III. — VERS UN NOUVEL ORDRE CLASSIQUE
Malgré des divagations et des remous inévitables, le courant qui emporte la peinture française se laissait suivre assez facilement depuis le classicisme de David jusqu'à l'impressionnisme de Monet. A partir de la dissolution de cette école, il semble qu’on entre dans un delta. Le fleuve se divise en plusieurs bras dont on a peine à reconnaître la direction.
La multiplication des Salons reflète celte dispersion. Sous le Second Empire il n'y avait qu’un Salon officiel auquel s’opposait parfois le Salon des Refusés. D'un côté, les peintres académiques, de l’autre, les révolutionnaires, ici, les Elus, et là, les Réprouvés : la séparation était aussi nette qu’au Jugement dernier. La Troisième République a vu surgir successivement la Société Nationale qui se détache en 1890 de la Société des Artistes français, puis, toujours plus à gauche, le Salon des Indépendants et le Salon (V Automne, et les schismes sont plus que jamais à l’ordre du jour.
L incohérence des tendances artistiques est telle qu’il n'y a même pas de nom pour désigner l'état actuel de l'école française. Les pointillistes, les cubistes ne constituent que de petites chapelles plus ou moins désaffectées. On s’est résigné, faute d’une appellation plus positive, à classer les peintres de la nouvelle génération sous le nom de post-impressionnistes : ce qui ne veut pas dire grand’chose, et ce qui est vraiment un pis-aller. Adoptons plutôt l'heureuse formule proposée par un des maîtres de l’art moderne, qui est en même temps un de ses théoriciens les plus lucides, Maurice Denis, et intitulons cette phase de la peinture française : Vers un nouvel ordre classique, puisque la plus forte de ses tendances paraît bien être une aspiration encore confuse et désordonnée vers un néo-classicisme.
Le trait dominant de la peinture contemporaine est une vigoureuse réaction contre l’impressionnisme. Presque tous les post-impressionnistes sont anti-impressionnistes. 11 est donc nécessaire de savoir quelles critiques ils adressent à une esthétique qui a produit cependant tant de chefs-d’œuvre avec Manet, Degas, Renoir et Monet.
Critique de l'impressionnisme. — Ce qu'ils reprochent à cette école, c’est le manque de pensée et de style.
L’impressionnisme est un art purement sensuel, un art acéphale. « On ne fait plus, écrit Maurice Denis, que noter des sensations. Le jugement n’a plus de place ici; c’est l’œil qui mange la tête. » Cette prédominance de la sensation sur l’intelligence est contraire à l’esprit français. Ce sont des influences orientales qui « ont introduit dans notre art l’amour exagéré de l’éclat, de la riche matière, de la couleur aux dépens de la forme, de l'architecture et de la sobriété classiques ».
L’esthétique et la technique impressionnistes ont eu pour effet de faire disparaître les genres « nobles » qui impliquent un effort de pensée : la peinture religieuse, la grande peinture décorative, et même le portrait. Le seul genre qui ait bénéficié de cette révolution artistique est le paysage. L impressionnisme, qui dissout les masses et les plans, les lignes et les couleurs dans le papillotement de la lumière, convient bien en effet à une certaine conception du paysage, mais 11e se prête pas à la figure.
Si la technique impressionniste, basée sur l’emploi des couleurs pures et la division du ton déjà formulée par Delacroix, a eu le grand mérite de capter la lumière du soleil et de saisir les cll'ets les plus fugitifs, elle a le grave inconvénient d’être purement empirique. « Les impressionnistes répudient toute méthode scientifique ; ils peignent comme l'oiseau chante. » C’est pour obvier à ce défaut que les néoimpressionnistes ou divisionnistes groupés autour de Seurat et de Signac s’efforcent de faire prévaloir une technique rigoureusement scientifique qui n’abandonne plus rien au caprice, et où les tons purs, fragmentés et juxtaposés sur la toile pour obtenir le maximum de luminosité, sont associés suivant des lois invariables.
