II. — NORVÈGE
A partir de la seconde moitié du xixe siècle, la Norvège, qui avait joué jusqu’alors le rôle modeste de Cendrillon dans la famille des Pays Scandinaves, prend de plus en plus conscience de son originalité. Ce réveil se manifeste dans tous les domaines : politique, intellectuel et artistique. Après s’èlre séparée du Danemark en 1814, la Norvège divorce avec la Suède et, pour effacer le souvenir de sa dépendance passée, sa capitale Christiania, qui portait le nom du roi de Danemark, Christian l\ , reprend son appellation ancienne d'Oslo. En même temps, la littérature avec les grands dramaturges et romanciers Ibsen et Bjornson, la musique avec Grieg prennent un merveilleux essor. Les peintres et les sculpteurs paraissent, au premier abord, un peu éclipsés par ces génies d’une renommée européenne : cependant Gustav Vigeland et Edvard Munch ne font pas, bien qu'ils soient moins connus à l’étranger, un moindre honneur à la Norvège et n’expriment pas moins fidèlement le caractère national.
Auciiitecture. L’architecture est de tous les arts plastiques le moins favorisé. Le Château Royal, construite!! 1849 par le Danois Linstow,
L’ART DANS LES PAYS SCANDINAVES
Y Université d'Oslo, œuvre du Norvégien Cliristian-Henrik Grœsch, élève de Schinkel, ont la froideur et la banalité des bâtiments officiels. Pour sortir de celte ornière, Ilolm Munthe revient aux formes de l’architecture nationale en bois, mieux adaptées au climat : il remet en honneur, dans l’hôtel-chalet d’Holmenkollen, les toits à auvents hérissés de têtes de dragons : le « style Yiking » remplace les pastiches néo-grecs.
Sculpture. — La sculpture norvégienne est beaucoup plus intéressante. Après s’être traînée pendant la première moitié du xixe siècle à la remorque de Thorvaldsen, elle produit coup sur coup deux artistes remarquables : Sinding et Vigeland.
Stephan Sinding (1846-1922), le plus ancien des deux, se rattache,
Phol. comm.. par M. Pierre Marcel.
Fig. 459. — Gustav Vigeland : L’Enfer. Bas-relief.
(Musée d’Oslo.)
comme le sculpteur américain Saint-Gaudens, à l'Ecole française académique de Paul Dubois, de Mercié, de Barrias. L’ouvrage qui lui valut son premier succès : la Femme barbare relevant le corps de son fils tué dans un combat (Glyptothèque de Ny-Carlsberg, Copenhague) rappelle Les dernières Funérailles de Barrias. L’amitié du mécène danois Jacobsen l'attira à Copenhague où La Mère captive allaitant son enfant confirma sa réputation. Son œuvre la plus célèbre est le groupe intitulé : Deux créatures humaines (To Mennesker) : la nudité audacieuse de cet homme et de cette femme enlacés fit scandale en Norvège; mais Paris, moins prude, applaudit, en 1891, à ce groupe qui inspira peut-être à Bodin l'idée du Baiser. Pendant la guerre, Sinding voulut manifester son ardente sympathie pour la France en dédiant, dans la chapelle de la Sorbonne, aux étudiants morts pour la patrie, sa belle statue allégorique de L'O/J'rande : image de la France tenant sur ses bras étendus un
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de ses fils mort pour elle. Une idée commune anime tous ces groupes . c’est la traduction, dans le marbre, des sentiments instinctifs et profonds (j 11 i lient la mère à l’enfant, l’homme à la femme, le citoyen à la patrie.
Gustav Vigeland.qui appartient à une génération plus récente (il est né en 1860), est un tempérament plus original et plus puissant: c’esf le Rodin de la Norvège. 11 avait commencé par subir l'influence de Tliorvaldsen; mais il s'en affranchit fougueusement dès son bas-relief de
V Enfer : œuvre de jeunesse, chaotique et tourmentée, d'inspiration dantesque. Ses monuments du mathématicien Abel et du poète llenrik Wergeland, ses admirables bustes d Ibsen, de Bjôrnson, de Sopltus Bugge, d Ame Garborg, de Knut Hamsun sont autant d’expériences par lesquelles il se rend de plus en plus maître des formes et de b expression pour se préparer à l’œuvre capitale de sa maturité : la Fontaine monumentale destinée à une place d Oslo.
Une grande vasque soutenue par six géants de bronze de trois mètres de hauteur, un cercle enchanté d’animaux fabuleux, un escalier grandiose sur les degrés duquel s’étageront trentequatre colosses de granit : tels sont les principaux éléments de ce projet babylonien. Si jamais il se réalise, la Fontaine monumentale de \ igeland comptera, avec la Porte de V Enfer de Rodin, le Monument au Travail de Constantin Meunier et le Temple de Kosovo d Ivan Mestrovic, parmi les conceptions les plus colossales de la sculpture moderne.
Phot. connu, par M. Pierre Marcel.
Fig. 460. — Gustav Vigeland :
Détail de la Fontaine monumentale d’Oslo.
