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L Apparition du Musée du Luxembourg, que J. -K. Huysmans célébra comme une des œuvres les plus extraordinaires de l’art moderne, caractérise à merveille son imagination d'opiomane et son métier d'orfèvre. Devant le tétrarque Hérode, idole tiarée, affalé sur son trône, Salomé danse. Lncrvé par les voluptés, il fixe avec une concupiscence hébétée la nudité pâle de la saltatrice, constellée de gemmes et de cabochons, comme 1 ivoire d un évangeliaire. Mais voici que soudain lui apparaît dans un halo la tète sanglante de saint Jean-Baptiste, et son sang se glace dans ses veines.
On saisit dans cette œuvre, qui est une des rares réussites de ce cerveau inquiet, l’application de ses deux principes fondamentaux de la belle inertie el de la richesse nécessaire. Préoccupé avant tout de ne pas déranger l'eurythmie des lignes, il aboutit à une sorte d’hiératisme. Mais il veut en môme temps que ces harmonies soient riches et même somptueuses. Le coloris en sourdine de Puvis lui paraît pauvre. Il s’efforce de rivaliser, dans ses aquarelles,
(jui semblent exécutées sur d’invisibles paillons, avec la splendeur immarcescible des émaux.
Paradoxe curieux! Cet artiste hermétique a été sur la tin de sa vie un grand éducateur et a laissé la plus profonde empreinte sur ses élèves auxquels il enseignait que « la carrière de peintre est un véritable sacerdoce ». Beaucoup de ses disciples se sont fait un nom dans l’art moderne : il suffit de citer le Vendéen Charles Milcendeau, Georges Desvallières, René Piot, Henri Matisse, Charles Guérin, Georges Rouault.
Odilon Redon (1840-1916) a poussé encore plus loin l’amour du fantastique el de la chimère. Né d’une mère créole que son père avait épousée à La Nouvelle-Orléans, il commença par copier au Musée de Bordeaux, sa ville natale, les œuvres de Delacroix; plus tard il s'inspirera des miniatures persanes. Coloriste subtil, il invente des accords inédits de mauves
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nacrés, de roses fanés, d’oranges et de verts. Il semble qu'il lasse sa palette avec la nacre irisée des coquillages et les pétales de fleurs. Pour ses créations irréelles, auxquelles il sait donner l'apparence de la vie, il s’est souvent servi avec bonheur du pastel. Le rare mérite de son art suggestif, qui émeut la sensibilité comme la musique d’un poème de Mallarmé, est d’êlre à la fois mystérieux et vivant. « J'ai fait, disait-il fièrement, un art selon moi seul. Je l’ai fait avec les yeux ouverts sur les
merveilles du monde visible et, quoi qu'on en ait pu dire, avec le souci constant d’obéir aux lois du naturel et de la vie. »
Les intimistes : Fantin- Latour et Carrière. — La technique impressionniste, qui est une technique de plein air et de plein soleil, ne se prêtait pas à l'expression de la vie intérieure. En même temps (pie Puvis et G. Moreau restauraient les droits de la pensée et de l’imagination, Faut in et Carrière nous rendaient le sens de l'intimité.
Né à Grenoble d’une famille d'origine italienne, Fantin-Latour 1836-1904) avait hérité de sa mère russe un type semi-asiatique. Transplanté de bonne heure à Paris, il y fut avec Cazin et Legros l élève du fameux Lecoq de Boisbaudran qui basait son système sur V éducation de la mémoire pittoresque.
Ses débuts furent pénibles. Il fut par nécessité, puis par goût un merveilleux peintre de fleurs, comparable dans ce genre a Manet et à Odilon Redon. Mais son œuvre se compose surtout de portraits et de fantaisies, peintes ou lithographiées, sur des thèmes musicaux.
Ses portraits de Manet (Art Institute, Chicago), de ses amis anglais, M. et Mme Edwards National Gallery, Londres), La lecture du Musée de Lyon ou La leçon de dessin du Musée de Bruxelles suffiraient pour lui assigner une place parmi les grands portraitistes du siècle, foutefois sa
Phot. Giraudon.
Fig. 58‘2. — Fantin-Latour : Les Filles du Rhin. Pastel.
(Musée du Luxembourg, Paris.)
LA PEINTURE FRANÇAISE
principale originalité est d’avoir ressuscité le genre essentiellement hollandais du groupe de portraits à la Frans Hais, qui avait déjà été importé en France par Largillierre dans ses tableaux d’échevins.
La différence est que les portraits collectifs de Fantin ne sont pas des commandes olficielles: ce son! des hommages spontanés et désintéressés aux peintres, aux poètes, aux musiciens que l’artiste aimait ou admirait.
Ac Toast a malheureusement été détruit par l’artiste, à l’exception d une tète de Whistler échouée dans la galerie Freer à Washington.
