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LA PEINTURE ACADÉMIQUE SOUS LE SECOND EMPIRE

A côté de ces trois grands maîtres, les peintres officiels les plus réputés pâlissent. La plupart d'entre eux ne présentent plus pour nous qu’un intérêt historique. Nous les passerons donc rapidement en revue en les classant par genres : décorateurs et peintres d’histoire, — peintres

1. Il est curieux de noter à ce propos qu’il pratiquait la sculpture comme Géricault et Daumier : le Louvre possède son masque de la Marquise de Talenay ; le Musée de Besançon, son buste colossal de la Suisse : Helvetia, hommage de reconnaissance pour l’hospitalité qu’il avait reçue à la Tour de Peilz.

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de nu, — - peintres de mœurs, — portraitistes et paysagistes, — Orientalistes.

Décorateurs et peintres d'histoire. — Clienavard et Baudry, Couture et Hébert sont les principaux représentants de ce genre noble par excellence, que les Académies ont toujours placé au pinacle.

Clienavard (1807-1895) était un Lyonnais, comme les Nazaréens mystiques de l’école d'Ingres : Orsel et Flandrin, et il reflète tous les traits de sa ville natale. « Ville singulière, écrit Baudelaire, bigote et marchande, catholique et protestante, pleine de brumes et de charbons. Les idées s'y débrouillent difficilement; tout ce qui vient de Lyon est minutieux, lentement élaboré et craintif; on dirait que les cerveaux y sont enchiflrenés. Le cerveau de Clienavard ressemble à la ville de Lyon : il est brumeux, fuligineux. Dans ce cerveau les choses ne se mirent pas clairement, elles ne se réfléchissent qu’à travers un milieu de vapeurs. »

Ajoutons, pour compléter la définition, que ce Lyonnais fumeux est par surcroît un démocrate de 1848. Le mysticisme religieux de ses compatriotes prend chez lui la forme humanitaire. La grande entreprise de sa vie fut la décoration du Panthéon où pour dix francs par jour il offrait de retracer toute l’histoire du monde depuis le déluge jusqu’au siècle de Louis XIV. Dixdiuit cartons de cette Palingènésie figurèrent à l'Exposition universelle de 1855; ils ne furent heureusement jamais mis en place et sont aujourd'hui relégués dans les réserves du Musée de Lyon. Bien de plus morne que cette peinture philosophique et incolore, à l’allemande, exécutée en camaïeu, « la grisaille, au dire de Charles Blanc, étant ce qui convient le mieux à l’expression des idées. »

La décoration de Y Opéra par Paul Baudry (1828-1880) est aussi caractéristique du Second Empire que la décoration du Panthéon projetée par Clienavard l’eùt été de la République de 1848. Art élégant el banal, sans force et sans originalité, mais non sans agrément. Baudry s’était préparé à cette tâche en allant copier à Borne les fresques du Vatican et de la Farnésine, à Londres les cartons des Actes des Apôtres. Mais il fait songer encore plus au Primatice qu’à Raphaël. Cet éclectique adroit combine, comme l’avait fait déjà Le Brun dans la Grande Galerie de Versailles, ses souvenirs de Borne avec ceux de Fontainebleau. Autour de lui se groupent Lenepveu et Boulanger qui collaborèrent à la décoration de la salle et des foyers de l’Opéra de Garnier.

Le souvenir des décorateurs vénitiens domine chez Galland et surtout chez Thomas Couture (1815-1879), dont les Romains de la Décadence, qui firent sensation au Salon de 1847, semblent conçus en pendant aux Noces de Cana. Malheureusement, les grands espoirs qu’avait fait

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naître ce coup d'éclat ne se réalisèrent point. Aigri par ses insuccès, affichant un mépris superbe pour le réalisme, « cette souillure de 1 art, cette lèpre qui détruit toute beauté, art mécanique, art d’œil et de main », cet autodidacte vaniteux aspirait à devenir le David du Second Empire. Mais le souffle lui manqua. Son grand tableau du Baptême du Prince impérial, qui lui avait été commandé en 1856, demeura à l'état de projet. Il n’en reste que de fort belles études représentant l'Impératrice agenouillée dans les plis de sa robe de cour, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, le maître des cérémonies de Notre-Dame (Musée Denon, à Chalonsur-Saône). Son portrait du père de Georges Ohnet (Musée Carnavalet) est d'un bon peintre de morceaux. Son atelier était très achalandé, et la trace de son enseignement se retrouve chez de nombreux peintres français et étrangers, notamment chez Manet, l'Allemand Feuerbach, l'Américain John La Farge.

