‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 27 sur 119 · I.f* Cardinal Lavigerie · texte numérisé non relu

I.f* Cardinal Lavigerie

(Musée il U Luxembourg, Paris.)

Puvis de Chavanxes ( 1 824- 1 898) . — Le tempérament de cet admirable artiste — le plus grand décorateur de l'école française du xixe siècle après Delacroix — s’explique par ses origines. Sa famille était de souche bourguignonne : mais il est né à Lyon, la ville de Flandrin et de Chenavard, et il a subi fortement 1 empreinte de ce milieu grave, volontiers mystique. Il est foncièrement lyonnais par le

sérieux de sa pensée, son goût des idées abstraites et son penchant pour la grisaille. « Si vous saviez, aimait-il à dire, quelle moisson un peintre peut faire par un ciel gris! »

De sa formation artistique il y a deux faits importants à retenir. Un voyage en Italie éveilla son goût de la peinture murale, en lui révélant les fraîches décorations pompéiennes et les fresques de Giotto à l’Arena de Padoue. A Paris il ne lit que traverser l’atelier de Delacroix; en revanche, il s’imprégna de l'harmonieux génie de Chassériau, dont les fresques alors en place à la Cour des Comptes devinrent sa Bible et son répertoire. Nous en trouvons la preuve dans ses premières toiles d’Amiens, où le groupe des Forgerons est emprunté presque trait pour trait à l'allégorie de la Guerre de Chassériau.

Les grandes commandes décoratives n’étant généralement pas distribuées à des novices, Puvis du! attendre longtemps avant d’avoir des murailles à couvrir. Ses véritables débuts ne datent guère que de 1 860. Entre temps il peignit quelques tableaux de chevalet comme Le pauvre pêcheur ( Luxembourg) : paysage désolé de l’estuaire de la Seine, où s’affirment déjà par la simplicité de la composition, la stylisation des lignes, les colorations en sourdine, les dons qui allaient s’épanouir dans la décoration du Panthéon.

A la différence de Delacroix, Puvis est principalement et presque exclusivement décorateur. Le rôle essentiel de la peinture est, selon lui, d’animer les murailles. Mais, remarquons-le en passant pour couper court à une erreur trop répandue, les décorations de Puvis ne sont pas des fresques ; elles ne sont jamais exécutées directement à la détrempe sur le plâtre frais : ce sont des toiles peintes à l’huile, dans le loisir de l’atelier, et marouflées après cou})1.

Si l'on excepte le Panthéon, qui est une ancienne église désaffectée, Puvis n’a jamais eu l'occasion de décorer des monuments religieux. Ses peintures, dispersées à travers toute la France, ornent presque toutes des escaliers d’hôtels de ville, de bibliothèques ou de musées.

La plus ancienne de ces décorations est celle du Musée de Picardie à Amiens. Il est vrai qu elle n'a pas été conçue d’un seul jet. Une première série, qui comprend, outre le magnifique paysage de la Somme d 'Ave Picardia Niitrix. les allégories alternées de la Guerre et de la Paix, du T ravail et du Repos, a été exécutée aux environs de 1860, tandis que le indus pro patria, avec le beau groupe des jeunes gens s’exerçant à la lance, ne date que de 1 882 .

L’escalier du Musée de Rouen se rapproche de ce modèle. De même

H C’est d’ailleurs ce qui a permis, pendant la grande guerre, de mettre en lieu sûr ses décorations du Musée d’Amiens, menacées par le bombardement allemand.

LA PEINTURE FRANÇAISE

qu’à Amiens Puvis avait synthétisé la beauté de la Picardie, les ressources de son sol et de son industrie, il célèbre à Rouen, dans une grande page intitulée Inter Arles et Naturam , le charme et la richesse de la Normandie : l’ample panorama de la Seine vue de la colline de Donsecours, les vergers de pommiers à cidre, l’industrie locale de la céramique symbolisée par une jeune fille qui décore un vase de faïence.

Au Musée de Marseille, baptisé Palais de Longchamp, l’apothéose de la province fait place à l’apothéose de la cité. Marseille, colonie grecque, c’est la ville qui sort de terre, les premières assises du temple qui s’élève en face de la mer bleue; dans Marseille, porte de l'Orient, la ville apparaît vue de la mer : un navire s’apprête à entrer au port; des Levantins, des Persans sont étendus nonchalamment sur le pont autour d’une

Pliot. Braun et Cie.

Fig. 578. — Puvis de Chavannes : Le Bois sacré.

