III. — LA RÉSISTANCE CLASSIQUE ET LES ESSAIS NOUVEAUX
Les < i assum es. — Beaucoup de classiques, même libéraux, considéraient toutefois les matériaux nouveaux comme des parvenus indignes de se montrer. Dans une série d'articles parus dans // Architecture, M. L.-C. Boileau écrivait : « le prétendu rationalisme de la construction en fer n’est qu'un leurre, puisque les pièces portantes sont celles (pii ont le moins d'expression ; elles deviennent l’appoint du décor. Tout se résout dans une question de couleur » 1889, p. 518). Il conseillait donc de
« reléguer dans les coulisses les formes irréductibles du fer fabriqué et de ne solliciter le jugement du spectateur que sur les splendeurs d<‘ la scène » (p. 500). Pourquoi vouloir toujours montrer la structure? « La coïncidence de la forme avec le fond ne s’applique pas au fond réel, mais au dernier revêtement. C’est celui-ci qu'il faut rendre vraisemblable — La raison classique est basée sur l étude des vérités éternelles qui déterminèrent les impressions sentimentales » 1800, p. 15). M. Coût, disciple de Viollet-le-Duc, à qui M. Boileau reprochait de laisser voir aux plafonds du lycée Racine les armatures métalliques, accusait M. Boileau d'avoir, au lion Marché, revêtu le fer de plâtre peint en bois!
C’était bien là le fond de la discussion. Les classiques ne refusaient
pas d’employer les matériaux nouveaux, mais ils prétendaient les assujettir aux formules et aux canons anciens, conserver un système de proportions qu’avaient imposé l'usage de matériaux différents et souvent la simple habitude, et surtout ils voulaient pouvoir plaquer là où leur fantaisie le jugeait agréable les ornements que leur fournissaient tous les styl es. Aussi en était-il parmi eux qui étaient de purs décorateurs et d’autres qui essayaient de concilier la décoration et la structure. L’Opéra-Comique, dont la plupart des ornements pourraient disparaître
Pliot. Nem ricin.
l ie;. ‘201. — Le Pelil Palais cle la Ville; ele Paris, par Ch. Girault. Cour intérieure.
sans que la solidité fût compromise, est un exemple de la première tendance; la Sorbonne 1885) ou l lnstilul océanographique de M. Nénot sont des exemples de la seconde.
Comme leurs prédécesseurs, les classiques, de 1880 à 1914, furent habiles à combiner des éléments connus : Ginain, à ILcole de médecine, se rappelle les ordonnances ioniques, à Notre-l)ame-des-Champs, les basiliques chrétiennes, au Musée Galbera, le xvme siècle. Pascal, à la b a cul lé de médecine de Bordeaux, le style Louis XVI, M. Chaussemiche, à Châtelguyon, les Thermes romains. Cette persistance du classicisme étonne parlois : la Bourse du Travail avait-elle besoin d’un ordre colossal? Les mairies, les hôtels de ville, qui sont avant tout des bureaux,
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doivent-ils sacrifier aux prétentions de leurs façades Renaissance la commodité des services?
L’Exposition de 1900. — L’Exposition de 1900 marqua, par rapport à 1889, un recul. Si la porte de Binet, malgré son clinquant, si quelques pavillons, comme celui de l’art de l’ingénieur eL des transports, par M. Hermant, si le pont Alexandre, en dépit de ses pylônes, prouvaient les progrès de la construction métallique, beaucoup d’édifices dénotaient chez leurs auteurs une complète indifférence à l'égard des recherches nouvelles. Le Grand Palais contenait d’intéressanls morceaux, comme l’escalier de M. Louvet, mais qu’était-il, sinon une galerie des machines pudiquement dissimulée sous un vêtement classique? Le Petit Palais de M. Girault était fort bien étudié; sa cour intérieure, avec son portique et son bassin. montrait le sens décoratif de cet architecte auquel on doit la crypte où repose Pasteur, mais ses dômes, ses frontons, scs colonnades continuaient la tradition des xvn' et xviii* siècles.
Les bâtiments provisoires de l’Exposilion exercèrent sur l’architecture la plus néfaste influence. Leurs auteurs, que ne retenait pas le souci de la dépense, avaient accumulé le décor en plâtre : partout des cartouches, des statues, des chapiteaux, des guirlandes. C’était le royaume de la pièce montée. Le jour où ces architectes durent construire de véritables édifices, ils ne purent renoncer à des habitudes qui étaient d’ailleurs conformes à leur tempérament. Les théâtres, les casinos de province furent secoués par une frénésie qui tordait la pierre comme au
Phot. Printemps.