La carrière officielle très brillante d’Ernest Hébert (1817-1908) contraste avec la vie manquée de Couture. Né à Grenoble, il étudia chez Delaroche et fit de longs séjours en Italie où il fut d'abord pensionnaire, puis directeur de la Villa Médicis. Dans son célèbre tableau de La Malaria (1850), il reprend les thèmes pittoresques de la Campagne de Home, chers à Léopold Robert, en y ajoutant des colorations verdâtres, fiévreuses, qu’on peut admettre comme véridiques dans les Marais Pontins. Le malheur est qu'il les appliqua partout. Sa Madone de l’église de La Tronche, près de Grenoble, les femmes alanguies dont il fit le portrait ont toutes l’air d'avoir respiré la malaria et baignent dans une atmosphère d’aquarium.

Le nu académique. — La tradition de Boucher survit, abâtardie, dans les Vénus d’Alexandre Cabanel (1823-1889) et de William Bouguereau (1825-1905), fort appréciées en Amérique. Charles Chaplin, agréable peintre de boudoirs, Jules Lefebvre, qui a fait sortir 1m Vérité de son puits pour exposer sa beauté sans voiles aux visiteurs du Luxembourg, s’adressent à la même catégorie d’amateurs.

L’Alsacien Henner (1829-1905), formé à l’école des Holbein de Bâle, a plus d’accent dans ses portraits de jeunesse ou même dans sa gracieuse Biblis changée en source , du Musée de Dijon, (pii date de 1867. Plus tard, devenu fabricant d’églogues où se combinent les souvenirs de Giorgione, du Corrège et de Prud’hon, il abusera des nymphes aux cheveux roux, dont la nudité pâle se détache sur un fond bleu turquoise. Prisonnier de sa formule, il finit, comme tant d’autres peintres académiques, par exploiter commercialement un brevet.

Peintres de genre. — Gérôme (1824-1905), dont il ne faut pas

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exagérer ( importance dans l'histoire de la peinture française, a été sous le Second Empire le principal représentant de la peinture de style néogrec ou néo-pompéien, dont les origines remontent à La marchande d' amours de Vien. C’est l’époque où le prince Napoléon se faisait construire à Paris une maison pompéienne, fantaisie archéologique dans le goût de la maison antique que Catherine 11 avait demandée à Clérisseau. On s’explique aujourd’hui avec peine le succès de son Combat de cogs (1847), de son Intérieur grec (1851), du Duel de Pierrot l85tU, ou de ses scènes historiques à la Dclaroche comme La mort du maréchal Neg (1868). Cette peinture mince et glacée, qui fut transplantée en Angleterre par le Hollandais Alma-Tadema, est cependant plus supportable que les gentil-

Phot. Bulloz.

Fig. 554. — Jean-Jacques Henner : Biblis changée en source.

(Musée de Dijon.)

lesses douceâtres de Hamon, porcelainier égaré dans la peinture, qui tenait école de mauvais goût avec Le Printemps, une palette à la main , peignant les ailes d' un papillon ou L'Automne balançant un éteignoir au-dessus des /leurs.

Le cas de Meissonier (1815-1891) est l'un de ceux qui donnent le plus à réfléchir sur les variations du goût et les vicissitudes de la gloire. Aucun peintre ne fut plus adulé de son vivant : il fut président de tous les jurys, correspondant de toutes les Académies étrangères; les collectionneurs se disputaient à prix d’or ses toiles les plus minuscules ; sa réputation était mondiale. Que reste-t-il aujourd’hui de toute cette fumée?

