RENOIR. LE DEJEUNER DES CANOTIERS
LA PEINTURE FRANÇAISE
Jusqu a la fin de sa longue vie, Renoir continua «à peindre dans la joie. Il s’était fait construire un atelier à Gagnes en Provence, au milieu des oliviers. Perclus de rhumatismes, il se faisait attacher au poignet son pinceau avec une courroie et s’acharnait de ses pauvres doigts noueux, qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans le sens horizontal, à peindre en rose des femmes de chambre photogéniques.
Claude Monet. — Né à Paris le 14 novembre 1840, le même jour que Rodin, Monet est le dernier survivant des quatre grands maîtres de l'impressionnisme.
C’est la figure la plus représentative de cette école qui a d’ailleurs été baptisée, comme nous l'avons dit, d’après une de ses toiles.
Llevé au Havre, il y découvrit la mer, qui tient tant de place dans son œuvre. « Je voudrais être, disait-il, toujours devant ou dessus et, quand je mourrai, être enterré dans une bouée. » Il y connut le mariniste Boudin de Ronfleur, qui fut, avec le Hollandais Jongkind,
un des précurseurs du paysage impressionniste. Mais c’est de
Phot. Giraudon.
Fig. 570. — Claude Monet : Femmes dans un jardin. (Musée du Luxembourg, Paris.)
Corot et de Courbet qu’il s’inspire surtout dans ses œuvres de début, encore un peu noires dans les ombres, comme la Place Saint-Germainl' Auxerroi s.
Ce grand paysagiste débuta, vers 1865, comme peintre de figures. Il serait intéressant de confronter son Déjeuner sur l'herbe dans une clairière de la forêt de Fontainebleau (1866) avec le Déjeuner sur l'herbe de son quasi-homonyme Manet, antérieur de trois ans. La lumière y est beaucoup plus éclatante; les hêtres laissent, par les interstices de leur feuillage, filtrer une pluie de rayons. Le même problème est repris dans
les Femmes dans un jardin, qui furent refusées au Salon de 1807 et qui, par une réparation tardive, ont été achetées par l’Etat en 1921 pour le Musée du Luxembourg. La Dame à la robe verte (Musée de Brême), la Japonaise à /' éventail montrent que Monet aurait pu, s'il avait persisté, rivaliser aisément avec Manet, Degas et Renoir.
Il préféra se consacrer au paysage. Faut-il le regretter? Guidé par un sûr instinct, il sentait que le paysage convenait beaucoup mieux à la technique impressionniste et à son propre génie. La vérité physiono-
G Phot. Arch..phottl d’art et d’hisloire.
Fig. 571. — Claude Monet : Le Pont d’Argenteuil.
(Collection Antonin Personnaz, Bayonne.)
inique l'intéressait moins que l’atmosphère. Ce qu’il cherchait à rendre, ce n’était pas l’objet dans sa substance, mais les jeux changeants de la lumière. Peut-être l’exemple des fantasmagories lumineuses de Turner, qui l’éblouirent lors d’un voyage à Londres, contribua-t-il à l’aiguiller dans cette voie. Mais il eut le mérite de s’y engager jusqu’au bout avec une méthode et une logique admirables, développant ces prémisses jusqu’à leurs dernières conséquences.
Puisque, dans un monde d’apparences et de reflets, la lumière change à chaque instant l'aspect des choses visibles, pourquoi chercher à varier les motifs? Le même motif, vu aux différentes heures du jour ou dans les différentes saisons de l’année, prête à d’infinies variations. Les pay-
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sages ne sont pas immuables, comme le croyaient les classiques, mais protéiformes. C est cette conception qui amène Monet à inaugurer, vers 18!)0, ses fameux cycles, qui vont dès lors se succéder, avec une tendance de plus en plus marquée a volatiliser les formes dans la lumière, infatigable créatrice de mirages.
