‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 51 sur 119 · RH · texte numérisé non relu

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jusqu’au bout la discipline nécessaire. De tous les arts plastiques, la sculpture était assurément le plus contraire à son tempérament : car c'est le plus laconique, celui qui exige le plus de sacrifices. « Le sculpteur n'a qu'un mot à dire, déclarait très justement Falconet, qui s’y connaissait: il faut que ce mot soit énergique. » C’est ce que n’a pas compris Klinger, et. faute d’avoir observé cette loi élémentaire, il s’est fourvoyé dans des formules bâtardes qui ne sont satisfaisantes ni pour l’esprit ni pour les yeux.

Si l’on excepte sesslatues de Salomé, de Cassandre, d Amphitrite, son

Fig. 444. — Franz Stuck : Amazone.

Bronze.

Phot. llanfstaengl.

bas-relief de la Dormeuse, dont le torse souple se dégage d’une gangue de marbre brut, la majeure partie de son œuvre de sculpteur est consacrée à la glorification des grands musiciens: Liszt, Brahms, Wagner el surtout Beethoven auquel il a dédié une statue chryséléphantine qui trône comme une idole dans le sanctuaire qu’on lui a réservé au Musée de Leipzig.

Ce Monument de Beethoven , auquel il travailla avec acharnement de 1880 à 1902, résume toutes ses qualités comme tous scs défauts. C’est une œuvre d’une conception puissante et noble qui commande le respect. Demi-nu comme un dieu, le génial compositeur des Symphonies est assis sur un trône. Le corps légèrement penché en avant, les jambes croisées, le poing fermé, il a l’air de concentrer énergiquement les

T. vin. — 88

forces mystérieuses de son âme, de se recueillir pour créer, non dans la joie, mais dans les lourments. Des bas-reliefs qui décorent le dossier et les côtés du Irône symbolisent toutes les sources de son inspiration, toutes les aspirations humaines qui trouvent en lui leur interprète. Un aigle posé à ses pieds sur la cime d’un roc signifie que sa pensée liante les sommets.

Pour rehausser la dignité de son hommage, l'artiste a eu recours aux matériaux les plus fastueux. Le buste de Beethoven est taillé dans le marbre blanc des Cyclades; son manteau est en onyx du Tyrol. Sur le trône en bronze ciselé, se détachent des têtes d’anges en ivoire poli; l'aigle aux yeux d’ambre jaune -est en marbre noir strié de blanc.

On a critiqué la nudité du héros, le vide de son regard, le manque d’individualité de son masque. Mais ce sont là des conventions voulues et parfaitement justifiées qui ont pour objet d’arracher le grand homme au monde des contingences, au temps et au lieu où il a vécu, de lui conférer un caractère d’éternité. Le Victor Huyo de Bodin est conçu de la même façon, et personne n’y trouve à redire. Si le Beethoven de Klinger lui reste inférieur, c’est qu’il manque d’unité dans la conception comme dans l’exécution. Habitué à développer sa pensée dans des cycles gravés, l’artiste a voulu tout dire; il n’a consenti aucun sacrifice. Tous ces basreliefs superflus, tous ces détails précieux ne font que détourner notre attention de l’essentiel, et ce puissant effort mal dirigé, loin de forcer l’admiration, laisse le spectateur froid et incertain.

Autour d’Hildebrand et de Klinger se groupent des sculpteurs qui ne sont pas sans mérite, mais dont aucun n’a conquis une réputation européenne : ce sont Arthur Volkmann, Louis Tuaillon, qui séjourna dix-huit ans à Borne et dont l’ Amazone en bronze est d’une élégance rare dans l’art allemand, Fritz Klimsch, le peintre Franz Stuck, qui s’est confiné dans la petite sculpture.

Dans la génération actuelle, qui n'a pas encore dit son dernier mot, nous nous bornerons à citer, parmi ceux qui ont donné plus que des promesses, Wilhelm Lehmbruck, qui fut à Paris l’élève de Maillol, Georg Kolbe, Ernst Barlach et l’excellent animalier August Gaul.

PEINTURE

La peinture littéraire et sentimentale n’abdique jamais dans le pays « des penseurs et des poètes ». Elle est représentée, dans la seconde moitié du xixe siècle, par des artistes dont la popularité a été souvent en raison inverse de leur talent : Feuerbach et Marées, Klinger et Hans Thoma, sans compter le Bàlois Bôcklin, le plus célèbre et le plus surfait

L A HT EN ALLEMAGNE ET EN AUTRICHE

de tous, dont il sera question dans le chapitre consacré à la peinture suisse (voir p. 806).