Peinture. — La peinture norvégienne est moins ambitieuse : elle a toujours répugné, comme l’École danoise, aux grands tableaux mythologiques, religieux ou historiques. A partir de la seconde moitié du xixe siècle, elle change d’orientation. Elle tourne le dos à l'Allemagne qui, du temps du paysagiste Dahl, de Hans Gude, de Tidemand, de Ludvig Munthe, avait été sa première institutrice, et se met à l’école de
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l'arl français. Le pôle de l’arl norvégien n'est plus Düsseldorf, mais Paris.
Vers 1870, la conversion des pays du Nord à l'art français est un fait accompli. Tous les peintres sont attirés vers Paris par une vocation aussi impérieuse que celle qui pousse les fidèles vers Rome ou Jérusalem. Ce voyage ou plutôt ce pèlerinage devient le couronnement obligatoire des années d'apprentissage. « Il faut, écrit August Schneider, que j’aille cet hiver à Paris, quand je devrais marcher sur les mains. »
L'un de ces peintres norvégiens a fait un si long séjour en France qu’il pourrait presque être considéré comme Français : c’est Frits Thaulow 1847- 1906), le géant blond dont J.-É.
Blanche a fait un si vivant portrait, le peintre adroit, mais un peu monotone, des eaux courantes moirées de reflets.
Habitué des Salons parisiens, Thaulow résume pour beaucoup de Français la peinture norvégienne contemporaine. Mais c'est faire tort à trois altistes plus vigoureux, plus délicats ou plus variés :
Kristian Krohg, Erik Werenskjold et Edvard Munch.
Krohg rappelle Courbet par son réalisme brutal, agressif, par sa foi dans la mission sociale de la peinture. Ses tableaux sont des réquisitoires contre une société égoïste et marâtre. Une distribution de pain à des indigents faméliques, par une morne journée d’hiver, dénonce toute l'horreur de la Lui te pour la vie. Dans une grande toile qu’il exposa en 1887 sous le tilre d Albertine, il ne craignit pas de montrer, au grand scandale de ses compatriotes, des prostituées passant la visite dans l’antichambre d'un médecin.
Erik Werenskjold a peint à la même époque des scènes de mœurs rustiques : des groupes pittoresques de jeunes paysannes du Telemark.
Y Enterrement d'un paysan( 1885). Mais il est plus psychologue, plus aristocratique que le plébéien Krohg.
Aussi excelle-t-il surtout dans le portrait : il nous a laissé des
Phot. Voering, comm. par M. Pierre Marcel*
Fig. 461. — Edvard Munch :
Portrait de Hans Jaeger.
(Musée d’Oslo.)
effigies inoubliables d'Ibsen, de Bjornson, du musicien Edvard Grieg et de l'explorateur Nansen.
Halfdan Egedius 1877-1899) eût sans doute égalé ces maîtres, s'il n’était mort en pleine jeunesse, à vingt-deux ans, « comme les fleurs qui meurent dès quelles s'épanouissent, sans attendre que les pétales tombent ». Véritable enfant prodige, il peignait à l’âge de dix-huit ans le Portrait du peintre Stadskleiv, une des perles du Musée d’Oslo. Ses dessins pour l'illustration des Sagas surpassent les cartons de Gerhard Munthe dont l’œuvre, comparable à celle de William Morris en Angleterre, relève plutôt de l'art industriel. Avec lui s’éteignit un des grands espoirs de l’art norvégien.
Dans la génération présente, c'est Edvard Muncli qui tient incon-
Phot. Yoering. coinm. par M. Pierre Marcel.
Fig. 462. — Edvard Muneh : L’Histoire. Fresque de l’aula de l’Université d’Oslo.
testablement, avec le sculpteur Gustav Yigeland, la première place. 11 fut quelque temps, à Paris, élève de Bonuat, avec lequel il n'a d’ailleurs guère de points communs. C'est un artiste d'une sensibilité inquiète et troublante, souvent négligé dans la forme, mais toujours original et raffiné, qui s'impose dans tous les genres, aussi bien comme portraitiste et paysagiste que comme peintre décorateur ou aquafortiste.
Le Musée d'Oslo possède quelques-uns de ses meilleurs portraits : son Portrait par lui-même et celui de Hans Jaeger, bohème affalé sur une banquette de café, avec une expression de tristesse désabusée et de dégoût. Ses paysages, comme La nuit d'été, Le bois de sapin sous la neige, ont un grand charme. Mais c’est dans la décoration de la Salle des fêtes aula) de l'Université qu’il donne toute sa mesure : la jeunesse est censée recevoir la double leçon de la Nature, incarnée dans une robuste paysanne allaitant son enfant, et de l'Histoire, symbolisée par un vieillard assis au bord de la mer, qui conte à un jeune garçon rêveur les exploits des Yikings. Œuvre puissante qui, malgré des défauts choquants, n'est
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pas indigne d'être comparée aux fresques de Puvis de Chavannes à la Sorbonne et de Ilodler à l'Université d’Iéna.
L'avenir montrera quel cas il faut faire des recherches souvent outrancières d Henrik Sôrensen, élève d'Henri Matisse ou du cubiste Per Ivrohg, fixé à Paris.
Dans le domaine de l'art décoratif, ce qui domine en Norvège, ce n’est pas, comme au Danemark, la porcelaine, mais la tapisserie. La Suite du roi Sigurd, dont les sujets sont empruntés aux Sagas royales de Snorre, exécutée à gros point par Mme Frida Hansen d’après les cartons de Gerhard Munthe, est une des créations les plus originales de l'art de notre temps.