(Escalier du Musée de Lyon.)

gazelle apprivoisée, tandis qu’un moine grec, un marchand juif se penchent avec impatience au bastingage.

A l’hôtel de ville de Poitiers, Puvis renonce à l'allégorie et évoque deux scènes caractéristiques de l’histoire locale : Sainte Badegonde écoutant sous le cloître de son monastère des vers que déclame le poète Fortunat et Charles Martel, vainqueur des Sarrasins. L artiste n’a pas représenté, comme eût fait sans doute Delacroix, la bataille de Poitiers, mais la scène plus calme, plus apaisée, du retour des vainqueurs audevant desquels se porte, clergé en tète, le peuple reconnaissant.

Si beaux que soient ces différents ensembles décoratifs, c’est à Lyon, sa ville natale, et à Paris, sa ville d’adoption, que Puvis a réservé les plus belles fleurs de son génie. L’escalier du Musée de Lyon (Palais des Arts) n’a malheureusement pas l’ampleur et la noblesse de celui d'Amiens : la cage est trop étroite pour les peintures. Mais le grand triptyque aux ailes en équerre que constitue Le Bois sacré cher aux Arts et aux Muses, encadré

par la Vision antique et Y Inspiration chrétienne, n'en est pas moins une des créations les plus parfaites de l'art français moderne. Le Bois sacré lianté par les Muses inspiratrices est un merveilleux paysage d'idylle qui invite à la méditation et au silence. On ne voil pas le ciel au-dessus des arbres; mais il se mire dans un lac: « en sorte que c’est des dessous même du paysage que semble sourdre mystérieusement la paisible lumière qui 1 éclaire ». Les « volets » symétriques glorifient les deux éléments

éternels de l'art : la forme, symbolisée par la cavalcade des Panathénées, « frise vivante et bondissante » qui passe le long de la mer de Grèce, le sentiment, incarné par des moines artistes qui enluminent les galeries d'un cloître italien. Ce décor, qui n'a rien de spécifiquement lyonnais, à moins qu'on ne veuille reconnaître Hippolyte Flandrin sous les traits d’un des frati , se complète très heureusement par deux panneaux allongés qui encadrent la porte d’entrée du Musée et qui nous rappellent que nous sommes à Lyon : le Rhône , robuste pêcheur qui s’apprête «à lancer l’épervier, la Saône, nymphe deminue qui s’étire paresseusement au bord de sa rivière dormante où poussent, comme dans un étang, les joncs et les nénuphars. La nature et pour ainsi dire le sexe opposé des deux fleuves : l'un toute force, l’autre toute grâce, qui se marient à Lyon, sont merveilleusement

l u. 579. Ravis «le (.havannes : résumés en celte double allégorie.

Sainte Geneviève veillant sur Pans. °

(Panihmn.) Paris, plus favorisé, possède, non pas

un, mais trois ensembles décoratifs de Puvis : a 1 llôtel (le I ille, à la Sorbonne et au Panthéon. Pourquoi faut-il fine la décorai ion de ces édifices, qui aurait pu être si belle, si on 1 avait confiée au seul Puvis ou si tout au moins on lui en avait laissé la direction, soit si lamentablement disparate! Nulle part l’incohérence de 1 art moderne ne s’étale plus crûment que dans ces concerts cacophoniques où chaque peintre veut donner sa noie sans obéir au bâton d'un

chef d’orchestre.

La supériorité de Puvis éclate au milieu de ce pitoyable échantillonnage de talents, dont la plupart étaient complètement inaptes à la peinlure décorative. A 1 Hôtel de Aille, il a peint dans un style large et

Librairie Armand Colin .Pan:

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simple les travaux et les délassements de Y Eté et de I Hiver. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, il a réalisé ce tour de force de grouper sous une forme plastique et intelligible autour de Y Alma Mater des abstractions dont beaucoup étaient encore inédites en peinture. Enfin, sur les murs du Panthéon, il déroule la légende de la patronne de Paris, sainte Geneviève, depuis sa pieuse enfance à Nanterre jusqu'à son active et sereine vieillesse. Dans un paysage printanier et comme virginal, les saints évêques Germain et Loup consacrent au Seigneur la jeune pastourelle. Plus loin elle ravitaille héroïquement Paris affamé dont la population se presse à sa rencontre. Enfin la

voici toute chenue et spiritualisée, — comme cette princesse Cantacuzène que Puvis avait épousée et qu’il venait de perdre, — qui, debout sur sa terrasse, veille tendrement sur Paris endormi, dont elle contemple à ses pieds les toits rouges et le fleuve d’argent éclairés par la lune.