A côté de ces idéalistes, l'Allemagne a produit une brillante pléiade de réalistes et d’impressionnistes, plus imbus d’art français, qui s’accordent à faire passer la qualité de l’exécution avant l’intérêt du sujet : à ce groupe appartiennent les trois meilleurs peintres de l’Allemagne moderne, Menzel, LeibI, et Liebermann.

Telles sont les deux tendances antagonistes, — beaucoup plus accusées qu’en France, où la « peinture d idées » n’a jamais été qu’un accident, — entre lesquelles se partagent les hommes et les œuvres.

1. Idéalistes et idéologues. —Malgré la différence de leurs conceptions picturales, il est difficile de séparer les deux plus grands idéalistes allemands de cette époque, Feuerbach et Marées, tant ils offrent de traits communs. Tous les deux inquiets, tourmentés, incomplets, mécontents d’eux-mêmes et de leurs compatriotes qu’ils accusent de ne pas les comprendre, ils ont passé la majeure partie de leur vie en Italie, à Rome qui fut pour eux une seconde patrie. Ils appartiennent, comme Cornélius et les Nazaréens de la première moitié du siècle, à la lignée des Deutscli-Rômer.

« On se plaît, écrit Feuerbach dans son Testament ( Fin Yermachtnis), à me représenter comme un artiste spécifiquement allemand. Je proteste énergiquement contre celle dénomination : car ce que je suis, je le dois soit à moi-même, soit aux Français de 1848 et aux Italiens de la Renaissance. »

Thomas Couture et Yéronèse, tels sont, en effet, les deux maîtres d’élection de ce fils d'un archéologue badois, qui, après avoir perdu son temps à Düsseldorf et à Munich, vint en 181)1 puiser aux sources latines. Paris lui apparut comme « la ville de la jeunesse éternelle, elernamente giovine », et Couture, qui était alors à l'apogée de son succès, comme h; plus grand des maîtres.

« Enthousiasmé par le tableau capital de l’Ecole française, les Romains <le la Décadence de Couture, j’entrai immédiatement dans son atelier. Je ne saurais trop remercier le maître qui m’arracha à la routine de la composition académique et au mesquin fignolage des Allemands et m’apprit à peindre à larges touches, à voir grand. Paris a été le tournant de ma vie d'artiste, le fondement de mon éducation artistique. »

L'empreinte de cette formation ne devait jamais s’effacer. L'influence de Couture se retrouve non seulement dans les tableaux peints à Paris comme lia fis ou La Mort d'Arétin, mais dans des œuvres bien postérieures, telles que la Pietà de la Galerie Schack, qui rappelle les fresques de Saint-Eustache.

Toutefois Feuerbach s’efforça plus tard, pendant son long séjour en Italie, de remonter plus haut et de s’inspirer directement de Bellini, du Titien, de Yéronèse. Mais jamais il ne réussit à se créer une manière, une écriture originale. « Ich hnbe gedichlel, confessait-il lui-même avec amertume en faisant le bilan de sa vie, abcr niclit gemalt. »

Ce qu’il y a en effet de plus personnel dans ses variations sur des thèmes antiques, dans ses figures d’Iphigénie, de Médée, d’Eurydice, où reparaît sans cesse son modèle et sa maîtresse Nanna, magnifique Transtévérine au teint mat, au profil dur, casquée de lourds cheveux noirs,

c’est le sentiment poétique. Il a fait • de ces héroïnes de la fable les confidentes de ses aspirations, de ses désespoirs, de ses nostalgies. Iphigénie assise au bord de la mer de Tauride, « cherchant. suivant le vers admirable de Goethe, de toute son âme le pays des Grecs » (das Land der Griechen mit der Seele suchend), c'est l’émouvante image de sa propre mélancolie, de son âme en peine tourmentée par une inguérissable Sehnsuchl.

Hans von Marées (1857-1887) était, comme son nom l’indique, d’origine française : ses ancêtres, issus du village deMaretz, dans le département du Nord, avaient émigré, bien avant la Révocation de l’Edit de Nantes, en Hollande, puis en Allemagne et jusqu’en Suède où naquit à Stockholm Georges de Marées qui fut au xvme siècle peintre de l’Electeur de Bavière. Malgré ces origines et bien qu’il ait subi, à n’en pas douter, l’influence de Delacroix, son œuvre paraît d’essence beaucoup plus germanique que latine.

Elle a été cependant conçue à Rome où Marées s’était établi en 1864 et où il put subsister, tant bien que mal, à l’abri des soucis matériels, grâce aux subsides du comte Schack et de son ami Conrad Fiedler. Une

Phot. Bnickmann.

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