‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 4 sur 119 · L’ÉCLECTISME CLASSIQUE · texte numérisé non relu

L’ÉCLECTISME CLASSIQUE

Le classicisme sévère disparaît sous l’Empire. On ne découvre j » I u s ses traces qu’en de rares édifices, austères par destination, l’ancienne préfecture de police par Gilbert, LIIôtel-Dieu.

L’antiquité qui plaît aux contemporains d’Eugénie, comme elle avait séduit ceux de Marie-Antoinette, c’est l’antiquité pompéienne. Chauvin, un élève de Duban décore en ce style la salle restaurée du Conservatoire ( 1806) ou la maison du prince Napoléon, bâtie par Ilittorf, avenue Montaigne, et bientôt démolie.

L’éclectisme. — L'éclectisme triomphe. Les études historiques entreprises par Duban et ses amis, les voyages accomplis durant les vingt dernières années, les livres publiés par les romantiques avaient eu comme effet

d’exciter la curiosité pour

1 Fig. 278. — Église de La Trinité, à Paris, par Ballu.

des époques et des pays

différents. En 1850 les ateliers ne contenaient qu’un Yignole, un Palladio, un Perrault, un Rondelet; en 1860, les albums et les revues d’architecture proposaient de multiples modèles. Aussi le classicisme devient-il chaque jour moins exclusif et accueille-t-il en son clan tous ceux qui s’inspirent du passé. Il n’excommunie même plus le gothique. Ce n'est pas seulement Lassus qui bâtit Saint-Jean-Baptiste ou l’église de Belleville en style du xme siècle, Gau qui élève Sainte-Glotilde, c est un élève de Le Bas, un grand prix de Borne. Ballu, qui construit en roman l’église d’Argenteuil et Saint-Ambroise; c’est un élève de Debret,

Constant Dufeux, qui ajoute un portail gothique a Saint Lauient, c est Magne qui dessine Saint-Bernard dans le style du xiv siècle. Désoimais il est entendu qu’une église, un « manoir » ont le droit, presque le devoir d’être gothiques.

Toutefois les classiques conservent pour la Renaissance une prédilection. C est de la Renaissance que s’inspire Ballu à la 1 rinité (1801-1867). Les statues placées entre des colonnes et sous des Irontons,

les frises, les médaillons viennent de Florence, la rose, les lenêtres

à meneaux, la tour couronnée d’un dôme et d’une lanterne sont françaises. Ballu sait avec ces éléments usés composer un ensemble qui n’est pas dépourvu d’originalité. Napoléon III (pii, durant la campagne d'Italie, avait remarqué l’IIôtel de Ville de Brescia, demanda à Bailly de s’en souvenir au Tribunal de commerce, et Bailly reprit les thèmes de la Renaissance italienne : colonnes encadrant des arcades, ordres, pilastres à arabesques, consoles, frontons et dôme lourdement orné. C’est toujours la Renaissance que nous trouvons dans les fontaines (h; Davioud, la fontaine Saint-Michel, par exemple, conçue comme un vaste retable, dans les tombeaux, celui de la comtesse de Lariboisière (à l’hôpital de ce nom), par Pellechet, avec ses niches, scs colonnes, ses frontons rompus; c’est enfin la Renaissance qui semble le modèle indiqué pour les hôtels élégants du quartier Monceau.

Le style Louis XI 11, mis à la mode par le romantisme, apparaît aussi dans les demeures. 11 paraît réservé spécialement aux hôtels de ville et mairies : des pavillons se coiffent de troncs de pyramide, l’avantcorps supporte un petit beffroi, le rez-de-chaussée est percé d’arcades solides ou précédé d un péristyle, le premier étage est orné d’un ordre

Phot. L. Pamard.

Fig. ‘279. — Le Tribunal de commerce, à Paris, par Bailly.

L’ARCHITECTURE EN FRANCE

(Autun, Le Havre, Limoges, Poitiers, Vincennes, Neuilly, Mairie du Xe arrondissement, etc.). Le vocabulaire du xvne siècle à ses débuts, les bossages, les clefs saillantes, les fenêtres de combles à consoles, sert également à Grisart dans son intéressante caserne des Petits-Pères; mais c’est surtout dans le style Louis XIV, méprisé à tort, disait Ramée en 1847, que vont être désormais traitées les casernes (caserne du Prince Eugène par Legrom, caserne Michel (préfecture de police) par Galliat, caserne Lobau .

Bref, chaque sorte d’édifices a un style attitré : le roman et

Phot. Arch. phot. d’art et d’histoire.