Il débuta sous Louis-Philippe en exposant, à partir du Salon de 1854, de menus tableaux de genre dans le goût des petits maîtres hollandais : Les bourgeois flamands, Le corps de garde (Coll. Wallace), Le liseur, Les joueurs d'échecs, La rixe. II y apparaît comme le continuateur de Gérard

Don, de Terborch, qui n'avaient cesse d'être imités en France depuis Chardin jusqu’à Granet.

Dans ses reconstitutions historiques, il ne s'inspire pas, comme Gérôme, des poésies d’Anacréon , mais des romans historiques d'Alexandre Dumas. Ses sujets préférés sont des scènes du temps de Louis XIII ou de Louis XV : tantôt des mousquetaires coifies de chapeaux à plumes et vêtus de buffleteries fauves, tantôt des bourgeois du xvme siècle, avec le tricorne enfoncé jusqu'aux sourcils, le jabot de dentelles empoussiéré de tabac, en gilets à fleurs et souliers à boucles. Tous ces oripeaux sont d’une rigoureuse exactitude documentaire, car l’artiste ne se contentait pas, comme Delaroche, du bric-à-brac de théâtre,

et s'était monté à grands frais une véritable garderobe de costumes authentiques dont il affublait ses modèles.

En 1859, Meissonier, depuis longtemps célèbre, se fit attacher à l'Etatmajor de Napoléon III qui allait guerroyer en Italie.

Le peintre de genre se hausse dès lors à la dignité de peintre d'histoire : il rêve de devenir le Van der Meulen de Napoléon III, qu'il dresse à cheval sur un tertre, présidant à la victoire de Solférino.

Mais la gloire militaire de Napoléon III était une matière infertile et petite à côté de l'épopée de Napoléon Ier; et d’ailleurs Meissonier avait le goût du rétrospectif. Il remonta donc jusqu’à 1 époque du Premier Empire, qu'il scruta avec une patience d'antiquaire, tout heureux d’apprendre, par exemple, que Napoléon ne se gantait jamais que de la main gauche et que Ney ne passait jamais les manches de sa capote.

Son ambition était de résumer toute l’épopée impériale en cinq tableaux formant cycle : Castiç/lione ou la Campagne d'Italie (1796), — la victoire de Friedland (1807) et le Congrès dErfurt (1810), qui marquent l'apogée du règne, — Montmirail ou la Campagne de France (1814), — Le Bellérophon ou l’exil (1815).

Deux seulement de ces tableaux furent achevés : 1807 (Metropolitan Muséum, New York) et 1814 (Louvre, Collection Chauchard). Il est vrai que Meissonier peignit, en marge du cycle projeté, la Revue des cuirassiers

Phot. Neurdein.

Fig. 555. — Meissonier : Les Trois fumeurs.

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(1805) du Musée Coudé, dont Manet disait malicieusement que « tout y était en fer, excepté les cuirasses ».

Si la valeur d une œuvre d art se mesurait à la peine qu elle a coûtée, ces peintures seraient des chefs-d’œuvre. Meissonier n épargna rien pour arriver à ce qu'il croyait être la perfection. Il (il construire dans son parc de Roissy un petit traîneau sur rails où il se couchait pour mieux observer le galop du cheval. « Chose curieuse, disait-il avec une vanité comique, les Anciens seuls et particulièrement les Assyriens avaient trouvé lesmouvements justes du cheval. .Je crois les avoir retrouvés pour la première fois depuis eux. »

1 1 s'ingénia à tirer parti des révélations de la photographie instantanée. L’insignifiance du résultat consterne.

11 faut convenir avec Thoré-Biirger que l'épopée napoléonienne de Meissonier ne tient pasauprèsdes humbles lithographies de Char- 1 et et de Raffet.

