III. — SUÈDE
Vers le milieu du xixe siècle, Fart suédois, qui ne présentait plus guère, depuis la brillante période du règne de Gustave III, qu'un intérêt local, prend son essor. Paris devient plus que jamais, grâce au prestige des maîtres impressionnistes, la seconde patrie de tous les artistes suédois. On comptait en 1 88 F jusqu à quarante-six peintres de nationalité suédoise établis en France. Mais ces émigrés ne sont pas des déracinés; ces disciples de Manet, ces élèves de Bonnat sont loin d'être de serviles imitateurs. Après la première équipe des Suédois parisianisés Parisersvenskarnà), qui semblaient vouloir se fondre, comme leurs prédécesseurs du xvme siècle : Boslin et Lavreince, dans l'École française, surgit une génération plus imbue d’esprit national, plus confiante en sa force, qui ne demande désormais à ses éducateurs étrangers qu'une initiation technique et se sert du métier appris pour exprimer l'esprit de la race, l’âme du paysage de l’antique royaume de Svea. G’est alors que l’art suédois, jusque-là soumis tour à tour à des influences germaniques ou latines, devient, pour la première fois, le miroir de la Suède.
Ainsi, attraction vers l’étranger et spécialement vers la France, foyer de l’art moderne, qui aide la Suède, isolée au Nord-Est de 1 Europe, à sortir du « provincialisme » où elle risquait de s’enliser, puis retour nostalgique à la tradition nationale, ranimée par la fondation du Musée du Nord et du Musée rustique en plein air de Skansen : tel est le rythme auquel obéit l'art suédois dans la période contemporaine qui mérite, à tous points de vue, d’être considérée comme son âge d’or.
Architecture. — Par la logique, l’originalité, la hardiesse de leurs conceptions, les architectes suédois tiennent aujourd'hui, avec les architectes américains, une des premières places dans le monde. Toutes pro-
portions gardées, Stockholm est, après New 5 ork, une des capitales de l’architecture moderne.
Ce progrès paraît d’autant plus frappant que le style Empire et la pseudo-Renaissance n’avaient produit en Suède que des œuvres médiocres et mesquines. Une ère nouvelle s’ouvre avec le Musée du Nord de Gustaf Clason, V Hôtel des Postes de Ferdinand Bobcrg qui est aussi l’auteur de la délicieuse villa du Prince Eugène, les puissantes el sveltes églises d'Engelbrecht et de Ilogalid, où les architectes Walhmann et 1 eng-
bom ont su exprimer en même temps la force et l’élan de la foi, le massif Palais de Justice de Westman, l 'Institut technique de Lallerstedt, le monumental Lycée d'Ostermalm, qui montre jusqu'où la Suède pousse le luxe des édilices scolaires. L’œuvre la plus caractéristique de ce r e n o u ve a u a r ch i tec tur a 1 est sans doute le nouvel Hôtel de 1 ille de Stockholm, bâti de 1911 à 1925 sur les plans de Ragnar Ôstberg : celte masse puissante rappelle, par sa façade ajourée d’arcades et sa haute tour-beffroi qui se mirent dans l’eau
moirée, le Palais des Doges et le Campanile de Saint-Marc; mais c’est une conception repensée par un artiste original el transposée dans le mode septentrional, plus sobre et plus rude, comme il sied à la Venise du Nord.
Fig. 46"). — Ragnar Ôstbe
Phot. co mm. par M. Rcau.
Hôtel de Ville de Stockholm.
Sculpture. — En même temps que s’affirme un nouveau style architectural, la sculpture s’émancipe du stérile néo-classicisme des successeurs dégénérés de Sergel et des imitateurs de Thorvaldsen. On peut faire dater cet affranchissement du groupe des Lutteurs exécuté à Paris en 1857 par Johan-Peter Molin. A partir de ce moment, c’est à I Ecole française que les. sculpteurs suédois vont demander l’en-
L’ART DANS LES PAYS SCANDINAVES
seignement dont ils sentent le besoin pour développer les lorces latentes de leur talent.
