LE RETOUR AU STYLE
Le naturalisme pur, que le sentiment public a fini par accepter et dont la facile compréhension maintient le succès, dont les recettes s'adaptent aisément par exemple au désir de commémoration des événements tragiques ou glorieux, comme aussi h « expressionnisme »
passionné dérivé deCarpeaux, et exalté par le génie de Rodin, ne constituent ni l’un ni l’autre les stades définitifs de l’art plastique contemporain. Dès avant 1900, certains sculpteurs tendent à la recherche du style, de l'expression réfléchie, de la pensée et du sentiment simplement traduits, que d’aucuns n’avaient eu garde, du reste, de négliger dès longtemps.
Des figures simples et émues comme le Souvenir de Paid Dubois ou la Pensée de Gustave Michel ne témoignent-elles pas déjà de cette tendance profonde? Le bon sculpteur Alfred Lenoir, que son esprit cultivé et une tradition familiale inclinaient vers l’étude et le goût de nos monuments médiévaux, en fut aussi un des représentants. Dalou lui-même, à la fin de sa vie, calmant les ardeurs généreuses de ses premières compositions d'un classicisme un peu ronflant, atténuant la recherche impérieuse de la vérité qui le passionnait, n’a-t-il pas, dans le Monument Scheurer-Kestner , qui fut une de ses dernières œuvres, sacrifié à ce goût nouveau de calme et de dignité monumentale? Théodore Rivière, un Toulousain pourtant, spécialisé longtemps dans la statuette pittoresque et mouvementée, n’a-t-il pas donné, vers la fin de sa vie,
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Phot. Giraudon.
Fig. 330. — Dampt : Le Baiser de l’aïeule.
(Musée du Luxembourg, Paris.)
dans son groupe des Deux Douleurs , une composition d une sévérité et d’un sentiment presque gothiques! M. Dampt, qui tut, par son origine et par ses traditions, par son métier impeccable de bon ouvrier des matières les plus diverses, un réaliste certain, n a-t-il pas adouci, détendu, pénétré d'un sentiment intense quelques-uns de ses morceaux les plus célèbres, tel Le Baiser <le l aïeule, et compose comme des figures destinées à la grande décoration certaines de ses délicieuses figurines de bois et d’ivoire, telle La Paix du Foyer du Musée des Arts décoratifs ? Parti du voisinage de Dalou, et passionnément admirateur de Rodin, un artiste
indépendant comme Pierre Roche, avait, en cherchant à se plier à certaines formules décoratives de tout ordre, témoigné d’une préoccupation singulière d’adaptation de son art souple et suhtil aux données de la vie moderne et créé certains spécimens de sculpture monumentale qui sont la partie la plus originale et la plus solide de son œuvre.
Mais c’est dans l’œuvre de M. R artholomé que la recherche que nous indiquons s’est peut-être exprimée le plus complètement. Né en 1848, et de formation toute particulière, sans rien de scolaire ni d’académique, cet artiste peut être considéré cependant comme parti du réalisme. Ami de Degas et peintre lui-même jusqu’à quarante ans passés, auteur de tableaux d’une intimité discrète et délicate, il se tourne brusquement vers la sculpture sous le coup d’une grande douleur qui le fait s’adonner, avec une passion exclusive, à l’exécution du tombeau de sa femme : un Christ en croix surmontant un groupe de deux figures modernes enlacées dans un baiser suprême, au cimetière de Rouillant, près de Crépy-en-Valois, puis à un vaste monument dédié aux Morts en général. Mais le caractère vrai de son art et de ses origines plastiques échapperait sans nul doute si l’on ne considérait que celui-ci et si l’on négligeait ses premiers portraits conçus comme des figures de genre (portrait de Mme Forain par exemple), ses statuettes modernes, ses baigneuses ingénues d’abord et saisies sur le vif comme des études de Degas, de plus en plus stylisées par la suite, tout en gardant comme
IMiot. comm. par M. Vitry.
Fig. 551. — Bartholomé :
Jeune fille se coiffant (pierre).
(Collection particulière.)
Bartuolomé : Monument aux Morts (pierre). (Cimetière du Pere-Lacliaise, Paris.)
point de départ une étude naturaliste aussi peu scolaire que possible et sans aucun rapport avec le modèle d'atelier ou le modèle antique.
C’est de la même façon qu’il allait concevoir et modeler les figures de son Monument aux Morts, passant, sans intermédiaire aucun, de la vision directe de la nature à la recherche réfléchie et volontaire du style; il y a. du reste, plus de pensée peut-être en lui que d’instinct proprement dit et nous sommes extrêmement loin ici de l’art spontané et instinctif d’un pétrisseur de glaise comme Carpeaux ou comme Rodin. M. Bartholomé s’est toutefois créé une technique personnelle où le souvenir des
Phot. L. Molly.
Fig. 333. Landowski et Bouchard :
Parlie centrale du Monument de la Réforme à Genève (pierre).
(Jardin des Bastions, Genève.)
vieux imagiers gothiques compte beaucoup plus que celui des marbriers gréco-romains ou des modeleurs de l'Ecole.
