Théophile Silvestre. Histoire des artistes vivants
Phot. Giraudon.
Fig. 351. — G. Courbet : L’Atelier du peintre, Partie centrale
(Musée du Louvre.)
T. VIII
sérieux? Les deux bedeaux, avec leur trogne frottée de vermillon, leur attitude avinée, leurs robes rouges et leurs bonnets à côtes, sont d’un drolatique à rendre Daumier jaloux. »
L'atelier , qui est venu récemment rejoindre au Louvre L' enterrement à Ornans, après avoir longtemps servi, dans 1 ' hôtel Desfossés, de rideau de théâtre, n'a pas une moindre importance : c’est une sorte de résumé, mi-allégorique, mi-réel, de la vie artistique de Courbet depuis 1848 jusqu’à 1855. Au centre, l’artiste est en train de peindre dans son atelier un paysage du Jura (on n’avait pas encore inventé le pleinairisme) : derrière lui. un modèle nu, retenant la robe tombée à ses pieds, le regarde
travailler. A gauche, un ramassis de ligures allégoriques symbolisant tous ceux pour lesquels l’artiste a rompu des lances, les exploités, les victimes de la société : une mendiante irlandaise affalée sur le trottoir avec son enfant à la mamelle, un braconnier, un prolétaire sont l’image de la misère et de la crédulité dont vivent le rabbin, le curé et le croquemort A droite, sont groupés des personnages réels, les amis qui l’ont soutenu et encouragé dans cette lutte : Baudelaire, forçat pensif, aux cheveux ras, affalé sur une table et lisant; le critique Champfleury, assis sur un tabouret; le philosophe Proudhon, le mécène Bruyas.
L’incohérence choquante de cette vaste composition, dont les trois parties sont presque entièrement indépendantes et pourraient être détachées sans inconvénient, serait sans doute atténuée si l'artiste, revenant à la tradition du moyen âge, en avait fait franchement un triptyque. Mais l'indigence de la conception ne doit pas nous empêcher d’admirer la qualité exceptionnelle de certains morceaux, comme le modèle debout : un des plus beaux nus de l’art français.
1. Courbet a profité de l’occasion pour satisfaire ses rancunes. Une tête de mort est posée ostensiblement sur un numéro du Journal des Débats qui s’était permis d’attaquer l’artiste.
LA PEINTURE FRANÇAISE
Les demoiselles des bords de la Seine, la merveille du Petit Palais, ont été peintes, sous l'influence de Proudhon, dans une intention moralisatrice. La scène se passe à Bougival, en 1X57, par une lourde aprèsmidi d’été. Deux filles endimanchées, morne bétail d’amour, sont vautrées sur le gazon, la chair moite, la tête vide, accablées par la chaleur. « Les Demoiselles, dit l'honnête Proudhon, suant l'orgueil et l'adultère, suffiraient à détourner du vice. » .le crains qu i I ne s’abuse. En tout cas, cette peinture grasse, voluptueuse, plus claire et plus lleurie que L'enterrement ou L'atelier, est pour l’œil un délice.
Les demoiselles de village *, où l’artiste a représenté ses trois sœurs se promenant à la campagne, dans les environs d'Ornans, valent surtout par le paysage.
Dans nombre de tableaux, Courbet, oubliant les théories de Proudhon, s’est contenté de peindre sa Franche-Comté natale, les bords de la Loue qu’encadrent de hautes falaises de craie bleuâtre, les sapinières drues et presque impénétrables où filtrent quelques rais de soleil. Parfois il anime ces paysages familiers de Baigneuses aux croupes rebondies, Vénus hotlentotes que l’impératrice Eugénie appelait dédaigneusement des « Percheronnes », à moins qu'il ne surprenne dans une clairière des hardes de chevreuils ou de cerfs en rut, qui luttent furieusement, entre-choquant leurs ramures avec une rage froide et meurtrière.
Courbet a été aussi un admirable peintre de marines, et ses Vagues crêtées d’écume qui déferlent sur les plages sont justement célèbres; mais elles ont je ne sais quoi de métallique ou de figé : on les voudrait un peu plus fluides.
En somme, il y a dans cet œuvre si varié une partie caduque : c’est sa philosophie sociale, aussi désuète que la sentimentalité égrillarde de Greuze. La peinture n'est pas plus faite pour traduire en images les
1. Ce tableau, prêté par Mrs. Harry Payne Bingham, est exposé depuis 1920 au Metropolitan Muséum de New York.
Pliot. Bulloz.
Fig. 353. — Alphonse Legros : L’Ex-voto.
(Musée de Dijon.)
écrits de Proudhon que ceux de J. -J. Rousseau, et, d’ailleurs, cette imagerie u'a jamais eu la moindre action sur le peuple qu elle prétendait moraliser.
La grandeur de Courbet n’est pas dans sa pensée (rien de plus vulgaire et de plus trivial que son socialisme anticlérical) ; elle est tout entière dans l’exécution. C’est un magnifique praticien de la lignée de Frans Hais. Il a le goût de la belle matière, qu’il triture et étale au couteau. Ses falaises du Jura sont « crépies en pleine pâte1 ». Malheureusement, à l’exemple des Bolonais et de leurs imitateurs espagnols qu’il avait étudiés au Louvre, il abuse des bitumes, des ombres opaques. Aussi la plupart de ses tableaux ont-ils beaucoup noirci.
Son inlluence a été prodigieuse en France et à l’étranger. Le Bourguignon Alphonse Legros ( 1837-1 911), l’auteur de L'ex-voto du M usée de Dijon et de L'amende honorable du Luxembourg, qui se fixa, en 1864, à Londres, procède directement de lui, ainsi que des petits maîtres tels que François Bonvin, Théodule Bibot, Antoine Vollon, exécutants excellents, mais, comme leur modèle, un peu à court d’idées. Les grands impressionnistes Manet et Monet, Carolus Duran, dans ses œuvres de jeunesse, et, de nos jours, Charles Cottet et Lucien Simon lui doivent également beaucoup.
En Belgique, où il participa à l’Exposition d’Anvers de 1861, en Allemagne, où il fit plusieurs séjours à Francfort et à Munich, il laissa une trace profonde. Il émerveilla les Bavarois par sa virtuosité de praticien autant que par ses prouesses d’intrépide buveur de bière. Leibl, Trübner, Hans Thoma, c’est-à-dire quelques-uns des meilleurs peintres allemands de la seconde moitié du xixe siècle, se proclament ses disciples reconnaissants. Il leur rendit l’inappréciable service de les arracher à l'atmosphère anémiante des Académies germaniques, imbues de l'idéologie de Cornélius, et de leur faire comprendre qu’ « on n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un maître ouvrier ».