‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 10 sur 119 · SURVIVANCE DE L’ART CLASSIQUE · texte numérisé non relu

SURVIVANCE DE L’ART CLASSIQUE

Pradier avait été, nous l'avons vu, pendant la monarchie de juillet et avec un succès persistant, le continuateur direct de la tradition du Premier Empire et de la Restauration, de Canova et de Rosio, quelques nuances mises à part, ou quelques velléités de réalisme exceptées dans ses menues statuettes. Il disparaît en 1 85*2 : mais, derrière lui, viennent encore des disciples nombreux de Ramey, de Dumont ou de lui-même, qui poursuivent leur idéal avec u;ie constance tranquille et imperturbable. C’est Jouffroy (1806-1882), Bonnassieux (1810-1892), Cavelier (1814- 1894) par exemple, dont la longue carrière, en grande partie remplie par l’enseignement, perpétuera presque jusqu’à la fin du siècle la tradition des ateliers de la Restauration. Perraud (1819-1876) se distinguera par une application savante, dans son Enfance de Bacchus ou son Désespoir par exemple, par un sentiment particulier d’élégance et de noblesse, ou par une ambition caractéristique de se rapprocher délibérément, dans ce grand bas-relief des Adieux, qu’il envoya de Rome en 1849, des modèles de la Grèce, entrevue enlin après de longs siècles de romanisme. Pradier, du reste, avait occasionnellement, et l’un des premiers, tourné les yeux de ce côté, avec son Niobide. Barye lui-même, enfin, sous le Second Empire, dans ses travaux officiels du Nouveau Louvre, les groupes de La Paix et de La Guerre, de L'Ordre et de La Force, les Fleuves à demi couchés qui encadraient au guichet tics Saints-Pères un Napoléon III équestre assez mal venu et peu regrettable, comme dans son Thésée, dans son Centaure, allait évoquer, après tant de fauves d'un réalisme magnifique et après quelques statuettes ou groupes empreints d’un romantisme véhément et pittoresque, ces types virils d'une puissance et d’une ampleur si singulières, qu’un archéologue qualifierait de « doriques ». Quelques-unes de ses créations en ce genre offrent même un soupçon d’affectation archaïque dans les formes sèchement découpées et les chevelures aux dispositions symétriques et conventionnelles.

Ces sortes de restitutions, qui, le plus souvent, du reste, se bornent à la création de ligures ou de reliefs d un style bien moins émouvant que les athlètes de Barye, qui évoquent, par exemple, avec Eugène Guillaume, tout jeune encore (1855), Les Ilotes d Anacréon, ou des sujets dignes des épigrammes de l'Anthologie comme L'Amour attristé à la vue d'une rose effeuillée, de Schroeder (1852), se rattachent dans une certaine mesure aux fantaisies néo-grecques que la mode favorisa un moment dans le décor et l'architecture du temps, et dont la Dévideuse de Salmson, et même plus tard la Jeune fille de Mégare de Barrias et la Tanagra de Gérome seront encore des manifestations.

LA SCULPTURE EN FRANCE .M.l

Mais Gavf.lier, <|iii lui sous le Second Empire le chef du classicisme en quelque sorte dogmatique, ne s’arrête pas à ces fantaisies; sa Corné lie, mère des Gracques [\ 801), va droit à l'austère et forte sculpture romaine. Sa Vérité de 1859 est le type même de cet art honnêtement académique qui se prolongera, en se raréfiant toutefois quelque peu, jusqu’à nos jours.

Quant à Eugène Guillaume, né en 1822, formé dans l'atelier de Pradier, prix de Home à vingt-trois ans, il commence dès lors une carrière heureuse et féconde qui le mène à l'Institut dès quarante ans, puis à tous les honneurs et à toutes les fonctions officielles et même administratives (il fut inspecteur général de l'enseignement du dessin, directeur de l'Ecole des Beaux- Arts, directeur de l'École de Rome et même directeur des Beaux-Arts).

Son labeur, malgré tout, est incessant et régulier, son talent infiniment plus varié el plus souple que celui de Cavelier. Il avait envoyé de Rome, dès 1849, un Faucheur nu qui dépasse les qualités scolaires normales, qui oiïre une forte étude de nu masculin, qui marque même une tendance curieuse, sinon dans l'accoutrement ou le type, au moins dans le thème el la vérité du geste, à une espèce de réalisme. Anacréon et Les Gracques (1853) allaient le rejeter vers l'antique pur, mais avec une force nerveuse très particulière qui se retrouvera plus tard dans son Orphée. Le Mariage romain de 1877, repris en 1889, devait couronner cette série d’évocations fortement conçues et sobrement exprimées. Ses statues religieuses un peu froides, ses figures rétrospectives modernes, comme l’ample Colbert de Reims (1858), ses bustes très nombreux, où il ne faut chercher ni la souplesse vivante d’un Houdon ni les accents nerveux d’un Carpeaux, mais qui, par leur construction forte et leur sincérité robuste, s’apparentent aux séries réalistes de l’art romain, le liuloz, le Baltard , le Mgr Darboy, etc..., telles sont les autres principales catégories de cette production abondante, forte et sage, qui s’échelonna sur près de soixante années, car Guillaume ne mourut qu’à quatre-vingt-trois ans, en 1905.