C’est en 1891 qu'apparurent au Salon les premiers fragments du Monument aux Morts ; en 1895 le modèle était complet, en 1899 il étaitexécuté définitivement en pierre au flanc de la colline du Père-Lachaise. C’est un des plus nobles efforts d’art que la sculpture moderne puisse enregistrer et l’un des ensembles les plus réussis par la juste appropriation du sentiment de l’artiste à l’objet même qu’il se proposait, par l’adaptation monumentale raisonnée et volontaire au site choisi par lui.
Au centre, le couple humain s’enfonce dans la nuit du tombeau, laissant de chaque côté de la porte symbolique les divers représentants de l’humanité douloureuse, épuisés ou pleins de vie encore et de
LA SCULPTURE EN FRANCE
Fig. 334. — Bourdelle :
Sir James Frazer (bronze).
passion, effrayés ou résignés à l'approche de l’infini, priant, gémissant, ou se retournant avec sérénité pour envoyer un baiser d’adieu à la vie qui fut bonne et douce. Au-dessous, dans une espèce d’enfeu sépulcral, sur le couple humain couché dans le tombeau, on voit un génie consolateur étendre ses liras miséricordieux. « Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre et de la mort, une lumière resplendit », dit l’inscription .
Un groupe colossal d’Adam et Eve , qui suivit la réalisation du Monument aux Morts , semble une reprise du thème du couple humain agrandi et considéré à un autre moment de son histoire.
Nombre de monuments funéraires furent commandés dans la suite à l’homme dont l’émotion grave avait touché tant d’esprits et de cœurs. Celui d Henri Meilhac , au cimetière Montmartre, est un des plus simples et des plus touchants. Le thème proposé aux méditations de l’artiste, pour le Monument à Jean-Jacques Rousseau destiné au Panthéon, que la Révolution n'avait pu réaliser, aboutit, d’autre part, à une composition originale et harmonieuse: cinq figures, La Philosophie entre La Nature et La Vérité d’une part, La Gloire et La Musique de l’autre, d’une conception plastique aussi personnelle que l'agencement de l’ensemble.
L’auteur fut moins
heureux avec quelques Fhot.Saiaün
autres monuments de Fig. 335. Bourdelle : L’Épopée polonaise (plâtre).
composition plus banale, peut-être imposée, comme le Sardou de la Place de la Madeleine, ou le Monument aux avocats du Palais de Justice. Quant à la figure de Paris 1914-1918, elle a été vivement discutée tant pour son emplacement que pour sa réalisation plastique. Son demiréalisme déroute quelque peu; son mouvement assez théâtral concorde difficilement aussi avec la recherche de cette simplicité monumentale dont son auteur semble cependant l’un des promoteurs et que nous retrouvons heureusement dans une autre statue presque colossale,
exécutée pendant la guerre pour la ville de Soissons, figure assise d'une grâce majestueuse, qui reprend, sans pastiche et sans lourde virtuosité, le type des statues de villes de l’art classique.
M. Bartholomé, quelle que soit l’autorité de son esprit et de son caractère, restera sans doute aussi un isolé; mais bien des recherches de la sculpture la plus moderne se rapprochent singulièrement des siennes, mêlées à l'action efficace
vivante, expressive et passionnée de Rodin qui a contribué à émanciper la production contemporaine des règles étroites, des poncifs rebattus et des procédés invariables. Les sculpteurs qui avaient travaillé dans l’atelier de Rodin et subi d’abord son emprise, s’en sont éloignés nettement par la suite, tels MM. Bourdelle et Despiau, et se sont rapprochés davantage de ces tendances au style dans la conception des figures isolées ou des ensembles monumentaux que nous notions tout à l'heure. Desrois, qui l’a côtoyé, a gardé son indépendance, sa manière savante et souple, à laquelle nous devons sa Léda, sa Femme à l'arc et sa Peinture du monument Puvis de Chavannes. Trop sensibles pour lui échapper entièrement, les « romains » émancipés, tels que MM. Landowski ou Bouchard, ont continué parallèlement leurs recherches personnelles, soutenus par un métier et
de la sculpture
Fig. 336. — Bourdelle : Héraklès archer.
(Collection Max Leclerc, Paris.)
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une éducation venus d’ailleurs. Landowski en particulier, dont Les Fils de Caïn, avec leurs gestes accentués, leurs formes frustes et ressenties, pouvaient trahir quelque lointaine parenté avec le Saint Jean-Baptiste, s'est développé avec une variété féconde, tantôt vers la grâce et le charme, tantôt vers le sentiment et l’émotion dans certains monuments de guerre, tantôt vers une sorte de lyrisme abondant et plein de ressources variées, dans cette décoration rêvée pour un temple de l’Humanité qu'il proposait à l'Exposition de 1925. Mais déjà, avant 1914, dans le grand Monument à la gloire de la Réforme dressé à Genève par la collaboration des deux artistes, apparaissait en pleine lumière un souci exceptionnel d’ordonnance monumentale; un parti pris de stylisation et d’équilibre se faisait jour, qui frappe et s’impose.
