Par M. Paul Vitrv
surlout lorsque cet art, le plus fixé qui soit dans son ensemble par le dogme classique hérité de la Renaissance, se décidera tardivement a se renouveler et à s’adapter aux nécessités et aux goûts de la vie moderne.
Nous apercevons dès maintenant parmi les sculpteurs l'importance de certaines personnalités plus ou moins discutées de leur temps, mais, moins que chez les peintres, étouffées et obscurcies par leurs contemporains plus brillants et plus officiels. Il y a à cela, du reste, une raison matérielle, c’est que le peintre, individu isolé et méconnu, peut travailler obscurément, misérablement même, tandis que le sculpteur, sans commandes, sans occasions de se produire, ne peut guère exprimer ce qu’il a en lui. Si les tentatives des premiers romantiques échouèrent en sculpture, c’est peut-être, d’abord, qu'il ne s’en rencontra aucun, parmi les artistes de ce groupe, qui eût le génie nécessaire pour s’imposer, c'est également que la sculpture, suivant le mot de Théophile Gautier, se prêtait peu à l’expression de l'idée romantique, mais c'est aussi que les circonstances et le goût officiel et moyen ne permirent pas à un Antonin Moine, ou à un Jean du Seigneur de se manifester librement. Certes, dans la période qui nous occupe, un Carpeaux, un Dalou, un Rodin virent leurs efforts ardemment contestés et connurent des jours difficiles. Mais, à eux comme aux autres, des occasions de travail furent offertes en assez grand nombre, ils furent suivis et soutenus par une partie de l'opinion qui s’élargit peu à peu, jusqu'à les faire compter, dans certains milieux, comme les seuls représentants qualifiés de l'art de leur époque.
Il serait injuste, à l'inverse, de considérer seulement l’œuvre de ces novateurs dans la production contemporaine, qui est infiniment plus large et plus complexe. Nos successeurs élimineront ou négligeront peut-être de plus en plus nombre d'œuvres qui connurent des succès plus brillants et plus éphémères, ou bien (pii eurent une action moins etficace sur les générations suivantes. Mais peut-être une réaction quelconque, des réhabilitations inattendues viendront-elles aussi infirmer ces jugements à leur tour. Il est prudent, à la distance où nous sommes des œuvres dont nous allons relater l'histoire, de ne pas nous montrer exclusits. Le respect de la vérité historique ne nous engage-t-il pas à ue négliger, dans un tableau d’histoire, aucun des aspects multiples sous lesquels se manifeste le goût d un temps? Les génies originaux, les œuvres marquantes et nouvelles ne doivent pas nous faire oublier la masse des productions, quelles qu'elles soient, par lesquelles s’exprime la volonté d’art d'une époque.
Si nous prenons l’art plastique en France après 1850, il est certain que, dans son ensemble, il reste encore, et pour une assez longue période de temps, délibérément classique. A peine quelques manifestations
LA SCULPTURE EN FRANCE
isolées, comme celle de YUgolin de Carpeaux, viendront-elles y jeter une note exceptionnelle de romantisme attardé. Mais le réalisme véritable qui était au fond de la doctrine d'apparence classique de Rude pénètre peu à peu partout et éclate, avec le goût intense de la vie et du mouvement, dans l’œuvre entier de Carpeaux. Un art de plus en plus expressif, avec des formes agitées et un modelé tourmenté, naît alors, tandis que les velléités archéologiques du romantisme, le goût de la couleur locale et de la restitution se manifestent à côté, d’une façon plus ou moins suivie et éclatante. Le naturalisme, qui s'affirmait en peinture dès 1848, ne pénètre que tardivement la sculpture, après 1870, et avec un succès moins général et moins caractérisé. Puis, si rien ne rappelle en sculpture l’évolution des peintres vers les clartés éclatantes et subtiles de l'impressionnisme, un esprit neuf, servi par des qualités techniques nouvelles crée, avec Rodin, un art où se mélangent étrangement la fougue véhémente des romantiques et certaines aspirations, certains partis pris classiques, la science véridique des réalistes et une recherche de plus en plus passionnée de l'expression vivante et frémissante jusqu'à l’extrême, par le mouvement et le modelé.
Enfin la recherche qui nous paraît dominer la production contemporaine, parmi les prolongements inévitables des esthétiques démodées qui compliquent notre tableau et gênent notre vision, c’est un retour des sculpteurs comme des peintres « vers un nouvel ordre classique », une recherche du style, de la simplicité, de la grandeur, et, occasionnellement, cette volonté de s’adapter à une conception monumentale, si rare au xixe siècle, et que nous saluons enfin comme un retour à la logique et à la vérité.
Pliot. Giraudon.
Fig. 504. — Eugène Guillaume :
Mariage romain (marbre). (Musée de Dijon.)