Fie,. 280. — Cour Lefuel, au I. ouvre. Rampe du manège, par Lefuel.

« l’ogival » conviennent aux églises, la Renaissance aux paroisses mondaines, aux hôtels privés, le Louis XI 11 aux hôtels de ville, le Louis XIV aux demeures de la Garde. Viollet le-Duc, Ducerceau, Marot ou Blondel évitaient aux architectes les efforts pénibles de l'invention.

Les théâtres furent l’objet de tous leurs soins. Les façades, par leur disposition générale, rappellent celles de l’époque précédente : comme l’Ambigu de Hittorf, elles présentent le plus souvent une série d’arcades surmontée, au premier étage, d’une vaste loggia. C’est le thème que Cusin traite à la Gaieté (1862) et Davioud aux théâtres de la place du Châtelet (1862). La décoration est abondante; si Davioud se contente d’orner les faces latérales d’un ordre colossal assez sobre et

de coiffer ses édifices de toits en carène, analogues à celui de la basilique palladienne, Cusin multiplie les ornements empruntés à la Renaissance italienne et au xvne siècle français. Nous retrouvons à la façade du Vaudeville par Magne (1868) les arcades à refends, les colonnes colossales à bracelets, les frontons rompus, les niches rondes avec bustes, l’attique avec cariatides, le dôme, tous les éléments connus par les recueils classiques. Au théâtre de la Renaissance la décoration est plus luxuriante encore : torchères, statues, balustres montrent que l’auteur a collectionné tous les motifs, de Michel-Ange à Louis Xl\

Lefuel. Les œuvres les plus caractéristiques de cette époque soûl le Louvre de Lefuel et l'Opéra de Garnier. Dès 1852 Napoléon 111 ordonne la réunion du Louvre et des Tuileries. Visconti reprend les plans de Percier et Fontaine, mais supprime, entre la galerie du bord de l'eau et la galerie de la rue de Rivoli, le bâtiment de jonction destiné à cacher la divergence des deux palais. Il garde les cours intérieures qui devaient, au Sud, dissimuler la différence de niveau et, pour la symétrie, les répète au Nord. Il obtient ainsi devant le pavillon de l'Horloge une place que, suivant le dessin de Percier et Fontaine, il entoure de portiques. La maçonnerie sortait de terre, lorsque Visconti mourut le 51 décembre 1855. La cour impériale reprochait à Visconli de continuer Lescot et de ne pas donner au Louvre un caractère nouvea u.

Son successeur Lefuel conserve les plans, mais modifie les élévations. Elève de son père et de Huyot, grand prix de Rome en 1859, Lefuel, architecte de Meudon, avait attiré l'attention de l’Empereur par sa rapidité à satisfaire ses désirs. Il avait été chargé de construire le petit théâtre de Fontainebleau. Il fut aussi bon courtisan qu’habile architecte. Il modifia les projets de Visconti dans le sens désiré : il fil du pavillon de 1 Horloge un motif central lourdement orné. De chaque côté trois pavillons le rappellent. Les pavillons médians sont couverts de dômes sur plan carré, couronnés de plomb pesant; leur façade, terminée par un fronton que soutiennent des cariatides, souvenir des cariatides de Sarrazin, se garnit de colonnes qui, au rez-de-chaussée, s'expliquent par le désir de continuer le portique, mais qui, au premier étage, servent uniquement a porter des groupes massifs ou de simples consoles. Les pavillons latéraux sont coiffés de troncs de pyramide. Sous des frontons incurvés une masse de sculptures se relève en bosse. C’est de l’architecture riche.

Lefuel démolit la partie occidentale de la galerie du bord de l'eau four établir les guichets et loger des services. Aux guichets, les frontons luisés, les œils-de-bœuf surmontés de parties arrondies viennent direc-

Histoire de l'Art. VIII.P1.VI1. ■ Librairie Armand Colin. Pans

L’ARCH ITECTIRE EN FRANCE

tement de Du Cerceau; les trois grands arcs du centre sont un vestige des habitudes romaines contractées chez Huyot, les bas-reliefs entre les pilastres rappellent les chutes d’ornements de l’époque Louis XIV. A la galerie, l’ordre colossal de Jacques II Androuet lui semble trop simple et trop solennel. S’inspirant de l’autre partie de la galerie, Lefuel apprend à Du Cerceau ce que doit être le style Henri IV, de même qu’à l’hôtel de Toulouse ou à l’hôtel Fieubet (Ecole Massillon Ou.estel et Jules Gros enseignent à François Mansart et à Jules Ilardouin les véritables beautés des styles Louis XIII et Louis XIV.