Ce peintre tant vanté nous apparaît en définitive comme un dessinateur de vignettes, un descendant de

Cochin et de Gravelot, égaré dans la peinture d'histoire. En un temps où l’on se contente trop facilement d ébauches, il est digne d’être proposé en exemple pour sa conscience scrupuleuse, son horreur de là peu près. Mais le scrupule dégénère chez lui en manie; finisseur acharné, il ne nous fait grâce ni d'une boucle de soulier ni d’un anneau île gourmette. Tous les détails viennent sur le même plan. C’est de la peinture de myope , et d’ailleurs nous savons que, pour examiner le modèle, il se servait d'une petite lorgnette qu’il avait toujours à sa portée. Son art méticuleux, qui ne laisse rien à deviner, est aux antipodes de la peinture impressionniste ou cézanniste moderne qui suggère ou

Phol. Braun et Oie.

Fig. 556. — Meissonier : 1807. Fragment.

(Metropolitan Muséum, New York.)

T. VIII

résume plus qu’elle ne décrit : c’est pourquoi il est si complètement discrédité.

Si passagère qu’elle ait été, son influence ne doit pas cependaut être sous-estimée. C’est de lui que relèvent la plupart des peintres militaires et des peintres de chasses du Second Empire : Pils et Adolphe Yvon, historiographes de la guerre de Crimée, plus tard Alphonse de Neuville et Détaillé, imagiers de la guerre de 1870, ainsi que le peintre sportif Alfred de Dreux, qui a bien rendu le galop nerveux du pur-sang anglais.

De ce groupe se détachent deux artistes supérieurement doués, qui ne sont pas encore appréciés à leur mérite : John Lewis-Brown 1829-1800), d’origine anglaise, mais né à Bordeaux, excellent peintre de chevaux, qu’il connaissait à merveille pour avoir été officier de remonte. Meissonier ne dédaignait pas de le consulter. Vers la fin de sa vie, il évolue vers l'impressionnisme et nous achemine vers les Jockeys de Degas.

Quant à Guillaume Bégamey (1837-1875)* que la Centennale de 1900 a tiré de l’ombre, c’est un peintre de la lignée de Géricaull, infiniment plus artiste que les Yvon ou les Détaillé qui continuent la tradition d’Horace Vernet. Sa Batterie de tamboiirs du Musée de Pau, sa Halle de cuirassiers du Luxembourg sont les meilleurs tableaux militaires de cette époque.

L’influence de Meissonier s’est propagée également à l’étranger, en Espagne avec Fortuny, en Allemagne avec Menzel qui, dans son cycle de la Vie de Frédéric le Grand, rivalise avec lui au point de vue du scrupule de la documentation et de la précision microscopique du détail.

Ce qui manque essentiellement à Meissonier, comme à Gérôme, c’est le sens de la vie moderne. Fort heureusement, d’autres petits maîtres, suivant l'exemple donné de haut par Daumier, Millet et Courbet, surent ouvrir les yeux à la vie contemporaine et nous ont laissé sur la société du Second Empire des documents aussi sincères, aussi précieux que Boilly sur le Paris de Napoléon I" et Eugène Lami sur la cour de Louis- Philippe .

Parmi ces chroniqueurs, l’un des plus piquants est Constantin Guys (1805-1892), que Baudelaire, dans une étude célèbre, a baptisé, non sans quelque exagération, « le peintre de la vie moderne ». Il était né à Flessingue et commença par être correspondant de guerre en Crimée pour le compte d’un journal anglais : les Illustrated London News. De retour à Paris, il devint le peintre attitré du dandysme. 11 excelle à rendre l’élégance piaffante des promenades au Bois. « Un cavalier galope gracieusement à côté d’une calèche découverte, et son cheval a l’air, par ses courbettes, de saluer à sa manière. La voiture emporte au grand trot,

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dans une allée zébrée d ombre et de lumière, les beautés indolentes couchées comme dans une nacelle, écoutant vaguement les galanteries qui tombent dans leur oreille et se livrant avec paresse au vent de la promenade. » Sur le siège de la Victoria où paradent des femmes maquillées, courtisanes ou comédiennes, se dressent deux valets « raides et perpendiculaires ». Le harnais, la carrosserie n’ont pas de secrets pour I artiste : il dessine une voiture avec la même aisance qu'un peintre de marines consommé la mâture et les agrès d’un voilier. En somme, le moindre dessin de Guys a la valeur d’un document. « Ses oeuvres,

Phot. Giraudon.

