LA * PE I N T U R E F R AA ÇA 1 S E
Maternités. Marié de bonne heure, entouré de nombreux enfants, Carrière a découvert le monde de la famille : il s’est fait l’historien de son propre loyer. I ne figure domine ce cycle: celle de la mère au masque inquiet, douloureux, avec ses gestes de caresse, de possession jalouse. Dans la é amitié du Luxembourg, la composition est encore dispersée : les ligures trop nombreuses sont ordonnées en bas-relief. Plus tard l'artiste les massera en un seul bloc de chair vivante : il accusera la solidarité, la
Fig. 384. — Eugène Carrière : Maternité.
(Musée du Luxembourg, Paris.)
continuité des formes qui « se cherchent et se rejoignent »; en sorte qu’une même vie continue à circuler dans le corps de la mère et la grappe d’enfants sortie de ses entrailles.
Une de ces Maternités atteint au sublime le plus déchirant : c’est la Vierge désespérée aux pieds du Christ en croix (Luxembourg).
Paul Cézanne (1839-1906). — Bafoué pendant sa vie comme un impuissant et un raté, divinisé après sa mort, Cézanne a exercé une influence encore plus considérable que Puvis sur la peinture européenne du xxe siècle : il a contribué plus que quiconque à détacher la nouvelle
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génération de l’impressionnisme et à l’orienter vers des voies nouvelles.
Né à Aix-en-Provence, il appartenait, comme son camarade Zola, qui l’a dépeint dans son roman L'Œuvre sous le nom de Claude Lanlier, à une famille d’origine italienne1. Sa vie solitaire fut une tragédie. Il n’arrivait pas à s’exprimer. Le travail, qui était pour Renoir une joie, devenait pour lui un martyre. Il se dévore, se lue à couvrir cinquante centimètres de toile. 11 passait par « des élans suivis de découragements profonds, des ferveurs suivies d’abattements ». 11 rêvait ingénument de forcer les portes du « Salon de Monsieur Bouguereau », et, chaque fois,
c’était une nouvelle déception.
«Ah! soupirait-il, s'il m’avait été donné de me réaliser! »
Qu'a voulu taire ce génie inquiet et incomplet, auquel il ne manqua qu’un peu de talent?
Qu’a-t-il fait, et comment s’explique sa prodigieuse influence?
« J’ai voulu faire de l’impressionnisme, disait-il, quelque chose de solide et de durable
comme l’art des musées Mo-
net a peint l'irisation de la terre, de l’eau. Mais, dans la fuite de tout, dans ces tableaux de Monet, il faut mettre à présent une solidité, une charpente. »
En somme, il revient, par réaction contre les mirages 11 u ides de Monet, aux paysages solides et composés de Poussin. « Je voudrais, comme dans le Triomphe <le Flore , marier des courbes de femmes à des épaules de collines. » Son idéal serait de refaire dans cette Provence, qui ressemble tant à l'Italie, du Poussin sur nature.
Le dessin est pour lui chose secondaire, ou plutôt il ne se sépare pas de la couleur. « Au furet à mesure que l'on peint, plus la couleur s'harmonise, plus le dessin se précise. Quand la couleur est à sa richesse, la forme ,est à sa plénitude.... Du rapport exact des tons résulte le modelé. Quand ils sont harmonieusement juxtaposés et qu’ils y sont tous, le
Phol. Librairie de France.
Fig. 585. — Paul Cézanne :
La Vieille au chapelet.
1. Son nom serait une transcription française de la ville de C.esena, d'où sa famille avait émigré.
LA PEINTURE FRANÇAISE
tableau se modèle tout seul. On ne devrait pas dire modeler, on devrait dire moduler. »
Telle est la doctrine de Cézanne. Il est certain que la réalisation n'est pas toujours à la hauteur de cet idéal. Dans son œuvre inégale, il y a beaucoup de velléités, de gaucheries : « maisons penchées de côté, comme pochardes, fruits de guingois ». Il disait humblement : « Je ne suis peut-être que le primitif d'un art nouveau ». Mais, qu’il peigne des paysans attablés dans une auberge, la montagne Sainte-Victoire, nageant
Phot. Bulloz.
Fig. 586. — Paul Cézanne : La Montagne Sainte-Victoire.
dans l’air éblouissant, la calanque bleue de l’Estaque ou de simples pommes *, il n’cst jamais indifférent. 11 a le sens de la construction, des volumes et des valeurs. Sa couleur dense et comme saturée est d’une admirable plénitude, Bien de la légèreté, de la virtuosité des impressionnistes. C’est un art sérieux, grave, sans fioritures : une cantate de Bach. Gauguin disait de lui : « Il joue constamment du grand orgue ».
A ceux <pii comprirent la beauté de ces accords, l’air de flûte des impressionnistes parut bientôt grêle. Toute la réaction anti-impression-
1. Il aimait mieux peindre des pommes que des fleurs, parce que les fleurs se fanaient avant qu’il eût fini de les peindre. Il travaillait si lentement qu’il en était réduit à copier des fleurs en papier.
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niste en quête d'un chef se groupa autour du maître d’Aix, qui fut salué comme un initiateur. Après Y Hommage à Delacroix et Y Hommage à Manet de Fantin-Latour, Maurice Denis, porte-parole de sa génération, réunit ses camarades d’atelier dans un Hommage à Cézanne.