Fig. 202. — Les nouveaux magasins du Printemps , à Paris, par René Binet. L’escalier.
temps d Üppenordt ou Meissonnier; mais, hélas! l'imagination était moins fantaisiste et le goût moins sur.
De 1 <S 7 0 à 1890 les habitations particulières avaient été médiévales, Renaissance, Louis XIII, Louis XV. L’hôtel du Président Grévy, par Brune (avenue de Magdebourg). pouvait servir de type d’hôtel pour grand bourgeois. Les maisons à loyers restaient décorées de pilastres ou de balcons rectilignes sur des consoles. Les règlements de voirie furent modifiés et permirent les encorbellements. Aussitôt les maisons firent le ventre, bombèrent leur poitrail, se coiffèrent de dômes, se parèrent d’ornements voyants pour raccrocher le locataire. Certains immeubles de l'avenue des Champs-Elysées sont construits dans ce style Kursaal
ou Palace Hôtel «pii semble le comble de l'art aux rastaquouères endiamantés. Comme il sied de prouver qu’on a de la tradition, on les sature d’éléments classiques, frontons, balustrades, trompes, et l'on perche même des colonnes en porteà-faux sur les balcons du cinquième étage.
Plusieurs de ces maisons semblent le rêve d’un slucateur délirant.
Cette conception pittoresque, nous la retrouvons même chez des architectes «pii répugnaient a ces excès. Ils continuent à faire jouer les elfets d ombre et de lumière. De chaque côté, deux bretèches sur Rompes sont formées par les bow Windows des étages et sont reliées, au pi emier et au cinquième, par des balcons sous lesquels courent d«îs feuillages tiaites au naturel, où, comme a I hôtel Lutetia, par Boileau et 1 auzin, se groupent des figures en assez fort relief. Il ne s’agit plus, comme jadis, «I unilier la façade par 1 application d’éléments extérieurs, «le pilastres par exemple, mais par le modelé même de la façade. A la campagne, l<?s \illas normandes sont a la mode, parce qu elles amusent I œil par leurs toits décrochés.
I n type d’appartement s’établit alors : une galerie dessert le ou les salons et la salle à manger «pii communiquent entre eux par de larges baies. Sur un couloir s’ouvrent les chambres. L’électricité permet d'établir les cabinets de toilette en des endroits obscurs; le chauffage central
Phol. Entreprises Limousin.
Fin. ‘29r>. — L<>s hangars d'aviation <le Villeneuve-Orlv, par l-Teyssinet.
L’ARCHITKCTIJHK EN FRANCE
de supprimer le coffre des cheminées et de réduire les dimensions. Le désir bourgeois de paraître sacrifie l'habitation à la réception et accueille avec joie la pâtisserie à trois francs le mètre dont on couvre ces pièces.
Le « modern styl ». — Cette conception pittoresque de l’architecture apparaît également chez des artistes qui, las d’exécuter éternellement des variations sans fantaisie sur un thème de Yignole, étudiaient la nature et constituaient ce qui fut l’éphémère « modern styl ».
Phot. (jiraudon.
Fig. ‘2!)4. — Le Théâtre îles Champs-Elysées, à Paris, par Aug. et G. Perret.
A Bruxelles, MM. Hankar et Ilorta s'inspiraient, non plus de la fleur, mais de la tige flexible des plantes. A Paris, M. Guimard construit le castel Béranger qui présente des ruptures, des asymétries voulues, des renflements, des effets de polychromie, des lignes en coup de fouet. Il reprend sa formule dans les entrées du Métro, à la synagogue de la rue Pavée. La matière paraît se dissoudre. Certaine maison de l'avenue Rapp est un bien amusant témoignage de cette mode. Au fait, ces immeubles étaient-ils bien différents de ceux que construisaient les classiques? Le style décoratif varie, c’est entendu, mais l'abondance des ornements, les multiples reliefs prouvent le même esprit plus pittoresque qu’architectural. Ces « évanescences » n’eurent qu’un temps.
Les architectes de ce groupe demeuraient fidèles au fer qui, sous le
T. VIII
marteau, se courbe à volonté. C’est en fer et céramique que M. Frantz Jourdain élève La Samaritaine. C’est en fer également que M. Binet dressa le hall octogonal du Printemps, qui est un chef-d’œuvre : les cages des ascenseurs indiquent les lignes ascendantes, tandis que les courbes d’un escalier hardi, les lianes métalliques, les Ileurs d’or
viennent conférer leur souplesse à cette armature.