Le talent de Jules Thomas (né en 1824), qui, lui aussi, vécut plus de

Pliot. Giraudon.

Fig. 505. — Eugène Guillaume :

Buste de Mgr Darboy (marbre).

(Musée du Louvre.)

T. VIII

quatre-vingts ans, est de même famille : depuis son Virgile de ISO! jusqu à son Adolescent du Salon de 1905, c’est la même correction un peu froide, la même abstraction de lout ce qui peut s’agiter de passion et de mouvement iont autour de cet atelier comme fermé aux bruits du dehors, où se poursuivait encore au début du xxf siècle, de même que dans celui de G ua uk (1827-1905), l’auteur d’un groupe des Trois (traces et d’un

Combat du centaure placé à la mairie du vi° arrondissement à Paris, l'idéal du temps de David et de Caîiova.

SciIOENEWERK (1820- 1885) et Carrier-Belleuse ( 1824-1887) étaient sortis de l’atelier de David d’Angers.

D’esprit classique aussi, évidemment, ils représentent plutôt sous le Second Empire une espèce d’éclectisme moins intransigeant et moins pur; le premier surtout a réussi quelques morceaux d’une grâce charmante, un peu molle et sensuelle; le second, avec sa facilité élégante, représente assez bien dans ses statuettes, ses reliefs, ses terres cuites, ses bronzes décoratifs, et ses biscuits (il fut directeur des travaux d’art de Sèvres de 1875 à 1888) le goût moyen de son époque. On parlait souvent de Clodion à son propos; mais les vrais connaisseurs du xvme siècle, tels que les Concourt, prononçaient déjà le mot de « pacotille ».

Ce sont les sculpteurs Jouffroy, Perraud, Schoenewerk, Carrier- Belleuse, Guillaume, qui collaborèrent de la façon la plus active et la plus continue, ne l’oublions pas, à la décoration des bâtiments les plus officiels du Second Empire, l’Opéra ou le Nouveau Louvre, sur lesquels les morceaux de Barye dont nous parlions tout à l’heure, ou ceux de Carpeaux que nous allons rencontrer, sont de vigoureuses et brillantes exceptions, rien de plus, exceptions, d’ailleurs, souvent peu appropriées

Phol Gnaudon.

Fig. 506. — Cliapu : La Jeunesse (marbre). Monument de Henri Régnault.

(École nationale des Beaux-Arts, Paris.)

LA SCULPTURE EN FRANCE

à l'architecture éminemment classique dans son allure, à la décoration redondante et chargée, qu’elles complètent et animent.

Un peu plus jeune que les précédents, Ciiapu, né en 1835, était passé par l’atelier de Pradier et de Duret. L’un de ses premiers morceaux, le Mercure inventant le caducée, du Salon de 1805, est d’une correction impeccable qui s’apparente aux œuvres les plus classiques de l'école, à />’ Amour jouant avec un papillon de Chaudet, par exemple. Il y ajouta plus lard, dans son Platon et sa Proserpine qui décorentjles parterres réguliers

Phol Ncurdoin.

Fig. 507. — Paul Dubois : Tombeau du général Lamoricière (marbre et bronze).

(Cathédrale de Nantes.)

de Chantilly, un sentiment d’ampleur décorative et d’équilibre harmonieux qui le rattache à la grande tradition française du xvne siècle. Mais ce sont surtout des morceaux comme sa Jeanne d' Arc à Domrémy et sa Jeunesse, qui tend une palme au-dessous du buste du peintre Henri Régnault (dû à Degeorge) dans le monument de la cour du Mûrier à l’École des Beaux-Arts, si souvent imité depuis lors, qui firent son succès, par une réussite heureuse de sentiment profond et discret, d’émotion réelle exprimée par des moyens très simples et qui n avaient rien de révolutionnaire. La Duchesse d'Orléans de Dreux (1885), cette figure d’une princesse protestante, exilée dans une logette annexée à la chapelle princière catholique, d’où elle tend la main à son époux par

une fenêtre ouverte dans le mur à cet effet, est d une jolie invention délicate et touchante. Chapu disparut dès 1891, après une carrière assez courte, mais très remplie et féconde.

Maroueste, élève de JoutTroy, et M. Coûta n, élève de Cavelier, ont prolongé jusqu’à nous cet idéal de correction et de savoir solide : l'un avec son Persée ou son Centaure enlevant Déjanire, l'autre avec son Pros, d’un faire précieux et serré, ou son ample fontaine monumentale

de 1900, représentent au mieux pour les générations suivantes la sculpture académique.

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