C est d abord la série des Meules qui nous apparaissent rosées par 1 aurore, bleuies par le crépuscule, ouatées de brumes ou glacées de givre. Les Peupliers s alignent au bord de l’Epte, frémissants à la brise ou rigides comme des soldats formant la baie, vêtus de vert tendre par le printemps ou dorés par 1 automne. Les vieilles pierres de la Cathédrale
de Rouen , poreuses, rongées par les siècles, reflètent toutes les nuances du ciel ; leur matière même devient incertaine : on dirait tantôt un fragile décor de carton, tantôt une cristallisation de sucre ou de sel gemme; les gables dentelés ressemblent à des madrépores; la Tour de Beurrez l'air de fondre, comme s’il fallait prendre son nom à la lettre.
Ces effets de mirage sont poussés encore plus loin dans les deux dernières séries : les Vues de la Tamise et les Nymphéas. Monet a traduit, plus audacieusement encore que Turner, « l’âme fuligineuse de la cité de Londres ». Les ponts aux arches gigantesques, la masse énorme du Parlement ne sont plus que des fumées mauves qui se dissolvent dans le brouillard. La ville tout entière se mue en apparition de rêve.
Les Nymphéas sont l’aboutissement suprême de son œuvre. Ce sont des vues du jardin aquatique, fleuri de nénuphars, créé par Monet dans sa propriété de Giverny, au bord de la Seine. Ici, il n'y a plus que
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le ciel et l’eau qui lui renvoie son image. Plus rien de matériel, d'opaque qui fasse obstacle à la lumière, l’accroche et la dévie. Un éther coloré qui se reflète dans un miroir fluide, voilà tout le sujet de ces admirables tableaux, qui sont le nec plus ultra de l’impressionnisme.
Depuis Corot, aucun peintre n’avait renouvelé et enrichi à ce point le paysage français.
Les petits impressionnistes. — Autour de ces maîtres gravitent de nombreux artistes qui, pour avoir joué un rôle moins décisif, n’en méritent pas moins de retenir l’attention.
Il faut d’abord rendre hommage à deux initiateurs : Jongkind et Boudin, qui ont contribué à la naissance du paysage impressionniste, comme Georges Michel à l’essor du paysage romantique.
Johan-Barthold Jongkind (1819-1891) était né en Hollande; mais il s’est formé en France dans l’atelier du peintre de marines Eugène Isabey, et il y a passé presque toute sa vie : eu sorte qu'il peut être considéré légitimement comme un peintre de l'école française. Ses aquarelles, rapidement lavées d’après nature, séduisent par leur spontanéité, leurs suggestifs raccourcis à la japonaise. Malheureusement sa vie de bohème, son alcoolisme incorrigible entravèrent sa production. Aflligé du délire de la persécution, il passa ses dernières années à la Côte-Saint-André, dans le Dauphiné : c’est dans cette petite ville, où était né Berlioz, qu'il mourut en 1 891 .
Eugène Boudin 1824-1898), le peintre de Ilonfleur, que Corot avait baptisé « le roi des ciels ». a subi l’influence de Jongkind en même temps que celle de son maître Daubigny. 11 excelle à rendre les grands ciels moelleux et veloutés, la poésie des nuages mouvants. Mais peutêtre son principal titre de gloire est-il d'avoir éveillé la vocation de Monet, qui le connut au Havre et qui confessait : « Si je suis devenu un peintre, c’est à Eugène Boudin que je le dois ». Il forme le lien entre deux grandes époques de la peinture française, l’école de Barbizon et l’impressionnisme.
Après Monet, les principaux représentants du paysage impressionniste sont assurément Pissarro et Sislev, et, parmi les vivants, Guillaumin et Lebourg.
Camille Pissarro 1830-1905) n'a peut-être pas toute la réputation qu’il mérite. C’était un inquiet, un chercheur, et il a été victime de ses incertitudes. 11 fait figure d'un perpétuel écolier. Né à 1 île Saint- Thomas, dans les Antilles danoises, d’une famille de Juifs portugais, il commença par subir l’enchantement de Corot et l’ascendant de Millet; un voyage à Londres en lit un disciple de Turner. Enfin, vers la fin de sa vie, sous l’influence de Seurat, il se convertit au- divisionnisme.
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Usée par ces empreintes successives, sa personnalité nous apparaît un peu effacée.