Fie.. 557. — Constantin Guys : La Promenade au Bois.

(Musee du Luxembourg, Paris.)

conclut Baudelaire, seront recherchées par les curieux autant que celles des Debucourt, des Moreau, des Saint-Aubin, des Lami, des Deveria, des Gavarni et tous ces artistes charmants qui, pour n’avoir peint que le familier et le joli, n’en sont pas moins, à leur manière, de sérieux historiens. »

Fait paradoxal! Ce sont deux Belges : Stevens et Bops, qui ont été les meilleurs peintres du Paris du Second Empire. Peut-être un étranger goûte-t-il avec des sens plus neufs et plus aigus qu’un artiste du terroir le ragoût faisandé des élégances parisiennes1. Toujours est-il qu’Alfred

1. La même observation s’applique à l’Italien Boldini, à l’Espagnol La Gandara.au Hollandais Van Dongen. qui ont interprété parfois mieux que les peintres de souche fran çaise le chic parisien sous la Troisième République.

Stevens (1828-1 00(5) , dont la renommée date surtout de l’Exposition de 1867, nous a laissé dans la Daine en rose (Musée de Bruxelles), le Retour du bal Luxembourg), des souvenirs très attachants de l’âge des crinolines. Huysmans se montre bien sévère lorsqu'il écrit que « ses petites femmes ne sont plus des Flamandes et ne seront jamais des Parisiennes ».

En revanche l’auteur de Certains exalte avec excès le génie satanique de Félicien Rops (1835-1898), l’illustrateur des Diaboliques de Barbey d Aurevilly, en qui il apprécie surtout le peintre de la luxure. Renoir l’appelait, avec une moue de dédain : « le Cabanel belge ». Il est certain que son satanisme est plus dans ses sujets que dans son style. En tout cas il a eu le mérite d’essayer de peindre son temps. « Je suis fou, écrivait-il, de la vie moderne et je crois que, lorsqu’on veut la peindre, il faut venir dans les endroits où elle se manifeste avec le plus d’intensité, à Londres ou à Paris. »

Portraitistes et paysagistes. — Les plus beaux portraits de ce temps sont probablement ceux qu'ont signé les grands maîtres du réalisme : le Berlioz de Daumier (Musée de Versailles), le Charles Lanqevin de Millet (Musée du Havre), le Baudelaire de Courbet (Montpellier). Mais tous les trois n’ont été que des portraitistes occasionnels.

Parmi les spécialistes du genre, il faut placer au premier rang le Marseillais Gustave Ricard (1823-1875), dont les portraits de Mme Sabatier\ de Mme Arnavon, de la Marquise de Carcano Petit Palais), de Chenavard (Musée de Marseille), de Madame de Colonne (Louvre), de Paul de M usset (Louvre) seraient bien près d’être des chefs-d œuvre, s’ils n'étaient gâtés, comme ceux de Lenbach, par une sauce brune qui seul la copie de maître et le tableau de musée.

Elie Delaunay (1828-1891 , qui a contribué à la décoration du Panthéon et qui s’est essayé sans grand succès dans la peinture d’histoire, mérite surtout de survivre grâce à ses portraits précis et véridiques : le Général Mellinet , vieux briscard couturé de blessures (Musée de Nantes) et surtout l’émouvante effigie de sa mère (Musée du Luxembourg).

La mode allait surtout sous le Second Empire au Badois Winterhalter (1806-1875), portraitiste officiel de la Cour de Napoléon III après avoir été celui de Louis-Philippe : c’est un médiocre imitateur de Lawrence, dont il s’approprie « le genre rideau et colonne ». Edouard Bubufe (1819-1885) rivalise avec lui dans des portraits qui ne sonl pas sans grâce. Mais . ils ont vécu l’un et l'autre ce que vivent les modes.

Le meilleur paysagiste du Second Empire, si l'on met à part le vieux Corot dont la carrière se prolonge jusqu’après 1870, est Courbet. Car chez Millet le paysage est presque toujours subordonné à l’homme, et.

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bien qu'il ait vécu à la lisière de la forêt de Fontainebleau, il n’a jamais essayé de la peindre; il la laisse simplement deviner par delà les guérets de Chailly.

