers était graveur général des Monnaies des Pays-Bas en 1735. Les deux plus illustres représentants de la famille en France, à cette époque, sont Charles-Norbert et Jacques Boëttiers de la Tour. Charles-Norbert Boëttiers, né à Paris en 1720, fut graveur général des monnaies de France de 1755 à 1772, date de sa mort.
signature de Fontaine apparaît sur deux de ces médaillons, que leurs dates laissent très distants 1 un de l’autre ; celui de A.-M. de Chaumont, marquis de la Galaizière, chancelier de Lorraine (1737), et celui du duc d’Estrées (1 770). Un autre, (pii présente l’effigie spirituelle de Choiseul, n’est ni signé ni daté, mais tout à fait du même style. Fontaine est hauteur de deux médaillons de Louis XVI et de Marie-Antoinette, encore dauphins de France, œuvres sans beaucoup de charme ou de séduction, mais assez solidement établies, et aussi d’un excellent portrait de Gribeauval, inspecteur de l’artillerie.
Parmi les nombreuses médailles qu'il grava, celle de la Monnaie de Paris, <1 u i date de 1770, s’impose à l'attention. C’est une œuvre maîtresse. Le revers, où est figurée la façade de l’Hôtel du quai Conti, est d’une belle tenue el d une remarquable dextérité d’exécution. Mais on n’oublie plus, quand on l a vue, l’effigie de Louis XV de l’avers. On peut la comparer aux dessins à la sanguine de Jean Duvivier, dont il sera question ci-après, et dont le style est peut-être encore plus personnel et plus étonnant. Ici,
la gravure prise en elle-même est d’une qualité qui semble ne pouvoir être dépassée ni égalée, la netteté impérieuse du profil contrastant avec les boucles de la chevelure s’échappant hors de la couronne de lauriers pour s’épandre sur la nuque contribue h faire de ce portrait un des plus heureusement composés qui soient ; le modelé du visage, le dessin de l’œil sont d'une saisissante vérité et d'une magnifique puissance, la solidité de l’ensemble est digne de toute admiration. Ni Louis XIV, ni Napoléon n ont trouvé l'homme qui fût capable de styliser d'une façon aussi dominatrice la prestigieuse majesté de leur profil.
Jacques Hoëttiers de la Tour no s’élève pas à cette hauteur. Né en 1707, il mourut à Paris en 1 78 i et fut enseveli à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il fut graveur de la Monnaie de Londres, puis piu,t. c.iraudon. orfèvre ordinaire du roi de France. 11 était de b Académie de peinture en 1775, et reçut des lettres de noblesse en récompense de ses services en 1772. On connaît surtout de lui deux médailles qu'il fit lors de son séjour en Angleterre : celle de Locke et celle de Newton. C’est en vain qu’on y chercherait la même maîtrise de dessin, de composition ou de technique que dans la médaille de Louis XV, que je viens brièvement d’analyser. Le profil glacial de Newton est d’un modelé sans accent, et le revers est plus terne encore.
Fig. 267. — B. Duvivier :
Médaille de la Fondation de L’École militaire (1769).
Les Duvivier. — Un médailleur, M. Henry Nocq, a pu consacrer de nos jours tout un beau livre aux Duvivier, sans que son œuvre parût un hommage démesuré rendu à ces excellents artistes.
La physionomie morale de Jean Duvivier (1687-1761 est curieuse: la probité du inédailleur, la haute et noble opinion qu'il avait de son art nous le font aimer, et même certains écarts d’un caractère ombrageux et intransigeant : il se brouilla avec Bouchardon qui lui fournissait des dessins pour 1 Histoire métallique, el cela par dignité d’artiste, par un goût d'indépendance que nous ne saurions blâmer. Jean Duvivier, né et élevé dans batelier d'un artiste, graveur de médailles et de monnaies, à Liège, vint de bonne heure à Paris où il suivit les cours publics de dessin et de peinture de l’Académie. Il était aussi graveur en taille-douce, et composait des ornements pour des vaisselles; il fut bientôt nommé graveur des médailles du roi. En 1715, il fit la première médaille de Louis XV et, la même année, celle du Régent, non point d’après nature, mais, si nous en croyons l’abbé Gougenot qui s’est fait son biographe, « d'après le portrait de Lemoyne, le père ». Lorsque, en 1717, au cours de son fameux voyage à Paris, Pierre le Grand visita la Monnaie, il eut la surprise de voir frapper sous ses yeux une médaille à son effigie.
Duvivier en était l’auteur, Michel Rôg en avait gravé le revers. « La Monnaie peut encore montrer aux curieux, dit M. A. de Foville, à côté du bronze lui-même, les coins d’où il est sorti et le dessin à la sanguine qui avait servi de modèle. » La médaille du sacre est également de Duvivier: on louerait sans réserve l'adresse extrême de la composition, la perspective, la justesse des valeurs du tableau où se meuvent quatorze personnages, si l’on ne savait ({lie le dessin de ce revers avait été fourni par Louis de Boullongne, peintre du roi. L'effigie du jeune prince couronné est d’une majesté juvénile fort agréable. Duvivier était un « médailliste » convaincu; il déploya dans l’exercice de son métier une ingéniosité technique hors de pair. Nous lui
Fig. 268. — B. Duvivier :
Médaille de la Naissance du Dauphin.
Visite de Louis XVI et de Marie-Antoinette à Paris (21 Janvier 1782).
T. VII