Phot. Neurdoin.

Fig. 281. — L’Opéra, à Paris, par Charles Garnier. Façade.

Au nouveau Louvre Lefuel put donner libre carrière à son goût de décorateur. Qu’on aille voir le guichet de l'ancien Ministère d’Etat avec ses voûtes d’arêtes couvertes d ornements, avec ses colonnes aux cannelures profondes, ses chapiteaux trop fouillés, ses corniches surchargées d oves, de rais de cœur el d’olives, son escalier aux colonnes de marbre, à la rampe de fer forgé, avec ses portes Louis XV, ses grilles Louis XIV, ses frontons Louis XIII, ses balustres Renaissance ; qu’on regarde encore les chapiteaux du manège où les sangliers, les chouettes, les ânes et les béliers sont traités d’une manière naturaliste, tandis qu’aux clefs de voûte court une cordelière Renaissance ; qu’on évoque surtout le souvenir de la salle des Etats, de son énorme plafond par Müller, de ses arcs « ogivaux », de ses perspectives feintes, de ses colonnes aux filets d’or, de ses galeries surmontées de trophées, de vases enguirlandés, de

isii

o-énies, d’allégories féminines, d œils-de-bœuf, et 1 on verra que Lefuel a mêlé tous les styles, accumulé tous les détails, soucieux avant tout de réaliser celle richesse splendide qui éblouissait le chroniqueur du ) fonde Illustre et faisait dire à Barye : « c'est de la haute confiserie. »

Ou. Garnier. — Riche et splendide, tel apparut également aux contemporains l'Opéra de Garnier. Né rue Mouffetard en l8’2o, élève île

Lebas, « nègre » de Viollet - le- Duc, grand prix de Rome en 1848, Garnier avait en Italie et en Grèce comblé de dessins d’après l'antique et la Renaissance les cartons qu'il laissa à l EcoJe des Beaux-Arts.

En 1861, au concours ouvert pour la construction du nouvel Opéra, Garnier obtint le prix.

En ce quartier nouveau, à côté du Grand Hôtel et des magasins de luxe, il importait d'être somptueux. Garnier se souvint des thèses de Hittorf, de sa propre restauration polychrome du temple d’Egine; il lit jouerles ors. les bronzes, les marbres, la pierre.

La patine dont les fumées parisiennes ont couvert ces matériaux atténue leur éclat primitif. Garnier fit appel à toute une armée de sculpteurs et de praticiens. 11 serait facile de montrer dans ses cartons 1 origine de ces ornements : l’antiquité a fourni les antéfîxes, les grecques, les palmeltes, les masques, les aigles, les cariatides, les colonnes rostrales, les mosaïques; le Capitole de Michel-Ange a donné l’idée de la Loggia ; la Venise de Sansovino, le rythme des colonnes. A la Renaissance et au xvue siècle ont été pris les bossages, les pointes de diamant, les frontons à enroulements, les consoles historiées, les cartouches, les amortissements des fenêtres, les cheminées, les parquets de marqueterie. Garnier a même nlilisé les études faites chez Viollet-le-Duc : ses griffons ressemblent,

Phot Neurdein.

Fig 282. — L’Opéra, à Paris, par Charles Garnier. Le grand escalier.

T. VIII

Fig- 28">. — L’Opéra, a Paris, par Charles Garnier. Le P'oyer.

autant qu’aux griffons romains, à ceux que le maître « gothique » dessinait alors pour Pierrefonds.

A l’intérieur le soubassement du grand escalier comporte des voûtes et des colonnes imitées de la Renaissance, le grand escalier lui-même est une adaptation de celui de Louis à Bordeaux; le foyer avec ses'effets de perspective, est conçu comme les galeries classiques, comme le salon du palais Spinola à Gênes par de VVailly. C’est un morceau de bravoure comme les grands airs où triomphaient Faure ou la Patti.

Bref, la plupart des édifices construits à celle époque, tels les discours latins des concours généraux, sont des recueils de citations, des conglomérats de centons.