Mais ce progrès technique ne suffit pas pour faire tomber les critiques que soulève l'impressionnisme : il en exagère plutôt les défauts en poussant l’analyse des effets lumineux jusqu’à ses dernières limites. Or, ce que l’art moderne réclame par réaction contre la peinture analytique de Monet, c’est un art de synthèse, fondé sur les traditions Irançaises d’ordre et de clarté, sacrifiant l’agrément pour atteindre au style.
Ainsi s’annonce le retour à l’ordre classique, qui n’est pas, notons-le
LA PEINTURE FRANÇAISE
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bien, l'ordre factice de Le Brunet de David, grands maîtres des cérémonies de l’art français, mais l'ordre cartésien de Poussin, invoqué à la fois par Puvis et Cézanne. « Mon naturel, disait Poussin, me contraint de chercher des choses bien ordonnées. » Et Puvis professe après lui :
« La conception la mieux ordonnée est toujours la plus belle. J’aime l’ordre, parce que j'aime passionnément la clarté ».
Bref, par réaction contre le sensualisme impressionniste, l’art nouveau cherche à restaurer dans la peinture les droits trop longtemps méconnus de la pensée, tandis que le souci de la construction s’affirme jusqu'à provoquer les excès du cubisme.
La peinture académique sous la Troisième République. — Avant d’arriver aux vrais inspirateurs de la peinture française contemporaine, il convient de passer en revue I école académique, que nous avons laissée à la fin du Second Empire.
Pour s'en tenir à l’essentiel on peut y distinguer trois groupes : peintres d'histoire, peintres de la vie moderne, portraitistes.
Le représentant le plus remarquable de la peinture d'histoire est assurément le Toulousain Jean-Paul Laurens, qui a illustré dans une manière sobre et saisissante les Récits mérovingiens d’Augustin Thierry. Il a collaboré à la décoration du Panthéon, et, parmi les peintures inégales et disparates qui tapissent les murs de l’édifice, sa Mort de sainte Geneviève est celle qui supporte le mieux le voisinage des chefs-d’œuvre de Puvis.
On peut lui rattacher des artistes de moindre envergure tels que Benjamin Constant, fastueux metteur en scène continué par Georges Bochegrosse, beau-fils du poète Théodore de Banville, Luc-Olivier Merson, qui applique à la décoration murale les procédés de l’enluminure, Fernand Cormon, consciencieux pédagogue qui s’est fait connaître par sa Famille de Caïn (Musée du Luxembourg) et sa décoration du Muséum d’Histoire Naturelle.
Parmi les peintres de la vie moderne qui s’efforcent de rendre le réalisme de Courbet et l’impressionnisme de Manet académisables , il faut citer avant tout Baslien-Lepage et Roll. Jules Bastien-Lepage (1848-1884), né à Damvillers, près de Verdun, a eu une carrière presque aussi courte que celle de sou élève et admiratrice russe, Marie Bachkirtsev. Dans La fenaison (Luxembourg), lé amour au village (Galerie Tretiakov, Moscou), il reprend les thèmes rustiques de Millet avec un réalisme plus sec, prosaïque et pour tout dire photographique. Ses paysans lorrains au front bas, aux mâchoires larges, ont un air hébété de ruminants.
Jules Breton tend au contraire à idéaliser les paysans de l'Artois. Ses faneuses prennent des attitudes de canéphores. « M. Breton, disait
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Millet, peint des filles qui sont trop jolies pour rester au village. » Parti de Bastien-Lepage, Dagnan-Bouveret a versé ensuite dans une peinture religieuse d'un mysticisme fade. C'est de Millet que procède Léon Lhermitte 1841-19*25 . tant par le choix de ses sujets rustiques et bibliques i La paye fies moissonneurs, au Luxembourg. L'ami des humbles, à Boston que par sa facture. Ses vastes peintures d'une couleur terne font l’effet de fusains rehaussés.