La série s'ouvre par un Hommage à Delacroix Louvre, Coll. Moreau- Nélaton), autour de l’effigie duquel se groupent les peintres Manet,
\\ histler, Alphonse Legros, l’auteur lui-même en manches de chemise et le pinceau à la main, les critiques Duranty, Champlleury,
Baudelaire.
L Atelier aux Bat ignolles { Luxembourg) pourrait être intitulé :
Hommage à Manet (fig. 361). Autour du chevalet du maître, on reconnaît Frédéric Bazille, Renoir,
Monet, Zola.
Un Coin de table ou Le dîner des poêles , qui avait été conçu d’abord comme un Hommage à Baudelaire, groupe les figures de Paul Verlaine et de son inséparable Arthur Rimbaud, de Jean Aicard et de Camille Pelletan.
Enfin le cycle se termine par un hommage aux musiciens et plus particulièrement à Wagner: Autour du piano sont rassemblés le critique musical Adolphe Jullien, biographe de Fantin, qui donna ce tableau au Luxembourg, Emmanuel Chabrier et Vincent d’Indy.
Ces quatre grandes toiles présentent le plus vif intérêt iconographique. Mais il subsiste toujours dans l’art de Fantin je ne sais quelle gaucherie provinciale. C’est ce que Degas exprimait bien joliment par cette boutade : « Oui, sans doute, ce qu'il fait est très bien. Mais quel dommage que ce soit toujours un peu Rive Gauche! »
Mélomane comme Odilon Redon. Fantin professait une admiration passionnée pour Berlioz, Schumann et surtout Wagner; il fut l’un des premiers pèlerins français de Bayreuth. Il essaya de transposer ses émotions musicales dans le langage des formes. De là cette série de
Pliot. Bulloz.
Fig. 583. — Eugène Carrière :
Portrait de Verlaine.
(Musée du Luxembourg, Paris.)
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pastels, de lithographies mélodiques, comme un leit-motiv, qui évoquent Les Filles du Rhin , La Walhjrie ou Parsifal ,
En somme Pantin nous apparaît comme un artiste très complet, unissant des dons presque contradictoires : un intimiste à la Chardin doublé d'un peintre-poète à la Prud’hon.
Le doux et mélancolique Cazin (1841-1901) transporte ce sens de l'intimité dans le paysage. Il évoque au milieu des dunes désertiques du Pas-de-Calais, hérissées d'ajoncs épineux, la désolation d'Agar et Istnaël Luxembourg). Son heure préférée est le crépuscule, quand le soleil descend à l’horizon et que la lune pâle irradie sur les nuages mouvants la lumière froide de son disque d’argent. Le miracle est que, tout en se risquant à la limite du sentimental, il n’y verse jamais.
Eugène Carrière 1 1849-1906) a été le plus grand intimiste de sa génération. Il débute, comme Millet, par une manière fleurie. Ses tableaux de jeunesse : L'enfant au chien , L'enfant malade, Le premier voile (1886, Musée de Toulon), séduisent par des touches rpses, des accords argentés à la Velâzquez. Il cherche à intéresser par un côté anecdotique ou sentimental.
Mais peu à peu la lumière se fait dans son esprit, et en même temps l'ombre se répand sur ses toiles. Il renonce volontairement, héroïquement aux vaines coquetteries de la couleur : tout est sacritié à l'expression morale.
Au fur et à mesure que la couleur pâlit, la forme s’accuse. Car un des caractères les plus saisissants des œuvres de Carrière est leur relief sculptural. Les préparations de La Tour, qu'il avait copiées à Saint- Ouentin dans sa jeunesse, lui avaient appris de bonne heure l’art de construire un visage. Mais il est certain que l'exemple et l’amitié de Rodin lui enseignèrent mieux encore à faire tourner les formes dans l'espace. Cette évolution réfléchie le conduit aux antipodes de l’impressionnisme, auquel il s’oppose radicalement par son renoncement à la couleur et son souci de la construction.
La plupart des portraits de Carrière : Verlaine, Goncourl, baudet , qui existent généralement sous une double forme, peinte et lithographiée, sont des merveilles d’intuition psychologique, (pii font penser à La Tour. On sent (pie le peintre a pénétré jusqu’au fond de ses modèles. « L’homme, disait-il, est un repoussé. Il est repoussé à grands coups frappés du dedans. » Nul n’a mieux scruté cette action invisible des pensées, des passions secrètes, qui sculpte lentement notre visage et se trahit à notre insu par une flambée du regard, un pli des lèvres. Il n’oublie jamais, quand il peint une créature vivante, qu'il a devant lui « des formes habitées ».
Si beaux que soient ces portraits, ils nous émeuvent moins que les