Est-ce à dire qu'ils soient dépourvus de mérites? Les condamner radicalement serait méconnaître l’immense talent dépensé par Lefuel et par Garnier. Coquart, hauteur du beau tombeau, si simple, si vraiment classique, des généraux Thomas et Lecomte, disait un jour à Garnier : « 11 est malheureux que tu aies reçu la commande de l’Opéra à cette époque-là ». C’est l'époque qui est responsable de cét éclectisme et de cette surcharge décorative; mais, si beaucoup d’architectes furent - et sont encore — de simples pasticheurs, Garnier possède une telle verve, une telle spontanéité dans l imitation, une telle personnalité au milieu de tous ces reflets, un tel sens de la proportion, un tel bonheur dans les détails qu’on ne peut lui reprocher son éclectisme : avec des mots anciens il sut parler une langue nouvelle. Il avait raison de répondre à l’impératrice avec sa vivacité de rapin : « C'est du Napoléon III. et vous vous plaignez! »

Comment ne pas admirer aussi la science des plans? Le Vaudeville de Magne montre les ressources de son imagination : le terrain était cher; aussi réduit-il la façade du théâtre à un angle arrondi entre deux immeubles de rapport. L’Opéra de Garnier, avec ses dégagements, sa direction, ses services, est un chef-d’œuvre, et quel psychologue est cet architecte qui dispose la corbeille pour des spectateurs aussi désireux de se faire voir que de voir!

Enfin Garnier, tout comme Labrouste, savait exprimer son plan par 1 élévation. A l’entrée du public correspond le soubassement, au foyer la loggia, à 1 a salle le Dôme, à la scène le haut fronton qui domine 1 ensemble. \ us à distance l'Opéra ou le Louvre se dépouillent de leur décor superfétatoire et apparaissent dans toute la beauté de leurs lignes. Les traces de la mode s’évanouissent; le talent des architectes demeure.

Même éclectisme dans les hôtels particuliers. Le promeneur pouvait en un quart d heure considérer aux Champs-Elysées les maisons pompéienne du prince Jérôme, romaine d'Emile de Girardin, tunisienne de Jules de Lesseps, gothique du Comte de Quinsonas, Renaissance de la

L’ARCHITECTURE EN FRANCE

Païva. Le musée de Versailles avait rappelé l'attention sur le style Louis XIV; les bals de Morny, les fêtes de Compiègne, les études des Concourt remettent le Louis XV à la mode. Les hôtels sont copiés dans Mariette ou J. -Fr. Blondel, mais les élégantes y font ajouter des marquises et des jardins d'hiver en fer et verre. Aux Tuileries Lefuel satisfait l’affection de l'impératrice pour Marie-Antoinette; les fleurs sont inspirées de Hanson, les médaillons sont pompéiens; les dessus de portes par Biennoury, Chaplin, Dubufe disent que la souveraine est

Pliot. comm. par M. Clouzot.

Fig. ‘281. — Salon de l’impératrice Eugénie à Saint-Cloud. Aquarelle par F. de Fournier (1860).

(Collection Firmin Rainbeaux.)

Eugénie et la couleur de chaque pièce, rose, vert, ou bleu, donne un semblant d'unité à ces adaptations.

Le mobilier. — Le mobilier n’est pas moins composite. Les recueils d’ornements de Lienard ou Feuchère empruntent de toutes mains: des trépieds à l’antique, des buffets où l’on reconnaît Du Cerceau, des bahuts incrustés à la Boulle, des canapés Louis XV, des bergères Louis XVI abondamment dorées, des commodes à la Biesener avec des médaillons à la ( ’.lodion. des consoles où s’arrondit la sculpture d'un Carrier-Belleuse, tous ces meubles dessinés cl soigneusement exécutés par Fourdinois, Beurdeley père, Cruchet, les Grohé se détachent sur des étoiles qui garnissent les murs, sur les rideaux qui festonnent, se mêlent aux [liantes vertes, aux pouffs, aux chaises « Belloir », aux crapauds rembourrés et tout garnis de ruches, de franges et dcglands. Les tons suaves, bleu céru-

lécii et vert d’eau, les tons soutenus rouge, cerise jouent avec les ors des appliques, le noir des ébènes ou des simples poiriers teints à l’eau de rouille, avec le brun des bronzes chocolat de Barbedienne, quand ce n’est pas avec les galvanos, les zincs prétendus d’art, les baguettes chimiques, avec toute la camelote que répand la grande industrie naissante. Dans les appartements plus modestes le papier veut imiter toute cette richesse vraie ou feinte. « Ce n’est plus du papier, dit un article lyrique du Monde Illustré ( 1 807 ) , il est du cuir, du bois, de la soie, de la laine, il est du velours, du satin, du damas; il n'est plus de la décoration; il est le bas-relief et le tableau'. »

C’est le règne du méli-mélo, du simili, du capiton, c est le triomphe des tapissiers. Les demeures du temps de Louis-Philippe évoquent les grands bourgeois à triple cravate; celles de l’Empire, les cocodettes à crinoline.

Page 1