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LA SUITE DE CARPEAUX

Son exemple toutefois va être fécond : ses contemporains que l’École ne retient pas dans ses liens, les cadets qui l’ont suivi à Rome vont subir l'influence de ses créations et l’ascendant de son génie; les recherches de vérité et de vie individuelle se multiplient autour de lui et après lui. Le portrait sculpté lui doit une véritable renaissance : un modelé plus sensible, une accentuation plus aiguë des lignes, une grâce plus mouvementée dans la présentation vont marquer la postérité de cette série de figures dont quelques-unes ont retrouvé lesqualités éminentes des grands portraitistes du xvme siècle.

Mais c'est surtout dans la conception des figures aux arabesques mouvementées, au modelé plus frémissant que son action se fait sentir. Un de ses compatriotes valenciennois, qui recueillera la tâche de finir le monument en forme de

fontaine que leur commune piioi. ciraudon.

patrie veut élever à la mémoire du plus glorieux de ses enfants, à Watleau, et

que Carpeaux n'a guère pu qu esquisser, Ernest-Eugène IIiolle, né en 1 87)4, avait affirmé dans ses travaux personnels, dans son Narcisse de 1869, son Arion manié sur le dauphin de 1870, dans son mémorial de la guerre élevé à Cambrai, un sentiment gracieux et puissant des formes mâles et jeunes aux mouvements souples, au modelé précis et vivant. Sans grande puissance d invention, IIiolle est un exécutant de premier ordre, dont les esquisses conservées à Valenciennes, moins vives et pétillantes toutefois que celles de Carpeaux, accusent le tempérament puissant. 11 allait du reste disparaître aussi prématurément, en 1886, a cinquante-deux ans.

Fig. 315. — Falguière :

La Femme au paon (marbre).

(Musée de Toulouse.)

Eugène Delaplanche 1836-1891) avait un talent plus délicat et pour ainsi dire plus féminin. II avait travaillé dès avant son séjour à Rome à la décoration de l’hôtel de la Païva à Paris, et le sentiment de l'art du Second Empire, élégant et facile, avec une pointe de sensualité et une tendance marquée à la complication des formes, persista chez lui. L’influence de Carpeaux n’est pas étrangère du reste à sa formation : témoin les statues de La Musique et de La Danse qui figurent à l’Opéra. Des nus féminins, comme ses deux Fve, des statues religieuses, comme sa Sainte Agnès et sa Vierge au lis, qui sont parmi les rares œuvres témoignant de quelque recherche personnelle dans un genre tombé dans l’imagerie banale, marquèrent sa note personnelle sensible et délicate, avec une nuance de tendresse spirituelle ou mystique très particulière.

Falguière, dont nous avons déjà cité le brillant début avec le Vainqueur de 1864, était à peine plus jeune que Carpeaux, étant né en 1831; mais il (.levait continuer une carrière honorée et glorieuse jusqu’en 1900. Toulousain, il apporta dans la sculpture, ainsi que son compatriote Antonin Mercié, né en 1845, et que M. Injalbert, qui naquit à Béziers la même année et continue aujourd'hui leur tradition, une verve abondante et facile de méridional, une sorte de joie dans la production et d'amour particulier pour les formes agissantes et mouvementées, que sa gracieuse statue d’adolescent courant de 1864 annonçait déjà, et que le gracieux Hippomène de M. Injalbert égalera un peu plus tard.

Le Tarcisius martyr chrétien de Falguière annonçait une inspiration plus grave et une qualité d'expression plus rare que nous ne retrouverons plus guère dans son œuvre. Le touchant Saint Vincent de Paul du Panthéon doit cependant être mis à part, lui aussi, dans cette série d’œuvres essentiellement païennes : Nymphes, Bacchantes, Dianes, Femmes au paon, Danseuses, d’une recherche de forme et de mouvement gracieuse et véridique, éclatants morceaux de nu féminin saisis sur le vif de la réalité la plus moderne, poussés parfois jusqu’à la copie quelque peu servile du modèle. De grands ensembles un peu vides, comme la Fontaine du Trocadéro en 1878, ou la Fontaine Sainte-Marie à Rouen en 1889, témoignent de ses attaches classiques; des statues historiques, comme son Cardinal Lavigerie et son La Rochejacquelein, rappellent l'art pompeux et théâtral de David d’Angers, cependant que des hustes sérieux et sensibles, qui vont de celui de la Baronne Daumesnil à celui de Bodin, témoignent de sa souplesse et de son habileté, prête à subir toute empreinte extérieure ; car, parti du voisinage de Carpeaux, il aboutit vers 1900 dans celui de Rodin lui-même.

Antonin Mercié était à Rome au moment de la guerre de 1870; il y travaillait, en même temps qu’à son David que nous avons déjà cité, à un groupe compliqué de deux figures, rappelant dans sa conception initiale

LA SCULPTURE EN FRANCE

les enlèvements classiques du xvne siècle et qui devint après la guerre le fameux Gloria Victis dont le succès s’affirma au Salon de 1874, en même temps que celui de La Jeunesse du tombeau de Henri Régnault, par Chapu, et pour les mêmes raisons. La qualité plastique cependant en était tout autre, et cette figure volante à peine posée sur un pied, comme les Nikés antiques, devait certainement beaucoup plus aux audaces nouvelles de la plastique à la Carpeaux qu’aux sages leçons de l’atelier JoulTroy. Peu de temps après (1877), Mercié donnait, pour remplacer le Napoléon III équestre de Barye au fronton du guichet des Saints-Pères du Louvre, le brillant haut-relief du Génie des Arts, où reparaît, avec une Renommée légère et gracieuse, un nerveux adolescent assez proche parent du Génie de la Danse de Carpeaux, qui cavalcade sur un cheval au galop, sans trop de souci de l’équilibre ni de la composition classique. 11 semble que l’on retrouve dans une telle composition des réminiscences évidentes de l’art de la peinture que, du reste,

Mercié, comme Falguière, pratiquait allègrement et avec brio.

Le Quand même de 1882, qui est peut-être l’œuvre la plus populaire de l’artiste, accentue la recherche de l'effet théâtral et découpe sur le ciel une silhouette assez déchiquetée, le Souvenir pour le tombeau de Mme Charles Ferry, les allégories du tombeau de Baudry, le bas-reliet du tombeau de Mme Miolan-Carvalho développèrent ces images de caractère pictural, exécutées avec une habileté prodigieuse, souples, ondoyantes, animées, où se perdait peut-être de plus en plus le sens proprement monumental de la sculpture, que les classiques de la génération précédente avaient encore hérité d'un Chaudel ou d un Cartellier.

Le même sentiment se fait jour dans l’œuvre de M. Injalbert et dans celle de M. Puech. La grâce vivante des tonnes en mouvement, la composition souvent touffue et tourmentée, le mouvement accentué, les gestes compliqués s’allient au modelé délicat et souple, au sentiment souvent charmant des ligures, comme la délicieuse Bacchante au biniou de l'un ou sa Fontaine du Titan à Béziers, ses faunes puissants d’un

Fig. 3 IG. — Puech :

La Muse d’André Chénier (marbre).

(Musée du Luxembourg, Paris.)

classicisme turbulent cl fantaisiste, comme la fine Nymphe de la Seine (1894) ou la sensible Muse d'André Chénier (1889) de l'autre.

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