Deux autres artistes se partagent avec Cézanne les laveurs de la génération actuelle : Gauguin et Van Gogh.
Paul Gauguin (1848-1905) avait, du côté maternel, des origines péruviennes : ce qui explique son goût pour l’exotisme. Séduit d’abord par l’impressionnisme de Pissarro, d renonça vite a la division du ton pour
peindre par teintes plates cernées de gros traits comme les plombs d'un vitrail.
C’était un tempérament de décorateur. « Son enthousiasme de la couleur exaltée, disait Carrière, aurait fait passer d’admirables llammes sur les vitraux. On ne sut pas profiter de son génie. »
Pour satisfaire son penchant pour le primitif. il se réfugia d’abord au fond de la Bretagne, à Pont-Aven. « La grosse erreur, affirmait-il, c’est le grec, si beau qu’il soit. La barbarie est pour moi un rajeunissement. » L’art des calvaires bretons fut pour lui une première révélation.
En 1891, Paul Gauguin s’embarque pour Tahiti, et s’enfonce en pleine sauvagerie. La beauté, la sensualité innocente de cette race puérile, toute proche de la nature, où la différence des sexes est moins marquée que chez les civilisés, l’enchantent. Il se plaît à suivre le rythme de ces Vahinas au corps cuivré, statues d’or vivant, qui marchent en balançant les hanches, avec la grâce et l’élasticité de jeunes animaux. Sa couleur s’exalte sous le ciel polynésien et traduit par des accords d’orange et de bleu cet air h la fois embrasé et tamisé. « 11 est extraordinaire, s'étonnait Stéphane Mallarmé, qu’on puisse mettre tant de mystère dans tant d’éclat. »
Ce parti-pris de synthèse, cette franchise de ton, ce dédain de la perspective aérienne ont profondément influé sur les décorateurs moder-
LA PEINTURE FRANÇAISE
lies : « Ce que fut Manet pour la génération de I <S 7 ( C atteste Maurice Denis, Gauguin le fut pour celle de 1890 »>
Vincent van Gogh 1850-1890), qui fut un moment très lié avec Gauguin, a eu une existence encore plus tragique.
Hollandais d origine, comme Jongkind, van Gogh commença par être commis-vendeur chez le marchand de tableaux Goupil, qui avait une succursale à La Haye. Il arrive à Paris en 1886, entre dans l’atelier Cormon, où il adopte le nom de Vincent, celui de Van Gogh étant « impossible à prononcer pour des étrangers », et s'inspire d’abord de la manière sombre de Millet, qu'il imite dans son premier grand tableau : Les mangeurs de pommes de terre.
Mais bientôt le contact avec les impressionnistes, l'influence de Monticelli, celle de Gauguin et surtout peut-être son émerveillement devant les estampes japonaises l’orientent vers la peinture claire. Puis la lumière du Midi achèvera de dessiller ses yeux.
En effet, faute de pouvoir se rendre au Japon, il prend, en 1 888. le parti d’aller s'installer en Provence, à Arles, non loin de Cézanne. « Je me suis rendu dans le Midi, écrit-il, pour mille raisons ; voir une autre lumière <pie celle du Nord où les couleurs du prisme sont voilées dans les brumes, prendre une idée plus juste de la façon de sentir et de penser des Japonais. »
Aussitôt arrivé dans le pays de ses rêves, ce Hollandais frénétique et comme enivré se met à peindre en plein midi, sans parasol et le crâne nu, dans un paroxysme de délire orgiaque. Les yeux dilatés, la tête en feu, il lutte à coups de pinceau avec le soleil. Sous le souille du mistral, tout danse ou brûle autour de lui. Il peint furieusement jusqu'à perdre
1. Le primitivisme se réclame encore d’Henri Rousseau (1844-1910), le fameux douanier, autodidacte ingénu dont les forêts tropicales et les jungles ont l’air découpées dans du l’er-blanc.
Pilot Librairie de France.
Fig. 388. — Paul Gauguin : Tahitiennes.
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conscience de lui-même. « ,1e ne me sens plus, et le tableau vient comme dans un rêve. »
Cette insolation prolongée sur un cerveau en perpétuelle ébullition, débilité et détraqué par la syphilis, les excès de tabac, de café et d’alcool, finirent par provoquer une crise de folie. Dans un moment de surexcitation. il fonça avec un rasoir sur son ami Gauguin, qu'il avait invité à Arles. Rentré chez lui, il se coupa froidement une oreille, juste au ras du crâne, et alla la déposer sous enveloppe dans une maison close où il fréquentait. Il fallut l'interner dans un asile de fous : il y dévorait ses
couleurs. Recueilli à Auvers-sur- Oise par le I)' Gachet, il se suicida en se tirant un coup de revolver dans le ventre.
Telle fut la vie pitoyable du pauvre Vincent. Son œuvre est digne d admiration. Cet homme du Nord, transplanté dans le Midi, a interprété, comme personne avant lui. la lumière solaire. « Ses tournesols glorieux, écrit Mirbeau, sont gorgés de soleil, de ses sucs, de son miel. »
Ces toiles incendiaires, incandescentes, empâtées de jaune de chrome, de vert Véronèse, d’indigo pur, brasillenl et éblouissent comme une flambée. A côté de ces peintures, qui ressemblent a de prodigieux émaux cloisonnés et qu’on serait tenté de ranger dans les arts du feu, tout le reste paraît froid, tigé, sans vie.