Alfred Boll 1845-1919 avait conservé la mentalité des hommes de 1848. Continuateur attardé de Courbet, il voulait vouer son pinceau à la démocratie, magnifier la vie du faubourg, du chantier, de l usine. Bon peintre de morceaux quand il s abandonne à son instinct La femme au taureau, La laitière . il est moins heureux dans les grandes machines où il s'évertue à condenser « la vie de la collectivité ». 11 peina pendant trois ans sur Le centenaire de 1789 qui tient au Musée de Versailles la place du Sacre de David. Sa Fête du 14 juillet relève de cette variété haïssable de l’art officiel qu'on appelle la « peinture de mairie ».
Les deux portraitistes les plus en vogue de cette période ont été Carolus Duran et Bonnat.
Le premier, né à Lille en 1857, s’appelait bourgeoisement Charles Durand; mais, comme il avait l’amour du panache, il éprouva le besoin de corriger son état-civil; en latinisant son prénom et en faisant subir une petite retouche à son patronyme, il se métamorphosa en Carolus Duran. Il avait vu au Musée de sa ville natale Laprès-dinée à Ornans. C’est de Courbet qu’il s'inspire dans ses premiers tableaux, les meilleurs : [ llomme endormi Musée de Lille . Le convalescent (Luxembourg . Il passe ensuite une année en Espagne, où il s’éprend de Velâzquez dont il avait pu déjà admirer à Borne, au Palazzo Doria. le portrait du pape Innocent X.
Gâté par le succès de La dame au gant (Luxembourg , ce beau peintre un peu vulgaire, comme son maître Courbet, mais bien doué et formé à bonne école, dégénéra en portraitiste mondain: s’adaptant aux goûts d'une clientèle élégante et cosmopolite, il se contenta d'effets faciles. Son atelier attirait des élèves en grand nombre ; 1 Américain John Sargent est un de ceux qui lui firent le plus d'honneur.
Léon Bonnat 1855-19*25 . originaire de la ville de Bayonne, à laquelle il a légué ses admirables collections, a subi, comme Carolus Duran et presque tous les réalistes, l'inlluence profonde de l’art espagnol. Il professait une admiration passionnée pour Velâzquez ; mais c’est surtout à Bibera que font songer les tableaux d'histoire par lesquels il débuta : Saint Vincent de Paul délivrant les prisonniers (Petit Palais), Saint Denis portant sa tète dans ses mains Panthéon . Job sur son fumier (Luxembourg).
LA PEINTURE FRANÇAISE
Le succès éclatanl de son effigie de T hiers l’amena à se spécialiser dans le portrait. Portraitiste ofliciel plutôt que mondain, il nous a laissé l'image de presque tous les hommes célèbres de son temps : Victor Hugo et Ferdinand de Lesseps, Taine et Renan. C’est le Rigaud de la Troisième République.
Tous ces portraits sont remarquables par le souci de la ressemblance individuelle. Quelques-uns même, Mme Pasca 1874), le Cardinal Lavigerie 1888), le grand missionnaire de la terre d'Afrique qui était, comme Bonnal, un Bayonnais, ont fort grande allure. Mais ils sont généralement d'une uniformité désolante. Bonnat trouva du premier coup la formule à laquelle il devait rester lidèle toute sa vie. Tous ses modèles sont assis dans le même fauteuil de peluche et se détachent en relief sur le même fond conventionnel, mélange de brique pilée et de lie de vin.
Les portraits mondains de Chartran, de François Flameng, de Ferdinand Humbert, cuisinés avec adresse suivant la recette de Nattier ou de Gainsborough, ont à coup sûr plus d'agrément.
Cet art académique de la Troisième République, simple prolongement du réalisme,
n'apportait en somme rien de nouveau. C est autour de Puvis et de Cézanne, dont l'influence sera surtout posthume, que se groupent tous les efforts des jeunes en réaction contre l’impressionnisme.
Fig. 577. — Léon Bonnat :