Sou talent esl incontestable; mais son œuvre manque d'unité. On y cherche en vain la logique impérieuse et toute française de Monet, dont la carrière se développe comme un théorème. Il a été d'abord le peintre des campagnes de l’Ile-de-France, des potagers et des vergers d’Eragnv, près de Gisors, où il avait pris racine. La seule du chou à Pontoise , La fenaison à Eragny sont de bons spécimens de celte première manière.
Pliot Arc.h. phot. d'art cl d histoire
Fig. 573. — Camille Pissarro : Entrée de village.
(Musée du Louvre. Donation Ernest May.)
Plus tard, lorsque son état de santé ne lui permit plus de sortir, ce rustique devint un peintre urbain, un portraitiste de Rouen et de Paris. Posté, comme au sommet d'un observatoire, au cinquième étage d’un hôtel delà place du Théâtre-Français ou du carrefour Drouot, il commandait la perspective de l'avenue de l’Opéra et des grands boulevards, animée par la perpétuelle coulée des voitures et des passants. Ces vues plongeantes de la fourmilière parisienne sont, avec ses pastels et ses éventails décorés à la gouache, ce qu'il a laissé de meilleur.
Alfred Sisley (1839-1899), né à Paris d’un père anglais, était, comme Pissarro et Jongkind, d'origine étrangère. Mais, sauf deux courts séjours à Londres, il a passé toute sa vie dans l’Ile-de-France et le Gàtinais, à Louveciennes et à Moret. De tous les impressionnistes il est le plus
proche de Corot qu'il rappelle par ses Ions perlés, ses ciels mouvants. Il commençait toujours ses toiles par le ciel. De là la qualité des enveloppes lumineuses qui servent de base à ses accords. 11 a peint avec un charme exquis les bords de la Seine et du Loing à toules les heures, en toute saison, mais avec une prédilection marquée pour les effets d'hiver, les poudroiements de gelée blanche, les miroitements du givre sur les branches candies, le duvet bleuté de la neige couvrant la campagne d’un épais tapis.
D une touche plus franche, parfois brutale, Armand Guillaumin a
Phot. Librairie de France.
Fig. 574. — Alfred Sisley : Les Bords du Loing à Moret.
modelé sans se lasser, pendant un demi-siècle, la vallée encaissée de la Creuse, le musoir romantique de Crozant, dont la crête rose ou violacée est couronnée par des pans de ruines féodales. Ses tableaux prennent en vieillissant des tons somptueux d’émail.
Le Normand Albert Lebourg s'est partagé entre l’Algérie, où il se croisa, en 1872, avec le Lyonnais Seignemartin, l’Auvergne, où il a peint son grand paysage de neige du .Musée de Rouen. l'Ile-de-France et sa province natale. 11 n’a pas fait partie, à proprement parler, du groupe impressionniste; mais il mérite de lui être rattaché en raison de sa communauté de goûts avec Monet et Sisley. 11 s’ennuie devant les choses qui posent ; il veut qu un ciel bouge. 11 lui faut les grands fleuves, la mer, les bateaux, ce qui se meut. « L immuable, dit-il, n’est pas mon affaire. » 11
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s’efforce de fixer les effets fugitifs, et, comme Monet, il procède par cycles. « J'ai un besoin impérieux de refaire les mêmes motifs avec des effets différents. »
Son œuvre énorme, qui se chiffre, comme celle de Guillaumin, par quelque deux mille tableaux, est naturellement fort inégale. Mais ses effets de givre, par exemple, Le village d'IIerblay sons la neige au soleil couchant (Luxembourg), ses vues de Paris ou de Rouen, à la fois vaporeuses et denses, lui assignent une place fort honorable parmi les paysagistes de notre temps.
Si les paysagistes forment le gros du contingent impressionniste, les peintres de figures <pii ont suivi l’exemple de Monet et de Degas ne sauraient cependant être passés sous silence.
Le Montpelliérain Frédéric Bazille (1841-1871 , qui fut, avec Henri Régnault, une des plus déplorables victimes de la guerre de 1870, mourut trop jeune pour développer les dons manifestés dans sa Femme assise au pied d'un arbre (Musée de Montpellier), une des révélations de la Centennale de 1900.