Après un séjour à Paris qui se prolonge de 487b à 1870, John Bôrjeson devient une sorte de sculpteur officiel et exécute une série de monuments pour la décoration des places publiques : 1 un des meilleurs est la Statue équestre de Charles X-Gustave à Malmô.
Per Hasselberg ( 1850-1894) est un tempérament plus spontané, plus indépendant, qui répugne - -,
à la sculpture de parade et au travail sur commande : il se rattache aux impressionnistes par son aptitude à surprendre la vie dans ses mouvements les plus fugitifs. A la même génération appartient encore Christian Eriksson, qui excelle dans toutes les techniques et s’exprime avec une égale virtuosité dans la langue du bois, du grès, du marbre et du bronze.
L’artiste qui domine aujourd’hui l’Ecole de sculpture suédoise et qui serait le premier des sculpteurs Scandinaves, si ce rang ne lui était disputé par le Danois Kai Nielsen et le Norvégien Gustav Vigeland, est Cari Milles, l’auteur des groupes d’enfants du Théâtre Dramatique de Stockholm et du pittoresque Monument de Sien Sture à Uppsala.
Bien que la sculpture ne joue qu’un rôle secondaire dans l’œuvre du grand peintre et aquafortiste Anders Zorn, il serait injuste de passer sous silence la statue pleine de vie de Gustaf Yasa , le libérateur de la Suède, qu'il érigea patriotiquement dans sa ville natale de Mora en Dalécarlie : c’est assez pour lui mériter un rang, à côté de Daumier, de Courbet, de Degas, parmi les peintres-sculpteurs du xixe siècle.
Phot. du Musée.
Fig. 464. — Cari Milles : Motif de fontaine. (Musée National, Stockholm.)
Peinture. — Quels que soient les mérites éminents des archi-
tectes et des sculpteurs suédois, ils sont éclipsés les uns et les autres par l’éclat de la peinture suédoise moderne qu’illustrent des gloires nationales comme Ernst Josephson, Cari Larsson, Bruno Liljefors, Richard Bergh, le Prince Eugène et un artiste d’une réputation européenne ou même mondiale : Anders Zorn.
Ici encore nous retrouvons l'influence prédominante de l'Ecole française, déjà très sensible chez des artistes de la première moitié du xix1' siècle tels que le portraitiste Sôdermark et le peintre d’histoire
Hôckert, mais plus accusée chez le paysagiste Alfred Wahlberg ( \ 834-1906 ) , le Corot suédois, directement issu de l’Ecole de Fontainebleau.
Ernst .Josephson (1851- 1906), qui retrouva à Paris son compatriote Nils Forsherg, auteur de l’émouvante Mort d'un héros, épisode de la guerre de 1870, s’apparenterait plutôt à Manet. Il (it comme lui un voyage en Espagne où il subit l’ascendant de Velâzquez et d’où il rapporte scs Forgerons espagnols. Cependant il doit l’essentiel de sa formation à la France où il fit de nombreux séjours, non seulement à Paris, mais encore à Gargilesse dans le Berry, à Tréboul et dans bile de Bréhat en Bretagne. Il a peint d’admirables portraits comme ce Journaliste lien holm du Musée de Stockholm: bon vivant épanoui, tenant à la main son carnet de notes, qui rappelle le graveur Belot du lion Bock. On lui doit aussi des œuvres d imagination comme le poétique Génie du torrent (Stromkàrlen). Une maladie mentale le terrassa à trente-sept ans.
A cette génération des Suédois de Paris (P aviser svenskarna) dont les œuvres, exposées au Salon entre 1880 et 1890, se distinguent à peine de celles de leurs camarades français, appartiennent Hugo Salmson et Hugo Birger, qu’on peut étudier l’un et l’autre au Musée de Goteborg: le premier y est représenté par un tableau rustique dans la manière de Millet : Paysans nettoyant un champ de betteraves en Picardie ; le second se'révèle
Phot. du Musée National.