Evocation d'une sérénité émouvante entre toutes, qui a l'accent profond d'un ex-voto et d’un testament !

Les Etats-Unis ont le privilège de posséder le seul grand ensemble pictural de Puvis qui se trouve hors de France : c’est la décoration de l’escalier de la bibliothèque de Boston. Dans le panneau central les Muses inspiratrices, planant comme de blanches apparitions, acclament le Génie messager de lumière. A droite et à gauche huit panneaux plus petits symbolisent, comme à la Sorbonne, la Poésie épique,

dramatique et bucolique, la Philosophie el l’Histoire, l’Astronomie, la Physique et la Chimie.

Telle est 1 œuvre de ce grand peintre auquel on a longtemps reproché sa scolastique abstraite, son incurable grisaille aussi anémique et aussi terne que la poésie philosophique de Sully-Prudhomme. « Le modelé des figures existe à peine, écrivait Paul Mantz; les corps de femmes sonl de pures abstractions. M. Puvis manque de toul ce qui constitue la couleur, la réalité, la vie. » En réalité, nul n’a mieux compris les lois éternelles de la peinture murale. Une fresque n'est pas l’agrandissement d’un tableau de chevalet. Elle est faite pour être vue de loin; elle doit faire corps avec 1 architecture. Ces nécessités commandent l’cslhétique du peintre décorateur.

Phot Braun et Cio.

Fig. 580. — Puvis de Chavannes :

Portrait de sa femme.

(Musée de Lyon.)

Le premier principe est l’unité rigoureuse de la composition : tout ce qui n'est pas essentiel au sujet doit être écarté. « Le plus petit bouchetrou, déclare Puvis, suffit à faire crouler l’édifice tout entier en éveillant la méfiance du regard; un détail insignifiant, étranger à l’idée-mère, esl capable d'en détruire toute la puissance d’émotion. »

Ouanl à la couleur, elle doit être sobre, sans éclats ; il ne s’agit pas de trouer la muraille, mais de l’animer. On se plaint que la palette de Puvis, délicatement fleurie de bleus et de mauves, soit pauvre. Mais celte pauvreté est volontaire. Et de plus elle est essentielle à la bonne conservation de ses peintures qui ont gardé toute leur fleur. L’artiste avait justement horreur des empâtements inutiles qui engluent et ternissent. « La surcharge, l’empoissage sont une abomination. Dans les vingtquatre heures l’or se change en plomb. »

L’or de Puvis est de trop bon aloi pour risquer de se ternir. Nul ne lui ravira la gloire d’avoir réintroduit dans la peinture française, que l’impressionnisme avait sevrée de tout aliment intellectuel, le goût des belles ordonnances à la Poussin.

Par là s’explique son influence sur tous les décorateurs contemporains : Albert Besnard se révélera dans ses fresques de l'École de Pharmacie comme un coloriste plus sensuel; Maurice Denis ressuscitera dans ses peintures du Vésinet l'inspiration religieuse des Primitifs italiens; Henri Martin appliquera à sa décoration du Capitole de Toulouse les procédés divisionnistes de Seurat. Mais tous procèdent de ce maître qui a eu la gloire de restaurer le sens du rythme et le règne de la pensée.

Gustave Moreau 1 8t26- 1 898 ; . — - Bien qn'il ait suivi une voie très différente, ce peintre ésotérique a subi, comme Puvis, l'influence décisive de Chassériau, dont il a symbolisé la vie trop brève dans une de ses plus belles aquarelles : Le Jeune homme et la Mort. Il s’abandonna plus tard à la séduction des Italiens de la Renaissance : Vinci, Sodoma surtout, et à la fascination de l'Orient.

C’était un solitaire reclus dans sa tour d ivoire, travaillant avec acharnement pour lui-même et quelques initiés. Il a laissé une œuvre immense : plusieurs milliers de dessins, d’aquarelles, de grands tableaux inachevés, rassemblés en grande partie dans le musée qui porte son nom : car, jusque dans la mort, il s’est arrangé pour ne pas frayer avec la foule.

Malheureusement celte œuvre, comme ce musée, est en marge de la vie. A l’encontre des réalistes et des impressionnistes, Gustave Moreau affichait le dégoût de la vie moderne, qu'il trouvait plate et vulgaire; il se réfugiait dans le passé. Il s’acharnait à traduire dans des aquarelles coruscantes, ciselées comme des sonnets de Heredia, les visions troubles qui hantaient son cerveau nourri de mythes grecs et hindous.

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