Le ciment armé. — Toutefois, au fer, qu’il faut souvent repeindre, qui ne défend pas de la chaleur, qui exige des remplissages, se substitua alors le ciment armé.
Au système Hennebique succéda bientôt le système Cottancin. Au lieu de traiter le ciment armé comme s'il s’agissail d’éléments juxtaposés, on le considéra comme un véritable monolithe. Dès lors, les conditions d’une architecture nouvelle étaient réalisées.
Un des premiers édifices construits de cette manière — nous ne parlons pas des essais utilitaires, sans ambitions artistiques — fut l’église Saint- Jean- l'Evangéliste , à Montmartre, <pie M. de Baudot, élève de Viollet-le-Duc, bâtit de 1894 à 1904. Suivant les préceptes de son maître, il a voulu couvrir un espace aussi grand que possible aux moindres frais. Des piliers, entre lesquels sont tendus des arcs de ciment armé, soutiennent les tribunes latérales et constituent, à la manière gothique, une armature dont le remplissage est formé soit de briques, soit de vitraux. M. de Baudot n’a pas voulu dissimuler le matériau dont il s’était servi ; il s’est contenté, ça et là, d’incruster dans le ciment des cabochons de verre dont le clinquant n’est pas heureux. C’était un essai.
Ce lut surtout dans les usines que le ciment armé fut employé à nu. Les aciéries de Caen, construites par la maison Limousin, sur les plans
Phot. fomm. par MM. Perrot.
Fi<;. 29.Y — Église du Raincy, par Aug. et G. Perret.
L'ARCHITECTURE EN ERANCE
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d’un ingénieur, M. Freyssinet, sont une œuvre puissante dont la grandeur, traversée de ponts, de transformateurs, évoque les romantiques imaginations d'un Piranèse. C’est à M. Freyssinet qu’on doit également les hangars d’aviation de Villeneuve-Orly qui incurvent à soixante mètres de haut leur élégante courbe caténoïde. Toutefois, dans les édifices publics ou privés, l’armature de ciment armé disparaît sous un revêtement. On en revient à la conception romaine de l’architecture. C est ainsi que les frères Perret, au théâtre des Champs-Elysées, plaquèrent sur le ciment armé des dalles de marbre ou des bas-reliefs de Bourdelle. D’autres utilisèrent le grès cérame et, dans les magasins
Phot. comm. par M. Tony Garnier.
Fig. ‘290. — Le Stade de Lyon, par Tony Garnier.
nouveaux, employèrent les stucs colorés pour donner une note de polychromie.
La technique du ciment armé exerça une influence considérable sur toute l'architecture. Elle donna aux architectes le goût de la simplicité monumentale et leur rappela l’importance des nus. Un article de M. Paul Véra, paru en l.91‘2 dans L' Architecte, était un véritable manifeste de la jeune école. L’architecte, disait-il, doit s’intéresser à la raison et non pas au sentiment, renoncer à la conception pittoresque, aux ornements abondants. L’architecte ne doit être ni peintre, ni sculpteur, mais architecte. Ses surfaces seront planes, parce que ses matériaux son! des parallélépipèdes et (jue les maçons firent les lignes au cordeau. 11 s’efforcera d’intéresser par le rapport des pleins et des vides, des saillies et des retraits. Reprenant les théories émises par Durand au début du xixe siècle, M. V éra déclarait : « le cube est économique parce qu'il est le plus spacieux des volumes que l’on puisse construire avec une égale quantité de
maçonnerie ». De même <[ue le xvm' siècle finissant avait réagi confie les inflexions gracieuses du style Louis XN , de même, aujourd hui, apiès l’éclectisme ornemental du Second Empire, après les crèmes fouettées et les déliquescences vignolesques des expositions universelles, 1 architecte veut être un constructeur, et I on aperçoit mieux alors le rôle qui jouèrent Labrouste et Viollet-le-Duc, intermédiaires entre les vrais classiques d autrefois el les rénovateurs de notre architecture. Des œuvres comme les garages, les magasins ou I église du Baincy par MM. Aug.
et G. Perret marqueront une date dans 1 histoire de l’architecture.