Fig. 4(j5. — Ernst Josephson : Le Génie du torrent, 1884.
(Coll, du Prince Eugène, Stockholm.)
L’ART DANS LES PAYS SCANDINAVES
un peintre très averti des élégances parisiennes dans Le déjeuner des artistes chez Ledoyen.
La nouvelle équipe qui entre en scène après 1890 continue à demander son initiation aux maîtres français ; mais elle réagit vigoureusement contre la menace d’une absorption. Cette émancipation de l’art national se manifeste dans l'œuvre de Richard Bergli, pénétrant analyste de la vie intérieure, dont les portraits isolés : sa femme en train de coudre, laissant tomber la main d’un air rêveur, le romancier Strindberg, au masque léonin, ainsi que les portraits groupés (Le Comité de I I nion des Artistes) égalent les intimités de Fantin-Latour.
encore chez les paysagistes qui délaissent les côtes de la Manche et la forêt de Fontainebleau pour peindre l’escarpement des falaises de la ue , le pêle-mêle d’îlots rocheux qui forment en bordure des côtes suédoises l’archipel du Skârgard, la limpidité des nuits d’été qu’éclaire une lune opaline.
La petite ville de Varberg, au bord de la Baltique, où les paysagistes Karl Nordstrom et Nils Kreuger attirèrent une colonie d artistes, devint alors, toutes proportions gardées, pour la peinture suédoise, ce que Fontainebleau avait été pour l’art français. A 1 Ecole de \ arberg a succédé l’Ecole de Stockholm : car la beauté de la capitale et de ses environs a magnifiquement inspiré plusieurs peintres-poètes au premier rang desquels se placent Eugène Jansson, qui analyse la réverbération de la lumière dans l’eau moirée du lac Malar, et le prince Eugène de Suède, élève reconnaissant de Bonnat et surtout de Puvis de Ghavannes qui lui apprit à rythmer ses grandes compositions décoratives de l’Hôtel de Ville de Stockholm.
De cette pléiade de talents originaux se détachent trois peintres qui
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Elle est plus frappante
Phot. du Musée.
Fig. 4ü(>. — Cari Larsson : Intimité.
(Musée National. Stockholm.)
résument à 110s yeux les principaux aspects de l’art suédois : Cari Larsson, Bruno Liljefors et Anders Zorn.
Dans de lumineuses aquarelles, Cari Larsson a évoqué avec un charme pénétrant la vie de famille suédoise, la douceur du home; c’est un délicieux peintre d’enfants, et la Société de l'Art à l'Ecole, qui a si puissamment contribué à développer en Suède la peinture décorative en consacrant les fonds qu elle recueille à l’exécution de grandes peintures murales, a été heureusement inspirée en demandant à Larsson de fleurir les murs de plusieurs bâtiments scolaires. Peut-être l’artiste a-t-il un peu forcé son talent dans les fresques plus ambitieuses du foyer de l’Opéra et du grand escalier du Musée National de Stockholm où il a
retracé les principales phases de l’histoire de l’art suédois.
Bruno Liljefors, dont les principales œuvres ont été retenues par le Musée de Gôteborg, le M usée National et la Galerie Thiel de Stockholm, n’a pas encore en Europe la réputation qu’il mérite, car il n’est rien moins que le premier peintre animalier de notre temps. Paris lui révéla les estampes japonaises; mais son japonisme n'a rien de servile : ses animaux sont aussi authentiquement suédois que les baigneuses de Degas sont parisiennes. C’est la faune de son pays natal qu’il a captée dans ses toiles comme dans un filet : il a fixé avec une étonnante exactitude et une sympathie presque fraternelle les formes, les couleurs, les attitudes familières des différentes espèces d’animaux qui peuplent les forêts de pins bruissant comme des orgues, ou vivent tapis au bord des lacs, dans les fourrés de roseaux frissonnants : renards à l’affût, grandsducs aux yeux ronds, courlis au bec grêle, couples de tétras en rut, files d’oiseaux de passage s’égrenant sous un ciel plombé. On a dit de lui qu’il peignait une famille de canards sauvages comme la peindrait un canard, s'il savait peindre.