Harpignies (1819-1916), qui est mort presque centenaire, prolonge jusqu’au xxe siècle l'école de Barbizon. Il ne jurait que par saint Corot, qui lui avait révélé le sentiment des valeurs. Mais il s’apparente surtout à Th. Rousseau par la robustesse de ses constructions, la fidélité de ses portraits d'arbres.

Quelques peintres provinciaux méritent d’être rattachés à ce groupe. Les deux écoles les plus originales et les plus vivantes ont fleuri dans les métropoles, terrienne et maritime, de la vallée du Rhône.

Lyon, berceau et ville d élection du préraphaélisme français, qui a cédé à Paris Mandrin, Ghenavard et Puvis, a su garder toute une pléiade d’artistes de talent :

Guichard; Auguste Ravier, le solitaire de Morestel, qui glorifie, dans des aquarelles à la Turner, la mort quotidienne du soleil ;

Carrand, peintre des aubes mouillées, des givres poudroyants, qui fait songera Jongkind ; le délicat Seignemartin, emporté par une mort précoce. La fabrique de soieries développe à Lyon la peinture décorative de fleurs, et de

fruits, 0(1 se distinguent Saint- Jean, François Vernay, Jacques M a rl i n .

L’Ecole marseillaise est peut-être plus riche encore. Daumier et Ricard ne lui appartiennent guère que par leur naissance. Mais elle peut s’enorgueillir de Loubon, de sou élève Paul Guigou, peintre des friches pierreuses et des garrigues pelées, et surtout de l’étonnant Monticelli (1824-1886), qui, après avoir vécu à Paris sous le Second Empire, vint passer les dernières années de sa vie de Bohême dans sa ville natale. Il était d'origine vénitienne, ce qui explique peut-être le faste de sa palette de joaillier et d’alchimiste, qu'on dirait préparée par un broyeur de pierres précieuses. Il peignait directement sur des panneaux en bois de noyer, sans enduit à la céruse, avec de larges coulées d’une pâte agatisée, dont les aspérités accrochent la lumière. Sa personnalité se déve-

Phot Giraudon.

Fig. 358. — Gustave Ricard :

Portrait de Madame de Calonne.

(Musée du Louvre.)

loppa sous 1 influence de Watteau, dont il imita les Fêtes galantes, de Delacroix et de Diaz qu’il connut à Paris. Mais, par son hyperesthésie visuelle, son chromatisme intense, il s'apparente surtout à Van Gogh, qui professait d’ailleurs pour lui une vive admiration. Tempérament de peintre extraordinaire, il ne lui a manqué, pour compter parmi les grands artistes du siècle, que de savoir mettre son étourdissant métier au service d’une pensée et de lutter contre la tentation facile de l improvisation et de l’ébauche. Ses plus beaux tableaux sont comme des

Phot Giraudoi»

Fin 550. — Eugène Fromentin : La Chasse au faucon en Algérie.

(Musée Condé, Chantilly.)

gemmes insuffisamment taillées et encore à demi enrobées dans leur gangue.

Les Orientalistes. — Restent les Orientalistes, qui forment une confrérie à part. La tradition inaugurée sous Louis-Philippe par Delacroix, Marilhat et Decamps se poursuit sons le Second Empire avec Fromentin, Dehodencq, Henri Régnault.

La principale originalité d’Eugène Fromentin (1820-1876'. nature très fine et très cultivée, est d’avoir été à la fois peintre et écrivain. De bons juges estiment qu’il maniait mieux la plume que le pinceau et donneraient tous ses tableaux pour ses quatre livres devenus classiques: Un été dans le Sahara. Une année dans le Sahel , Dominique et Les maîtres d'autrefois.

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Le peintre est distingué : il n'est pas de premier ordre. De ses trois voyages en Algérie, en 1846, en 1848 et en 1852, il rapporta une foule d’études où il puisa la matière de ses tableaux. La chasse au faucon ou La curée (1863), La chasse au héron (1865) qui lui fait pendant. Le simoun , où il a réussi ce miracle de peindre le vent, « cette chose incolore et sans forme », prouvent qii'il était quelque chose de plus qu’un amateur. Mais on y sent trop l'influence de Marilhat. La pâte est mince et lisse, les contours secs, les ligures manquent d'enveloppe.

