LA LITHOGRAPHIE
Battue par la photogravure jusque dans le journal satirique, qui était pourtant son œuvre, la lithographie subit à partir de 1870 une éclipse passagère. Le centenaire de 1895 fut presque une réhabilitation.
Le procédé n'avait d’ailleurs pas dit son dernier mot. Le perfectionnement de 1 « autographie » (dessin sur papier reporté ensuite sur pierre ou sur /.inc) a permis à des artistes comme Corot ou Whistler des croquis sur nature d’une sensibilité exquise.
Ciiéret ET l'Affiche. — Un genre nouveau, même, allait naître, qui est tributaire de la technique lithographique et alimente une industrie prospère.
Jules Chéret, qui en fut le principal ouvrier, est né à Paris en 1856. Ecrivain lithographe à treize ans, il apprend à dessiner tant bien que mal et, après un séjour en Angleterre, il fonde à Paris, en 1866, une imprimerie (pii vit encore. Il lance alors sa première affiche illustrée : La Biche au Huis, pour la Porte Saint-Martin.
Un millier d’autres allaient suivre, sans compter les menus et les programmes. Le Concert des Ambassadeurs (1884), le Bal du Moulin-Bouge (1889), V Olympia et les Folies-Bergère 1892), la Bodinière (1900) fourniraient un beau résumé de cette brillante production.
Jambes en 1 air, doigts crispés, lèvres retroussées, perruques et vête-
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ments fouettés par le vent, les personnages de Chéret dansent une ronde endiablée avec les lettres de la réclame. Un trait haché, fringant, issu de Watteau et de Grévin, des accords éclatants et ingénus de rouge vit et de jaune cru sur champ d’azur concourent à cet entrain un peu factice.
D’excellents dessinateurs, en tous pays, ont pratiqué ce genre avec leur tempérament propre et y ont introduit autant d’art que îpeuvent en comporter les thèmes de la publicité. Ce n'est point la faute de Chéret et de ses émules si trop de peintres leur ont emprunté, en retour, le secret de violenter l’attention du passant toujours plus pressé, et si tant (le toiles de nos Salons ne sont plus que de sommaires et tapageuses affiches.
La chromolithographie. Henri Rivière. — L’affiche n’est qu’une forme un peu brutale de la chromolithographie. Poussée jusqu’à l'imitation littérale de la peinture, la « chromo » a eu un succès commercial considérable, tellement que ce tableau du pauvre est bientôt devenu synonyme de vulgarité. 11 est probable qu’avec le recul du temps on saura trouver au moins un charme de naïveté à tcette imagerie aujourd’hui démodée.
Parmi les lithographies murales en couleurs qui n’ont point connu ce discrédit, il faut citer les séries de paysages que Henri Rivière a publiées à partir de 1898 : les Aspects de la Nature, les Paysages parisiens, la Féerie des Heures, les Trente-six vues de la Tour Eiffel , Au vent de Noroît, le Beau pays de Bretagne. Quelques initiés seuls savent le loyal talent que Henri Rivière, né à Paris en 1860, a mis dans ses eaux-fortes, ses bois en couleurs et ses aquarelles. Mais ses lithographies ont atteint le grand public, et elles le méritaient, car, à la noble construction des classiques, elles joignent cette connaissance intime des [jeux de lumière que les impressionnistes nous ont révélée.
Fantin, Redon et Carrière. — Les temps romantiques semblent depuis longtemps révolus, que le lyrisme cherche encore son expression dans la lithographie.
C’est de 1862 à 1903 que Fantin-Latour a tracé sur la pierre près de deux cents compositions qui se réclament de Berlioz, de Schumann ou de Wagner, mais qui, avec la répétition des mêmes figures conventionnelles dans une atmosphère de crépuscule, sentent souvent le délassement un peu monotone d’un peintre dont la main continue à courir après une longue journée de modèle.
Né à Bordeaux en 1840, Odilon Redon est nourri, lui aussi, de la musique allemande comme de la poésie d’Edgar Poë, de Baudelaire et de Mallarmé. Le visionnaire Bresdin lui a enseigné l eau-forte, puis, de 1879, avec sa première série Dans le Rêve, jusqu’en 1900, il donne plus de
cent cinquante lithographies, d un style assez indigent, visages angoissés ou mystérieux, hiéroglyphes qui surgissent des ténèbres : songe douloureux où l’étrange confine à l'absurde, mais poursuivi avec une conviction qui le sauve du ridicule.
Eugène Carrière avait débuté dans chez un imprimeur lithographe. Il n’es
Fu;. 5(>‘2. — Toulouse-Lautrec ; 5 Lithographie, 1 X9T»
clarté lunaire, comme sa Nelly douloureuse el de poésie.
la carrière artistique, en l<S(i»S, donc pas surprenant qu'il ait, vingt -cinq ans plus tard, conlié à la pierre quelques-unes de ses symphonies monoch rouies. Une quarantaine de pièces, portraits ou têtes d'expression de grand format, composent son œuvre. Le crayon, le lavis, le grattoir, le tirage en plusieurs planches lui donnent des modelés amples et savoureux. C’est un métier de peintre, fumeux et déliquescent dans ses mauvais jours, mais qui, comme dans le Verlaine de 1896, peutêtred’une richesse de matière sans égale.
Et surtout l'artiste a enfin réalisé l’évocation
troublante de la vie hiv Belfort. . , , • rr ,
intérieure, tel visage
diaphane et baigné de
; arrière de 1895, est chargé de tendresse
Toulouse-Lautrec. — Né à A 1 b i , en 1864, Henri de Toulouse-Lautrec débute en 1891 par une affiche, Moulin-Ronge, que suivront, jusqu’à sa mort, eu 1901, près de trois cent soixante lithographies de tous formats.
Ses vrais maîtres sont Degas, Forain et les Japonais. 11 rivalise avec eux par le modernisme de l'observation, la mise en page imprévue, la liberté de l'écriture, l’accord raffiné des encres et des papiers.
Ses domaines sont le Moulin-Rouge et le Théâtre libre, les Ambas-
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sadeurs el la Scala, le cirque et le turf, les bars et le trottoir. Il y promène une cruelle lucidité nuancée de quelque sympathie.
Un Irait qui se moque de la calligraphie comme de l'exactitude littérale, invertébré, dégingandé, dédaigneux de loute application, mais étonnamment sensible et expressif, un modelé toujours plus souple, caressant, chatoyant : on ne pouvait aller plus loin à l'opposé du dessin académique. Or, ici, le métier est l’homme même, avec ses disgrâces physiques, sa santé débile, ses nerfs à lleur de peau.
Le laisser-aller de l’artiste a fait école. On nous a livré des œuvres plus faisandées et plus décadentes encore. Mais ces surenchères sentent le système et la redite. Elles ne sont pas sauvées par la distinction innée et la spontanéité qui font le prix de l’art d’un Toulouse-Lautrec.