Gustave Caillebolte (1848- 1 894), dont les Raboteurs de parquet ne sont pas sans mérite, est connu par la donation qui fit entrer, non sans résistances, les impressionnistes au Musée du Luxembourg.
Les peintres les mieux doués tous à Degas. C’est, par exemple, Jean-François Raffaelli (1850-1923), dessinateur plutôt que peintre tous ses tableaux ont l’air de dessins rehaussés1, qui a découvert le pittoresque spécial du paysage pelé des fortifs avec ses déchets d humanité croupissant dans les détritus de la grand’ville.
Henri de Toulouse-Lautrec (1804-1901), descendant d’une illustre famille de l'Albigeois, mais nabot et contrefait, rejeté par son monde, se réfugia dans la crapule. 11 plongea dans les bas-fonds de Montmartre, fréquenta les cafés-concerts et les bars, vécut, comme Outamaro, dans
Phot. Cairol.
Fig. Ô75. — Frédéric Bazille :
Femme assise au pied d’un arbre, I SGG. (Musée de Montpellier.)
de ce groupe se rattachent presque
les maisons closes, avec les pierreuses el les souteneurs. Usé par le noctambulisme et l'abus des boissons alcooliques, il mourut à trente-sept ans, laissant une œuvre peinte et lithographiée, qui tient à la fois de Degas et des Japonais el souvent ne leur est pas inférieure.
Les grands tableaux où il a représenté La Danse au Moulin Rouge , avec Valentin le désossé, gambillant, maigre et grave, le buste immobile, devant la Goulue, casquée de cheveux d’or, La Danse au Moulin de la Galette, ses Scènes de cirque ou de café-concert attestent une connaissance approfondie de la faune montmartroise. Ses portraits d Yvette
Guilberl, de Jane Avril, de Marcelle Lender, dansant le pas du boléro, A Oscar Wilde, androgyne bouffi, ne sont pas moins révélateurs. Mais c’est surtout grâce à ses lithographies, ses affiches en couleurs, fraîches comme des estampes japonaises, que son nom est devenu populaire.
A cette école montmartroise on peut encore rattacher l'excellent dessinateur Louis Legrand, le Suisse Steinlen, qui fut un des maîtres de l'affiche, et l'humoriste Willette qui continue avec Chéret la tradition des petits maîtres galants du xvme siècle.
Le grand caricaturiste Forain, élève de Degas, procède surtout de Daumier, qu'il rappelle par ses indignations généreuses contre lhypocrisie des gens de justice et le « mullisme » contemporain, par sa façon sculpturale de masser les ombres et les lumières dans des peintures presque monochromes, par son dessin cursif, souligné de légendes cinglantes, qui, en trois coups de crayon, campe une silhouette, évoque un milieu.
Les femmes-peintres n’avaient joué presque aucun rôle dans l'école réaliste. Elles sont,, au contraire, assez nombreuses parmi les impressionnistes, comme si cette technique délicate et nuancée avait en soi quelque chose de plus féminin que l’art viril de Courbet.
Eva Gonzalès, l’élève favorite de Manet, mourut prématurément en 1885. Mais on ne saurait omettre, dans une histoire de la peinture française, le nom de Berthe Morizot (1841-1895), qui devint la belle-sœur de Manet et qui, tout en subissant l'influence du grand artiste, sut rester
l’hot. Arcli. phot. d’art et d’histoire.
Fig. 576. — Bertlie Morizot :
Portrait de sa sœur. Pastel.
(Musée du Louvre.)
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femme délicieusement. Le portrait au pastel de sa sœur (Louvre) est une œuvre ravissante, à laquelle on ne peut reprocher qu'un coloris un peu crayeux. Jamais elle ne tombe dans la fadeur, comme Chaplin, auquel Huysmans la compare injustement.
Quoique née à Pittsburgh, en Pennsylvanie, Miss Mary Cassatt (1845-1925), admiratrice fervente de Degas, qui lui révéla ce que c'est que la peinture, appartient à l’école française. Ses haine. s nus dans les bras de leur mère souriante, si différents des maternités anxieuses de Carrière, gardent cependant leur caractère anglo-saxon : « le petit Jésus avec sa nurse anglaise », disait sarcastiquement Degas.