Anders Zorn, le seul peintre suédois de notre temps qui ait conquis, comme jadis le portraitiste Boslin, une réputation internationale, est, au moins en apparence, un cosmopolite. 11 a vécu pendant plusieurs années
Phot. du Musée.
Fig. 467. — Bruno Liljefors : Aigles de mer.
(Musée National, Stockholm.)
L’ART DANS LES PAYS SCANDINAVES
à Paris; il a fait des voyages répétés en Amérique. Néanmoins il reste foncièrement Suédois et même Dalécarlien : c’est dans son village natal de Mora qu’après avoir couru le monde il vint jeter l’ancre comme un voilier qui rentre au port. Qu'il ait subi lour à tour l'influence des impressionnistes français, de Velâzquez et des portraitistes anglais, c'est incontestable : mais la prestigieuse virtuosité dont il arrache le secret à ses maîtres étrangers n'est pour lui qu’un moyen de glorifier sa patrie : paysans bariolés qui dansent sur l’herbe dans la nuit de la Saint- Jean, belles filles blondes, aux croupes rebondies, qui se lavent l'hiver dans leur cuveau rustique, réchauffées par les flammes dansantes du foyer, ou qui l’été s’ébattent, agrestes naïades, dans l’eau claire des lacs. Art peu raffiné sans doute, d’oïi toute pensée est absente, mais plein do sève et de saveur, débordant d'une robuste et brutale sensualité qui fait penser parfois à un Jordaens suédois.
L’aquafortiste égale, surpasse même peut-être le peintre. Ses portraits d'Ernest Renan, vieillard sédentaire, tassé dans son fauteuil comme sous le poids d’un cerveau trop lourd, de Radin avec sa barbe de faune, de liertlielot pensif, de Verlaine socratique, en tenue d hôpital, d Anatole France au sourire malicieux, ses nus féminins baignés de lumière sont des chefs-d’œuvre dignes de Rembrandt.
Dans la jeune École suédoise dont la vitalité, même si elle semble comme partout un peu anarchique, est de bon augure pour 1 avenir, il faut au moins détacher quelques chefs de file : Engstrôm Ekegaardh, qui s’est formé à Paris et dont les paysages ont une grande puissance d’effet, et surtout un peintre qui ressuscite un nom glorieux dans 1 histoire de la peinture : lsaac Grünewald.
Phot. du Musée.
Fig. 168. - Anders Zorn : La Danse
de la Saint-Jean à Mora, 1897.
(Musée National, Stockholm.)
Art décoratif. — La renaissance des industries domestiques et rurales (Hemslojd) a été favorisée par la création du Musée du Nord, admirable répertoire de la civilisation Scandinave, et du Musée en plein air de Skansen.
Des associations se sont formées pour encourager à la campagne la renaissance de l’art textile. Sans égaler la céramique de Copenhague,
la Suède peut s’enorgueillir de la manufacture de porcelaine de Rôrstrand, fondée en 1 7*26, et de celle de Gustafsberg, fondée cent ans plus tard, en 1827.
La verrerie d’Orrefors produit les verres dits de Graal, qui rappellent les vases de Ga lié. Cari Malmsten a su créer des meubles originaux.
L’art de la reliure a été rénové par Gustaf Hedberg, qui avait appris son métier à Paris.
Ainsi, dans tous les domaines, l'art décoratif suédois, qui avait borné si longtemps son ambition à ressembler à
Phol. Giraud on.
Fig. 4(59. — Albert Edelfelt : Portrait de Pasteur. 1 tirt Irançais « comme
(Musée du Luxembourg, Paris.) l’églaiîtine à la l’OSe »,
entre dans des voies
nouvelles en combinant, avec la délicate culture française héritée du passé, des éléments d origine nationale et le rationalisme industriel moderne.