Ce goût de la logique, de la simplicité, cette hardiesse dans l’emploi des nus, dans le dessin des formes nettes et solides <[iie donnent un bandeau bien placé, une fenêtre en plein centre, cette sincérité qui ne dissimule pas les matériaux les plus humbles, toutes ces qualités se sont progressivement affirmées dans les œuvres d architectes comme MM. Bonnier (groupe scolaire de Grenelle), Paquet (lycée .Iules Ferry), Lecœur annexe du ministère des P. T. T., cité Martignac et Central téléphonique); dans les églises de MM. P. Sardou X.-D.-du-Bosaire), Barbier Bécon-les-Bruyères , Maubold (Saint-Michel-des-Batignolles), Gaudibert Saint-Dominique , dans l’Institut de Paléontologie de M. Pontremoli, ou dans les maisons de MM. Plumet, Sorel, Danis, et dans beaucoup d’autres encore.
Le goût de la construction, comme toujours, a réveillé celui du massil el du gigantesque. Le Premier Empire avait connu un style quasi pélasgique. Le ciment armé a permis la naissance d’un style monolithique : la tranchée des baïonnettes ou le phare de la Pointe de Grave, par M. Ventre, sont des exemples de cette tendance.
Ouelques architectes ont appliqué ces principes à la demeure privée.
L ARCHITECTURE EN FRANCE
M. Tony-Garnier, dans ses projets de cités, avait donné la formule de maisons cubiques, couvertes en terrasses, dépourvues d’ornements, égayées par des décrochements et par des masses de verdure. Le groupe hollandais Stijl, sous la direction de M. Oud, qui a réalisé des constructions suivant ce type, a été connu chez nous : de jeunes artistes, qui suivent les doctrines exprimées par M. Le Corbusier Saugnier en ses ouvrages discutables, mais suggestifs, ont construit des maisons en ciment armé dont la nudité n’est parée que d auvents horizontaux, dont les fenêtres sont plus larges que hautes, et qui comportent le plus souvent, au rez-de-chaussée, un garage et des pièces de service, au premier étage un iiving room, au second les chambres à coucher et salles de bain, et sur la terrasse un petit jardin suspendu.
Ils se croient fort modernes et se contentent souvent d évoquer, consciemment ou non, les demeures de la primitive Egypte ou les palais de I Assyrie.
Les jardins se sont adaptés à ces types nouveaux. Le goût de la régularité, de la logique, a ramené les esprits aux modèles du xvne siècle, mais des hommes comme M. \ éra ont su y ajouter des éléments de variété et des motifs pittoresques.
Les idées nouvelles, l’habitude des sports et de l’hygiène ont exercé une influence considérable sur l'architecture. On ne veut plus de ces entresols écrasés, de ces courettes sans air. de ces pièces obscures où vécurent des générations.
Le désir du confort, de la lumière se répand : M. Ménard le contentait par des immeubles à redans, M. Sauvage le satisfait par des maisons «à gradins; d’autres rêvent de doter Paris de gratte-ciels au milieu des parcs. L’urbanisme, nom nouveau d'une vieille science, se développe : MM. Jaussely, Auburtin, d’autres encore y sont passés maîtres. Les cités-
jardins o n t montré qu il était possible de donner à des agglomérations ouvrières plus d air, de gaiete, de bien-être. Les ecoles deviennent accueillantes, telle celle de M. Siie à Lens. Tous ces besoins nouveaux ont modifié les caractères de l'architecture, tandis que les difficultés économiques, après la guerre, déterminaient la crise des logements et, par suite, des formes de coopération, bref des combinaisons juridiques, nouvelles sinon à Rennes et à Grenoble, du moins à Paris. L’industrie du bâtiment devra se transformer.
La fonction de l’architecte s’en trouvera modifiée. Il ne lui est plus permis aujourd'hui de se contenter, comme d un dormi secure , du \ ignole
Phot. Chemins de fer du Nord
Fig. ‘209. — École, à Lens, par Louis Süe.
de poche. On lui demande beaucoup; il lui faudrait être à la fois un artiste, un constructeur, un ingénieur, un hygiéniste, un chef d’agence, un juriste. Des architectes, pour la remise en état des régions dévastées, se sont associés, et chacun s’est spécialisé. La complication croissante des rapports sociaux et la multiplication des découvertes industrielles forceront bientôt l’architecte à n’être plus ce qu’il était jadis.
Ce n’est pas en imposant le style Louis XIV aux candidats à l'Lcole de Rome qu’on empêchera cette évolution. Le style classique a régné dans notre pays depuis la Renaissance jusqu’à la fin du xix1' siècle. Il garde encore quelques fidèles. Leurs œuvres ne sont plus qu’un hommage a une grande tradition; mais les architectes ne doivent pas être des nécrophores, notre pays un vaste monument aux morts. C’est aux historiens qu il est réservé d être les évocateurs et les gardiens d’un passé maintenant aboli.
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