Enfin son Orient chevaleresque est un peu trop astiqué : il n’en a pas vu la pittoresque pouillerie.

Alfred Dehodencq (1822-1882), qui, malgré les plaidoyers chaleureux de Séailles, reste encore aujourd’hui un méconnu, est un coloriste autrement puissant. Séduit par l’Espagne et par la terre d'Afrique, il ne se contenta pas d'y passer, comme Delacroix et Fromentin, il y resta quinze ans : en sorte qu’il put nous offrir non une vision, mais un portrait de l’Orient.

L’Espagne fut pour lui une révélation : il y arriva en 1849 et fut immédiatement conquis. A son maître Léon Cogniet, qui se désolait de lui voir tourner le dos à la peinture d’histoire, il répond : « Vivre dans le [lassé, habiller des bonshommes dont on n’a pu se faire une idée que dans les tableaux des autres, c’est dormir quand il faut veiller, fermer les yeux alors qu'il serait bon de les écarquiller pour mieux voir. »

11 commence, naturellement, par une corrida de taureaux : la Course de novillos à VEscurial (Musée de Pau . A Séville, le duc de Montpensier lui commande pour son palais de San Telmo la Procession d'une confrérie et une Danse de gitanes ; Th. Gautier en goûtait fort « l’extrême saveur espagnole » et vantait « son étonnante aptitude ethnographique, son sentiment profond des races ».

Phot. Moreau trères.

Fig. 500. — Dehodencq : La Fête juive à Tanger. (Musée de Poitiers.)

Son premier voyage au Maroc se place en 1854. 11 en rapporta V exécution de la Juive , Le conteur marocain, La justice du pacha (Musée de Bagnères-de-Bigorre), la Fêle juive à Tetuan.

Rentré en France en 18b5, c’est d’après ses souvenirs qu’il peint avec autant de vérité, mais d’un style plus libre, Les adieux de Boabdil (Musée de Roubaix), d’une mélancolie si profonde, et la Fête juive à Tanger , du Musée de Poitiers.

Le malheur de Dehodencq est qu’on l’a toujours considéré comme un épigone de Delacroix, traînard de l’armée romantique, et, partant, comme une quantité négligeable. Il serait plus équitable de reconnaître en lui un réaliste authentique, le Courbet de la peinture orientaliste. S’il part de Delacroix, il faut ajouter qu’il conduit à Manet.

Henri Régnault 1845-1871), dont la carrière si pleine de promesses fut brutalement interrompue par la balle prussienne qui l’atteignit au combat de Buzenval, était, comme Dehodencq, un fanatique de l’Espagne et du Maroc qu’il préférait de beaucoup à la Villa Médicis. A Madrid, il peint, en 18b!), le portrait équestre de Juan Priai (Louvre) : général de pronunciamiento, pâle, nu-tête, essayant de retenir son cheval frémissant. Le Maroc exalte son imagination et sa couleur : il en rapporte son étincelante Salomé (Metropolitan Muséum, New York). La Muse élégiaque sculptée par Chapu rappelle aux élèves de l’Ecole des Beaux-Arts la mort héroïque de ce jeune artiste, abattu en plein essor, comme Géricaull et Chassériau.

Si Henri Régnault a passé comme un météore, le feu d’artifice de Félix Ziem 1821-191 1 a duré trois quarts de siècle, au point de fatiguer les spectateurs les plus indulgents par sa pyrotechnie à jet continu. On a osé l’appeler « le Turner français ». En réalité, c’est un improvisateur facile, qui tient de ses origines hongroises (il n’était né Bourguignon que par hasard1) le goût de l’exotisme et du clinquant. Ses vues bariolées du- Grand Canal et de la Corne d’Or, peintes à la grosse, avec des tons crus de carte postale, ne sont, le plus souvent, (pie de l’orientalisme de pacotille et de bazar.

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