L’œuvre, dès aujourd’hui considérable, de M. Bourdelle est pleine aussi d’ampleur et de variété. Elle a des origines scolaires, puis une période « rodinesque » ; elle témoigne d’une fougue de tempérament et d’une ardeur de recherche singulières. Elle offrit, un moment, des contrastes étonnants de délicatesses sentimentales et de brutalités outrancières, mais c’est délibérément vers la recherche monumentale qu’elle s’oriente depuis une quinzaine d’années, avec les bas-reliefs capitaux du théâtre des Champs-Elysées, les portraits résumés et stylisés où la science du caractère et de l’expression héritée de Rodin se tempère d’une volonté nouvelle d’agrandissement et de simplification. Bourdelle ne renonce pas, du reste, à ce que ses devanciers plus lointains lui ont appris. Son Epopée polonaise pour le monument Mickiewicz a l’énergie farouche et le mouvement ardent de La Marseillaise de Rude. Ses figures mythologiques, son Héraklès archer ou son Centaure mourant, sont d’un sentiment antique, d’une recherche ingénieuse et personnelle, en même temps que d’une vérité de mouvement saisissante.
M. Despiau s’est concentré, lui, au sortir de l'atelier de Rodin, dans
Phot. Arch. phot. d’art et d’histoire.
Fig. 537. — Despiau : Bacchante (pierre). (Saint-Nazaire.)
une recherche d’art raffiné, de modelé sensible et délicat. D’assez nombreux bustes précis et purs, quelques figures longuement travaillées, ont suffi à établir son autorité. Elles sont sans virtuosité ni académique ni d’aucune autre sorte, telle sa femme nue debout, dénommée Bacchante, dont la pierre, commandée par l'Etat, a figuré à l'Exposition deyl925.
Plus puissant peut-être, plus indépendant surtout, et plus simple, M. Aristide Maillol s’est imposé par un génie robuste et sans autre ambition que de réaliser un certain nombre de figures savoureuses et pleines,
d’un style spontanément monumental en quelque sorte, et des séries de figurines aux formes un peu lourdes, mais saines et débordantes de vitalité charnelle. C’est un art ingénu et sans précédent en apparence, qui rappelle certains essais sculpturaux, une Aphrodite tenant la pomme en particulier, dus au grand peintre Renoir, mais qui se rattache néanmoins en grande partie, par la vigueur de l'étude de plus en plus simplement et robustement conduite, à Rodin, à Dalou et à Carpeaux.
La réaction est plus nette que chez MM. Bourdelle, Despiau et Maillol, où le fond de naturalisme est encore évident, si nous passons au groupe des néo-classiques purs, dont les uns, formés à l'école de
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Rome, tels MM. Gaumont ou Lejeune, nous ramènent peut-être, plus ou moins consciemment, vers des formules « canoviennes » épurées et humanisées à la fois, pénétrées d intelligence et de sentiment. Une grande page monumentale comme celle que M. Gaumont vient d'installer à la mémoire des morts de la guerre dans l’hôtel de ville de Tours, prouve l'ampleur de ses vues d'ensemble et sa puissance de réalisation. Un des monuments les [dus complets et les plus harmonieux que la guerre ait suscités est celui du Havre, dû à M. Poisson. Classique de tendance, bien que l'auteur ne soit pas romain d’origine, reprenant les thèmes consacrés de l'allégorie et les procédés d’exécution large et souple de nos sculpteurs classiques antérieurs au xixe siècle, sans tomber dans le poncif, usant au besoin des souvenirs médiévaux en même temps que des accents les plus modernes, M. Poisson a réalisé là une œuvre de style et de caractère qui marquera certainement un stade nouveau dans notre évolution.
Il y a moins de certitude dans l'œuvre, encore à peine commencée peut-être, du reste, de MM. Jeanniot,
Traverse ou Pierre Lenoir, où tantôt des élégances un peu précieuses et affectées, tantôt des lourdeurs inattendues viennent compromettre l’impression d'harmonie réelle et de pondération qui s’en dégage.
On rencontre quelquefois aussi de ces partis pris, ou de ces négligences volontaires dans les figures de M. Joseph Bernard, mais celui-ci est arrivé, avec une recherche volontaire et une patience déjà longue, à une maîtrise qui en fait un des représentants essentiels de la génération actuelle. Après son Monument à Michel Servet de Vienne, qui tenait encore de la sculpture expressive et présentait même quelque absence de pondération dans la composition, il est arrivé, soit dans ses figures isolées comme la Jeune fille à la fontaine, soit dans ses grandes frises de musiciens et de danseurs, à un art plein d'aisance et de charme, de rythme et d'harmonie, d’une vérité suffisante de formes et de mouvements, d'une généralité qui l’élève au-dessus de l'anecdote et qui l’approprie merveilleusement à son rôle décoratif et monumental.
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Phot. Giraudon.
Fig. 339. — Joseph Bernard :
Jeune fille à la fontaine (bronze).
(Musée du Luxembourg, Paris.)
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Fig. 340.
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